‹ Le cardinal RichelieuChapitre 23 sur 41 · PARIS ^VT · texte numérisé non relu

PARIS ^VT

LIimAIRIE DE L. HACHETTE ET C'« t;,-^

R U R P I E K R E - S A R R A Z I N , ^ " Il V *» .' ' "

AYERTISSEBIENT.

Les Mémoires du duc de Saint-Simon peuvent se diviser en deux parties , dont la première embrasse toute la fin du règne de Louis XIV, et la seconde l'histoire de la régence. En changeant de matière, le duc de Saint-Simon ne reste pas absolument le même, et l'histoire de la régence, que nous publions ici par extraits, ne semble pas écrite sur le même plan que celle de Louis XIV. On y retrouve bien encore cette élévation de vues et de principes, et ces vivantes et énergiques peintures qui donnent à l'histoire le relief et les couleurs de la réalité ; mais sous Louis XIV, le duc n'était qu'un courtisan; sous le régent, il est ministre. Après avoir frondé pendant une partie de sa vie, il devient à son tour homme de gouvernement, et les discussions du conseil de régence prennent dans ses Mémoires la place des anecdotes de cour.

Le duc de Saint-Simon avait été toute sa vie Tami du duc d'Orléans, et se trouva naturellement porté aux atfaires avec lui ; il l'avait aimé et défendu dans un temps où cette fidélité ne pouvait passer que pour un acte de courage. Qui aurait pu penser, lorsque

M AVERTISSEMENT

Luuis XIV avait autour de lui un fils et trois petits-fils, que le gouvernement de l'État dût jamais appartenir au fils de son frère ? Jusqu'à la mort de ces princes, le duc d'Orléans n'était qu'un petit-fils de France, sans crédit, sans considération, sans emploi. Le roi, en lui assurant un rang distingué au-dessus des princes du sang, et en lui prodiguant les pensions et les apanages, s'était acquitté de ce qu'il croyait devoir à la mémoire de Monsieur. Il l'employa un instant en Italie, et ensuite en Espagne; mais quoique le duc d'Orléans eût montré dans ces deux occasions beaucoup de valeur et de capacité, tout le monde savait, h la cour, que ces courtes campagnes seraient les dernières, et que, malgré son mérite, ou peut-être h cause de son mérite, ce prince ne servirait plus; le roi d'Espagne le craignait, Mme des Ursins et par elle Mme de Mainlenon 1«* haïssaient; et Louis XIV, qui d'ailleurs, ne voyait que par les yeux de Mme de Maintcnon, ne pouvait être inditîérent aux chagrins domestiriues de Mme la duchesse d'Orléans, sa lille. Elevé dans le sein de la p(îtite cour de Monsieur, où il ne recevait que de mauvais exemples, et livré de bonne heure aux pernicieux enseignements de Dubois, le duc d'Orléans s'était abandonné avec une sorte d'emportement à l'impiété et li la débauche. Il vivait au milieu de liberlins et de filles perdues, (jui avaient promptement fait le vide autour de lui, et le laissaient exposé sans appuis à la malveillance du roi et k la haine de Mme de Mainlenon.

Dans cet étal oii il s'était réduit volontairement, il

AVERTISSEMENT. m

était une proie facile pour la calomnie. Les premiers bruits qui coururent sur son compte, furent relatifs au trône d'Espagne, où on l'accusa d'avoir voulu s'asseoir au détriment de Philippe V. Cet orage passé, vinrent les désastres de la famille royale, qui faillirent avoir pour lui les suites les plus funestes. Le fds unique de Louis XIV, qu'on appelait à la cour. Monseigneur, succomba le premier. L'année suivante, la duchesse de Bourgogne mourut empoisonnée ; le dauphin, son mari, ne lui survécut que quelques jours. L'aîné de leurs deux enfants, encore en bas-âge, fut emporté peu de temps après; enfin, le dernier des petits-fils du roi habiles à lui succéder, puisque le duc d'Anjou régnait en Espagne et avait renoncé à la couronne de France, le duc de Berry, gendre du duc d'Orléans, mourut par le poison, comme son père, son frère, sa bellè-sœur et son neveu ; et il n'y eut plus , entre le trône et le duc d'Orléans, qu'un enfant à la mamelle, dernier fils du duc de Bourgogne, et le même qui fut depuis le roi Louis XV.

Au miUeu de la consternation que répandirent partout ces coups redoublés qui frappaient la famille royale, et les bruits d'empoisonnement, qui ne se purent étouffer, on se demanda nécessairement à qui profitaient tant de crimes, et il était trop évident que c'était au duc d'Orléans et à lui seul. Le duc du Maine, fils naturel du roi, qui voyait les cieux ouverts s'il parvenait à perdre le duc d'Orléans, parce que, cet obstacle détruit, et à l'âge où il voyait les princes du sang, personne n'était en mesure de lui disputer l'autorité

IV AVERTISSEMENT

SOUS une minorité, ne négligea rien pour répandre ces horreurs. Le duc d'Orléans aimait la chimie, il avait chez lui un laboratoire; on savait que la première femme de son père, l'illustre et malheureuse Henriette d'Angleterre, était morte empoisonnée : ainsi tout se réunissait contre lui. Le roi lui-même se montra convaincu. Le peuple exhala son indignation par des huées, et il fut fortement question de commencer un procès criminel.

Dans cette circonstance critique, le duc de Saint- Simon, pleinement convaincu de l'innocence du prince, se conduisit avec une énergie qu'on peut à bon droit nommer vertueuse. Tandis que les seigneurs de la cour fuyaient le duc d'Orléans comme un pestiféré, et désertaient avec affectation les salons où il se montrait, Saint-Simon ne cessa pas de le voir chez lui, de l'aborder en public, de se montrer à ses côtés jusque sous les fenêtres du roi. C'est en vain que ses amis et ses parents l'avertirent du tort qu'il se faisait par cette conduite; il pensa qu'on a des amis pour les défendre contre l'injustice, et non pour les abandonner et les trahir; et le service qu'il rendit au prince fut d'autant plus grand que le duc de Saint-Simon, quoique jeune encore, était compté et considéré par les seigneurs les plus vertueux et les plus autorisés de la cour; qu'on le savait absolument incapable de ne pas rompre avec un homme qu'il aurait cru criminel, et que, loin de lui reprocher aucun désordre, on ne pouvait le taxer que d'une sévérité de conduite peut-être exagérée à son âge et dans sa condition.

AVERTISSEMENT

Le niariaj^'e de la duchesse de Berry avait eu lieu quelques années avant cette époque, et le duc d'Orléans fut encore redevable, en cette occasion, à l'amitié du duc de Saint-Simon. On peut dire que Saint-Simon fut la cheville ouvrière de cette affaire si principale; tout passa par ses mains, il diriji^ea tout, il prévit, il aplanit les difficult«'s; en un mot, ce fut lui qui ])rocura h Mlle d'Orléans l'honneur de devenir la bellesœur du roi d'Espagne et du futur roi de France. Il en fut mal récompensé, à son frré, par la charge de dame d'honneur de la nouvelle duchesse, qui fut imposée plutôt que donnée k Mme de Saint-Simon ; mais on comprend que cette place, acceptée h. regret, ne put qu'augmenter encore une liaison qui devenait chaque jour plus intime.

Enfin , le duc de Saint-Simon rendit au prince un de ces services que l'on ne reçoit pas de bonne grâce , mais qui souvent finissent par rendre un attachement indissoluble par tous les liens que peuvent former l'estime, le respect, la reconnaissance. Le duc «l'Orléans, quoique marié, vivait pul)liquementavec .Mlle deSéry, l»our laquelle il avait obtenu le titre de comtesse d'Argenlon , et la permission de se faire appeler madame, dette liaison, étalée avec scandale, était surtout insu|>portable h la duchesse d'Orléans par la iiauleur de .Mme d'.Vrgenton, (lui menait partout le prince en lais.se avec elle, et ne lui permettait pas de remplir les devoirs les plus indispensables d'honneur et de bienséance. Saint-Simon eut le courage de démontrer un dur d'Orlé-ans ([u'il rendait, par cette comlyite,

VI AVERTISSEMENT

tout rapprochement avec le roi impossible, et qu'il perdait sans ressource son avenir et celui de sa famille. Que de combats il fallut livrer k ce faible cœur ! Que de reproches il fallut essuyer! Enfin la rupture eut lieu, et Mme d'Orléans dut h Saint-Simon , et à sa courageuse amitié, sinon le bonheur domestique, du moins la paix et la dignité de son intérieur.

Le duc d'Orléans ne fut pas ingrat. Dès qu'il se vit à la tête des affaires, il mit Saint-Simon dans le conseil de régence, eut avec lui chaque jour un travail réglé, et ne manqua jamais de le consulter sur les aflaires importantes. L'influence de Saint-Simon diminua beaucoup à mesure que l'abbé Dubois s'empara de l'esprit de son maître; mais l'estime , la confiance , l'amitié durèrent jusqu'à la mort du duc d'Orléans, sans jamais se démentir. Il faut admirer que ce favori, ou plutôt que cet ami du régent , ne lui ait jamais rien demandé pour lui-mrme, si ce n'est l'ambassade d'Espagne, h laquelle il avait d'ailleurs tous les droits. Il n'avait qu'à demander pour obtenir; la place de gouverneur du roi, celle de capitaine des gardes, celle même de garde des sceaux, lui furent offertes : pendant le beau temps du système de Law, le régent le supplia de se laisser enrichir, mais Saint-Simon voulut avoir les mains nettes et se conserver, en honnéle homme, le droit de dire toujours ]iaut(;ment son avis. A la mort du régunt, il sortit définitivement des affaires, aussi pauvre qu'il y était entré, mais avec une réputation intacte. Il n'emporta pas même dans la retraite le cordon bleu, qui ne lui fut donné

AVERTISSEMENT. \ii

que quelques années après ; et le cardinal Dubois, qu'il avait connu si petit compagnon, ne rougit pas de lui redemander son brevet des grandes entrées.

Il faut pourtant reconnaître que si dans tout le cours de la régence , il ne se passa rien dans le monde politique dont le duc de Saint-Simonne fût informé de première main, il demeura complètement étranger aux détails scandaleux de la vie du régent. Il ne les connut que comme tout le monde , et il en gémit plus que tout le monde, comme ami , comme honnête homme et comme citoyen. On a vu que, dès sa plus petite jeunesse , le duc d'Orléans avait une conduite déréglée , et que déjà, sous le feu roi, ses amours avaient fait scandale. Obligé depuis la régence , par les plus impérieux devoirs , à donner une partie de son temps aux affaires, il se réserva ses soirées et ses nuits, mais d'une façon si expresse, qu'il disparaissait une fois l'heure venue , s'enfermait dans ses appartements particuliers avec une troupe de femmes perdues et de libertins, s'y barricadait; et il n'y avait affaire si pressante qui pût, dans ces moments-là, parvenir jusqu'à lui. Le matin, après une nuit passée dans l'orgie et dans l'ivresse, il avait la tête pesante , embarrassée, et comprenait à peine les affaires dont on lui rendait compte. C'était le grand moment de Dubois , qui profitait de cet hébétement pour lui arracher des signatures; et, sur la fin, ce fut pour se livrer pbis complètement à ces tristes plaisirs que le duc d'Orléans consentit à se dessaisir de l'autorité, et

Mil ANERTISSEMExNT.

h en revêtir Tliomme du monde le plus propre à en abuser et h la déconsidérer.

Saint-Simon , que l'amitié n'aveugle point , a dit du régent qu'il était né avec toutes les qualités d'un grand prince , mais que la faiblesse de son caractère et ses goûts rendaient ces qualités inutiles, et même les firent tourner à sa perte. Il parle peu des soupers, des orgies, des roués et des maîtresses, mais le peu qu'il en dit est une peinture h faire horreur; il ne songe à dissimuler ni sa douleur, ni son mépris : il aime le régent, mais il le connaît à fond, et il no lui épargne aucun de ses vices. Il n'est pas plus indulgent pour son amour des compromis et des mrzzo-tcrmine y pour sa fameuse maxime divide cl impcrn^ (jui a constamment fait tout le fond de sa politique; i»our ses ruses, ses défiances, ses tergiversations, pour l'ardeur téméraire qui le poussait à tenter inconsidérément des voies nouvelles, et pour l'inconstance d'esprit qui changeait sitôt ce beau zèle en indifférence et en tiédeur. Il lui reproche avec amertume une faiblesse sans exemj)le, dont ses ennemis j)rofitaient et le raillaient, et (jui tenait nioins à la bonté de son cœur qu'à une sorte de lâcheté morale. Il lui reproche Dubois, non comme une erreur, mais comme un vice et connne un crime, et on sent qu'il ne peut lui pardonner d'avoir prostitué à ce malheureux toutes les dignités de l'Église et de l'Ktal, cl d'avoir souff«'rt qup , pour assouvir son ambition , il fit litière de l'Iionnj-ur et des intérêts de la France.

Si quelque chose aveugle le duc de Saint-Simon , ce

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sont ses préjugés invétérés contre ce qu'il appelle le parti de la vieille cour et des bâtards. Certes nous ne prétendons pas justifier le rang de princes du sang et l'habilité à la couronne, conférés par Louis XIV à ses enfants naturels, ni le testament qui leur donnait, pendant la minorité, une autorité au moins égale à celle du régent, ni les rancunes de la vieille cour contrôle duc d'Orléans , ni l'orgueil et les tracasseries du parlement, ni les coupables menées du duc et de la duchesse du Maine. Mais un historien plus impartia. aurait tâché de se rendre compte des motifs qui avaient fait agir le feu roi, et ces motifs n'étaient pas sans gravité. Que le duc de Saint-Simon regarde comme d'atroces calomnies les accusations portées contre le duc d'Orléans à l'occasion de la mort du dauphin et de son fils , cela se comprend, et cela est juste; mais ne nous dit-il pas lui-même que la conviction du roi était toute contraire? Ce roi , ce père qui se voit contraint de laisser l'autorité de régent et la garde d'un roi en bas âge à un prince qui, selon lui, s'est déjà rapproché du trône par quatre assassinats, u'a-t-il pas mille fois raison de trembler et de prendre toutes ses précautions contre un dernier crime? Supposons même Louis XIV revenu, comme il y a toute apparence, de ses premiers soupçons, passe-t-on ainsi, sans preuves, d'une conviction absolue à une conviction également absolue dans le sens contraire? Et ne sufiit-il pas d'un soupçon pour que le testament soit justifié?

Mettons de côté ces assassinats, puisque aussi bien

\ AVERTISSEMENT

l'histoire absout pleinement et sans réserve le duc d'Orléans. Quel était-il néanmoins pour inspirer de la confiance à Louis XIV? Un débauché, un impie, dont la conduite faisait la honte de la famille royale, et dont l'esprit vil" et ])énétrant, mais sans suite et sans consistance, promettait un règne décousu, capricieux, sans grandes vues, sans persévérance, sans dignité. Voilh dans quelles mains Louis XIV mourant laissait son Ktat et son petit-fils; voilà du moins dans quelles mains il croyait les remettre. Il lui échappa de dire un jour : « mon neveu est un fanfaron de crimes. » Ce grand coup de pinceau montre qu'au fond le roi le connaissait bien. Ce mot, il est vrai, contient une absolution ; il absout le duc d'Orléans du crime, mais non du vice. Quel maître pour un peuple que ce fanfaron de crimes ! et quel exemple pour un jeune roi !

Louis XIV avait persécuté les jansénistes et révoqué l'édit de Nantes. Saint-Simon, en homme supérieur, blâme avec énergie cette fatale politi([ue : oui; mais c'était la politique de Louis XIV. Avoir révoqué l'édit de Nantes, et se voir pour successeur, sinon pour héritier, un incrédule, n'est-ce pas une triste pensée au moment de la mort? Tout ce qu'avait pensé le roi fpiand il écrivait son testament, tout ce ([ui l'avait effrayé, la vieille cour le pensait aussi, le parlement en tremblait. Saint-Simon a beau parler de cabale ; il y avait de la cabale, mais il y avait des in(piiéludes patriotiques. On fit bien de vouloir l'unité du pouvoir, et de détruire l'antagonisme établi par le testament;

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mais, dans la situation, de bons esprits et de bons citoyens purent hésiter : c'est ce que Saint-Simon ne veut pas comprendre.

Nous lui accorderons que le maréchal de Villeroy était fort au-dessous de la fortune que le feu roi lui avait faite, et que son opposition sourde au régent fut sans principes et sans dignité; mais le duc de Saint- Simon, qui ne sait jamais se mettre à la place d'autrui, ne voit pas ce qui diminue les torts du maréchal, ce qui donne peut-être à sa conduite, et à celle de toute la vieille cour, un côté respectable. Plus Villeroy devait aux bontés de Louis XIV, plus il était tenu de respecter sa mémoire. Placé par lui dans le conseil de régence, chargé de l'éducation de son petit-fils, après de telles marcjues de confiance, pouvait-il applaudira des actes qui allaient directement contre toutes les volontés du feu roi? Lorsque le duc d'Orléans « prenant, dit Saint-Simon, un ton de régent, »> fit déclarer par le conseil de régence que le duc du Maine serait réduit au rang de sa pairie, le maréchal de Villeroy dit qu'il opinait pour la déclaration, et ajouta seulement en gémissant : « Voilà tout l'ouvrage du feu roi détruit: M. du Maine est bien malheureux. «L'historien relève aigrement ces paroles, et en fait un grief contre le maréchal. On serait tenté de lui reprocher plutôt son vote, et de le féliciter d'avoir eu le courage de se plaindre. Ce que nous relevons là n'est qu'un détail; mais les Mémoires sont pleins de détails semblables, qui constituent de véritables injustices.

En voici un autre exemple • Ponlchar train, fils du

XII AVERTISSEMENT

rlianceliiT et père de Maurci)as , élait miiiislre de la marine sous Louis XIV. C'était un ministre médiocre, et un personnage rogue, bourru, hautain, dilTicileà vivre, peu aimé dans sa plus proche famille, et détesté dans ses bureaux. Saint-Simon a donc pleinement le droit de le maltraiter; mais il ne fallait pas en faire un monstre, un cyclope, un colosse d'ignorance et de folie. Le duc d'Orléans, qui ne croyait pas [Mouvoir faire moins pour un ministre du f(îu roi, l'avait admis dans la régence; mais sans lui donner voix délibérative. «« Il é*iait assis au bout de la table, dit Saint-Simon, essuyant avec une cynique impudence les injures qui tombaient à plomb sur cet ancien satrajte; et on ne les lui épargnait pas.... Il voulut réfjondre, mais le maréchal d'Estrées l'avertit aigrement qu'il n'avait pas la }>arolc.... Il enrageait, il rongeait Son frein. Il s'était donné, à faute d'autres, l'occupation de moucher les bougies du conseil.... » VA d'où vient cette grande colère contre Pontchartrain ï (l'est qu'il avait ( n'é- les compagnies de gardes- cotes , et que les compagnies de gardes-côtes étaient j)arfaiteluent odieuses iiM. le duc de Saint-Simon, gouverneur (le lilaytj. Si l'ontcharlrain n'avait fait (pie mal administrer la marine, il est ]>ermis de penser (jue Saint- Simon n'aurait pas trouvé le même plaisir h voir ce satrape et ce cyclope réduit h mouclier des bougies.

Le duc était à cet égard dans la vie, dans ses relations d'homrae du monde, loi rpi'on le trouve dans tes Mrmrnrrs^ et il s'en vantr- de irés-hfmne foi. Il

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s'était brouillé avec le duc de Noailles pour quelque noirceur: un autre se fût contenté de rompre avec lui; mais le duc de Saint-Simon voulait l'accabler, et n'en perdait pas une occasion. Noailles était président du conseil des finances, et comme tel, il entrait, pour rapporter, au conseil de régence, où son rang le plaçait immédiatement au-dessous de Saint-Simon. Celui-ci ne manquait pas alors de se tourner avec aifectation du coté du régent, comme pour s'éloigner de M. de Noailles. Si M. de Noailles faisait un rapport, Saint- Simon était tout oreilles, pour relever durement ce qui lui paraissait suspect. « Et les pièces, monsieur? disait-il ; on ne fait pas un rapport sans produire les pièces ? — Les voilà , disait le duc de Noailles en montrant son sac devant lui. — Je vois bien le sac, mais je demande les pièces mêmes du procès. » Et il les prenait, et il les suivait de l'œil pendant que M. de Noailles en faisait lecture, pour montrer qu'il craignait une prévarication, une infidélité. Il agissait de même quand l'arrêt était rendu; et suivait la plume de M. de Noailles, en homme qui le croit capable de falsifier un procès-verbal. « Il rougissait, il pâlissait, dit-il, ou bien il se mettait à balbutier, sans pouvoir retrouver ses idées. Il se leva un jour brusquement, et sortit du conseil, en disant qu'on n'y pouvait plus tenir. Il fut une autre fois enfermé plusieurs heures chez lui, k la suite d'une de ces fortes scènes, pleurant de rage, et disant que je lui rendais la vie insupportable. >^ Il faut conclure d'un tel récit, que le duc de Saint-Simon savait être un ennemi ; et que quand il

xiY WERTISSEMENT.

n'aime ])as celui dont il ])arle, il est bon do se défior de ses jujzements.

Il lait du dur du Maine un résumé de tous les vices, et l'un voit qu'il se tient à quatre pour ne pas lui imputer aussi tous les crimes. A propos de l'empoisonnement du dau^diin et de son fils, il accuse nettemont le duc du Maine d'en avoir donné le paquet au duc d'Orléans; et là-dessus, il entreprend de démontrer que la mort de tant de membres de la famille royale n'était pas profitable au duc d'Orléans, et l'était au plus haut point au duc du Maine. On croirait qu'il va conclure en l'accusant. Il ne le fait pas cependant; il dit, en un seul mot, et sans y revenir, qu'il n'y a aucune preuve contre lui. Sa probité qui, au fond, ne l'abandonne jamais, l'oblige à faire celte déclaration; mais il n'est i)ersonne qui, en lisant ce chapitre attentivement, ne voie clair au fond de l'âme de Saint-Simon, et ne se dise qu'il savait haïr.

Le premier président de Mesmes était aussi une do SCS bélcs. Il lui imputait surtout d'être l'ûme damnée du duc du Maine, vendu aux bâtards et infatué do la di^'nilé et d<* l'importance d(; la rube. Celte alliance avrT les bâtards, et cet amour de la robe, étai(Mit aux yeux de Saint-Simon deux tares presque éi^alement odieuse-i. Il avait mille griefs contre le ])arlemcnt : d'abord et avant tout, l'alfairc du boiiiH't; ensuite, la partialité des présidents pour les bâtards; et puis, le prétendu droit de remontrance. C'é'taient à charpie in.slanl don .sujets de jiointillrrie «;t dcî dispute. Comment les pairs devaient-ils entrer à la séance, et com-

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ment devaient -ils en sortir? Devaient-ils le salut aux présidents, lorsqu'un de ceux-ci arrivait après la séance commencée? Toutes ces questions l'agitaient, le tourmentaient parce que pour lui, il s'agissait toujours de savoir si le parlement était la cour des pairs, assistée de légistes, ou un tribunal de légistes, dont les pairs faisaient partie. C'était, en un mot, la lutte entre l'aristocratie expirante et le tiers état qui commençait à se sentir. Pendant toute cette régence, comme au reste pendant les deux régences précédentes, le parlement essaya de se donner un grand rôle, de s'ériger en défenseur du peuple, en tuteur du jeune roi. Le régent, de son côté, supporta malaisément ces prétentions, et se donna le plaisir d'emprisonner les conseillers, de les rebuter, de les exiler, et finalement de les transporter en masse à Pontoise. Il va sans dire que Saint-Simon est toujours du parti de la cour contre le parlement: mais il faut bien comprendre pourquoi. Ce n'est certes pas par amour du pouvoir absolu. Il est pour le moins aussi attaché que le parlement aux anciennes coutumes qui restreignent l'exercice de la toute-puissance royale. Seulement, le parlement réclame cette autorité modératrice pour la robe, c'est-à-dire pour le tiers état; et Saint-Simon la réclame pour la noblesse, c'est-à-dire à son point de vue, pour la pairie. Sa mauvaise humeur n'en est que plus forte contre le parlement, auquel il reproche, tout à la fois, l'importance qu'il se donne et celle qu'il fait perdre à la noblesse. Ces secrets sentiments lui inspirent une injustice

AVEUTISSEMENT.

qui va jusqu'à la dureté. Loin d«' recliercher les molifs peut-être honorables et plausibles h coup sûr de l'opposition du parlement , il atîecte de n'y voir que des intrigues de bas étage, une morgue de robin, l'ambition du mortier ou tout au moins celle du sac. Le parlement s'oppose-t-il à la création de la banque de Law, Sainl-SinK>n, qui au fond n'aime pas et n'approuve pas cette banque, conseille au régent de se débarrasser de ces factieux en les envoyant h Blois. Quand on les envoie h. Pontoise , il se plaint amèrement d'une punition si douce. Si le régent réduit les billets de la banque à la moitié de leur valeur, et que le parlement ait le courage de faire des remontrances, Saint- Simon, parfaitement d'accord sur le fond avec le parlement, ne tarit pas de railleries et d'invectives sur la députation et sa harangue. C'est lui qui invente de tenir le lit de justice aux Tuileries, pour mieux humilier et mater les magistrats. Ils y viennent à pied , avec leurs robes rouges, «« sans que la populace, pour qui cette procession était faite, daigne compatir aux douleurs de ces pères de la jiatrie. »» A ce même lit de justice, quand le premier jirésident prend la parole pour faire des représentations, ([u'un autre que Saint-Simon aurait trouvé courageuses : • Je vis, dit-il, tout ce grand banc s'ébranler pour se mettre k genoux, car ils ne peuvent ])arler au roi que dans celle altitude, qui rajjpelle leur bassesse originaire. Je les contemplais avec délices, humiliés à nos pieds. » Lne autre fois, le ])arlem('nt décrète de prise de corps un agent de police et le fait écrouer à la Con-

AVERTISSE3IENT. xvn

ciergerie; le régent envoie tout simplement un exempt de ses gardes avec une escouade pour mettre le prisonnier en liberté. Le parlement, comme de juste, fit des remontrances. Le régent répondit « qu'il consentait parfaitement qu'on fit le procès de Pomereu , et qu'on l'incarcérât.... si on pouvait. » Cette indigne comédie, qui dégradait à la fois la magistrature et le pouvoir, ne parait pas si coupable à Saint-Simon, parce qu'elle est un dégoût et une avanie pour le parlement.

Ces fautes, qu'on peut justement reprocher à l'homme, n'ôtent rien aux charmes de son récit; au contraire, il n'est jamais mieux inspiré que par la colère. En général, et même lorsqu'il ne s'agit pas d'un ennemi , il est enclin k la sévérité et h. la tristesse. Il avait ample matière sous le régent; et toutes les pages de son livre, où reviennent le duc du Maine, le premier président, le duc de Noailles , le cardinal Dubois, sont étincelantes de verve. Il faut l'entendre raconter les scènes de la rue Quincampoix , pendant la fièvre du Mississipi ; ou les comédies de Sceaux , lorsque Mme du Maine chantait des opéras sur son théâtre, et que son mari, qui enrageait, faisait les honneurs derrière la porte; ou ses algarades au duc de Noailles , en plein conseil de régence ; ou encore les orgies du Palais-Royal et du Luxembourg, la plus ([ue scandaleuse intrigue de la duchesse de Berry avec le chevalier de Riom ; les turpitudes, les colères, les trahisons de l'abbé Dubois et la honte dont il a abreuvé son maître, après avoir compromis l'État et profané toutes les dignités de l'Église. Toutes ces in-

xviii AVERTISSEMENT.

Iriguos rivak?s, les menées du duc du Maine , l'ambition du parlement, la faiblesse et l'inconsistance du régent, la scélératesse de Dubois, composent un sombre tableau , à peine égayé çk et là par quelques traits charmants qui échappent h Saint-Simon comme malgré lui, et parce qu'il ne i)eut pas faire que certaine.^ anecdotes d'une nature i)kis légère ne deviennent ravissantes sous sa plume.

lAii qui ne veut pas com])rendre les rancunes de la vieille cour, et qui fait un crime au parlement de ses prétentions, ;i Villeroy de ses regrets, au duc du Maine de ses espérances, lui-même, le duc do Saint- Simon, cette apparence d'homme important et de favori, h la fois aimé et négligé par le régent, il se sent blessé dans le fond de l'âme ; il voit son maître , son ami, ce prince si bien doué, si intelligent, si bienveillant, revenir par d'autres voies h toutes les fautes du gouvernement précédent. Placé entre les désastres du système de Law et les hontes du ministère de Dubois, blesstî j)ar les orgies des roués dans ce qu'il v a en lui de i)lus noble et de plus lier, comment ne deviendrait-il pas un juge sévère des hommes i'X des choses? Incapable de regretter le passé, n'osant pas prévoir l'avenir, et déplorant le présent, il n'('l;iit pas bien j»lacé pour faire de ses Mémoires un i»aii('gyrique.

Saint-Simon avait eu trois gri(.'fs rontre Louis \IV : les billards, les ministres et le P. Tellier; mais (jinlque préoccupé qu'il fût de ses trois griefs, il ne p<»iivait ni oublier l'inconiparabh,' é-clal des j)iemièi«'S

AVERTISSEMENT. xix

années du règne , ni méconnaître la grandeur d'àme avec laquelle le roi supporta , vers la fin, un malheur si nouveau et si complet. Il y avait surtout un poin qu'il était fait pour apprécier : la dignité, la majesté de la cour.

De cour, avec le régent, il n'y en eut point, il ne pouvait y en avoir. En aucun temps , la duchesse d'Orléans, nonchalante et superbe , n'avait su en former, ni surtout en retenir une : on la savait d'ailleurs délaissée ou tout au moins négligée par son mari, elle vivait donc au milieu de quelques favorites à Saint- Cloud, ou obscurément au Palais-Royal. Pour le duc d'Orléans, on connaît sa vie; il en faisait deux parts : la plus petite pour les affaires, la plus large pour les plaisirs , et pour des plaisirs qui ne se peuvent raconter. Le roi, par son âge, ne pouvait tenir de cour. Tout ce monde de Versailles, si brillant et si réglé sous Louis XIV, s'était donc dispersé; les charges avaient perdu leur prestige, la couronne sa majesté, et les grands seigneurs, habitués depuis un demisiècle à ne vivre que chez le roi et par lui, avaient été contraints de se créer un intérieur et de vivre, pour la première fois, en particuliers.

Au dehors , il n'y avait pas à se féliciter de la situation de la France. Plus de guerres, par conséquent plus d'éclatantes victoires suivies de désastres; mais une diplomatie sans habileté et sans fierté, dirigée par Dubois au gré de ses intérêts particuliers : un ministre de France vendu aux Anglais , recevant près d'un million c]ia((iio année des ennemis de son pays,

et envoyant ses affidcs faire antichambre chez le pape, pour lui conquérir, à force d'intrigues et de concessions ruineuses, un chapeau.

Pour tant de chagrins ({u'il fallait dévorer, était-on au moins affranchi de la domination des bâtards, de la toute-puissance des ministres et de la persécution religieuse? Qui ne l'aurait cru , avec un prince si révolté d'avoir épousé par force une fdle bâtarde du roi, si inditYérent, pour ne ])as dire plus, en matière religieuse, et qui avait commencé son administration par supprimer les ministres en établissant à leur place des conseils de gouvernement?

Mais il faut voir le fund des choses. Que déplorait si profondément le duc de Saint-Simon dans l'élévaticm des bâtards? L'abaissement do la jtairie, ou, i)our mieux dire, la ruine du ])rincipe aristocrati(iue. Que fit le régent? Il frappa le duc du Maine sans relever la pairie. Saint-Simon crut bien un moment avoir cause gagnée, lorsqu'au lit de justice des Tuileries on restitua aux pairs quelques vains honneurs. Mais il eut lieu de s'apercevoir qu'U force d'avoir identifié l'essence même du pouvoir avec les formes extérieures de la dignité, il en était venu ii laissci- le fruit pour courir après son ombre, et que le tenq)S n'était plus oïl la forme entraînait le fond. Lor.S(iue le cardinal de Uohan et le cardinal Dubois entrèrent enseMd)le au con.seil de régence, les durs en sortirent jMjur ne pas être précisés |)ar les cardinaux. On les laissa faire. Ils sauvèrent le jHjint d'honneur et perdirent leur i);i(t d'autorité. C'était une leçon, dont on comprendra

AVERTISSEMENT. xxi

toute Tamertume. Le régent était si loin de favoriser l'aristocratie , qu'il donnait la pourpre à Dubois , qui avait été valet, et la pairie à La Yrillière, qui n'était pas gentilhomme.

Quant aux conseils de gouvernement, Saint-Simon, lorsqu'il les vit fonctionner, crut voir un moment réaliser un de ses plus beaux rêves. Hélas! tout s'en alla en fumée. Le régent, qui ne savait pas refuser, remplit les conseils d'intrigants et d'incapables. Les conflits entre les conseils , et dans chaque conseil , entre les éléments si disparates dont ils étaient formés , rendirent l'expédition des affaires difficile , bientôt impossible. Lui-même, attirant à lui les affaires les plus graves , et les traitant avec quelques affidés dans son cabinet, contribua à déconsidérer les conseils. Ils ne furent bientôt plus que des rouages inutiles. On les détruisit; personne ne les regretta. Ils n'existaient plus depuis longtemps quand ils furent officiellement renversés. La forme du gouvernement du feu roi se trouva ainsi rétablie, avec cette différence que Dubois était plus puissant et moins honorable que les ministres de Louis XIV, sans être plus habile.

Enfin , et c'est là le comble, le régent, qui ne croyait pas à Dieu, et Dubois, ({ui ne croyait à Dieu ni au diable , ne parvinrent pas k donner la hberté de conscience. Les commencements répondirent à toutes les espérances du duc de Saint-Simon. Le P. Tellier fut renvoyé à son couvent , un conseil de conscience établi et le cardinal de iSoailles nommé président de ce conseil, avec toute l'autorité précédemment exercée par

\ M AVKUTISSFJIKNT.

le confessoiir du loi. Il y eut même un moment où , Rome faisant attendre des bulles, le régent nomma une commission laïque , présidée par Saint-Simon , j)our faire les informations nécessaires et montrer à la cour de Rome qu'on pouvait se passer d'elle. Mais jM'u à peu la constitution et les jésuites revinrent sur l'eau; le cardinal de Noailles fut obligé de protester et de se retirer ; le conseil de conscience fut détruit, et Dubois, qui sacrifiait tout i)0ur son chapeau, et qui ne pouvait se rendre les jésuites favorables qu'en servant la constitution , acheva l'ouvrage si bien commencé par le P. Tellier. Ainsi, ce que Louis XIV faisait par une dévotion mal éclairée et mal dirigée, le régent le laissa faire i)ar faiblesse, par indifférence, par mépris. Il ne croyait ])as que la liberté de conscience valût la jjeine d'être protégée; et ce fut proi>ablement une sorte de satisfaction pour lui , ajjrès avoir subi le joug pesant du feu roi , (juc de j)rostituer à un Dubois la dignité' de cai\linal, de le revêtir de l'épiscopat et de faire présider ])ar lui l'assemblée générale du clergé.

Quand on pense h ces cruelles déco])tions et (ju'nii se souvient «juo b.'S rpiatre points culminants de l'hi.st<jire racontée par Saint-Simon sont la révocation de l'édil de Nantes, les assassinats de la famille royale , le système de Law et le ministère du cardinal Dubois, I>eut-on s'étonner «b; la sévérité de ses jugements ? Ce terrible hislorirn , (|ui ne fait grâce h aucune lur- ]»ilude, a p<uirlant réussi k faire aimer le duc d'Orléans. Il le moiitn* partrjul gé-nénux, bienveillant.

AVERTISSEMENT xxiii

dévoué à son roi et à sa patrie , victime de l'intrigant qui l'a élevé, des fripons qui l'entourent et de l'imagination qui l'entraîne. On ne peut reprocher a Saint- Simon ni d'avoir maltraité le régent son ami , ni de l'avoir excusé aux dépens de la vérité.

Somme toute , le duc de Saint-Simon est un honnête homme, qui traversa la cour de Louis XIV sans devenir hypocrite, et celle du régent sans devenir libertin ; qui fut protecteur de la personne de Law, et refusa constamment de se laisser enrichir; qui eut l'oreille du régent et ne lui demanda ni charges ni faveurs. C'est un esprit puissant, pénétrant, nourri d'histoire et de bonnes lettres, animé du plus pur patriotisme, incapable d'altérer la vérité, puisant aux meilleures sources, voulant, dç bonne foi, être toujours impartial, manquant souvent d'impartialité, parce que la passion l'emporte et qu'il ne sut ni aimer ni haïr k demi. Écrivain brillant, mais négligent et diffus , il a des coups de pinceau que lui envieraient les plus grands maîtres, et ses récits, quand il peint un grand événement , n'ont été surpassés ni peut-être égalés par personne. Il est plutôt enclin à la sévérité qu'à l'indulgence, et c'est une des ressemblances qu'on lui a trouvées avec Tacite. Il est dur pour Louis XIV; pour le régent il n'est que juste, et l'on voit même qu'il lui en coûte d'être juste. Janséniste, quoiqu'il s'en défende, il a partout les caractères du jansénisme : une vertu qui touche à l'exagération , une justice sévère jusqu'à la malveillance. C'est une des renommées les plus jturesel un des plus

XXIV AVEUTISSEMKNT,

^M'ands talents de la première moltic' du xviii" siècle. Son livre a tout le piquant des Mémoires les plus attrayants et toute la grandeur de l'histoire.

Le plan que nous avons adopté pour ce volume nous a permis de n'omettre aucun des personnages importants , aucun des événements capitaux de la régence. Mais nous avons été obligés à de grands sacrifices. Nous n'avons rien dit de l'ambassade du duc de Saint-Simon en Espagne, ni du voyage du czar Pierre le Grand h Paris. Il faut au moins avertir nos lecteurs que Saint-Simon , dans un séjour de quelques mois h la cour de Philippe V, passe en revue toute la société espagnole et la décrit avec cette finesse et cette sûreté de jugement, et surtout avec ces riches couleurs qui donnent tant d'importance et d'éclat à ses descriptions de la cour de Louis XIV. Quant au passage de Pierre le Grand h Paris, qu'il nous a été impossible de faire rentrer dans les divisions de notre cadre, c'est un morceau unique , dont nous essayerons au moins de donniT ici une légère idée. On nous saura gré de terminer cet avertissement j)ar un épisode aussi curieux.

Voici d'abonl le portrait que trace Saint-Simon de la per^Dune du czar : < C'était, dit-il, un fort grand lioriime, très-bien fait, assez maigre, le visage assez de forme ronde; un grand front; de beaux sourcils; le nez assez court sans rien de trop, gros par le bout; les lèvres assez grosses; le teint rougeâtre et bnni ; de beaux yeux noirs, grands, vifs, perçants, bien f» ii- (lus; le regard majestueux et gracieux quand il y j)renait garde, sinon sévère et farourh*', avec un tic (|iii

AVERTISSEMENT. xxv

ne revenait pas souvent, mais qui lui démontait les veux et toute la physionomie, et qui donnait de la frayeur. Gela durait un moment avec un regard égaré et terrible , et se remettait aussitôt. Tout son air marquait son esprit, sa réflexion et sa grandeur, et ne manquait pas d'une certaine grâce. Il ne portait qu'un col de toile , une perruque ronde , brune , comme sans poudre , qui ne touchait pas ses épaules , un habit brun juste au corps, uni, à boutons d'or, veste, culotte, bas, point de gants ni de manchettes, l'étoile de son ordre sur son habit et le cordon par-dessous, son habit souvent déboutonné tout à fait , son chapeau sur une table et jamais sur sa tête, môme dehors. Dans cette simplicité , quelque mal voiture et accompagné qu'il pût être , on ne s'y pouvait méprendre à l'air de grandeur qui lui était naturel. »

La société française, au moment où Pierre P"" la visita, était moins réglée et moins compassée que du temps de Louis XIV; on peut croire cependant que cet homme de génie à moitié sauvage, ne fut pas un médiocre sujet d'étonnement pour des seigneurs habitués à la pompe de Louis XIV, et pour les roués du duc d'Orléans. On lui avait préparc au Louvre l'appartement de la reine mère; il arrive le soir, entre partout, trouve tous les appartements trop éclairés et trop splendides, sort, remonte en voiture, et se fait conduire à Thotel de Lesdiguières, qu'on lui dit également prêt à le recevoir, et où il se fait dresser un lit de camp dans un arrière-cabinet. Ce fut son début à Paris. Le maréchal du Tessé , chargé de lui faire les

\\M AVERTISSEMENT

liunneurs de la capitale , avait soin de tenir toujours un carrosse attelé dans la cour de l'hôtel. Mais le désir de voir h son aise, rini]»ortunilé d'être en spectacle, l'habitude d'une liberté au-dessus de tout, lui faisaient souvent préférer les carrosses de louage, les li acres même , le premier carrosse qu'il trouvait sous sa main, de gens qui étaient chez lui et qu'il ne connaissait pas. Il sautait dedans et se faisait mener par la ville ou dehors. C'était alors au maréchal de Tessé cl à sa suite, dont il s'échappait ainsi, à courir après, quelquefois sans le pouvoir trouver. « Ce qu'il buvait et mangeait en deux repas réglés est inconcevable , sans compter ce qu'il avalait de bière, de limonade et d'autres sortes de boissons entre les repas, toute sa suite encore davantage ; une bouteille ou deux de bière, autant et quelquefois davantage de vin, des vins de liqueur après; h la fin du repas des eaux-devie préparées, cho])ine et quelquefois pinte. C'était h }»eu près l'ordinaire do chaque repas. Sa suite à sa table en avalait davantage, et mangeaient tous à l'avenant h onze heures du matin et h huit heures du soir. Quand la mesure n'ét;iit pas ])lus forte, il n'y ])araissail pas. Il y avait un prêtre aumônier qui mangeait h la table du czar, ])lus fort de moitié que pas un, dont h* rzar, qui l'aimait, s'amusait beaucoup. » Lorsqu'il fut visit<;r Versailhîs, Trianon et la ménagerie, toute sa suite l'accomjjagna. Ils menèrent avec •îux des demoiselles, qu'ils firent coucher dans l'apparlemenl qu'avait occupé Mme de Maint(*non. Bloin, gouverneur de Versailles, fjit extrêmement scanrlalisé

AVERTISSEMENT. xxvîi

de voir profaner ainsi ce temple de la pruderie, dont la déesse, retirée à Saint-Cyr, se trouva extrêmement mortifiée. Ce n'était pas la manière du czar ni de ses gens de se contraindre.

Il coucha ensuite à Fontainebleau , et le comte de Toulouse, qui était grand veneur, lui fit les honneurs d'une chasse à courre. Le czar y prit peu déplaisir, et faillit tomber de cheval. Il dîna ensuite avec ses gens, et revint à Petit-Bourg , seul dans un carrosse avec trois d'entre eux. « Il parut dans ce carrosse qu'ils avaient largement bu et mangé. »

Avec cette grossièreté de mœurs, il ne laissait pas de se sentir, et traita les princes du sang avec la dernière hauteur. Étant allé à l'Opéra avec le régent en grande loge, il demanda dès les premières scènes « s'il n'y aurait pas de bière- » Le régent en fit apporter sur un plateau, et lui en versa un grand verre , qu'il accepta en souriant, sans se soulever, et qu'il avala d'un trait. Il refusa de visiter les princesses du sang, et ne vit que Madame et Mme la duchesse de Berry, filles de France, et Mme d'Orléans, par politesse pour son mari. Il visita plusieurs fois le roi, et toujours avec un air de tendresse, mêlée de grandeur, d'égalité de rang, et légèrement de supériorité d'âge. Il le loua fort, il en parut charmé, et l'embrassa h plusieurs reprises. Le roi, de son côté, lui fit fort bien, et lui débita très-joliment son petit et court compliment. Le czar visita dans les plus grands détails fhôtel des Invalides, et passa presque toute sa journée dans les ateliers de Paris. Toute sa curiosité allait au solide. On lui montra les

xwiii AVERTISSEMFA'T.

pierreries de la couronne; il \os trouva plus belles qu'il ne pensait, mais il témoigna estimer peu ces richesses de convention. Les machines, les armes de L'uerre, les monuments utiles, l'inlëressaient bien autrement. Il courut seul chez les principaux ouvriers de Paris, et les interrogea sur leurs procédés, en homme il qui rien n'est indillV-ront ni ('tranger, de ce qui louche k l'industrie et au\ arts utiles.

Il fut h cheval h. la revue des deux régiments des gardes, des gendarmes, chevau-légers et mousquetaires. Il ne regarda presque pas les troupes, qui s'en aperçurent. A la cour, on en fut également étonné et mortillé. Il fut delk dîner à Saint-Ouen, chez le duc de Tresmes, où il dit que l'excès de la chaleur, de la poussière et la foule de gens à pied et h cheval , lui avai(.'nt fait quitter la revue jdus tôt ([u'il n'aurait voulu.

Le jour qu'il dîna chez d'Antin, qui avait fort brigué cet honneur, d'Antin, toujours le même, trouva moyen d'avoir un j)ortrait de la czarine, qui fut placé sur la cheminée de la salle, avec des vers ii sa louange. Cette galanterie plut fort au czar, qui s'écria, comme toute sa suite, sur la ressemblance du portrait. Il aimait fort la czarine, et eut même un instant l'idée de la faire venir en France, mais il y renonça, et lui donna rendez-vous a Sj)a, où il fut la retrouver; laissant la France rliarmé-e de son génie, delà vaste éteîiduc de ses connaissances, et de la rare singulariti' d'un caractère qui fera rndniir-ifion de la postérité la plus reculée.

Nous ne pouvons omettre la visite caractéristique

AVERTISSEMENT. xxix

qu'il fit à Mme de Mainlenon, et que Saint-Simon raconte ainsi : « Le vendredi il juin, le czar fut de Versailles à Saint-Cyr, où il vit toute la maison et les demoiselles dans leurs classes. Il y fut reçu comme le roi. Il voulut aussi voir Mme de Maintenon qui, dans l'apparence de cette curiosité, s'était mise au lit, ses rideaux fermés hors un qui ne l'était qu'à demi. Le czar entra dans sa chambre, alla ouvrir les rideaux des fenêtres en arrivant, puis tout de suite ceux du lit, regarda bien Mme de Maintenon tout à son aise, ne lui dit pas un mot ni elle à lui, et, sans lui faire aucune sorte de révérence, s'en alla. Je sus qu'elle en avait été fort étonnée et encore plus mortifiée; mais le feu roi n'était plus. »

Il n'était plus, en effet, et Mme de Maintenon, retirée à Saint-Cyr, voyait tomber peu h peu tout l'édifice si laborieusement construit par elle, au temps de sa toute-puissance. Saint-Simon assure que la disgrâce du duc du Maine lui donna le dernier coup, et qu'elle en mourut de douleur. Le nom de celte trop célèbre fée, comme il la nomme, qui résume toute la fin du règne de Louis XIV, et rappelle, par le duc du Maine, les principaux événements politiques de la régence, nous avertit de laisser enfin la parole à Saint-Simon.

LE REGENT

SOIJS LA IILNORITK DE LOUIS XV

LE RÉGENT

sous LA 3IIN0RITÉ DE LOUIS XV.

LE RCGENT.

JyÇ çluc 4'Orléans, pendant la vie de Louis XIV,

Le roi, occupé de l'établissement de ses bâtards, qu'il agrandissait de jour en jour, avait marié deux de ses filles^ à deux princes du sang, et songeait à marier Mlle de Blois, la troisième, avec 3L le duc de Cliartres.

C'était le propre et unique neveu du roi , et fort au-dessus des princes du sang par son rang de petit-fds de France et par la cour que tenait Monsieur. Si les mariages des deux princes du sang

t . Mme la princesse de Conli, fille du roi cl de Mme de La Vallière, alors veuve sans enfants ; cl Mme la Duchesse, fille ainéc du roi el de : ine de Monlespan. Mlle de Blois, qui dcviol Mme de Chartres, el plu» urd Mme d'Orléans, était également fille de Mme de Monlespan. 49 »

avaient scandalisé lonl le monde, le roi qui ne l'ignorait pas, jugeait par là de l'elTct d'un mariage sans proi)orlion plus éclatant. 11 y avait déjà quatre ans qu'il le roulait dans son esprit, et qu'il en avait pris les premières mesures. Elles étaient d'autant plus diflicilcs que Monsieur était infiniment attaché à tout ce qui était de sa grandeur, et que Madame était d'une nation qui abhorrait la bâtardise et les mésalliances, et d'un caractère à n'oser se promettre de lui l'aire jamais goûter ce mariage.

Une après-dînée de forl bonne heure que je passais dans la galerie haute, je vis sortir M. le duc de Chartres d'une porte de derrière de son aiiparlement, l'air fort enq)étré et triste, suivi d'un seul cxenq)t des gardes de Monsieur; et connue je me trouvais là, je lui deniîindai où il allait ainsi si vite et à cette heure-là. Il me répondit d'un air brusque et chagrin qu'il allait chez le roi qui l'avait envoyé quérir. Je ne jugeai j)as à propos de l'accompagner, et me tournant vers mon gouverneur, je lui dis que je coujccturais (piehpK» ciiose du maiiage, cl qu'il allait éclater, il m'en avait depuis quelques jours trauspiié quelque chose, et, conune je jugeai bien que les scènes seraient fortes, la curiosité me rendit fort alt(!ulif et assidu.

M. d(; Chartres trouva le roi seul avec Monsieur dans son cabinet, où c(î jeune prince ne savait pas devoir trouver monsirur son j)ère. Le roi lit des

amitiés à M. de Chartres, lui dit qu'il voulait prendre soin de son établissement ; que la guerre allumée de tous côtés lui ôtait des princesses qui auraient pu lui convenir; que de princesses du sang, il n*y en avait point de son âge ; qu'il ne pouvait mieux lui témoigner sa tendresse qu'en lui offrant sa fille dont les deux sœurs avaient épousé deux princes du sang; que cela joindrait en lui la qualité de gendre à celle de neveu; mais que, quelque passion qu'il eiit de ce mariage, il ne le voulait point contraindre et lui laissait là-dessus toute liberté. Ce propos, prononcé avec cette majesté effrayante si naturelle au roi, à un prince timide et dépourvu de réponse, le mit hors de mesure. Il crut se tirer d'un pas si glissant en se rejetant sur Monsieur et Madame, et répondit en balbutiant que le roi était le maître, mais que sa volonté dépendait de la leur. « Cela est bien à vous , répondit le roi ; mais dès que vous y consentez, votre père et votre mère ne s'y opposeront pas ; » et se tournant à Monsieur : « N'est-il pas vrai , mon frère ? » Monsieur consentit comme il l'avait déjà îaïi seul avec le roi, qui tout de suite dit qu'il n'était donc plus question que de Madame, et sur-le-chami) l'envoya chercher ; et cependant se mit à causer avec Monsieur, qui tous deux ne firent pas semblant de s'apercevoir du trouble et de l'abattement de M. de Chai'tres.

4 LE RÉf.ENT ET LA COUR DE FRANCE,

Madame arriva, ù qui cVenlrôc le roi dit qu'il comptait bien iiu'elle no voudrait pas s'opposer à une alïaire que Monsieur désirait, et que M. de Chartres y consentait; que c'était son mariage avec Mlle de Blois , qu'il avouait qu'il désirait avec passion, et ajouta courtenK^nt les mêmes choses qu'il venait de dire à M. le duc de Chartres, le tout d'un air imposant, mais comme hors de doute que Madame put n'en pas ôtre ravie, quoique plus que certain du contraire. Madame, qui avait compté sui- le refus de monsieur son fils, se trouva prise vl muette. Elle lança deux regards furieux à Monsieur «'t à M. de Chartres, dit que, puisqu'ils le voulaient bien, elle n'avait rien à y dire, fit une courte révérence et s'en alla chez elle. Monsieur son fils l'y suivit incontinent, auquel, sans donner le moment de lui dire comment la chose s'était passée, elle chanta pouille avec un toirent de larmes, et le chassa de chez elle.

Un peu après, Monsieur, sortant de chez le roi, mira chez Madame, et excepté (pi'elle ne le chassa pas conuuf; son (ils, elle ne le ménagea pas davantage; tellement (pi'il sortit de chez elle trés-confus, san.s avoir eu loisir de lui dire un seul mol. Toute celte scène était finie sur les quatnî heures d(; l'après-dlnée, cl le soir il y avait appartement, c(î qui arrivait l'hiver trois fois la semaine, les trois autres jours comédie et le dimanche rirn.

SOLS LA MliNORlTÉ DE LOUIS XV. 5

Ce qu'on appelait appartement était le concours de toute la cour, depuis sept heures du soir jusqu'à dix que le roi se mettait à table , dans le grand appartement, depuis un des salons du bout de la grande galerie jusque vers la tribune de la chapelle. D'abord, il y avait une musique, puis des tables à toutes les pièces toutes prêtes pour toutes sortes de jeux ; un lansquenet où Monseigneur et Monsieur jouaient toujours; un billard; en un mot, liberté entière de faire des parties avec qui on voulait, et de demander des tables si elles se trouvaient toutes remplies; au delà du billard, il y avait une pièce destinée aux rafraîchissements, et tout parfaitement éclairé. Au commencement que cela fut établi-, le roi y allait et y jouait quelque temps , mais quoique dès lors il n'y allât plus , il voulait qu'on y fût assidu, et chacun s'empressait à lui plaire. Lui , cependant , passait les soirées chez Mme de Maintenon à travailler avec dilTércnts ministres les uns après les autres.

Fort peu après la musique finie, le roi envoya chercher à l'appartement Monseigneur et Monsieur, qui jouaient déjà au lansquenet; Madame, qui à peine regardait une partie d'ombre auprès de laquelle elle s'était mise; M. de Chartres, qui jouait fort tristement aux échecs; et Mlle de Blois, qui à lieine avait commencé à paraître dans le monde , qui ce soir-là était exlraordinairement parée et

qui pourtant ne savait et ne se doutait môme de rien, si bien que, naturellement fort timide et eraifrnant horriblement le roi, elle se crut mandée pour essuyer quehiue réprimande, et était si tremblante que Mme de Manilenon la prit sur ses genoux, où elle la tint toujours, la pouvant à peine rassurer. A ce bruit de ces personnes royales mandées chez Mme de Maintenon et Mlle de Blois avec elles, le bruit (hi mariage éclata à l'appartement en même temps cpie le roi le déclara dans ce parlieulier. Il ne dura que quelques moments, les mêmes personnes reviru'ent à ra])partement où cette déclaration lut rendue publitpie. J'arrivai dans ces premiers instants. Je tiouvai le monde par pelotons, et un grand étonnement régner sm* tous les visages. J'en appris bientôt la cause qui ne \\u* sur[)rit pas, |)ai- la rencouli'e que j'avais l'aile au commencement de l'après-dînée.

Madame se promenait dans la galerie avec C\\Atcauthiers, sa favorite et digne de l'ôtrc; rWr niaichait h grands pas, son mouchoir h la main, pleurant sans coîitrainte, parlant assez haut, geslirulant et rcprésenlanl Inrl bien Cérès après l'enlèvement de sa fille lM'()S<'rpin(', la cherchant m fureur et la redemandant à Jupiter. (Ihaeun, piu" res[)ect, lui laissait le champ libre et ne faisait que passer poin* entier dans rappai'tement. Mon- DC'igncui' et Monsieur s'étaient lemis au lausque-

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 7

net. Le premier me parut tout à son ordinaire ; mais rien de si honteux que le visage de Monsieur, ni de si déconcerté que toute sa personne , et ce premier état lui dui*a plus d'un mois. Monsieur son fils paraissait désolé , et sa future dans un embarras et une tristesse extrême. Quelque jeune qu'elle fût , quelque prodigieux que fût son mariage , elle en voyait et en sentait toute la scène, et en appréhendait toutes les suites. La consternation pamt générale, à un très-petit nombre de gens près. Poui* les Lorrains , ils triomphaient ; ils jouissaient de leur succès ; comme ils en avaient toute honte bue , ils avaient raison de s'applaudir.

La politique rendit donc cet appartement languissant en apparence , mais en effet vif et curieux. Je le trouvai court dans sa durée ordinaire; il finit par le souper du roi, duquel je ne voulus rien perdre. Le roi y .parut tout comme à son ordinaire. M. de Chartres était auprès de Madame, qui ne le regarda jamais, ni Monsieur. Elle avait les yeux pleins de larmes, qui tombaient de temps en temps et qu'elle essuyait de môme, regardant tout le monde comme si elle eût cherché à voir quelle mine chacun ftiisait. Monsieur son fils avait aussi les yeux bien rouges , et tous deux ne mangèrent presque rien. Je remarquai que le roi offrit à Madame de presque tous les plats qui étaient devant lui, cl qu'elle les

refusa tous d'un air de brusquerie qui jusqu'au ))out ne rebuta point l'air d'attention et de poHtessc du roi pour elle.

Il fut encore fort remarqué qu'au sortir de table ot à la fin de ce cercle debout d'un moment dans la cliambre du roi , il lit à Madame une révérence très-marquée et basse, pendant laquelle elle lit une pirouette si juste , que le roi , en se relevant , ne trouva plus que son dos avancé d'un pas vers la porte.

Le lendemain, toute la cour fut cliez Monsieur, cliez Madame et clicz M. le duc de Cbartres , mais sans dire une parole ; on se contentait de faire la révérence, et tout s'y passa en parfait silence. On alla ensuite attendre à l'ordinaire la levée du conseil dans la f,^alerie à la messe du roi. Madame y vint. Monsieur son fils s'appi'ocba d'elle, connue il faisait tous les jours , i)our lui baiser la main. En «e moment, Madame lui api)li(|ua un soufllet si sonore (ju'il fui entendu de quebjues j)as , et qui, en -présence de toute la cour, couvrit de confusion ce pauvre prince, et combla les infinis spectateurs, dont j'étais , d'un prodi^^icux étonnenient. Ce même jour, riumiense dot fut déclarée, et le jour suivant, le roi alla rendre visite à Monsieur et à Madame, qui se; passa fort tristement, cl depuis on ne s^jngea plus rpi'anv préjiaratifs de la noce.

sous LA MliNORITÉ DE LOUIS XV. 9

A la mort de Monsieur, qui ne tarda guère après ce beau mariage , Monsieur son fds quitta le nom de duc de Chartres , et fut appelé le duc d'Orléans.

Madame la duchesse d'Orléans, ravie de la liberté et de la grandeur personnelle qu'elle trouvait par la mort de Monsieur, eut envie d'en jouir et d'aller tenir une cour à Saint-Cloud. Le roi l'approuva, pourm qu'elle y eût une compagnie honorable et point mêlée, sinon le reste de la cour la plus particulière de feu Monsieur, qui ne se pouvait exclure. M. et Mme la duchesse d'Orléans firent très-poliment les honneurs de ce beau lieu; la magnificence et la liberté rendirent ce séjour charmant, et pour la première fois, Saint-Cloud se vit sans tracasseries.

M. le duc d'Orléans, marié malgré lui, ne tarda pas à néghger madame sa femme, et à se jeter dans la [)lus forte débauche. La vie peu réglée de M. le Duc et de M. le prince de Conti lui donna une triste émulation; les débauciies de la cour et de la ville s'emparèrent de lui ; le dégoût d'un mariaga forcé et si inégal lui fit chercher à se dédonnnagcr par d'autres plaisirs , et le dépit qu'il conçut de se voir éloigné du commandement des armées, et trompé sur ce qui lui avait été promis de gouvernements et d'autres grâces, acheva de le précii)iter dans une conduite fort licencieuse, qu'il se piqua de porter au plus loin , pour marquer le mépris

m LK nKGENT ET LA COUR DE 1- RANGE ,

qu'il Ihisail do son ôpoiiso r( do la colôro (|iic le roi lui on tom()i<inait.

H ôlait dopnis lon<:;tomps amoureux de Mllo de SoiT. C'c'tail uno jouno llllo do condition, sans aucun bien, jolie, pi(iuanlo, d'un air vif, niuliii , capricieux cl jjlaisant. Cet air ne tenait que trop ce qu'il proniotlail. 3liiio l\c Ventadour, dont ollo était parente, l'avait mise lille d'iionnour aui)rès de Madame; là elle devint grosse, et eut un fils de M. 1(,' duc d'Orléans. Cet éclat la lit sortir de chez Madame. M. le duc d'Orléans s'attacha à ell(^ de |)lus on |)lus. Elle était iuq)érieuse et le lui lit sonlir ; il n'en était que plus amoureux et plus souim's. Elle disposait do beaucoup de choses au J\ilais-Uo>al, cela lui lit une petite cour et dos amis ; et Mme de Ventadour, avec toute sa dé\olion de repentie et ses vues, ne cessa point «l'otic on commerc(; étroit avec elle, et ne s'en cachait pas. Elle lut bien conseillée. M. le duc d'Orléans ayant été enfin, contre toute attente, dési^^né pour ^onunandor on Italie, elle saisit ce moment brillant pour taire recomiaîtro et lé^itimoi- W lils (pr«'|jr cil a\ail, dcNciiii aujourd'bui par la i-épencc do son poi-o ^raud |)i'iour {\c Eranco, ;;énéral des ^aloros, et ^^-and d'Espaj^no, avo(' dos abbayes. Mais Mlle de Sci\ no so contenta i)as do celte lé^'itimalion. Ello tiouv;» indécent d'être i)ubliquemenl mère ot de s'appolor madomoi-

sous LA iMINORITÉ DE LOUIS XV. 11

selle. Niil exemple pour lui donner le nom de madame ; c'était un honneur réservé aux filles de France, aux fdles duchesses femelles, et depuis l'invention de Louis XIII pour 3111c d'Hautefort , aux fdles dames d'atours. Ces ohstacles n'arrêtèrent ni la maîtresse ni son amant. Il lui fit don de la terre d'Argenton , et força la complaisance du roi , quoique avec beaucoup de peine, d'accorder des lettres patentes portant permission à Mlle de Sery de prendre le nom de madame et de comtesse d'Argenlon. Cela était inouï. On craignit les cUfficultés de l'enregistrement. M. le duc d'Orléans, prêt à partir et accablé d'affaires, alla lui-même chez le premier président et chez le procureur général, et l'enregistrement fut l'ait. Son choix pour l'Italie avait été reçu avec le plus grand applaudissement de la ville et de la cour. Cette nouveauté ralentit cette joie et fit fort crier; mais un homme bien amoureux ne pense qu'à satisfaire sa maîtresse et à lui tout sacrifier.

Lorsque le roi, pressé par la nécessité de relever le courage des troupes , se décida à envoyer M. le duc d'Orléans en Italie , on put croire que la mauvaise fortune de ce prince était conjurée, et qu'il allait sortir de l'inaction où jusque-là il s'était \u condamné.

Il avait toutes les qualités d'un général : une bravoure que ses ennemis n'ont pas contestée, un

if LK REGENT KT LA COI U bE FRANCE,

coup d'œil net, l)rillanl , (iiii lui permettait trein- I)rasser tout rensemhlc des opiM'ations , un sani::froid qui ne se dénieulil jamais , beaucoup de vivacité et de ressources dans l'esprit pour l'aire face à l'imprévu, avec une application constante aux détails en approvisionnements, logis, campements, etc. 11 avait oii un mot tout ce qui lait aimer un général par ses soldats, et tout ce qui le ri'ud redoutalde aux ennemis. Malheureusement, tout était organisé en Italie pour qu'il n'eût que les honneurs et la responsabilité du commandement. Il ne l'ut pas obéi. Persoime ne s'y trompa; et dans le malheur de nos armées, il n'y eut de gloire (pie })our le général.

li servit encore depuis en Espagne. Il y montra mieux encore sa capacité, et y lut plus heureux qu'en Italie. Il ne tarda pas à y jouii' de la renonmiée due à un ^rand prince et (]ui a icndu de grands services à l'Etat ; il paraît mèuKî certain que plusieurs personnages piiu('i[)au\ se complurent dans la pensée (pic la mauvaise santé de Philippe V j)Ourrail ousrir un jour au due d'Orh^ins l'accès au trône d'Esj)agne. Celte poj)ularité et ces es|>éranccs W, p(.'r(lirenl. Muie des L-rsins, (jiii ivgnail à .Madrid, comme Mme de Maintcnou à Paris, ne lui pardomla pas des propos lorl ii irNcrciK i( ii\ hiu' Mme de .Mainlcnon cl sur clic. Cette haine hil Jinplacahle, cl (Mi «ri \cn.i d'étranges suites.

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Il se publia que M. le duc d'Orléans avait essa\é de se faire un parti qui le portât sur le trône d'Espagne en chassant Philippe V ; qu'il était résolu de faire casser à Rome son mariage avec Mme la duchesse d'Orléans comme indigne et fait par force ; qu'il épouserait ensuite la reine , sœur de l'impératrice et veuve de Charles II, et qu'enlin, pour abréger les formes longues et difiiciles, on commencerait par empoisonner Mme la duchesse d'Orléans. Grâce aux alambics', au laboratoire, aux amusements de physique et de chimie, et à la gueule ferrée et soutenue des imposteurs, M. le duc d'Orléans ne laissa pas d'être heureux que madame sa femme , qui était grosse et qui eut en ce même temps une très-violente colique, s'en tirât heureusement, et bientôt après accouchât de même; et le rétablissement de celte princesse ne servit pas peu à faire tomber tous ces bruits.

Les mêmes horreurs se renouvelèrent avec plus de scandale à la mort du duc de Bourgogne , de son frère et de son fils. Peu s'en fallut que le roi, poussé par la cabale des bâtards, et par les deux puissantes fées* qui, de Paris et de Madrid, le

^. M. le duc d'Orléans élail grand soufïleur. Il avait, au Palais- Royal, un laboratoire de chimie très-bien monté, et il y travaillait avec Humbert, médecin et savant distingué, qui, malgré son inconlcalable probité, fut en bulle aux mêmes calomnies que son maître.

2. Mme de Mainlenon et Mme des Lrsins, caraaréra-major de la reine d'Espagne.

U LE RÉr.ENT ET LA COIR DE FRANCE,

gouvernaient à son insu, ne lit faire juridiquement le procès à son neveu. Le eri publie l'ut tel, à la cour et juscpie dans les derniers rangs de la popuiaee, que M. le due d'Oiléans en fut accablé. Jo lui restai seul, malgré les instances de mes amis qui m'averlissaienl de ne pas assumer par cette conduite la bai ne du roi et de Mme de Maintenon. Qui nous eut dit alors que ce même due d'Orléans, si étrangement calomnié, deviendrait, à la mort du roi, maître absolu de la monarcbie '!'

Le prodige est que, loin de rien faire poui* arriver au trône, il n'éprouva jamais, ni a\ant ni depuis sa régence, le désir de régner, .le m'atlends bien que si jamais ces Mémoires voient le jour, cet endroit feia rire, en décréditera les autres récits, et me fera passer ])our un grand sot , si j'ai cru persuader mes lecteurs, ou pour un imbécile, si jr l'ai v\'u iiioi-inénic. Telle est pourtant la vérité toute pure, à laquelle je saerili».' tout ce (pi'on pensera de moi. Uuebpie incroyable (pi'elle j)araisse, elb; ne laisse |)as d'être vérité. J'ose avancer qu'il y en a beaucoii[) de telles ign(a"ées dans les bisloires, (|iii siuprendraienl bien si on les savait, et (jiii ne sont i^Miorécs (pic parce; (pi'il n'y i'n a prescpic aucune (jui soit écrite; de la première niain.

('cite vérité-ci, et plusieurs autres que j'ai vues, iij'eri persuadent qui sont trop peu importantes à

l'histoire de ce temps pour que je les aie écrites, et d'autres encore dont j'jù inséré ici les principales que j'ai sues de mon père, et qui sont demeurées dans l'oubli, ou qui de Louis Xllï, à qui elles ap- ])artienncnt , ont été ti'ansportées au cardinal de Richelieu. Je le répète, et je le dois à la véiité qui règne uniquement dans ces Mémoires, jamais ce prince n'a désiré la couronne; il a très-sincèrement soidiaité la vie du roi Louis XV, aujourd'hui régnant ; il a plus fait, il a désiré qu'il régnât par lui-môme, comme on le verra dans la suite. Jamais de lui-même il n'a pensé que le roi put manquer, ni aux choses qui pouvaient suivTC ce malheur, qu'il regardait sincèrement comme tel, et pour lui même, si jamais il arrivait. Il ne faisait que se prêter aux réflexions qui là-dessus lui étaient présentées, incapable entièrement d'y penser de lui-même, ni aux mesures à prendre sur la considération que cela était possible. Je ne dirai pas que, le cas arrivant, il eût abandonné le droit que lui donnait la renonciation réciprotpie, garantie de toute l'Europe; mais j'njoulc en même temps que la possession de la couronne y aurait eu la moindre part, et que l'honneur, le courage, sa propre sûreté l'auraient eue tout entière : encore une fois , ce sont des vérités que ma trèspaj-faite connaissance, uia conscienc(^ et mon honueur m'obligent à rajjporler.

ifi Li: iu:ge>t ft la cour dk France,

CnraclfiT «'i portrait Jn duc d'Orléana.

M. le duc d'Orléans ùtail de taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros, l'air et le port aisé et fort no])le, le visage lai'ge, agréable, fort haut on couleur, le poil noir et la perruque de même. Quoiqu'il eût lorl mal dansé , et médiocrement réussi à l'Académie , il avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières une grâce inlinic , et si natiuTJle qu'elle ornait jusqu'à ses moindres actions , et les plus communes. Avec beaucoup d'aisance quand rien ne le contraignait, il était doux, ouvert, accueillant, d'un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui lui était tout particulier en quelque genre que ce pût être, avec une facilité, une netteté que rien ne surj)renait, et qui surprenait toujours. Son éloquence était naturelle jusque dans les discoiu's les plus communs et les plus journaiicrs, dont la justesse était égale sur les sciences les plus abstraites (pi'il rendait claires, sur les affaires de gouvernement, de politicjue, de tinances, de justice, de guerre, de cour, de conversation onhnaire, et de toutes sortes d'arts et d<' mécanique. Il fie se"sei*vail i»as moins iililciiicnl des histoires et des nirinoiics , el connaissait fort les maisons. Les personnages de tous les tenq)s el

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 17

leurs vies lui étaient présents, et les intrigues des anciennes cours comme celles de son temps. A l'entendre, on lui am'ait cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement, mais sa mémoire était si singulière qu'il n'oubliait ni choses , ni noms, ni dates, qu'il rendait avec précision ; et son appréhension était si forte qu'en parcourant ainsi, c'était en lui connue s'il eût tout lu fort exactement. Il excellait à parler sur-le-champ , et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties. Il m'a souvent reproché, et d'autres plus que lui, que je ne le gâtais pas, mais je lui ai souvent aussi domié une louange qui est méritée par bien peu de gens, et qui n'appartenait à personne si justement qu'à lui : c'est qu'outre qu'il avait infiniment d'esprit et de plusieurs sortes, la perspicacité singulière du sien se trouvait jointe à une si grande justesse qu'il ne se serait jamais trompé en aucune affaire s'il avait suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Il prenait quelquefois cette louange de moi pour un reproche, et il n'avait pas toujours tort, mais elle n'en était pas moins vraie. Avec cela nulle présomption, nulle trace de supériorité d'esprit ni de connaissance, raisonnant comme d'égal à égal avec tous, et donnant toujours de la surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d'inq)osant dans la société, et quoiqu'il sentit bien ce (lu'il était, et de

48 LK REOENT ET L\ COia DE FRANCE,

façon inôinc de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettait tout le monde à l'aise, et lui-mOmc conmie au niveau des autres.

Monsieur avait hérité en plein de la valeur des rois SCS père et grand- père, et l'avait transmise tout entière à son lils. Quoicpi'il n'eût aucun peuchant à la méchsance, beaucoup moins à ce (pi'ou appelle être méchant, il était dangereux sur la valeur des autres. Il ne cherchait jamais à en ])arler, modeste et silencieux même à cet égard sur ce qui lui riait personnel, et racontait toujours les choses de celte nature où il avait eu le plus de part, douuant avec érpnté toute louange aux autres et ne parlant jamais de soi, mais il se passait diflicilement de pincer ceux (pi'il ue Iroiivail pas ce qu'il appelait francs du collier, et ou lui seulait u\\ mépris et une répuguauce naturelle à l'égard d(.' ceux (pi'il avail iiru de croinî tels. Aussi avait-il le faible de croire icssendiler eu loul à Henri iV, de l'affectei" dans ses faeons, daus ses j-epailies, d(* S(! U\ pei"su;ider jus(pie daus sa (aille cl la l'onue de son \isa;,^e, et de n'èlre louché d'aucune aiilic! louang(î ni llallcric eonime, de celle-là (|ui lui allait au co'ur. (/es! une eouiplaisauc<' à lacpiellc je n'ai jamais pu lur ploxcr. Je sentais troj) (pTil ne recherchait pas moins cette ressemblance dans les vice» de c« j^rand piiuee rpie dans ses vertus, et que les uns ue faisaient pas moins son admiraliuu

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. l9

que les autres. Comme Henri IV, il était naturellement bon, humain, compatissant, et cet homme si cruellement accusé du crime le plus noir et le plus inhumain, je n'en ai point connu de plus naturellement opposé au crime de la destruction des autres , ni plus singulièrement éloigné de l'aire peine même à personne , jusque-là qu'il se peut dire que sa douceur , son humanité , sa facihté avaient tourné en défaut, et lui ont causé bien des inconvénients fâcheux et des maux dont la suite fournira des exemples et des preuves.

Je me souviens qu'un an peut-être avant la mort du roi , étant monté de bonne heure après dîner chez Mme la duchesse d'Orléans à Marly, je la trouvai au lit pour quelque migraine, et M. le duc d'Orléans seul dans la chaml)re, assis dans le fauteuil du chevet du lit. A peine fus-je assis que Mme la duchesse d'Orléans se mit à me raconter un fait du prince et du cardinal de Rohan , arrivé depuis peu de jours, et prouvé avec la plus claire évidence. Il roulait sur des mesures contre M. le fluc d'Orléans poiu* le présent et l'avenir, et sur h» fondement de ces exécrables imputations si à la mode par le crédit et le cours que Mme de Maintenon et M. du Maine s'appliquaient sans cesse à leur donner. Je me récriai d'autant plus ([ue M. le duc d'Orléans avait toujours distingué et l'echerché, je ne sais pourrpioi , ces deux frères , et qu'il

croyait pouvoir comploi* sur ru\ : «« Et que ditesvous de M. le duc d'Orléans, ajouta-t-elle ensuite, qui, depuis qu'il le sait, (pi'il n'eu doute pas, et qu'il n'eu peut douter , leur lait tout aussi bien qu'à l'ordinaire? >» A l'instant je regardai M. le duc d'Orléans qui n'avait dit que quelques mots pour eonlirnier le récit de la chose à mesure (|u'H se faisait, et (pii était couché négligemment dans si chaise, el je lui dis avec l'eu : « Pour cela, monsieui', il faut dire la \éiité, c'est que depuis Louis le Débonnaire il n'y en eut jamais un si débonnaire (|ue vous. " A ces mots, il se releva dans sa chaise, rouge de colère jusqu'au blanc des yeux, balbutiant de déi)it contre moi qui lui disait, prétcndait-il, des choses fâcheuses, et contre Mme la dufhesse d'Orléans qui les lui avait procurées, (^t qui riait. « Courage, monsieur, ajoutai-je, trailc^z bien vos ennemis, et fichez-vous contre vos serviteurs. Je suis ravi de vous voir en colère, c'est bi;j^nc (pie j'ai mis le doigt sur l'apostume; quand on la ])ress(', le malade crie. Je voudrais en faire sortir tout le pu?, et après c(;Ia vous seriez tout un autre honune et tout autrement conq)té. » Il grommela encore un peu et puis s'apaisa.

Deux ou tiois ans après la mort du roi, je causais à un coin ôc.h longue et grande; pièce del'ai)partement des Tuileries, coiiunc le conseil de régence allait coHHuencer dans celle même pièce où

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 21

il se tenait toujours, tandis que M. le duc d'Orléans était tout à l'autre bout, parlant à quelqu'un, dans une fenêtre. Je m'entendis appeler comme de main en main; on me dit que M. le duc d'Orléans me voulait parler. Cela arrivait souvent en se mettant au conseil. J'allai donc à cette fenêtre où il était demeuré. Je trouvai un maintien sérieux, im air concentré , un visage fâché qui me surprit beaucoup. « Monsieur, me dit-il d'abordée, j'ai foii à me plaindre de vous que j'ai toute ma vie compté pour le meilleur de mes amis. — Moi, monsieur, plus étonné encore, cju'y a-t-il donc, lui dis-je, s'il \ ous plaît? — Ce qu'il y a , répondit-il , avec une mine encore plus colère, chose que vous ne sauriez nier, des vers que vous avez faits contre moi. — !Moi, des vers ! répliquai-je ; eh ! fp.ii diable vous route de ces sottises-là! et depuis près de quarante ans que vous me connaissez, est-ce cjue vous ne savez pas que de ma vie je n'ai pu faire , non pas deux vers, mais un seul? — Non par..., reprit-il, vous ne pouvez nier ceux-là, et tout de suite me chante un Poyit-lSeuf à sa louange dont le refrain était : Notre régent est débonnaire, là, là, il est débonnaire , avec un grand éclat de rire. — Comment, lui dis-je, vous vous en souvenez encore? et en riant aussi, pour la vengeance que vous en pi'enez, souvenez-vous-en du moins à bon escient. » II demeura à rire longtemps, à ne s'en pouvoir

!>-2 LE RI- CENT ET lA COUR DE FRANCE,

tiiipôclior avant de se motlrc an conseil. Jo ii'ai pas craint d'écrire cette baiialellc, parce qu'il nie semble qu'elle pc^int.

Il aimait fort la liberté, et autant pour les autres que pour lui-même. Il me vantait un jour l'Angieterre sur ce point, nù il n'y avait point d'exils ni de lettres de cacbel , et où le roi ne peut défendre que l'entrée de son palais ni tenir persoime en prison , et sur cela me conta en se délectant, qu'outre la ducbesse de Portsmoutli, Cliarles II avait bien eu de petites maîtresses; que le grand prieur* jeune et aimable en ce temps-là, qui s'était fait cbasser pour quelque sottise , était allé passer son exil en Angleterre, où il avîiit été fort bien reçu du loi. Pour le remercîment, il lui débaucba une de ces petites maîtresses dont le roi était si pjjssioimé alors, ([u'd lui fit demander grâce, lui olfrit de l'ai'gent, et s'engagea de le raccommoder en Fr;mce. Le grand prieur tint bon. Cliarles lui fil défendre le palais. Il s'en unxjua el .ill.iit tous les jours à l;i comédie avec sa concpiéte , et s'y plaçait vis-à-vis du roi. Enfin le roi d'Angleterre ne saebanl ])liis que faire poui* s'en délivi-er, pria tellement le roi de le rappeler en rianee, (pi'il le Int. Mais le gi*and priem- dit (ju'il se trouvait hicii en Angleterre, el conliuii.'i son m.Mjége. (^li;ul(!S outré en vint

I Fr/Tf pttlné Jm «lur ^\^' Vru()ôiin'.

sors LA MINORITE DE LOUIS XV. 23

jusqu'à faire confidence au roi de l'état où le mettait le grand prieur, et obtint un commandement si absolu et si prompt qu'il le fit repasser incontinent en France. M. le duc d'Orléans admirait cela, et je ne sais s'il n'aurait pas voulu être le grand prieur. Je lui répondis que j'admirais moimême que le petit-fils d'un roi de France se pût complaire dans un si insolent procédé que moi sujet, et qui, comme lui, n'avais aucun trait au trône , je trouvais plus que scandaleux et extrêmement pmiissable. Il n'en relàcba rien, et faisait toujours cette bistoire avec volupté.

Ce prince , si beureusement né pour être l'bonneur et le cbef-d'œuvre d'une éducation, n'y fut pas beureux. Saint-Laurent, bomme de peu, qui n'était même chez Monsieur que sous-introducteur des ambassadeurs, fut le premier à qui il fut confié. C'était un bomme à choisir par préférence dans toute l'Europe pour l'éducation des rois. Il mourut avant que son élève fût hors de sous la férule , et par le plus grand des malheurs , sa mort fut telle et si prompte , qu'il n'eut pas le temps de penser en quelles mains il le laissait, ni d'imaginer qui s'y ancrerait en titre. On sait que ce fut l'abbé Dubois, comment il y parvint, combien il s'introduisit avant dans i'amitié et la confiance d'un enfant qui ne connaissait personne, et l'énorme usage qu'il en sut enfin tirer.

21 LE RKGENT ET LA COrR DE FRAKCE ,

Le prince toinlKi loul à l'ait entre les mains de l'abbé Dubois et des jeunes débauchés qui l'obsédèrent. Les exemples domestiques de la cour de Monsieur, et ce que des jemics gens sans réflexion, las du joug, tout ucul's, sans expérience, regardent connue le bel air dont ils sont les esclaves, et souvent jusque malgré eux, ettacèrent bientôt ce que Saint-Laurcut lui avait ai)pris de bon. Il se laissa entraîner à la débauche et à la mauvaise compagnie, parce que la bonne, même de ce genre, craignait le roi et l'évitait. 11 vivait donc avec des comédiennes et leurs entours, d;nis nue obscurité honteuse, et à la cour tout le moins (pi'il pouvait.

Le rare était qu'incapable de se conlraindie, dans une cour qui suait l'hypocrisie, il mettait une sorte de déplorable vanité à alficber ses désordi'es. La réputation de débauché le touchait autant (pie la débaurbc même. C'était une bravade, une vengeance, qu'il savourait avec délices. Je iw, répoudrais [)as qu'accusé d(; vices qu'il n'avait [jas, il n'en sentit connue une. sorte d'orgueil. Le roi le voyait, (juoi(|U(; enclin pour mille; raisons î\ le juger s/îvèremenl; et il lui ari'iva de dii'e lui jour : « Muu neveu est un fanlaioii de ciiuic .le Irémis à ce grand coup de piiicrau «piaud il me l'ut l'apporté, et je ne pus urcii dissimuler iii la véi'ité , ni riion'eur par les suites (pie Ton a vu(»s.

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 25

On a peine à comprendre à quel point ce prince était incapable de se rassenil)lcr du monde , je dis avant que l'art infernal de Mme de Maintenon et du duc du Maine l'en eut totalement séparé; combien pen il était en lui de tenir nne cour ; combien avec un air désinvolte il se trouvait embarrassé et importuné du grand monde; et combien dans son particulier, et depuis dans sa solitude au milieu de la cour quand tout le monde l'eut déserté, il setrouva destitué de toute espèce de ressource avec tant de talents , cjiii en devaient être une inépuisable d'amusements pour lui. Il était né ennuyé, et il était si accoutumé à vivre liors de lui-même , qu'il lui était insupportable d'y rentrer, sans (Mre capable de clierclier même à s'occuper. Il ne pouvait vivre que dans le mouvement et le torrent des aiïaires, connue à \i\ (ête d'une armée, ou dans les soins d'y avoir tout ce dont il aurait besoiu pour les exécutions et la campagne , ou dans le ])ruit et la vivacité de la débaucbe. Il \ languissait dès (pfelle était sans bruit et sans une sorte d'excès et de tmnulte , tellement f[ue son temps lui était pénible à passer. Il se jeta dans la peinture après ([ue le grand goût de la cbiinie fut passé ou amorti par tout ce qui s'en était si cruellement publié. 11 i)eignait presque toute l'après-dînée à Versailles et à Marly. Il se connaissait fort en tableaux , il les aimait, il en ramassait et il en fit une collection (jui

20 LE Rl'C.ENT ET LA COUR DE FRANCE,

OU nombre ci en perfection ne le cédait pas aux tableanx de la couronne. 11 s'amusa après à l'aire des compositions de pierres et de cachets à la merci du charjjon, qui me chassait souvent d'avec lui, et des compositions de parfums les plus forts qu'il aima toute sa vie, et dont je le détournais, parce que le roi les craignait fort, et (pi'il sentait presque toujours. Enfin jamais homme né avec tant de talents de toutes les sortes, tant d'ouverture et de facilité pour s'en servir, et jamais vie de pîuticulier si désœuvrée ni si livrée au néant et à l'ennui. Aussi Madame ne le peignit-elle pas moins heureusement qu'avait fait le roi par l'apopiitliegmc qu'il répondit sur lui à Maréchal, et que j'ai rapporté.

Madame était pleine de contes et de petits romans de fées. Elle disait qu'elles avaient toutes été conviées à ses couches, que toutes y étaient venues, et que chacune avait doué son fils d'un talent, de sorte qu'il les avait tous; mais que par malheur on avait oublié une; vieille fée disparue depuis si longtcnq)s (ju'on ne se souvenait plus d'elle , (pii , |)iqnéc de l'oubli, vint appuyée sur son petit bûlon cl n'arriva qu'aj)rès que toutes les fées eurent fait chacune leur don à rciilaiil; (pie, dépitée de; plus <'n plus, clb; se vengea en le douant d<; rendn; absolument inutiles tous les tahinls (|n'il .iNait reçus de toutes les autres fées, d'aucun descpicls , en les conservant tous, il n'.'i\;ti( jamais pu se s(*rvir. 1!

sous LA MINORITE DE LOUIS XV. 27

faut avouer qu'à prendre la chose eu gros le portrait est parlant.

Un des malheurs de ce prince était d'être incapable de suite dans rien , jusqu'à ne pouvoir comprendre qu'on en pût avoir. Un autre , dont j'ai déjà parlé, lut une espèce d'insensibilité qui le rendait sans fi cl dans les plus mortelles offenses et les plus dangereuses ; et comme le nerf et le principe de la haine et de l'amitié , de la reconnaissance et de la vengeance est le môme , et qu'il manquait de ce ressort, les suites en étaient infinies et pernicieuses. 11 était timide à l'excès, il le sentait et il en avait tant de honte qu'il aftectait tout le contraire , jusqu'à s'en piquer. Mais la vérité était, comme on le sentit enfin dans son autorité par une expérience plus développée, qu'on n'oljtenait rien de lui, ni grâce ni justice, qu'en l'arrachant par crainte, dont il était infiniment susceptible, ou par une extrême importunité. Il tâchait de s'en délivrer par des paroles , puis par des promesses , dont sa facilité le rendait prodigue. Rien ne le tronqia et ne lui nuisit davantage que cette opinion qu'il s'était faite de savoir tromper tout le monde. On ne le croyait plus, lors même qu'il parlait de la meilleure foi , et sa facilité diminua fort en lui le prix de toutes choses. Enfin la conq)agnie obscure, et pour la plupart scélérate, dont il avait fait sa société ordinaire de débauche, et que lui-même ne

28 LK RÉCENT ET LA COl'R DE FRxVNCE ,

Icignait pas de noniinrr piihlicjiicinonl ses roués, chassa la bonne jusque dans sa puissance et lui lit un tort inliui.

La curiusilé d'espril de M. le duc d'Orléans , joinle à une fausse idée de fenneté et de courage, l'avait occupé de l)onne heure à chercher à voir le diable , et à pouvoir le l'aire parler, il n'oubliait lieu, ius(iu'aii\ plus folles lectures, pour se persuader (pi'il n'\ a pas de Dieu, et il croyait le diable jusqu'à espérer de le voir et de l'entretenir. Ce contraste ne se peut comprendre , et cependant il est extrêmement connnun. 11 y travailla avec toutes sortes de ji:ens obscurs, et beaucoup avec Mirepoiv, jiioit eu l()99, soiis-lieutenant des inoMS([U(itaires noirs, firi-e .lîiié du pèic de iMii"ej)oi\, aujourd'hui heutenant j:énéral cl chevalier de l'ordre. Ils passaient les nuits dans les carrières de Vanvres et de Van^Mrard à faire des invocalions. M. le ihic d'Oiléans m'a avoué qu'il n'avait jamais pu vcniir à bout «le l'ieu voir ni cuicudi'e, et se dépi'il euliii de retle lolic.

Quoiijue nous nous so\ons souvent parlé sur la n'Ii^'ion, où, tiint (pie j'ai pu uie Maller (h; (piehpie espérance (I(î le raiiKîner, jr lue lournais de tous s^m^ avec lui pour traiter cri iinporlani chapitre sans le rebuter, je n'ai jamais jtu déuiélcr le système qu'il pouvait s'être for^^'*, rt j'ai liiii par demeurer persuadé (pi'il floiiail sans cesse sans s'en

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ôlrc jamais pu former. Son désir passioiinr, comme celui de ses pareils en mœurs , était qu'il n'y eût point de Dieu; mais il avait trop de lumière pour être alliée , qid sont une espèce particidière d'insensés bien plus rare qu'on ne croit. Cette lumière l'importunait ; il cherchait à l'éteindre et n'en put venir à bout. Une âme mortelle lui eût été une ressom'ce ; il ne réussit pas mieux dans les longs efforts qu'il fit pour se le persuader. Un Dieu existant et une âme immortelle le jetaient en un fâcheux détroit, et il ne se pouvait aveugler sur la venté de Tan et de l'autre. Le déisme lui parut un refuge , mais je ne puis ignorer son extrême malaise sur ce grand point, et n'être pas persuadé qu'il ne se fût jeté de lui-même entre les mains de tous les prêtres et de tous les capucins de la ville, qu'il faisait trophée de tant mépriser, s'il était tombé dans une maladie périlleuse qiu lui en aurait donné le teinpSi Son grand faible en ce genre était de se piquer d'impiété et d'y vouloir surpasser les plus hardis. Je me souviens qu'une nuit de Noël à Versailles, où il accompagna le roi à matines et aux trois messes de minuit, il surprit. la cour par sa continuelle application à lire dans le livre qu'il avait apporté, et qui parut un livre de prière. La première femme de chambre de Mme la duchesse d'Orléans , ancienne dans la maison , fort attachée et fort Ubre, comme le ijont tous Jes vieux bons do-

30 LE UEc.EM LT LA CUl li DE FRANCE,

inosliqiu's, Iransporlôe de joie tlo celte leclure, lui en lit eoiiipliiuent eliez 3Iiiie la tliiehcsse d'Orléans le lendemain oii il y avait dn monde. M. le duc d'Oiléans se plut (piehiue lemps à la l'aire danser, puis lui dit : «Vous êtes bien sotte, Mme hnbert; savez-vous donc ce que je lisais? C'était Uahelais que j'avais porté de ])eur de m'cnniiyer. » On peut juijTi" de reiïet de celle réponse. La chose n'était que tiop M'aie, et c'élail i^ne lanlaronnade. Sans conq)ai'aison des lieux ni des choses, lamnsi(pie de la cliapclie était Ibil au-dessus de celle de rO|)éia cl d(î toutes les musicpies de l'EuroiJc; et comme les matines, laudes et les Irois messes basses de la nuit de Noël duraienl longtemps, celle nuisicpie s'y surpassait encoiv. Il n'\ a\ait rien de si ma^ui(i(pie que rornemenl de la cbapelle et (jue la manière dont elle était éclairée. Toul y élail plein; les liawes de ia tiibune remplies de toutes les dames de la cour (Il (lésbabillé, mais sous les armes. H n'y avail {.\^}\\^■ lien de si siirpreiianl (pie la beaiilé du .>pecL'icle , cl les oreilles y étaient cbariuées. M. le duc d'Orléans aimait extrêmement l.i miisijpie; il la S'ivait jusfjirà composer, cl il s'csi même anuisé à l'aire lui-même une espèces (\r pelil opéra, donl La Fare lit les vers, cl ipii lui (liante devani le rni ; M*tle njusi(pie de 1,1 cliapclie avail (loin- de (jiioi roccu|)er le plus a;^réableiiieiil du monde, indépendammcnl d» racconq)i;:uement <riiii spectacle

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si éclatant , sans aN oir recours à Ral)elais , mais il fallait faire l'impie et le bon compagnon.

Je me souviens aussi d'une chose qu'il me conta dans le salon de Marly , sur le point de son départ pour l'Italie, dont la singularité, véritiée par l'événement, m'engage à ne la point omettre. Il était curieux de toutes sortes d'arts et de sciences , et avec inliniment d'esprit , avait eu toute sa vie la faiblesse si commune à la cour des enfants do Henri III , que Catherine de Médicis avait entre autres maux apportée d'Italie. Il a^ait tant qu'il avait pu cherché à voir le diable, sans y avoir pu parvenir , à ce qu'il m'a souvent dit, et à voir des choses extraordinaires, et à savoir l'avenir. La Sery avait une petite lille chez elle de huit ou neuf ans , qui y était née et n'en était jamais sortie, et qui avait l'ignorance et la sinq)licité de cet âge et de celte éducation. Entre autres fripons de curiosités cachées, dont M. le duc d'Orléans avait beaucoup vu en sa vie, on lui en produisit un , chez sa maîtresse , qui prétendit faire voir dans un verre rempli d'eau tout ce qu'on voudrait savoir. Il demanda (juehiu'un de jeune et d'innocent pour y regarder, et cette petite fille s'y trouva proi)re. Ils s'anuisèrent donc à vouloir savoir ce qui se passait alors même dans des lieux éloignés, et la i)etite (ille voyait , et rendait ce qu'elle voyait à mesure. Cet homme pi-onoiiçait tout bas (juebpK' vhn^o sur ce

:{i Li: iu:i;i:nt kt la colu dk i-uanck,

TiMTO r(Mnpli (l'eau, cl aussilnl on \ lojiankiil a\rc succès.

L(»s duperies (juc M. Ji; duc d'Orléans avait soi:vent essuyées rengagèrent à une épreuve qui pût le rassurer. 11 ordonna tout bas à un de ses gens, à l'oreille, d'aller sur- le- champ à quatre pas de là, chez iMuie de Nancré, de bien examiner (|ui y était, ce (pu s'y faisait, la |)Osition et l'ameublement de la cliam])ie , et la situation de tout ce qui s'\ passait, et sans perdre un moment ni parler à personne, de le lui venir dire à l'oreille. En un tourne-main la connnission l'ut exécutée, sans que. pei"Sonne s'ajjcrcût de ce que c'était, et la petite fdle toujours d.ms la chambre. Dès que M. le duc d'Orléans fut instruit, il dit à la ])etile fille de regarder dans le verre qui était chez Mme de Nancré et ce qui s'y passait. Aussitôt elle leur raconta mot pour mot tout ce qu'y avait vu celui (pie M. le duc d'Orléans y avait envoyé. La descrq)lion du visage, des ligures, des vêtements, des gens qui > étaient, leur situation dans la chambre, h s gens rpii jouaient à deux tables dinérentes, ceux qui regardaient ou qui causaient assis ou debout, la disposition des meubles, en lui mot tout. Dans l'iiistaiU M. le duc d'Orléans y Oïivoya Nancré, (pii raf)porla avoir tout ti'ouvé connue la jiclitc (ille l'avait dit, et comme le valcl (pii y avait été d'abord l'avait rapporté à Torcille de M. le duc d'Orléans.

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Il ne me parlait guère de ces choses-là , parce que je prenais la liberté de lui en faire honle. Je pris celle de le pouiller à ce récit, et de lui dire ce que je crus le pouvoir détourner d'ajouter foi et de s'amuser à ces prestiges , dans un temps surtout où il devait avoir l'esprit occupé de tant de grandes choses. « Ce n'est pas tout , me dit-il ; et je ne vous ai conté cela que pour venir au reste; » et tout de suite, il me conta que, encouragé par l'exactitude de ce que la petite fdle avait va dans la chambre de Mme de Nancré , il avait voulu voir quelque chose de plus important , et ce qui se passerait à la mort du roi , mais sans en rechercher le temps qui ne se pouvait voir dans ce verre. Il le demanda donc tout de suite à la petite fille , qui n'avait jamais ouï parler de Versailles , ni vu personne que lui de la cour. Elle regarda et leur exphqua longuement tout ce qu'elle voyait. Elle fit avec justesse la description de la chambre du roi à Vei-sailles , et de l'ameublement qui s'y . trouva en cllet à sa mort. Elle le dépeignit parfaitement dai:s son lit, et ce qui était debout auprès du lit ou dans la chambre, un petit enfant avec l'ordiv, li'uu par Mme de Vcnladour , sur laquelle elie s'éciia parce qu'elle l'avait vue chez Mlle (!(? Sery. Elle leur fit connaître Mme de Mainlenon , la figure singulière de Fagon, Mme la duches^'c (J'Orléîins, Muie la Ducliesse , Mme la [irince^sc

3i LL UÉOENT ET LA CUl K DE FRANCE,

de Coiili; elle s'écria sur iM. le due d'Orléans : en un mut, elle leur lit connaître ce qu'elle voyait là de princes, de seigneurs, de domestiques ou valets. Uuand elle eut tout dit, M. le duc d'Orléans, surpris qu'elle ne leur eût point lait connaître Monseijrneur, Mgr le duc de Bourgogne , Mme la duchesse de Bourgogne, ni M. le duc de Berrj, lui demanda si clli' ne voyait point des ligures de telle cl telle ra(,'o!L Klle répondit constamment que non, et répéta celles qu'elle voyait. C'est ce que M. le duc d'Orléans ne pouvait c()nq)rendre et dont il s'étonna Inrl avec moi, et en rechercha vainement la raison. L'événement i'exi)li(iua. On était alors en 1706. Tous (juatre étaient alors pleins de vie cl de santé , et tnns quatre étaient morts avant le roi. Ce fui la mémo chose de M. le Prince, de M. le Duc et de M. le prince de Conli ({u'elle ne vit point, tandis (pi'elle vit les enfants des deux derniers , M. du Maine , les siens , et M. le comte de Toulouse. Mais jusfju'à l'événement cela demeura (Ijwjs l'ohscurité.

(^•tte curiosité achevée, M. le (hic d'Orléans voulut savoir ce qu'il devienthait. Alors ce ne fut plus dans le vern'. L'homme (|iii rl.iil là lui oHiil de le montrer rormne peini sur l,i muraille de la chambre, pom'>ii (pi'il irn'il poinl de peur (h; s*y voir; el au bout 11*1111 fpiarl d'heure de (piehpies siina- Ijrécs dcvuûl eux tous , la ligure de M. le duc d'Or-

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léaiis , velu comme il l'était alors et dans sa {grandeur naturelle , parut tout à coup sur la muraille comme en peinture avec une couronne fermée sur la tète. Elle n'était ni de France, ni d'Espagne , ni d'Angleterre , ni impériale. M. le duc d'Orléans, qui la considéra de tous ses yeux, ne put jamais la deviner ; il n'en a^ait jamais vu de semblable : elle n'avait que quatie cercles , et rien au sommet. Cette couronne lui couvrait la tète.

De l'obscurité précédente et de celle-ci , je pris occasion de lui remontrer la vanité de ces sortes de curiosités , les justes tromperies du diable que Dieu permet pour punir des curiosités qu'il défend , le néant et les ténèbres qui en résultent au lieu de la lumière et de la satisfaction qu'on y recbercbe. Il était assurément alors bien éloigné d'être régent du royaume et de l'imaginer. C'était peut-être ce que cette couronne singulière lui annonçait. Tout cela s'était passé à Paris cliez sa maîtresse , en présence de lem- plus étroit intrinsèque , la veille du jour qu'il me le raconta , et je l'ai trouvé si extraordinaire , que je lui ai donné place ici , non pour l'approuver , mais pour le rendre.

Tel était le prince que la mort successive de trois fds de France appelait à gouverner l'État pendant la minorité de Louis XV. Il avait jusque-là vécu moins en prince qu'en particulier, et même en courtisan battu des orages de la cour. 11 est iu-

3() i.i: HECENT irr la coiu de fhance,

croyable, mais il est vrai, qu'avec la perspective depuis loii'j; temps ouverte de cette grande autorité à exercer, il n'avait concerté avec personne aucune mesure, et se trouva pris à l'iinproviste par l'événciiieut.

Élahlissoinenl de la régence.

Le feu roi , obsédé par Mme de Mainlenon et les ])àtards, avait lait un testament qui ne laissait à M. le duc d'Orléaus que le titre de régent, sous l'autorité d'un conseil de régence, et donnait au duc du iMaine la surintendance de l'éducation du roi, avec la gai'de de sa personne et le commandement de la maison militaiie. Le plus pressant intérêt du régent, ainsi dé|)Ouillé, était de l'aire annuler ce teslamcnl cl 1'; codicille (pii y était joint r[ il se rendit à ce! cUcI au parlement.

A peine étions-nous assis que M. le Hue arriva, et l'instant d'après M. le due d'Orléans. Je laissai rasseoir le bniil (pii aee()nq)agna son arrivée, et connue je vis qui; le premier pj-ésideid se mellail en devoii' de \(ini(»ii' pailer, en se déeouNranI, je (Is signe de la main, iiw. découvris et me cou\iis tdul de suite, et je dis (jne j'étais chargé jiai- .MAI. les pairs de déclarer à la eonq>agni(î assemblée que ce n'était rpTen considération des inq)orlant<*s et pressantes affaires pid)li(jues (ju'il s'a;-'iss'iil maintenant de régler, que les pairs voulaient

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