‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 40 sur 90 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES RAPPORTS DU CARDINAL AVEC LES IRLANDAIS DEVIEN- NENT LE POINT DE DÉPART DE SES RAPPORTS AVEC TOUS LES OUVRIERS DE LONDRES. — LA GRÈVE DES DOCKERS.

C'est par une conséquence trop inaperçue que le Père de l'Irlande devint le Père des ouvriers; car on peut dire que toute la question sociale est en germe dans la question irlandaise. Que demandent en effet les partisans du home rule et de la land league? Que l'État

intervienne entre les pauvres tenanciers et les riches propriétaires , qu'il rétablisse le règne de la justice, en mettant la force sociale du côté des faibles , qu'il ne fasse point de la liberté , du droit d'association, et des autres droits civils et politiques , le monopole d'une caste. Manning avait étudié dans toutes ses conséquences cette question. Cette étude fut le point de départ de réflexions qui devaient s'appliquer ailleurs.

Il faut ajouter que si ses rapports avec les Irlandais augmentèrent sa compétence en matière sociale, il leur dut la hardiesse de ses idées.

Ce qui nous rend timides et embarrassés à l'égard des ouvriers , c'est que nous ne les connaissons pas , ou que nous ne pouvons pas compter sur eux. Nous les voyons arriver dans nos églises , à certains jours , attirés par l'appareil des grandes cérémonies. Mais ils ne sont pas habituellement à nous; ils ne sont pas retenus par les liens solides de la foi et de l'amour, seuls vrais liens des cœurs. De là nos hésitations et nos craintes quand il s'agit de nous mettre à leur tête. Ce sont des troupes qui peuvent à chaque instant trahir leur chef, des alliés dou-

tcux qu'une difficulté rebutera peut-être. Pour marcher avec assurance dans une voie donnée , il faut avoir derrière soi des amis certains , et Ton n'en trouve que parmi les hommes de principes.

Dans tous les camps , le noyau des forts , c'est le groupe des endoctrinés , des croyants , tranchons le mot, des fanatiques! Les intéressés roulent autour de ceux-là , entraînés dans leur orbite , comme la lumière confuse qui enveloppe une nébuleuse. Dans n'importe quelle lutte, cherchez le groupe des croyants. Si vous le trouvez , vous avez mis la main sur le bataillon sacré , la garde qui meurt et ne se rend point. Si vous ne le trouvez pas , ce que vous tenez n'est qu'une masse poudreuse qui se dissoudra au premier choc.

Les Irlandais ont été le bataillon sacré du Cardinal pour les questions ouvrières. Ils lui ont permis de prendre nettement position ; car ils étaient d'accord avec lui sur ce qui est la base (le tout : la religion. Ils sont catholiques ; ils conforment leur vie à leur foi ; ils écoutent le prêtre. Quand on fait appel à leurs senthiients religieux , il n'y a pas à craindre le morne silence du doute ou de la désapprobation.

UBRARY ST. AAARY'S COLLËG6

Le Cardinal le sait. Aussi fonde-t-il sur eux son suprême espoir aux grands jours de la grève des Dockers. Si les ouvriers refusent les conditions qu'on leur offre , il fera appel à la foi de ses Irlandais, et, par eux, il entraînera la foule. Ils seront sa brigade , comme ils furent la nôtre à Fontenoy. Telle est sa tactique.

Nos adversaires ne font-ils pas de même?

Quand ils sont à bout d'arguments et qu'ils ne savent plus comment répondre à ceux qui leur reprochent de trahir les intérêts du pays , ils se réclament des immortels principes et tout est dit. Les doctrines mènent le monde.

Je viens de faire allusion à la grève des Dockers. C'est le point culminant de la vie du Cardinal, ce qui mit le sceau à sa popularité, et le signala à l'attention générale des travailleurs et des capitalistes.

A vrai dire, la collision était effrayante et pouvait d'un moment à l'autre couvrir de ruines la ville de Londres. Elle éclata au mois d'août 1889. Voici dans quelles circonstances :

Il faut les rappeler pour comprendre l'intervention du Cardinal.

Les ouvriers qu'on emploie aux docks de

Londres sont généralement des infortunés, des parias, des exclus de tous les métiers, marins compromis, soldats déserteurs, terrassiers et cochers sans ouvrage, etc. Ils forment, comme ils le disent eux-mêmes, l'espoir perdu de l'armée du travail {the forlorn kope of the army of labour). Ils gagnaient, avant la grève, cinquante centimes l'heure, mais il leur arrivait souvent de n'être employés que pendant une ou deux heures chaque jour. En outre, pour avoir de l'ouvrage, ils devaient se laisser enrôler par des exploiteurs qui se mettaient entre eux et les Compagnies, et grappillaient sur leur salaire. Ces exploiteurs appliquaient aux ouvriers le sweating-system (le système de faire suer), c'est-àdire qu'ils leur faisaient faire le plus de travail possible pour compenser par la quantité de la tâche la petitesse du salaire. Le seul moyen d'améliorer la situation était de décider les ouvriers à s'entendre, à réclamer des conditions nouvelles, et, s'ils n'obtenaient rien, à se mettre en grève. L'entente était difficile à cause du nombre des ouvriers, et la grève plus difficile encore parce que le travail des docks peut être fait par le premier venu; ce n'est pas un métier

qui exige un apprentissage quelconque, c'est une occupation pénible pour laquelle il suffit d'avoir de bons bras.

L'agitateur John Burns, le chef des socialistes de Londres, ne recula point devant ces obstacles, et se mit à l'œuvre pour exciter l'agitation. Il y travailla longtemps et ce fut une rude besogne. « Ma femme et moi, dit-il dans un article de la New Review (1), nous avons souvent quitté notre maison à trois ou quatre heures du matin, hiver comme été. Nous parcourions les docks, et nous nous arrêtions aux portes pour haranguer les ouvriers qui arrivaient à leur travail. Cette propagande faite, je m'en allais dans FEast-Eiid, vers sept ou huit heures, commencer ma journée de mécanicien. Je vécus de la sorte pendant des semaines et des mois, de 1884 à 1886. C'est ainsi que j'arrivai à bien connaître les ouvriers des docks, à être connu d'eux. »

En 1889 cependant, ils hésitaient encore à se mettre en grève. Un succès obtenu par les

\. Cité dans la Réforme sociale, Courrier d'Angleterre. Novembre 1889. Nous lui empruntons les principaux détails de ce récit.

ouvriers du gaz les décida à tenter Paventure.

Le 13 août, trois cents hommes refusèrent d'accepter la paie de cinquante centimes et quittèrent le travail.

11 fallait entraîner les autres.

(( Les jours suivants, 15, 16 et J7 août, continue John Burns, je consacrai trente-six discours à parler d'association près des quais et des magasins; mes amis en firent autant, perchés sur des murs ou à cheval sur des pahssades. »

Le 20 août, la grève était générale, et le 25 (un dimanche) 60.000 hommes partaient des entrepôts, musique et bannière en tête.

Marchant huit de front, lentement et gravement, ils se dirigèrent vers Hyde-Park, et traversèrent toute la ville, de l'est à l'ouest, aux accents de la Marseillaise. Il faisait un temps superbe. Les promeneurs remplissaient les rues et saluaient la procession des travailleurs; les soldats, debout devant les casernes, applaudissaient ; la foule saluait les grévistes et jetait des gros sous dans leurs chapeaux. Ils recueillirent sur le chemin 8.000 francs.

Des Dockers la grève s'étendit aux métiers connexes, et bientôt les organisateurs du mouvement durent nourrir 250.000 hommes.

L'argent affluait, offert par les corps de métiers et les Trade's Unions, envoyé d'Angleterre, d'Amérique et d'Australie (l'Australie souscrivit à elle seule 25.000 livres = 625.000 francs). Pour éviter le gaspillage, l'ivrognerie, et les désordres qui en résultent, on remit aux ouvi'iers des bons qui étaient reçus chez tous les fournisseurs. On ne vit jamais grève plus sobre. Du premier jour au dernier, pas un homme ne demanda de l'argent pour aller boire.

Quelles étaient donc les réclamations de cette armée de travailleurs, pacifique mais grondante?

Ils demandaient trois choses : l*' de gagner soixante centimes l'heure au lieu de cinquante; 2'' d'être embauchés pour quatre heures successives au minimum ; et 3^ de n'avoir plus d'intermédiaires entre eux et les compagnies.

Ces réclamations étaient- elles justes, et les directeurs des docks pouvaient-ils y faire droit sans compromettre leurs entreprises?

C'étaient là deux questions qu'il fallait étudier avant de songer à une intervention quelconque. Le cardinal Manning se mit à l'œuvre, et il lui fut plus facile qu'à beaucoup d'autres d'arriver à une conclusion motivée. Son père et un de ses frères avaient été jadis présidents d'une compagnie de docks. Il était donc au courant de l'affaire. Mais cela lui donnait-il le droit de s'en occuper? Est-ce qu'une grève n'est pas une querelle qui se vide entre patrons et ouvriers, une de ces difficultés qui résultent fatalement de l'organisation économique actuelle, et qui regardent seulement les parties contractantes?

Cette thèse est soutenue par les hommes du laisser faire, du contrat Hbre et de l'exploitation à outrance. Elle ne cadrait point avec les principes du cardinal Manning, principes qu'il a exposés depuis dans un commentaire sur l'Encyclique, et dont nous parlerons plus loin. (( Lorsque, dit-il, la lutte entre patrons et ouvriers atteint certaines proportions, une intervention au bénéfice de l'ordre public est parfaitement justifiée. Lorsque la tranquillité publique est menacée, l'intervention de l'État

est obligatoire. Lorsque cette intervention n'a pas lieu et que le péril est imminent, il est du droit et du devoir de tout citoyen loyal, ami de son pays et de son peuple, de se poser médiateur, coûte que coûte, entre les forces opposées, afm de les amener à s'entendre (1). »

Était-ce le cas dans la grève des docks? A ses yeux, oui. Il s'en est expliqué dans le même numéro de la Revue nouvelle que nous citions plus haut, numéro qui renferme à la fois, chose curieuse et tout à fait anglaise, les confidences de John Burns et celles de Manning.

(( Avant d'intervenir dans la grève, dit le Cardinal, j'ai considéré :

((1° L'immense souffrance qui tombe en un instant sur les femmes et les enfants, la ruine de l'épargne dans le petit commerce, et la misère où sont réduits des milliers de personnes.

(( â"" Le péril inconnu qui peut en un clin d'œil compromettre la vie et les biens de tous. Dans cette foule irritée, il suffirait d'un ivrogne, d'un exalté, d'un malfaiteur quelconque, pour donner le signal du pillage ou de l'incendie. En

i . Léo XIII, on the condition of labour, by Cardinal Maaning, London, Truth society. P. 17.

quelques minutes, le feu serait aux magasins. Les marchandises provenant des quatre coins du monde, les quais de la Tamise, toute la richesse de Londres, deviendraient la proie des flammes.

(( 3° Le contre-coup de la grève sur le marché du travail dans tout le pays et spécialement dans les centres industriels.

(( A° Le tort presque certain causé d'une manière permanente au port de Londres. C'est un proverbe que le capital est, comme le poisson, timide. Etïrayé, il ne revient plus. Le commerce est le capital en activité. Londres à présent soutient difficilement la concurrence avec Southampton, Garditf, Liverpool, Glascow et même Anvers et les ports français. »

Tout cela mûrement pesé, le Cardinal se rendit chez M. Norwood, directeur des docks.

Une première fois il n'obtint rien.

Mais, à sa sortie du bureau, des milliers de grévistes lui firent une ovation, et, le dimanche suivant, Burns rendant compte de cette démarche disait : « C'était un grand spectacle que de voir cet illustre Cardinal chargé de ses quatrevingts ans, plein de miséricorde pour le peu-

pie, intercéder en sa faveur auprès de ce Norvood. Je me suis dit qu'en ce moment le meilleur et le pire modèle de deux classes d'Anglais se trouvaient en présence dans la même chambre. »

A la fin de ce discours, Burns fut invité à se rendre à l'archevêché, et le lendemain il disait à la porte des docks : « J'ai , pour la première fois de ma vie, adresse la parole à ce glorieux vieillard. J'ai été profondement impressionné par son attitude calme et résolue , et je puis vous assurer que son cœur s'intéresse à notre grève et qu'il est plein de sympathie pour nos souffrances. Il m'a exprimé l'espoir que vous persévérerez tous dans la dignité de conduite que vous avez montrée jusqu'à présent. J\ii senti, en le quittant, que f emportais plus cVespérance et cV encouragement que je n'^en ai tiré cV aucune conversation précédente avec qui que ce soit. » Ces paroles furent couvertes d'applaudissements.

Cependant la situation critique se prolongeait. L'évêque anglican de Londres et le Lord- Maire intervim^ent à leur tour. Ils furent rebutés par des difficultés de détail et se retirèrent.

Le Cardinal restait seul. Il continua de négocier et finit par obtenir des patrons l'augmentation de salaire pour le 4 novembre. Mais il fallait la faire accepter des ouvriers et décider ceux-ci à rentrer dans les ateliers avant cette date, car on n'était que dans les premiers jours de septembre. Manning réunit les chefs de la grève dans une salle d'école catholique, leur expose avec chaleur la nécessité d'un arrangement, insiste pour qu'ils veuillent bien presser les ouvriers de rentrer dans les docks. Les chefs hésitent et déclarent qu'ils ne peuvent répondre de rien. Alors le Cardinal se lève, et, recourant à son dernier moyen, à celui que nous indiquions plus haut :

(( Messieurs, dit-il, si vous refusez de remplir cette mission de paix, j'irai moi-même haranguer la foule des grévistes. Vingt-cinq mille d'entre eux sont mes fils spirituels : ils m'écouteront ! »

Aces nobles accents, les chefs profondément émus promirent de faire tous leurs efforts, et l'on vit les comités de la grève adhérer successivement aux propositions du Cardinal.

Le 16 septembre, le travail fut repris. Lon-

dres était sauvé. Mais le commerce avait perdu 37 millions.

Le Pape fit écrire au Cardinal pour le féliciter.

Les grévistes se cotisèrent et lui offrirent une somme d'argent qu'il consacra à fonder un lit d'hôpital pour un ouvrier. Ils étaient contents. Ils avaient gagné leurs dix centimes par heure, obtenu un minimum de quatre heures de travail par jour, et, ce qui vaut mieux, ils étaient nés à Fespérance, car, selon la remarque de Burns, désormais ils se sentaient capables de s'organiser pour leur bien commun.

Au plus fort de la grève, on avait dit à Manning : « Mais, Éminence, c'est du socialisme que vous faites là! — Je ne sais pas si c'est du socialisme pour vous, répondit-il, mais pour moi c'est du christianisme! »

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