E.-M. de Vogué. Le Uoman russe. Dostoievsky, p. 2bl
et 277.
heureux ceux qui souffrent, et ils lui donnent un sens qu'elle n'a pas. A leurs yeux, la souffrance est bonne en elle-même, elle est un état normal, une fin, non un moyen, ni une épreuve; elle est un idéal qu'il faut adorer. Ce système aboutit à l'exaltation de l'idiot, du galérien, et de la plus déplorable misère, celle qui pour un morceau de pain vend au vice ce qui ne se donne qu'à l'amour et dans le devoir. Le peuple n'est pas uniquement composé d'êtres pareils.
M. E.-M. de Vogué, à qui j'emprunte ce renseignement, a bien aussi sa façon particulière d'aimer le peuple. Il est dégoûté des minuties de la critique et des misères d'école. Il éprouve le besoin de revenir à quelque chose de plus primitif, de plus simple et de plus humain. Il veut en finir avec les pharisiens et les sophistes de toute espèce dont les questions subtiles restent insolubles, et il se demande s'il n'y a pas dans les foules, qu'un instinct spontané dirige, plus de lumière que dans les écrits de ces sophistes.
Le vieil adage, voxpopuli, voxDei, l'impressionne , et il n'est pas éloigné de croire que dans les grands courants populaires comme dans les
sublimes intuitions des poètes, la part du Divin est plus grande qu'on ne l'admet communément (1). En tous cas, il veut qu'on aille au peuple, qu'on ait confiance en lui, qu'on l'aime, mais qu'on l'aime sincèrement, sans arrièrepensée, (( car, dit-il, le peuple est comme la femme : il a un flair merveilleux pour pénétrer ceux qui lui cachent quelque chose en lui parlant d'amour. »
Les idées de ce gentilhomme français ont quelque ressemblance avec celles d'un compatriote du cardinal Manning, lord Randolph Churchill, qui fait de la popularité pour sauver d'une débixle le parti conservateur anglais, et pour opposer un mur solide au socialisme et à l'athéisme envahissant des Chamberlain et des Bradlaugh. Randolph Churchill s'occupe des ouvriers ; il veut que le peuple devienne conservateur, et, pour cela, qu'il ait quelque chose à conserver, sa maison, son home, toujours, un coin de terre, le plus souvent possible. Mais il va plus loin. Il a fait un jour cette déclaration surprenante : « Le parlement peut se tromper ;