La Papauté^ le Socialisme et la Démocratie, p
nufactures; loi qui malheureusement est restée lettre morte parce qu'on a négligé de constater les délits et d'appliquer les peines. Il justifie encore plus la loi projetée sur le travail dans les manufactures, loi déjà discutée à plusieurs reprises par la Gliamljre et le Sénat. Elle limite le travail industriel pour les enfants à dix heures ; pour les filles de dix-huit ans et les femmes, à onze heures ; elle fixe à treize ans l'âge légal de l'admission des enfants dans les usines, et supprime pour tous, enfants, filles et femmes, le travail de nuit.
Il faut reconnaître cependant que ces sortes de lois sont d'une application difficile parce que dans certaines industries, — les industries textiles, par exemple, — la cessation du travail des enfants entraîne la cessation du travail des grandes personnes, et, par conséquent, diminue leur salaire.
Mais c'est ici le point délicat sur lequel il faut insister.
En effet, l'ouvrier ne se Hvrc pas sans raison à un travail prolongé. Il l'accepte, il le demande parce qu'il lui faut gagner de quoi nourrir sa famille. S'il y avait un salaire minimum suffisant
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pour l'ouvrier et pour les siens, la question de la durée de travail serait résolue. Mais aussi longtemps que la diminution des heures entraînera une diminution de salaire, elle sera repoussée par les ouvriers eux-mêmes.
Le nœud de la difficulté sociale est donc là ; le cardinal Manning l'avait admirablement compris, et, suivant son habitude, il déclara hautement sa manière de voir.
Dans une lettre écrite à M^' Févêque de Liège à propos du Congrès de septembre 1890, nous lisons le passage suivant : « Ma dernière parole, Monseigneur, semble peut-être violente et hardie. Je ne crois pas qu il soit jamais possible d'établir d'une manière efficace et durable des rapports pacifiques entre patrons et ouvriers, tant quon naura pas reconnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable réglant les profits et salaires, mesure d'après laquelle seraient régis tous les contrats libres entre le capital et le travail. »
Nous ne nous sommes pas arrêtés aux objections faites contre les autres points du programme interventionniste de Manning : elles étaient d'importance secondaire.
Mais la fixation légale d'un salaire minimum souleva de telles protestations, que nous devons en dire un mot.
A la suite de la lettre à l'evêque de Liège, il y eut une véritable bataille entre les partisans et les adversaires du Cardinal. Les deux écoles en présence, l'école autoritaire et l'école libérale, eurent successivement leurs congrès, leurs discours-programmes, et leurs articles de Revues.
A Liège, les économistes libéraux n'avaient point pu émettre complètement leurs idées. Ils prirent à Angers une éclatante revanche sous la présidence de M^' Freppel, et ils se flattèrent un moment de compter dans leurs rangs l'école de M. Le Play, les écrivains de la Revue des Deux Mondes y le Correspondant, le P. Forbes, jésuite, — et avec lui une notable fraction des écrivains de la Compagnie qui tenaient alors la plume dans les Études religieuses, — M. Théry de Lille, le chanoine Fichaux, directeur rehgieux d'une Association de patrons du Nord, etc.
Au risque de passer pour socialistes, M. de Mun, la chevaleresque rédaction de V Association catholique, le P. de Pascal, et quelques notabilités industrielles, comme M. Harmel,
tendaient seuls la main au cardinal Manning.
Mais si les amis étaient rares en France, ils se comptaient par milliers dans les autres pays d'Europe. Qu^il nous suffise de nommer M^' Korum et le chanoine Winterer en j\.llemagne, M. de Yogelsang en Autriche, M. Decurtins en Suisse, et les groupes dont ils sont les chefs.
L'effort principal de la discussion porta sur la définition du salaire, et cela se comprend, car avant de déterminer les droits de l'État dans la fixation d'un salaire minimum, il faut au préalable savoir si par son objet ou par sa destination, le salaire est une des choses qui tombent dans le domaine de l'État et peuvent être réglementées par lui.
Au Congrès d'Angers, M^ Freppel et M. l'avocat Théry soutinrent que le salaire dépend uniquement du contrat qui est fait entre le patron et l'ouvrier et que toute justice est sauve du moment que, de part et d'autre, les conventions sont observées : cest la théorie commutative. Si les conventions ne sont pas observées, les tribunaux interviennent pour punir les délinquants. Ils atteignent les person-
nés qui manquent à leurs engagements, mais ils n'ont point de prise sur les engagements eux-mêmes.
Citons les déclarations de principe votées à Angers, sur le rapport de M. Théry :
(( Dans les relations d'un patron et d'un ouvrier, le salaire doit se mesurer au travail fait et non aux besoins du travailleur. En conséquence, le salaire est juste quand il correspond au travail fait. La valeur d'un travail déterminé s'apprécie d'après l'usage de la région et l'époque de son exécution. Mais, d'une part, le juste salaire ainsi défini est généralement atteint; de l'autre, l'appréciation varie suivant les industries, les lieux, les époques, la valeur individuelle des travailleurs. // est donc impossible de fixer par voie législative réglementaire une chose aussi variable que le juste salaire.
(( D'ailleurs l'État napas le droit d'intervenir directement dans les relations résultant du louage d'industrie, pour imposer ce qui lui paraîtrait le plus avantageux aux parties ou à l'une d'elles.
f( L'intérêt des citoyens est abandonné à leur liljrc appréciation. »
En résumé, suivant M. Théry, Fingérence de l'État pour la réglementation du salaire est illicite, imitile, impossible.
Les. interventionnistes partent d'une autre définition du salaire, et c'est ce qui explique qu'ils arrivent à des conclusions différentes.
Le salaire, disent-ils, n'est pas uniquement soumis aux règles de la justice commutative, parce que le travail n'est pas une marchandise comme une autre. Le travail est le moyen d'existence de l'ouvrier. Trouver en travaillant de quoi vivre, c'est pour l'ouvrier un droit, et tout ce qui empêche ou diminue ce droit est contraire à la justice. On a beau dire que l'ouvrier consent parfois à un salaire insuffisant, son consentement ne change rien à l'essence des choses.
M. Harmel écrivait dans son Manuel cVune Corporation chrétienne dont la seconde édition date de 1879 : « Nous admettons en principe que, le travail n'étant pas une marchandise, le salaire, pour être équitable, doit nourrir l'ouvrier qui le reçoit. Dans certaines contrées, par suite de circonstances locales, la main-d'œuvre se trouve tellement offerte qu'elle descend à vil
prix et ne peut suffire à nourrir celui qui travaille. Évidemment le chrétien ne croit pas avoir satisfait ki justice par ce salaire dérisoire, »
La discussion était à son degré le plus aigu, quand parut l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers.
De quel côté pencherait le Pape? c'était le point délicat pour les deux écoles.
Eh bien, pour quiconque lit, sans parti pris, ce grave document, il est évident que le Pape enseigne qu'en fait de salaire le contrat ne limite pas toute la justice.
Nous ne croyons pas cependant qu'il ait voulu dirimer la controverse, ni que l'Encyclique ait, sur cette question, toute la portée d'une définition infaillible, comme l'ont soutenu le P. de Pascal, l'abbé Périot de Langres et le cardinal Lavigerie. Leur opinion nous paraît outrepasser le sens du texte pontifical et faire intervenir mal à propos le Roma locutaest. Avec M. Leroy- Beaulieu, nous refusons d'admettre que tout catholique soit tenu d'être interventionniste sous peine de cesser d'être orthodoxe (1).
i. Voir sur ce point le chapitre v du beau livre : La Va- VautCj le Socialisme et la Démocratie.
Mais, cette réserve doctrinale faite, nous devons reconnaître que renseignement du Pape est favorable à la thèse de Manning. Le Pape dit en propres termes que « au-dessus de la libre volonté des patrons et des ouvriers, il est une loi de justice plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. Que si, contraint par la nécessité, l'ouvrier accepte des conditions dures qui lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait l'offre du travail, il subit une violence contre laquelle la justice proteste ».
Dans ces phrases résident, au dire des interventionnistes, l'originalité, la principale force et la moelle de l'Encyclique.
L'évêque qui prononça l'oraison funèbre du Cardinal les fait ressortir avec une remarquable sagacité ; il déclare qu'elles expriment la conviction personnelle de son héros, et qu'elles mériteraient d'être gravées sur sa tombe, comme son testament social, comme sa pensée suprême et son dernier témoignage d'amour en faveur des pauvres (1).
1. Panegyric by theBishop of Newport. The Tablet. Janvier 23, 1892.
Le salaire doit donc suffire à faire subsister Vouwier,
Mais que faut-il entendre par là?
Manning répond qu'il doit suffire pour nour-rir l'ouwier, sa femme et ses enfants. C'est, ditil, la règle de l'Encyclique.
Elle est fondée d'ailleurs sur la loi de nature.
Il est évident que l'état normal et conforme à l'ordre, c'est que chaque homme possède et habite sa propre maison, et qu'il y vive au centre des devoirs et des affections de la famille. Si la population d'un pays était assujettie à une rétribution de travail insuffisante et par suite mise dans l'impossibilité de se marier, ce pays serait en proie à tous les maux d'une ville de garnison.
Le minimum de salaire sous-entend donc l'entretien d'un modeste intérieur.
Il s'ensuit qu'un patron qui systématiquement n'emploierait que des célibataires sans foyer pour les payer moins cher, commettrait une injustice sociale dont les résultats sont aussi dangereux qu'immoraux.
Le salaire varie suivant les métiers et les pays, suivant les risques et les fatigues; mais à
la base de tout, il faut toujours mettre ce qui est exigé pour l'entretien de l'ouvrier et de sa maison.
Avec ce principe on peut arriver facilement à l'intervention de l'Etat. En effet, dès que l'État constate des injustices publiques, il a le droit de faire ce qui est possible pour les empêcher, quoique d'ordinaire il se tienne à l'écart des choses dont on abuse.
Un exemple éclaircira cette assertion. La propriété est inviolable; cependant, quand telle^ ou telle propriété est d'utihté publique, l'État j s'en empare et viole en quelque sorte un droit particulier pour obtenir un bien général.
De même, le contrat de travail est libre mais quand cette liberté est nuisible aux!
ouvriers qui, par suite de leur faiblesse, subissent des salaires insuffisants, le principe de la liberté doit fléchir devant la nécessité de vivre, « Les classes riches ont bien des ressources à leur disposition; elles ont moins besoin d'être aidées par l'État. Les indigents, moins heureux à cet égard, sont forcés d'avoir, en beaucoup de cas, recours à l'État, et c'est pour cela que l'État doit tout particulièrement s'occu-
per des salariés qui font partie des classes faibles (1). ))
Remarquons bien qu'il ne suffit pas de répondre, comme le font les libéraux, en disant qu'il faut recourir à la charité. Il est très vrai ((ue le patron doit pratiquer la charité envers son ouvrier plus qu'envers un étranger, parce que cet ouvrier lui est utile et l'aide à gagner des richesses. S'il ne fait pas l'aumône, il manque à son devoir. Mais il ne viole pas la justice ; il n'est pas tenu à restitution. Au contraire, le salaire suffisant est pour l'ouvrier un droit, parce que l'ouvrier ne peut pas être exclu des biens généraux de l'humanité. Ces biens-là. Dieu les a donnés à la race, à la condition qu'elle travaillerait : quand la condition est remplie, l'homme doit pouvoir vivre. Tout état contraire est anormal, dangereux, mauvais, et il est du devoir du gouvernement d'y porter remède.
Comment?
Manning disait par une réglementation publique.
D'autres disent par le patronage volontaire.