La Question sociale et ouvrière, p. 17, 18, passim
temporelle du Pape comme mi moyen providentiel donné au Vicaire de Jésus-Christ pour s'adresser librement à tous les peuples et leur prêcher les vérités morales dont ils ont besoin.
Et même dans la rupture entre la Papauté et l'Italie, il entrevoyait un germe de bien pour l'avenir.
En se dégageant des tendances exclusivement italiennes et des influences italiennes, la papauté s'oriente vers une révolution religieuse qui approche à grands pas.
L'axe du monde cathoUque semble devoir se déplacer. La race saxonne prend manifestement la place de la race latine qui s'appauvrit de plus en plus. Le Sacré Collège ouvre ses rangs à des Cardinaux d 'outre-Mer, et l'on envisage dans les journaux étrangers l'éventualité d'un Pape anglais ou américain.
Or, précisément à l'heure où cette tendance s'accuse, Dieu permet que les appuis espagnols, français et italiens fassent défaut au Souverain Pontife. « Quand la Providence efface, c'est pour écrire, » a dit de Maistre. Cette parole se vérifie sous nos yeux pour le Pape. Déjà son isolement lui a permis de traiter avec une indé-
penclance absolue, et un désintéressement audessus de tout soupçon, les grandes questions internationales sur l'origine du pouvoir et la condition des ouvriers.
Il restera de plus en plus désormais dans cette hauteur sereine des principes, rappelant à chacun ce qui est le juste et l'injuste, l'obligatoire et le défendu.
Les interventions plus directes et plus discutables sur le terrain politique, interventions qui ont ému les partis durant ces six dernières années, par exemple pour le vote du septennat i militaire en Allemagne, pour la condamnation de la ligue agraire en Irlande, sont les mourantes tentatives d'une diplomatie qui ne peut plus compter sur la docilité ni sur la reconnaissance elFective des gouvernements. Dans cet ordre de choses, le nonce du Pape finira par n'avoir plus guère qu'une situation honorifique.
Mais, par la grâce de Dieu, la papauté a d'autres terrains d'action, et le cardinal Manning fut au premier rang des esprits élevés qui aperçurent et signalèrent ce champ nouveau ouvert au zèle et à la bienfaisante influence du Pontife suprême :
(( Voilà un siècle, disait-il, que dans presque tous les États chrétiens le pouvoir civil travaille à se séparer de l'Eglise : il a revendiqué cette séparation comme un droit; il s'en fait gloire. Il veut ériger l'Etat en société païenne, laïque et séculière, et repousser l'Eglise au loin. — La lutte aujourd'hui touche à son terme : car la séparation est creusée presque complètement.
« Mais voilà qu'en dehors de l'État et de l'Église un troisième pouvoir se lève.
(( 11 y a une multitude qui n'a point bénéficié de Faction terrestre de Tune, ni de l'action spirituelle de l'autre . Tout ce qu'elle sait de l'État, c'est qu'il force au travail et inflige des peines. Tout ce qu'elle sait de l'Église, c'est qu'elle enseigne des choses incompréhensibles, des mystères au-dessus de la raison. Est-il étonnant qu'elle se redresse contre l'État et contre l'Église et inscrive sur son programme ces deux mots : sédition et irréligion !
« Cette multitude se compte déjà par millions, et comme elle se recrute dans les classes populaires où il y a beaucoup d'enfants et que ces enfants sont élevés dans les idées de leurs
parents, elle aura bientôt une force épouvantable, elle sera une armée invincible. Ses bataillons, épars clans tous les Etats de l'Europe, sont unis par la communauté des griefs et des souffrances, des haines et des sympathies. Malgré les frontières, la privation des bienfaits de la civihsation et la recherche des intérêts de l'humanité les enchaînent.
« Cette multitude, cette internationale, n'est pas une création de Karl Max ou de Vésinier.
C'est une poussée libre et spontanée vers la sauvagerie, une poussée d'hommes que l'État n'a point cultivés, que TÉglise a tâché vainement d'attirer à elle. Ce que le mahométisme fut autrefois contre la chrétienté, elle l'est aujourd'hui : Penne mi irréconciliable, l'ennemi à mort. Elle est même plus redoutable que le mahométisme : car celui-ci, campé sm^ les frontières du monde chrétien, n'était que l'ennemi du dehors; tandis que l'internationale est au dedans, mêlée à la vie intime de la chrétienté, mise en conctat avec toutes ses forces et toutes ses faiblesses, heurtant tous ses mouvements, connaissant toutes ses ressources et gênant toutes ses influences.
(( Quand cet ennemi formidable se dresse, menaçant tout : Dieu, la loi, la propriété, la famille, que fait l'État? Il ferme les yeux, ou bien, par des lois ineptes et impies, il met des armes aux mains de son adversaire.
« Que fait l'Église? Ah ! Dieu soit loué ! l'Église comprend sa mission. Comme aux temps antiques, où son fondateur regardait les foules couchées sur les herbes comme des brebis sans pasteur, sentait son cœur ému, et prononçait cette parole de pitié et d'amour, la plus belle qui soit tombée de ses lèvres divines : Misereor super turbas, l'Église a plaidé la cause de ceux qui peinent et souffrent (1).
(( Placé au faîte de la citadelle du monde chrétien, suivant l'expression d'un de ses prédécesseurs, saint Léon le Grand, le pape Léon Xlil a vu tous les royaumes de la terre et leurs ébranlements. Il a entendu les gémissements des mécontents et des sacrifiés. Il a constaté les fortunes énormes des individus et la pauvreté des foules. II a reconnu que par l'union des ouvriers de tous les pays le monde
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est entré dans une phase de luttes terribles, et que cet état de choses, déjà si menaçant, est en outre assombri par une détérioration morale qui s'étend à toutes les classes. Léon XIII a signalé le mal et indiqué les remèdes généraux. Mais surtout il a plaint d'un cœur sincère les déshérités qui constituent la masse du genre humain...
(( Et voilà que des millions de travailleurs ont reconnu dans sa parole les accents d'une affection et d'une tendresse paternelles, et ils ont maintenant de la sympathie pour l'Éghse qui compatit à la multitude, plutôt que pour l'Etat ou la Plutocratie, ces deux puissances qui ont pesé si lourdement sur eux (1) !
(( Que résultera-t-il de là? Que les peuples verront clair un jour et qu'ils finiront par comprendre que la papauté est nécessaire au bien du monde. Les vivats et les acclamations de la monarchie italienne n'arrêteront pas la marche des idées et l'éclosion des sentiments. Les peuples entraîneront les gouvernements dans une voie nouvelle. Les bourgeois ont fait la sépara-