Voltaire, Siècle de Louis Xiy
MAZARIN
La sourde irritation du peuple contre rénormité des taxes et l’insolente avidité des financiers trouvaient dans le parlement de Paris un point d’appui formidable. Cette compagnie, saisissant ardemment le côté populaire du rôle qu’on lui ménageait , s’engageait, à chaque nouvel édit, dans les luttes les plus violentes contre la cour. Non- seulement le parlement multipliait scs remontrances, mais il entreprenait môme de modifier et de dénaturer par ses arrêts les édits qu’il s’ôtait vu forcé d’enregistrer. La fierté d’Anne d’Autiichc n’y tint pas , et plusieurs fois elle manda au Palais-Royal le parlement, à qui elle fit entendre les plus durs reproches. Mais toute sa colère et son autorité échouèrent contre l’ainhitieuse ténacité des magistrats. Mazarin, qui voyait grossir l’orage, crut agir avec plus d’habileté en essayant de jeter la division entre le parlement et Ics^ trois autres compagnies souveraines , la chambre des comptes , la cour des aides et le grand conseil. Dans la détresse financière où se trouvait l’État, on s’était vu contraint d’opérer des retenues sur les gages des grands corps de magistrature, et cette mesure avait singulièrement augmenté l’àprcté de leur opposition ; Mazarin espéra, par une exception en faveur du parlement de Paris, le refroidir du moins pour la cause commune ; mais il fut déçu dans son attente. Les autres compagnies n’eurent pas de peine à faire compren-
dre au parlemant que ce n’était là qu’une faveur passagère qu’on saurait bien lui retirer plus tard , et que son intérêt lui commandait de s’unir à elles pour faire ensemble plier la volonté de la régente et celle de son ministre. Le parlement, toutes les chambres assemblées, rendit un arrêt par lequel il déclarait joindre sa cause à celle des trois autres cours souveraines de Paris ( 13 mai 1648).
Cet arrêt, célèbre sous le nom d'orr^^ d’mion , fut un véritable manifeste de guerre contre la cour. Celle-ci riposta en attaquant l’hérédité des offices de magistrature, en faisant casser par le conseil d’État l’arrêt d’union ; et comme les compagnies persistaient à se réunir, quelques magistrats furent exilés, d’autres conduits dans une prison d’État. Mais ces rigueurs n’intimidèrent pas le parlement. Il se voyait soutenu dans sa lutte contre la cour par les autres compagnies souveraines, par la bourgeoisie , qui se réveillait au bruit de toutes ces querelles, par le peuple, ennemi des impôts et des gens de finances ; il marcha audacieusement dans la voie qu’il s’était ouverte, et finit par intimider sinon l’intrépide Anne d’Autriche, du moins son ministre, qui mesurait mieux l’étendue du danger. La cour céda; une déclaration de la régente « trouva bon que l’arrêt d’union fût exécuté. >>
Le parlement de Paris ne s’arrêta pas sur cette pente : réuni aux autres cours souveraines, il s’af-
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tuqiui à une des créalions de Rielielieu les plus favorables à l’autorité monarchique, celle des intendants de justice et de finances dans les provinces; il abolit par arrêt cette institution; délibéra, au milieu de l’émotion populaire, sur tout le système financier, et demanda impérieusement qu’il fût remanié en beaucoup de points. Mazarin cédait toujours, plein de colère au fond, mais attendant l’occasion de prendre une éclatante revanche. Anne d’Autriche, exaspérée, ne se rendait pas assez compte des nécessités financières qui arrachaient au ministre tant de concessions , et elle l’accusait de faiblesse dans les termes les plus durs. Bien des symptômes annonçaient la guerre civile; des accents de liberté tout inattendus retentissaient dans les salles du parlement, et de secrets instincts y répondaient dans le peuple ; on entendait le soir dans les rues de Paris, comme un prélude, les détonations des arquebuses. Un chef des mécontents, le duc de Beaufort, prisonnier depuis cinq ans, venait de s’échappe!’ du donjon de Vincennes, et du fond de l’archevêché de Paris le plus habile et le plus dangereux des agitateurs s’apprêtait à donner une âme à La sédition.
Le cardinal de ReU.
Paul de Gondy, célèbre depuis sous le nom de cardinal de Retz, était, à l’époque où éclatèrent les premiers troubles, pourvu de la seconde dignité ecclésiastique du diocèse de Paris, cl remplissait, avec le titre de coadjuteur, les fonctions d’archevêque, dévolues alors à son oncle, vieillard maladif et ennemi de tout travail.
Paul de, Gondy, d’ime nature ardente, audacieuse, ami des plaisirs bruyants, cherchant les querelles, et mettant pour le moindre motif l’épée à la main , avait été cependant désigné par sa famille pour la carrière ecclésiastique, afin qu’il pût recueillir l’héritage des dignités de son oncle l’archevèque. Jeune, plein de passions, et se sentant plutôt les goûts d’un mousquetaire que d’un prélat, Gondy ne pensa d’abord qu’à dérouter les calculs de sa famille et à échapper à la vie cléricale par l’éclat et le scandale même de ses aventures. Mais ni ses amours ni ses duels ne parvinrent à modifier les plans arrêtés à son sujet. Cédant alors à sa destinée , mais résolu à ne rien abdiquer de sa liberté , Paul de Gondy s’arrangea de manière à con-
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filier avec ses habitudes mondaines les éludes et les travaux de son nouvel état; il voulut briller au moins par ses talents dans la carrière à laquelle il était enchaîné ; et bientôt il sut y faire apprécier les qualités éminentes de son esprit. Théologien savant et d’une forte dialectique , puissant dans la chaire par la parole, courtisan délié et habile toutes les fois qu’il le voulait bien, il ne fut pas plutôt pourvu, parle crédit de sa famille, du poste de coadjuteur, que l’on put pressentir ses destinées.
Mais les honneurs Iranquilles de la vie épiscopale ne pouvaient suffire à celle âme inquiète, avide de mouvement et de bruit. 11 n’aspira plus qu’à jouer un rôle politique, et crut trouver une merveilleuse occasion de se mettre en relief en se mêlant aux querelles du parlement avec la cour. Mazarin avait l’esprit trop pénétrant pour n’avoir pas tout d’abord entrevu dans le jeune prélat un homme qu’il était utile d’attacher à sa cause, et dangereux à coup sûr de compter parmi ses ennemis. Le rencontrant chez la reine, il avait essayé auprès de lui de ses plus douces caresses; mais il n’avait trouvé qu’une pohtesse railleuse faisant , en vue de l’avenir, toutes ses réserves. Le coadjuteur n’aimait pas Mazarin. Le combattre, c’était sa joie, le renverser , c’était son rêve ; mais c’était moins chez de Gondy l’ambitieux convoitant le poste suprême, que le tribun fier d’essayer contre un ministre fa-
\oi'i les ressources de son génie et les forces (lue lui prêtaient son empire sur le peuple et son crédit parmi les chefs des mécontents. Il semblait vraiment né pour le rôle qu’il brûlait de saisir. Profondément habile et en môme temps plein d’ardcuiet d’initiative, d’une parole hardie et entraînante, d’une âme froide dans le danger, sachant [)rcndrc tous les tons , se plier à toutes les circonstances , et au fond persévérant dans scs haines, opiniâtre dans ses desseins, Gondy réunissait les plus rares qualités d’un chef de parti. Riche d’ailleurs et prodigue à propos, il savait, par scs largesses autant que par son audace, se faire adorer de la multitude et allumer, ou raviver au besoin, son ardeur pour l’émeute et la guerre civile.
Journée des barricades. — La Fronde.
Au milieu des plus vifs débats du parlemcrlt avec la cour, une grande nouvelle retentit tout à coup : Condé est encore une fois victorieux; dans les plaines de Lens, il vient de battre et de disperser l’armée espagnole. A la cour, la joie fut profonde, cl les secrètes pensées d’Anne d’Autriche et du ministre favori se trahirent par celte exclamation naïve du jeune roi ; « Messieurs du pai'lement S(*-
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l'oiit bien fâchés ! »> En cffcl , la régente et Mazarin voyaient surtout dans ce triomphe de nos armes une heureuse occasion de ressaisir d’un seul coup ce que le pouvoir royal avait perdu de prestige et de force, d’intimider le parlement, et d’avoir enfin raison des factieux. Trois conseillers se faisaient remarquer entre tous par l’ardeur et la violence de leurs attaques contre la cour , le vieux Broussel principalement, qui passait aux yeux du peuple pour son plus ferme défenseur, et dont la miütitudc avait fait son idole. « C’était, au dire de Mme de Mottcville, un [lanvrc petit homme qui n’avait rien de bien recommandiihle , que d’ôtre entêté du bien public et de la haine des impôts. » Le 26 août 1648, à l’issue du Te Doum que l’on venait de chanter à Notre-Dame pour la victoire de Lens, lorsque le régiment des gardes rpii avait formé la haie sur le passage du jeune roi occupait encore le Pont-Neuf et une partie de la Cité , Mazarin fait arrêter les trois conseillers ; un d’eux s’échappe , mais Broussel reste aux mains (le la force publique. Aux clameurs que pousse sa vieille servante , tout le quartier s’émeut : l’agitation gagne de proche en proche ; c’est d’abord une stuiicur profonde ; mais bientôt la colère du peuple éclate ; quatre cent mille voix redemandent à grands cris Broussel ; de toutes parts on coui’t , on ferme les boutiques, on jette des pierres aux soldats, on tend les grosst's chaîm'S de fer qui existaient û l’en- 55 c
li ée des piincipales rues. Les troupes se replient sur le Ptüais-lloyal, qu’Anne d’Autriche habitait alors avec le cardinal. Tous les autres quartiers de Paris restent au pouvoir de l’émeute.
Le coadjuteur était dénoncé de toutes parts à la cour comme ayant fomenté et dirig^é ce mouvement. Cela ne l’empécha pas, dans l’après-midi du 26 août, de se rendre au Palais-Royal, comme médiateur entre les deux partis, suivi d’une multitude immense (}ui criait ; « Broussel et liberté! » La reine l’accueillit avec uu dépit mal dissimulé, et lorsqu’il exprima la nécessité de calmer l’irritation du peuple en lui rendant les membres du parlement qui avaient été arrêtés, Anne d’Autriche ne put se contenir davantage; elle rougit de colère :
« Je vous entends, monsieur le coadjuteur, s’écriat-elle , vous voudriez que je donnasse la liberté à Broussel; je l’étranglerais plutôt avec les deux mains, et ceux qui.... » En disant ces mots, elle portait presque ses mains au visage du coadjuteur. Mazariii s’empressa d’intervenir; il adressa à voix basse (luelques paroles à la reine; il était loin de partager la confiance de la plupart des courtisans, qui ne voyaient dans cette émotion populaire qu’un texte à plaisanteries , et il ne voulait pas qu’Mi se privât de gaieté de cœur des faibles chances d’accommodement qui restaient encore. Radoucie par ses soins , Anne d’Autriche fit effort sur elle-même
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pour proiioiicei’ quelques paroles de paix, (luekiues assurances assez vagues qui devaient être reportées au peuple. M;izarin chargea adroitement de cette mission le coadjuteur qui, n’osant pas s’y refuser, quitta le Palais-Royal pour aller, au nom de la reine, haranguer la multitude.
Le maréchal de La Meilleraie avait voulu se joindre à lui ; à la tête d’un détachement de chevaulégers il criait : « Vive le roi ! lihcrté à Broussel ! » mais comme en même temps il brandissait son épée, le peuple se méprit sur ses intentions, et des clameurs menaçantes s’élevèrent de tous côtés. Pressé par la foule irritée, le maréchal ne se contint plus, et tua roide d’un coup de pistolet un portefaix chargé de son fardeau. 11 s’ensuivit un désordre inexprimable. Accueillis à coups de pierres et d’arquebuse , les soldats furent refoulés vers le Palais-Royal. Au milieu de ce tumulte, le coadjuteur lui-méme fut atteint d’une pierre à la tète et renversé ; mais bientôt il fut reconnu, la multitude l’entoura avec transport et lui fit une sorte d’ovation. Après avoir été vers les halles haranguer le peuple et s’enivrer de ses acclamations, il rejoignit enfin le maréchal de La Meilleraie , et tous deux rentrant au Palais-Royal vinrent retracer à la reine , sous les couleurs les plus sombres, l’état de Paris et l’exaspération de la foiüe. Anne d’Autriche les écoutait avec une impatience. mal contenue; et comme
le coadjuleui' insistait vivement sur la nécessité d’apaiser ce cominencement de révolte par des concessions faites à propos, la reine lui ferma la bouche en lui disant d’un air de moquerie : « Allez vous reposer, monsieur, vous avez bien travaillé. » Le coadjuteur se relira profondément ulcéré, et ne songeant qu’à faire tourner la sédition au profit de sa vengeance.
Anne d’Autriche en ce moment était pleine de confiance; elle était fière de son attitude dans cette journée, où seule elle avait paru inaccessible à la peur. Elle riait des sarcasmes que les courtisans lançaient à l’eiivi contre le coadjuteur, le vieux Broussel et les autres chefs de l’émeute; elle prédisait «< que ce feu de paille ne se l•allumcrail plus. » Par scs ordres, divers corps de troupes, cantonnés dans les environs, marchèrent la nuit vers Paris, et plusieurs milliers d’hommes vinrent renforcer la maison du roi. Mazarin l’aidait activement dans tous scs préparatifs pour comprimer la sédition. Les compagnies bourgeoises, qu’il espérait encore retenir dans le parti du gouvernement, reçurent l’ordre de se tenir prêtes à prendre les armes cl à dissiper les rassemblements de la populace.
De son côté le coadjuteur employait bien cette nuit : il appelait autour de lui les hommes les ])lus compromis et les plus déterminés; il les chargeait
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de ranimer partout l’agitation ; ses émissaires travaillaient surtout la milice boimgeoise. En général elle épousait chaudement la querelle du parlement contre la cour, et ses chefs les plus hardis étaient dans le secret des intrigues du coadjuteur. De tous côtés les bourgeois se rassemblaient dans leurs quartiers, prêts à faire cause commune avec le peuple mutiné; en outre, des bandes de soldats mercenaires, à la solde des grands seigneurs qui favorisaient ce mouvement , étaient postées sur les points les plus menacés ; les armes ne manquaient pas , et le coadjuteur répandait l’argent à pleines mains.
Le 27 août, de grand matin, la reine, qui se croit en mesure de faire respecter son autorité, envoie le chancelier Séguier, escorté d’une compagnie des gardes, au palais, avec ordre de réunir le parlement et de casser les arrêts séditieux qu’il a rendus. La duchesse de Sully, fille du chancelier, effrayée du péril , veut le partager avec son père et se place auprès de lui dans sa voiture. Paris , aux environs du Palais-Royal et du Louvre , était silencieux et morne ; mais dès que le cortège a franchi le Pont-Neuf, la foule s’amasse autour du chancelier ; des cris de mort se font entendre; des groupes furieux se jettent sur les gardes et les dispersent; d’autres se précipitent sur la voiture; elle est renversée; le chancelier s’échappe à grand’peine avec
sa fillo; les portes de l’iiôtel de Luyiies, près du pont Saint -Micliel, s’ouvrent pour les recueillir; mais la multitude s’y jette après eux; l’iiôtel est envahi et pillé; des forcenés cherchent le chancelier pour le mettre à mort. En ce moment arrive le lieutenant civil à la tète de quelques troupes; il lire le chancelier et sa fille des mains de ces furieux, et les emmène rapidement dans son carrosse. Le peuple les poursuit en faisant feu, et la duchesse de Sully est blessée d’une halle au bras. En môme temps une vive fusillade s’engage vers la porte de Nesle; deux compagnies suisses sont surprises et repoussées par les hommes de guerre que le coadjuteur a postés en cet endroit.
«c Ce mouvement, dit le cardinal de Retz dans ses Mémoires , fut comme un incendie subit et violent qui se prit du Pont-Neuf à toute la ville. Tout le monde, sans exception, prit les armes; l’on voyait les enfants de cinq et six ans le poignard à la main : on voyait les mères qui les leiu* apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus de deux cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières.... M. Brissac me fit remarquer un hausse-col sur lequel la figure du jacobin qui tua Henri III était gravée. Il était de vermeil doré avec celle inscription : « Saint Jacques Clén ment. >• Je fis une réprimande à l’ofticier qui le
portait, et je lis rompre le hausse-col publiquement à coups de marteau sur l’enclume d’un maréchal. Tout le monde cria : «Vive le roi! » Mais l’écho répondit ; «« Point de Mazarin ! »
Cependant la cour était dans de vives alarmes ; le mouvement avait dépassé toutes les prévisions. L’autorité de la régente était partout méconnue. Elle-même et son ministre étaient comme assiégés dans le Palais-Royal, à quelques pas duquel s’élevaient des barricades. De son côté, le parlement, profondément agité , s’était réuni dès le matin au Palais , et il entendait avec une secrète terreur un peuple immense faire retentir les voûtes de cris forcenés parmi lesquels dominait le nom de Broussel. Il décida qu’il se rendrait immédiatement au Palais-Royal en corps , à pied et en robe , pour redemander scs membres arrêtés. Partout les acclamations les plus vives retentissaient sur son passage, et les barricades s’ouvraient devant lui. A sa tête marchait le premier président, Mathieu Molé, homme d’opinions modérées, qui ne désirait rien tant que la conciliation, mais d’une volonté inébranlable , et d’une âme intrépide dans le danger.
Arrivé au Palais-Royal, Mathieu Molé, introduit avec le parlement auprès de la reine , parla avec beaucoup de force pour lui remontrer qu’une fausse politique avait été suivie depuis quoique
temps, et qu’il était urgent de faire cesser une situation aussi dangereuse pour l’ordre publie. Anne d’Autriche, en femme plus passionnée que timide, accueillit ces représentations avec colère ; « Je sais bien, dit-eUe, qu’il y a du bruit dans la ville; mais vous m’en répondrez, messieurs du parlement, vous , vos femmes et vos enfants, •> Rien ne put vaincre d’abord son obstination ; elle quitta le parlement d’un air irrité, et rentrant dans sa chambre, elle en tira la porte avec violence.
Éconduit de cette manière, le parlement était sorti du Pabiis-Royal et avait repris silencieusement le chemin du Palais de Justice, n’ayant rien à dire, rien à promettre au peuple. D’abord les rangs de la foule sombre et agitée s’ouvrent devant les magistrats ; ils franchissent sans obstacle deux barricades ; à la troisième , des cris , des menaces se font entendre. Un groupe d’hommes du peuple furieux s’élance à la rencontre du cortège. Un garçon rôtisseur, qui conduisait cette bande, appuie la pointe de sa hallebarde sur la poitrine du premier président : « Tourne, traître, lui dit-il; et si tu ne veux être massacré toi-mème, ramènenous Broussel , ou le Mazarin et le chancelier en otage. » A cette bmsque attaque , le désordre se met dans les rangs des magistrats ; plusieurs cherchent à se perdre et à s’échapper au milieu de la foule. Mathieu Molé, sans faiblir un moment, sans
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se déconcerler, tient tôte aux furieux qui l’ont assailli, et rallie avec un admirable sang:-froid ceux des membres du parlement qui n’ont pas pris la fuite. A leur tôle, ne pouvant continuer sa route au travers des Ilots de la multitude qui le repousse, il revient d’un pas lent vers le Palais-Royal, au milieu des imprécations, des menaces, des cris de mort de la foule qui lui fait cortège.
Anne d’Autriche résistait encore : Mazarin , mesurant mieux le danger, et naturellement disposé à composer avec la force, sauf à reprendre ses avantages par adresse et avec l’aide du temps, usa, dans cette circonstance, de tout l’ascendant qu’il avait sur la reine pour lui arracher enfin l’ordre de mise en liberté de Broussel et des autres conseillers arrêtés. Le premier président montra luimême au peuple la copie des lettres de cachet expédiées pour la délivrance des prisonniers, et il y eut comme un armistice entre les deux partis.
Cependant le peuple se déliait des promesses de la cour; il resta en armes toute la nuit denûère les barricades, jusqu’au moment où, dans la direction du faubourg Saint-Antoine, on vit venir un carrosse de la cour qui ramenait le vieux Broussel ; alors un immense cri de joie et de victoire s’éleva du sein de la foule. Broussel, tiré de sa voiture, au milieu des décharges d’armes à feu, d’un délire
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(“t d’acclamalions itiiinaginablos, fui, malgré sa résistance, conduit en Irioinphe par le peuple jusque chez lui d’abord, et ensuite au parlement. Dans la soirée, les Parisiens posèrent les armes, renversèrent les barricades, et les traces matérielles de la sédition disparurent.
Mais le signal des troubles civils était donné. La journée des barricades commençait cette longue et confuse série d’agitations et de discordes intérieures connue dans l’histoire sous le nom de la Fronde.
On voyait souvent à cette époque, à Paris, des bandes d’enfants qui, armés de frondes, allaient dans les fossés de la ville se livrer des combats i coups de pierres, et qui, à la vue du guet disparaissaient en un clin d’œil pour revenir quelques instants après plus mutins et plus audacieux. C’est de là que le nom de frondeurs fut donné au parti du parlement déclaré contre la cour; il l’accepta de bonne grâce , et en prit même gaiement les insignes. Les adversaires de Mazarin et de la régente portèrent à leurs chapeaux des cordons en forme de fronde. Cela devint bientôt une mode générale ; les nœuds d’épée, les rubans, les étoffes, et jusqu’à la pâtisserie, tout fut à la fronde.
L’esprit de sédition qui s’était emparé des Parisiens gagna promptement les provinces. Sans que personne s(> rendît un com])tc exact des griefs con-
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tre le gouvernement et du but où l’on marchait par la voie de la révolte, la France ciilière se divisa en Frondeurs et Mazarins. Ce fut comme une fièvi’e qui agita le pays, et consuma trop longtemps toutes scs ressources et toute son énergie. Le désordre fut partout ; la détresse financière arriva à son comble; et, à l’extérieur, tous les fruits de la victoire de Lens furent perdus. L’Espagnol put se remettre à loisir du nide coup qui lui avait été porté ; nos troubles intérieurs devenaient son plus puissant auxiliaire; il garda toutes ses positions, refit son armée, et menaça bientôt notre territoire. En môme temps le cabinet de Madrid s’empressait de nouer des intrigues avec les chefs des mécontents , pour faire tourner au profit de la puissance espagnole les coupables folies de la Fronde.
Alarmes de la cour. — Fuite à Saint-Germain.
A la suite de la journée des barricades , la consternation était grande à la cour, l’irritation plus grande encore ; il avait fallu céder la victoire au peuple , et surtout au parlement. On s’en prenait de cette humiliation principalement au coadjuteur. On n’ignorait pas tout ce que son génie de conspirateur avait employé d’adresse et d’activité pour
excitor l’animositô populaire, irriter les passions (le la bourgeoisie, et, une fois la lutte engagée, rallier dans une même pensée tous les chefs et fournir à la sédition les moyens matériels de vaincre ; personne n’était dupe des semblants de neutraUté et d’amour de la paix publique par lesquels il essayait de couvrir scs complots ; mais la cour en était réduite à dissimuler avec ce dangereux ennemi. Le lendemain de la journée des barricades, Anne d’Autriche l’envoya chercher, le matin , et le reçut au Palais-Royal avec de grandes démonstrations d’amitié et de confiance. Dans un entretien intime, elle se plaignit à lui des conseils que tels et tels membres de son cabinet lui avaient donnés ; elle lui dit « qu’elle regrettait bien de n’avoir pas suivi tout d’abord les siens ; » et elle eut soin d’ajouter <i qu’il n’avait pas tenu au cardinal Mazarin qu’elle ne les suivît; qu’il lui avait toujours dit qu’elle devait s’en rapporter au bon jugement du coadjuteur. » Puis, (juand celui-ci prit congé d’elle, elle lui recommanda d’un ton affectueux d’aller voir « ce pauvre monsieur le cardinal » pour le consoler et a\iser avec lui aux meilleurs moyens d’apaiser les esprits. Mazarin, de son côté, dès qu’il l’aperçut, alla au-devant de lui les bras ouverts ; il l’accabla de caresses et de flatteries ; il lui dit entre autres choses ; « Qu’il n’y avait que lui d’homme de bien en France; que tous les autres
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n’élaieiil que dos llalleui’s inl'ùiiies qui avaient failli perdre la reine , malgré les conseils de lui , Mazariïi , et ceux du coadjuteur. » Le vieux Broussel , qui avait été ce môme jour mandé au Palais-Royal, assistait, dans le cabinet du ministre, à la lin de celte conversation. Il ne revenait pas de son étonnement, et, en descendant l’escalier, il dit à l’oreille du coadjuteur : « Ce n’est là qu’un pantalon. »
Toute cette diplomatie de Mazarin et d’Anne d’Autriche fut en pure perte. Les hommes qui avaient dirigé le mouvement dans le parlement et dans la bourgeoisie ne croyaient pas à cet oubli «les injures de la part d’une reine impérieuse et d’un ininislre qui se sentait vaincu et amoindri. La réconciliation n’était prise au sérieux par personne. La cour se considérait dans Paris comme au milieu d'un camp ennemi , et les meneurs du parti populaire jetaient des regards inquiets sur les troupes qui se rapprochaient de la capitale. Le coadjuteur, par mille bruits alarmants, entretenait l’agitation et la déliance. Paris se croyait menacé d’une attaque de vive force et des vengeances de la cour. Des signes de luiine et dé colère éclataient sur le passage de la reine ; des vociférations outrageantes la poursuivaient jusque dans ses promenades.
On se ferait diflicilement une idée de la tempête de satires, de pamphlets, d’injures sur tous les
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tous qui, on oo moment, éclatii contre Mazariii et contre Anne d’Autriche. L’Italien surtout était devenu l’objet de l’exécration du peuple; on lui imputait tous les vices ; on le comparait à tous les monstres qui ont affligé l’humanité, et la conclusion habituelle de ces diatribes était de demander que le Mazarin fût ])cndu ou mis en pièces , comme l’avait été le favori de Marie de Médicis, le maréchal d’Ancre. Mais au travei-s de ces odieuses violences de langage, ce qui dominait surtout à cette singulière époque, c’était le besoin de rire de tout, c’était la moquerie et le ridicule déversés sur Mazarin, sur sa famille qu’il avait fait venir d’Italie à la cour de France, et sur la reine elle-même. Dtjà les Parisiens avaient beaucoup ri du premier ministre, appelant par une mauvaise prononciation arrêt d’ognon ce fameux arrêt d’union qui avait ligué contre lui tous les grands corps de magistrature. Depuis que la sédition était maîtresse de la l’ue, ce n’étaient partout, au Palais de Justice, dans les carrefours, aux balles , que chansons contre le Mazarin et la cour , sur les airs les plus grotesques. On entendait partout ce refrain :
Mazarin, il te faut chanter
Ton Libéra me. Domine.
La pauvre reine, comme nous l’avons dit, n’était pas épargnée ; on l’insultait jusque dans sa pudeur
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de fciiiiHc : le peuple chantait sous ses fenêtres les amours de dame Anne et du Mazarin.
En général, Mazarin se montra toujours peu sensible aux quolibets et aux chansons par lesquels l’esprit français exlialait contre lui sa mauvaise humeur. On raconte qu’informé un jour qu’à l’occasion d’une nouvelle taxe le peuple de Paris le chansonnait à outrance, il répondit : « Ils chantent, tant mieux; ils payeront. » ,
Cependant, après la journée des barricades, Anne d’Autriche et Mazarin, exposés aux avanies de 1a multitude libre de tout frein, ne songèrent plus qu’à fuir de Paris, où ils étaient en queh|ue sorte retenus prisonniers. La reine surtout, profondément ulcérée , voulait moins un asile pour sa personne, pour son autorité méconnue, qu’un lieu de ralliement et un point d’appui, afin d’avoir ensuite raison de la mutinerie et des outrages des Parisiens. Elle pensa à invoquer, pour sa défense, pour le rétablissement de l’autorité royale, l’ànie chevaleresque de Coudé, l’épée victorieuse à Lens et à Rocroy. Coudé , dans de secrètes entrevues avec la cour, montra des dispositions favorables. Il n’aimait pas le cardinal ; mais sa fierté de prince du sang et de grand capitaine s’accommodait bien moins encore du règne de la multitude. Il promit à la reine son concours , l’appui de son épée ; et dès ce moment 1a cour, enveloppant ses projets