Oraison funèbre du Cardinal
LE DEMOCRATE OU L'HOMME DU PEUPLE. lil
chrétienne et de ne pas faire assez de place aux matières profanes. Ce fut un grief contre elle. A partir de 1870, elle devint obligatoire et laïque {secular and compulsory). On créa les hoard-schools , écoles d'Etat. Mais les écoles privées purent subsister à côté de celles-ci et recevoir une subvention en rapport avec leurs succès et le nombre de leurs élèves. Quant à la neutralité, elle fut moins étroite qu'en France. On pouvait parler de Dieu dans toutes les écoles, et même, pour ne point froisser le sentiment religieux du peuple anglais , on ne tarda point à rétablir dans beaucoup d'entre elles la lecture de la Bible.
Malgré ces réserves , voici le triste bilan de la situation après treize ans d'application de la loi. (C'est le Cardinal lui-même qui le dresse dans un article de Revue publié en janvier 1883) : « Les écoles officielles ont un million d'élèves qu'elles instruisent dans les matières profanes , à l'exclusion de toute doctrine chrétienne. Les écoles privées sont assimilées aux écoles officielles pendant les heures de classe ; car ce n'est qu'en dehors de ces heures qu'on peut enseigner la religion. Elles ont en outre à subir une re-
doutable concurrence de la part de ces mêmes écoles officielles. Celles-ci , soutenues par des fonds inépuisables , dirigées par -des maîtres dont le traitement est double de celui des instituteurs libres, sont installées dans des bâtiments larges et somptueux, ont de belles cours , un riche mobilier scolaire; en un mot , rien ne leur manque. Aussi ne leur a-t-il fallu que dix ans pour recruter un million d'élèves , la moitié de ce que les autres écoles avaient recruté en cinquante ans. Dans des conditions de lutte tellement inégales , est-il douteux que le système patronné par la loi et subventionné des deniers publics, non seulement entrave et gêne , mais écrase et tue celui qui n'a pour soutiens que le zèle privé et les cotisations volontaires?
(( Est-il douteux que l'éducation primaire se donne bientôt, pour l'ensemble de notre pays chrétien , dans des écoles neutres , au lieu de se donner dans des écoles chrétiennes?
(( Mais qu'on y réfléchisse sérieusement : on ne cueille pas des raisins sur des ronces , ni des figues sur les buissons. D'une école sans foi il ne peut sortir un peuple croyant ; car rien , ni le zèle privé , ni l'éducation à domicile , ne suffit
pour remplacer ce qui est officiellement exclu : la formation religieuse publique.
c( Les non- conformistes (on appelle de ce nom toutes les sectes protestantes qui rejettent la doctrine de l'Église anglicane , par exemple les luthériens, les presbytériens, les anabaptistes) , les non-conformistes ont soutenu le contraire. Ils ont prétendu que la religion est suffisamment enseignée à la maison par le père de famille ou dans les écoles dominicales par le prêtre; et ce sont eux qui ont insisté pour la sécularisation de l'école et qui l'ont obtenue. Je n'examine point ici leurs arguments ; cela n'est point nécessaire. Qu'ils aient tort ou raison, il importe peu pour le point de vue où je me place. Je soutiens qu'en accordant aux non-confor mistes l'école neutre qu'ils demandaient, mais que les autres sectes ne demandaient point , on a fait une injustice sociale. En Angleterre les non-conformistes appartiennent généralement à la classe moyenne , qui est riche ; ils sont la minorité. Les ])auvres sont presque tous anglicans ou cathoKques ou méthodistes , c'est-à-dire conformistes; ils forment la majorité. Dès lors, qu'arrive-t-il par l'établissement d'écoles neu-
très au profit des non-conformistes? Il arrive que la minorité, composée de riches, possède des écoles pour lesquelles elle ne paie rien, tandis que la majorité, composée de pauvres, est obligée d'aller dans des écoles qu'elle doit bâtir et payer. En dehors de toute question de doctrine, n'est-ce pas une véritable injustice (1)? »
La situation est absolument la même en France. Une minorité d'athées impose à la masse de la nation un système d'écoles contraires à ses croyances.
« Que faire? dit le Cardinal. Deux systèmes sont en présence :
(( D'un côté celui de l'école neutre. Il n'est pas appliqué en Angleterre avec la même rigueur de logique qu'en France ; mais son point de départ est le même. Il repose en effet sur les principes suivants : L'éducation est r affaire exclusive de rÉtat. L'État forme seul l'esprit national. L'État a seul le droit d'enseigner : enfants, écoles, instituteurs , j^^^o g ranimes, tout relève de lui, tout doit rester dans sa main.
\. The future of the primary schools. — The Month^ January, 1883.
(( L'État 11 ayant pas de religion, son enseignement est neutre.
a. D'un autre côté est le système traditionnel de l'éducation chrétienne qui repose sur des principes tout différents : Les parents chrétiens ont, de par la loi naturelle et de par la loi divine, le droit et le devoir de léguer à leurs enfants r héritage de leur foi. Les enfants chrétiens ont droit à une éducation chrétienne. Ils ne sont, en aucun sens, les enfants d'un État qui n'a pas de religion (1). Leur formation comme chrétiens est plus importante que leur formation comme citoyens, et ne peut être ni sacrifiée, ni risquée, pour celle-ci. Dans le choix des maîtres, les parents chrétiens ont un droit qui prime tous les autres parce qu'il est antérieur et supérieur. Priver les pauvres de ce droit, les mettre dans l'impossibilité de l'exercer, est une injustice flagrante.
(( Entre ces deux systèmes il faut choisir, et plus tôt nous ferons ce choix, plus tôt nous aviserons à notre salut.
1. Celte affirmation étant d'une particulière importance, jelatranscristextuellement:c( Christian chiidren are in no sensé llie chiidren of a state tliat has no religion. »
(( Hélas! chaque année nous perdons du terrain; chaque année le système destructeur, tout infesté de germes de mort, s'infiltre de plus en plus dans le cerveau et dans le sang de la classe gouvernante. Il a déjà transformé les Universités nationales en écoles profanes. Des milliers de professeurs enseignent journellement que la religion doit être séparée de la politique, de la philosophie, de la science. La jeunesse passe son temps sur des livres rationalistes ou sensuels. Le peu de doctrine chrétienne qu'on glisse dans l'enseignement est reçu par pitié, à petites doses; il est juxtaposé à la science, il ne s'unit pas à elle, loin de la pénétrer, comme il le faudrait cependant pour devenir sa vie et sa loi (1). Les doctes et les habiles prétendent qu'il est possible d'isoler la science de la religion. Soit! Mais alors qu'ils ne parlent plus de former l'homme, qu'ils ne parlent plus d'éducation; car l'instruction n'est pas l'éducation. Instruire, c'est mettre une connaissance quelconque dans un cerveau.
Èduquer, c'est développer et régler toutes les