‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 45 sur 90 · Réflexions sur le Centenaire · texte numérisé non relu

Réflexions sur le Centenaire

les journaux , la société de Londres , les clubs , peuvent se tromper et se trompent presque toujours. Le peuple ne peut se tromper. » Sa devise est donc : « Trust thepeople, ayez confiance dans le peuple (1). » Cette manière de voir se retrouve à l'heure qu'il est dans les articles sur le Référendum belge. On y répète à satiété que le suffrage universel se trompe sur les hommes et non pas sur les choses. La Mennais doit tressaillir dans sa tombe au bruit de pareilles assertions.

Quoi qu'il en soit, Randolph Churchill est secondé en Angleterre par des amis qui ne le suivent point sur le terrain des doctrines , mais qui le soutiennent sur le terrain des faits. Des aristocrates de la bonne marque trouvent qu'il y a un certain dilettantisme à se rapprocher des masses, que ce n'est pas bourgeois du tout, que c'est au contraire de très bon genre de serrer la main de l'ouvrier, et sincèrement ils s'occupent de ses intérêts. Convenons que cela vaut mieux que de poser en clubman ou sportsman , que de s'inscrire parmi les décadents et les .collabo-

1. Lord Randolph Churchill, par M. xV. Filon, Revue des Deux Mondes, 1^'" septembre 1888.

rateiirs du Chat-Noir ; convenons qu'il y a quelque mérite à quitter les salons musqués et fades pour les noirs ateliers : ambition , si l'on veut, mais qui a du moins pour résultat de donner l'influence en retour d'un sacrifice , et la popularité comme merci d'un bienfait.

Les socialistes de toute espèce vont plus loin. Convaincus que le peuple a tous les droits et que seul il les possède, ils ne travaillent que pour lui. Ce n'est point le lieu d'examiner les doctrines qu'ils professent et de distinguer les catégories qu'ils forment.

Après ces hommes qui sont plus ou moins logiques, signalons pour mémoire les exploiteurs , les opportunistes , qui devinant que l'avenir est à la démocratie, et sans avoir précisément foi en la droiture , la bonté et la dignité du peuple, le regardent comme la force du moment, le cheval dont il faut s'emparer pour galoper avec lui ; personnages intéressés qui n'ont que des convoitises égoïstes , et travaillent pour leur personne en prétextant qu'ils travaillent pour autrui.

Il ne faut pas confondre avec eux les démocrates de conviction qui trouvent que l'aristo-

cratie et la bourgeoisie ont fini chacune leur temps , qu'elles ont donné leurs fruits , et que maintenant c'est au peuple de faire ses preuves, que le peuple est l'arbre vigoureux qui doit avoir et qui aura l'air, la terre, le soleil, et que sous son ombre on viendra s'asseoir.

Écoutons maintenant et voyons à l'œuvre le cardinal Manning.

Sans nul doute , toutes les classes de la société et toutes les conditions l'intéressent. Il voit beaucoup de monde, étant très accessible. « Mais, ditil, les pauvres doivent pouvoir s'approcher du prêtre, toujours et sans crainte, car le prêtre ne s'appartient pas, et chacun, de par la charité même de Jésus-Christ dontil est la vivante image, a un droit acquis sur lui et sur les services qu'il peut rendre. Être aimé par les pauvres , c'est pour nous le signe le plus sûr que nous ressemblons à notre divin Maître, c'est notre récompense. Lorsque le monde travaille dans l'ombre contre nous et nous dresse des embûches , nous trouvons un abri sûr au milieu de nos pauvres. Presque tous les grands de l'Église et de l'État étaient ligués contre saint Thomas de Gantorbéry; mais les prêtres pauvres et les pau-

vres gens , a dit l'histoire , restèrent toujours fidèles à sa cause (1). »

C'est donc la charité du Christ qui porte Manning vers les multitudes. Cette charité est à la fois humaine et divine , car le Christ est homme et Dieu. Elle renferme deux préceptes, l'un de la terre , l'autre du ciel : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fit. Aimez votre prochain comme vous-mêmes pour Tamour de Dieu. » Elle procède de deux sentiments qui sont fondus ensemble dans la dilection idéale du Maître pour le peuple. On se demande, en lisant l'Évangile, où finit l'attrait fondamental pour tout ce qui est humain, simplement humain, pour tout ce qu'on trouve dans notre nature, — qu'il connaissait à fond, Lui qui disait : « Je suis le Fils de l'homme , je sais ce qu'il y a dans l'homme, » — l'attrait pour l'humanité avec son sourire et ses larmes , avec ses plaies béantes et ses pauvretés morales, avec ses acclamations éphémères, son merci joyeux après un morceau de pain, ses femmes mal vêtues, ses enfants importuns, et ses foules qui étouffent leur idole

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