Panégyrique du Cardinal
— (( Je me trouvais un jour au palais du Cardinal pour un rendez-vous qui m'avait été donné. Il y avait au même moment dans le salon un ouvrier maçon et une comtesse, attendant tous deux Son Éminence. Arrive M. Gewman, le factotum du cardinal; il était allé prendre ses ordres. M. Gewman s'incline devant l'opulente dame et dit, avec toutes sortes de regrets, que le Cardinal n'est pas libre avant une demi-heure, — Mais vous, dit-il en s'adressant à l'ouvrier. Son Eminence vous recevra aussitôt. — Je n'oublierai de ma vie la mine allongée que fit la comtesse en se dirigeant vers sa voiture qui stationnait au dehors. Quanta l'ouvrier, c'était un pauvre besoigneux, un récalcitrant de la Croix. Le Cardinal lui remit un chèque payable au porteur, et le congédia, mais après l'avoir bien admonesté et lui avoir fait renouveler son pledge (1).))
Manning donnait beaucoup et donnait luimême ; il ne permettait point à ses plus intimes amis de le remplacer pour ses œuvres de charité. Il voulait voir le pauvre, le questionner,
1 TheBaihjChronicle, january, 1892.
l'entendre et le consoler. Il dépensait tous les ans un beau revenu en aumônes distribuées aux indigents de la classe moyenne et surtout aux misérables des conditions infimes, ce II y a quelques années, écrit un Londonien bien connu, je voulais assister un brave homme qui s'était ruiné dans des expériences agricoles pour venir en aide aux paysans anglais. J'écrivis à l'un des plus gros richards de la contrée. Il me répondit en m'offrant une cotisation d'une livre, avec toutes sortes de réserves et de conditions très dures. J'écrivis également au Cardinal. Il m'envoya une charmante lettre, une souscription de cinquante livres et des excuses pour la petitesse du don, excuses motivées par les trop fréquents appels faits à sa pauvre bourse (1). »
J'ai dit plus haut que Manning était en relations constantes avec le peuple. Un publiciste anglais se permit un jour de faire observer qu'il vivait trop à l'écart pour être au courant d'une question sociale qu'on agitait. « J'entends les confessions à Londres depuis trente ans,
i. The Southern S^ar, jaauary, 1892.
répliqua le Cardinal, et, j'imagine que plus de gens du peuple m'ont confie leurs secrets qu'à vous, M. X. » Mais il ne s'en tenait pas là.
Voir le peuple et l'entendre dans un parloir ou dans un confessionnal ne suffisait point à cet aristocrate de manières et de langage, à ce démocrate de cœur. Il lui fallait les masses ; il voulait frémir avec elles, respirer leur souffle, plonger son grand œil sondeur dans leurs yeux farouches d'énergie et de passion, sentir près de lui le vaste grouillis populaire sur une place publique ou dans une salle de spectacle, et là, franc d'allure et de regard, rocher au milieu de ces vagues, homme de raison parmi ces hommes de cœur, recueillir toutes leurs émotions, les partager même, mais les dominer et les diriger vers le bien.
Nulle part, enfin, il n'était plus beau ni plus proche du sublime que lorsqu'il descendait, poussé par son zèle d'apôtre, sur le théâtre même des revendications populaires. Il fallait le voir dans un pauvre réduit, une salle d'école, un magasin, un hangar, bien loin des quartiers riches, un soir d'hiver, discutant à la lumière fumeuse d'une lampe ternie par la buée, avec des hom-
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mes, assis, debout, ou penchés au hasard autour de lui, tous apportant là, de la rue, de l'atelier et des quais de la Tamise, leurs visages pâles de faim ou rouges de colère. Il écoutait ces travailleurs, les questionnait et à la fin, gardant seul la parole, et fort de la dignité de son âge et de son sacerdoce, il tenait toute l'assemblée silencieuse par la lucidité de ses idées et le ton chaleureux de sa voix (1).
C'est ce qui s'appelle être populaire. Tous les sentiments divers que nous avons constatés plus haut chez les amis du peuple, compassion pour les souffrances, estime pour les qualités, bonté humaine, charité chrétienne, se trouvaient réunis au cœur du cardinal Manning.
Avons -no us , dans notre vieille France, un seul exemple d'un ministère épiscopal compris et hardiment exercé de la sorte? N'est-ce pas là toute une révélation apostolique?
Oh! sans nul doute, M^' Freppel défendit les intérêts du peuple devant la Chambre. Mais avait-il l'accent humain qui remue les entrailles, le pectus qui attire, l'émotion qui trouble? était-il démocrate? Qui oserait le soutenir?