‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 4 sur 90 · CABINET DU RECTEUR · texte numérisé non relu

CABINET DU RECTEUR

Monsieur hl'Abbé,

Je ne vous ai pas dit assez dans mon billet dHl y a quelques semaines, combien vivement et fortement j'ai été impressionné par votre Étudo sur le cardinal Manning. C'a été pour moi la vivante apparition de /'Evêque moderne, que ce portrait. Voilà le mot. Et, avec cela, c^est bien la physionomie immortelle du chrétien antique dans ses plus beaux traits : foi antique, charité antique, simplicité, austérité, enun mot, sainteté antique. Voilà ce qui m'a saisi et ravi dans ces pages, comme eût fait la vision dhin de ces pas-

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leurs de l'Église du Cénacle ou des Catacombes, émergeant à la lumière de notre dix-neuvieme siècle qui expire, et déjà tout imprégné des clartés de celui qui se lèvera demain.

Vous nous l'avez montré sous ces divers aspects : V homme de Dieu, qui ne vit que de Dieu et pour Lui; r homme de son pays, cette patrie anglaise dont il porte l'âme dans son âme; V homme de son Église avant tout : cette sainte Église romaine, la femme libre, réponse véritable, à laquelle il fait faire une si fière figure, en Angleterre, à côté de la servante, pour parler la langue de saint Paul. Mais Manning est avant tout rhomme de son temps, de son siècle. Il l'accepte tel qu'il est, il f accepte tout entier avec ses progrès, son esprit, ses ressources, ses ins^ titutions, la liberté, la presse, le journalisme, l'école, V association, la publicité, le cosmopolitisme, toute cette armure perfectionnée dont on use contre nous, et qu'il faut que la milice sacrée sache manier, si elle veut que finalement la journée soit pour Dieu et les enfants de Dieu,

Surtout, et plus que personne, Manning est l'homme du peuple. Comment ne le serait-il pas puisqu'on est prêtrCj évêque, un des successeurs

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de Thomas Beckct et de ces pontifes si magnifiquement (( aumôniers » des siècles catholiques de r Angleterre? Mais il l'est d'autre sorte. Ce n'est pas seulement la charité qu'ail fait et demande pour le peuple, c'est la justice. Il prête roreille aux justes revendications des petits, des ouvriers, des enfants, des femmes du peuple, des miserablés, de tous ceux qui, dans leurs souffrances, dans leurs colères, dans leurs grèves colossales, se souviennent de lui et vont à lui comme au médiateur le plus autorisé et le plus sympathique de la Grande-Bretagne. Souvenez-vous des Irlandais et des dockers de Londres.

Nous le voyons, dans vos pages si franches, qui dans la mesure de réquité et de la vérité, accepte ces immenses ou imminentes transformations sociales qui travaillent le monde. Vous n'avez pas craint. Monsieur l'Abbé, d'intituler un des paragraphes de votre récit : Le Cardinal démocrate; et vous justifiez ce nom en lui donnant, comme je l'ai compris, le sens qu'il prend en Amérique et qu'acceptent les récentes Encycliques du Pape. N'est-ce pas, en effet, dans ce sens que Manning pouvait autrefois écrire ces lignes prophétiques, que je lisais et transcrivais

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de lui, il y a près de trente ans, et que je n'eusse pas été surpris de retrouver ici sous votre plume? (( Ah! le problème est bien simple; les gouverne- (( 7nents modernes se sont faits tous césariens et (.( je ne crois guère â leur durée. Nous marchons (( vers des bouleversements oh les dynasties s'abî- (( 7nent, si elles ne sont déjà abîmées. Bientôt il Ci ne restera debout que deux choses : le Pape et (( les peuples. Cette conviction, je Vai manifestée (( en très haut lieu, sans être contredit; et cest (( parce que, en Angleterre, on connaît ma con- (( viction sur ce point, que ma position y est inex- (( pugnable. »

Vous Vavouerai-je, cher Monsieur? Il y a des moments où, en vous lisant tout charmé, j'hésitais toutefois timidement à vous suivre. Vous êtes si moderne, vous aussi, et vous vous avancez si hardiment, si loin, sur ces voies de l'avenir! C'est l'effet, je présume, de la différence de mes années et des vôtres. Vous, les jeunes, vous êtes V avantgarde, tandis qu'à mon âge, c'est déjà faire beaucoup que de se traîner à l'arrière, non passibus acquis, attardé que l'on est par tous ces souvenirs d'éducation et ces habitudes d'esprit, prises sous d'autres régimes et qui formeront

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longtemps encore, je le crains, les impedimenta de notre corps d' armée. Et cependant, je me le demande, avons-nous bien le droit d'alléguer nos soixante ans pour ralentir le pas, lorsque vous nous montrez Manning qui, à quatre-vingts ans, plus jeune d'âme que les jeunes, ouvre la mar^ che en avant de tous les progrès sociaux, politiques, religieux, que réclament de son ardeur comme de sa sagesse les besoins de son temps! L'Angleterre, même protestante, depuis la cour et le Parlement jusqu'aux ouvriers de Southwarck et aux mendiants de la Cité, toute l'Angleterre a aimé^ vénéré, acclamé ce grand homme, qui avait sa main dans la main de tous les grands hommes de sa nation. Mais la France, même catholique, le connait peu ou mal. Faiteslui passer le détroit. Montrez-le-nous, cetévêque, dans son génie, son caractère, son vaste cœur, son indépendance, sa popularité, sa sainteté, et qu'il se dresse devant nous tous, dans sa stature grandissante! Votre plume est taillée pour cela; nous vous devrons ce bienfait. De cette brochure, de ces articles de notre Revue de Lille, faites un livre; qu'on le lise partout; qu'on le lise chez nous particulièrement. Vous avez vu Man?îi?ig,

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— ce sera Vhonneur de votre vie. — Dans un entretien que vous avez raeonté, il a versé quelque chose de son âme dans la votre. C'est une prédestination à nous dire tout ce qu'il fut, à nous rapporter tout ce qu'il fît.

Beaucoup en profiteront; tous vous en béniront; 7nais personne plus que moi, cher Monsieur l'Abbé, qui vous suis déjà cordialement reconnaissant, comme je vous suis profondément dévoué.

h. BAUNARD.

Lettre de M. le Comte Albert de MUN.

38, rue François-I".

Paris, Je 25 novemhre 1892.

Cher Monsieur l'Arbé,

Votre étude sur le grand cardinal Manning ma ravi : je l'ai lue et relue, et j'y reviendrai souvent pour y chercher des leçons et des inspirations.

Je ne V admire pas seulement parce quelle est tin juste hommage rendu à cette illustre mémoire, mais, encore et surtout, parce que, mieux que tous les discours, elle fait comprendre pratiquement ce que doit être, dans notre temps, V action sociale de VÈglise. La vie du cardinal Manning, particulièrement dans les dernières années, est, à cet égard, un magnifique enseignement, et la récompense quil a trouvée, dans la confiance du peuple anglais, de son dévouement pour lui, de sa sollicitude pour ses droits et pour ses inté-

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rêls, de sa compassion pour ses misères, est assurément le plus noble des encouragements.

Il a vraiment mis en pratique, longtemps avant quelle ne fut publiée, VEncijcliciue de Léon XIII sur la condition des ouvriers, et, si cet admirable exposé de la doctrine sociale de VÉglise a été comme la consécration de toutes ses œuvres, on peut dire aussi que celles-ci en avaient été la glorieuse préparation, si bien qu avant d'en donner le Commentaire, par écrit, dans ses lettres pastorales, le cardinal Manning en avait offert, par l'exemple de toute sa vie, un commentaire plus éloquent encore.

J'espère que votre intention est de publier une édition populaire de votre brochure : car c'est aux ouvriers principalement qu'il importe de la faire lire.

Rien ne saurait, en effet, répondre plus efficacement aux calomnies par lesquelles on s'applique à les éloigner de l'Église, en dénaturant sa doctrine et en la représentant comme indifférente à leur sort, impuissante à soulager leurs souffrances, ou même comme la complice de ceux qui les oppriment.

Mais il est une autre raison qui donne à votre

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écrit, pour tous les catholiques, le plus haut intérêt et la plus grande actualité.

Il montre comment, en se mêlant avec passion à toutes les affaires publiques de son pays, en s'associant activement à toute sa vie nationale, le cardinal Manning, aussi respecté parce quil était un grand Anglais ([ue parce cpC il était un grand Evêque, avait su conquérir non seulement pour lui-même, mais pour rÉglise catholique, une autorité, une influence incontestées, et qui, désormais, iront toujours en grandissant,

Cest Vautre caractère de son histoire que votre livre met admirablement en lumière, et qu il propose avec tant de raison aux. catholiques français comme un sujet de fécondes méditations.

De toutes 'manières, cher Monsieur l'Abbé, vous avez donc fait, à mes yeu.v, une œuvre excellente, aussi heureusement conçue que remarquablement exécutée. Permettez que je vous en remercie et que je vous en félicite, de tout cœur, en vous priant d'agréer rhommage de mon bien respectueux et entier dévouement.

A. DE MLN.

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On ne yorra de longtemps spectacle pareil à celui qu'offrait la ville de Londres le jeudi 21 janvier, jour des funérailles du cardinal Manning. Le cortège qui se déroulait entre la grande église de l'Oratoire et le cimetière de Kensal-Green faisait passer sous les yeux tout ce qui représente, dans un grand peuple, la religion, Pautorité, la tradition, la bienfaisance, le travail, en un mot, toutes les forces sociales.

Il y avait là des délégués de la Reine et du Prince de Galles, des ambassadeurs, des membres de la Chambre des Lords et de la Chambres des Communes, conservateurs ou libéraux,

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anglais ou irlandais, des députations de toute espèce envoyées par de puissantes associations, comme la Ligue nationale, la Ligue de la Croix, les Trade Unions, ou par des corporations ouvrières comme les Dockers, etc.

Il y avait les évêques catholiques de l'Angleterre, l'archevêque du Dublin et quatre de ses collègues d'Irlande, des représentants de tous les ordres religieux, et près de six cents prêtres sortis de cette grande ville de Londres et des autres villes voisines. Ouvriers d'un travail souterrain qui mine peu à peu Panglicanisme par la base et lui prend le peuple, ces prêtres paraissaient pour la première fois en masses compactes à la clarté du jour, et ils semblaient remporter un triomphe en conduisant à sa dernière demeure leur illustre chef, leur généralissime, (( the great Christian leader ».

Dans l'église de l'Oratoire, l'évêque de Newport avait prononcé un panégyrique. Mais la plus belle glorification de ce prince de l'Eglise était dans le deuil de toute une nation qui, sans distinction de sectes ou de partis, pleurait des

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mêmes larmes son Cardinal. D\me voix unanime, les journaux l'ont appelé « un saint prêtre, un patriote éminent, un ami sincère de rimmanite, un ornement de l'Église catholique ». Le Standard wa faisait que traduire un sentiment que nous trouvons dans presque tous les organes du protestantisme, quand il écrivait (n"" du 15 janvier) : « L'abandon de notre Église nationale ne doit pas nous aveugler sur les vertus réelles, la solide science et la puissante intelligence des enfants de l'Église de Rome. Nous pouvons dire du cardinal Manning ce que beaucoup de protestants ont dit de Newman ; « Talis cum sis, utinam noster esses ! » Les pasteurs dans les temples et les rabbins dans les synagogues ont répété d'une faron ou d'une autre ces paroles du D' Parker au temple de la Cité : « Nous devons un tribut de respect à la mémoire du Cardinal que pleurent un grand nombre d'ames dans l'Église de Rome et hors de cette lilglise. Ce grand homme ne sera jamais oublié, à cause de ses sentiments si fraternels, ïi cause de Fintérèt qu'il prenait à

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toutes les questions sociales, et surtout à cause de son abnégation et de son amour pour les classes pauvres. »

Et maintenant qu'on a fini de raconter la douce et belle mort de cet auguste vieillard, qui a clos ses yeux pour Fëternel sommeil après avoir loué son Dieu et béni ses enfants, comme un patriarche, maintenant que le bruit s'éteint autour de sa tombe, il convient de recueillir les leçons qui émanent de sa longue vie, si pleine d'œuvres.

Il n'est peut-être pas en ce moment de personnalité plus importante à étudier que la sienne. Il y a certainement peu d'hommes qui représentent aussi complètement que lui les forces primitives du cathohcisme, — ces forces indestructibles qui constitueront jusqu'à la Un des siècles les ressources de la rédemption et du salut, — et leur application vivante aux besoins de la société contemporaine.

Nous considérerons dans le Cardinal l'homme de Dieu, l'homme de son pays et l'homme des [)auvrcs, ou, si l'on nous permet de risquer ces

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mots que nous trouvons sous des plumes anglaises, le prêtre, le patriote et le démocrate.

Voici d'abord quelques dates et quelques faits que nous rappelons pour faciliter à nos lecteurs la lecture des pages qui vont suivre.

Henri-Edouard Manning naquit à Totteridge, dans le comté de Heresford, le 25 juillet 1808. Son père fut gouverneur de la Banque d'Angleterre et pendant quarante ans membre du Parlement.

Il fit ses études à Harrow et à Oxford (collège de Balliol) . Après avoir pris ses grades universitaires , il entra dans les bureaux du ministère des colonies.

Il renonça bientôt à la vie politique , revint à Oxford, entra dans la hiérarchie de FÉghse anglicane, obtint une cure, se distingua comme orateur et publiciste, fut nommé archidiacre de Chichester, en 1840; prédicateur de l'Université d'Oxford, en 184!2.

Il se convertit en 1851, et, peu de temps après, reçut les ordres sacrés; Il fut attaché au

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clergé de Westminster, devint doyen du chapitre et protonotaire apostolique en 1860.

Cinq ans après , en 1 860 , il succéda , comme archevêque, au cardinal Wiseman. Au concile œcuménique , il faisait partie de la Congrégation de Fide et se distingua par la part qu'il prit aux travaux préparatoires à la définition de l'infaillibilité.

En 1875 , il fut créé cardinal avec le titre des SS.-André-et-Grégoire in Monte Cœlio.

En 1890, il célébra son jubilé épiscopal.

Il est mort le 14 janvier 1892 , le même jour que le duc de Glarence , héritier présomptif de la couronne d'Angleterre.

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