I . Henri Martin
MAZARIN
de sa maladie , c’élail encore sa dislraclion habituelle ; il jouait chaque soir trois ou quatre mille pistoles , et on le remarqua souvent occupé à peser les pièees d’or qu’il avait gagnées, alin de remettre au jeu le lendemain les plus légères.
Aux approches du printemps, Mazarin espéia trouver à la campagne des chances de guérison ; il se fit transporter au château de Vincennes, et la cour vint s’j établir près de lui. Mais ses illusions furent courtes ; son mal empirant d’une manière alarmante, les médecins les plus renommés de ce temps furent appelés près de son lit ; ils furent d’avis très-divers sur les causes du mal, mais d’aecord sur l’état désespéré du malade. Mazarin comprit qu’il fallait se résigner à mourir ; et dès ce moment, comme le dit Mme de Motteville, il fit bonne mine à la mort. Avant toutes choses , il voulut mettre la dernière main à son œuvre glorieuse , la paix générale, qui, par un point, 'demeurait inachevée. Des négociations restaient pendantes avec le duc de Lorraine, allié douteux tantôt de la France, tantôt de l’Espagne. Mazarin, sur son lit de mort , signa avec ce prince un traité qui valut encore à la France quelques forteresses sur la frontière d’Allemagne. Ce dernier acte politique accompli , il n’eut plus que deux pensées : assurer le sort de son immense fortune et mourir chrétiennement.
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•• Il restait à transmettre par un acte suprême tout ce qu’il avait acquis, et ce fut ici qu’il demeura bien au-dessous de son prédécesseur, avec lequel il avait jusque-là fort bien soutenu le parallèle. Celui-ci , en homme de haute condition , ne s’était pas du tout étonné de se trouver si riche au moment de la mort, et il avait réparti ses duchés, ses terres, ses meubles, son argent, comme choses bien et légitimement siennes ; ce qu’il en avait donné au roi n’était qu’une orgueilleuse libéralité. Le cardinal Mazarin, poursuivi au bord du tombeau par le souvenir de son origine , fut comme effrayé de la succôBsion qu’il allait laisser, et sa main défaillante recula devant toute cette opulence. Il lui parut au moins qu’il f;dlait purifier la source. Il appela donc un notaire auprès de son lit, et lui dicta (3 mars) un testament par lequel il reconnaissait (pic tous scs biens, lui étant venus du roi , devaient faire retour à Sa Majesté, laquelle il priait d’en disposer coinnie elle voudrait. Le roi ne manqua pas de refuser cette restitution , et de confirmer le mourant dans la propriété de tout ce qu’il possédait , en promettant de ratifier la distribution qu’il en aurait faite. Alors seulement il osa y toucher pour en faire à chacun sa part '. «•
Ce fut une grave affaire j à laquelle Mazarin donna
i . A. Bazin, Histoire de France sous Isjuis XIII et sous le càr. dinal Mazarin,
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tout ce qui lui reslail de forces et le leiiq)s que la mort lui laissait encore. Il institua pour légataire universel un parent du cardinal de Richelieu, le marquis de La Meilleraie , à qui il avait donné en mariage une de ses nièces, à la condition qu’il prendrait le titre de duc de Mazarini. Toujours préoccupé du soin d’envelopper de mystère sa prodigieuse fortune, il défendit expressément de faire inventaire , priant même le roi d’interposer à cet égard son autorité. En dehors de ce legs universel, ses libéralités particulières furent infinies. Il constitua à chacune de ses nièces, en domaines ou en sommes d’argent, d’énormes fortunes. A quelques grands seigneurs, il fit remise d’importantes valeurs qu’il leur avait prêtées ; il distribua aux plus célèbres personnages de l’époque les richesses d’art accumulées dans ses galeries ; « il donna au roi dix-huit gros disants ; un fort beau diamant à la reine mère ; un bouquet de diamants à Ut jeune reine , et plusieurs émeraudes d’une prodigieuse grosseur à Monsieur ; il donna un diamant au prince de Condé , avec beaucoup de louanges et de grandes marfiues de son amitié ; et uh au maré^ chai de Turenne. »
Tout n’étaÿ pas encore épuisé. Mazarin voulut que des dispositions d’un ordre plus élevé témoignassent aux yeux du monde de sa munificence. Il mit à la disposition du pape une somme de
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six cciit mille livres pour être employée dans la guerre par laquelle les Vénitiens disputaient alors aux Turcs l’Ue de Candie. Il affecta une somme de deux millions et des rentes sur l’hôtel de ville à la fondation d’un collège où seraient élevés gratuitement soixante enfants de gentilshommes ou principaux bourgeois des quatre nations (ou provinces) réunies à la France par les deux traités de paix qu’il avait conclus, l’Alsace, l’Artois, le Roussillon et le territoire de Pignerol. Il dota en outre ce collège (le sa magnifique hihliothèque, en posant cetle condition, qu’elle serait ouverte au public. Il voulut enfin , à l’imitation de ce que Richelieu avait fait pour la Sorbonne , que ses restes fussent plus tard inhumés dans la chapelle du collège des Quatre Nations. Ce monument, élevé aux lettres par Mazarin, est aujourd’hui le palais de l’Institut, et la Ijihliotlièquc Mazarine qui y çst adjointe perpétue les libérales intentions de son illustre fondateur.
Des mémoires contemporains portent à vingt millions les trésors en argent monnayé que Mazarin avait mis en sûreté dans plusieurs forteresses dont il s’était fait donner le gouvernement. Le surintendant Fouquet estimait la fortune de Mazarin de quarante à cinquante millions de livres, ce qui représenterait en monnaie d’aujourd’hui cent millions. Voltaire va plus loin : « Mazarin, dit-il, était riche d’environ deux cents millions, à compter
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comme on fait aujourd’hui. >» Et il ajoute, en punition de l’origine coupable de tant de trésors : « Mazarin gouvernait les finances comme l’intendant d’un seigneur obéré. Le roi demandait quelquefois de l’argent à Fouquet, qui lui répondait : « Sire, il n’y a rien dans les coffres de Votre Majesté ; mais M. le cardinal vous en prêtera. »
Quand Mazarin , achevant son plus pénible sacrifice, se fut séparé de toutes ses richesses, il lui restait à peine quarante-huit heures ; il les employa à mourir en chrétien. « Le cardinal était soupçonné de n’avoir pas beaucoup de religion; il n’avait jamais témoigné assez de vénération pour les mystères les plus sacrés, et sa vie, moralement Iiien réglée , ne paraissait pas avoir pour règle de sa sagesse les maxhnes évangéliques. » Ainsi le jugeait la cour d’Anne d’Autriche qui était passée de la galanterie à l’extrême dévotion. Cependant Mazarin, à ses derniers moments, montra tous les sentiments pieux qu’on pouvait désirer d’un chrétien soumis aux règles de l’Église et humide devant la mort. Un biographe contemporain, Aubéry, qui nous a laissé une histoire fort détaillée du cardinal Mazarin, retrace ainsi la fin de cet homme illustre ;
« Le lundi, septième de mars (1661), il reçut l’cxtrôme-onction avec tous les témoignages de piété qu’il se pouvait désirer. Cela l’ayant extraordinairement fatigué, il se fit porter sur son lit pour 55 h
un peu se délasser; car il avait reçu l’extrêmeonction debout, ou au moins dans une chaise de commodité, ne pouvant presque pas rester couché, à cause de son enflure et de ses douleurs continuelles, d’où il prenait de temps en temps occasion de remontrer aux assistants à quelles faiblesses , à quelles misères aboutissent les fortunes et les grandeurs de la terre. Le mardi, huitième, sur les neuf heures du matin, son mal étant beaucoup augmenté , il dit ; « Je sens approcher ma fin , je prie Dieu qu’il me fasse miséricorde. » M. Joly (son confesseur), lui ayant demandé s’il ne voudrait pas bien faire quelque satisfaction p'ublique pour tous les mauvais exemples et tous les scandales qu’il pouvait avoir donnés : « Très-volontiers, » répondit-il; de sorte que, prenant le cierge à la main, nu-tête, par forme de réparation ou d’amende honorable, il demanda pardon à Dieu de tous ses péchés, et pria ceux qu’il pouvait avoir offensés de lui pardonner. Il renouvela ensuite les protestations et les vœux de son baptême.
« Depuis, et jusqu’à la mort, il demeura en de grandes langueurs, et dans une espèce d’agonie; il souffrait extrêmement, et néanmoins sans se plaindre ; s’excitant lui-même à se conformer à la volonté divine, et confessant qu’il était un grand pécheur, et qu’il méritait encore des douleurs plus aiguës, il regarda la mort avec beaucoup de fer-
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meté et de constance. Au plus fort de son mal, il se disait à lui-môme ; « Courage, il faut souffrir. » Il pressait souvent M. Joly de lui parler toujours de Dieu : « Bien que je ne vous réponds pas , lui disait-il , je ne laisse pas d’entendre ; je vous serrerai la main pour vous le témoigner.... » Sur le minuit , il dit à M. Joly ; « Je vais bientôt mourir ; mon jugement se trouble.... J’espère en Jésus- Christ. » Ce furent ses dernières paroles; après deux heures d’agonie , il rendit le dernier soupir (9 mars 1661). Mazarin quittait ainsi la vie à cinquante-neuf ans , et le pouvoir, après l’avoir tenu dix-huit années, comme Richelieu.
Cette mort fit un grand vide dans le pays. Le peuple de Paris lui-même ne savait à quel sentiment se laisser aller : il avait la mémoire pleine encore des diatribes et des sarcasmes dont il avait poursuivi ce ministre pendant presque toute sa carrière; il ne se sentait à son égard ni captivé par l’affection , ni frappé de respect ; et cependant il avait l’instinct que la France venait de perdre en lui un homme qui avait beaucoup fait pour la puissance et la grandeur de la nation. La cour prit le deuil à la mort de Mazarin comme pour une tète souveraine ; le peuple assista avec calme et décence à ses funérailles.
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Jugements sur Mazarin.
Le caractère et la vie de cet homme d’État expliquent bien les impressions si diverses qu’il laissait après lui. Jamais ministre n’a plus dominé son époque et influé davantage sur les destinées d’un peuple, en formant une disparate plus tranchée avec les traditions de ce peuple , avec son génie et ses mœurs. Loin d’être imposant et chevaleresque, Mazarin se montrait cauteleux et souple, et, il faut bien le dire, son amour désordonné de l’argent donnait à sa physionomie tout le contraire de la noblesse. Dans le maniement des affaires, il n’attachait aucun prix à l’éclat extérieur, et le soin d’assurer le succès l’absorbait complètement. Même les grandes choses qu’il menait à fin, il semblait les rapetisser par une conduite vulgaire, et par la loyauté souvent équivoque des moyens. Il n’inspirait pas l’amitié, encore moins le dévouement, et les baines qu’il suscitait manquaient elles-mêmes de grandeur. Et cependant son âme, comme son esprit, était de bonne trempe. Il avait vu, sans sourciller, sa tête mise à prix; au milieu des guerres de la Fronde, à la cour fugitive d’Anne d’Autriche,
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il vécut loiigtcmiis entouré iriiomincs venus de tous cotés, dont plusieurs le haïssaient mortellement; et il montra toujours, pour ses dangers personnels, une indifférence et un calme que ses ennemis euxmômes admirèrent. Mazarin, à tout prendre, fut un de ces hommes qu’on ne peut s’empêcher de trouver médiocres, quand on examine dans le détail leurs passions et leurs pratiques journalières, et qui, au point de vue du citoyen et du publiciste, grandissent de toute la hauteur des choses qu’ils ont faites et laissées après eux.
Nous compléterons ce tableau historique par le portrait qu’a tracé de Mazarin un de nos historiens modernes les plus distingués
« Mazarin avait l’esprit grand , prévoyant, inventif, le sens simple et droit, le caractère plus souple que faible, et moins ferme que persévérant. Sa devise était ; Le temps et moi. Il se conduisait, non d’après ses affections ou ses répugnances , mais d’après ses calculs. L’ambition l’avait mis au-dessus de l’amour-propre, et il était d’avis de laisser dire, pom-vu qu’on le laissât faire. Aussi était-il insensible aux injm-es et n’évitait-il que les échecs. Scs adversaires n’étaient pas même des ennemis pour lui. S’il se croyait faible, il leur cédait sans honte ;
I. M. Migni't, Introduction à {'Histoire des négociations relatives à la succession d’Espagne.
s’il était puissant, il les emprisonnait sans haine. Uichclieu avait tué ceux qui s’opposaient à lui, Mazarin se contenta de les enfermer. Sous lui l’échafaud fut remplacé par la Bastille. Il jugeait les hommes avec une rare pénétration; mais il aidait son jugement de celui que la vie avait déjà prononcé sur eux. Avant d’accorder sa confiance à quelqu’un , il demandait : « Est-il heureux ? » Ce n’éUiit point de sa part une aveugle soumission aux chances du sort ; pour lui, être 'heureux signiliait avoir l’esprit qui prépare la fortune et le caractère qui la maîtrise. U était incapable d’abattement, et il avait une constance inouïe, malgré ses variations apparentes. Résister dans certains cas et à certains hommes ne lui paraissait pas de la force, mais de la maladresse. Aussi ne cédait-il que pour reprendre, ne partait-il que pour revenir.... Si le cardinal de Richelieu, qui était sujet à des accès de découragement, était tombé du pouvoir, il n’y serait pas remonté; tandis que Mazarin, deux fois fugitif, ne se laissa jamais abattre, gouverna du lieu de son exil, et vint mourir dans le souverain commandement et dans l’extrême grandeur. B
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Règne de Louis XIV.
Dès les premiers symptômes du mal auquel devait succomber Mazarin, l’immense succession qui allait s’ouvrir préoccupa profondément les hommes de cour. La grande affaire pour tous était de deviner vers qui la faveur royale allait pencher ; chacun s’agitait pour connaître et saluer des premiers celui qui serait appelé à recueillir l’héritage du pouvoir transmis de Richelieu à Mazarin, et que la mort de celui-ci laisserait bientôt vacant. La pensée ne venait à personne qu’un jeune roi, épris de l’amour des plaisirs et du faste, réclamerait pour lui-môme le fardeau du gouvernement, et saurait s’affranchir d’une domination traditionnelle que près de quarante années, et deux grands hommes se succédant à la tête des affaires, avaient pour ainsi dire consacrée.
Cependant, le jour où Mazarin mourut, le roi, à son réveil, s’enfenna avec trois de ses conseillers; pei*sonne ne sut l’objet de cette conférence; la reine mère n’y assistait pas. Le lendemain, au Louvre , tous les ministres furent réunis en conseil, et Louis XIV leur dit ces mots : « Messieurs , je vous
LE CAUDINAL MAZARIN.
ai fait assembler pour vous dire que jusqu’à présent j’ai bien voulu laisser gouverner mes afl'aires par leu M. le cardinal, mais que dorénavant j’entends les gouverner moi-méme ; vous m’aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. »
Tout le monde comprit que de ce jour datait pour la monarchie une ère nouvelle; et un grand règne commença.