‹ Le cardinal RichelieuChapitre 38 sur 41 · SOLS LA MINORITE DE LOUIS W · texte numérisé non relu

SOLS LA MINORITE DE LOUIS W

en ajoutant qu'elle enrageait de le voir où il était.

Ses audiences de M. le duc d'Orléans et de Mme la duchesse d'Orléans se passèrent avec le même succès; ce fut le même fonds en d'autres termes. Je me suis étendu sur celle de Madame comme la plus diflicile et la plus curieuse , et j'ai voulu rapporter tout de suite ce qui regarde cette réception du cardinalat.

Le cardinal Dubois , premier minisire.

n faut ici reprendre les causes de la chute du maréchal de Villeroy, parce qu'elles amenèrent du même coup, et la perte de cet ancien favori, et l'élévation de Duhois au poste de premier ministre.

Le cardinal Dubois, hors de toute mesure avec le maréchal de Villeroy , avait tenté , à diverses reprises, de déterminer le régent à l'ùter d'auprès du roi; mais à hout de force, et désespérant d'y ])arvenir, il s'était tourné à se réconciher avec le maréchal, par l'intermédiau-e du cardinal deBiss\. Bissy, qui se promettait tout pour sa famille, s'il venait à hout de tirer du pied de Duhois une si fâcheuse épine, travailla à bon escient auprès du maréchal de Villeroy, et fit si bien qu'il le persuada et qu'il le pria d'en i)orter de sa part parole au cardinal Dubois. Voilà les deux cardinaux au

231 m: récent et la cour de FRANCE,

LOiiihk' (le la joie. Dubois pria Bissy de diiv à Villeroy loul ci^ i\uv la sienne pouvait exprimer de ])lus touehant, et qu'il brûlait d'inipatienco qu'il lui i)ei-inil d'allei* ebe/ lui l'en assurer lui-uuMne. Hissy ne tarda pas à exécuter une si agr6abl<^ coniniission, et Villeroy, pour ne demeurer pas eu l'csle, coin in! a^ec Bissy d'aller enseml)Ie chez le cardinal Dubois. Le hasard lit qu'ils y allèrent un mardi malin, et que je ne me souviens plus quelle alTaire nu^ (il allei" en mùme temps, contre mon oïdinaire, |)arler à M. le duc d'Orléans à Versailles, de Mciidon, où j'babitais.

Biss\ et Villeroy trouvèrent tous les minisires elianp:ers, dont c'était le jour d'audience du cardinal Dubois, (pii attendaient cbacun l;i leui' dans la pièce d'avant le cahinel du cardinal. De lon«iue • nain, l'usape établi de ces audiences est (pie les ministres étran^'^ers n'y étaient introduits que l'un après l'autre, suivant ([u'ils élîiient arrivés dans la pièce d'altriite, pour éviter toute compétence de viiW'^ entre ( ii\. Ainsi Biss\ et Villeroy Irouvèi'enl Dubois enlèrmé a\cc le ministre de Kussie. On voulut aveiiir le cardinal de (pieltpie cliose d'aussi ncuiveau (pic le maiécbal de Villero\ clie/ lui, mais il ne le Noidiit pa^ permettre, et s'assit a\ec Biss\ f»ur un canapé en attendant.

L'audience bnic , Dubois sortit de son cabinet pour conduire l'arrdiassadeur, et aussitôt aNisa ce

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canapé si bien garni. Il ne voit plus que lui; à l'instant, il y courut, rendit mille hommages publics au maréchal, avec force plaintes d'être prévenu, lorsqu'il n'attendait que sa permission pour aller chez lui, et pria Bissy et lui de passer dans son cabinet. Tandis qu'ils y allèrent, il en fit excuse aux ambassadeurs sur ce que les fonctions et l'assiduité du maréchal de Villeroy auprès du roi ne lui permettaient pas de s'absenter pour longtemps d'auprès de sa personne; et, avec ce compliment, les quitta et entra dans son cabinet. D'abord, force comphments réciproques et propos du cardinal de Bissy convenables au sujet. De Là protestations du cardinal Dubois et réponses du maréchal; mais à force de réponses, il s'empotra dans le musical de ses phrases, bientôt se piqua d(* franchise et de dire des vérités, puis, peu à peu, s'échauffant dans son harnais, des vérités dures et qui sentaient l'injure. Dubois, bien étonné, ne fit pas semblant de senlir la force de ces propos; mais comme elle s'augmentait de moment à autre, Bissy, avec raison, voulut mettre le holà, interrompre, expliquer en bien les choses, persuader le maréchal quelle était son intention. Mais la marée qui montait toujours tourna tout à fait la tète au maj'échal, et le voilà aux injures et aux plus sanglants I ('proches. En vain Bissy le voulut faire taire, lui représenter de combien il s'écartait de ce qu'il lui

i3r> LE lŒGENT ET LA COUR DE FRANCE,

avait i)r()mis el l'avait cliargé do rapporter ù Dubois, riiuléconce sans o\cMni)lc de maltraiter un Jioninie chez lui, où il no venait que pour arliever de consommer une réconciliation conclue. Tout ce que put dire Bissy uc lit qu'animer le maréciial, el lui l'aire vomir tout ce que l'insolence et le mépris peuvent suji^réi-er de plus extravagant. Dubois, confoiniu et hors de lui-uiéine, rentrait eu lenr sans proférer un seul mol , et Hissy, justement outré de colère, tâchait iiuitilement d'interrompi'c. Dans le feu subit (pii a\ait saisi le maréchal, il s'était i)lacé de façon (pi'il leur a\ait bouché le passage pour sortir, et en disait toujours de plus belle. Las d'injures, il se mit sur les menaces et sur les dérisions, il dit à Dubois (jue maintenant ï(u'il s'était montré à découvert, ils n'étaient plus' en termes de se })ardonner l'un à l'autre ; (|u'il Noulait bien (Micore l'avertir (|ue toi ou tai'd il lui ferait du pis (pi'ii pourrait, mais (pi'il voulait bien aussi, avec la même candeur, lui donnei" un bon conseil. " Vous êtes loul-puissaid, ajoula-l-il ; loiil plie devant vous, rien ne vous résisic; (pTcsI-ce qu(; les plus grands en (omp.naison de vous'!* Croyez-moi, nous n'avez (|u'mi(' m'uIc chose à faire, usez de loul \olre poinoii-, mettez-vous eu repos, et faites-moi anèter, si vous l'osez. Qui pomr.i vous en euq)écher? Faites-moi arrôlcr, vous dis-je, vous n'avez que ce parti à prendre. Et là-dessus,

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à paraphraser, à défier, à insulter un homme qui très -sincèrement était persuadé qu'entre escalader les cieux et l'arrêter, il n'y avait point de différence. On peut hien s'imaginer que tant de si étonnants propos ne furent pas tenus sans intemiption et sans vives altercations du cardinal de Bissy, mais sans en pouvoir arrêter le torrent. Enfin, outré de colère et de dépit contre le maréchal qui lui manquait si essentiellement à lui-même, il saisit le maréchal par le hras et par les épaules et l'entraîna à la porte qu'il ouvrit, et le fit sortir et sortit lui-même. Duhois, plus mort que vif, les suivit comme il put; il se fallait garder de cette assemblée de ministres étrangers qui attendaient. Tous trois eurent beau tâcher de se composer, il n'y eut aucun de ces ministres qui ne s'aperçût qu'il fallait qu'il se fût passé quelque scène violente dans le cabinet , et aussitôt Versailles fut l'empli de celte nouvelle , qui fut bientôt éclaircie par les vanteries , les récits, les défis et les dérisions publiques du maréchal de Villeroy.

J'avais travaillé et causé longtemps avec M. le duc d'Orléans. Il était passé dans sa garde-robe, j'étais debout derrière son bureau , où j'arrangeais des papiers, lorsque je vis entrer le cardinal Dubois comme un tourbillon, les yeux hors de la tète, ([ni, me voyant seul, s'écria plutôt (ju'il ne dem.inda, où était M. le duc d'Orléans. Je lui dis

qu'il était entré dans sa garde -robe , et lui demandai à qui il en avait , éperdu comme je le voyais. « Je suis perdu, je suis pei'du, » dit-il, et courut à la garde-robe. Il répondit si baut et si bref que M. le duc d'Orléans, qui l'entendit, accourut presque de son côté, et le renconti'ant dans la porle, ils revinrent vers moi, lui demandant ce que c'était. Sa réponse , entrecoupée de son bégayement ordiuaire, que la rage et la frayeur augmentaient, fut en bien plus longs détails que le récit que je viens de faire, après lequel le cardinal déclara au régent que c'était à Son Altesse Royale à sentir où tendait le marécbal de Villeroy par un guet-apCns aussi inouï et aussi peu mérité, parapbrasa tout ce qu'il avait employé auprès de lui uniquement pour le bien des affaires et le service de M. le duc d'Oiléans, et conclut (ju'aj)rès une insulte de cette nature , et si faussement et traîtreusement préméditée, il fallait que M. le duc d'Orléans vît tout à riieure ce (|u'il pouvait et ce (pi'il voulait faire, et cboisll entre le Uïarécbal de Villeroy et lui, parce qu'il ne pouvait plus se mêler d'aucune alfaire, ni rester à la cour en bonneur et eu sûreté si le marécbal de VilbTfu V dcmcur'ait après ce (pii venait de se passer.

Je ne puis e\p) imci- dans (picl élonnement nous drmeurAmes, M. le duc d'Orléans cl moi. Nous ne croyions pas cnlcndic ce (pie uou» entendions,

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nous pensions rêver. M. le duc d'Orléans fit plusieurs questions, je pris aussi la liberté d'en faire pour éclaircir et constater les faits. Point de variations ni d'ambages dans les réponses du cardinal, tout furieux qu'il était. A tous moments il présentait l'option, à toute question il proposait d'envoyer cbercher le cardinal de Bissy, comme témoin de tout. On peut juger quelle fut cette seconde scène, du hasard de laquelle je me serais bien passé. Le cardinal insistant toujours sur l'option , M. le duc d'Orléans, fort embarrassé, me demanda ce que je pensais , comme , à ce qu'il me sembla , à un homme qui s'était toujours opposé au renvoi du maréchal de Villcroy. Je répondis que je me trouvais si étourdi et si ému d'une chose si étonnante, qu'il me fallait auparavant reprendre mes esprits. Le cardinal, sans s'adresser à moi, mais toujours à M. le duc d'Orléans, qu'il voyait dans l'embarras et le trouble , insista fortement qu'il fallait prendre un parti. M. le duc d'Orléans me pressant de nouveau, je lui dis enfin que jusqu'alors j'avais toujours regardé le renvoi du maréchal de Villeroy connue une entreprise fort dangereuse par les raisons que j'en avais alléguées plusieurs fois à Son Altesse Royale; que je le regardais encore de même pour le moins, maintenant que le roi était plus avancé en âge et touchait à sa majorité; mais que, quelque péril qu'il y eut, la scène atîreuse qui venait d'arriver

me persuadait qu'il y avait un l)ion plus grand danacM" à le laissiM* auiuès du roi; que désormais on ne pouvait se dissimuler que ce qu'il venait de faire n'était lien moins ([ue tirer l'épée eonti'e M. le duc d'Orléans, et ses propositions ironiques de l'arrètei-, (pie connue le sentiment d'un homme (pii sentait (pi'il le méritait ; (pii se persuadait et qu'on ne l'osei'ait , et que, l'osant même, l'exécution en était inq)Ossil)le ; (pii, sur ce principe, ne se contraignait plus, ne se connaissait plus; (pii , après avoii- lia nié en secret contre M. le duc d'Orléans dès 1(^ premier jour de la légencc, sans cesser un mnment dc^puis ni avoir pu être gagné par toutes les grâces, les marques de conliance, même de déférence, enllii i)ar une chaîne non interrompue des traitements les plus distingués, levait maintenant !<• masque, et ne se proposait rien moins (pie (I(î l.iire i)iil»li(|iieiiienl autel contr(; aii- Icl : (pic c'était là mon asis, i)uisque Son Altesse llovale le Noulait savoir sans me donner le temps d'y réiléchir avec plus de sang-fi'oid ; m.iis (pie pour rexécution , (picl(|iic pressée (pi'elle pùl cire, il fallait penser iiiriiciiicnl à s'y prendre de iiiaiiière (pi'on n'en pùl aNoii* le démenti, ni dans le temps mènie, ni dans la suite.

Pendant (pie je j)arlais, \r (^ardinal, les oreilles drosR^'cs el les yeux en dessons tourn('*s sur moi, sn(;ail toutes mes parnhîs, el eli.iiigeail de < onletir

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à mesure , comme un homme qiii entendrait prononcer son arrêt. Mon avis exposé en entier l'épanouit autant que la rage dont il écumait le lui put permettre. M. le duc d'Orléans approuva ce que je venais de dire; le cardinal, me jetant un coup (l'œil comme de remercîment, dit à M. le duc d'Orléans qu'enfin il était le maître de choisir; qu'il \ oyait bien qu'il ne pouvait rester le maréchal de Villeroy demeurant, et que Son Altesse Royale prenant même la résolution de r(Mer, il fallait se hâter, parce que les choses ne pouvaient subsister en la situation où elles étaient. Enfin il fut conclu qu'on prendrait le reste de la journée, et il était environ midi, et la matinée suivante pour y penser, et que jô me trouverais le Icndcjuain , à trois heures après midi, chez 31. le duc d'Orléans.

On a vu ' connnent l'arrestation du maréchal fut exécutée; mais quoiqu'il eût, pour mille motifs, mérité son sort, il n'en hit pas moins par le fait sacrihé à la considération et au crédit de Dubois, qui dès lors ne voyant plus rien au-dessus de lui, i-ésolut de se faire donner le litre de premier ministre. Il ciut même avec raison devoir profiter de l'étonnement et de la stupeur où cet événement avait jeté toute la cour, la ville, et, plus que tous, le i)arlement, pour achever brusquement cet ou-

\ . Ci-dc89US, p. 75.

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