J8 LE CARDINAL
s'il était puissant, il les emprisonnait sans haine. Richelieu avait tué ceux qui s'opposaient à lui, Mazarin se contenta de les enfermer. Sous lui l'échafaud fut remplacé par la Bastille. Il jugeait les hommes avec une rare pénétration; mais il aidait son jugement de celui que la vie avait déjà prononcé sur eux. Avant d'accorder sa confiance à quelqu'un , il demandait : « Est-il heureux ? » Ce n'était point de sa part une aveugle soumission aux chances du sort ; pour lui, être heureux signifiait avoir l'esprit qui prépare la fortune et le caractère qui la maîtrise. Il était incapable d'abattement , et il avait une constance inouïe , malgré ses variations apparentes. Résister dans certains cas et à certains hommes ne lui paraissait pas de la force, mais de la maladresse. Aussi ne cédait-il que pour reprendre, ne partait-il que pour revenir.... Si le cardinal de Richelieu, qui était sujet à des accès de découragement, était tombé du pouvoir, il n'y serait pas remonté; tandis que Mazarin, deux fois fugitif, ne se laissa jamais abattre, gouverna du lieu de son exil, et vint mourir dans le souverain commandement et dans l'extrême grandeur. »
Règne de Louis XIV.
Dès tik premiers symptômes du mal auquel devait succomber Mazarin, l'immense succession qui allait s'ouvrir préoccupa profondément les hommes de cour. La grande affaire pour tous était de deviner vers qui la faveur royale allait pencher ; chacun s'agitait pour connaître et saluer des premiers celui qui serait appelé à recueillir l'héritage du pouvoir transmis de Richelieu à Mazarin, et que la mort de celui-ci laisserait bientôt vacant. La pensée ne venait à personne qu'un jeune roi, épris de l'amour des plaisirs et du faste, réclamerait pour lui-même le fardeau du gouvernement, et saurait s'affranchir d'une domination traditionnelle que près de quarante années , et deux grands hommes se succédant à la tête des affaires, avaient pour ainsi dire consacrée.
Cependant, le jour où Mazarin mourut, le roi, à son réveil, s'enferma avec trois de ses conseillers; personne ne sut l'objet de cette conférence; la reine mère n'y assistait pas. Le lendemain, au Louvre , tous les ministres furent réunis en conseil, et Louis XIV leur dit ces mots : « Messieurs , je vous
ai fait assembler pour vous dire que jusqu'à présent j'ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal, mais que dorénavant j'entends les gouverner moi-même ; vous m'aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. »
Tout le monde comprit que de ce jour datait pour la monarchie une ère nouvelle; et un grand règne commença.