‹ Le cardinal RichelieuChapitre 39 sur 41 · Li: UÉCENT HT LA CUUll DE FUAISCfc · texte numérisé non relu

Li: UÉCENT HT LA CUUll DE FUAISCfc

vnif^o, cgaleiiiciil aiulacioiix cl odieux. Son pouvoir sur respril de sou niaîlre était sans bornes, et il avait pris soin de le l'aire connaître lel i)our se rendre redoutable à tout le inonde. Ce n'était pas que les alïaires en allassent mieux. Tout languissait, celles du deliors comme celles du dedans; il n'y donnait ni temps ni soin, qu'en trés-légèrc apparence, et seidement |)our les retenir toutes à soi, où elles se fondaient et i)érissaient toutes. Sun crâne étroit n'était pas capable d'en embrasser plus d'une à la l'ois, ni aucune qui n'eût un l'apport direct et nécessaire à son intérêt personnel, il n'avait été occupé que d'amener tout à soi, et de conduire son juaîtie au point de n'oser, sans lui, renuier la moindre paille, encore moins décider rien que jjar son avis, et conrorméinent à son avis, en sorte qu'en grâces connue en allai l'cs, en choses courantes comme en choses extraordinaires, il ne s'agissait plus de M. le duc d'Orléans, à qui personne, pas même aucun ministre n'osait aller, pour cpioi (pu; ce lût, sans l'aveu et hi permission (lu caidinal, dont le bon |)laisii', c'est-àdire l'inlérèl et h; caprice, était devenu l'uniciue mobile de tout le gouNernement. iM. le duc d'Orléans le voyait, h; sentait; c'était un paialyti(pie rjui ne pouvait être renuié (pie par le cardinal, cl dans lerpicl , à cet égard, il n'\ avait plus de icssource.

Cet état causait, mais sourdement, un gémissement général, par la crainte qu'avait répandue de soi cet homme qui pouvait tout, qui ne connaissait aucune mesure, et qui s'était rendu terrible. Je m'en affligeais plus que personne par amour pour l'État, par attachement pour M. le duc d'Orléans, par la \-ue des suites nécessaires, et plus que personne je voyais évidemment qu'il n'y avait point de remède, parce que je connaissais et j'approchais de plus près que personne. Malgré un empire si absolu et si peu contredit, l'usurpateur du pouvoir suprême me craignait encore et me ménageait. Il n'avait pu cpie contraindre la confiance de M. le duc d'Orléans en moi. La familiarité, l'habitude, le goût, je n*oserais dire le soulagement de me voir et de me parler jusque dans sa contrainte, dont il s'échappait quelquefois, et ma liberté, ma vérité, dirai-jc encore le désintéressement qui me rendait hardi à n'écouter que le bien de l'État et mon attachement pour le régent , pour lui parler ou lui répondre, retenaient le cardinal en des mesures qu'il ne gardait que pour moi, et qui me forçaient d'en conserver avec lui.

Dans cette situation personnelle, parmi tout ce mouvement, le cardinal me détacha Bellisle pour me tourner sur la déclaration de premier ministre, et tâcher non-seulement de rangei" tout obstacle de mon cùté. mais de n'oublier rien pour me

2li Li: UtCKM ET LA CULU DE KHaACE, irmliv ia|)al)lr do l'y son ir. Cet entroniettcur s'y piil avec tous les tours et toute l'adresse possibles. 11 nie représenta que, par tout ce que nous voyions, il ne s'agissait que du plus lot ou du plus lard; cpic ne lus pas prêter de l)onnc giàcc n'enipèelierail pas à la lin cjue le cardiuîd ne remportât, et nrcxposeiail à loule sa haine, dont je vouiis tous les jours la violciuc, l.i suite, la durée, le pouNdir; au lieu (|u"en le sei'Nanl eu c\u^>c (pii était le hul de ses })lus ardents désirs , et chose (pie tôt ou tard il n'était en ma puissance ni en (('lie de (|ui ipic ce lût de pouNoir empérhcr, je (lésais élre assuré d'une reconnaissance propoitionnée, (pii me i'erait partager et les afl'aircs et l'autorité de ce maître du ivgent et du roNaume. Je répondis à Bellisle (pi'il pouvait bien juger ([ue je ne pouMiis penser (pi'il \int me faire une Icllc |)i'oposition de lui-même, cl il m'a\oua sans peine (pie le cardinal l'avait chargé de nie la faire, et (pi'il ne lui a\ait pas même déléiidu de Hie le dire.

C'était pour mCinharrasser (pie le cardiiiiil s'y prit de la soilr , eu me réduisaid à répondre comme si c'eût été à lui-même. Je dis donc à lii'llislc dr remerciei- le caidinal de celle conliaiicc, (pu- j'accompa^iuai de force com|)liments ; (pie la chose était de Iclli' importance (pi'(.'ll«' valait bien la peine de se donner le temps d'v

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penser; qu'en attendant, je lui dirais ce qui me venait à l'esprit : qu'il me paraissait que le cardinal possédait tous les avantages d'un premier ministre , déclaré tel par les plus expresses patentes ; que de se les faire expédier ne lui acquerrait rien de plus du côté du pouvoir, de l'autorité, des pleines et entières fonctions, mais que le titre, joint à l'effet et à la substance qu'il possédait et qu'il exerçait sans contredit dans la plus ^aste étendue, lui soulèverait ceux qui étaient tout accoutumés à le voir et le sentir le maître; et que, si quelque chose pouvait être capable de jeter par la suite des nuages entre M. le duc d'Orléans et lui , ce seraient la jalousie et les soupçons qui naîtraient de cette qualité de premier ministre ; que je suppliais le cardinal , comme son serviteur, de peser cette première réflexion qui me frappait sur cette afAiire , de sentir que le nom public et déclaré n'ajouterait quoi que ce soit à ce qu'il possédait et qu'il exerçait en toute plénitude, et à quoi tout était déjà ployé et accoutumé ; que ce nom do ])lus n'en l'endait pas la consistance plus stable , parce que, dans la supposition, pour tout prévoir, qu'il pût arriver qu'on lui voulût ôtei* le maniement des affaires, le titre, les patentes, l'enregistrement et toutes les formes dont il serait revêtu, ne le rendraient pas plus difficile à congédier que s'il n'en avait ])oint obtenu; que ces choses, ne

faisant donc ni accroissement pour lui, ni obstacle, ni rempart queleon(pie à une chute, ne lui devenaient plus qu'un fardeau inutilement ajouté, mais avec danger d'en pouvoir être cnlrainé , au lieu qu'en s'en tenant à sa situation présente, il jouissait également de tout le pouvoir qu'il pouvait se proposer, et qui était tel que nul titre ne pouvait l'accroître, cpi'il ne réveillait et ne révoltait personne [jar au<une nouveauté; qu'il ne semait ni soupçon, ni jalousie, ni nuages dans l'esprit de M. le duc d'Orléans , dont le germe pouvait produire des repentirs avec le temps , et de là des suites ; que l'intérêt de tous les deux n'était que de bien envisager la proximité de la majorité , et de se conduire de telle sorte l'un et l'autre, que l'habitude et la volonté du roi majeur, maître accessible, succédât en leur faveur dans l'espiit du ini à ce que la nécessité et le droit de la naissance avaient lait ])0ur le duc d'Orléans, et à ce que l'estime, la conliance et le goùl avai(Mît obicuu de M. le duc d'Oiléans pour lui.

Mon but dans ce rjiisonnement , (pii au fond était vrai et solide, était d'éloigner tout engagement sans me rendre suspect d(; mauvaise volonté, et de tAclier de détourner le cardiFi.d d'cntrepr<*ndre vr (\\n', je sentais bien que je tcnler.'iis en vain d'eujprcbcr, mais (\\w toutefois il n'était pas eu moi de ne pas Icuin par toutes sorirs d<'

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considérations d'honneur, de probité, de fidélilé pour l'État et pour l'intérêt personnel de M. le duc d'Orléans. Bellisle avait trop d'esprit et de sens pour ne pas sentir la force de ce que je lui exposais ; mais il connaissait trop Lien le cardinal Dubois et sa passion effrénée pour le titre public de premier ministre , pour espérer la moindre impression sur lui de mon raisonnement, autre que le dépit , la fougue et la violence d'un torrent qui ne cherche qu'à renverser toutes les digues qui se rencontrent sur son chemin, et qui à la fm les brise. Il m'en avertit, se remit sur tout ce que je me pouvais ])romettre en servant une passion si véliéinente, ci n'ou])lia rien de tout ce (|u'il crut avoir le plus de prise sur moi pour me toucher et m'ébranlcr, convenant d'ailleurs avec moi de la tristesse de l'état des choses et d'une pareille nécessité. Toutefois je demeurai ferme sur le principe secret qui me conduisait. Je tâchai de lui faire entendre que des raisonnements sages et qui n'aUaient à rien moins qu'à diminuer le cai'dinal en quoi que ce soit , n'étaient pas un refus, mais que j'estimais préalable à tout de lui présenter des rétlexions qui n'allaient qu'à ses avantages avant que d'allei* ])lus loin.

IVllisle, n'en pouvant tiirr jibis, se résolut do riMidre compte au cnrdin.il de loul ce rpie je hii

avais dit, ol coinnio le cardinal no pouvait penser à autre chose, ce fut dès le soir même qu'il le lui rendit. Il eu arriva ce (ju'il en avait prévu. Dès le iendeniîiin, il me le l'envoya avec des promesses n()n|)ai'eilles, non-seulement de conduire toutes les atl'aires par mon conseil et de partager toute l'autorité avec moi, mais de faire tout ce que je voudiais, et ce (pi'il savait qui me touchait le plus, sur le rétahlissemcnt de tout ordre, droits et juslice dans les points qu'il me savait sensihles, où h; désordre était devenu plus grand. Je ris en moimême de tant de magniti({ues appâts. Duhois me croyait sans doute aussi dupe (pie le cardinal de Hohaii, à (jui il avait si solennellement promis de le faire premier ministre, et (pii a\ait été assez simple et assez lollemenl aml)iti(Mi\ pour s'en èli'e laissé jdeinement persuader. Mais ce manég(% (ont taux (|n'il IVil , m'acculait de fac.'on à ne poiiNoir plus icculci". Tnnlc mou adresse ne buta (|u'à m'assurer le privilège des Normands, dont il n'est rien dcî plus rare (pie de tirer un oui ou un non. J'eus recours à véritahicmont bavarder sur rinccililudt; et la volubilité de .M. le duc d'Orléans, ipii change en un momenl tout ce (pi'on croit tenii" de sa facihlé, de son crédit sur lui, des impressions qu'il a re(;ues, des raisons (pi'on lui a présentées, après quoi très-souvent on se trouve non-seulement ù recommencer, mais plus éloigné (pic l'on n'é-

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tait avant d'avoir proposé ; que ce que je ferais, ce serait de le sonder et de profiter de ce que je tromcrais de favorable à mon dessein, la première fois que je le verrais. J'ajoutai que je disais la première fois que je le verrais, parce que, si j'allais le trouver un jour qui n'était pas l'ordinaire, il serait dès lors en garde sur ce qui m'amènerait, et par là je gâterais toute la besogne. Ce que j'alléguais pour diliérer et gagner du temps était en effet tellement dans le vrai du caractère toujours soupçonneux de M. le duc d'Orléans, et si parfaitement connu du cardinal et même de Bellisle, par ce qu'il en savait de ceux qui en avaient l'expérience par eux-mêmes, que Bellisle s'en contenta, et le cardinal aussi, qui me le renvo\a le lendemain pour me le dire, me faire des remercîments infinis, des promesses réitérées , surtout bien confirmer la bonne volonté que je lui témoignais, et tout doucement m'insinuer et me recorder ma leçon.

Enfin , mon jour ordinaire venu , il me fallut aller cliez M. le duc d'Orléans, à Versailles, pour y arriver à mon lieure, qui était sur les quatre beures après midi, temps où il n'y avait plus personne cbez lui. Entrant tout de LHiite, je trouvai Bellisle seul dans ce grand cabinet, où le marécbal de Villeroy avait été arrêté, qui m'attendait au passage, pour me recommander l'affaire, et tiicber de la bombarder , proposition qu'il ne m'avait point

SdO LE RÉGENT ET LA COUR DE FRANCE,

failo jusqu'alors, ci qui vouait apparemment tout fi'aîelieuieut d'écloi'o au cerveau embrasé du raidi nal. Bellisle me lùclia ee saucisson dans l'oreillf». Je passai «ans m'arrèter, et j'entrai dans le cabinet de M. le duc d'Orléans.

Après quelques moments de conversation , je mis sur son bureau les papiers dont j'avais à lui reudre compte. Il se nul à son bureau, et je m'assis vis-à-vis de lui , connue j'avais accoutumé, .le trouvai un boinme occupé, distrait, qui me faisait ré[)éter, lui (|ui était au fait avant qu'on eût acbevé, et i\u[ se plaisait assez souvent à mêler quelques plaisanteries dans les aflau'es les ])lus sérieuses, surtout avec moi, à ])laccr (pielqucs bourdes el quebpies disparates pour m'iuq)atienter et s'éclater de rii'c de la colère où cela me mettait toujours, el à se divertir de ce (|iie j(* ne m'y accoutumais point. Celte distraction et ce sérieux me donnèrent lieu, au bout de (jiicbpie tem])s, dr Ini en demander la cause. Il balhiilia, il liésita et ne s'e\pli(pia point. Je me mis à souiirc et à lui demander s'il était (juebpic clios(! de ce (pi'on m'avait dit tonl bas, (pi'ii ])ensail à Caire un premier minisire (M à cboisir le cardinal Dubois. Il nie parut (|ue ma question le mit au Iar^'"e, el (pie je le tirais de l'embarras de s'en taire avec moi, ou de m'en parler In premier. Il prit un air |)lus serein el plus lihi'e, et nie dit rpTil était vrai (pie le cardinal Dubois en

SOIS LA MINORITE DE LOUIS XV. Sol

iiioiirait d'envie ; que, pour lui, il était las des allaires et de la contrainte où il était à Versailles d'y passer tous les soirs à ne savoir que devenir; que [lu moins il se délassait à Paris par des soupers libres dont il trouvait la compagnie sous sa main, quand il voulait quitter le travail ou au sortir di' sa petite loge de l'Opéra. Mais qu'avoir la tète rompue toutes les journées d'affaires pour n'avoir les soirs qu'à s'ennuyer, cela passait ses forces et l'inclinait à se décharger sur un premier ministi'e, qui lui donnerait du repos dans les journées et la facilité de s'aller divertir à Paris. Je me mis à rire, en l'assurant que je trouvais celte raison tout à fait solide, et qu'il n'y avait pas à y répliquer. Il vit bien que je me moquais , et me dit que je ui' sentais ni la fatigue de ses journées , ni le vide presque aussi accablant de ses soirées, et qu'il n'\ avait qu'un emiui horrible chez Mme la duchesse d'Orléans, et qu'il ne savait où donner de la tête.

Je lis alors tous mes efforts pour lui persuader de se faire une cour, d'attirer du monde chez lui et d'imiter le feu prince de Conti, qui n'avait pas plus de moyens naturels de plaire, avec infiniment moins de ressources en rang, en grandeur, en richesses, en science.

M. le duc d'Orléans eut la patience d'écouter, les coudes sur son bureau et la tète entre ses deuxmains, conmie il se mettait toujours quand il était

Ûj'l LE RÉGENT ET LA COUR DE FRANCE,

on peine et embarras v\ (ju'il se trouvait assis, d'écouter, dis-je, cette pressante râtelée, bien plus longue que je ne l'écris. Aussitôt (pie je l'eus finie, il me dit que tout cela était vrai , et qu'il y avait pis encore; c'était, ajouta-t-il, qu'il n'avait plus besoin de l'emmes, et (pie le vin ne lui était plus de rien, même le dégoûtait. « Mais, monsieur, m'écriai-je, par cet aveu, c'est donc le diable (pii vous l)ossède , de vous perdre pour l'autre monde et pour celui-ci, par les deux attraits dont il séduit tout le inonde, et que vous convenez n'être plus de votre goût ni de votre ressort que vous avez usé; luîiis à quoi sert tant d'esprit et d'expérience; à (pioi vous servent jusqu'à vos sens , qui l.as de vous jx'i'dre, vous font malgré eux sentir la raison? Mais avec ce di''goùt de vin et cette mort à Vénus, (picl plaisir vous peut altacber à ces soirées et à ces soupers, sinon du bi'uit cl des gueulées (pii frraicnt boucber toute autre oreille (pie les vntres, ce qui, plaisir d'idées et de cbiméres, est un plaisir cpie le veut emporte aussit(M , et (jui n'est plus (jur le déplorable [)artage d'uu \\v\\\ débaiicbé (pii n'en peut plus, (pii souti(.'nl son anéaU' lissement [un les misérables souvenirs (pie réveillent les ordures (pi'il (îcoute/ »»

Je crus alors en avoir dit ass(*z, ixiit-rlic nième trop emporté |)ar la matière, et devoir attendre ce (jue cela produirait. Après im peu de silence, M. le

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duc d'Orléans se redressa sur sa chaise : «« Eh Jjieii! dit-il, j'irai planter mes choux à Villers-Cotterets; » aussitôt il se leva et se mit à se promener dans le cahinet, et moi avec lui. Je lui demandai qui le pouvait assurer qu'on les lui laisserait planter eu paix et en repos, même en sûreté; qu'on ne lui chercher.iil pas mille noises sur son administration; que sur le pied qu'on l'avait l'ait passer en France et en Espagne, du temps du l'eu roi, qui est-ce qui pouvait lui répondre qu'on ne lui ferait pas accroire qu'il tramerait des mouvements et de dangereux complots, et qu'on ne parvînt à effrayer trop fortement le roi, encore sans dauphin, d'un prince d'autant d'esprit, de valeur, de capacité, qui avait si longtemps régné sous un autre nom, (pii ne pouvait être destitué de gens de main et de créatures, mais justement piqué, outré de son état présent , et qui se trouvait jus([u'alors héritier présomptif de la couronne , avec la liaison la plus intime, si soigneusement achetée et ménagée entre lui et les Anglais, qui gouvernaient l'empereur et la Hollande. Il y eut encore là quelques tours de cajjinct en silence, après lesquels il m'avoua que cela méritait réflexion , et continua une douzaine de tours en silence.

Se trouvant à la muraille, au coin de sou l»iireau, où il y avait })ar hasard deux tahourets, j'en vois encore la place, il me tii\i pai' le hras sur l'un

i:U LE IU:GEM' et la CULU de ElUNCE,

ol s'asscvaiil sur l'aiilri' , v\ so louniaiil loiil à lail vers moi, me demandii vivement si je ne me soii- Nenais i)as d'avoii' vu Dubois valet de Saint-Laurent, et se tenant trop heureux de Tôtre; et de là, reprit tous les degrés et tous les divers étals de sa fortune, jusqu'au jour où nous étions, puis s'écria : « Et il n'est pas content; il me persécute pour être déclaré premier ministre, et je suis sur, qu;md il le sera, (pi'il ne sera pas encore content; et (jue diable pourrait-il être au delà? » Et tout de suite se répondant à lui-même : «« Se faire Dieu le [)ère, s'il pouvait. — Ob ! Irès-assurément, réi)ondis-je, c'est sur (|uoi on peut bien compter; c'est à nous, monsieur, (pii le connaissez si bien, à voir si nous êtes d'avis de vous faire son marchepied , pour qu'il vous monte siu* la tête. — Ùb ! je Tcn empêcherais bien, » reprit-il. Et le voilà de nouveau à se promener par son cabinet, sans |)lus rien dire ni moi non jiius, tout occupé qu(! j'étais de ce « je IvAi em|)ècherais bien, >» à la suite d'une conversalion si forte et de ce. vif récit et encore plus NiNcment tenriiné (pi'il venait de me fainî de la \\c. du cardinal Dubois r/^ incunabuUs jusqu'alors , au(piel je ne l'avais point ])orté ni dcjuné aucune occasion. (x'ilc seconde; promenade dura assez de; teiiq)s et toujours en sihmce, lui h tête basse connue <piaud il était (,*mbarrassé et peiné, moi connue avant tout dit <'l att<,'ndant ce (jui sojtiiait de ce silence

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après une telle conversalioii. Enfin il se ren)il à son hureau à sa place ordinaire, et moi vis-àvis de lui assis, lui, comme d'abord, ses coudes sur le bureau, sa tète fort basse entre ses deux mains.

Il demeura plus d'un demi-quart d'beure de la sorte , sans remuer , sans ouvrir la bouche ni moi non plus qui n'ùtais pas les yeux de dessus lui. Cela finit par soulever sa tète sans remuer d'ailleurs, l'avancer vers moi et me dire d'une voix Ijasse , faible , honteuse , avec un regard qui ne l'était pas moins : « Mais pourquoi attendre et ne le pas déclarer tout à l'heure? » Tel fut le fmit de cette conversation. Je m'écriai : « Ah! monsieur, queUe parole ! Qui est-ce qui vous presse si fort ? N'y serez- vous pas toujours à temps? donnez-vous au moins le temps de la réflexion à tout ce que nous venons de dire, et à moi de vous expliqueice que c'est qu'un premier ministre et le prince qui le fait. » 11 remit doucement sa tête entre ses deux mains sans répondre une seule parole. Quoi- ([ue atterré d'mie résolution si prompte après ce ({ue lui-même avait dit des degi'és et de l'ambition du cardinal Dubois, je sentis que le salut de la chose, si tant était qu'il se pût espérer, n'était plus dans les raisons de position, qui étaient toutes épuisées, mais uniquement dans le délai. Il fut court, car après un peu de silence, il se leva et

2rJH m: iœlknt et la couh de fhance,

nii' (lit : « Ho bien doiu-, revenez ici demain à trois lieure^ précises raisonner encore de cela , et nous en aurons tout le temps. » Je pris les papiers que i'a\;iis à reprendre et je sortis. Il courut après ni(ti et me rappela pour me dire : « Au uioius, demain à trois lieui'es; je vous piie, u'v maucpiez })as, > et referma la porte. Je lus surpris de relrouvei" Heili>le eu eud)uscade où je l'avais laissé en entiant, et (pii avait eu la p;itience d'y persévérei' plus de (leu\ jurandes heures à m'attendr(\ Il me suivit poui" me demander si cela était (ait. Je lui dis (pie la conversation s'ét;ut étc.'udue sm* plusieurs matières dont (pielques-unes m'avaient conduit à tàter le pavé, (jue je l'avais trouvé assez Lon ; mais (pi'il connaissait M. le duc d'Orléans soupçonneux, et (pii n'aimait pas à conclure ni à être pressé; que je revieiidiais le lendemain où je \ errais ce qui se pourrait l'aire, sans loutelois lui répondre de rien. Je répondis de la sorte à IJellisle, |)arce (pi'il avait \u M. le duc d'Orléans me rapjjcler, ([u'il avait pu entendre l'ordre (prit me donnait de icveuir le lendemain; (pic ii' rclour cnlin ne pcuirrait élre i^'uoré (le lui ni du (iudin.d Dubois, liop alerte piiur n'être pas inlormé a\cc |)récision de tous lC8i niomeiils (\i' .M. le duc d'Orléans dans une tellej rris<', cl (|uc la cacliollcrii' eût été éiialcmcnt inir lile rt |»réjudiciabic à moi (pii voulais aller au bien, mais ^ardei* avi-c cu\ des mesures, h'aillciii

sous LA MINOP.ITE DE LOUIS XV. 257

iiia réponse fat en des termes qui ne pouvaient blesser le cardinal.

Le lendemain, 22 août, je vins au rendez-vous, et je trouvai encore Bellisle dans ce grand cabinet, qui m'attendait au passage , et qui me pressa de tînir l'affaire du cardinal; je payai de mine et d'empressement d'entrer dans le cabinet de M. le duc d'Orléans, que j'y trouvai qui s'y promenait seul, avec l'air plus dégagé que la veille. « Eh bien ! me dit-il d'abordée , ([u'avons-nous encore à dire sur l'affaire d'iiier? Il me semble que tout est dit, et qu'il n'y a plus qu'à déclarer dès tout à l'heure le premier ministre. » Je reculai deux pas, et je lui dis que pour chose de telle hnportance , c'était là un conseil bientôt pris. Il répondit qu'il y avait bien pensé, que tout ce que je lui avais dit làdessus lui était fort présent, mais qu'au bout, il était crevé d'affaires tout le jour, d'ennui tous les soirs, de persécutions du cardinal Dubois à tous les moments.

Je crus devoir tenter un nouvel elïbrt , quoique sans nulle espérance, et je passai deux heures à lui représenter les exemples, les raisons et les considérations que je crus être les plus touchantes.

Un assez long silence succéda à ce foil énoncé. La tête de M. le duc d'Orléans , toujours entre ses mains, était peu à peu tombée fort près de son ])ureau. Il la leva enfin et me remania d'un aii- lan-

2r;8 LE RÉCENT ET LA COUR DE FRANCE,

puissant et iiiorno, puis baissa les }oux ((ui me paruront honteux , et demeura encore quelque temps dans cette situation. Enlin il se leva et fit plusiciu's tours, toujours sans rien dire. Mais quel lut mon étonnement et ma contusion au moment qu'il romjjit le silence! Il s'arrùta, se tourna à demi vers moi sans lever les yeux, et se prit tout à coup à dire d'un ton triste et bas : « Il faut finir cela, il n'y a qu'à le déclarer tout à l'heure. — Monsieur, repris-je, vous ôtes bon et sage, et pardessus le maître. N'avez-vous rien à m'ordonner l)Our Mcudon? » Je lui fis tout de suite la révérence et sortis, tandis qu'il me cria : «« Mais ne vous reverrai-je pas bientôt? >» Je ne répondis rien , et je fermai la porte. Le fidèle et patient Bellisle était encore depuis plus de deux grosses heures au même endroit où je l'avais laissé en entrant, sans i(; temps qu'il y avait attendu mon arrivée. H me saisit aussitôt en me disant avec empressement à l'oreille : « Eh bien! où en sonmies-nous ? — Au mieux, lui répondis-je en me contenant tant (jue je pus; je tiens l'affaire faite et tout sur le j)etil bord d'être déclarée. — Cela est à merveille, leprit-il : je vais tout à l'heure faire un homme bien aise. ». Je ne le; ciiargeai de rien, et je me h.'\tai de le (piitter f)our me sauver à Meudon, et m'y exhaler seul à mon aise.

Le lendemain, sur les quatre heures après midi

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 2S9

arriva Couches à Meudon, qui \iiit m'apprendre cette nouvelle de la part du cardinal Dubois, qui l'envoyait exprès m'en porter, me dit-il , son hommage , comme à celui à qui il en avait toute l'obligation. Je répondis fort sec et avec grande surprise que j'étais fort obhgé à M. le cardinal de la part qu'il voulait bien me donner d'une chose pour laquelle il savait mieux que personne qu'il n'avait besoin que de lui-même, et Couches, sans autre propos de moi ni guère plus de lui , s'en retourna aussitôt.

Je vis par ce message que le cardinal Dubois se voulait parer de mon suffrage pour son élévation à la place de premier ministre , tandis qu'il était radicalement impossible et hors de toute vraisemblance qu'il ne sût par M. le duc d'Orléans ce qui s'était passé, du moins en gros, entre le prince et moi, là-dessus. Je fus vraiment indigné de cette effronterie, dont sa prétendue reconnaissance remplit la cour et la ville. Heureusement on nous connaissait tous deux; mais ce n'était pas le plus grand nombre, de ceux surtout qui n'approchaient pas de la cour. Je ne laissai pas de dire à mes amis, à quelques autres personnes distinguées, que j'étais fort éloigné d'y avoir part , et je remis au lendemain , quoiqu'il fût de si bonne heure, à aller à Versailles.

Comme j'entrais dans les premières pièces de

2G0 Li: Rl'XENT ET LA COUR DE FRANCE, l'apparhMîU'iU de M. \c duc d'Orléans, où j'étais appareiiHuc'iil guetté à tout hasard , un des ollkiers de sa chambre me vint du*e que M. le cardinal Dubois me priait de passer par la petite cour, et que je le trouverais à la porte du caveau. Ce caveau était une pièce, avec une espèce d'enfoncement moins réel que d'ajustemeut, qui faisait une petite pièce assez obscure, où monseigneur couchait souvent l'hiver , dans les derrières de sa chambre naturelle, par la ruelle de laquelle; on y entrait , qui avait un degré fort étroit et fort noir en dégagement , qui rendait dans la seconde antichambre du roi, d'un cùté, et dans les derrières de l'appartement de la reine, de l'autre, et qui avait un autre dégagement de plain-pied dans la petite cour, à travers une manière de très-petite antichambre. Ce fut dans cette anlichandjre que je trouvai le cardinal Dubois. Je n'ai point su ce qui l'y avait mis. Peut-être aveili de mon arrivée, puisque dès l'entrée de l'apijarlement j'y fus envoyé de sa part, y était-il allé pour m'y faire en particulier toutes ses |)roteslations et ses caracoles, qu'il craignait apparemniciit nu; voir démentir [lar le froid dont il craignait (pie je les i)Ourrais recevoir. Quoi qu'il en soit, je l'y ti'ouvai avec Le Blanc et Bellisle seuls. Dès qu'il m'aper(;ut, il courut à moi, n'oublia rien pour me persuader que je l'avais fait premier ministre, et son éternelle rccon-

sous LA MINORITE DE LOUIS XV. ^{)\

naissance, me protesta qu'il voulait ne se conduire que par mes conseils, ni ouvrir tous ses portefeuilles, ne me cacher rien, concerter tout avec moi. Je n'étais pas si crédule que le cardinal de Rolian, et je sentais tout ce que valait ce langage d'un homme qui savait mieux qu'il ne disait, et qui ne cherchait qu'à se cacher sous mon manteau, et à jeter, s'il l'eût pu, tout l'odieux de sa promotion sur moi, comme l'ayant conseillée, poursuivie et procurée. Je répondis par tous les compliments que je pus tirer de moi, sans jamais convenir que j'eusse la moindre part à sa promotion , ni que je prisse à l'hameçon de tant de helles offres sur les affaires. Il ne tenait pas à terre de joie. Nous entrâmes par les derrières, lui et moi, dans le cahinet de 31. le duc d'Orléans, qui, à travers l'emharras qui le saisit à ma vue, me fit aussi merveille, mais sans qu'il fut question de la déclaration du premier ministre. J'abrégeai tant que je pus ma visite et m'en revins respirer à Meudon. Cette déclaration , incontinent suivie de la plus ample patente et de son enregistrement, fut extrêmement mal reçue de la cour, de la ville et de toute la France. Le premier miuistre s'y était bien attendu , mais il y était parvenu et il se moquait de l'improbation et des clameurs publiques, que nulle jiolitique ni crainte ne pul retenii*.

Le 11 juin le roi alla demeurer à Meudon. Le pré-

2f>2 LE RÉGENT ET LA COUR DE FRANCE, texte lut de nettoyer le château de Versailles, la raison fut la connnodité du cardinal Dubois. Flallù au dei-nier point de présider à rassemblée du clergé , il voulait jouir quelquelbis de cet honneur. Il désirait aussi se trouver quelquefois aux assemblées de la compagnie des hides ; Meudon le rapprochait de Paris de i)lus que la moitié du chemin de Versailles, et lui épargnait du pavé. Ses débauches lui avaient donné des incommodités habituelles et douloureuses que le mouvement du carrosse irritait , et dont il se cachait avec grand soin. Le roi fit à Meudon une revue de sa maison où l'orgueil du premier ministre voulut se satisfaire, il lui en coûta cher. Il monta à cheval pour y jouir mieux de son triomplie, il y souffrit cruellement et rendit son mal si violent qu'il ne put s'empêcher d'y chercher du secours. Il vit des médecins cl des chirurgiens les plus célèbres, dans le plus grand secret, qui en augurèrent tous fort mal, et par la réitération des visites et quelques indiscrétions, la chose con)mença à transpirer. II ne put continuer d'aller à Paris qu'une <ni deux fois au plus avec grande peine, cl unicpicmeul j)our cacher son mal qui ne lui donna presque plus de repos.

Il l'avait caché, en effet, tant qu'il avait pu, mais cette cavalcade à la revue du roi l'avait aigri au point qu'il ne pul |)lus le dissinmler à ceux de qui il pouvait espérer des secours. Il n'oul)lia rien

sous LA MINORITE DE LOUIS XV. 2G3

cependant pour le dissimuler au monde ; il allait tant qu'il pouvait au conseil , faisait avertir les ambassadeurs qu'il irait à Paris, et n'y allait point, et chez lui se rendait invisible, et faisait des sorties épouvantables à quiconque s'avisait de lui vouloir dire quelque chose dans sa chaise à porteurs entre le vieux château et le château neuf où il logeait , ou en entrant ou en sortant de sa chaise. Le samedi , 7 août , il se trouva si mal que les chirurgiens et les médecins lui déclarèrent qu'il lui fallait faire une opération qui était très-urgente, sans laquelle il ne pouvait espérer de vivre que fort peu de jours, parce que l'abcès, ayant crevé dans la vessie le jour qu'il avait monté à cheval, y mettrait la gangrène , si elle n'y était déjà , par l'épanchenicnt du pus, et lui dirent qu'il fallait le transporter sm'- le -champ à Versailles pour lui faire l'opération. Le trouble de cette terrible annonce l'abattit si fort qu'il ne put être transporté en litière de tout le lendemain dimanche 8; mais le lundi 9 , il le fut à cinq heures du matin.

Après l'avoir laissé un peu se reposer, les médecins et les chirurgiens lui proposèrent de recevoir les sacrements et de lui faire l'opération aussitôt après. Cela ne fut pas reçu paisiblement, il n'était presque point sorti de furie depuis le jour de la revue ; elle avait encore augmenté le samedi sur l'annonce de l'opération. Néanmoins, quelque

Icinps a[)rùs, il envoya clierchor un récollet de Versailles avec qui il fut seul environ un quart d'heure. Un aussi grand honuuc de bien, et si préparé n'avait pas besoin de davantage. C'est d'ailleurs le privilège des dernières confessions des premiei's ministres. Connue on rentra dans sa chambre, on lui proposa de recevoir le viatique; il s'écria que cela était bientôt dit, mais qu'il y avait un cérémonial pour les cardinaux , qu'il ne savait pas, et (pi'il fallait envoyer le demander au caidinal de Bissy à Paris. Chacun se regarda et comprit (pi'il voulait tirer de longue ; mais comme l'opération pressait, ils la lui proposèrent sans attendre davantage. Il les envoya promener avec fureur et n'en voulut plus ouïr parler.

La faculté, qui voyait le danger imminent du moindre retardement , le manda à M. le duc d'Orléans, à Meudon , (jui sur-le-champ vint à Versailles dans la première; voiture (pi'il trouva sous sa main. Il exhorta le cardinal à l'opération, puis demanda à la faculté s'il y avait de la sùi'eté en la faisant. Les chir!irgiens et les médecins répondirent qu'ils ne pouvaifMil lien assurer là-dessus, mais bien rpie \v cardinal n'avait pas deux heures k vivre si on ne la lui faisait tout à l'heure. M. le duc d'Orléans retourna au lit du malade et le i)riii tant vi si birn rpi'il y consenlil. L'opération se fil d'uic sur les cinq heiu'es, en ( iiiq miniilo, par Lii

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 2(55

Peyronie, premier chimrgien du roi en survivance de Maréchal , qui était présent avec Chirac et quelques autres médecins et chirurgiens des plus celèhres. Le cardinal cria et tempêta étrangement; M. le duc d'Orléans rentra dans la chambre aussitôt après , où la faculté ne lui dissimula pas qu'à la nature de la plaie et de ce qui en était sorti le malade n'en avait pas pour longtemps. Il mourut précisément vingt-quatre heures après, 10 août, à cinq heures du soir, grinçant les dents contre ses chirurgiens et contre Chirac , auxquels il n'avait cessé de chanter pouillc.

On lui apporta pourtant l'extrème-onction. De communion il ne s'en parla plus, ni d'aucun prêtre auprès de lui, et il finit ainsi sa vie dans le plus grand désespoir et dans la rage de la quitter. Aussi la fortune s'était-ellc bien joué de lui : elle se fit acheter chèrement et longuement par toutes sortes de peines , de soins , de projets , de menées , d'inquiétudes , de travaux et de tourments d'esprit , et se déploya enfin sur lui par des torrents précipités (le grandeurs, de puissance, de richesses démesurées, pour ne l'en laisser jouir que quatre ans, dont je mets l'époque à sa charge de secrétaire d'État, et deux seulement si on la met à son cardinalat et à son premier ministère, pour lui tout airachcr au plus riant et au plus complet de sa jouissance, à soixante -six ans. Il mourut donc

maître absolu de son niaîli-e, et moins premier ministre qu'exerçant toute la plénitude et toute rindépendance de toute la puissance et de toute l'autorité royale; surintendant des postes, cardinal, archevêque de Cambrai, avec sept abbayes, dont il fut insatiable jusqu'à la fin, et il avait commencé des ouvertures pour s'emparer de celles de Cîteaux, de Prémontré et des autres chefs d'ordre, et il fut avéré après qu'il recevait une pension d'Angleterre de 40 000 livres sterling. J'ai eu la curiosité de rechercher son revenu, et j'ai cru curieux de mettre ici ce que j'en ai trouvé, en diminuant môme celui des bénéfices, pour éviter toute enflure. J'ai mis pareillement au rabais ce qu'il tirait de ses apjjointements de premier ministre et des postes; je crois aussi qu'il avait 20000 livres du clergé comme cardinal, mais je n'ai pu le savoii- avec certitude. Ce qu'il avait eu et réalisa d«! Law était innnense. Il s'en était fort servi à Kome pour son cardinalat ; mais il lui en était resté un prodigieux argent comptant. Il avait une extrême quantité de la plus belle vaisselle d'argent et de vermeil, et la plus admirablement travaillée , des plus riches meubles, des plus rares bijoux de toutes sortes, des plus beaux (;l des plus rares attelages de tous pays, et des plus W)rnpluciix équipages. Sa table ét/iit exquise cl superbe en tout, et il en faisait fort bien les bon-

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neurs, quoique extrêmement sobre et par nature et par régime.

La place de précepteur de M. le duc d'Orléans lui avait prociu'é l'abbaye de Nogent-sous-Coucy ; le mariage de ce prince, celle de Saint-Just; ses premiers voyages de Hanovre et d'Angleterre, celles d'Airvaux et de Bourgueil; les trois autres, sa toute-puissance. Quel monstre de fortune et d'où parti! et conmient si rapidement précipité! C'est bien littéralement à lui qu'on peut appliquer ce passage du psaume :

« J'ai passé, il n'était déjà plus, il n'en est rien resté : jusqu'à ses traces étaient effacées. »

« Vidi impium superexaltatum et elevatum sicut cedros Lihani.

« Et transivi , et ecce non erat , et non est inventtis locits ejus. » Ps. XXXVI , v. 33 et 36.

D(^iail de ses richesses.

Cambrai 120 000 livres.

Nogent-sous - Coucy i 0 000

Saint-Just iOOOO

Airvaux 12 000

Bourgueil 12 000

Berg-Saint-Vinox 60 000

Saint-Berlin 80 000

Cercamp 20 000

2(j8 LE HEGENT ET LA COUR DE FRANCE ,

Premier ministre 1^0 000 livres.

Les postes 100 000

La pension de] l'Angleterre ,

à 24 livr. la livre sterling. 9G0 000 Ainsi en

Bénéfices 32i 000

Premier ministre et postes.. 230 000 Pension d'Angleterre 060 000

i 534 000 livr.

Le incrcrcdi au soir, lendemain de sa mort, il fut porté de Versailles à Paris dans l'église du chapitre de Saint-Honoré , où il fut enterré quelques jours après. Les académies dont il était lui lirent faire chacune un service où elles assistèrent, l'assend)lée du clergé un autre connue à leur président, et en finalité de premier ministre, il y en eut un à Notre-Dame , où le cardinal de Noailles officia, et on les cours supérieures assistèrent. II n'y eut point d'oraison funèhre à aucun, on n'osa le hasarder. Son frère, plus \ieu\ que lui et honnête homme, (pTil av.iit fait venir loi'scpi'il fut seciétaire d'Htiil, di iiieiira avecja charge de seci'élaire du cahinet (pi'il avait, et qu'il lui avait donnée, et les ponts et chaussées qu'il lui procura à la mort de lîciinghem, premier écuyer, qui les avail , et qui sVii était très-dignement acrpiitté. Co Duhois, qui était .fort modeste, trouva un immense héritage. Il n'avait (ju'uii (ils, chanoine de Saint-IIo-

sous LA MINORITE DE LOUIS XV. :269

iioré qui n'avait jamais voulu ni jjlaces ni bénéfices o[ qui vivait très-saintement. Il ne voulut presque rien toucher de cette riche succession. Il en employa une partie à faire à son oncle une espèce de mausolée beau , mais modeste , plaqué contre la mm'aille , au bas de l'église , où le cardinal est enterré, avec une inscription fort chrétienne, et distribua l'autre partie aux pauvres , dans la crainte qu'elles ne lui portassent malédiction.

On a bien des exemples de prodigieuse fortune , plusieurs même de gens de peu, mais il n'y en a aucun de personne si destituée de tous talents qui y portent et qui la soutiennent que l'était le cardinal Dubois, si on en excepte la basse et obscure intrigue. Son esprit était fort ordinaire, son savoir des plus commmis , sa capacité nulle , son extérieur d'un furet, mais de cuistre, son débit désagréable, par articles, toujours incertain, sa fausseté écrite sur son front, ses mœurs trop sans aucune mesure pour pouvoir être cachées : des fougues qui pouvaient passer pour des accès de fohe , sa tète incapable de contenir plus d'une affaire à la fois, et lui d'y en mettre ni d'en suivre aucune que pour son intérêt personnel : rien de sacré, nulle sorte de liaison respectée; mépris déclaré de foi, de parole, d'honneur, de probité, de vérité : grande estime (.1 pratique continuelle de se faire un jeu de toutes ces choses; voluptueux autant qu'ambitieux; vou-

laut tout cil tout ^eiiro, se comptant lui soûl pour tout, et tout ce qui n'était point lui pour rien, et regardant comme la dernière démence de penser et d'aj;ir autrement. Avec cela, doux, bas, souple, louangeur, admirateur, prenant toutes sortes de formes, avec la plus grande facilité, et révélant toutes sortes de personnages, et souvent contradictoires, pour arriver aux différents Ijuts qu'il se proposait, et néanmoins très-peu capable de séduire. Son raisonnement par élan, par boulfées, entortillé même involontairement, ])eu de sens et de justesse ; le désagrément le suivait partout. Néanmoins des pointes de vivacité plaisantes quand il voulait qu'elles ne fussent que cela, et des narrations amusantes, mais déparées par l'élocution qui aurait été bonne sans ce bégayement dont sa fausseté lui avait fait une babilude, par l'incertitude (pi'il avait toujours à répondre et à parler. Avec de tels défauts, il est i)eu concevable que le seul bomme qu'il ait su séduire ait été M. le duc d'Orléans qui avait tant d'esprit, tant de justesse dans l'esprit, et (pii saisissait si prom|)tement tout ce qui se pouvait connaître des bomiiHîs. Il le ga- (fna enfant, dans ses fonctions de précepteur; il s'en empara jeune homme en favorisant son [)encbanl pour l.i liberté, le faux bel air, l'cîntraînement à la débauclu', le mépris de toute règle; en lui gitant par les beaux principes des libertins sa-

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vants le cœur, l'esprit et la conduite, dont ce pauvre prince ne put jamais se délivrer, non plus que des sentiments contraires de la raison, de la vérité, de la conscience, qu'il prit toujours soin d'étouffer.

Dubois, insinué de la sorte, n'eut d'étude plus chère que de se conserver bien par tous moyens avec son maître à la faveur duquel tous ses avantages étaient attachés, qid n'allaient pas loin alors, mais qui, quels qu'ils fussent, étaient bien considérables pour le valet du curé de Saint-Eiistache, puis de Saint-Laurent. Il ne perdit donc jamais de vue son prince dont il connaissait tous les grands talents et tous les grands défauts qu'il avait su mettre à profit, et qu'il y mettait tous les jours, dont l'extrême faiblesse était le principal, et l'espérance la mieux fondée de Dubois. Ce fut aussi celle qui le soutint dans les divers délaissements qu'il éprouva, et dans le plus fâcheux de tous, à l'entrée de la régence , dont on a vu avec quel art il avait su se rapprocher. C'était le seul talent où il fût maître, que celui de l'intrigue obscure avec toutes ses dépendances. Il séduisit son maître comme on l'a vu ici, par ces prestiges d'Angleterre qui firent tant de mal à l'État, et dont les suites lui en causent encore de si fâcheux. Il le força et tout de suite le lia à cet intérêt personnel, on cas de mort du roi, de deux usurpateurs inté-

ti'i ]a: récent et la cour de frange.

rcssc'S à se soutenir l'un l'autre, et M. le due (rOi*léans s'y laissa entraîner par le babil de Canillae , les profonds spropositi du duc de Noailles, les insolences, les grands airs de Stairs, qui lui imposaient, et cela sans aucun désir de la couronne : c'est une vérité étrange que je ne puis trop répéter, parce que je l'ai parfaitement et continuellement reconnue; et je dis étrangle, parce qu'il n'est pas moins vrai que si la couronne lui fût écbue et sans aucun em])arras, même pour la recueillir et la conserver, il s'en serait trouvé chargé, empêtré, embarrassé, sans comparaison aucune, plus qu'il n'en aurait été satisfait.

De là, ce lien devenu nécessaire et intime entre lui et Dubois, quand celui-ci fut parvenu à aller la première fois en Hollande, ce qui ne fut pas sans peine, et qui le conduisit après à Hanovre, puis à Londres, et à devenir seul maître de toute la négociation, partie l'arrachant à la faiblesse de son maître, partie en l'infatuaiit (ju'il ne s'y pouvait servir de nul autre, parce que nul autre ne pouvait ôlrc comiiic lui dépositaire du M'iii ineud (pii faisait le fondement sccict (1(î la négociation, (pii était, en cas de niorl du roi, ce soutien réciprocpir des deux usurpateurs, Uo]) dangereux poui- M. le duc d'Orléans à confier à (pii (juc ce soit qu'à lui, qui toutefois devait uniquement gouverner toute la négociation, sans égard à tout autre intérêt de

sous LA 31IN0KITE DE LOUIS XV. 273

TElat le plus marqué cl le plus visible. Par là Dubois se mit en toute liberté de traiter à Londres pom* lui-même en accordant tout ce qu'il plut aux Anglais , pour quoi il ne fallait pas grande liabileté en négociations. Aussi a-t-on vu plus d'une fois dans ce qui a été donné ici d'après Torcy sur les affaires étrangères, que M. le duc d'Orléans ne s'acconunodait pas toujours de ce que Dubois voulait passer aux Anglais, que ceux-ci lui reprocbaient que son maître était plus diflicile que lui, et tacitement son peu de crédit, et lui faisaient sentir la conséquence pour ce qu'il désirait personnellement d'eux, de pouvoir davantage sur M. le duc d'Orléans et de l'amener à ce qui leur convenait. De là ces lettres vébémentes dont M. le duc d'Orléans me parlait quelquefois , et auxquelles il ne pouvait résister; de là son brusque retour d'Angleterre, sans ordre ni préparatif, pour emporter par sa présence ce que, pour cette fois, ses lettres n'avaient pu faire , et son prompt passage à Londres, dès qu'il eut réussi à ce qu'il s'était proposé, pour en aller triompher chez les ministres anglais, et leur montrer par l'essai d'un com't voyage ce qu'ils pouvaient attendre de son ascendant sur le régent lorsqu'il serait à demeure à ses côtés, par conséquent combien il leur sei'ait nécessaire, et leur intérêt sensible de le satisfaire personnellement, de façon qu'ils pussent compter sur lui. i9 r

fîTl 1J-: UEGEM ET LA COUU DE FUAMiE,

Voilîi ce (lui sans capacilé aucune a conclu les traités que Dubois a laits avec les Anglais, si opposés à l'intérêt de la France et au bien de toute l'Europe, en particulier si préjudiciables à l'Espagne, et ce qui d'un même tour de main a fondé et précipité la monstrueuse grandeur de Dubois, qui, en revenant tout à l'ait d'Angleterre, culbuta les conseils pour culbuter le marécbal d'IIuxelles el le conseil des alîaires étrangères, et les mettre nni- (luement dans sa main, sous le titre de secrétaire d'État. Outre la pi'étention d'une telle récompense de sa négociation dont il sut faire valoir à son maître toute la délicatesse, rb;il)ileté et le fruit qu'il en tirait, tout md (pi'il iïil, il lui persuada encore la nécessité de ne conlier qu'à lui seul les affaires étrang:ères, pour entretenir et consolider l'intime confiance si nécessaire à conserver avec les Anglais, et leui" nter les entraves du marécbal d'IIuxelles, de Canillac, de vc. même conseil que Dubois voulait déjà écarter, (,'l (jue toutes les aflaircs ne passassent plus (pie par un seul canal agréable au miinstère anglais, dont il ne put ])rendrc aucun(î défiance. De secrétaire d'Etat à tout le reste, le cbmiiu lui rapide et aisé; la guerre (jinl fil ontroprendre coutn; l'Espag^ne sous la cause la plus légère, pour luiner leiu' marine au désir des Anglai.s, et contre le plus sensible intérêt de la Erance, et l<' jiln- personnel de M. le flii<- {\'i)r-

sous LA MINORITE DE LOUIS XV. «270

léaiis, fut le prix du chapeau, qui bientôt après le mena au premier ministère. Telles lurent les merveilles de la prétendue capacité de Dubois.

Il n'en montra pas davantage dans sa manière de gouverner quand il fut devenu le véritable maître. Toute son application tournée à ce que son maître, dont il connaissait tout le glissant, ne lui échappât pas, s'épuisa à épier tous les moments de ce prince, ce qu'il faisait, qui il voyait, les temps qu'il donnait à chacun, son humeur, son visage , ses propos à l'issue de chaque audience ou de chaque parUe de plaisir; qui en était, quels propos et par qui tenus, et à combiner toutes ces choses; surtout à effrayer, à effaroucher pour empêcher qui que ce fut d'être assez hardi pour aller droit au prince, et à rompre toutes mesures à qui en avait la témérité sans en avoir obtenu son congé et son aveu. Ce sont les espionnages qui occupaient toutes ses journées, sur lesquels il réglait toutes ses démarches, et à tenir le monde, sans exception, de si court, que tout ne fût que dans sa main, affaires, grâces, jusqu'aux plus petites bagatelles, et à faire échouer tout ce qui osait essayer de lui passer entre les doigls , et de ne le pas pardonner aux essayeurs, qu'il poursuivait partout d'une façon implacable. Cette application et quel- (pie écorce indispensable d'ordres à donner ravissaient tout son t<*:nps, en sorte qu'il étcul devenu

inal)or(lal)le, liois quehiues audiences puhliciucs ou quelques autres aux ministres étrangers. Encore la plupart d'eux ne le pouvaient joindre, cl se trouvaient réduits à l'attendie au passage sur des escaliers, et en d'autres endroits par lesquels il dérobait son passage, où il ne s'attendait pas à les rencontrer. 11 jeta une fois dans le feu une quantité prodigieuse de pacpiets de lettres toutes leiniées, et de toutes parts, puis s'écria d'aise qu'il se trouvait alors à son courant. A sa mort il s'en trouva par milliers, toutes cachetées.

Ainsi tout demeurait en arrière, en tout genre, sans que personne, même des minisires étrangers, osât s'en plaindre à 31. le duc d'Orléans, et sans que ce prince, tout livré à ses plaisirs, et toujours sur le chemin de Versailles à Paris, prît la peine d'y penser, bien satisfait de se trouver dans celte liberté, et ayant toujours suffisanHuent de l)agatellcs dans son portefeuille pour renq)lir son travail avec le roi, qui n'étaient que de bons à lui faire mettrcî aux dépenses arrêtées, ou aux demandes des em[)lois et des bénéfices vacants. Ainsi aucune affaire n'était presque décidée, et tout demeurait cl londiait en chaos. l*our gouverner de la T sorte il n'est pas besoin de capacité. Deux mots à ( barpie ministre chargé d'im dé[)artement, cl (jnclque légère attention à garnir les conseils devant le roi des dépèches les moins inqioiUmtes, broclianl

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 277

les antres seul avec M. le duc d'Orléans, puis les laissant presque toutes en arrière, faisaient tout le travail du premier ministre, et l'espionnage, les avis de l'intérieur de M. le duc d'Orléans, les combinaisons de ces choses, les parades, les adresses, les batteries, faisaient et emportaient tout celui du premier ministre; ses emportements pleins d'injures et d'ordures, dont ni hommes ni femmes, de quelque rang et de quelque considération qu'ils fussent, n'étaient à couvert, le délivraient d'une infinité d'audiences , parce qu'on aimait mieux aller par des bricoles subalternes, ou laisser périr ses affaires, que de s'exposer à essuyer ces fureurs et ces affronts.

Les folies publiques du cardinal Dubois, depuis surtout que devenu le maître il ne les contint plus, feraient un livre. Je n'en rapporterai que quelquesunes pour échantillon.

La fougue lui faisait faire quelquefois le tour entier et redoublé d'une chambre courant sur les tables et les chaises sans toucher du pied à terre, et M. le duc d'Orléans m'a dit plusieurs fois en avoir été souvent témoin en bien des occasions.

Le cardinal de Gesvres se vmt plaindre à M. le duc d'Orléans de ce que le cardinal Dubois venait de l'envoyer promener dans les ternies les plus sales. La réponse du régent fut qu'il dit de même à un liomme de mœurs, de la gravité et de la di-

i'^ l.i: UKCKNT ET L.V COIR DE FRANCE,

j;iîilé (lu cardinal (le Gosvres, qu'il avait loiijoni's Irouvé 1(* cardiuîil Dul)ois de bon conseil , et qu'il croyait qu'il ferait l)ien de suivre celui qu'il lui venait de donner. C'était apparennnent pour se défaire de pareilles plaintes après un tel exemple; et en effet on ne lui en porta plus depuis.

Mme de Cheverny, devenue veuve, s'était retirée quelque tenqis après aux Incurables. Sa place de gouvernante des filles de M. le duc d'Orléans avait été donnée à Mme de Condans. Un i)eu après le sacre, Mme la duchesse d'Orléans lui diMuanda si elle avait été chez le cardinal Dubois. Là-dessus Mme de Conflans répondit (|ue non , et qu'elle ne voyait pas pourquoi elle irait, la place ([ue Son Altesse Royale lui av;iit donnée étant si éloijxnée d'avoir trait à aucune affaire. Mme la duchesse d'Orléans insista sur ce que le cardinal était à l'égard de M. le duc d'Orléans. Mme de Conflans se déft'udit , cl finalement dit (pie c'était un fou (pii insultait tout le monde , et qu'elle ne voulait ])as fc'y exposer. Kllc avait d(î l'esprit et du bec, et souverainement «glorieuse , (junicpic f<»rl polie Mmr la duchesse d'Orléans se mit à riic de sa frayeur, et lui dit (|iic n'.i\;nil rien à lui demander ni à lui représenlci- , mais seulcniciil à lui rendre compte de l'emploi que M. le due d'Orléans loi avait doimé, c'était une politesse (pii ne pouvait (pie plaire au cardinal, et lui en attiicr de sa pari, bien

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 279

loin d'avoir rien de désagréable à en craindre , et Unit par lui dire que cela convenait et qu'elle voulait qu'elle y allât.

La voilà donc partie , car c'était à Versailles , au sortir du dîner , et arrivée dans un grand cabinet , où il y avait huit ou dix personnes qui attendaient à parler au cardinal , qui était auprès de sa cheminée avec une femme qu'il galvaudait. La peur en prit à Mme de Conflans , qui était petite et qui en rapetissa encore. Toutefois, elle s'approcha comme cette femme s'en retirait. Le cardinal la voyant s'avancer lui demanda vivement ce qu'elle lui voulait. « Monseigneur, dit-elle. — Wo , monseigneur ! monseigneur ! interrompit le cardinal ; cela ne se peut pas. — Mais, monseigneur, repritelle. — De par tous les diables, je vous le dis encore , interrompit de nouveau le cardinal , quand je vous dis que cela ne se peut pas , c'est que cela ne se peut pas. — Monseigneur , >» voulut encore dire 3Ime de Conflans pour expliquer qu'elle ne demandait rien; mais à ce mot le cardinal lui saisit les deux pointes des épaules, la revire, la pousse du poing par le dos, et : « Allez à tous les diables, dit-il , et me laissez en repos. » Elle pensa tomber toute plate, et s'enfuit en furie, pleurant à chaudes larmes, et arrive en cet état chez Mme la duchesse d'Orléans, à qui, à travers ses sanglots, elle conte son aventure.

On (Mail si accoiituiiH'' aux incartades du cardinal , et celle-là lui trouvée si singulière et si plaisante (lue le r(}cii en causa des éclats de rire qui achevèrent d'outrer la pauvre Conflans, qui jura Lien (pie de sa vie elle ne reniettrait les pieds chez cet extravagant.

Le jour de Pâques d'après qu'il fut cardinal , il s*évcille sur les huit heures et sonne à rompre ses sonnettes, et le voilà à hlasi^hémer horrihhMncnt après ses gens , à vomir mille ordures et mille injures , et à crier à pleine tôle de ce qu'ils ne l'avaient pas éveillé, qu'il voulait dire la messe, qu'il ne savait plus où en prendre le tem])S avec toutes les affaires qu'il avait. Ce qu'il fit de mieux après une si l)elle préparation, ce fut de ne la dire i)as, cl je ne sais s'il l'a jamais dite depuis son sacie.

Il avait pris pour secrétaire particulier un nonuné Vénier , (pi'il avait défroqué de l'îihhaye de Saint- Germain des Prés, où il était frère convers, et en faisait les affaires depuis vingt ans avec heaucoup d'esprit et d'inlelli^'^ence. Il s'était fait i)romptcmenl aux façons du cardinal , et s'était mis sur U) pied de lui dire tout ce (ju'il lui jjlaisait. Tn matin qu'il éUiit avec le cardinal , Duhois demanda (pichiiic rhoso qui nn se trouva pas sous la main. Le voilà à jurer, à blasjdiémer, à crier à pleine tète contre SCS commis, et (pic s'il n'en avait pas assez, il en [jrendnif vin^M, tn'iiff, cinfrn.'inlc, cent, et à faire

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iiîi vacarme épouvantable. Vénicr récoutait tranquillement , le cardinal l'inteii^ella , si cela n'était pas une chose horrD)le , d'être si mal seni à la dépense qu'il y faisait , et à s'emporter tout de nouveau, et à le presser de répondre. « Monseigneur , lui dit Vénier , prenez un seul commis de plus, et lui donnez pour emploi unique de jurer et de tempêter pour vous , et tout ira bien ; vous aurez beaucoup de temps de reste, et vous vous trouverez bien ser\1. » Le cardinal se mit à rire et s'apaisa.

Il mangeait tous les soirs un poulet pour tout souper et seul. Je ne sais par quelle méprise ce poulet fut oubUé un soir par ses gens. Comme il fut près de se coucher, il s'avisa de son poulet, sonna , cria , tempêta après ses gens , qui accoururent et qui l'écoutèrent froidement. Le voilà à crier de plus belle après son poulet et après ses gens de le senir si tard. Il fut bien étonné qu'ils lui répondirent tranquillement qu'il avait mangé son poulet, mais que, s'il lui plaisait, ils en allaient faire mettre un autre à la broche. « Comment , dit-il , j'ai mangé mon poulet ! » L'assertion hardie et froide de ses gens le persuada , et ils se moquèrent de lui. Je n'en dirai pas davantage, parce que, encore une fois, on en ferait un vrai volume. C'en est assez pour montrer quel était ce monstnieux personnage dont la mort soulagea grands et petits,

L»S:2 m: RI' (.RM KT LA COUR DK l-RANCI-:,

et CM vérité loiilo l'Europe, enlin jusqu'à sou fréro incine , (ju'il traitait coniuic uu nègre. Il voulut une fois chasser son écuycr pour lui avoir prêté un de ses carrosses pour aller quelque part dans Paris.

Le plus soulagé de tous l'ut M. le duc d'Oiléans. Il gémissait en secret depuis assez longtemps sous le poids d'une domination si dure , et sous les chaînes qn'il s'était forgées. Non-seulement il ne pouvait plus disposer ni décider de rien , mais il exposait imitilement au cardinal ce qu'il désirait qui fi'lt sui* grandes et petites choses. Il lui en fallait passer sur toutes par la volonté du cardinal qui entrait en furie, en rei)roches , et le i)()uillait comme un pai-ticulier , quand il lui arrivait de le trop contredire. Le pauvre prince sentait aussi l'jihandon où il s'était livré , et par cet ahandon la puissfincc du cardinal et l'éclipsé de la sienne. Il le craignait, il hii était devenu iusui)i)orlable, il mourail d'envie de s'en débarrasser; cela se montrait en mille dioses , mais il n'osait , il ne savait comment s'y prendre, et isolé et sans cesse épié connue il l'était , il n'avait personne avec qui s'en ouvrir tout k fait, et Ut car<liual, bien averti, en icdoublail les frasques poui- retenir pai- la frayeur ce que ses arlilices avaient usurpé, et (pi'il n'espérait plus de se conscner par une autre voie.

DH qu'il fut iiK.rt, M. le duc d'Orléans r<l(MUiia

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à 3Ieudon apprendre au roi cette nouvelle , qui le pria aussitôt de se charger de toute la conduite des affaires, le déclara premier ministre, et en reçut son serment le lendemain , dont la patente tôt expédiée fut vérifiée au parlement. Cette déclaration si prompte sm' laquelle M. le duc d'Orléans n'avait rien préparé, fut l'effet de la crainte qu'eut l'évêque de Fréjus de voir un particulier premier ministre. Le roi aimait M. le duc d'Orléans, comme on l'a déjà dit , par le respect qu'il en recevait, et par sa manière de travailler avec lui , qui , sans danger d'être pris au mot , le laissait toujours le maître des grâces sur le choix des personnes qu'il lui proposait, et d'ailleurs de ne l'ennuyer jamais , ni de contraindre ses amusements par les heures de ce travail. Quelques soins, quelques souplesses que le cardinal Duhois eût employés pour gagner l'esprit du roi et l'apprivoiser avec lui , jamais il n'en avait pu venir à hout, et on remarquait , môme sans avoir de trop hons yeux , une répugnance du roi pour lui plus que très-sensible. Le cardinal en était désolé , et redoublait de jambes dans l'espérance de réussir à la fin. Mais , outre l'air peu naturel et le désagrément inséparable de ses manières les plus occupées à plaii*e , il avait deux ennemis auprès du roi , l)ien attentifs à l'éloigner de prendre avec ce jeune prince, le maréchal do Villero\ , tant qu'il y fut , et bien

281 m: R^':^.E^T et la cour de frange,

plus dangcroiiscmonl \c Frrjus, qui ne pouvait haïr le cardinal que d'aïubilion , ot qui, bien résolu do le culbuter si iM. le duc d'Orléans venait à manquer, pour n'être ni primé , encore moins dominé par un particulier, n'avait garde de ne pas le ruiner journellement dans l'esprit du roi , en s'y établissant lui-même de plus en plus.

Le duc d'Orléans ne survécut que fort peu de temps à son tout-puissant ministre. Il était en téteà-téte avec Mme de Falari, aventurière fort jolie , et l'une de ses maîtresses. Son sac était fait pour aller travailler chez le roi , et il causa près d'une heure avec elle en attendant celle du roi. Comme elle était tout proche, assis près d'elle chacun dans un fauteuil, il se laissa tomber de côté sur elle, et oncques depuis n'eut pas le moindre rayon de connaissiuice, pas la ])lus légère apparence.

La Falari, elTrayée au point (pi'on peut imaginei*, cria au secours de toute sa force, et redoubla ses cris. Voyant (p:e personne lui répondait, elle appuya connue elle put ce pauvre |)rince sur les deux bras contigus des deux fauteuils, courut dans le gTîind cabinet, dans la cliainbn;, dans les antichambres sans trouver (pii que ce soit, enlin dans la cour et dans la galerie basse. C'était sui' l'heure du tnivail avec h; roi que les gens d(î M. b' duc d'Orléans étaient sj'irs rpu; personne ne venait clic/ lui, cl rpi'il n'avait que faire d'eux parce qu'il mon-

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 285

tait seul chez le roi par le petit escalier de son caveau, c'est-à-dire de sa garde-roLe, qui donnait dans la dernière antichambre du roi , où celui qui portait son sac l'attendait, et s'était à l'ordinaire rendu par le grand escalier et par la salle des gardes. Enfin la Falari amena du monde , mais point de secours qu'elle envoya chercher par qui elle trouva sous sa main. Le hasard, ou pour mieux dire, la Providence avait arrangé ce fimeste événenement à une heure où chacun était d'ordinaire allé à ses affaires ou en visite, de sorte qu'il s'écoula mie bonne demi-heure avant qu'il ne vînt ni médecin ni chirurgien, et peu moins pour avoir des domestiques de M. le duc d'Orléans.

Sitôt que les gens du métier l'emx^nt envisagé , ils le jugèrent sans espérance. On l'étendit à la hâte sur le parquet, on l'y saigna; il ne donna pas le moindre signe de vie pour tout ce qu'on put lui faire. En un instant que les premiers furent avertis, chacun de toute espèce accourut; le grand et le petit cabinet étaient pleins de monde. En moins de deux heures tout fut fini, et peu à peu la solitude y fut aussi grande qu'avait été la foule.

La mort de M. le duc d'Orléans fit un grand bruit au dedans et au dehors; mais les pays étrangers lui rendirent incomparablcMient plus de juslice et le regrettèrent beaucoup plus que les Français. Quoique les étrangers connussent sa faiblesse,

2>s(. LE lŒGKM El LA CULU DE l RAiNCE ,

cl (luo les Anglais eu eusseiU élrangeiiient abusé , ils u'eu étaient pas moins persuadés, par leur e\périenee, de Téleudue cl de la justesse de son esl»iil, (le la grandeur de son génie et de ses vues, de sa singulière pénétration, de la sagesse et de l'adresse de sa politirpie, de la fertilité de ses expédients et de ses ressources, de la dextérité de sa conduite dans tous les changements de circonstances et d'événements, de sa netteté à considérer les objets et à cond)iner toutes cboses, de sa supériorité sur ses ministres et sur ceux que les diverses puissances lui envoyaient, du discernement ex- ([uis à démêler, à tourner les affaires, de sa savante aisance à répondre sur-le-cbamp à tout, tpiand il voulait. Tant de grandes et rares parties pour le gouvernement le leur faisaient redouter et ménager, et le gracieux (pi'il mettait à tout, et qui savait cbarnier jusqu'aux refus, h; leur rendait encore aimable. Ils estimaient de i)lus sa grande cl naïve v.dcur. La comte lacune de i'encbanlemcnl par Iccpicl ce malheureux l)ul)ois avait connue anéanti ce prince, n'avait fait (pie le relever à leurs yeux par la comparaison de sa conduite, quand elle était sienne, avec sa conduite quand elle n'en portait qiKî le nom et (pi'clle n'était (jue celle de son ministre. Ils avaient vu, ce ministre mm!, le prime reprendre le liinoii des affaires avec les mêmes talenlH qu'ils avaient aduTuV-s en lui .lup.iravanl , cl

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cette faiblesse, qui était son grand défaut, se laissait beaucoup moins sentir au dehors qu'au dedans.

Le roi, touché de son inaltérable respect, de ses attentions à lui plaire , de sa manière de lui parler, et de celle de son travail avec lui, le pleura et fut véritablement touché de sa perte, en sorte qu'il n'en a jamais parlé depuis , et cela est revenu souvent, qu'avec estime, alïection et regret, tant la vérité perce d'elle-même malgré tout l'art et toute l'assiduité des mensonges et de la plus atroce calomnie, dont j'aurai occasion de parler dans les additions que je me propose de faii'e à ces Mé- 7noires, si Dieu m'en permet le loisir. M. le Duc, qui montait si haut par cette perte , eut sur elle une contenance honnête et bienséante. Mme la Duchesse se contint fort convenablement; les bâtards , qui ne gagnaient pas au change , ne purent se réjouir. Fréjus se tint à quatre. On le voyait suer sous cette gêne, sa joie, ses espérances muettes lui échapper à tout propos, toute sa contenance étinceler malgré lui.

La cour fut peu partagée, parce que le sens y est corrompu par les passions. Il s'y trouva des gens à yeux sains, qui le voyaient comme Aiisaient les étrangers, et qui continuellement témoins de l'agrément de son esprit, de la facilité de son accès, de cette patience et de celte douceur à écou-

2S8 LE KtUE.XT ET LA CULK DE FKAI^CE , ETC.

Icr (lui ne s'allérail jiiiiiîiis, de cette Jjoiilé doiil il siviiit se parer d'une fiiçon si naturelle, quoique quelquefois ce ne iïit que le niasciue , de ses traits plaisants à écarter et à éconduire sans jamais Messer, sentirent tout le poids de sa perle. D'autres, en plus grand nombre, en furent fâchés aussi, mais bien moins par regret que par la connaissance du caractère du successeur * et de celui encore de ses entours. Mais le gros de la cour ne le regretta point du tout : les uns de cabales opposées; les autres, indigués de l'indécence de sa >ie et (lu jcii (ju'il s'était fait de promettre sans lenir; force mécontents, cpioique presque tous bien mal à propos; une foule d'ingrats dont le monde est plein, et (pii, dans les cours, font de bien loin le plus grand nombre; ceu\ qui se croyaient en passe d'espérer jjIus du successeur pour leur forlinic et leurs va;u\; enlin un monde d'amateurs stupides de nouveautés.

• M. If Duc.

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