Le cardinal Richelieu
Avant de nous engager dans ce xvn^ siècle, le plus mémorable de notre histoire, et d'y rencontrer tout d'abord la grande figure du cardinal de Richelieu , jetons un rapide coup d'œil sur l'état politique et social de la France, alors que cette glorieuse époque commença.
Le XV" siècle avait vu la France, mettant par un suprême effort un terme à une guerre de cent ans, rejeter enfin les Anglais de son territoire; mais elle sortait de cette lutte, épuisée et dans un état demibarbare. Ses campagnes étaient dévastées, ou cultivées à peine par de pauvres paysans asservis au dur régime de la féodalité ; les villes jouissaient de quelques franchises communales, et un commencement d'industrie et de commerce y faisait circuler un peu de richesse. Entre le peuple et la royauté s'élevait une caste puissante, la noblesse, qui possédait une grande partie du territoire, composait à 1 a
î VIE DE RICHKLIKU.
\)cu prt's seulo la force militaire du pays, et, cantiJiiiRv dans ses chàloaux forts, traitait prosiiue d'éjial à é\ii\\ avec le souverain, cl parfois levait l'étendard contre lui. Cependant Louis XI, roi de nueurs bourgeoises, à Tcsprit rusé, patient et nullement scrupuleux, fil une rude guerre à toute cette lière noblesse, en >int à bout autant par intrigues que par force, se délit des uns, ruina les autres, et en délinitiNcaiiranditet foitilia la royauté sur leurs débris. Ses successeurs, Cbarlcs VllI , Louis XII, affermis au dedans, menèrent la cbevalerie française ebercbcr des concpiètes et de la gloire en Italie. Leursarmes u'n fureid pas toujours beurcuscs; mais niéme cpiand ils revenaient vaincus de ce beau pays où renaissaient alors avec un vif éclat les lettres et les arts, ils en rapportaient le goût du beau, l'instinct du progrès, de précieux germes de civilisation.
Le xvr siècle s'ouvre par le règne du plus cbevaleresquc de nos rois, François I". Sa vie est comme un perpétuel tournoi, dans le(piel il scnd)le vouloir à lorce d'actiNité et d'audace guerrière occuper le monde de sa renonunée; il a aussi un l)ut politique; car ce rival, l'empereur (^barles- ^umt, cpi'il cliercbc sans cesse h rencontrer, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne, sur les mers, c'est un colosse d'un voisinage dangereux pour la France. Mais c'est surtout par son côté brillant et
fastueux que François sert les intérêts de son pays. Cet amant de la gloire ne peut se passer de poètes, d'artistes et de savants. Par sa munificence il les attire d'Italie, ou les fait naître sur le sol français. A leur contact, par leur inspiration, se forme de proche en proche un peuple intelligent, curieux, hbre penseur, et dont l'opinion commence à être d'un grand poids dans les affaires du monde.
Mais Yoici que cette indépendance et ce mouvement qui sont dans les esprits prennent une direction redoutable. La France, à la suite de l'Allemagne, est entraînée par de hardis novateurs en matière de reUgion, Luther et Calvin. 11 ne s'agissait d'abord que de réformes désirées par tous les hommes d'une piété éclairée, et bientôt c'est le fond même des doctrines qui est attaqué, c'est la foi catholique elle-même qui est mise en question. Bientôt il y a en présence deux religions, deux Églises inconciliables, deux peuples animés d'un fanatisme contraire, mais également exaspéré et furieux. Alors la plus horrible des guerres éclate, guerre civile, guerre religieuse, souillée par des horreurs inouïes jusque-là; et pendant trente ans la France se débat, et semble près de succomber dans ces convulsions sanglantes.
Mais vient un règne réparateur, celui de Henri IV; la France respire, elle retrouve peu à peu ses forces; une sage et paternelle administration y pourvoit.
Et il arriv<^ (juc les esprits aiguisés par les conlroversos, que les Ames retrempées par les épreuves (le ces teuips désastreux, se sentent pleins d'énergie et d'élan pour s'avaneer dans toutes les voies que le génie de Thoinnie peut fra\er devant lui. Alors s'ouvre le xvn* siècle, et c'est Uiclielieu qui commence la série des grands hommes dont la Providence, à cette époque, lut prodigue envers notre pays.
Premières années de Richelieu ; son entrée dans l'épiscopat.
François du Flessis, d'une» noble famille de la Touraine, seigneur de Uiclielieu, capitaine des gardes de Henri IV, eut trois fils, dont le dernier, Armand-Jean du Plessis, fut depuis ce cardinal de Uiclielieu qui, sous le nom d'un faible roi, Louis XIII, gouverna la France avec une fermeté et une grandeur (jui étonnèrent le monde.
Armand-Jean du Plessis narjuit au cliAleau de Uiclielieu ht 5 septembre 1585. Son frère aîné, appelé à soutenir le nom de la famille, ])iit la carrière des armes; son frère puîné entra dans les ordres; lui-même fut élevé pour l'élat militaire, el prit le nom de marquis de (Jiillon. Mais une circonstance impré\ue changea tous ces projets et la destigéc de Uiclielieu.
Son frère qui était entré dans les ordres, et avait été nommé évêque de Luçon, renonça tout à coup aux dignités ecclésiastiques pour se renfermer dans un cloître; il se fit chartreux.
Cependant l'évéché de Luçon était conservé depuis longtemps comme un apanage dans la famille du Plessis. Elle ne voulut point qu'il passât dans des mains étrangères; et il fut résolu que le jeune marquis de Chillon quitterait les armes pour l'épiscopat. Armand du Plessis n'opposa point de résistance à ce vœu de sa famille ; il écrivait à son grand-oncle à cette occasion : «< Que la volonté de Dieu soit faite! j'accepterai tout pour le bien de l'Église et la gloire de notre nom. »
Son but une fois marqué, il y tendit avec cette force de volonté et cette constance qui sont le cachet des grands caractères. Quoique d'une complexion frêle et qui demandait de grands ménagements, pendant quatre années, il consacra huit heures par jour à l'étude de la théologie , ce qui contribua k ruiner sa santé qui ne cessa pas dès lors d'être mauvaise. 11 fut reçu docteur après des épreuves qui lui valurent d'unanimes applaudissements ; mais pour être investi de son évêché, une bulle du pape lui était nécessaire, et comme il n'avait pas encore atteint l'âge de l'épiscopat, il alla soUiciter luimôme à Rome son institution. Son savoir y fut hautement apprécié. Grégoire XV, après une thèse
6 MK 1)K RR.HKUKL'.
(|u'il souliiil (lovaiil lui avec beaucoup de suicè?, le sacra c\cque ou 1G07. Il a\ail alors viu^l-dcux ans.
"Ou (lit uu^me, rai)porle ra])l)c Siri , hisloriographe tic la rciue Auuc (rAutrichc, qu'il Irouipa Sa Saiutelé daus le calcul de ses ainiccs, cl qu'après sa cousccraliou, il lui dcuiauda l'absoluliou de son ïueusougc cl de sa tromperie, ce que ce poulife lui accorda en riaul , cl en disant à ceux qui étaient présents à celle action : Que ce jeune evéque était doué d'vn rare f/énie, 7nais qu'il i avait fin et ruse. »
Pendant sept ans on put croire que Tévèque de Ijiron était destiné à coniplei" [parmi les pieux et modestes prélats de l'K^lise de France. Voué à l'élude, au\ soins de son diocèse, et zélé pour la con>ersion des hérétiques, aucune autre pensée ne >eml)lail alors l'occuper. 11 avait seulemenl acquis une grande ré|)ulalion connue prédicateur. La convoiation des états généraux, en 1014, vint ouvrir de>ant lui la carrière polilicjuc.
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Ivlats m'iKiMiix (If l(!l i.
On peut se représenter les états généraux, sous la vieille nionarcliie, comme une image afl'aiblie de nos assemblées législatives. La nation divisée [eu
trois ordres : noblesse, clergé , tiers état , nommait des députés chargés de concourir avec la royauté au rétablissement de l'ordre dans l'administration et dans les finances publiques et à la réforme des lois. Mais la convocation de ces assemblées nationales n'avait rien de régulier. Elle était subordonnée à la volonté des rois; aussi n'avait-elle lieu que de loin en loin, aux époques de crise, lorsque le désordre était à son comble, et le pouvoir royal à bout de ressources pour faire face aux dépenses publiques et aux dangers de la monarchie. A mesure que les rois devinrent plus absolus, les assemblées des états généraux devinrent plus rares. Ceux de 1614 furent les derniers. Nous n'en verrons le réveil que deux siècles plus tard, en 1789, lorsque le vieux régime et la monarchie elle-même seront près de s'abîmer dans une immense révolution.
Les états généraux de 1614 furent convoqués dans les malheureux temps de la régence de Marie de Médicis. En 1610, la mort d'un grand roi, Henri IV, misérablement assassiné par un fanatique , avait laissé le trône à son fds, Louis XllI, enfant à peine âgé de neuf ans. La reine mère, Marie de Médicis, fut déclarée régente du royaume, pendant la minorité de son fds. Cette princesse d'origine italienne, d'un caractère tout à la fois absolu et crédule, mélange de fierté et de faiblesse , entourée de courtisans intrigants et avides, laissa bientôt déchoir la
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France du deçi'é de puissance et de prospérité où le règne réparateur de Henri IV l'avait élevée. Elle doiHia toute sa confiance à deux italiens venus en France à sa suite , Concini , jeune Florentin , bien fait et spirituel, et Léonore Galigaï, fille de sa nourrice et sa sœur de lait , placée près d'elle comme fennne de chambre et qui la dominait par son adresse et son caractère persévérant. Ces deux étrangers avaient allié par un mariage lems talents pour rintriiiue et leur fortune. Concini trop ardent pour la richesse et les honneurs , et qui s'était fait créer manpiis d'Ancre et maréchal de France , quoiqu'il n'eut jamais porté les armes, s'était rendu générak'uient odieux. Pour apaiser les mécontents, il mil pour ainsi dire au pillage les trésors amassés par Henri IV, pour entreprendre de grandes choses dans l'intérêt de la France. Les seigneurs des plus hautes familles ne rougirent pas de recevoir du favori de grosses sommes d'argent, et quarante millions, valeur énorme pour ce temps, destinés à abaisser la puissante maison d'Autriche, furent dissipés dans CCS lionteuses prodi'^alités. Le fruit en fut d'ailleurs complètement perdu. Knhardis par la faiblesse d'un semblable' gouMrncment, b^s grands seigneurs relevaient partout la tète, s(i retiraient dans leurs provinces, mécontents et prêts à en appeler aux armes, et puliliaieiil d(!S manifestes par lesfpicls ils metaicfil à im les |)laies d(î l'État, accusaient la cour
et demandaient instamment la convocation des états généraux.
La régente, après quelques velléités d'armer pour réduire les mécontents par la force, abaissa devant eux l'autorité royale, chercha à ramener les plus puissants par de nouvelles largesses dont le trésor public fit encore les frais, et convoqua les états généraux. Mais, comme cela arrivait d'ordinaire, cette grande assemblée ne remédia à aucun des maux du pays. Elle agita beaucoup de questions sans les résoudre; le temps se passa en plaintes stériles et en vaines disputes; et la cour, qui voyait toujours avec ombrage ce simulacre de la souveraineté nationale , se hcàta d'en prononcer la clôture. L'antagonisme des trois ordres, profondément divisés d'intérêts, et qui délibéraient séparément, contribua surtout à produire cette impuissance pour le bien.
Avènement de RicheHeu au ministère.
Ce fut là, cependant, que celui qui devait être un grand ministre commença à se révéler. L'évêque de Luçon ne resta pas inaperçu aux états généraux ; l'ordredu clergé le comptait parmi ses membres émincnls, et le choisit même pour son orateur. Chargé de haranguer le roi à la séance solennelle de clôture.
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il sut mêler i\ son discours les plus a'iroites llatleiies pour Marie de Médicis; et comme il n'avait pas dédaifiné d'ailleurs de s'insinuer dans les bonnes grâces de Galigai (la maréchale d'Ancre), il ne tarda |)as à être appelé à la cour avec le titre d'aumônier de la reine mère. Dans cette position, il eut l'art de montrer assez de bonne volonté pour être juge un homme utile, sans laisser soupçonner un mérite assez éminent pour incpiiéler ses prolecteurs; aussi, le maréchal d'Ancre n hésita pas à l'appeler au ministère, en 1GI6, comme sccrélaire d'État de la guerre et des allaires étrangères. L'évêque de Luçon n'était pas homme à se faire illusion sur la mobilité de la faveur cpii l'avait élevé au pouvoir, et tandis que le maréchal d'Ancre disposait au profit d'une de ses créatures de l'évêché du nouveau ministre, celui-ci availà cœur de conserNcr une position bien plus sûre que son portefeuille, et manœuvrait pour gagner du temps. Sur ces entrefaites, une calastrophe rpii vint à éclater amena une solution imprévue.
Faveur d'Albert de Liiyncs. — Assassinat du maréchal d'Ancre.
Le maréchal d'Ancre, enivré de sa faveur, se plai8<'iit à laisser le jeune roi complètement étranger aux affaires et livré à des amusements puérils. Lu
des rares gentilshommes allachés au service du prince, Charles d'Albert de Luynes, excellait dans les diverses manières de faire la chasse aux petits oiseaux ; il les enseignait au jeune roi ; et par ce moyen il était entré fort avant dans sa familiarité. Au fond de sa pensée, Albert de Luynes méditait de perdre Concini, de ruiner le crédit de la reine mère , et de gouverner à leur place. Il lui fut aisé d'irriter l'orgueil du jeune roi. Il lui représenta qu'il avait atteint sa majorité, fixée pour les rois de France à l'âge de quatorze ans ; qu'elle avait été déclarée par le parlement de Paris ; que c'était à lui de régner ; que cependant sa mère et le maréchal le tenaient en tutelle et presque en prison dans le Louvre; que, par un coup hardi, il ressaisirait en un instant sa liberté et sa dignité de roi. L'assassinat du maréchal d'Ancre fut résolu, et pour instrument on fit choix d'un gentilhomme, le baron de Vitry, capitaine des gardes, dont le service au Louvre allait prochainement commencer. Celui-ci, à qui l'on promit comme récompense le bâton de maréchal de France, se montra fort aise qu'on eût songé à lui, et déclara se charger de l'alfaire. On discuta le lieu et le moment. Après une première occasion manquée, l'exécution resta fixée au 24 avril (1617).
« Ce malin-là, le roi était de bonne heure levé ; il avait annoncé une partie de chasse pour laquelle
Il ME DK lUCHELlEU.
011 lui tenait un carrosse et des chevaux prêts , au bout de la jxalcrie (jui joint le I.ouvre et les Tuileries. Son projet était, dit-on, de s'en servir pour la fuite, si le coup venait à niancpier. Le baron de Vitry avait placé dans la cour du Louvre, en différents postes, les gens de main qu'il avait choisis, non pas gardes du corps obéissant régulièrement à un ordre de leur chef, mais bons et notables gentilshommes faisant service volontaire, comme il était d'usage aux actions d'éclat; de ce nombre était son frèie et son beau-frère. La grande porte du Louvre était fermée ; mais l'ordre avait été donné de l'ouvrir quand le maréchal paraîtrait, et de la pousser aussitôt derrière lui ; (pielques hommes sûrs devaient renforcer là les archers de garde, et l'un d'eux, placé au-dessus du passage, était chargé d'annoncer par un signal que la victime entrait dans le piège. Vers dix heures, le maréchal d'Ancre sortit de son logis, et ^\\\[ au Louvre, accompagné de cinquante personnes environ qui toutes le précédaient. A|)rès avoir passé la porte, il se trouvait sur un pont dormant joiiinant un pont-Ievis qui menait à la bassecour ; ce fut là que le baron de Vitry le rencontra, af)rès a>oir traversé sîuis mot dire l'escorte qui marchait devant lui , et lui dit brusquement qu'il a\ait ordre de l'arrêter. Le maréchal n'eut (pie le U'ti\\ts de faire un mouNement de surprise et de s'écrier, dans la langue de son pays : « Moi 1 » Aussi-
tôt cinq coups de pistolet partirent ; trois seulement l'avaient atteint, et il était tombé sur ses genoux. Les derniers venus le frappèrent à l'envi de leurs épées. Le baron de Yitry s'assura de sa mort en ré tendant par terre d'un coup de pied : aussitôt on le dépouilla de ses habits ; un des meurtriers prit son épée, un autre son anneau, celui-ci son écbarpe, celui-là son manteau, et tous coururent porter au roi ces dépouilles dont il leur fit don.
« Le roi était enfermé dans son cabinet des armes, assez inquiet de l'événement, lorsque le colonel des Corses, Jean-Baptiste d'Ornano, qu'il avait mis du complot et attaché spécialement à la garde de sa personne, vint lui en apprendre le succès. Alors il se sentit en raerveilteusc envie de guerroyer ; il demanda sa grosse carabine, prit son épée , et entendant les cris de : Vive le roi ! qui retentissaient dans la cour, il fit ouvrir les fenêtres de la grande salle, s'y montra, soulevé par le colonel corse, et criant : — Grand merci à vous , mes amis ; maintenant je suis roi. — Puis il donna l'ordre qu'on allât lui chercher les vieux conseillers de son père. Des gentilshommes partirent à cheval pour les avertir, et pour répandre dans la ville la nouvelle que — le roi était roi. — Car le mot avait réussi^ »
1. A. Bazin, Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère du cardinal Mazarin.
M VIE DE niCHELIEU.
Proct''s ot supplico de la maréchale d'Ancre.
Le parlemenl lit le procès tout à la fois à la mémoire (lu maréchal et à sa malheureuse veuve. Ils furent accusés l'un et l'autre de sacrilège et de crimes j)oliti(iues. La maréchale d'Ancre , femme d'une ronstiluiion Irès-frèle, et sujette aux accès d'une maladie nerveuse que la médecine ordinaire était impuissante à guérir, avait parfois recherché les conseils et les remèdes d'empiricpies et de charlatans suspects de sorcellerie; elle avouait elle-même à cet égard des faits qui dénotaient simplement son vif désir de revenir h la santé et sa crédulité superstitieuse. Dans le procès, on fonda raccusalion de sacrilège sur ce que le maréclial et sa femme avaient fait ^enir d'Italie un prétendu médecin, leqitel • était giand héhreii et vrai juif, ne recevant aucun sidaire le jour du sahhat ; » sur ce qu'on avait trouvé chez eux deux livres écrits en langue hébrairpic ; sur ce que la maréchale, au dire de son cocher, aurait été souvent la nuit dans des églises d'où s'échai»|)aient de grands hurlements, ««annonrant (ju'elle y sa(;riliait un coq, cérémonie judaïque et même païenne; ■ enfin sur diverses pralirpies d'astrologie v.i de sorcellerie pour connaîtn' I avcïiir el pour exercer du pouvoir sur la volonté des
grands. On rapporte à ce sujet qu'un conseiller qui faisait subir à la maréchale un interrogatoire, lui demanda de quel sortilège elle s'était servie pour charmer et dominer la reine mère : « D'aucun autre, î-épondit-elle avec fermeté, que le pouvoir des âmes fortes sur les faibles. »
Dans tout le cours d'une longue instruction, la maréchale se défendit avec sang-froid et une grande supériorité de raison ; elle expliqua par la crédulité et les fantaisies bien excusables d'une femme valétudinaire, quelques pratiques d'où on lui avait fait espérer un soulagement à ses souffrances ; elle déclina la responsabilité des crimes politiques qu'on imputait à son mari; elle convainquit de son innocence plusieurs de ses juges, à tel point que, prévoyant trop bien l'issue du procès, ils refusèrent de prendre part aux délibérations.
Le 8 juillet (1617) l'infortunée maréchale fut amenée dans la chapelle de la Conciergerie, où elle entendit à genoux l'arrêt du parlement. Cet arrêt déclarait Concini et sa veuve criminels de lèse-majesté divine et humaine, condamnait la mémoire du mari à perpétuité, et la veuve « à avoir la tète tranchée, son corps et tête brûlés et réduits en cendres. » A la lecture de sa sentence, la maréchale ne put retenir un cri de surprise et de douleur. Elle pensa d'abord à faire différer son supplice en alléguant un état de grossesse supposé ; mais elle renonça presque aus-
silôl àcc moyen do sursis, et se livra aux boiirroaiix avec beaucoup de ivsolulion el de courag:e. Comme elle uiontait sur la fatale eharretle, ses yeux se portèrent sur la foule inunense qui se pressait pour assister à ses derniers moments, et elle dit d'une voix douce : «< Que de peuple pour voir une pauvre aflliî^ée ! >» Conformément à l'arrêt, sa tète tomba en place de Grève, et ses restes furent livrés au bùclier. Louis XIII a reçu de ses contemporains le surnom de Justr^ et Tbistoire le lui a conservé. Ce qui est pénible h dire, c'est que le beau nom de juste a été donné à ce souverain pour l'odieux guet-apens à l'aide du(|uel il se débarrassa du marécbal d'Ancre. Les flatteurs du pouvoir à cette époque répétant sur tous les tons que le roi avait « fait justice , » le peuple s'accoutuma à l'entendre appeler Louis le Juste.
Exil de Marie de Mddicis,
Celle révoliilion de ])aiais, commencée dans le san^^ du mallicniiiix Coiiciiii , s'aclieva |)ar la ruine al)S(>liie de l.i puissance d<' Marie de Médicis. Soutenu j)ar de Luynes, le jeune roi retint d'alxird sa mère prisonnière au Louvre , dans son appartement. On nuira les issues qui pouvaient lui |>ennettrc de conununiquci" avec les autres pallies
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du palais; on abattit le pont qui conduisait à son jardin. Toutes relations lui furent interdites avec ses plus fidèles serviteurs, et même avec les princesses ses filles. Aucune avanie ne fut épargnée à cette reine. Vitry vint chez elle se livrer aux perquisitions les plus injurieuses, au point de regarder jusque sous son lit, et dans ses coffres, s'il n'y avait pas quelque baril de poudre, qui aurait pu faire sauter cette aile du Louvre où était aussi l'appartement du roi; enfin on lui permit de se retirer dans quelque ville de son apanage. Au moment de son départ , son fils n'osa lui refuser une dernière entrevue ; mais on arrêta par écrit les paroles qui devaient être échangées entre la mère et le iils. Marie, en présence du jeune roi , laissa voir une vive émotion , mais lui n'opposa à ses larmes qu'une contenance froide et des réponses embarrassées. La reine mère prit immédiatement le chemin de la ville de Blois qu'elle avait choisie pour le lieu de sa retraite (3 mai 1617).
Disgrâce de Richelieu.
Richelieu fut entraîné dans la chute de ses protecteurs, mais non sans avoir fait effort pour maintenir sa fortune politique, en reniant leur mémoiie. 11 devait son élévation au maréchal d'Ancre et à sa 1 b
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romme; appelé par leur crédit au conseil du roi, comme secrétaire d'État, il oxpriinail alors dans une lettre à Concini, «• sa reconnaissance et son allection inviolables pour les faveurs qu'il avait reçues de lui et de madame la maréchale , lesquelles n'avaient eu d'autre londement que leur bonté. » Cependant peu d'heures après l'assassinat du maréchal, on le vit se mêler à la foule des courtisans qui assié};eaient le Louvre pour féliciter le roi d'avoir fait justice; cette foule était si pressée , que pour n'en être pas étouffé , le jeune Louis fut obligé de monter sur une table de billard d'où il recevait les comi)hmcnts. Seul des anciens ministres, Uichelicu se hasardai! venir aussi faire sa cour: leroiluilitmauvaise mine. Sans se rebuter, il se rendit dans la salle où s'assemblait le conseil ; mais on refusa de l'y admcllrc. Dans sa disgrûce, toutefois, comme il avait su, par des voies indirectes, se ménager la bienveillance de de Luynes, il lui traité avec certains é;j:ards; ce fut lui qu'on appela à négocier avec lu cour sur la substance des paroles qui seraient échangées entre la reine mère et son lils dans leur dernière entrc\ue, et il nous appicnd lui-même, dans ses Mémoires , qu'avant de prentlie le parti d'accompaginer .Marie de Médicis dans sa retraite, il en avait .sollicité et obtenu du roi la permission.
Louis Xill et son favori, après le premier enivrement du lrionq)he, ne tardèrent pas à être effrayés
eux-mêmes de la hardiesse de la position prise par eux vis-à-vis de la reine mère. Ils craignaient sans cesse un retour de l'opinion publique en sa faveur ; ils craignaient les intrigues et les menées des mécontents, qui ne manqueraient pas de se rallier autour de cette reine en butte à la persécution. Ils prenaient ombrage des hommes de valeur qui pouvaient l'éclairer de leurs conseils et la diriger. A ce titre, on se défiait de Tévêque de Luçon. Malgré sa résignation apparente et les lettres rassurantes qu'il écrivait de Blois pour protester que la reine mère vivait paisible dans sa retraite, sans garder aucun souvenir fâcheux des choses passées, il reçut l'ordre de s'éloigner de Marie de Médicis ; et il se retira dans un prieuré qui lui appartenait près de Mirebeau, en Poitou, «voulant, disait-il, se renfermer avec ses livres, et s'occuper suivant sa profession de combattre l'hérésie. » Il fit, en effet, bientôt paraître un livre où il paraissait tout absorbé dans la controverse théologique. Ce livre, où il traitait « de la défense des principaux points de la foi de l'Église catholique, » était par lui dédié au roi, fils aîné de l'Église. Il édifiait vers le même temps les âmes pieuses, en publiant un ouvrage de haute dévotion : la Perfection du chrétien.
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Souprons et aniinosité de Louis Mil contre sa mère.
lue anecdote laconlce par Bassompicrrc dans ses Mémoires prouve tout à la fois la frivole éducation du jeune roi qui, à seize ans, gouvernail la France en maître absolu, cl les funestes impressions (|ue son entourage lui avait données relativement à sa mère : « Un jour, dit Rassompierre, je le louais de ce qu'il était fort propre à tout ce qu'il voulait entreprendre, et que n'ayant jamais élé montré à battre du tambour, il y réussissait mieux que les autres; il me dit : 11 faut que je me remette à jouer du ror de cbîisse, ce que je fais fort l)ien, cl veux être tout un jour à sonner." Kl comme lîassompierre l'en dissuadait, en lui citant re\em|)le de Cliîuies I\, qui, |)ar un semblable exercice, avait délabré sa poitrine cl liàlé sa moi I : «Vous vous trompez, répli(pia le roi, ce n'est pas cela qui le fil mouiir; c'est qu'il se mit mal avec la reine (^ilberine, sa nirre, cl (jiic r.i\.inl quiltée, il consentit à se rapprocber d elle ; s'il ne l'eût ()as fait, il ne serait pas mort sitiM. »
Sous I influence de scnd)lables pensées, la cour mu!ti[>lia les ri^Mieurs contre Marie de Médicis. On ju^ea (jue l'évéque de Luçon , à Mirebeau, était encore trop à portée de lui donner ses avis; il lui
fut enjoint de se retirer à Avignon, qui faisait partie dos États du pape. Lecliàteau de Biois qu'liabitaitla reine mère devint pour elle une véritable prison. On éloigna d'elle ses serviteurs dévoués; on l'environna d'espions qui livraient au sieur de Luynes le secret de tous ses actes et de ses pensées. Quelquesuns de ses amis, enfermés à la Bastille, eurent toutes facilités pour lui écrire; mais leurs lettres, ainsi que les réponses de la reine où il était question de vœux et d'espoir de délivrance, étaient mises sous les yeux du favori, et devinrent le fondement d'un procès criminel qui amena la condamnation de quelques gentilshommes au bannissement ou h la détention perpétuelle. Impliqués dans ce prétendu complot pour des pamphlets en faveur de Marie de Médicis, deux malheureux écrivains furent rompus vifs et brûlés eu place de Grève. En vain la reine mère s'était- elle adressée directement à son fils pour l'émouvoir par le tableau des mauvais traitements et des avanies auxquels elle était en butte ; on exigea d'elle des soumissions et des promesses blessantes pour son honneur, qu'elle dut remettre par écrit au confesseur du roi ; elle n'obtint en retour aucun adoucissement à son sort. Les choses furent poussées à ce point, que le prince de Piémont ayant demandé la main d'une de ses fdles, la princesse Christine, le mariage fut résolu, sans que la reine mère eut même été consultée.
Évasion de la reine mère. — Rtîconcilialion,
Tant d'affronls et de rigueurs essuyés pendant di\-luiil mois avaient fini par exciter la compassion du peuple en faveur de celte femme si mallieureuse, et comme reine et comme mère. D'un autre côté, les grands seigneurs connnençaient à supporter impatiemment la laveur du sieur de Luynes, et voyaient avec jalousie les plus hautes charges et les honneurs de tout genre accunndés dans cette famille. Le favori recherchait alors pour lui-môme, et ohlint hientùt l'épée de connétahle, la première de toutes les dignités militaires. Une ligue se forma pom* renverser de Luynes et rendre h Marie de Médicis sa liberté et son ancien pouvoir. Le duc d'Epernon, puissant seigneur, investi des plus hauts commandements, <|ni tiaitail d'égal à égal avec le roi, et qui, |)ar son caractère fier et résolu, entraînait une grande partie de la tuihuhinte noblesse de cette époque, se mit à la tète de l'entreprise. Elh^ fut conduite avrc beaucoup de piudence et de mystère. Dans la soirée du 22 février 1019, des échelles furent dressées contre les hautes nnnailles du château de Blois. La reine se confia à celle (pii, de sa fenêtre, descendait sur la plate-forme du château , mais là, elle fut pri^e d'ufi \erlige, et il falhil , \u\\\v lui
faire atteindre le bas du rempart, l'envelopper dans un manteau et la faire glisser comme un paquet. Un carrosse l'attendait dans un faubourg voisin ; en quelques beures la reine mère fut à Loches, sous la protection du duc d'Épernon et de la petite armée qu'il avait rassemblée.
La cour, alarmée de cette évasion, arma et négocia tout à la fois. Elle songea à tirer de son exil Tévêque de Luçon , afin que , de retour auprès de la reine mère, il opposât du moins sa prudence à la politique aventureuse du parti à qui cette reine devait sa délivrance. Il travailla en effet avec ardeur à un accommodement entre le fils et la mère. L'entrevue préparée par ses soins eut lieu dans un château près de Tours. Il y eut de part et d'autre beaucoup d'attendrissement; on raconta que la reine mère s'était écriée : « Mon Dieu! mon fils, que je vous trouve grandi! » Le roi lui répondit: «Ma mère, j'ai crû pour votre service. » Mais ce rapprochement fut de courte durée. Marie de Médicis, qui n'avait pas suivi le roi à Paris, et s'était retirée dans son gouvernement d'x\njou, eut bientôt à se plaindre de nouvelles rigueurs exercées contre ses plus fidèles amis, et d'allusions blessantes , dans des déclarations oftlcielles du roi, aux événements passés pour lesquels elle avait été traitée en criminelle d'État. D'un autre côté, la cour était agitée par mille intrigues; de plus en plus irrités contre le favori,
les p:raiuls seijîneurs so reliraient dans leurs terres et prenaient une atlilude menaçante; le parti protestant armait aussi pour se tenir en p^arde contre une attaque qu'il redoutait de la part du jeune roi. Le due dKpernon, se déelarant liautemenl i)()ur Marie de Médicis, et secondé par les cliels protestants, les ducs de Rolian et deLaTrémouilie, se mit en pleine révolte; mais le sort des armes ne lui l'ut pas favorable. Louis marcha eu personne conire les rebelles, et força facilement le passage de la Loire, (ju'ils essayèrent de lui disputer au pont de Ce. 11 ne voulut pas pousser trop loin ses avantages conire sa mère; et révècpie de Luçon, entrant avec liabilelé dans les dispositions conciliantes du roi, contribua puissannnent à un accommodement délinitif (jni lut acce[)té de la reine et de tous ceux de son parti. Le roi, pour mieuv cimenter cette réconciliation, lit publier une déclaration par laquelle il reconnaissait « (pie tout ce qu'avaient fait sa mère cl ccn\ (jiii s'étaient joints à elle, n'avait eu d'autre but (jue le bien de son Klat. » lue enlnwue eut lieu à l'.rissac entre la mère et le lils, et tons deux s'y donnèrent avec eflusion les marques de la plus vive tendresse.
Le duc de Ln\ nos avait conservé loute la faviuir du roi : Kiclielieu, plus que jamais, possédait celle de la reine mère; il n'en usait que |)our diriger celle princesse dans une ligne de conduite d'accord
avec la politique et les intérêts du souverain. Il avait marié une de ses nièces avec un neveu du duc de Luynes; entre ce favori etl'évêque de Lucon le rapprochement paraissait intime. Au fond, cependant, Luynes se défiait de cet homme dont le génie était au-dessus de l'ordinaire; il eût craint de trop l'élever. Richelieu en eut bien la preuve dans la recherche qu'il fit alors du chapeau de cardinal. Il s'appuyait sur ses services comme conseiller de la reine mère et négociateur de la paix; il avait pour lui les instantes demandes de cette princesse, et l'appui même du roi qui avait ostensiblement envoyé des instructions à cet égard à son ambassadeur à Rome. Cependant le pape résistait toujours. L'ambassadeur eut le mot de l'énigme , lorsque enfin , trop vivement pressé , le pape lui montra une lettre de la main même du roi qui mettait opposition à ce que l'évêque de Luçon fût nommé cardinal. Celui-ci était obligé de dissimuler son ressentiment , «< car la puissance du duc de Luynes, comme il le dit lui-même, était alors si grande qu'elle ne permettait pas une défense ouverte. »>
Sit^ge de Montauban. — Mort du duc de Luynes.
Louis XIII, qui avait hérité quelque chose de l'ardeur martiale de sou père, et le duc de Luynes, inipalienl de prouver qu'il pouvait |x>rler dignement Tépée de connélahle, s'empressèrent de saisir l'occasion de quelques trouhles survenus dans le midi pour entrer en campagne contre les protestants. Cette guerre, signalée d'abord par le succès des armes royales et par de crnelles exécutions contre plusienrs ^illes du Languedoc, obligées de se rendre à merci, aboutit, en novembre 1621, à un grave échec sous les murs de Montauban. Cette place importante, l'un des principaux boulevaids de la ligue protestante, se défendit avec toute l'énergie du désespoir. L'armée royale, outre les pertes sensibles qu'elle faisait ( liatpie jour par le feu de l'ennemi, s'air.iiblissait encore par les maladies, et il fallut entin lever le siège. Pendant (pie le connétable chenhait à rétablir sa réputation militaire par la prise d'une petite place du voisinage, MonhcurI, il fut allcint d'une fièvre qui remporta en (picbpies jours. Cette mort lui un grand événenu nt. Elle laissait sans direction un roi de vingt ans, né pour subir la domination d'un habile fa>ori ou d'un sage conseiller; «lie ouvrai! la lice à (juieorupie se sen-
tait l'ambition et la force de s'imposer au souverain, et de gouverner en son nom l'État.
Habile conduite de Richelieu. — Sa rentrée aux affaires.
Tout se passa d'abord en obscures intrigues, qui firent successivement arriver au conseil quelques hommes médiocres, et dont l'histoire nous a conservé à peine les noms; ce qu'il y avait de plus saillant dans leur politique, c'était l'attention soutenue à écarter autant que possible de la direction des affaires la reine mère, et surtout son conseiller, l'évêque de Lucon. Marie de Médicis, à celte époque, docile aux avis de Richelieu, se conduisait avec une grande prudence, et s'appliquait h maintenir entre elle et son fils une harmonie parfaite. Elle se tenait habilement en dehors de toutes les cabales et savait éconduire les ambitions particulières qui auraient voulu se fortifier de son appui. Richelieu, de son côté, dissimulait avec art le plus ardent de ses vœux ; il ne paraissait pas s'apercevoir des ombrages qu'il donnait, et mettait ostensiblement toute son ambition à se pousser par le crédit de la reine mère aux dignités ecclésiastiques. Il savait bien qu'à cette époque elles aplanissaient singulièrement la route (lu pouvoir aux esprits d'une certaine portée. En
1622, il oblint enfin le chapeau de cardinal. Louis, qui l'avait aidé frauciu nient cette fois à devenir piince de l'É^ïlise, n'avait aucunement le goût de lui ouvrir l'entrée du conseil; il nianifeslait môme pour lui un éloij^noment prononcé. «Cet homme, disait-il un jour à la reine mère, je le connais mieux que vous, madame; il est d'une ambition démesurée. »»
Cependant l'habilelé et la patience du cardinal usèrent enfin tous les obstacles. Il vint un jour où le surintendant des finances , le inaniuis de La Vieuville, qui jouissait alors de la confiance du roi, après avoir renverse plusieurs de ses collè^^ues, et ne se sentant pas de force à lutter seul contre les nombreux ennemis qu'il s'était faits, son^iea à se donner l'appui de la reine mère, en oflVant à son conseiller intime une place de secrétaire d'Ktat.
Ajirès avoir été tenu pendant sept ans éloi};né du pouNoir, Uichelieu allait donc le ressaisir, à l'à'ie de trente-neuf ans, quand son expérience était formée aux difficiles affaires, et son esprit dans toute sa force. Mais loin de laisser percer sa joie, il la dissimula avec troj) d'anVctalion peut-être; il se plai^'nail de trouver le m.iripiis de La Vieuville bien pressant; il lui objectait son goût pour la retraite, pour les études paisibles; il alléguait sa santé qui lui rendait nécessaire l'air de la campagne, qui ne .saurait s'accommodrr (!<• la multitude des visites à
recevoir, et qui ne lui permettrait pas de se tenir longtemps debout, suivant l'étiquette, dans la chambre du roi. Il se rendit enfin pourtant, mais comme un homme qui donnait une grande marque de renoncement à ses propres intérêts, et se sacrifiait véritablement au service du roi (26 avril 16*24).
Politique. — INouvelIe occupation de la Valteline.
Richelieu n'eut d'abord qu'une portion du ministère des affaires étrangères , et il soutint encore quelque temps dans le conseil le rôle de modestie qu'il s'était imposé; néanmoins sa dignité de prince de l'Église dont il ne négligea pas de réclamer les privilèges, et bien plus encore sa vaste et forte intelligence en firent bientôt le personnage le plus considérable du cabinet. Le marquis de La Vieuville, homme sans valeur, d'un caractère violent et tracassier, et qui ne ménageait pas même le roi dans ses propos inconvenants, ruinait à plaisir son crédit. Richelieu n'eut garde de lui venir en aide: au contraire, il s'entendit avec le roi pour amener la chute de ce ministre, qui fut immédiatement arrêté et enfermé au château d'Amboise, sous le poids d'une accusation vogue de malversations (12 août 1624).
Le crédit de Richelieu grandissait chaque jour;
les courtisans, ou s'en iiuliiiuaienl, ou s'accomniodaienl de manière à en tiier parli. On raconte que le duc d'Épernon descendaul un jour le grand escalier du Louvre, rencontra un des seigneurs dévoués à la fortune du cardinal, qui lui demanda familièrement s'il ne savait pas quelque nouvelle : « Oui, lui répondit d'Épernon : vous montez et je descends. »>
Dès qu'il sentit le pouvoir s'affermir dans ses mains , Uichelieu porta son regard profond sur l'état de l'Europe et sur les périls qui pouvaient en sortir pour la France. A cette époque, la puissante maison d'Autriche avait par des accroissements successifs rompu l'équilibre européen: par l'une de ses branches, elle tenait l'Espagne, le Portugal, Naples et le Milanais, les Pays-Bas, l'Amérique entin qui l'alimentait des riches produits de ses mines; par son autre branche elle possédait l'Autriche, la H(»héme, la Hongrie et l'empire d'Allemagne. Depuis un siècle, la France luttait péniblement pour contenir cette puissance colossale, et n'en être pas écrasée. Quand Uichelieu arriva aux affaires, l'empereur d'Allemagne Ferdinand, h la suite d'éclatantes victoires renq)orlées sur les princes protestaidsd'AIlcma;«'ne ligués contre lui, était en mesure de dominer tout le nord de l'Europe. De son côté, le roi d'Espagne, Phihpix' IV, cherchait à donner la main d la puissance autrichienne, en s'étendant au pied
(les x\lpes vers le Tyrol : pour cela, comme possesseur du 3Iilanais, il élevait des prétentions sur la Valteline, grande et riche vallée dépendante des ligues suisses. Ce fut la première affaire de haute importance que Richelieu eut à résoudre. La cour de Madrid avait suscité dans la Yalteline des troubles à la suite desquels le parti catholique victorieux avait appelé les Espagnols à son aide. La France et la Savoie avaient fait entendre à ce sujet de pressantes réclamations. Le pape Urbain YIII s'était porté médiateur, mais tenait une conduite ambiguë. En dernier lieu, l'ambassadeur de France, dans une longue dépêche, énumérait toutes les difficultés de cette affaire. Le cardinal ne lui répondit que ces mots : « Le roi a changé de conseil et le ministère de maxime. On enverra une armée dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain, et les Espagnols plus traitables. » En effet, une armée, commandée par le marquis de Cœuvres, pénètre rapidement dans la Yalteline , s'empare en quelques jours des forteresses occupées par les troupes du saint-siége , et arrête les Espagnols tout étonnés de se heurter contre une politique désormais si ferme et si résolue. Richelieu chargea les envoyés de France de faire comprendre au pape : « Que tout avait été fait pour le bien de la chrétienté et celui du saint-père lui-même. »
L'attentiou que le ministre donnait d'une façon
3î VIE DE RICIIEMEU.
si reinanjuahle aux affaires extérieures était à chaque instant péniMeuient ramenée vers les eliosos de l'intérieur, où se montraient à découvert deux causes profondes de faiblesse et de mallicur publics, les cabales des p^rands seigneurs, et les révoltes incessantes du parti protestant.
A la cour du jeune roi, le trouble et la résistanc(î aux vues de la politique procédaient d'une part du défaut d'harmonie dans le ménage royal , et de l'autre d'une opposition factieuse qui s'organisait visiblement autour du frère même du roi, Gaston , duc d'Orléans.
La reine Anne d'Aulriclic.
Louis XIII n'avait encore (fue quatorze ans, lorsqu'il épousa, en 1615, l'infante d'Espagne, tille de Philippe III, Anne-Marie d'Autriche. Cette princesse du même âge que Louis réunissait tous les charmes propres h captiver un jeune époux. M"" de Motteville qui passa toute sa vie attachée h la maison et dans l'intimité d'Anne d'Autriche, a tiacé ainsi le portrait de celte reine, h l'épcxpie de sa maturité :
- Klle est grande et bien faite; elhî a une mine douce et majestueuse (pii ur maïKpie jamais d'ins[)ircrdans l'Ame de ceux qui laNoieid l'amomet le respect; elle a été l'une des plus grandes beautés
do son siècle, et présentement il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui prétendent avoir des attraits. Ses yeux sont parfaitement beaux ; le doux et le grave s'y mêlent agréablement. Sa bouche est petite et vermeille, et la nature lui a été libérale de toutes les grâces dont elle avoit besoin pour être parfaite.... Toute sa peau est d'une égale blancheur et d'une délicatesse qui ne se sauroit jamais assez louer; son teint n'est pas de même, il n'est pas si beau , et la négligence qu'elle a pour sa conservation, ne mettant jamais de masque, ne contribue pas h l'embelUr. Son nez n'est pas si parfait que les autres traits de son visage : il est gros; mais cette grosseur ne sied pas mal avec de grands yeux, et il me semble que s'il diminue sa beauté , il contribue du moins à lui rendre le visage plus grave. Toute sa personne pouvoit enfin mériter de grandes louanges; mais je crains d'offenser sa modestie et la mienne, si j'en parlois davantage; c'est pourquoi je n'ose pas seulement dire qu'elle a le pied fort beau, petit et fort bien fait. »
Malgré tant d'atlraits, il est avéré qu'Anne d'Autriche, dans les premières années de son mariage, ne rencontra chez le jeune roi qu'une complète indifférence; et quand plus tard l'intimité conjugale se fut établie entre eux, elle fut souvent troublée par des querelles d'intérieur dont la jalousie de répoux fut le principal motif.
3» VIK DK niCIIKI.lKl'.
Néiili^vo pur Louis, dos son arrivoo à la coin-, on biitto aii\ IracassiM'ics de rimpérioiiso Marie do Môdiois, (pii redoulait de lui voir preudre de l'ascendant sur son (ils, Anne d'Autriche avait pour tout dédommagement et pour tout plaisir l'amitié et la société habituelle de la duchesse de Luynes, qui l'ut depuis , par un secoud mariage , la duchesse de Chevreuse. Cette jeune lomme, belle, vive, amie du plaisir, éi^axait la reine par ses saillies; on la lui a> ait donnée pour surintendante de sa maison ; elles passaient ensemble le temps en causeries malicieuses et en toutes sortes de jeux. Il arriva même un jour (pie la jeune reine, en poursuivant sa favorite, lit une chute et vit s'évanouir les espérances de maternité (pi'un connnencement de grossesse lui donnait alors. Le roi, dans son mécontentemont, retira à la duchesse sa oharge de surinlondiinlo, ot voulut qu'elle quittât le Louvre. Elle contimia cependant à Irécpienter la cour où dos mémoires conlempoiains pi-étendent qu'elle jouait double jeu, i)ro(li|;uaiil , mais en pmc poilo, ses agaceries au jouno roi, vA s'eflorçant d'ins|)ii-oi' à Amio d'Auti iolio dos désiis de liberté et le goût du plaisir. ^
^ VIE DE RICHELIEI'. 35
Passion du duc de Buckinghani pour Anne d'Autriche.
Cependant la beauté de la reine lui attirait les hommages même indiscrets de quelques seigneurs ; elle en riait avec sa confidente; le roi y trouvait des raisons de mauvaise humeur et de jalousie. Parmi les passions qu'Anne d'Autriche inspira, aucune n'eût plus d'éclat que celle de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles I", qui était venu en France comme ambassadeur, à l'occasion du mariage du jeune roi d'Angleterre avec la princesse Henriette, une des filles de Marie de Médicis. Buckingham, beau, élégant, magnifique, plein de confiance en lui-même et de hardiesse auprès des dames, s'éprit d'Anne dWutriche à la première vue, et étonna la cour de France par les manifestations audacieuses de son amour. Dans son pays on l'accusa, non sans raison, d'avoir subordonné des questions de paix ou de guerre entre les deux peuples aux plus ou moins grandes facilités que l'une ou l'autre lui donnerait pour revenir en France comme négociateur, et pour revoir la reine, objet de sa passion. Un soir, à la promenade, dans un jardin, auprès d'Amiens où la cour avait accompagné la princesse Henriette, Buckingham, donnant le bras à la reine, poussa si loin ses témérités.
que collo-ci lui obligée d'appclci' près d'elle sou cc'uyor. Quel(|ues jours après, sur lo poiut de s'embarquer, il prétexte des dépècbes iuq)ortanles reçues de Londres, revient sur ses pas, fait mine (renlrelenii' ([uelques instants la reine mère d'intérêts politicpies, puis pénètre dans la chambre d'Anne d'Autriclie qui était couchée, s'agenouille au pied de suu m, baise ses draps avec transport, et rend la reine hnil interdite de l'extravagance de ses démonstrations d'amour. <« La coudesse de Launoy, alors dame d'honneur de la reine, sa^ic, \ertueuse et Agée, qui était au chevet de son lil, ne voulant poiid soutTrir que ce duc demeurât dans cet étal, lui dit avec beaucoup de sévérité que ce n'était point la coutume en France, cl voulu! le faire lever; mais lui, sans s'étonner, cond)allil contre la vieille dame, disant (|u'il n'était i)as Français, et qu'il n'élait pas obligé d'observer toutes les lois de l'Flal. ■•
La jeune iciFie, llatlée au fond d'inspirer de si vifs sentiments à un si brillant cavalier, et familiarisée, par son éducation espagnole, avec les formes d'une galanterie romaucî^^que, souRVait avec hop d'in<lulgenc(; toutes ces folies du duc de lîuckingham. Mais Louis XIII, à qui le léeil en hil f.iit a\ec des commeidaires peu la\orables à la reine, |)iil fort mal la chose, se plaignit amèrement, et chassa fpielrjues-uns des domeslirpies (|ui avaient assisté
aux scènes rapportées plus haut. Le dépit d'Anne d'Autriclie, excité par la duchesse de Chevreuse, ne s'arrêtait pas au roi son époux ; elle avait pris aussi en aversion, de même que sa favorite, le cardinal de Richelieu, comme créature de la reine mère, et comme fortifiant la résolution du roi dans les mesures de rigueur qu'il prenait contre elle ; toules deux mettaient leur plaisir à railler le cardinal cl à chercher les occasions de contrarier ses desseins. Cela allait, de la part de la duchesse de Chevreuse «jusqu'à forcer la reine à penser à Buckingham, lui parlant toujours de lui, et lui ôtant le scrupule qu'elle en avait par la raison du dépit que cela causait au cardinal de Richelieu. >>
Les pamphlets du temps ont beaucoup accusé cet homme d'État d'avoir lui-même conçu une audacieuse passion pour la reine, et de l'avoir persécutée ensuite pour venger son amour repoussé avec mépris. M"'^ de Molteville, dont on eslime la sincérité, se montre peu disposée h croire à cet amour manifesté par de la haine. « Mais, ajoute-1-ellc, la reine m'a conté un jour qu'il lui parla d'un air trop galant pour un ennemi, et qu'il lui fit un discours fort passionné; mais qu'ayant voulu lui répondre avec colère et mépris, le roi dans ce moment était entré dans le cabinet où elle était, qui par sa présence interrompit sa réponse; que, depuis cet instant, elle ii'a\ait jamais osé recoimnencer cette
haranîrno , craignant de lui faire trop de grâce, en lui lénioijinant ({u'elle s'en souvenait. »
Gaston, duc d'Orlt^ans. — Ses menées ambitieuses.
Tne cause plus sérieuse de soucis pour le cardinal était dans le foyer crintrigucs alimenté autour de Gaston par les grands seigneurs jaloux et mécontents. Ce jeune prince, malheureusement ne, annonçait dès le début de sa carrière un esprit vaniteux et brouillon cpii se transforma bientôt en une ambiticMi opiniâtre, sans courage dans la lulle, sans dignité dans la défaite. La petite cour (pii l'entourait le llatlail de la perspective du trône qui depuis sept ans n'avait pas encore d'héritier direct; on l'animait contre Richelieu, comme si ce ministre le dépouillait de la légitime iniluence rpi'il de\ait avoir sur la direction des affaires ; et les honnnes qui l'associaient ainsi à leurs intérêts ou à leurs rancunes, étaient les plus grands iKuns de France : le duc de Vendôme et son hère le grand j)rieur, fils naturels de Henri IV ; le comte de Soissons , [)rincc du sang; h; maréchal duc de Montmorency. Itichelieu les oiTusquait tous par son crédit ; il n\ avait blessé quchpies-uns par une détiance exagérée et injuste.
VIK DE lUCHELIKL'. 39
L'inimitié éclata à l'occasion d'un mariage qnc le roi avait arrêté pour son frère. Il avait dessein de lui faire prendre pour femme la fille du duc de Montpensier, alliée à la puissante famille des Guise. Gaston ne voulait pas donner au roi et à ses conseillers cette marque de sa déférence ; cette union d'ailleurs contrariait à différents points de vue les grands seigneurs qui s'agitaient autour de lui ; ils l'encouragèrent dans ses projets de résistance. Au nombre de ces opposants était d'Ornano, ancien colonel des Corses, alors maréchal de France et gouverneur du jeune prince. Instruit de tous les détails de l'intrigue, Richelieu crut avoir intérêt à en agrandir les proportions, et sur les indices les plus équivoques, il la transforma en un vaste et criminel complot. A l'en croire, il ne s'agissait de rien moins que de l'assassiner lui-même , de déposer le roi, et de l'enfermer dans un monastère pour mettre son frère sur le trône en sa place; l'Espagne et la Savoie donnaient les mains à ce complot et le favorisaient par des secours d'argent aux conjurés. Un soir, la cour étant à Fontainebleau, le maréchal d'Ornano fut tout à coup, au milieu du souper, arrêté par ordre du roi et conduit il Vinccnnes.
Pendant que cet éclat jetait la terreur d;ms la petite cour de Gaston, lui-même se voyait avec surprise l'objet des prévenances et des caresses du
40 vu: ni: uiciiki-iki'.
canliiial (jui \\c lui cai'liail [)as la pari quW a\ail prise à ce coinincncemcnt de mesures i*i|j;oui'euses. Allaqué en niOine temps par sa mère qui secondait les elïorls de Kiciielieu, il se laissa si i'acilemcnt calmer et convaincre que son intérêt était de ne j>as se brouiller avec le roi , qu'il ai)prouva Tempoisonnement de son conseiller et ami, le maréchal dOrnano , cl fil de \i\c \()i\ et par écrit les soumissions les plus lunnbles qu'on exigea de lui (mai 1626).
("lonspiralioii et mori du coiiilo de Clialais.
Uuand il eut ainsi séparé le frère du roi de son parti, Kichelieu IVapiJa de nouveaux coups. Plusieurs personnages considérables lurent jetés dans les prisons ou réduits à luir à l'étranger ; le cardinal lit arrêter et conduire au cbàteau d'Amboise le duc de Vendôme et son frère ; i)uis tout à C(mp le biiiit s(î répandit (pi'une nouNclle trame venait d'être découverte, [)iincipalement dirigée contre la vie du cardinal ; on en accusait Henri de Talleyrund, comte de (^balais, (|ui occupait un poste important dans lii maison du rui. On se saisit de sa personne, et une commission bit instituée pom* lui faire son procès. Louis \lll, en vue tie protéger les jours de son ministre , le força d'acce|)ler désor-
mais pour sa garde une compagnie de mousquetaires.
L'infortuné comte de Chalais était un jeune seigneur, léger et tout occupé de ses plaisirs, qui avait étourdiment accueilli des propositions de complot contre la vie du cardinal, puis s'en était repenti aussitôt et était allé, assure-t-on , s'en accuser auprès du cardinal lui-même. Cependant son procès s'instruisit avec la plus extrême rigueur ; il était clair que Richelieu voulait sa perte ; les juges de Chalais ne manquèrent pas de le trouver coupable; il fut condamné à avoir la tête tranchée ; son supplice fut atroce. Par une déplorable fatalité, ses amis avaient, à prix d'argent, fait évader les deux bourreaux en titre. Il n'en fut pas moins livré à un misérable, condamné lui-même à mort, qui, pour se sauver de la potence, accepta l'office de bourreau, et qui ne porta à la victime que des coups mal assurés avec une mauvaise épée et un couperet de tonnelier ; ce ne fut qu'au trentedeuxième coup que la tête fut séparée du tronc ; jusqu'au vingtième, le malheureux patient ne cessa de faire entendre ses gémissements (19 août 1626).
Dans les dispositions où était Anne d'Autriche à l'égard du roi et du cardinal, elle prit facilement part à cette insurrection de palais contre le mariage que la politique imposait au jeune duc d'Orléans. Elle avait à empêcher ce mariage un intérêt
-i2 vu: i)i; hiciiklieu.
d'aniour-|M-oprc, coiniiic feiiune et commo reine, (lu'elle (lissimiilail à peine. iMariée depuis sept ans, elle n'avait pas encore donné dhérilier au roi ; elle craignait que la femme de iMonsieur, venant h être mère , ne jouit à la cour de plus de considération qu'elle-même : on ne s'arrêta pas à ce motif fntile, mais vrai et excusable ; on lui prêta des espérances et des desseins odieux. On supposa que se fondant sur le dire de certains astrolOf»ues qui prédisaient que le roi ne vivrait pas longtenqjs, elle nourrissait l'espoir de se remarier avec Monsieur, et de conserver ainsi la conronne de reine. Ces calonmies étaient appuyées sur de prétendues révélations de rinforluné comte de Clialais qui, pour sauver sa tête, avait un instant mêle le nom de la reine au conqilot dont on Taccusait d être le principal auteur. Mais lui-môme sin* l'échafaud avait cliargé son confesseur de rétablir la vérité des faits, et de déclarer liautenu'ut 1 innocence de la reine. Ce])endant le roi la (it appeler un jour dans sa cliamhre, et là, en présence de la reine mère et du cardinal, lui redit tous les bruits caloimiieux qu'on avait répandus conlie elle, et notanunenl son espoir d'épouser \m jour le duc d'Orléans. Anne d'Autiiclie indignée se redressa de toute sa liauteiu", et réplicpja au roi avec dédain : « Qu'elle aurait trop |)eu gagné au cbange pour \ouloir se noircir (l'un crime pour un si petit intérêt. »» A la suite d'une scène d'expli-
valions très-vive , ordre fut donné à la reine de ne recevoir désormais chez elle aucun homme qu'en la :)résence du roi. Son amie, la duchesse de Cherreuse, décrétée de prise de corps comme impliijuée dans l'affaire du comte de Chalais, dont elle recevait les hommages , avait fui et s'était retirée m Lorraine.
Ligue protestante. — Siège et prise de la Rochelle.
Cruellement victorieux dans cette première lutte ::ontre les grands, Richelieu reporta toute son attention sur d'autres ennemis intérieurs dont il 2tait temps d'arrêter les dangereuses entreprises. Les prolestants formaient alors en France un parti politique redoutahle à plus d'un titre. Persécutés et odieusement proscrits par les rois prédécesseurs de Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revatiche dans des insurrections et sur les champs de hataillc. L'édit de Nantes, en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme citoyens , avait amorti leur ombrage et leur prosélytisme guerrier; mais à la mort de Henri IV, ils craignirent le retour des persécutions; ils eurent à souffi'ir dans plusieurs provinces, de la part d'une populace fanatique, des avanies et des violences; ils reprirent bientôt des habitudes d'insoumission
44 vu: l)i: IlICMKMEr.
cl de rc'vollo iiic()nc'ilial>k's avec raulorité du ])0U- Aoir royal, el pleines de danj^er pour l'unilé nièine de la France. Dans l'ouesl et dans le midi , ils avaient à leur lèle la plupart des laniilles nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par andjilion autant que par zèle religieux, de jrrands seiirnenrs , tels que les Soubise, les La Trémouille, les Uohan, donnaient des généraux au\ soldats de la réforme. Le parti protestant fonnait au milieu de TÉlat un gouvernement à part, qui avait son organisation, ses assemblées, son trésor, ses places fortes, et (|ui ne se faisait laute ni d'accepter les subsides de lEspagne, ni d'appeler à son aide les Hottes et les armées de T Angleterre.
Ricbelieu méditait d'en finir avec cette anarcbie. Il tem[)orisa d'abord, et s'a|)j)li(jua à donner à la France une marine qui lui maïKpiait. Son desscMU était de fra|)per an cœur la ligue prolestante, en faisant tomber la Uocbelle, ville alors très-importante par son poi I militaire, par son grand commerce el ses nombreux >aisseau.\ , el cpii était l'arsenal cl la princi|)ale citadelle des réformés en France.
Coux-(i entrevoient le danger; ils a|)pellent à leur secours les Anglais; en (juebiues semaine^, cent vaisseaux paraissent devant la Uocbelle, [triant une aruïéc de dix-sept mille bonnnes commandée par le due de Uuckingbam. File débai-(|uc
à l'île de Rhé ; la garnison française oppose en vain une vigoureuse résistance ; l'ile est au pouvoir des Anglais, à l'exception d'un petit fort (juillet 1627). Déjà, en France, l'alarme se répand. Richelieu ordonne de cacher au roi, alors malade, ces fâcheux événements ; lui-même il se charge de tout, «au hasard, dit-il, de sa fortune et de sa réputation, y* Non content de pourvoir à tous les hesoins, d'amasser les munitions, de faire marcher les troupes, d'armer la flotte, c'est lui encore qui commande en chef la marine royale, sous le titre, qu'il a créé exprès pour lui, de surintendant général de la navigation.
Rientôt la face des affaires change. Les Anglais sont écrasés dans l'île de Ré; le duc de Ruckingham n'a que le temps de regagner ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et il fait voile vers l'Angleterre, laissant les malheureux habitants de la Rochelle aux prises avec une vaillante armée, et en butte au redoutable cardinal (novembre 1627).
Mais leur courage est héroïque; mal pourvus de vivres, sans espoir d'être secourus par le chef de leur parti, le duc de Rohan, qui se soutient avec peine dans le Languedoc contre les troupes royales, les assiégés ne pensent qu'à opposer une résistance désespérée. Animés par la religion et l'amour de la liberté, ces deux grands mobiles des peuples, ils choisissent pour maire et chef politique le plus dé-
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formiiu* d'onliv (MI\, (iiiilon, (lui rcliiso (ral)()nl, et liiiil par se reiulre à louis instances; il saisit un |M»ii:nanl, cl le tenant il la main : « Vous le voulez, dil-il; j'aeeeple; je serai votre maire, mais à une condition, e'cst (jue jenl'oncerai ce fer dans le rœur du |u*cmi(M' (jui pariera de se rendre. Qu'on sVn wM-vc contre moi, si jamais je songe à capituler. » f.e p«»i^:nard demeura 'jusqu'à la lin sur la table, dans la salle du conseil, à riiolel de ville de la llochelle.
Hirliriieu , i\c son côté, pousse activement les travaux du siêire. La Hochelle no peut attendre son sihit (jue du cMô de la m<'r. On sait que l'AuL^leterre a promis et préparc de nouveaux armements. Hielielieii conunande de jeter dans la mer une dipue de (pialre mille sept cents i)ie(ls de longueur, ile>tinée à fermer le port de la Koclielle, et à isoler celle place de l'Océan. Ce travail gigantesque est deux fois renversé par les Jlols et les tempêtes; le cardinal ne se rebute pas; la digue est enfin achevée cl mise h répreu\e des coups de mer comme des cil I reprise» de l'ennemi.
ndaiil lintrépide (iuiton soutient le comagc dt: M»(<iiicitoyens. ils épnuiNent toutt's les horreurs de In famille; on représente au maiie cpie des inilliem d'iiabitants sont déjà morts de faim; il ré- |Kiiid : • Uiiand il ne restera plus (prun seul lioiiiiije, il fiudra quil ferme les portes. •» Uuclcpies
citoyen? , nwlgré ses terribles menaces , parlent d'accommodement; on les jette en prison : trois ou quatre sont exécutés, et leurs tètes exposées sur une des portes de la ville annoncent aux assiégeants h quels hommes ils ont affaire.
Mais tout conspire contre cette malheureuse ville. Le duc de Buckinghani , au moment où il presse l'armement d'une flotte redoutable destinée h secourir la Rochelle, tombe sous le couteau d'un assassin. Après de nouveaux retards , cette flotte met à la voile; elle paraît en vue de la Rochelle, mais elle essaye vainement de percer la digue ; l'artillerie française la force à reprendre le large , et elle se retire emportant la dernière espérance des assiégés (mai 1628).
Alors il fallut bien capituler. Les armes tombaient des mains de ces hommes qui n'avaient plus à dévorer, pour se soutenir, que des morceaux de cuir bouillis avec du suif ou de la cassonade. Le siège avait duré un an, et les habitants, de trente mille, se trouvaient réduits à cinq mille par les combats, et, bien plus encore, par la famine.
Le 28 octobre 1628 , le roi fit son entrée solennelle dans la ville, et en épargna les tristes restes. Le cardinal de Richelieu, sortant de la tranchée où il venait de faire le métier de capitaine et d'ingénieur, célébra , dans l'église de Sainte-3Iargueri(e , une messe d'actions de grâces.
41 vu: Di: UU.HKLIKU.
Li cliiilo «le la Korhcllr iMilraîiia pour lonjoiirs la ruine ilu paiii juoleslant. I.c duc de Rolian eoiiliinia eneore «luelcjuc temps à ^uierroyer dans le Lanj:ued«»e;mais, le 27 juin 1()'2<), intervint à Mais une paeilieation <]ui mil lin à ees guerres déplorables, suse liées au non» de la re]i«;ioii entre c(mcitoycns. On laissa aux réformés le libre exercice de leur culte ; mais on détruisit leur organisation connue corps dansTHlat, et lem- puissance mililairc; les fortilications de leurs places de guerre l'upii! i;t<ées.
Ilil{ururs (le Hicliolic'u coiilro la noblesse.
Au sié^'e de la Kochrlle , un des cliels les plus distingués d»' la noblesse Irançaise, le maréchal de Dassonipicrre , disait : « Nous serons assez Ions pitur prendre la Koclielle. .. Il \oyait juste. Libre en effet des endwirras (pie la ligue des protestants lui donnait, llahelieu ne pensa plus (pTà l'aire pliei' w»us l'aulorilé ro\ale la noblesse catlioli(ine , Iroj) liahiluée elK'-nit^me au mépris des lois et à l'espiit drré\nllc. Uuanl à Hassompi<Mre, rautenr d(^ celle pr. diction, rfdrainé pru d aimées après dans la <r de Marie de Médicis, il lut enlermé à la Ba^lille, et ) nsla juMpi'à la morl du cardinal.
Toute la airriêrc polititpir de liichelicn nC I
VIE DE lUCHKLlEU. VJ
pleine que d'actes rigoureux , souvent terribles , pour abattre l'orgueil et déjouer les complots des grands seigneurs, même de ceux qui entouraient le trône de plus près. Dans ses plus grandes sévérités, sa première inspiration fut presque toujours le bien de l'État, raffermissement de l'autorité; mais les haines qu'il suscitait autour de lui, les trames qu'on ourdissait pour le perdre, l'irritaient au fond del'àme, et alors ce n'était plus le grand ministre faisant acte de haute politique, c'était l'homme tout» puissant qui vengeait ses injures.
La hardiesse des nobles à braver les lois se mon* trait surtout alors par la fréquence des duels. On avait compté, en l'espace de vingt années, plus de huit mille de ces combats singuliers, où des gentilshommes avaient tué leurs adversaires, et à la suite desquels ils avaient obtenu des lettres de grâce. C'était en vain que Henri lY, par un édit de 1602, avait défendu les duels sous peine de mort. Cette fureur était arrivée à ses derniers excès, et finissait par demeurer impunie. Louis XIII, en 1626, renouvela la défense portée sous le dernier règne; mais cette fois Richelieu avait résolu de faire que la loi fût obéie. L'année suivante deux gentilshommes, le comte des Chapelles et le duc de Bouteville eurent la témérité de tirer l'épée au milieu de Paris, sur la place Royale ^ contre deux autres seigneurs dont
l'un fut tué dans le com])al. Le cardinal fut sourd h 1 d
40 VIE DK UICIIKLIKI'.
toutes les supplications: les tèles do ces deux bra ves ofliciers tombèrent sin* réebalaiul.
K\p<sUiion ronlre la Savoie. — Vicloirc du pas de Suze.
il entrait dans ia polili(iiic de Kiclielieu de ne laisser de rei><)s ni aux ennemis de la France, ni au triste monanpie toujours prêt à lui échapper, s'il n était reteim par la crainte el par le poids des affain^s. Pemlanl cpi il était encore occupé devant la Kocli<*lle à humilier TAni^lclerrc et à abattre le {Kirti pn»lestant, il avait en même temps les regards tournés vci*s l'Italie, où rEs[)aj^ne el la Savoie, lif^écs ensemble, s'apprélaient à se partager, aux déprus d un juince allié de la France, la succession (Ju duc de Manlour. I iic aimée espagnole assiégeait l'importante place de Casai; le duc de Savoie gardait, contre rintervenlion d'une armée l'ran- V ''^^', h'8 p ^ dt's Alpes. Mais il peine le cai'-
(im.d a-t-il Loi Ir.mber la Itocliille, (ju'il dirige luinn-nir uiw l'xprdilion pour l'Italie. Non moins prudent admiiuhtratL'ur ipi h.ibd»; général , il pourvoit il tout; il or;:ani^e tous ks services a\ec une infati^Mblcacti\itr; il entraîne avec lui le roi,el à 1.1 U-le d une armée pleme d'ardeur, il parait au pied de» Aij>e». Le duc de Su\uic veut lui en dis-
piller le passage. Une gorge étroite, torlueuse, commandée par d'énormes rochers , el qu'on nomme le Pas de Siize, est le défilé où l'armée française doit s'engager. En vain le duc de Savoie a-l-il multiplié sur ce point les obstacles les plus formidables : des forts sur les hauteurs, d'épaisses barricades au fond de la gorge, rien ne résiste à Timpétueuse attaque des Français. Après quelques heures de combat, ils sont maîtres des hauteurs, ils ont emporté les barricades, et le défilé est franchi (6 mars 1629}. Bientôt la ville de Suze est en leur pouvoir; le duc de Savoie s'empresse de se détacher de l'alliance espagnole ; Casai est secourue , et l'armée d'Espagne, obligée d'en lever le siège, est refoulée dans le Milanais.
Intrigues de cour.
Tandis que Richelieu, à la suite de cette glorieuse expédition , s'acheminait vers Paris comme un triomphateur, au milieu de l'élan des populations, à la cour de nouveaux orages s'amassaient contre lui. Monsieur n'avait cessé depuis un an de fatiguer le roi de ses exigences et de ses plaintes; puis il avait feint de croire sa liberté menacée, il s'était retiré auprès du duc de Lorraine, animant 1 d' :
r,t VIE DE lUCHEUEU.
ilc là les grands seijîneurs de son parti contre le cardinal. Marie de Médicis elle-niùme, qui voulait du pouvoir, el à cpii le premier ministre n'accordait que des prt^enances, était prcMe à rompre avec lui, t'I ne lui montra à son arri\ée ti Fontainebleau qu'un visage irrité.
• Triste condition des monarchies, dit à ce sujet M. Henri Martin, que hî caprice d'un jeune fat y devienne un intérêt d'Klat, et s'y jette à la traverse lies plus impoitantes affaires, jusques à comprouiellre les destinées d'un peuple! Que ceux qui {daignent llionuue d'Klat au\ prises avec les diflindlés des assemblées délibérantes, et qui croient la grande administration impossible dans les gouvernements libres, lisent le journal où Richelieu a ronsigné les soucis, les tracas, les complots de rlinqur jour! ils y verront (jucl élait le sort d'un grand ministre sous l'ancien régime; ils verront dans quelles n)isèrc8 s'est usée la moitié de cette k'Iorieusc exi>lence; quels obscurs reptiles endjarraî««*rent incessinument les pas de ce lion, taudis qu'il rlicrctiait au loin drs adversaires dignes de lui.-
Nouvelle campagne contre la Savoie. — Vlcloiic do Vogliana.
Cependant Richelieu ne voulait pas laisser perdre les fruits de la dernière campagne. La conduite tortueuse du duc de Savoie, Charles-Emmanuel, toujours prêt à déserter l'alliance française pour celle de l'Espagne, commandait de prendre de nouvelles sûretés contre lui ou de le réduire complètement par la force. Il fallut en venir à ce parti. Richelieu se met en personne à la tête des troupes; la cuirasse sur le dos , l'épée au côté , il partage comme un simple capitaine les dangers et les fatigues du soldat, passe à gué des rivières grossies par la fonte des neiges, manœuvre si habilement qu'il paralyse les efforts de Charles-Emmanuel, emporte sous ses yeux la forte place de Pignerol , et s'empare de Cliambéry, la capitale des États de Savoie. De son côté, le maréchal de Montmorency remportait sur l'armée des Italiens et des Espagnols la victoire de Vegliana , duc principalement h sa brillante valeur (10 juillet 1630). Charles-Emmanuel surcombe au chagrin que lui causent tant de revers; son successeur, Victor-Amédée, s'empresse d'ouvrir des négociations pour obtenir ime paix acceptable.
&t vu: i)i; i!i( 111:1.11:1.
xxm.
Maladk île Louis Mil i\ I yon.'— Ligue contre Richelieu.
Li C(»ur de Fniiui' clail alors à Lyon cl s'agilait do ioiites inanièros pour entraver la politique du eardinal. Les deux reines avaient l'ail taire leurs anlipalliies nnituelles pour unir leurs elïorls contre le ministre qu'elles d(Hestaient également. La reine mère surtout, favorable au duc de Savoie, son gendre, et jalouse des succès d'une expédition dont le principal Immieur revenait au eardinal, niellait tout rn u'inre pour inspirer au roi de l'éloignement pour celte guerre et des dédanccs contre son niinistre. Ajuts la |)risc de Pignerol, Louis avait rejoint l'armée; mais bientôt des maladies contagieuses s'y déclarèrent, et il en ressentit les premières atteintes; la cour ledoubla d instances pour b' rapprli'iâ Lyon; il y revint triste et souiïraut; au JMiul de (picl(pics jours, il l'ut saisi d'une lièvre ardiMile. accompagnée de dyssenterie, qui le mit hirntnt à toute extrémité (30 septembre).
Ih'jh b'H courtisans voyaient \enir un nouveau règne, la couronne de France sur la tète de Gaston, BicMieu ri son parti abattus. Tout n'était dans celle cour que trouble, anxiété, doubîurs feintes et c*|WTanrencacb<'es.()ii rapporte que non loin du lit où le roi scnddait prêt ^i rendre lame, les ennemis
(lu cardinal tinrent conseil, et que chacun émit son avis sur le traitement qu'on ferait subir au ministre déchu. Les uns furent pour Fexil , les autres pour la prison; il y eut une voix pour la mort, ce fut, dit-on , celle du maréchal de Marillac. On ajoute que Richelieu invisible assista à ce conseil, et qu'il en sortit avec le dessein fermement arrêté de faire tomber sur chacun des opinants, selon son vote, l'exil, la prison ou la mort, Louis, de son côté, prévoyait les terribles représailles auxquelles en mourant il laisserait son conseil exposé. On assure qu'il fit appeler près de lui le maréchal de Montmorency, dont il connaissait la loyauté chevaleresque, et qu'il le chargea de prendre le cardinal sous sa protection; Montmorency, dans sa générosité, avait déjà prévenu cette démarche, et offert un asile au cardinal dans son gouvernement de Languedoc.
Une crise heureuse, inattendue, vint faire évanouir ces projets et ces craintes. Un abcès intérieur qui creva sauva les jours du roi ; il fut en quelques heures hors de danger. Mais , pendant sa maladie , les deux reines n'avaient cessé d'être auprès de son lit; Anne d'Autriche, par les soins qu'elle lui avait donnés, avait réveillé pour elle son affection; il prêta l'oreille h ses plaintes, aux accusations de Marie de Médicis contre le cardinal ; il se montra disposé à congédier son ministre, mais en ajournant cette résolution à l'époque où il serait de re-
\ii; lu; luciii;! iKi .
loin* ;'i Paris. IliclirlitMi se scMilil srrioiisrnionl iiK^nacr; il lil, pour jip.iiscr la reine niorc , les plus liumbles avances à elle-même, et aux deuxiMariliac ses favoris. Marie de Méilieis, obstinée, implacable, re|>oussa loule parole (racconunodement , et ne cessa de poursui\re le roi de ses obsessions dans le but il'assurer sa vengeance.
xxrv.
Jouiix^o dos Dupos.
Lji reine mère a>ail obtenu de Louis qu'il vînt la voir secrètement à son palais du Luxembouig, et là, dans un dernier enlrelien, elle employa tout, caresses maternelles, supplications, emportements pour luiarraciier le renvoi du cardinal, par qui, diwil elle, il était trompé ci tralii.
« Comme elle était au plus fort de son discours , r.ip|M>rle Siri, et qu'elle pressait vivement son lils lie lui accorder ce (|u'elle désirait de lui avec tanl d instance, le cardinal enlra lu us(piemenl dans sa chamiire: il m avait trouvé à la vérité la porte lerniéi-, avec défens<*s très-expresses à l'iiuissiei- de l'ouvrira |)or»onne et surtout à lui, s'il s*y présenlail; main connue il connaissait toutes les issues de • • fkilain, il h\n Tut à la ^;arde-robe de cette prinri«.H-, el se fil inlroduire par là dans l.i ( liiunbre.
ayant g:agné , pour cet effet , une de ses femmes nommée Zuccole, qui, étant dans la confidence de sa maîtresse , était restée seule de garde en cet endroit-là.
« L'arrivée imprévue du cardinal surprit et rendit la reine tout interdite. Toutefois elle reprit bientôt ses esprits , et la {)résence du cardinal ne servit qu'à redoubler sa colère, tant par le souvenir qu'elle lui renouvela de toutes les offenses qu'il lui avait faites, que parce qu'elle se voyait interrompue dans l'accomplissement de ses desseins ; de manière que, pleine de furie et de ressentiment, elle s'emporta contre lui avec violence, l'appelant devant son fils : àme double, insolent, effronté, traître, et lui donnant beaucoup d'autres injurieuses épithètes auxquelles il ne s'attendait pas. Elle redit au roi , en sa présence , tout ce qu'elle lui avait déjà dit sur son chapitre, avant qu'il fût arrivé, et n'oublia rien de tout ce qui était capable de le noircir davantage dans son esprit.
« Le cardinal, étonné et confus de l'extrême emportement de cette princesse , ne répliqua pas un seul mot à toutes les injures qu'elle lui dit: il tâcha seulement d'adoucir l'aigreur de son esprit et de modérer sa colère. C'est pourquoi, avec une contenance respectueuse et dans les termes les plus humbles et les plus soumis qu'il pût trouver, accompagnés même de larmes, qu'il avait à son com-
&8 VIK I)i: llK.HKMKr.
iniiiultMiicnl, il lui parla de la maniùrc du monde l.i plus !ou( lianlc ot la plus propre à la lléchir.... Mais sa haine cl sa colère contre lui étaient montées à un si haut |>()int, (jue ses soumissions, ses prières, ni SCS larmes ne purent jamais l'émouvoir, bien au contniire, elle cria à haute voi\ : qu'il était vn fourlte qui savait bien jmicr ta comédie , et que tout ce qu'il faisait iCétait que pure momeric et un vrai wumége pour la tromper encore une fois.
• Le cardinal voyant cela se tourna du coté du roi, cl le supplia de vonloii- hien lui permettre de se retirer (juelque part pour y passer le reste de ses jours en repos, n'étant |)as juste que Sa Majesté se ser\il «le lui, et le conliimàt dans le ministère contre les volontés de la reine. A ces paroles, ce monarque lémoi«;nant avoir envie de déférer aux désirs de sa mère, lui accorda sa demande et lui ordonna de sortir'. »
Sans |K'rdre de temps, Marie de Médicis voulut ronst'ilcr SI ucloire en taisant élever aux premièn-s dÎKnilés li's deux frères de Marillac. Le {j;arde (hîs M-raux reçut le litre de premier ministre et le nianxlial eut U- conunandement en chef de l'armée. l'uiH. Ich portes du Lu\emlu»urg , ce palais qu'«;llc a^ail hAlir a\ec ^nande ma;mi(icence, s'ouvrirent |»our la foule empressée des courtisans qui venaient frhrilrr la reinr d'un succès dû h son habileté et a wifi érirr-ir ! .w sidons étainit cncorMbiw's; c'élail
comme une ivresse générale, et Marie de Médicis elle-même savourait doucement la joie de son triomphe.
De son côté Richelieu se croyait perdu. Cet homme, d'une rare fermeté en face des dangers qui pouvaient menacer sa vie, se troublait profondément à la pensée de perdre la faveur du roi et tous les fruits que son ambition en retirait. Un de ses conseillers intimes, le cardinal de Lavaletle, lui vint heureusement en aide dans cette occasion.
Le roi, en quittant le Luxembourg, était allé à son chàleau de Versailles ; un homme de cour bien avisé conseillait à Marie de 3Iédicis de Ty suivre et de mellre la dernière main à son ouvrage. Trop sûre de son triomphe, elle négligea cet avis. Riche- Ueu plus habile écouta Lavalette qui lui rappelait le vieux proverbe français : «< Qui quitte la partie la perd, » et le pressait de tenter sa dernière chance de salut. Il courut à Versailles, et parvint, à l'aide d'un de ses affidés , à être reçu du roi en audience particulière dans son cabinet. Ce qui fut dit dans cet entretien , on l'ignore; mais, au moment où le garde des sceaux de iMarillac arrivait pour prendre possession de sa dignité de premier ministre , Louis XIII recevant dans sa chambre les adieux de Richelieu, lui dit devant tout le monde : qu'il lui ordonnait au contraire de demeurer et de continuer h le bien servir dans l'exercice de son emploi, ajou-
GO VI K \)K lUCliKI.lKl.
lanl: " (ju il Ironvorail l)ion le nioyoïi (rapnisor sa iiu'iT, ri i\c la fairo consentir à ce (jn'il raisail, on iManI iranpivsd'ollc les personnes qui Ini donnaient (le pernieionx conseils. » Le garde des sceanx de Marillac fnl innnédiatemenl arrôlé.
La nouvelle de ce l)rns(]ne retour de fortune tomba comme un coup de foudre au milieu de la nouvelle cour qui s'était formée autour de Marie de Médicis. Kn im clin d'œil le Luxembourg fut désert cl la malheureuse reine resta à la discrétion d'un ennemi im[)lacable et qu'elle avait fait un instant lrcnd>ler. (li.'jour a conservé dans l'histoire le nom (le Journée des Dupes fil noveml)re 1630).
Le maréchal de Maiillac avait reçu de la reine m^re un courrier qui Ini apportait, avec la nouvelle de la disgrâce de Kiehclieu , le brevet de commandant en chef de l'armée. Tout joyeux il avait envoyé prier h diner ce jour-lfi ses collèffues, les maréchaux (le l^'iforce cl de Schomberg. Ils se rendirent aupri's (le lui , mais ce lut |)our lui exhiber un oidrc reçu à l'inslanl même, ordre signé du roi , afin de TniTiMer cl le retenir prisonnier.
VIE DE KICHELIEI. 61
Procès el supplice du maréchal de Marillac.
râclielieii ne pardonna pas à ceux qui avaient mis sa fortune politique enpéril.llsevengeaclesunspar Texil, des autres par la prison; il voulut la mort du maréchal de Marillac , et trouva des juges pour la prononcer. It fallait un prétexte au procès criminel, une ombre de fondement à l'accusation. On les trouva dans quelques profits illicites faits autrefois par lui ou par les gens de sa maison dans la construction de la citadelle de Verdun. Aussi, cet homme de guerre, au milieu des lenteurs de ce procès, qui dura près de deux ans, disait-il : « C'est une chose bien étrange qu'on me poursuive comme on fait. Il n'est question dans mon procès que de foin et de paille, de bois, de pierre et de chaux; il n'y a pas de quoi fouetter un laquais. » Les commissaires choisis par Richelieu n'en jugèrent pas ainsi; ce vieux général, couvert de blessures et qui comptait quarante années de services, fut condamné à mort pour concussions , et eut la tête tranchée en place de Grève; son frère mourut de douleur dans sa prison (I632J.
S'il est une chose qui devra peser toujours sur la mémoire de Richelieu, c'est l'audacieux mépris qu'il (it des formes de la justice, cette unique sauve-
Cî mi: DK RICHKLIFA'.
gartio (lu fail)UM|iie le fort poiirsiiil. Il oiilcvaitsans scrupule les accusés à leurs juges naturels , et les li\rail ^ une commission insliluée en vue du procès, «•l f(»mposéc le plus souxcnl dhommes d'une complaisance ser\ile. Dans le procès du duc de Marillac, il alla plus l<ùn «'ii((»rc. l iic première commission, malgré les promesses el les menaces, avait, par un arrêt préparatoire, admis l'accusé à se justilier. Uidielieu lit casser Tarrèl; il doima au malheureux iluc d autres juires, choisis cette lois parmi ses plus miels l'unemis. Knlin il poussa le dédain pour la jusiirr rtu point de Iranslormer sa propre maison de Kui'l en |)rison, d'y transférer le niaréchal et d'y fain' instniirr \p procès de sa victime sous ses yeux.
U»sparl«'mrnts, criui de Paris surtout, cpii avaient au nond)re de leur.s devoirs de laire respecter les lois cl les garanties judiciaires, essayèrent en vain, MMiH le niiaistère du terrihlc cardinal, de prolester conlre ces pnM-édures exorhilantes (]Mi erde\aient Iw arnisés U Irurs juges naluicls, et les livraieiH, par nnr odieuse dérision, a des proscripteurs asvnil»l(*H vu Irihunal. Le mi, inspiré par son miniMre, acriiriltil avec colère ces actes de courageuse indépi-ndnncr ; notamment h la suite de la journée i\r% I)nf»e«, \r parlenntit «le Paris ayant reliisé d'enrf;:i«»lrrriin<' dériaralion ro\ale qui, sans IVunie de prcK.** trailail cil coupahles de lèse-majesté plu-
sieurs ducs et pairs du p;n*li de Monsieur, toute la cojnpagnie fut mandée au Louvre et reçue avec dureté; l'arrêt fut lacéré en présence des magistrats; et le garde des sceaux leur signifia « qu'ils étaient faits pour rendre justice aux particuliers, et non pour se mêler des affaires d'Étal. »
Exil de Marie de Médicis.
Gaston n'avait pas tardé à prendre l'alarme, et s'était réfugié de nouveau dans le duché de Lorraine. Marie de Médicis exaspérée refusait de se retirer à Moulins, sorte d'exil qu'on lui destinait. Elle ne voulait pas quitter le château de Compiègnc, où elle s'était réfugiée , et avait déclaré qu'elle n'irait point à Moulms, à moins qu'on ne l'y trainàt par les cheveux. >■ Elle vit ses amis, ses créatures , son médecin même jetés à la Bastille. Elle-même se crut bientôt prisonnière dans l'asile qu'elle avait choisi; elle en sortit pour se mettre sous la protection du gouverneur de la Capclle, avec qui elle avait des intelligences; mais Richelieu, au courant de cette intrigue, l'avait déjouée. Les portes de la Capclle lui furent fermées, et cette malheureuse reine, maudissant son fils et le terrible cardinal qui l'eml)ortait sur elle, quitta la France, ({u'ellc ne devait
et Ml. 1)K lUCHFXIKl'.
plus revoir (19 juillet 1G31). Elle se réfui'ia d'abord en Belgique .
R«'voIle pl mort du maréchal de Montmorency.
La lerrcur clail ^^rande parmi loulc la noblesse do France, mais la liaine aussi; bien des cœuis l>n'|jaienl du désir dabalfre enfin ce ministre, qui faisait si bon marciié du sang des genlilsbonnnes. Le plus illustre des Liénéraux de ce temps, le duc de Montmorency, marécbal de France et gouverneur du Languedoc, sollicité secrètement par Gaston de se placer à la tôte des mécontents, et de nicllre lin par les armes à la tyrannie du cardinal, accepta ce rôle dangereux. Il rassembla à grandpcinc une petite armée; les secours promis [)ar lï'lranger lui manqiièreid. (iaston, (jiii traversa le ro\aunie pour le venir joindre, n'excita en sa (atcur aucune sympathie, et n'amena au maréchal qu'une poignée d'honnnes. Celui-ci néanmoins, dominé par le point d'honneur, ne crut pouvoii' ni
'' '■'■ !•'» conspiration, ni refuser le cond)al que
^ ro\ale lui olhit auprès de Castelnaudaiy ;
Uiai- plus bra>e qu habile dans cette; journée, il lut Uillu; cl, cou\ert i\r blessures, il tomba aux mains du cardinal.
Caslun \aincu s humilia et ne pensa (pi'à oblciiir
sa grâce. Il s'engagea, assure-t-on, par une des clauses du traité qui lui accordait amnistie, à aiiner tous les tninistres du roi, et particulièrement le cardinal de Richelieu. Peu rassuré cependant sur les dispositions amicales de Richelieu à son égard, il s'empressa de se mettre hors de sa portée, et sortit ^ de nouveau du royaume pour aller à Bruxelles partager l'exil de la reine mère.
Quant au malheureux duc de Montmorency, Richelieu le réservait pour un terrible exemple. Son procès s'instruisit devant le parlement de Toulouse, où le roi et le cardinal s'étaient transportés à cet effet. La condamnation était inévitable ; le parlement prononça un arrêt de mort contre le maréchal.
Les sollicitations les plus pressantes, et partant (les plus hauts personnages, furent en vain mises en œuvre auprès du roi; soutenu par le génie inflexible de Richelieu, il ne céda point. Le peuple do Toulouse, entraîné par un mouvement de compassion, s'était rassemblé sous les fenêtres du palais, criant tout d'une voix : « Grâce! grâce! » Ce bruit frappa les oreilles du roi ; il en demanda la cause : « Sire, lui dit le maréchal de Chàtillon, si Votre Majesté veut mettre la tête à la fenêtre, elle aura compassion de ce pauvre peuple qui implore sa clémence en faveur du duc de Montmorency. — Si je suivais les inclinations du peuple, répondit-il froidement, je n'agirais pas en roi. » Le maréchal porta
G6 MK l>r. HICIIKLIKI'.
sa ttMc sur riTlialaml (30 oclolnv 1032). On rapporlc lie lui, à ses dorniors njoineuls, un Irait qui con- Irasle sinjrulièrenu'iil avec l'esprit de celte (^po(iuc, v\ dans lequel il laul xûr sans doute l'eflort de riiénûsnie cluélien. Avant d'aller à la mort, le maréchal de Moidniorencyléj^ua au cardinal de Richelieu un célèbre tableau (pi'il i)ossédait.
XXVUI.
GOnic pu)ili(|ue de Uicliclicu.
Mais il est lemps de reposer nos yeux de tant de snii^lnnles exécutions, cl de suivre Uichelieu sur un Ihéàlre où son génie se montre plus dégagé de passions lu'rsonnelles, et Ncuié plus dignement à la (grandeur de son pays.
Dans la première période de son ministère, Uichelieu, comprenant cond)ien la France, déchirée par li*î» ^'uerres de; religion et alTaiblie par les inces- KinlcH révoll( s des grands seigneurs, était mal pré- |kirrf pour enlrer m hille ou\erle avec ses deuv rnloutablrs rivalts, IKspagntî et l'Autriche, sVlait bien gardé de provoipirr un conllil général, (pu niir.iil fait drscenilre à la lois dans la lice; ces deux poi^since» coalisées. Il s'allacha seulement à con- IrariiT |K'irlout Irur politique; à lesallaiblir l'une et I aulrc hciMuéincnl par des \oics indirectes, lanlôl
vit DE RICHELIEU. 67
en fournissant appui et secours à leurs ennemis, tantôt en amoindrissant leurs alliés. Ce fut ainsi qu'il soutint contre la maison d'Espagne les Provinces-Unies (la HoUamie), qu'elle voulait faire rentrer sous sa domination, et qui, à leur tour, menaçaient de lui enlever les provinces belges. Ce fut la même politique qu'il suivit en Italie, en prenant, comme nous l'avons vu, fait et cause pour le duc de Mantoue contre l'Espagne , et en écrasant le duc de Savoie, allié de cette puissance, et qui tenait dans ses forteresses des Alpes les clefs de l'Italie.
L'Allemagne surtout fut le théâtre où se déploya le génie politique de Richelieu. Dans cette vaste contrée, divisée à peu près également entre les deux religions catholique et protestante, la maison d'Autriche, à la tèlc du parti catholique et maîtresse de l'empire, menaçait sérieusement la liberté politique et religieuse d'une foule de petits princes qui avaient embrassé la religion réformée. De toutes parts on courut aux armes, et on vit alors, au centre de l'Europe , éclater une guerre terrible , la guerre de Trente ans.
Au milieu des péripéties de cette guerre , Richelieu arrivant au suprême pouvoir, songea à faire tourner les divisions de l'Allemagne au profit de la France; c'était une vieille ennemie qui, se déchirant elle-même, permettait à ses voisins de grandir et de se fortilier. Richelieu mit en œuvre toutes les
as mi; m: uiciikliel'.
ressources d'une diplonialie active cl habile pour aliiiu'nlor el ranimer sans cesse la guerre, inégale traboni, (|ue les princes protestants soutenaient contre renipereur. Partout on retrouve sa main; partout il répand les encouragements , les promesses; il donne peu d'argent, mais à propos. 11 relève, par ses négociations, par le nom de la France sans cesse mis en avant, le moral des princes fatigués de la lutte. Quand ils sont près de succomber BOUS les coups de tleux grande ca[)itaines, de Tilly cl Walienï-tcin, qui conunandenl les armées impériales, c'est encore Uicliclicu qui appelle à la tète de la ligue protestante le roi de Suède, Gustave- Adolplie, le plus grand homme de guerre de celte époque. Gustave ébranle par ses victoires le trône de l'empereur Ferdinand 11, et lombc sur le champ de bataille de Lutzen, au milieu de son triomphe. Mais ce maître dans lart de vaincre a formé des élève» dignes de lui; lUchelieu sait les gagner et les faire scnir d'instrument à ses desseins (1G34). i 0|M'ndant les forces de la France s'accroissent t rb.Kpie jour, l'iichelieua rétabli la discipline dans 1 armée, la régularité dans radministialion, runité danft le pou\oir; il voit au dehors ses alliances avec la Hollande, a>ec la Suède, avec les jjrinces ])rotestiids d .MIemagne 8oli<lement cimentées; il juge que le moment e»l venu [)our la France d'entrer cllc-iij(inic en lice et de Irapiicr les grands coups
(1635). La fortune déjoue d'abord ses plans et trahit la valeur de nos soldats. Nos frontières sont envahies ; les impériaux pénètrent en France par la Bourgogne, les Espagnols, maîtres des Pays-Bas, par la Picardie. A Paris, l'alarme est vive ; Richelieu ne se déconcerte pas. Bernard de Saxe-Weimar qu'il soudoie gagne pour lui des batailles en Allemagne ; et tandis que l'Espagnol prend Corbie auprès d'Amiens, et se voit à trente-cinq lieues de la capitale de la France, Richelieu lui jette sur les bras une révolte sérieuse en Catalogne, et en Portugal une révolution qui arrache à l'Espagne tout un royaume et y fonde une dynastie nouvelle dont Jean de Bragance est le chef (1638). Partout les Français reprennent le dessus; ils se battent glorieusement en Flandre, en Lorraine, sur le Rhin, aux Pyrénées ; l'empire est humilié, la branche espagnole déchue pour ne plus se relever à son antique grandeur ; et quand viendront plus tard les glorieux traités de Westphalie et des Pyrénées, dont le génie de Richelieu aura préparé les résultats , la France pourra dire avec raison qu'elle doit à ce grand homme trois provinces , l'Alsace , l'Artois et le Roussillon, et cette prépondérance de la politique et des armes que, pendant tout le xvn^ siècle, elle fera sentir à l'Europe.
En armant les protestants de Hollande et d'Allemagne contre des souverains catholiques, mais en-
70 VIK DK RICHKLIKU.
nomis iK» la Franco, Kicholicu ne faisait que suivre la polilicjue lic François 1'^ et colle de Henri IV; loulofois on ne nianqna pas de jeter les hauts cris contre ce prince de l'K^dise catholique qui donnait des secours à des héréti(iues. L'and)assadeur d'Espa;;ne s'emporta jus(iu'à lui dire, assure-t-on : « Comme autour d'une guerre déteslahle, vous laisserez le souvenir d'un cardinal d'enfer. — Je suis pnMre, lui répondit Uicholieu, cardinal, et hon catholique, ne en France, royaume qui ne produit jKis de mécréants ; mais je suis aussi ministre du souverain i\o cet Etat, et connue toi je ne dois ni ne puis me proposer d'aulie but (jue sa grandeur, et non celle du roi d'Espaiine dont on connaît les vues pour la domination universelle. >»
Administration Intérieure.
Porli^ |>ar s*» nature aux grandes combinaisons de la |K)lilifpie jihitnt (pi'aiix détails des affaires, Uirhclieu, d'ailleurs, ne hit pas maître assez paisihle du fHiuvoir pour c^tre on mesure d'acconq)lir de profondes réformes dans l'administration intéiioure du payn. On lui dr»it néamnoins en ce genre d'utiles ainélioralions dans toutes les hranches priîici pales des «rniccî* puldics : il créa, au lieu de nia-istt als,
élus par des corporations privilégiés, ou propriétaires de leurs offices, des intendants qui ne relevaient que de l'autorité ministérielle, et qui imprimèrent à radministration une action plus énergique et plus prompte. Quant aux finances, toujours aux prises avec les difficultés les plus graves, il fut souvent réduit à de fâcheuses extrémités, comme d'imaginer de nouveaux impôts, de créer des offices de judicature en vue seulement du produit que la vente de ces offices devait rapporter; mais on lui doit d'avoir ramené autant que l'esprit de ce temps le permettait, l'égalité en matière d'impôt, en forçant le clergé lui-même, exempt des taxes ordinaires, à payer, par des subventions, dites volontaires, sa part des sacrifices que la guerre imposait au pays. Il ne voulut entendre à cet égard à aucune doléance, et répondit avec autant de bon sens que de fermeté : « Qu'il fallait bien que le clergé contribuât à payer les armées du roi, lesquelles avaient arrêté partout l'ennemi qui, s'il avait pénétré dans le royaume, aurait ruiné les églises et les ecclésiastiques. »
Richelieu, quand il prit le pouvoir, n'avait pas trouvé en France un seul vaisseau de guerre. Il donna des soins incessants à la création d'une marine militaire, et la France lui dut on quelques ai^ nées une flotte imposante qui battit plusieurs fois les Espagnols dans la Méditerranée et disputa l'Océan aux escadres anglaises. Il fit, en outre, beau-
coup «lo rè^IoiiKMits utiles pour la marine, institua dos m)Ies de pil()t;ip:e, d'artillerie de marine, et pul>lia un rode maritime rom[)let.
11 n'aimadpas seulement les réalités du pouvoir; il en aimait aussi les signes extérieurs et la pompe. Tandis (jue Louis XIII se taisait servir avec une exressi>c simplieité, le cardinal ministre s'entourait d un ;:rand faslc ; il précédait dans les cérémonies p»d»li(|ucs même les princes du sanp:. Après la conspiration du comte de Clialais, nous l'avons vu se faire tlonner une com[)agnie des gardes. Après les inlri;;ues de cour (pii se dénouèrent par la mort du maréchal de Marillac et la fuite de la reine mère, il lit érij^er sa terre de Richelieu en duchépairie, et prit le litre étrange et sans précédents de cardinal-duc. 11 ohlinl le gouvernement de Ih'etapne, et rut en outre à lui bon nombre de citadelles ri de villes fortiliées, ce que l'on appelait alors des pinces lie sûreté.
lx)ui.s Mil cl son ministre.
Jamais WMiverain plus que Louis XÎIl ne subordonna la politifpu» de son règne aux vues de son initnHtre. On sr ferait eependanl une bien fausse uU'v de ce prince, hI on se le représentait commi; un rui indolent, incapable de volonté et abandoimant
sans lutte et sans regrets à son conseiller les rênes du gouvernement. Louis ne manquait pas d'une certaine énergie. Il aimait la guerre; dans son expédition contre la ligue protestante, et dans ses campagnes en Savoie, il avait montré de l'habileté militaire et une bravoure brillante qui rappelait le grand Henri. Son caractère, loin d'être facile, était morose, défiant, et très-jaloux de ne paraître déléguer à personne l'autorité royale. Il n'aimait pas d'ailleurs Richelieu, et cette absence de sympathie, dans les dernières années de sa vie, devint presque de l'aversion. Mais d'un autre côté, nne certaine droiture de sens lui faisait apprécier son insuffisance pour les grandes affaires, dont l'éloignait encore plus sa santé inégale et mauvaise. Il était frappé du génie ferme, vaste, fécond en expédients et en ressources du grand homme d'État que la Providence lui avait donné pour ministre. Le cardinal , d'ailleurs , se gardait bien de lui montrer les affaires sous un jour facile ; on l'accusait même d'en multiplier le nombre et les complications de manière à ne pas cesser un seul jour de paraître nécessaire à l'esprit timoré d'un souverain qui toujours se défiait de lui-même. Enfin il y avait alors à l'intérieur tant de résistances à briser ; à l'extérieur, des intérêts si gravement engagés dans la lutte avec de formidables puissances, que ce n'était pas trop pour maîtriser les événements de la main vigoureuse et
Î4 Mi: DK UICHKLIEU.
do l'Ame intloxibN^de Uiclielieu. L'exercice du pouvoir élail pour lui semé d'ennuis et de déboires qui lui venaient de l'humeur >ariablc el soupçonneuse de Louis; mais enfin il le forçait à sul)ir sa supériorité et à lui abandonner les destinées du royaume; son but était atteint.
Discrédit des deux reines.
La reine mère était dans l'exil, errant de Bruxelles à Londres, de l'Angleterre aux bords du lUiin, partout malheureuse el délaissée. Ses biens, et jusqu'à son douaire, avaient été confiscjués; elle manquait (piehjuefois même du nécessaire. En vain érri\ait-elle au roi .son (ils: « Je ne veux point vous attribuer la sidsie de mon bien et l'inventaire qui en a été fait, comme si j'étais morte. 11 n'est |)as croyable que vous (Miez les alimeidsà celle (jui vous a donné la vie. ■ Ses plaintes souvent réitérées n'arri\aienl pas jusrpi'au cœur de son fils; son exil uc iU'\:t\\ finir qu'avec sa vie ;etcelte veuve de Henri IV, celle mère de roi, ujouriit (pielque tenqjs avant le rardinal, à Colo-ne, dans im état d'abandon et de iniftèrc ù ex( iler la eoirq)assion de tous.
Anncd'Aulrieho qui, dans l'éclat de sa jeunesse cl de M iM'aiilé, n'avait pu (d)lenir ni empire sur
l'esprit du roi, ni crédit à la cour, n'avait pas été plus heureuse dans les intrigues auxquelles elle s'était associée pour ruiner la puissance du cardinal. Vaincue dans cette lutte et délaissée, elle vivait tristement dans la compagnie de quelques femmes avec lesquelles elle se vengeait de son redoutable ennemi par des moqueries et des sarcasmes. Lui, de son côté, la surveillait et ne l'épargnait pas. Anne d'Autriche n'avait pas cessé d'entretenir un commerce de lettres avec son amie, la duchesse de Chevreuse, qui, obligée de fuir hors de France, cabalait à l'étranger. La politique n'était pas étrangère à celte correspondance. La reine, dans sa haine contre le cardinal, alla jusqu'à nouer elle-même des relations avec les cours rivales de la France, pour entraver les plans de la politique du ministre. Des dépêches interceptées livrèrent h Richelieu le secret de ces intrigues. L'appartement de la reine au couvent du Val de Grâce, où elle se retirait volontiers, fut fouillé; ses papiers furent saisis; elle sul)it un interrogatoire devant le chancelier Séguier; on la menaça de répudiation , et elle fut obligée de recourir à l'entremise du cardinal pour obtenir du roi qu'il l'embrassât, en signe de pardon; il fallut, en outre, qu'elle promît de ne retourner jamais à de pareilles fautes, et qu'elle consentît que le roi fût désormais averti par ses femmes de toutes les lettres qu'elle écrirait (août 1637).
76 ME DE RICnELIEU.
Apns vingt-iloux ans do mariage, Anne d'Au- U'ichc devint mère ; elle mit au monde un fds qui fui depuis Louis \IV (5 septembre 1638). Ce fut une grande joie en France, et la mère de cet héritier du trône si longtemps désiré, espéra que cet heureux événement, en éveillant de nouvelles affections chez le roi, lui donnerait à elle-même plus d'empire sur son esprit. 11 n'en lui rien. Louis XIII, circonvenu par le cardinal, s'était hiibilué à ne voir dans la reine qu'une princesse du sang espagnol , tout entière par ses synq)athies et par ses vœux avec les ennemis de son royaume. Obsédé d'ailleurs à son égard de soupçons plus injurieux encore , il ne cessa de la traiter avec une extrême froideur ; rien n'était plus triste (jue l'existence de celte painrc rrinc. Klle était de la [>art du premier ministre en bulle à des |)crsécutions mesquines, qui portaient juscpic sur b" choix de ses serviteurs et de ses feninics de chand)re.
Mariage de Gaston cassi'* par la volonlé de Hicliolicu.
S'il humiliait h ce poiid la reine, Uic'herKMi n'avail aucune raisjui pour ménager Gaston, le frère du rui, fauteur élernel de complots contre l'Klal et rontrc m personne. L'échafaiid du brave duc de
Vie de RICHELIEU. n
Montmorency était à peine refroidi, que Gaston renouait de nouvelles trames ; tous ses projets avortèrent ; mais plusieurs gentilshommes payèrent encore de leur tête le malheur d'avoir reçu ses confidences. Le commandeur de Jars , impliqué dans cette affaire, n'eut sa grâce que sur l'échafaud. Gaston était alors à l'étranger ; Richelieu le poursuivit dans la personne de tous ceux qui paraissaient entrer dans ses intérêts. Il avait épousé secrètement, et sans la volonté du roi, la sœur du duc de Lorraine. Ce mariage blessait les anciens principes de la monarchie. On punit le duc de Lorraine en envoyant contre lui une armée qui s'empara de Nancy , sa capitale. Quant au mariage, en vain les théologiens et la cour de Rome le regardaientils comme régulier et indissoluble, il fut solennellement cassé par un édit du conseil que Richelieu se chargea de faire enregistrer au parlement de Paris, et sanctionner par l'assemblée générale du clergé de France (1635).
Favoris et confesseurs du roi.
Le cardinal concédait à l'humeur triste et ennuyée du roi des confidents ou favoris qui cherchaient à le distraire, et avec qui il épanchait ses sccrels chagrins. Mais sitôt qu'ils cessaient de marcher selon
78 VIK DK KICHKLIEL'.
les \iu^> (lu minishv, ils tonibaionl bicnlôl en tlisgnke. C'est ainsi i\uc le duc de Saint-Simon qui avait possédé à un liaul degré la eonlianee de Louis Mil, et celui-lii uièine qui avait sauvé l\iclielicu, t\ la fameuse journée des Dupes, en l'inlroduisiiul à Versailles dans le cabinet du roi, l'ut, au gré du cardiual, éloigné de la cour et relégué dans lu citadelle de lUayes.
Le roi s'altaclia alors à une des fdies d'honneur de la reine, M"' de La Fa\ elle. La beauté et l'esprit de celle |>erson ne capliN aient le roi au i)lus haut point, et ccl attachement dun prince dévot et peu voluptueux 8Ccnnlinua,mémeaprès{pieM"'=deLaFayetteeùtété chercher dans le couvent de la Visitation un abri conlre les dangers de sa position à la cour. Kichelieu en conçut d'autant plus d'iwnbrage qu'il supposait avec raison cpie M"' de La Fayette servait les intérêts d'Anne d'Autriche, cl lias aillait de concert avec elle d ménager le rappel de Marie de Médicis; il pi it alors le parti d'écrire au roi p(jur lui manifester son vif désir de déposer le fardeau des allaires, et d'aller chercher dans la retraite le repos et la simté. biuis XIII, alarmé, le pressa de garder le pouvoir, el pour mi«ii\ l'y décider, rompit ses relations avec Il fniunc qu'il aimait (I(>:i7.
I ♦ - confesseurs des rois ont souvent joui d'une Kr.indc influence sur les souverains dont ils diri- K«-aicnl la coiiMjience. Louis Xlll subit aussi cet
ascendant. Le père Caussin, jésuite, qui de\int son confesseur, jouit d'abord à la cour d'un assez grand crédit. Bientôt les deux reines, qui l'avaient attiré dans leur parj^ , se servirent de lui pour miner la faveur du cardinal de Richelieu, et notannnent pour éveiller les scrupules du roi à l'égard des subsides que le cardinal-ministre donnait aiL\ protestants de Hollande et d'Allemagne. Le père Caussin ne fut pas étranger non plus au plan habile qui devait faire servir l'amour du roi pour M"*^ de Lafayctte à obtenir le rappel de l'exil de Marie de Médicis, et à la rétablir dans son crédit. Kicholieu ne tarda pas à saisir les fds de celle inirigue, c\ le père Caussin, disgracié, recul l'ordre de partir sur-le-champ pour la Basse-Bretagne, où il demeura confiné. On donna pour confesseur au roi le père Sirmond, vieillard de (luatre-vingl-huit ans, étranger aux intrigues de cour, et tout absorbé dans des recherches scienlificpics.
Révolte du comte de Soissons. — Sa victoire et sa mort.
Mais si le cardinal était infatigable pour rompre les trames ourdies contre l'État ou contre luimême, ses ennemis ne l'étaient pas moins pour se jet(T sans cesse dans Ic^s hasards de nouvelles
mi ML l)L IIICIILLILL.
onlivprisos. Depuis plusieurs années le duc de Bouillon donnai! asile «lans sa prineipaulé de Sedan à plusieurs seigneurs ennemis du cardinal, et qui avaient été l'oreés, poiu" se soustraire à ses rigueurs, dr «luiller la coiu*. A leur tèle élait un prince du san;,^, le conile de Soissons, liomnic lier, éner^n(|ue, constauuueul préoccupé de saisir l'oecision de renverser, même par les armes, l'honnne d'Ktal «pii le tenait dans l'abaissement et dans l'exil, il se senlail appiné d'ailleurs par les sympalliics «l'ime lirande |)arlie de la noblesse, qui ne pardonnail pa^ au lerrible cardinal lant de coups qui raNaieiil mulilée; enfin les inlrigucs de l'étranger le poussaieid à une résolution liardic, cl lui faisaient espérer les forces néccssaiies |Kiui «Il assurei" le succès. Kiclielieu avait l'util ouvert sur les conciliabules qui se tenaient à Sedan. Au mois (Ir juin IG-ll, il (il sij^nifier au duc de Bouillon (pi'd lui donnai pas plus longtemps riiospilalilé au comUî de Soissons. Le refus élait facile à pivxoir, v[ une jK'lile armée, sous les ordres tUi marécbal de Cliàlillon, se trouva prèle A niarclii r vers la fronlièrr pour observiîr et iulinndrr Sedan.
Celli! initialivi; du ( aidinal nul lin aux iiidécihions du coiiite et des autres seigneurs qui |)ailageaieiil sa fortune. In jeune abbé, célèbre depuis *ou.H le nom de eardinul de Udz, el qui semblail
VIE DE lUCHELlEL'. 81
s'essayer à ee rôle d'agilalcur qui a rciiii)ii luiile sa Aie, vint trouver secrètement les princes à Sedan , et en repartit cliargé de préparer dans Paris même un mouvement qui éclaterait an premier bruit d'un succès remporté par les armes des conjurés. L'empire et la conr d'Espagne s'engagèrent à fonrnir de l'argent et des troupes. De tous côtés les princes appelèrent à eux les exilés et les aventuriers disposés à se ranger sous leur bannière. Quand ils eurent ainsi composé une petite armée d'environ douze mille lionnnes, ils ouvrirent les liosldilés par un mauilestc où le caidinal-ininislre et la direction qu'il imprimait à la politique de Louis %111 étaient attaqués a\ec la dernière violence.
Le roi et son ministre donnèrent une sérieuse attention à cette prise d'armes, et le maréchal de Chàtillon eut ordre de tenir ferme jusqu'à ce que ï.ouis XllI en personne lût arrivé avec des renforts qu'on dirigeait en toute hâte vers la Champagne; mais le maréchal, ayant appris le passage de la Meuse par les coalisés, crut l'occasion favorable pour leur livrer bataille, et il les joignit dans une plaine, près du bois de la Marfée. Les forces étaient à peu près égales des deux côtés ; l'action fut d'abord vivement engagée par les troupes royales; mais à l'une des ailes la cavalerie fit mal son devoir. Il y avait dans ses rangs beaucoup de
ni Vit Dt: lUCMELIEl
noblf.s 4111 M'ciL'Unii'iil laisairiil dos mi'ii\ pom- le succès lies rebelles; ils simlinrenl à peine le elioc de rennemi, el se rejelèreiit on désorilre sur linfanlorie. Celle-ci , ébranlée par ce mouvenient el 8C sonlant privée d'appui, làeba pied à son tour. Ce fut bienlùt une déroule générale, dans laquelle le maréchal de Cbàlillou lui-même se trouva on- Irainé. La \icloirc des coalisés fut complèlc, et rarniée ro>ale, battue el dispersée , laissa entre Icui's mains un grand nond)re de prisonniers.
KjinuNanlés de ce désastre, le roi et le cardinal Iromblaieid de \oii" Paris se soulever, et prenaienl les plus grandes précaulions pour couvrir la Cliampa;.nie , lorsqiriuie iioiiNellc iualleudue leur montra le diiuger bien moindre ([u'ils ne l'a\ aient redouté. Le eliel' de l'enlreprise, le seul des coalisés (jui lut Nraimcnt à craindre, le coude de Soissons , a>ait péri dans sa ^ietoire. Celle morl, ignorée tlabord des deux îuinées, el qui est restée coii\rrle i\ \i\\ cerlain mystère, ne lut mnuur (pie lorsipie ajirès l'adiou on iclcNa le» corps de ceux qui élaienl lombes sur le eliamp lie balaillc. Parmi ces cadavres on reconnul celui du r<»mle, frap|>é en plein Iront d'une balle (|iu lui a\ait brise la tète. Avec lui tondrait loule la force de la coalition. Klh; ne lut pas ionglenq>s à M» diliwiudre; le i\uc de r.ouilhMi cuira eu pourparhTîi nwr le u'(»u\eru. incnl IVaurais pour Liire
séparément sa paix aux meilleures conditions ; l'étranger rappela ses troupes ; et les conjurés les plus compromis s'en allèrent en Artois guerroyer avec l'armée espagnole contre les troupes royales août 1641 ).
Faveur de Cinq-Mars. — Sa conspiration.
Dans ce même temps, Richelieu, que rien ne rassurait contre la crainte de se voir supplanté dans la confiance du roi, avait pris omhrage de l'affection très-vive de Louis XIII pour M"'" d'Hautefort, une des dames d'atour d'Anne d'Autriche ; afin de l'en détacher, il entraîna le roi dans un voyage sur les frontières, et mit le temps à profit pour placer auprès de lui et pousser assez avant dans la faveur royale une de ses créatures, le fils du marquis d'Effiat, Cinq-Mars, jeune homme de dix-neuf ans, qu'il avait distingué pour son extérieur agréahle , son humeur enjouée et un grand charme de conversation et de manières. Ce jeune courtisan, guidé par les conseils de Richeheu, s'insinua si hien dans l'affection du roi, que celui-ci, de retour de son voyage, non-seulement ne renoua point avec M'"' d'Hautefort, mais même la hannit de la cour et de Paris. L'alliance entre le favori et le ministre parut quelque temps sincère. Cin(i-Mars secondail les vues du
81 MK l)i: UICIIKLIFJ.
(•.irdiiial «Ml inspirant de plus en pins à Lonis \III »lt' rrloiu:n<Mnonl ponr la reine; il avait soin, selon s<\s instrnelions, de Ini rapporter eliaqne jour ce qne le roi avait pu dire <le lui dans ses boutades de mauvaise humeur (jni n'étaient (pie trop fréquentes; de son coté Richelieu s'entremit plusieurs fois pour faire cesser des l)rouilleries survenues entre le roi et son favori ; Louis XIII s'irritait surtout des mauvaises mœurs de Cinq-Mars et de ses amours avec une célèbre courtisane, Marion de Lorme. Cependant son altachcfuent pouree jeune liommc était si vif, qu'il lui pardonnait même d'étranges inconvenances; il ne pouvait se passer de sa conversation, raccal)Iait de SCS lil)éraiités, et ne l'appelait plus que cher ami. Cinq-Mars, d'un caractère vain et léger, ne fut p.is loriïlemps sans croire sa faveur assez affermie pour n'être plus obligé de ménap^er le cardinal. Les ennemis de celui-ci ne manrpièrent pas de l'entourer, de l'ai^Tir contre son protecteur, de flatter ses rôves d'andiition , et de lui persuader qu'après avoir conquis la faveur, il pouvait atteindic à la piiisHance. Le roi l'avait élevé à la dignité de grand ^iiycr de France; il mt la prétention d'avoir accès nu cons<«il des ministres; il as()ira à la (pialité de iliic cl pair, liichclieu, olïusqué d'une ;nid)ili(»n si pni jusliliér, montra clairement au favori, pai- ses iK'iniIcs cl par ses actes, (pi'il élail décidé à lui bar- HT b» clu'iniii. hès ce ukmik'uI, il veut entre eux
une haine irréconciliable; Cinq-Mars, avec Temportement irréfléchi de son natnrel, vint hienlol se livrer îi son terrible ennemi : il conspira.
On assure que ce qui enhardit le plus ce favori à se mettre à la tête d'un complot contre Richelieu, ce fut l'humeur chagrine avec laquelle le roi, dont la santé était profondément altérée, semblait depuis quelque temps supporter le joug de son premier ministre. Dans des conversations intimes avec son confident, il se plaignait d'un ton plein d'aigreur de la hauteur et du faste du cardinal , à tel point que le jeune courtisan fut amené plus d'une fois à parler des moyens de l'en débarrasser. Le roi laissa tomber ces propos; mais Cinq-Mars, plein d'espoir d'être amnistié de ce côté, s'il venait à réussir, et excité par les ennemis du cardinal, se résolut enfin à avoir des conférences secrètes avec les chefs du parti qui ne cessait de comploter la perte de Richelieu.
11 vit le duc de Bouillon, avec qui la cour avait composé depuis la bataille de la Marfée et la mort du comte de Soissons, et qui, sous les apparences d'une réconcihation, nourrissait contre le cardinal une haine profonde. Ensemble ils n'eurent pas de peine h décider Gaston, duc d'Orléans, à se joindrez eux pour se venger enlin de son ennemi, jusque-l?i toujours victorieux. Le plan de la conspiration fut dressé. La mort de Hichelieu en était le but princi-
«fi vu: l)K UiCIIELIKl'.
pal; lin IraiU^ sccrci fut iiogocié avec l'Espa£>no au nom (lu duc d'Orléans. Celte puissance s'engaj^eait à fournir aux conjurés une année et des subsides. Vn conseiller d'Klal, de Thon, (ils de rilluslrc magistral et historien de ce nom, eiil le malheur d'apprendre, par une indiscrétion, l'existence du traité et la cons|)iration. On assure qu'ami de plusieurs des conjurés, et particulièrement de Cinq-Mars, il ne leur épargna pas les observations sur la voie pleine de périls où ils s'engageaient; mais il était au nombre des ennemis les plus ardents du cardinal, et il laissa trop voir (pie c'était moins le but du complot (pie rincertilude de la réussite qui causait son déplaisir.
Voyage de Narhonnc. — Dtîclln de la faveur de Hicholieii
CeiM-ndaid i;i< lieiicu soup(:onnait, à de certains jndires, (pi'iin complot s'ourdissait ccmtre lui; mais il n en pouvait saisir h.'s lils, et ne savait le moment où il élail menacé de le voir (Tlaler. Il ^Inil inquiet cl dans des dispositions d'esprit d'autant plus lrisl(îs, (jnil r\:\\\ NJsiljle pour tous (pie L'i ronlianrc d l'amitié du roi s(; reliraient de lui. LouiH XIII parlait alors poiii- .Narboniic, d où il ronipUiil dirn:(;r r('\p(''(litiori ((.iilre 1(î hoiissilloii, *iir la fronliérc d'Kspapm-. Le cardinal, malgré le
délabrement de sa santé, ne voulut pas le quitter dans de pareilles conjonctures.
'^ Il résolut, dit l'abbé Siri, de ne point perdre de vue ce monarque pendant tout le voyage, et de loger toujours avec lui dans les mêmes lieux où il s'arrêterait le long de la route, quoiqu'il pût en être incommodé , et que ce fût contre sa coutume ordinaire et l'usage qu'il avait pratiqué jusque-là; il se fit même un plan de le voir régulièrement deux fois par jour, le soir et le matin , afin d'être à portée de détruire les mauvaises impressions qu'on pouvait lui donner à tous moments de sa conduite, et les cabales qui se faisaient contre sa personne....
« Tombé grièvement malade à Narbonne, le cardinal n'avait pu suivre le roi, qui était allé mettre le siège devant Perpignan. Outre l'affliction du corps que sa maladie lui causait, son àme s'abandonnait encore à de tristes réflexions qui le plongeaient dans un noir chagrin; il craignait que le jeune Cinq-Mars ne se prévalût de son absence pour achever de le ruiner entièrement dans l'esprit de Sa Majesté; c'est pourquoi il faisait tout son possible pour engager ce monarque à revenir à Narbonne, lui mandant tous les jours qu'il avait des afl'aires très-importantes au bien de son royaume à lui communiquer.... Mais ce prince, (|ui ne pouvait plus souffrir la vue de son premier
8X VIK l)i: lUCIII'LIKU.
minisliv, cl (jui voiilail, lui scmiI oI sans son assislance, faire une ^ioiiciisc conqurU^ était drinoniv fîonnl à toutrs ses instances, el lémoiiinait nièiiin peu lie rnriosité de s'infoiiiier de l'état de sa santé; ee qni le mil <lans nne telle déliance et appréhension «pie, se eroyant al)andoinié de son son\erain el livré à la merci do ses ennemis, il prit le parli de s*éioip:ncr d'un lien où il était en\ii'onné de périls de Ions côtés. »
xxxvn.
Oécouvcrto do la ronspiralinn.
Iliclielien, réfn^né h Tarascon, sons prétexte d'user d«'s ean\ nnnérales (pii sont dans le voisinage, y alten<lail dans un moine al)atlemenl l'issnc des intri^nies et des complots dont il était l'objel. Mais alors la >itnalion de celni (pii a>ait juré sa p<!rle n'était jkis pins brillante (pie la sienne. Cinci-Mars, éldimi de sa lortnne, emporté par ses jKissions, semhiail a\<.ir pris à lâche lUi ainlrarier tontes les inclinations du loi, de ne «îgôneren rien pour lui plaire, el de s'éloi'jner d'aiilanl plus rpie le mi lémoi^rn..,ii pi,,s de (|,'.si,. de l'awiir auprès de loi. I ne c(indnit(> aussi extra- I ^ '. iiile ne larda pas à porter ses Irnits; le roi se idroidil \isihlemeiit pour (:iiir|-Mars; il l-idiiicl-
tait plus rarement auprès de sa personne, et le favori comprit enfin, mais trop tard, que son crédit à la cour ne tenait plus qu'à un fil. Les courtisans le voyaient bien; et c'était vainement que Cinq-Mars, pour faire croire au maintien de sa faveur, avait recours à de petites ruses. On raconte qu'il lui arrivait souvent alors de se cacher dans quelque réduit, pendant deux ou trois heures, après que le roi était couché, pour laisser supposer ensuite qu'il sortait d'auprès de ce prince, et qu'il avait passé tout ce temps-là au chevet de son lit, comme cela lui arrivait dans les commencements. La marche de la conspiration n'était pas plus heureusement dirigée. Les lenteurs calculées du duc d'Orléans , qui tremblait de s'attaquer encore une fois au terrible cardinal, et divers autres conlre-temps, joints aux indiscrétions de Cinq-Mars, meltaient à chaque instant les conjurés en péril d'être découverts avant l'exéculion de leur dessein. Enfin dans les rangs même de l'armée Richelieu avait des amis nombreux et dévoués; on les appelait les cardinalistes. Les partisans de Cinq-Mars, et tous les ennemis du premier ministre, prenaient le nom de royalistes. Louis s'adressant un jour à un capitaine de ses gardes: «Je sais, lui dit-il, que mon armée est partagée en deux (actions, les royalistes et les cardinahsles , pour qui tenez-vous!' — Pour h^s
nn vu: in: luciiiaiEl'.
i;n'ilm.ili>U's, siiv, rrpondit firromoiil roflicicr, car 1»' parli du canlinal csl le vôlro. » Le roi no rolo\a pas (vllo réponse liardie. ('elui (pii la faisait s'appelait Fabert; issu d'une famiUe l)ourgcoise do Metz, il fui le preinitM* soldai français qui, sans Miv noble, p;ir\iiil à la diiiuilé de maréchal ^]o France.
Les choses en élaienl là, lorsqu'un jour Richelien reçut à Tarascou nu paquet cacheté, d'une orifiine inconiuic 1! l'ouvrit, et y trouva la copie du traite passé avec rEsj)afinc au nom du duc d'Orléans, traité (pii lui Ii\iail tout le secret de la conspiration. Le cardinal lut rayonnant de joie, car il avait en main de quoi perdre ses ennemis et ressaisir tout son crédit auprès du roi. A l'inslant même, il envoya un de ses affidés à Louis Xltl, |MJur lui mettre sous les yeux la preuve des complots ri drs trahisons dont il était eidouré (1()-12).
Otle découvert»' j«'la le |»lus <;raud tiouhle dans l'i^spril fin V'}\. Kcicmi par un reste» d'affection, il héritait à livrer son la>ori à la vengeance de \\\- «lirlicu ri an\ sévérités de la justice; pour lever %cs srnipulrs, ou eut i ce <»mis ,ui |>ère Sirmoud, mm confesseur. Celui-ci n'eu! p.is de peine à lui démrintrer l'énormité tic cr complot qui s'appuyail iiir l'élran'^'cr, et la nécessité' de punir les cou|)ahlnt; il donna enfin loidic d'.n rèler Cimi-M.n-s, qui, ne |»ou\ant sortir de Naihonne , se tin! d'.i-
bord caché chez un marchand de celle \ille, doiil la remine hii avait accordé refuge; mais le mari inlimidé le livra aux gardes qui le cherchaient. De Thou fut également arrêté à Narbonne, et le duc de Bouillon à Tarmée d'Italie qu'il commandait. Gaston se tenait alors loin de la cour, en Auvergne; on le mit tout d'abord dans l'impossibilité de fuir. Dès qu'il connut l'arrestation de Cinq-Mars, il s'empressa de jeter au feu l'original du traité avec l'Espagne ; puis il dépécha vers le cardinal un de ses aftidés chargé de présenter en son nom les plus humbles excuses et les plus indignes supplications. Richelieu répondit d'un ton frt)id et sévèi(* à cet envoyé : « Que le duc d'Orléans avait mérité la mort; que, si par grâce extrême on lui laissait la vie, c'était à condition qu'il fournît au roi les moyens de connaître et d'atteindre ses complices, et qu'il livrât le traité avec l'Espagne. » Ce malheureux prince ne recula devant rien; il se fit le dénonciateur de ses amis; et i)oiir procurer contre eux des preuves, à défaut de l'original du traité qu'il avait bridé, il en livra une copie restée entre ses mains.
Dans ces jours de crise , Louis sentait le besoin de s'appuyer de nouveau sur Richelieu. Tout malade (pi'il était lui-même, il se ht porter à Tarascon chez le cardinal. On vit alors un étrange spectacle; un lil lui dressé pour le roi à côlé de
9i vu: i»i: iuciielieu.
itIui de >in\ ininisiri'; cl ces diiix lioimiics, doiil la \io élail \)ir[c à s'élciiidiv, s'cnlrclciiaiciil du sorl qu'ils rcserNaicnl à leurs cnuemis vaincus et pris<inniors. Louis était plciu d'cflusion pour le cardinal et send)lail lui deiuandei' pardon d'avoir un instant méconnu sa lidélité et ses services. Riclu'Iieu se inonirail «iénéreux envers son souverain, implacable envers les malheurenx compromis dans la conjuration. Après cette entrevue, le i»»i prit con^é de liichclieu et re^aj2;na tristement Paris; le cardinal parlil pour L\on, remontant le lUiniK et Ir.iiuaid derrière lui lui de ses captifs, <le ilidu, dau> un l)aleau attaché au sien (17 août 1G4-2,.
xxxvur.
l*rofi*s pi supplice (le Cinq-Mars et de de Thou.
Cnu|-Mair>et dcTIiou lurent traduits devant une conunissiiin composée de ma^istnds et déconseiller» d'Klat. Au nombre «le ces derniers fif^urail un p T'^ofuia^ic sinistre, Laubardemont , dont \c. nom duneiu'é infâme .-^ert encore aujourd'hui à caracleriscT la ser\ilité cruelle (pii picnd le masipu; de la jii.Hlin-. Dans l'inslrui lion de son procès, CiiKj-Mars a\ail laisi><'' entendre (pic le roi coiniaissait et ne •li'ivnonail |».is ses projets contre le cardinal, à l'é-
poque de la conjuration. Le faible Louis XIU descendit jusqu'à se justifier devant son ombrageux ministre, et à cliarger lui-même son ancien favori. 11 écrivit au cbancelier Séguier, président de la commission, une lettre où il reconnut que Cinq- Mars lui avait proposé de se défaire du cardinal ; mais il aflirmait en même temps qu'il avait repousse avec borreur « cette mauvaise pensée, quoi qu'en pût dire ce grand imposteur et calomniateur Cinq* Mars. >'
L'accusation d'avoir traité avec les ennemis de rÉlal était parfailemeid juslifiée vis-à-vis descbcfs du complot. DeTbou, quoiqu'il y eut peut-être pénétré plus avant que son devoir ne le permettait, ne pouvait être judiciairement convaincu de complicité ; et le cbancelier Séguier, qui espérait le sauver, insistait sur ce point. Mais Laubardcmont rapporta une ancienne ordonnance de Louis XI, ignorée de tous, qui assimUait les non-révélateurs aux auteurs du crime qu'ils n'avaient pas dénoncé. En même temps , par une manœuvre indigne, il dit à l'oreille de Cinq-Mars que de Thou axait tout confessé; celui-ci dès lors ne cacba plus rien des circonstances les plus compromettantes pour son ami. Tous deux furent condamnés à mort, et conduits au supplice le jour même de leur condamnation. Ils montrèrent à leurs derniers monu'ids un calme et une résignation reli-
04 Mi: i»i: ini:HKLiKi .
pieuse qui arlicvèrnil (rixcilcM |>ror<ni(l('incnl on leur faveur la coni|)assion du peuple. Tous deux eurent la tète Iranchée à JAon, sur la place des Terreaux (12 seplendire 104*2 . On raconte que Louis Mil, instruit du jour et du moment de l'exéculion, se promeuanl à Saint-Ciermain, tira froidement sa montie, et re«;ardanl l'heure, dit à ceux «pii l'entouraient : « Cher ami doit faire à préseul une laide ^^imacc. »
Ilcioiii- iri(inii)li.»l (lo lîirliolion.
lîirhriiru (|uitl;i Lnoii après (pie Cin<|-iMars el de Ihnu furent rté exécutés. Il s'achemina \ers Paris, lantùl sur un hah an (pii descendait la Loire, lanlôl porté p;u* ses gardes dans nue jnaj^nilicpie litière où se linuN.iicid, onire son lit, tles sié*5a's IMiur deux personnes (jni racconqui^naient dans sa roule. Ixs porteurs ne marchaient (jne la léte dér4Mi\erte ; sa Jilièn; était si Naste et si hanle qu'on aJMll.iil devant elle des pans de nnn ailles, les porles des villes el des édifices s'étani Irouvées ln»p étroites pour lui domier passa;;»' ; il arriva aiiihi à Paris le 17 oelohre, an milieu d<î la foule éloniiéc el h-rriliée en présence d'un pareil Iriompliati'ur.
VIE DE RICHELIEU. 9r>
Plusieurs des eomplices de Cinq-Mars étaient parvenus à sortir de France , ou s'y tenaient cachés. Le duc de Bouillon dut la vie à Richelieu, qui avait moins de goût à faire tomber sa tête qu'à devenir maitre de la forte ville de Sedan , que le duc possédait. Il lui fit comprendre, dans sa prison , à quelle condition il pouvait se sauver de réchafaud ; et, moyennant la cession de cette place au roi, le duc o])tint sa grâce entière. Quant au duc d'Orléans , il avait , comme nous l'avons vu , acheté la clémence de Richelieu en lui livrant ses amis. Il en fut quitte pour être condamné à vivre quelque temps éloigné de la cour. Après la mort de Louis XIII , Fontrailles, gentilhonnne compromis dans la conspiration de Cinq-Mars, celui-là même qui avait négocié, au nom du duc d'Orléans, le traité avec TEspagne, et qui n'avait échappé à la mort qu'en fuyant en Angleterre, tira venueance de cette manière de l'ésfoïsme du prince : un jour qu'il assistait auprès du duc d'Orléans à un spectacle public, une planche de l'amphithéâtre s'étant rompue sous lui, le prince lui tendit la main pour l'aider à se retirer du trou où il était tombé : «« Je suis bien obligé à Votre Altesse, lui dit Fontrailles en le saluant profondément; je puis me vanter d'être le premier de ses serviteurs qu'elle ait tiré de l'échafaud. »
Vers ce même temps, les armes du roi élaient
vitiorieiisi's dans \v Roussilloii ; mais un grave éclun; essuyé sur la Ironlicri' de Picardie, à Uonnecouil, jela pour (jnehiue lenii)s en France une alarme exagérée. L'opinion élail si l)ien élabiie que le ealcid dominant du premier minisire était de se rendre nécessaire à toul^prix, qu'on prétendit qu'il avait donné l'ordre au marquis de Guiche, une «le ses créatures, de se faire battre par les Espagnols dans cette rencontre , afin que le roi , alarmé des profilés de rennemi au nord de la France, senlil \iNenient le besoin de toute l'babilelé de son ministre pour écarter ce danger.
\a* cardinal rentra à Paris plus puissant, plus rciloulé (pie jamais, e( au lond dévoré de soucis. Il trouva tons les cœurs épou\antés des scènes san- ^:lanles (pii Ncnaient de se passer à Lyon. Pour faire di>ersi()n à ces lu;,qd)res inq)ressions, il eul ridée de faire représenter, sur le IbéAlre qu'il avait lui-même fait bàlir dans son palais, une ceiiitMJie nouvelle en nnisirpie et à macbines (ce que nous up|M'lons aujourd'bui opéra) montée par ses soins. \jc public admis à celte représentation eut lair de se récréer beaucoup, et combla le cardinal de louanges. Pour lui, on remanjua (ju'il était ab- MiflM* dans d(; sombres pensées dont rien ne pouvait le dinlraire. Le souvenir de Cin(|-Mars l'obsédait ; il vo>ail Louis Mil (;ncore entomé des amis ei (les créatures du trrand écuyer, qui était surtout
aimé (le la maison militaire tlu roi. Cinq-Mars pouvait y trouver des vengeurs. Richelieu craignait , s'il allait rejoindre la cour à Saint -Germain, quelque attentat sur sa personne : il craignait plus encore , s'il restait loin du roi , que la haine de ses ennemis ne parvint à ruiner son crédit et son autorité. Ses exigences comme ses soupçons devenaient extrêmes : tantôt il pressait le roi, sous prétexte d'avoir à lui communiquer des choses de haute importance, de lui accorder une entrevue particulière, en lieu sûr, à Saint-Maur ou au bois de Boulogne ; tantôt il mettait pour condition de la visite qu'il ferait lui-même à son souverain , que ses gardes l'accompagnassent avec leurs armes jusque dans l'antichambre royale, et qu'ils fussent en même nombre que ceux du roi. Enfin il alla jusqu'à exiger de Louis qu'il renvoyât d'auprès de sa personne ses officiers les plus dévoués et qu'il aimait le plus, et cela, en raison de l'attachement qu'ils avaient eu autrefois pour le grand écuyer. Sur ce dernier point, il lui fallut revenir plusieurs fois h la charge, et pour l'emporter il fit mine, prenant prétexte du triste état de sa santé, de vouloir absolument passer dans le repos le peu de temps qui lui restait à vivre; et il cessa, en effet, un moment de s'occuper d'jiffaires et de donner audience aux ambassadeurs et autres envoyés des puissances étrangères. Louis \lll avait
•)8 MK l>i: lUCIlKLIKi:.
reçu ^V■,{hov^\ ;i\(C cnliMc raiul;ici(Misc proposilion ilii canlinal, cl diassr <lc sa pirsoncc rallidr (jiie son ininislre avail cliar^v de la lui i)Oi'lcr. Mais li la lin, la crainlo d'clro accaMé sous le poids des afl'aires, quand il serait pri\é de riionimc qui les menait depuis si lonulenips, prévalut sur loute autre considération, i>l Louis Xlll, le eœur ulcéré contre le ministre cpii riiumiliait ti ce point, ren- \oya l)on nombre de ses ofliciers et serviteurs, en les comManl toutefois des marcpies de son estime r\ de ses n'iirels ,V décend)re 1G42).
Derniers momcnls de Richelieu.
Ce fui 11 dernière \ictoir(^ d(; Richelieu, et il n'en jouit pas. Sa sauté, minée par les travaux, par les soucis du pouvoir, et en deriiier lieu par | le chai^rindeneplus rmeoidrer chez le roi qu'une secrète a\crsion, finit par succomber. •< Son étal était si pitoyable, dit nu aut(!ur coidenqmrain, j| qu'il faisait |)ilié à tous cen\ qui h; voyaient, même juscpi'à ses firofires ennemis. •• Des abcès qu'il a\ail au bras s'élaid feiiués, le mal s(; [)()rta sur la poitrine; rt bientôt \r biuit de sa (in prochaine W! répandit. Le i(»i \iiil lui lendrcî visite; et fHsayade lui donner quilqnis e(msolatious. «Sire,
lui dit le cauliiial, voici le dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté , j'ai la consolation de laisser son royaume plus puissant qu'il n'a jamais été, et vos ennemis abattus. Le conseil de Votre Majesté est composé de personnes capables de la bien servir ; elle fera sagement de les conserver auprès d'elle. » Il recommanda ensuite au roi ses neveux et les autres membres de sa famille.
Sentant ses forces défaillir de plus en plus, Richelieu demanda à ses médecins de s'expliquer, et de lui dire combien de temps il pouvait vivre encore. Ceux-ci, s'efforçant de lui déguiser jusqu'au bout la vérité, lui répondirent «» Que Dieu, qui le voyait si nécessaire au bien de la France, ferait quelque coup de sa main pour le lui conserver. » Richelieu, qui à ce moment suprême ne voulait plus être flatté , secoua la tète , et faisant signe à celui des médecins en qui il avait le plus de confiance : « Parlez-moi, lui dit-il, à cœur ouvert, non en médecin, mais en ami. — Monseigneur, dans vingt-quatre lieures , vous serez mort ou guéri. — C'est parler, cela, dit Richelieu ; je vous entends. » Et il se recueillit pour mourir.
Quels qu'eussent été pendant sa vie ses passions et ses écarts, Richelieu, prince de l'Église, voulut mourir en clu'étien et donner cet exemple au monde. Comme son confesseur lui demandait s'il
'^'BI.IOTHECA )
100 mi: I)i: iuciikliki'.
It.iKloiiiiiiil a >('> riiiii'inis : " .le n'en ai jamais eu daiilrcs, iv|)()iulil-il , (Jik' vciw de IKlal. •> Lorsi|iron lui apporta le viatique et (pi'il vil riiostic runsarive s'approclici- (le sou tit, il dit tout haut ri's paiolcs : « \ oilà imm ju^o, cpii doit l)ientùl pnMionet'iuiou aiivl. Jolo supplie de me condamner si, pendant mou ministi^re, j'ai eu d'autre o])jel «pie le hien de l'Klat, le service de mon souverain, la j;loire de DicMi et les avantages de la relii^ion. »
Ceux qui assistaient à celle scène solennelle conlemplaieid avec elTroi ce lerriblc cardinal prèl à aller rendre eomple à Dieu. En enlcndant ces dernières paroles, ré\è(pie de Lisicux ne put s'ern- ÏM\lier tie dire tout has : u Voilà une assurance (pii m'épouvante. »
1^ prèlre (pii l'assistait à son lil de moil songeait à lui épar^^nei- certaines l'ormalilés (pii ac- C(Miipa;;nent le dernier sacremenl , disant qu'une pcrs4)nne de sou rau*: n'était pas lenne de les ol)scrver. Le cardinal \(niliil être traité connue le plu.s lunnlile niourani, et se soumit à loiM.
• \a^ 3 décembre, après midi, le loi \iul mhv le cardinal une «lernière lois. L(;s médecins, n'espéranl plus rien, a\aienl abandonné le malade à des rmpiriqiiev qui lui procurèrent im peu d(; soulaj^cnienl ; mais ha faiblesse* croissait : <lans la matinée du 4, wnlanl les approebes de la moil, il (il relirrr Ml llicTC, la dueliessr d'Ai-iiillou, ■ la perscume
VIE DE RICHELIEU. dOl
« qu'il avait le plus aimée, » selon ses propres paroles : ce fut le seul moment, non pas de faiblesse, mais d'attendrissement qu'il eut ; son inébranlable fermeté ne s'était pas démentie pendant ses longues souffrances. Toute l'assistance, ministres, généraux, parents et domestiques, fondaient en larmes; car cet liomme terrible était, de l'aveu des contemporains qui lui sont le moins favorables, « le meilleur maître, parent et ami qui ait « jamais été. » Vers midi, il poussa un profond soupir, puis un plus faible, puis son corps s'affaissa et demeura immobile ; sa grande âme était partie ! ( 4 décembre 1642. )
« Il avait vécu cinquante-sept ans et trois mois.
« Dieu sait le secret de la confiance avec laquelle cet homme, qui avait été si peu miséricordieux, attendait la miséricorde du souverain juge. Les mystères des jugements divins sont insondables; mais les hommes ont absous, autant qu'il leur appartient, le ministre des rigueurs salutaires, l'héroïque laboureur dont la faux a si bien nettoyé notre sol et creusé si profondément les sillons où devait germer une société nouvelle. C'est en vain (ju'aux époques de désordre et d'abaissement national l'esprit aristocratique et l'esprit anarchique, si souvent alliés on France , ont cherché à obscurcir la renounnéc du plus grand ?niiîistre qu'ait enfanté l'ancienne monarcliie. Tant 'qu'il \ aura
|(»i VIE DE lilCIIELIKL'.
mu' rraïui', k" MUiNciiii ik' Uiihclioii sera glorieux
cl S.H Tt^'. »»
Aux fniu'raillcs de ce iiiand homnio, \c jx-iiph; nlldiiiadcs toux i\c joie; la vouv, (inopiné lomps iiicvrlaiiic do saNoir si la poliliqiic du caidiual ne lui sm\iMail pas, dissimula ses iniprossious. NiMinnoiiis 1rs prisons d'Klal s'ouMUcnl. Louis XIII ivspira plus lil)rouuMit, se senlanl allép:é (run jou^^ bien lourd ; mais il retomba bitMiloI dans ses auxielés, cllrayc d'avoir à diriiivr sans le secours cJe ccll«' puissante main les atïaires de son royaume.
Vio privée do Riclielicu.
l'nnr arlie\er l'escpiisstî de celle firande liiiure lusloricpic, il nous reste à donner (piebpies détails niiv la personne de Uielielieii, et à i'assend)h*r plubiein> Irails empriudés siii tout a sa \\i priNce.
hiclieiieu , mal;:ré sa eomplexion iaihie , a\ail une (aille élé;;aiile et un extéiieni' imposiud. Sa (leniarclic clail nèn*, son «eil pjiiélranl, ses traits m';\l'I'ch cl lins tout à la lois, haiis l(>s relations prÏM'es il sa\ait èlrc , ipiand il le \oulait , simph; cl affable. Nous a\ons vu «pi'il était aimé »le tous
1 M. Hrnri Marliii. Iti%tnirc de l'ratue.
VJE DE fUCHELlEL'. 103
SCS servi leurs. Son inslriiclion élait vaste, sa conversation spirituelle et semée de vives saillies. Il avait toujours auprès de lui quelques familiers, gens d'esprit facétieux , avec lesquels il prenait grand plaisir à se délasser de ses travaux d'homme d'État; il s'amusait de leurs bons mots et se faisait conter par eux les intrigues et les histoires qui occupaient la cour et la >ille.
On ne lira pas sans intérêt les détails intimes qu'un biographe contemporain^ nous a laissés sur les habitudes de travail et de dévolion du célèbre cardinal :
« 11 se couchait ordinairement sur les onze heures, et ne dormait que trois ou qnatrc heures. Son premier sonmie passé, il se faisait apporter de la lumière et son portefeuille, pour écrire luimême , ou pour dicter h une personne qui couchait exprès en sa chambre, puis il se rendormait sur les six heures , et ne se levait ainsi qu'entre sept et huit.
«La première chose qu'il faisait, après a\oir prié Dieu, était de faire entrer ses secrétaires pour leur donner à transcrire les dépêches qu'il avait miimtées la nuit; et l'on a remarqué que quand c'était quelque dépêche considérable , ou quchpie autre pièce d'inq)ortance , il ne leur donnait que