The Spectator
Mais comment se prépare-t-on à bien prêcher?
Voici la réponse du Cardinal : « 1° En apprenant bien sa langue maternelle; 2° en s'habituant de bonne heure à se servir de sa raison (c'est, dit-il, Ja préparation éloignée, mais capitale et essentielle) ; S*" en étudiant à fond la théologie. ))
Et puis après ? Faut-il mettre dans sa mémoire des phrases et des tirades composées d'avance?
Non, non, répond-il. On ne peut pas se souvenir et penser en même temps. — Que vaut-il mieux faire? — Se souvenir? C'est revoir des idées et des sentiments, ce n'est pas les avoir hic et nunc. Le souvenir de l'émotion n'est pas une émotion, pas plus que la photographie n'est un corps. Voilà pourquoi la parole apprise par cœur est presque toujours morte. 11 faut donc arriver à penser devant l'auditoire, c'est-à-dire à penser et à parler en même temps.
Comment y arrive-t-on? En s 'imprégnant des vérités chrétiennes, en vivant d'elles, en les portant dans son esprit, dans ses mœurs et dans son cœur. Pas d'autre moyen. 11 faut que le prêtre parle de religion, comme un avocat parle de jurisprudence, un commerçant, d'affaires, un
homme d'État, de politique. Un proverbe dit que tout homme est éloquent dans sa propre cause. La cause de Dieu, la cause du bien, voilà la cause du prêtre; à lui d'en être pénétré par la méditation et par l'amour. A lui de vivre dans le monde de la foi comme d'autres vivent dans celui du négoce ! Il s'exprimera avec sincérité et simplicité.
Mais alors, dira-t-on, que devient la prétendue éloquence de la Chaire? que deviennent les belles phrases?
Les belles phrases ? Elles plaisent à l'oreille , mais ne troublent pas la conscience ! Elles remuent le sentiment peut-être, mais pas la volonté ! Que nous importe un tel résultat?
La prétendue éloquence de la Chaire? Mais elle ne date que de la Renaissance! Elle est une invention mondaine, une création des humanistes. Le Cardinal dirait volontiers pour elle et pour toute la Renaissance : c'est une invention diabolique, une des choses qui ont mis Babylone dans l'Église, et corrompu la foi et les mœurs. L'abbé Garnier et les adversaires de classiques païens vont abonder dans ce sens et applaudir. D'autres répondront peut-être qu'un
protestant converti est toujours un peu protestant et que sa condamnation de la Renaissance est suspecte. Comme le Cardinal ne s'est jamais inquiété du qu'en dira-t-on, il ne sera ému ni de l'approbation des uns ni des réclamations des autres.
11 dira qu'un sermon doit être une chose réelle, vécue, sentie, et non pas une fade récitation ; que le secret de l'éloquence des apôtres réside en ce qu'ils parlaient de ce qu'ils avaient vu de leurs yeux et touché de leurs mains, le Verbe fait chair; que le prêtre doit remplacer l'assurance de cette vision par l'énergie de la foi, et cette communication des yeux par celle de l'intelligence; il réclamera en faveur du langage concis et péremptoire de la vie sérieuse, trouvant qu'on pardonne à l'honnêteté la rudesse et le peu de culture de ses phrases; il se retranchera derrière l'exemple des Saints ; il alléguera en sa faveur Vénergique droiture de saint Ignace, la parole apostolique de saint Philippe deNéri, et, par-dessus tout, la virile simplicité de saint Charles Borromée, son patron et son modèle.
Si les Irlandais, plus fleuris et plus poétiques.
sont tentés de se plaindre d'une pareille théorie , il lui suffira de paraître derant eux, avec ses yeux pleins de larmes et sa voix tremblante d'émotion : il désarmera leur critique, car ils ont encore plus de cœm^ que d'imagination, et le cœur ne manque point au grand Cardinal. Si des Anglais réclament, il leur répondra que cette éloquence simple et forte est la leur, celle de Pitt, de Canning, de vingt autres, leur éloquence nationale, Féloquence d'un homme qui fait les aifaires de Dieu dans l'Église, comme ils font les affaires de la patrie au parlement.
Ceci me ramène au point de départ de cette seconde partie : Manning était un Anglais.