‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 69 sur 90 · Encyclique sur la condition des ouvriers · texte numérisé non relu

Encyclique sur la condition des ouvriers

par les trade unions, par les corporations, et rien de plus.

Chacun a sa manière de voir.

Celle de Manning lui valut le reproche de socialisme.

Il y répondit non sans quelque vivacité.

Une première fois dans une conversation rapportée par le Figaro :

(( On m'appelle socialiste! On a tort. Je suis partisan de r organisation sociale, non du socialisme. Tout ce qui est social est un bien. Mais il y a, entre social et socialisme, autant de différence qu'entre raison et rationalisme,

« Le socialisme tend à renverser la société actuelle; il résulte du progrès de l'individualisme qui détruit les familles.

(( L'organisation sociale, au contraire, repose siu* le sentiment des devoirs réciproques, sur l'unité de la race humaine et sur les bienfaits de l'union.

(( Je ne suis pas socialiste.

(c Je ne crois pas que le moyen de rendre les hommes heureux soit de les détruire.

(( Un socialisme chrétien est impossible.

parce que la foi chrétienne est essentiellement organisatrice.

(( Comme le Saint-Père, je regarde avec joie ce beau mouvement français dont le comte de Mun est le chef, et qui tend à obtenir des lois sociales, pas socialistes,

(( Tout Français patriote devrait se rallier à ce mouvement pour le bien-être de la population ouvrière et sacrifier dans ce but les diversités d'opinions politiques.

(( Il y va du salut du peuple français. »

Une seconde fois, le Cardinal répondit au même reproche dans son Commentaire sur l'Encychque :

(( V essence du socialisme est dans la nationalisation du sol et du salaire. Nier la propriété privée, réclamer V égalité universelle et la communauté des biens, c'est être socialiste. Mais aider les ouvriers et les indigents, niettre à leur service les forces de l'État pour empêcher ce qui est contraire à la loi naturelle et chrétienne, c'est réagir contre l'égo'isme brutal qui ruine la paix et la stabilité, c'est remplir un devoir!

(( Véducation donnée par l'État en France est dénoncée comme immorale et athée; mais, bien

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que ce soit là le résultat du pire des socialismes, — celui qui confisque l'âme des enfants au profit de VÉtat, — personne ne s'en aperçoit, personne ne le dénonce !

(( Et parce qu'un citoyen s'avise de protéger le monde ouvrier contre l'oppression des contrats libres ou des salaires iniques, il est socialiste, tant les esprits se sont obscurcis, faute de réflexion, tant ils ont fléchi sous la pression de motifs intéressés! »

Le Cardinal aurait pu en dire bien davantage sur notre socialisme de France.

N'est- il pas manifeste que tous les services publics tendent chez nous à devenir services d'État? que la terre et le foyer grevés d'impôts rendent odieuse la condition de propriétaire? qu'on craint même de posséder une maison, de peur d'avoir des tracas avec le fisc? qu'après avoir dépendu de l'État, à l'école, à la caserne, et durant vingt ans dans les armées de réserve, on dépend encore de lui, à l'église, à la mairie, dans tous les bureaux dont il couvre la face de la France, et qu'enfin on veut ne dépendre que de lui en devenant rentier de l'État ?

Ah ! nous voyons une paille dans l'œil de ce

vieillard anglais si fier et si indépendant, et nous ne voyons pas que nous portons une poutre dans le nôtre!

Nos élections devraient cependant nous éclairer. Que sont-elles donc en définitive si ce n'est une lutte acharnée entre les hommes qui ne veulent pas dépendre de l'État et les hommes qui dépendent de lui? Les hommes qui ne veulent pas dépendre sont-ils la majorité? Hélas ! hélas! reconnaissons en gémissant que nous ne sommes pas assez vertueux pour être fibres.

Ajoutons que sur ce point particulier de la réglementation du salaire , le Cardinal se défendit d'avoir entendu le mot réglementation publique dans le sens de réglementation par PÈlat. L'Etat ne s'interpose point entre le capital et l'ouvrier au nom de ses droits à lui, comme propriétaire, mais il intervient comme arbitre, au nom de la paix publique; ou plutôt il donne aux conventions du capital et du travail une sanction : il les appuie des contraintes légales. C'est tout autre chose que ce que veulent les socialistes.

VEtat ne crée pas tout ce qu'il sanctionne.

Au moyen âge l'Etat sanctionnait de même le droit canon : il ne le créait point. 11 protégeait l'Eglise comme on lui demande aujourd'hui de protéger le travailleur.

C'est la tradition chevaleresque qui a séduit le comte de Mun.

C'est la tradition chrétienne, disait Manning.

Ce devrait être la tradition humaine, dit le Pape : proportionner le secours au besoin, par conséquent protéger le pauvre qui a plus de besoins que le riche.

Du reste, quand Manning parle de l'État, il ne parle pas de l'État mauvais, sectaire, hostile à toute liberté, comme nous sommes toujours tentés de le croire en France; il n'envisage point ce que l'État est accidentellement dans tel ou tel pays, mais ce qu'il est essentiellement, ce qu'il doit être : une force tutélaire, bienveillante, paternelle. Pourquoi le traiter en rival dangereux, en espion, et dire, comme les boudeurs : Notre ennemi, c'est notre maître?

Par le mot État, ce n'est point uniquement le pouvoir central qu'il désigne ; c'est le pouvoir communal, le pouvoir provincial, et même le pouvoir corporatif sanctionné et officiellement

reconnu , c'est tout ce qui n'est pas association privée ou famille.

La langue anglaise n'a point la précision exclusive du français. Elle est plus complexe dans les mots. Quand on discute en français sur les idées d'un Anglais , il y a des précautions de linguistique à prendre.

Enfin , quand Manning parle de réglementation quelconque, ce n'est pas avec cette tendance doctrinale et cette manie de faire de la théorie , d'imposer partout ce qui se fait quelque part , ou de n'admettre quelque part que ce qui peut se faire partout , la manie française de généraliser, de soulever des questions de principes , ce qui faisait dire à de Maistre que chaque mot d'un Français est une conjuration : non, les Anglais parlent moins et agissent plus.

Avant de s'inquiéter de ce qu'on fait ailleurs , ils tâchent de commencer quelque chose chez eux.

Quand ferons-nous de même? Quand mettrons-nous un terme à nos discussions byzantines sur l'action catholique et commenceronsnous cette action?

Il faut ajouter cependant qu'il y avait dans

216 LE CARDINAL xMANNING.

Manning un grain d'utopie. On Fa comparé à Fénelon. Nous dirons plus loin qu'il lui ressemblait par son aversion pour la guerre et son espoir plus ou moins chimérique de paix universelle. J'aimerais mieux le comparer à ces Allemands, dont Pontmartin disait « qu'il y a chez eux un mélange d'audace métaphysique et de douceur séraphique qui démolirait un monde, une religion, une société, une littérature, sans rien perdre de son innocence et sans paraître se douter de la portée de ses coups (1). » Manning n'allait pas si loin. Mais il faut reconnaître que la hardiesse de penser et l'audace d'écrire sont tout autres chez lui que chez nous. Le parler franc ne serait-il plus une chose française?

Recueillons un de ces mots audacieux sur la participation des ouvriers aux bénéfices, et arrivons à la législation internationale du travail, qui couronne la législation nationale.

(( Le salaire minimum, l'ouvrier s'en contentera-t-il toujours? se demande Manning.

Quand le patron fait des profits énormes et

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