Miscellanies, vol.I, p. Sol : The Irisli Grievance
11 m'en eût coûté de supprimer une ligne de ces belles pages où respirent le sincère patriotisme et la haine de l'oppression. On voit comment le Cardinal profitait de son crédit sur les Anglais, pour plaider auprès d'eux une cause qui fait leur cauchemar. Lui-même reconnaissait l'avantage de cette position : « Si je n'étais un Anglais indiscuté, un Anglais de race, disaitil à des députés homeriders, il y a longtemps qu'on m'aurait pendu à cause de mon amour pour r Irlande ! »
Sa tactique était celle de saint Paul harcelé par les Juifs. De quel droit me blâmez-vous?
Vous êtes Anglais? Je le suis comme vous.
Patriotes? Je le suis autant que vous. Vous aimez Funité nationale? Je l'aime et la veux plus que vous. Et si l'on avait critiqué les prétentions irlandaises comme irréalisables, comme dangereuses (ce qui est l'éternelle rengaine des journaux anglais) , il aurait répliqué vivement , comme un croyant blessé dans l'intime déhcatesse de sa foi :
(( Je n'admets point qu'un peuple soit mis au ban de la civilisation parce qu'il est catholique, et qu'on affecte de toujours parler de ses
défauts ou de ses torts. Je n'admets pas que les Anglais considèrent les Irlandais comme des écervelés, des exaltés, toujours à la poursuite de la chimère d'une indépendance dont ils ne sont pas capables , et qu'il faut kur refuser dans leur intérêt, par amour pour eux, comme on refuse de la poudre et des balles à un enfant, de peur qu'il n'en abuse. De quel droit soupçonne-t-on les Irlandais de vouloir rompre l'unité de l'empire? Pourquoi suspecter leur patriotisme? Suffit-il d'être catholique pour devenir un homme incapable, un mauvais citoyen?
(( Le home ride n'est pas la dislocation de l'empire britannique. Cet empire est fondé sur le respect des droits privés et locaux, et non pas sur une centralisation factice, comme la France. Méconnaître ces droits pour l'Irlande est contraire à l'esprit de la constitution anglaise, c'est mettre un pays tout entier en dehors du droit commun britannique, c'est traiter une catégorie de citoyens en Ilotes. On nous objecte leur effervescence, leurs ébullitions révolutionnaires. Eh! quand il y aurait chez eux quelques mouvements déréglés, laissez-les faire l'apprentissage dangereux mais
utile de la liberté, au lieu do les condamnera l'avilissement incurable par la servitude indéfinie. Point de demi-mesures; mais la franchise et la confiance, le home rule et la land league (1). La centralisation, c'est la mort! Pourquoi l'appliquer à l'île sœur? »
Toutes ces idées sont éparses dans les discours et les écrits du Cardinal. Quand on les résume en faisceau, et qu'on se dit qu'il eut le courage de les porter devant lui, à la lumière du jour et au scandale de ses compatriotes, on comprend l'enthousiasme des Irlandais pour ce grand homme.
On a répété dans tous les journaux qu'à l'annonce de sa mort, le conseil municipal de Dublin se réunit, et, à l'unanimité, télégraphia au doyen du chapitre de Westminster qu'il regrettait profondément le cardinal Manning, (( comme étant un prêtre illustre, l'ami du pauvre, et le champion de la justice due à tous les hommes » ; que le primat d'Armagh écrivit de même pour saluer en lui « la gloire de l'Église d'Angleterre et l'ami dévoue et cons-
1. Sur la question de la lajid league, voir : D'Irlande en Australie,L\\\e, Désolée, ch. xiii.
tant de Flrlande » ; que l'archevêque de Dul)lin et quatre de ses collègues escortèrent son cercueil , et , avec eux , toute la députation irlandaise.
Parnell , hélas! n'était plus à sa tête.
Manning eut un amer chagrin le jour où il sut qu'une femme avait pris dans le cœur du patriote la place de la nation martyre, et que l'Angleterre avait eu le droit de faire justice du leader irlandais. Pauvre Parnell! pauvre Irlande !
On a dit toutes ces choses (1).
Mais ce que les journaux catholiques euxmêmes n'ont point assez dit, c'est ce que raconte en termes émus le Standard du 22 janvier 1892.
Le jour des funérailles de Manning , les membres de la Ligue de la Croix, connus aussi sous le nom de Garde du Cardinal, formaient la haie dans les rues et aux abords du cimetière de Kensal-Green. Ils étaient venus de tous les [)oints de Londres, et marchaient comme une armée sous les ordres d'un commandant , de majors et de capitaines.
1. Cf. The Ivish Catholic, 23 january, 1892. The Southern Star. The Freeman'sjournal.
Le Standard rappelle l'origine de ce nom de Garde du Cardinal.
Un jour, M^"" Manning présidait dans Hyde- Park une réunion des sociétaires de la tempérance. Ces braves gens , voulant voir de près leur vénéré chef, toucher son habit et baiser son anneau , le pressaient de toutes parts. Le Cardinal résistait de son mieux à la curiosité afFectueuse de ses enfants ; à la fin , n'en pouvant plus , et voyant venir le moment où il allait être écrasé par un mouvement de la foule , il appelle quelques hommes forts et décidés , leur dit de se ranger en carré autour de lui, et de tenir ferme contre la poussée du peuple. A partir de ce jour, chaque fois qu'il présidait un meeting, des membres de la Ligue de la Croix venaient en volontaires pour escorter sa personne, et c'est ce qui leur valut le nom de Garde du Cardinal, Ils avaient leurs insignes : une bande de soie verte à leur chapeau, une ceinture do même couleur, et des galons où le shamrock se croisait avec la harpe d'Erin.
Aux funérailles de Manning, ces insignes étaient voilés de crêpe. Ce jour-là, la Garde était au complet; elle avait mis sur pied tout son
effectif. Seize mille hommes conduisirent à sa tombe leur général. Ils étaient pour la plupart Irlandais.
En Amérique et en Australie , on partagea leur douleur, on prit le deuil comme eux , et jusque dans les plus pauvres chaumières , on récita des prières pour l'illustre défunt.
(( Maintenant, dit Vlrish Catholic, il est au ciel, et, agenouillé près de saint Patrick, il prie pour nous , car il fut le père de l'Irlande ! »