SOIS LA MINORITE DE LOUIS XV
bien encore souffrir l'usurpation plus qu'indécente du bonnet, et les autres dont ils avaient à se plaindre , et montrer par ce témoignage public la juste préférence qu'ils donnaient aux affaires de l'État sur les leiu's les plus particulières, les plus clières et les plus justes ; que je protestais au nom des pairs contre ces usurpations, et contre leur durée, de la manière la plus expresse , la plus formelle, la plus authentique, au milieu et en face de la plus auguste assemblée, et autorisé de l'aveu et de la présence de tous les pairs, et par-dessus tout de la permission expresse à nous donnée par M. le duc d'Orléans, en présence de quinze ou seize pairs ci-présents qu'il manda la veille au soîr chez lui.
Le silence profond avec lequel je fus écouté témoigna la surprise de toute l'assistance. M. le duc d'Orléans se découvrit, en affirmant ce que je venais de dire, assez bas et l'air embarrassé, et se recouvrit.
Aussitôt après je regardai M. du Maine qui me parut avoir un air content d'en être quitte à si bon marché, et que mes voisins me dirent avoir eu l'air fort en peine à mon début.
Un silence fort court suivit ma protestation , après quoi je ^is le premier président dire quelques mots assez bas à U. le duc d'Orléans, puis faire tout haut l.i députation du parlement [)0ur
:1S LE RF'r.ENT ET LA COUR DE FRANCE,
aller clierchci" le toslamnit du roi el son codicille, qui avait élé mis au nii^ino li(ui. \a^ silence continua pendant cette grande et courte attente; chacun se regardait sans se remuer. Nons étions tous aux sièges bas, les portes étaient censées fermées, mais la grand'cliJimbre était pleine de curieux de qualité et de tous états, et de la suite nombreuse de ce qui était en séance.
La députalion ne fut pas longtemps à revenir. Elle remit le testament et le codicille entre les mains du premier jirésident qui les présenta, sans s'en dessaisir, à M. le duc d'Orléans, puis les fit passer de main en main j)ar les présidents à mortier à Dreux, conseiller au parlement, père du grand uiaîlre des cérémonies, disant (pi'il lisait bien, et d'une voix forte (jui serait bien entendue de tous, de la place oii il était sm* l(*s sièges liants derrière les présidents pi*ès fie la lanteiiie de la buvette. On peut jnj.'^ei' avee quel silence il lut écouté, el c()nd)ien les yeii\ el les oreilles se dressèrent vers ce lecteur. A travers tontr» sa joie, le duc du Maine montra mu* ànu; en peine; il se trouvait an moment d'une loite opération (pi'il fallait soutenir. .M. le due d'Orlé.in- ne mai'(iua qn'imo application tranquille.
Je ne m'arrêterai point à ces deux pièces, où il nVs! question rpie de la ;:randenr et de la puissance des fi.^t.nvk dr- Mme de Maintenon et do
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Saint-Cyr, du choix de l'éducation du roi et du conseil de régence au pis pour M. le duc d'Orléans, et de le livrer entièrement dépouillé de tout pouvoir au pouvoir sans bornes du duc du Maine.
Je remarquai un morne et une sorte d'indignation qui se peignit sur tous les visages , à mesure que la lecture avançait, et qui se tourna en une sorte de fermentation muette à la lecture du codicille que fit l'abbé 3Ienguy, autre conseiller de la grand' chambre , mais clerc , et en la môme place de Dreux pour être mieux entendu. Le duc du Maine la sentit et en pâlit, car il n'était appliqué qu'à jeter les yeux sur tous les visages, et les miens le suivaient de près tout en écoutant, et regardant de fois à autre la contenance de M. le duc d'Orléans.
La lecture achevée , ce prince prit la parole , et passant les yeux sur toute la séance , se découvrit , se recouvrit, et dit un mot de louange et de regret du feu roi. Élevant après la voix davantage, il déclara qu'il n'avait qu'à approuver tout ce qui regardait l'éducation du roi, quant aux personnes, et ce qui se trouvait sur un établissement aussi beau et aussi utile que l'était celui de Saint-Cyr, dans les dispositions qu'on venait d'entendre; qu'à l'égard de celles qui regardaient le gouvernement de l'État, il parlerait séparément de ce qui en était contenu dans le testament el dans 1(^ codirillo; qu'il avait
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pjMiie à les roiicilier i\\cc ce que le roi lui avait dit dans les derniers jours de sa vie, el avec les assurances qu'il Ini avait données publiquement qu'il ne trouverait rien dans ces dispositions dont il put n'être pas content, en conséquence de quoi il avait iui-niémc toujours depuis renvoyé à lui pour tous les ordres à donner, et ses ministres pour les recevoir sur les atlaires; qu'il lallait (|u'il n'eût pas conqiris la force d(; ce qu'on lui avait lait Caire (refjfardanl du enté du duc de Maine), puisque le conseil de lép^ence se lions ait choisi, et son autorité tellement établie par le testament qu'il \n\ lui en demeurait i)lus aucune à lui; (pie ce préjudice lait au droit de sa naissance, à son attachement pour la personne du roi, à son junour et à s:i fidélité i)our l'État, était de nature à ne pouvoir se souflVir avec la conservation de son honneur; cl (pi'il espérait assez de l'estime de tout ce (]ui était là présent pour se persuader (jue sa régence Bjrait déclarée telle (lu'elhî devait èlic, c'est-à-dire entière, indépendante, et le clioi\ du c(mseil do réî,'cnce,.à qui il ne disputait j)as l;i voi\ délijjéralivc pour les alTaiies, à sa disposition, parce qu'il no les pouvait disculei" qu'avec des persomies qui, éliint appromées du public, pussent aussi avoir sa conOance. Ce court discours parut làire une grande inqiression.
Le duc du Maine voulut |)arler. Comme il se dé-
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couvrait, M. le duc d'Orléans avança la tcto par devant M. le Duc, et dit au duc du Maine d'un ton soc : «< Monsieur, vous parlerez à votre tour. » En un moment l'affaire tourna selon les désirs de M. le duc d'Orléans. Le pouvoir du conseil de régence et sa composition tombèrent. Le choix du conseil de régence fut attribué à M. le duc d'Orléans , régent du royaume , avec toute l'autorité de la ré- ;:cnce, et à la pluralité des voix du conseil de régence la décision des affaires seulement, avec la voix du régent comptée pour deux, en cas de paitage. Ainsi toutes les grâces et les punitions demeurèrent en la main seule de M. le duc d'Orléans, L'acclamation fut telle que le duc du Maine n'osa dire une parole. 11 se réserva pour soutenir le codicille , dont la conservation , en effet , eût annulé par soi-même tout ce que M. le duc d'Orléans venait d'obtenir.
Après quelques moments de silence, M. le duc d'Orléans reprit la parole. Il témoigna une nouvelle surprise que les dispositions du testament n'eussent pas sufli à qui les avait suggérées, et que, non contents de s'y être établis les maîtres de l'État, ils en eussent eux-mêmes trouve les clauses si étranges qu'il avait fallu, pour se rassurer, devenir encore les maîtres de la personne du roi , de la sienne à lui, de la cour et de Paris. Il ajouta que si son honneur se trouvait blessé au point où il lui paraissait
i± I.E ni-r.ENT KT LA COUH DK FRANCE,
qiK^ la roiiîpapnie l'avait senti ollo-mômc par les dispositions du testament, ainsi que toutes les lois et les rèjiles, les nit^mes étaient encore plus violées par les dispositions du codicille, qui ne laissait ni sa liberté ni sa vie même en sûreté, et mettait la personne du roi dans l'absolue dépendance de cpii avait osé profiter de l'état de l'aiblesse d'un roi mourant pour lui arraclier ce qu'il n'avait pu entendre. Il conclut par déclarer que la régence était impossible à exercer avec de telles conditions, et qu'il ne doutait pas que la sagesse de la compagnie n'annulât un codicille qui ne se pouvait soutenir, et dont les règlements jetteraient la France^ dans les malheurs les plus grands et les plus indisi)eusablcs. Tandis que ce princ(; parlait, un pi'ofoud et morne silence lui applaudissait, sans s'expliquer.
Le duc du Maine, devenu de toutes les couleurs, prit la parole, qui pour cette fois lui fut laissée. Il dit que l'éducation du loi, et par conséquent sa personne lui étant confiée, c'était une suite toute naturelle (pi'il eût, i)rivativement à tout autre, l'entière autorité sur sa maison civile et militaire, sans quoi il ne ])Ouvait se charger de le faire ijcrvir, ni répondre de sa |)ersonne; et de là à vanter son attaebeni(;nt, si connu du feu roi qu'il y avait mis toute sa contiance.
M. le duc d'Orléans rinterromi)il à ce mot, qu'il releva. M. du Maine voulut \r l('n4)érer par les
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louanges du maréchal de Villeroy adjoint à lui, mais sous lui dans la môme charge et la même confiance. M. le duc d'Orléans reprit qu'il serait étrange que la preniière et plus entière confiance ne fût pas en lui , et plus encore qu'il ne pût vivre auprès du roi que sous l'autorité et la protection de ceux qui se seraient rendus les maîtres absolus du dedans et du dehors, et de Paris môme par les régiments des gardes.
La dispute s'échauffait, se morcelait par phrases coupées de l'un à l'autre, lorsque, en peine de la fin d'une altercation qui devenait indécente, et cédant à l'ouverture que le duc de La Force venait de me faire par devant le duc de La Rochefoucauld qui siégeait entre nous deux, je fis signe de la main à M. le duc d'Orléans de sortir et d'aller achever cette discussion dans la quatrième des enquêtes, qui a une porte de communication dans la grand'chambre et où il n'y avait personne. Ce qui me détermina à cette action fut que je m'aperçus que M. du Maine s'affermissait, qu'il se murmurait confusément quelques mots de partage , et que M. le duc d'Orléans ne faisait pas le meilleur personnage, puisqu'il descendait à plaider pour ainsi dire sa cause contre le duc du Maine.
Il avait la vue basse. Il était tout entier à attaquer et à répondre , en sorte qu'il ne vit point le signe que je lui faisais. Quelques momenls après je re-
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doublai, et n'i'ii ayant pas plus de succès , jo me levai, m'avançai quelques pas , et lui dis , quoique d'assez loin : « Monsieur, si vous passiez dans la quatrième des enquêtes avec M. du Maine, vous y })arleriez plus eonuuodéuKMit , >» et m'avançant au même instant davantage , je l'en pressai par un si^ne de la main et des yeux qu'il put distinguer. Il m'en rendit un de la tôte, et à peine fus-je rassis que je le vis s'avancer par devant M. le Duc et BI. du Maine; et aussitôt après, tous deux se levèrent et s'en allèrent dans la (juatrième des enquêtes. Je ne pus voir qui, de ce qui était épars hors de la séance, les y suivit, car toute la séance se leva à leur sortie, et se rassit en même tenq)ssans bouger, et tout en grand silence. Uuel(|ue temps après M. le comte de Toulouse sortit de place, et alla dans cette cbambre. M. le Duc l'y suivit un |)eu ai)rès. Au bout de qucbjue temps le duc de La Force en lit autant.
Il y fut assez peu. Revenant en séance, il dépassa le duc de La Rochefoucauld et moi, mit sa tête entre celle du duc de Sully et la mienne , parce qu'il ne voulut pas être entendu par La Rochefoucauld, et me dit : « Au nom (h; Dieu, allez-vousen là dedans, cela va fort mal. M. le duc d'Orléans mollit, roujpez la dispute, faites rentrer M. le duc d'Orléans; et dès (pi'il sera en place, (pi'il dise qu'il est trop lard poui achever, qu'il faut laisser
SOLS LA MLNORITE DE LOUIS \V. io
la compagnie aller dîner, et revenir achever au sortir de table ; et pendant cet intervalle, ajouta La Force, mander les gens du roi au Palais-Royal, et faire parler aux pairs dont on pourrait douter, et aiLX chefs de meute parmi les magistrats. >»
L'avis me parut bon et important. Je sortis de séance et allai à la quatrième des enquêtes. Je trouvai un grand cercle assez fourni de spectateurs, M. le comte de Toulouse vers l'entrée en avant, mais cohé à ce cercle , M. le Duc vers le miheu en même situation, tous assez éloignés de la cheminée, devant laquelle M. le Duc d'Orléans et le duc du Maine étaient seuls , disputant d'action à voix basse, avec l'air fort allmné tous deux. Je considérai quelques moments ce spectacle, puis je m'approchai de la cheminée , en homme qui voulait parler. « Qu'y a-t-il, monsieur? me dit 3L le duc d'Orléans d'un air vif d'impatience. — Un mot pressé, monsieur, lui dis-je, que j'ai à vous dire. » Il continuait à parler au duc du Maine , moi presque en tiers; je redoublai, il me tendit l'oreille. « Xon pas cela, lui dis-je, en lui prenant la main : venez-vous-en ici. » Je le tirai au coin de la cheminée. Le comte de Toulouse qui était là auprès se recula beaucoup, et tout le cercle de ce côté-lù. Le duc du Maine se recula aussi d'où il était en arrière.
Je dis à l'oreille, à M. le duc d'Orléans, (ju'il ne
devait pas espérer de rien ^aj^iier sur M. dii3Iainc, qui ne sacrilierait pas le codicille à ses raisons, que la longueur de celte conférence devenait indécente, inutile, dangereuse; qu'il était là en spectacle à tout ce qui y était entré comme en séance, et encore mieux vu et examiné ; qu'il n'avait de parti que de rentrer en séance, et dès qn'il y serait, la rompre, etc. « Vous avez raison, me dit-il, je vais le faire. — Mais, repris-je , faites-le donc sur-lechamp, cl ne vous laissez point amuser. C'est M. de La Force à qui vous devez cet avis, et qui m'envoie vous le donner. » Il me (juitta sans plus rien dire, alla à M. du Maine, lui dit en un mot qn'il était trop tard, et (|u'on finirait l'aprés-dînée.
J'étais demeuré où il m'avait laissé. Je vis aussitôt le duc du Maine Ini faire la révérence, comme se séparant tous deux , et se retirer, et dans le môme moment M. le Duc venir joindre M. le duc d'Orléans, et se parler, tandis que M. du Maine joignit le cercle, et s'arréUi le dos ded;ms pour voir apparemment ce colloque. Il dura assez peu, et fut fort en douceur, quoirpie M. le Duc en aird'emi)ressement. Conune il fallait passer k peu prés où j'étais pour rentrer dans la grand'cljaud)re, tous deux vinrent vers moi.
En ce moment je sus que M. le Duc venait de demander à .M. le due d'Orléans d'entrer au conseil de régence , puibqu on n'avait point égard au les-
SOLS Là MINORITE DE LOUIS XV. 47
tameiit, et d'en être déclaré chef , et qu'il l'avait obtenu. La haine des bâtards , et par le rang de prince du sang, etc., et par le procès de la succession de M. le Prince, avait engage iMme la Duchesse à faire des pas auprès de 31. le duc d'Orléans, dans les dernières semaines de la vie du roi, et M. le duc d'Orléans à les bien recevoir, pour se fortifier contre M. du Maine. Il n'avait, je pense, osé me dire qu'il s'était engagé à cette place de chef du conseil de régence , mais je crois que l'engagement en était pris, et que M. le Duc l'en somma plutôt qu'il ne lui demanda. Bref, M. le duc d'Orléans me dit qu'il en aUait parler au parlement avant de lever la séance ; j'en fis un air de félicitalion et d'approbation à M. le Duc , et nous rentrâmes aussitôt en séance.
Le bruit qui accompagne toujom^s ces rentrées étant apaisé, M. le duc d'Orléans dit qu'il était trop tard pour abuser plus longtemps de la compagnie, qu'il fallait aller dîner, et rentrer au sortir de table pour achever. Tout de suite il ajouta qu'il croyait convenable que M. le Duc entrât dès lors au conseil de régence et que ce fût avec la qualité de chef de ce conseil ; et que , puisque la compagnie avait rendu à cet égard la justice qui était due à sa nais-^ sance et à la quaUté de régent , il lui exphquerait ce qu'il pensait sur la forme à donner au gouvernement, et qu'en attendant il usait du pouvoir
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de sa rôgcncc pour profiler des lumières et de la sagesse de la compagnie, et lui rendait dès maintenant l'ancienne liberté des remontrances. Ces paroles furent suivies d'un ai)[)laudissement éclatant et général, et la séance l'ut aussitôt levée.
J'étais prié à dîner ce jour-là chez le cardinal de Noailles, mais je sentis l'importance d'emplo}ei- le temps si conil cl si pi'écieux de l'intervalle juscpi'à la i-enirée de l'après-diuée, et de ne pas quillcr M. le duc d'Orléans; de sorte qu'après avoir eu vové un gentilhomme m'excuser au cardinal
Noailles, je m'en allai au Palais-Royal où la (iiriosité avait rassend)lé tout ce qui n'était pas au palais, et oii \iiil encore une jiarlic de ce qui \ avait été spectateur. Tout ce que j'y trouvai de nia connaissance me demanda des nouvelles avec empressement. Je me contentai de répondre que toi;! allait hicn cl^lans hi rcj^le, mais que tout n'él.iil pas encore fini.
M. le duc d'diléans élait passé dans un cahiiict où je le trouvai seul avec Canillac(iui l'avait attendu. Nous primes là nos mesures, et M. le duc d'Orléans envoya clierclicr h; procureur général d'Aguesscan, depuis cliancelicr, et le premier avocat général J(.Ii de l'Ieuri, depuis procureur général. Il était pics de (leu\ heures. On servit une |)etile lahle de (jn,!tre rouverts où Canillac, (ionflaus, premier geulilhouuue de la c|i.iiiil)ir rie M. ]<■ duc d'Orléans, cl
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moi nous mîmes avec ce prince, et pour le dire en passant, je n'ai jamais mangé avec lui depuis qu'une fois, chez Mme la duchesse d'Orléans à Bagnolet.
Le maréchal de Villeroy était demeuré à Versailles. Il avait chargé Goeshriant, gendre de Desmarets , de venir au palais, et de lui mander souvent des nouvelles. Il en reçut trois courriers fort près à près qui le remplirent tellement de joie et d'espérance, lui et la duchesse de Yentadour, son ancienne bonne amie, qu'ils ne doutèrent pas que ce qui se passait sur le codicille ne le soutînt, et ne rétablît le testament , de sorte qu'ils ne purent se contenir, et répandirent dans Versailles la victoire complète du duc du Maine sur M. le duc d'Orléans. Paris fut aussi dans la môme erreur, répandue par les émissaires du duc du Maine de tous côtés, mais le triomphe ne fut pas de longue durée.
Nous retournâmes au parlement un peu avant quatre heiu'es. J'y allai seul dans mon carrosse un moment avant M. le duc d'Orléans , et j'y trouvai tout en séance. J'y fus regardé avec grande curiosité, à ce qu'il me parut; je ne sais si on était instruit d'où je venais. J'eus soin que mon maintien ne montrât rien. Je dis seulement en passant au duc de La Force que son conseil avait été sahitairc, que j'avais heu d'en espérer tout succès , et que j'avais dit à M. le duc d'Orléans que c'était lui (lui l'avait pensé et me l'avait dit. 31. le duc d'Orléans arrivé,
L'i le bruit insL'i)aral)le d'une iioinbrousc suite apaisé, il dit qu'il fallait reprendre les choses où elles en étaient demeurées le matin; qu'il devait dire à la cour qu'il n'était demeuré d'accord de rien avec M. du Maine, en même temps lui remettre devant les yeux les clauses monstrueuses d'un codicille arraché à un prince mourant, clauses bien plus étranges encore que les dispositions du testament que la cour n'avait pas jugé devoir être exécutées, et que la cour ne pouvait passer à M. du Maine d'être maître de la personne du roi, de la coui', de Paris, par conséquent de l'État, de la personne, de Ja liberté, de la vie du régent, qu'il serait en état de faire arrêter à toute heure, dès qu'il serait le maître absolu et indépendant de la maison du roi civile et militaire; (lue la cour voyait ce qui devait nécessairement résulter d'une nouveauté inouïe qui mettait tout entre les mains de M. duMaiue, et qu'il laissait aux lumières, à la prudence de la comi)au:nie, à sa sagesse, à son équité , à son amour poui* l'Elat, u déclarer ce (pi'elle en pensait.
M. du Mairjc p;ii iit alors aussi méprisable sur le pré, (pi'il était redoutabb* dans l'oljscurité des cabinets. 11 avait l'air d'un condamné, cl lui, Idujoui's si vermeil, avait la pàlcui' iUi la mort sur le visage. Il répondit à voix fort basse et peu intelligible, el avec un air aussi respectueux et aussi buujble qu'il l'avait eu audacieux le matin.
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On opinait cependant sans récoutcr, et on passa tout d'une voix comme en tumulte à l'entière abrogation du codicille. Cela fut prématuré comme l'abrogation du testament l'avait été le matin, l'un et l'autre par une indignation soudaine. Les gens du roi devaient parler, et ils étaient là, avant que personne opinât; aussi le premier président n'avait point demandé les voix : elles avaient prévenu l'ordre. d'Aguesseau, quoique procureur général, et Fleuri, premier avocat général, parlèrent donc : le premier en peu de mots; l'autre avec plus d'étendue, et il fit un fort beau discours. Comme il existe dans les bibliothèques , je ne parlerai que des conclusions conformes de tous deux, en tout et partout favorables à M. le duc d'Orléans.
Après qu'ils eurent parlé, le duc du Maine, se voyant totalement tondu, essaya une dernière ressource. Il représenta, avec plus de force qu'on n'en attendait de ce qu'il avait montré en cette seconde séance , mais pourtant avec mesure , que s'il était dépouillé de l'autorité qui lui était donnée par le codicille , il demandait à être déchargé de la garde du roi, de répondre de sa personne, et de conserver seulement la surintendance de son éducation. M. le duc d'Orléans répondit : « Très-volontiers, monsieur, il n'en faut pas davantage. >» Làdessus, le premier président, aussi abattu que le duc du Maine, prit les voix.
Chacun ivpondit de l'avis des coin.Iusions, et l'aiTcM fui prononcé en sorte qu'il ne resta nulle sorte de pouvoir au duc du Maine, qui fut totalement remis entre les mains du régent, avec le droit de mettre dans la légence qui il voudrait, d'en ôter qui bon lui semblerait, et de faire tout ce qu'il jugerait à propos sur la forme à donner au gouvernement, l'autorité toutefois des affaires demeuiant au conseil de régence, à la pluralité des voix, celle du régent comptée pour deux en cas seulement de partage, et M. le Duc déclaré chef sous lui du conseil de régence, avec, dès à présent, la faculté d'y entrer et d'y opiner.
Pendant les opinions, le prononcé et le reste de la séance, le duc du Maine eut toujours les yeux baissés, l'aii' plus moit ([ue vif, et parut immobile. Son lils et son frèie ne donnèrent aucun signe de prendre part à licu.
L'arrêt bit sui\i de fortes acclamations de la foule (jui éL'iit é[jai'î^e hors de la séance, et celle qui remplissait le rest«; du |)alais y lépondit ù mesure qu'elle fut instruite de ce qui avait élé décidé.
Ce bruit un peu long apaisé, le régent fil im remerclment court, poli, majestueux à la compag^nic, protesta du soin qu'il aurait d'enq)loyer au bien de l'Étal l'aulorit»' de la(juelle il était rcvélu, puis il dit à la compagnie qu'il était l('irq)S de l'in-
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former de ce qu'il jugeait nécessaire d'établir pour lui aider dans l'administration de l'État. Il ajouta qu'il le faisait avec d'autant plus de confiance , que ce qu'il se proposait n'était que l'exécution de ce que M. le duc de Bourgogne, car il le nomma ainsi, avait résolu , et qu'on avait trouvé parmi les papiers de sa cassette. Il fit un court et bel éloge des lumières et des intentions de ce prince, puis déclara qu'outre le conseil de régence qui serait le suprême où toutes les affaires du gouvernement ressortiraient , il se proposait d'en établir un pour les affaires étrangères, un pour les affaires de la guerre, un pour celles de la marine, un pour celles des finances , un pour les affaires ecclésiastiques , et un pour celles du dedans du royaume, et de choisir quelques-uns des magistrats de la compagnie pour entrer dans ces deux derniers conseils , et les aider de leurs lumières sur la police du royaume, la jurisprudence, et ce qui regardait les libertés de l'Église gallicane.
L'applaudissement des magistrats éclata, et toute la foidc y répondit. Le premier président conclut la séance par un compliment fort court au régent , qui se leva, et en même temps toute la séance, et on s'en alla.
M LK KKl.tM ET LA CULU DL FUA^CE,
Le dur dOrli^ans, irgonl. — Le roi ; le manVlial de Villovoy, l'évôqufl de Frojus Fleury) ; Law, d'Apuosseau, d'Arprnson, l'abbé Dubois.
Le iv<;cnl cuira sur le clianip dans rcxcirice do son autorité. Pour mieux entendre la suite de ce récit, il sera bon de placer ici un mot de mécanique sur sa manière de vivre.
Toutes les matinées étaient livrées aux affaires, cl les différentes sortes d'affaires avaient leurs jours et leurs heures. Il les commençait seul avant de s'imliillcr, voyait du monde à son levei*, (]iii était court cl toujours précédé et suivi d'audiences auxquelles il p(M(lail beaucoup de* temps; |)uis ceux qui rl.iicni cbar^és plus directement d'affaires le tenaient successivement juscpi'à deux beures après midi. (àmix-Uï étaient les cbefs des conseils, La Vrillière, bientôt api'ès Le HIanc, dont il se servait pour beaucoup d'espionnages ; souvent Torcv pour les lettres de la poste, (pielquefois le maréchal de VilhToy pour piaffer; une fois la semaine; , les ministres élran,i,^ers , ([uehpiefois les conseils; la nw-sse dans sa cliapelle en pailiciilier, (piand il était lèlc ou dimanche. Les premiers temps il se levait malin, ce rpii se ralenti! peu à peu, et devint apiès incci-lain et lai'dif, suivant qu'il s'était couché. Sur les deux liciu'es ou ih'\\\ b«'urcs et demie, Iniit le inniidc lui vf>yail prcii-
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dic du chocolat ; il causait avec la couipagiiic. Cela durait selon qu'elle lui plaisait ; le plus ordinaire en tout n'allait pas à demi-heure. Il rentrait et donnait audience à des dames et à des hommes, allait chez Mme la duchesse d'Orléans, puis travaillait avec quelqu'un , ou" allait au conseil de régence ; quelquefois il allait voir le roi, le matin rarement, mais toujours malin ou soir, avant ou après le conseil de régence, et l'abordait, lui parlait, le quittait avec des révérences et un air de respect qui faisait plaisir à voir, au roi lui-même, et qui apprenait à vivre à tout le monde.
Après le conseil, ou sur les cinq heures du soir, s'd n'y en avait point, il n'était plus question d'aflaires ; c'était l'Opéra ou le Luxembourg, s'il n'y avait été avant son chocolat, ou aller chez Mme la duchesse d'Orléans où quehiuefois il soupait, ou sortir par ses derrières, ou faire entrer compagnie par les mômes derrières, ou si c'était en belle saison, aUer à Saint-Cloud ou en d'auli'cs campagnes, tantôt y souper, tantôt au Luxembourg ou chez lui. Quand Madame était à Paris, il la voyait un moment avant sa messe, et quand elle élail à Saint-Cloud, il allait l'y voir, et lui a toujours rendu beaucoup de soins et de respect.
Ses soupers étaient toujours en compagnie fort étrange. Ses maîtresses, quelquefois une fille de l'Opéra , souvent xMme la duchesse de Berry , et
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une douzaine d'iiomnies, tantôt les uns, tantôt les autres, que sans façon il ne nommait jamais autrement (jue ses roués. C'était Bioglio, l'aîné de celui qui est moit maréchal de France et duc; Noce, quatre ou cinq de ses oflicieis, non des premiers, le duc de Brancas, Biron, Canillac, quelques jeunes gens de li'averse et quehiues dames de moyenne vertu, mais du monde; quelques gens obscurs encore sans nom, brillant par leur esprit on leur débauche. La chère exquise s'apprélait dans des endroits faits exprès, de plain-pied, dont tous les ustensiles étaient d'argent; euxmêmes mettaient souvent la main à l'œuvre avec les cuisiniers. C'était en ces séances où chacun étiiit repassé, les ministres et les familiers tout an moins connue les autres, avec une liberté qui était licence eflrénée. Les galanteries passées et présentes de la cour (*t de la ville sans ménagement ; les vieux contes, les disputes, les plaisanteries, les ridiculi's, rien ni personne n'était épargné. M. le du<; d'Orléans \ tenait son coin conune les autres, mais 11 est vrai (pie très-rarement tons ces propos lui faisaient-ils la moindi'e iuq)ression. On buvait d'autiiut, on s'échaullait, on disait des ordures à gorge déployée, <'l des impiétés à rpii mieux mieux, et (|iiand ou avait l)i( n l.iit du hriiit et (pTon étiiit bien ivre, on s'allait coucher et ou rcfouiinejn;ail le lendemain. iMi muuicut fjue l'heure \e-
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nait de l'arrivée des soupeiirs , tout était tellement barricadé au dehors que quelque affaire qu'il eût pu survenir, il était inutile de tâcher de percer jusqu'au régent. Je ne dis pas seulement des affah'es inopinées des particuliers, mais de celles qui auraient le plus dangereusement intéressé l'État ou sa personne, et cette clôture durait jusqu'au lendemain matin.
Le régent perdait ainsi un temps infini en famille et en amusements, ou en débauches. Il en perdait beaucoup en audiences trop faciles, trop longues, trop étendues, et se noyait dans ces mêmes détails que, du vivant du feu roi, lui et moi lui reprochions si souvent ensemble. Je l'en faisais quelquefois souvenir, il en convenait, mais il s'y laissait toujours entraîner. D'ailleurs mille affaires particulières, et quantité d'autres de mamitention de gouvernement qu'il aurait pu fixer en une demi-heure d'examen le plus souvent et décider net et ferme après , il les prolongeait , les unes par faiblesse , les autres par ce misérable désir de brouificr, et cette maxime empoisonnée qui lui échappait quelquefois comme favorite : Divide et imper a; la plupart par cette défiance générale de toutes choses et de toutes personnes, et de cette façon des riens devenaient des hydres dont lui-même après se trouNait souvent fort embarrassé. Sa familiarité et la facihté de son accès plai-
:)8 u: régi:m lt la colu de France,
saienl l'xlivinonionl, mais l'abus qu'on on l'aisait élait excessif. Il allait quelquefois au manque de respect, ce qui, à la fin, eut des inconvénienis d'aulant plus dangereux qu'il ne put, quand il le voulut , réprimer des personnages qui l'embarrassaient plus qu'eux-mêmes ne s'en trouvaient ou ne s'en trouvèrent embari'assés. Tels furent Stairs, les chefs de la constitution, tel le maréchal de Villcroy, tel le })arlement en particulier, et en gros la magistrature. Je lui représentais quelquefois tant de choses importantes à mesure que les occasions s'en offraieni ; quehiuefois j'y gagnais quelque chose, et je parais des inconvénients; plus souvent il me glissait de la main après être demeuré peisuadé de ce que je bii disais, et sa faiblesse l'eiitrauiait.
Ce qui est foit exlraordinaii'C , c'est que ni ses maîtresses, ni Mme la duchesse de Ikrry, ni ses roués, au milieu même de l'ivresse, n'ont jamais pu rien savoir de bii de tant soit peu im[)oi'tant, sur quoi que ce soit du gouvernement et des affaires. Il vivait publi(juemenl avec Mme de Parabcre; il y vivait eu même temps avec d'autres; il 8C divertissait de la jalousie et du déjjit de ces ffinines; il n'en ('l.iil pas moins i)i<'n avec toutes, et le scandale de ce sérail pul)iic, et celui des ordures et des impiétés journalières de ses soupers était extrême, et répandu partout.
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Il n était pas pour se contenter d'imc maîtresse. Il fallait de la variété pour piquer son goût. Je n'avais non plus de commerce avec elles qu'avec ses roués. Jamais il ne m'en parlait, ni moi à lui. J'ignorais presque toujours leurs aventures. Ces roués et des valets s'empressaient de lid en présenter, et dans le nond)re il se prenait toujours de quelqu'une. Mme de Sabran, Foix Rabat par elle, avait épousé un homme d'un grand nom, mais sans bien et sans mérite qui la mît en liberté. Il n'y avait rien de si beau qu'elle, de plus régulier, de plus agréable, de plus touchant , de plus grand aiiet du plus noble, sans aucune affectation. L'air et les manières simples et naturelles, laissant penser qu'elle ignorait sa beauté et sa taille, qm était grande et la plus belle du monde, et quand il lui plaisait, modeste à tromper. Avec beaucoup d'esprit, elle était insinuante, plaisante, robine, débauchée, point mécliante, charmante surtout à table. En un mot elle avait tout ce qu'U fallait à M. le duc d'Orléans, dont elle devint bientôt la maîtresse, sans préjudice des autres.
Comme elle ni son mari n'avaient rien, tout leur fut bon, et si ne firent -ils pas grande fortune. Montigny, frère de Turmenies , un des gardes du trésor royal, était un des chambellans de M. le duc d'Orléans à six mille livres d'appointements, qui le fit son premier maître d'hôtel à la mort de Ma-
60 LC KÉCEM ET LA COUR DE FUANCE ,
Uiaiol qui l'élail. Mine de Sabniri trouva que six mille livres de renie étaient toujours bonnes à prendre pour son mari , dont elle laisait si peu de cas, qu'en parlant de lui, elle ne l'appelait que son matin. M. le duc d'Orléans lui donna la charge qu'il paya à Montign\ . C'est elle qui, soupant avec M. le duc d'Orléans et ses roués, lui dit fort plaisamment que les princes et les laquais avaient été faits de la même pâte, que Dieu avait dans la création séparée de celle dont il avait tiré tous les autres honnnes.
t )n avait lieu d'espérer qu'avec un régent de ce caractère, le gouvernen)ent, surtout en ce qui concerne les consciences, n'aurait rien de despoli(iue ; et que l'usage de la liberté compenserait en partie l'absence de dignité et de force. Nous allons voir qu'on y fut tronqié à demi.
Lu des premiers soins de M. le duc d'Orléans fut de réparer les plus criantes injustices du dernier règne. Le lendemain de l'arrivée du roi à Vincennes, c'est-à-dire dès les jjremiers jours de la régence, il travailla tout le matin séparément avec les secré- Uiires d'Kt'il, qu'il avait chargés de lui ap|)orter la liste de toutes les lettres de cachet de leurs bureaux , et lrur> causes, (pii ^ui* ces dernières se trouvèrent souvent courts. La plupart des lettres de cacliel, d'exil d (l( prison avaient été expédiées pour jansénisme et pour la constitution,
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quantité dont les raisons étaient connues du feu roi seul et de ceux qui les lui avaient fait donner, d'autres du temps des précédents ministres , parmi lesquelles beaucoup étaient ignorées et oubliées depuis longtemps. Le régent leur rendit à tous pleine liberté, exilés et prisonniers, excepté ceux qu'il connut être arrêtés pour crime effectif et affaires d'État, et se fit donner des bénédictions infinies pour cet acte de justice et d'humanité.
Il se débita là-dessus des histoires très-singulières, et d'autres fort étranges, ce qui fit déplorer le maUieur des prisonniers , et la tyrannie du dernier règne et de ses ministres. Parmi ceux de la Bastille il s'en trouva un arrêté depuis trente-cinq ans, le jour qu'il arriva à Paris d'Itahe d'où il était, et qui venait voyager. On n'a jamais su pourquoi , et sans qu'il eût jamais été interrogé, ainsi que la plupart des autres. On se persuada que c'était une méprise. Quand on lui annonça sa liberté , il demanda tristement ce qu'on prétendait qu'il en pût faire. Il dit qu'il n'avait pas un sou, qu'il ne connaissait qui que ce fût à Paris, pas même une seule rue, personne en France, que ses parents d'Italie étaient apparemment morts depuis qu'il en serait parti, que ses biens apparemment aussi avaient été partagés depuis tant d'années qu'on n'avait point eu de nouvelles de lui ; qu'il ne savait que devenir. Il demanda de rester à la Bastille le reste de ses
jours avec la nourriture cl le logenicnl. Cela lui fut accordé avec la liberlé qu'il y voudrait prendre.
Pour ceux qui furent lires des cachols où la haine des minisires et celle des j'ésuites et des chefs de la conslilution les avait fait jeter, l'horreur de l'état où ils parurent épouvanta et rendit croyables toutes les cruautés qu'ils racontèrent dès qu'ils furent en pleine liberté.
Sur ces comnienceuients, tout le monde augurait que le réj^ent ne se montrerait pas moins libéral dans lesalTaires de religion, lui qui se parait d'impiété, ettpii, sous le dernier règne, avait eu tant à soufliir de la part des dévots et de leur cabale. La conslilution contre les jansénistes, violemment imposée par le feu roi, n'était rien moins que populaire dans le clergé; et les appelants se llallaienl d'autant plus de jjouvoir enfin respirer, ([ue le plus illustre d'entre eux, le cardinal de Noailles, archevêque d(î l*aris, venait d'élrc nounné par le régent chef du conseil de conscience.
Amelot , à son retour de Rome, où il avait été ambassadeur, me raconta ce que le pape lui avait dit avec abandon sur cette allaire de la constitution*. Le papr l'avait pris en goût, et lui parlait trouvent avec ( onliance, génussant d'être en bras-
I. Il faut le rappeler que le duc de Saint-Simon, quoiqu'il urTuclt At M dire élraoger an fond de la querelle, eil un Jan)i(''tii>le.
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sière, et de ne pouvoir ce qu'il voudrait. Dans une de ces conversations , le pape se répandit avec lui en regrets de s'être laissé aller à donner sa constitution, que les lettres du roi lui avaient arrachée, dans la persuasion où elles l'avaient mis, et toutes celles du P. Tellicr, que le roi était si absolu en France, et tellement maître des. évêques, du reste du clergé et des parlements, que sa bulle serait reçue de tous unanimement , enregistrée et publiée partout sans ]a moindre difficulté; et que s'il eût pu penser en trouver la centième partie de ce qu'il en renconti'ait, jamais il ne l'aurait donnée. Là-dessus Amelot lui demanda avec liberté pourquoi aussi, voulant donner sa bulle, il ne s'était pas contenté de la censure de quelques propositions du livre du P. Quesncl, au lieu d'en faire une baroque de cent une propositions; que là-dessus le pape s'était écrié, s'était mis à pleurer, et lui saisissant le bras, lui avait répondu en propres termes italiens, répondant à ceux qu'il me dit en français, que voici : « Eh! monsieur Amelot, monsieur Amelot, que vouliez -vous que je fisse! je me suis battu à la perche pour en retrancher; mais le P. Tellier avait dit au roi qu'il y avait dans ce livre plus de cent propositions censurables; il n'a pas voulu passer pour menteur, cl on m'a tenu le pied sur la gorge pour en mettre plus de cent, pour montrer qu'il iivait dit vrai, et je n'en ai mis qu'une de plus.
Cl LE Rfir.ENT ET LA COUR DE FRANCE,
Voyez, voyez, monsieur Ânielot, comment j'aurais pu faire auli'ement. »
On peut jug:er que ce rôcit ne se passa pas sans rommenlairc. Bien ne prouve plus solidement ni plus évidenunenl que ce discours du pape le c;is qu'il faisait lui-même de sa constitution, de la nécessité de la faire, et de la manière dont on la lui a fait donner, par conséquent du respect qui peut ôtre dû à ce fruit de tant de machines infernales, et qui a en eflel allumé un feu d'enfer, suivant la louable intention de ceux qui l'ont extorquée ci fabricpiéc, et quelle est cette pièce (jui a lait depuis la fortune d'être érigée et présentée en article de foi par ses créateurs. Persoime ne l'évoquera en doute la probité et la vérité d'Amelot dans ce récit , et j'ose dire sans insolence que la môme foi est duc à celui (\\ui j'en fais ici, qui n'en est que le rapport iimt ixmi- mol.
Celte constitution , arrachée au pape par Louis XIV .1 i(>s jésuites, et (jui d(îvail, sous le répcnt, d(îvcnii- imicpnMiiciit sujet de disi)Utc aux tljéolopicns, arriva sous lui à ètic reconiiiic connue un dof^me, ce que ses plus ardents délrnseurs n'auraient osé prétendre sous Louis XIV. L'intérêt d'un pcrniricjix ministre fit ce miracle, car l'abbé Dubois n'était pas fait jjour être scrupuleux quand il s'agissait de plaire aux jésuites cl de s'avancer pour le chapeau. Ce fut un insignr mal-
sous I..V .MJXoiîiTi: i>i: i.ons w. r;."
liciii' (le .A[. Il' dur d'Orléans, qui donnait jouniollemrnt l'oxcMnple de l'impiété , do n'avoir pas élé moins tvranniquo sur ce point, que le feu roi, cl d'avoir fait i)ar faiblesse et par abandonnenient ;i un valet, ce que Louis XIV avait fait pour plaire aux jésuites, et par l'entraînement d'un fanatisme sincère.
Après cet intrinsèque de la cour particulière et de la politique du régent, il est temps de jeter les yeux sur les personnages principaux en tous genres (jui l'entouraient, à commencer par le jeune roi.
Le régent, que le petit âge du roi dispensait de compter avec lui , fut toujours d'une réserve, d'une dignité , d'une sagesse qui auraient dû imposer silence à la calomnie, et qui eurent au juoins pour conséquence, de rendre la personne du légent très-agréable au jeune monarque. M. le duc d'Orléans n'approcbalt jamais de lui en public et en quelque particulier qu'ils fussent, qu'avec le même air de respect qu'il se présentait devant le feu roi. Jamais la moindre liberté, bien moins de familiarité , mais avec grâce , sans rien d'imposant par l'âge et la place, conversation à sa portée, et à lui et devant lui, avec quelque gaieté, mais trèsmesuiée et qui ne faisait que bannir les rides du sérieux et doucement apprivoiser l'enfant. Travaillant avec lui, il le faisait légèrement-, pour lui marquer que rien ne se faisait sans lui en rendre i'J e
en LR RI' CENT ET LA COUR DE FRANCE,
compta, ce qu'il proportionnait vi courtomcnt à la portée (Je l'ûge, et toujours avec l'air du niinistro sous le roi. Sur les choses à donner, fiouvernenients, places de toutes sortes, bénéfices, pensions, il les proposait, parcourait brièvement les raisons des demandeurs, proposait celui (pii devait être préféré, ne manquait jamais d'ajouter qu'il lui disait son avis comme il y était obligé, mais que ce n'était pas à lui à donner, que le roi était le maître, et qu'il n'avait qu'à choisir et à décider. Quelquefois même il l'en pressait quand le choix était peu important; et si rarement le roi lui paraissait pencher pour quelqu'un, car il était trop glorieux et trop timide pour s'en bien expliquer, et M. le duc d'Orléans y avait toujours grande attention, il lui disait avec grûce qu'il se doutait de son goût , et tout de suite : « Mais n'èles-vous j)as le maîtie? Je ne suis ici que pour vous rendre conq)te , vous proposer, recevoir vos ordres et les exécuter. - Et à l'instant la chose était légèrement donnée sans la faire valoir h; moins du monde, cl il passtiit aussitôt à autre chose. Cette conduite en j)ublic et en particulier, surtout cette manière de travailler avec le roi, charmait W petit monarcpie; il se croyait nu lioniinc, il conqjlait régner, et en sentait tout le gré à celui (|ui le faisait ainsi régner.
Le j'égrnl ni h", particuliers n'\ eouraieni jias
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grand risque; le roi se souciait peu et rarement, et comme il a été remarqué, était trop glorieux et trop timide pour le montrer souvent, beaucoup moins pour rien demander. M. le duc d'Orléans était encore fort attentif à bien traiter tout ce qui environnait le roi de près, avec familiarité, pour s'en faire un groupe bienveillant, et à cherclier à faire des grâces à ceux pour qui on pouvait croire que 1(; roi avait quelque affection. Cela servait encore merveilleusement à M. le duc d'Orléans , dans des occasions de grâces et de places peu importantes , sur lesquelles le roi aurait montré un dégoût d'enfant. Comme il était prévenu par l'expérience de la façon dont M. le duc d'Orléans en usait toujours là-dessus avec lui, cela donnait à ce prince la liberté et la facilité de lui représenter l'importance du poste et les qualités nécessaires pour le remplir, d'insister, mais en lui disant toujours qu'il était le maître, qu'il n'avait qu'a prononcer ; qu'il le suppliait seulement de ne pas trouver mauvais (ju'il lui eiil dit ses raisons, parce qu'il était de son devoir de le faire, et après de lui obéir. Il n'en fallait pas davantage, le roi se rendait sans cbagrin et gaiement ; mais ces sortes de cas n'arrivaient presque jamais.
Le maréchal de Villeroy, sous prétexte de la responsabilité de sa charge , assistait toujours en tiers au travail du rép-ent avec le roi. Ce favori du
r^H LE RK(;ENT ht I.A cour DI- FRANCE,
(Vu roi rlail loiit aux bâtards ot aux cabales de la vieille cour, el uc iuan(|uail aucune occasion d<' luoîilrer sournoiseinenl sa baine à M. le duc d'Orléans. Il portait sur lui la clef d'une annoii'(* où il faisait niellre le pain cl le beurre de la Muetic* dont le roi inan|;i,eait, avec le mC'ine soin et bien plus d'apparat (lue le j^arde des sceaux celle de la cassette qui les renfennc, et lit un jour une sortie d'éclat parce que le roi en avait mangé d'autres, connue si tous les vivres don! il usait uécessaireuient tous les jours , la viande, le potage, le poisson , les assaisonnements, les légumes, tout ce (pii sert aux fruits, l'eau, h; vin n'eussent pas été susceptibles des mêmes soupçons. Il fit une autre fois lu même vacarme pour les moucboirs du roi, qu'il gardait aussi, comme si ses cbemises, ses draps, en un mot, tout son vétcMuent, ses gants, D'cusscnt pas été aussi dangereux, (pie néamnoins il ne pouvait avoir sous clef et les distribuei* luimême. C'était ainsi des superiluités d'impudeules précautions vides de sens, i)leines i\c. vues les plus intéressées el les plus noires, (jui indignaient les honnêtes gens, (pii faisaient rire les autres, mais qui frappaient le [x'uple et les sots, el (jui a\ai('ul ce doubb? elTet de renouveler sans cesse les dits horribles qu'on entretenait soigneusement contre M. le duc d'Orléans, et (pic c'était aux soins et li lu vigilance d'un gouverneur si vigilant et si ulla-