Souvenii's sii7* les quatre derniers Papes, p
tonation la magnifique psalmodie de TÉglise. Vêtus de blanc des pieds à la tête, couverts de l'ample manteau de laine retombant en plis majestueux, la tête complètement rasée, la barbe largement étalée, la physionomie calme, les yeux baissés, Taspect souvent vénérable, chacun d'eux rappelait les solennels personnages de Zurbaran, mais sans la sévérité qu'il donne parfois à ses portraits de reclus. »
Constamment entrevus, jamais entretenus, ces anachorètes apparaissaient aux regards de leurs voisins, les collégiens anglais, dans un nimbe d'intimité et de mystère. Souvent alors, comme de nos jours, les jeunes Anglais entraient dans Téglise des Camaldules et assistaient à l'office divin chanté par les solitaires avec une lenteur et une solennité uniques ^ Chaque matin, la cloche de leur campanile était le premier son qui éveillait les étudiants ; V Angélus de midi et du soir rappelaient infailliblement leur présence.
Or une matinée de septembre 1820, la cloche ne retentit point, et les étudiants anglais ne tardèrent pas à apprendre ce qui était arrivé. Les ermites arrachés violemment de leurs lits avaient été enlevés par une troupe de bandits. Wiseman a raconté toute cette histoire avec l'émotion qu'en pouvait éprouver un jeune étudiant. Les bandits se trouvèrent bientôt embarrassés de leurs prisonniers, et ils en relâchèrent quelques-uns, sans doute un peu dans l'espoir que les récits de ces derniers leur feraient obtenir les lourdes rançons
1 . Le Deus in adjutonum^ au commencement des vêpres, simple verset d'un des psa imes, prenait quelques minutes à être chanté par les Camaldules. Il faut pourtant ajouter que le reste des vêpres se psalmodiait moins lentement que le début.
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exigées pour la délivrance de ceux qu'ils gardaient en otage. Des soldats furent envoyés par le gouvernement à leur poursuite ; un vif engagement eut lieu, et finalement les otages recouvrèrent la liberté. II n'est pas étonnant dès lors que Monte Porzio se soit trouvé hanté quelque temps de la terreur des bandits, et Wiseman a quelques amusantes histoires sur les craintes de ses condisciples et les fausses alarmes qu'elles leur causaient.
Un autre événement de cette période d'études, raconté par Wiseman avec un vif sentiment des détails qui s'y rattachaient, estTincendie de la basilique de Saint-Paul. Celte catastrophe se produisit à l'heure où Pie VII, qui avait passé sa jeunesse monastique dans son enceinte, était sur son lit de mort. On cacha soigneusement ce désastre au pontife. Wiseman arriva près de la basilique alors que tout espoir de sauver l'édifice était perdu. 11 décrit « la mélancolique scène », les murs vacillants, les efforts des pompiers, la foule des spectateurs impuissants. « Parmi eux on remarquait Tenthousiaste Avvocato Fea, presque fou de douleur. Il n'était pas seulement un antiquaire passionné pour les sculptures et les inscriptions; msiis, profondément versé dans l'histoire ecclésiastique, il en aimait les monuments, et Saint-Paul était un des plus précieux et des plus vénérables. » N'ayant jamais subi de retouches modernes, la vieille basilique avait gardé son originale simplicité, comme Saint-Apollinaire m classe, à Ravenne.Un grand arceau surmonté d'une mosaïque de l'époque théodosienne séparait la nef du transept et de l'abside qui était au bout. Sur l'arceau se voyait encore l'image de Notre- Seigneur et l'inscription de l'impératrice Galla Placidia,
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rappelant qu'avec le concours du grand pontife Léon elle avait achevé l'œuvre des empereurs précédents. C'était le « véritable titre d'authenticité » de l'église, et tous les efforts tendaient à préserver de la ruine ce monument debout depuis quatorze cents ans. « Sauvez l'arc de triomphe ! » criait sans cesse la voix troublée de P'ea. De fait il fut sauvé, et il s'élève maintenant dans la Basilique reconstruite sur les ruines de l'ancienne.
La profonde impression laissée par Rome dans l'âme de Wiseman fut donc le résultat de son perpétuel contact avec la ville elle-même, avec les reliques de son passé et les manifestations de sa vie présente.
Deux influences surtout, devenues bientôt inséparables, agissaient sur lui : la fréquente vue du Pape et les souvenirs des premiers âges chrétiens, évoqués en son esprit par les catacombes, les tombeaux des saints et les musées. On ne peut demeurer à Rome sans se sentir impressionné par ces deux aspects de la vie chrétienne ; mais pour Wiseman cette impression fut la plus profonde qull reçut de sa vie. Et cette impression ne fit que grandir par des années d'étroite intimité avec les détails de ces deux aspects de Rome, intimité qui déborda plus tard de son cœur et de son esprit dans les deux plus populaires de ses livres, F ah Ma et les Souvenirs sur les quatre derniers Papes,
Dans ces deux livres se réalise le proverbe : « Ce que Ton voit fait plus d'effet sur l'âme que ce que l'on entend. » Sur une imagination et un esprit plus sensibles aux faits de l'histoire qu'aux spéculations philosophiques ou métaphysiques, l'extraordinaire multiplicité des souvenirs du christianisme primitif ne pouvait qu'agir profondément. Entre la Rome moderne et le Pape alors
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régnant d'un côté, et d'autre part la victoire remportée par la douceur et la fermeté, par la prière et Tendurance de la persécution, qui avaient conduit les chrétiens jusqu'au trône des Césars, s'établissait dans Tesprit de Wiseman plus d'un rapprochement. Rien ne pouvait alors, comme au temps de Borgia ou même de Jules II, diminuer l'élan du sentiment que la Papauté éveille naturellement chez tout catholique, ni lui donner un caractère tel que la force distinctive du christianisme n'y entrât plus que d'une façon secondaire. Sous Pie Vil, au XIX* siècle, comme sous Corneille au III*, gouverner l'Eglise dans la paix ou subir la persécution et l'exil étaient des alternatives auxquelles devaient généreusement s'attendre les pontifes qui se souvenaient qu'il n'y a pas ici-bas de cité permanente. Si tous les jours les reliques matérielles de la primitive Église, tombeaux des apôtres et des martyrs, catacombes, reliquaires des saints, s'offraient à sa vénération, il semblait au jeune Anglais que l'esprit des Apôtres vivait toujours là aussi et soufflait toujourssur le monde. L'âme de l'Église des martyrs était dans Rome aussi bien que son corps. Les catacombes et nombre d'églises régulièrement visitées par la camerata du Collège anglais lui étaient des témoins immortels du triomphe remporté par la douceur aux premiers siècles de l'Église, l^lieétaitbien de nature à rappeler d'une façon saisissante la victoire de la faiblesse sur la violence et de la mort sur la vie orgueilleuse de sa force, cette église, par exemple, de Sainte-Martine, la jeune vierge et martyre romaine du second siècle, qui s'élève près des ruines du Forum, et où, chaque année, au jour de sa fête, les étudiants venaient prier sur sa tombe et entendre une musique traditionnelle, et en particulier l'hymne Martinse
eelebri^ dont la répétition fait sur Tâme à la longue une si durable empreinte.
Pour nous, décrire de telles impressions, c'est parler de choses qui ont été si souvent racontées que nous avons presque perdu le sentiment de leur réalité; mais les avoir éprouvées, les avoir vues, les avoir entendues, laisse dans Tâme une trace ineffaçable. Wiseman a bien montré dans Fahiola combien vivantes étaient dans son esprit ces évocations du passé. La peinture qu'il nous fait de sainte Agnès, dont il visita souvent la catacombe et dont il savait Toffice par cœur, celles de saint Sébastien et de saint Pancrace, dont son imagination complétait l'histoire laissée incomplète par les annales des'martyrs, ont vraiment dans son livre la réalité de la vie.
Dans Fahiola^ les descriptions, les explications des dessins et des inscriptions dans les catacombes se rencontrent aussi exactes que nombreuses, et plusieurs parmi nos contemporains sont encore là pour témoigner qu'en écrivant cet ouvrage il avait à peine besoin de consulter un livre ou un monument. Il a décrit dans ce roman chrétien, ainsi que nous l'apprennent ses Souvenirs sur cette époque de sa vie, ce qu'il regarde comme le symbole le plus décisif, le plus frappant du triomphe du christianisme, à savoir, l'érection des basiliques, après la victoire de l'Eglise, au-dessus de l'entrée des catacombes où les martyrs avaient été ensevelis durant les jours de persécution.
La race qui fuyait la lumière du jour [gens lucifuga)^ après avoir prié sous ces voûtes souterraines pendant bien des générations, et sapé par ses vertus et ses supplications la puissance de la Rome païenne qui s'épuisait en fêtes et en orgies au-dessus d'elle, sortit tout à coup
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de dessous terre à l'heure de la victoire et éleva ces imposants trophées du triomphe des saints, demeurés de nos jours encore dans la cité éternelle des sanctuaires de vie et de prière, tandis que les temples des dieux sont renversés et que le Cotisée et le Capitole ne sont plus que des ruines.
La page suivante des Souvenirs de Wiseman, inspirée par une promenade dans les galeries conduisant à la bibliothèque vaticane, aux premiers jours de sa vie d'étudiant, reflète bien cette vivacité d'impression et de pensée. Pie Vil avait orné ces galeries, d'un côté de monuments païens et classiques, de l'autre de monuments chrétiens : « Vous parcourez une avenue ornée, d'un côté , d'imposants souvenirs de l'âge mûr ou même du déclin de l'art sous la domination païenne, et de l'autre, des monuments de l'enfance, de la jeunesse et de la maturité de la première culture chrétienne. Ils se trouvent là, face à face, comme en ordre de bataille, prêts à commencer un combat depuis longtemps terminé et gagné. A droite, on peut lire les épitaphes louangeuses d'hommes dont les familles se firent remarquer dans la Rome républicaine; de longues inscriptions de victoire et la commémoration des titres de Nervaet de Trajan; puis des dédicaces aux divinités, des annonces de leurs solennités onàesnundinesovi foires, qui se tenaient en leur honneur; enfin une variété infinie d'édits, de descriptions de propriétés sacrées et domestiques et de monuments funèbres. Les grandes affaires militaires, administratives, religieuses et sociales d'un puissant empire encore dans sa splendeur se trouvent cataloguées sur cette muraille. Qu'est-ce qui pourrait jamais mieux occuper cette place ? Et la forme extérieure
présente elle-même une grande solidité et porte la marque d'une civilisation avancée. Ces différents souvenirs sont inscrits en lignes droites et en lettres onciales bie» distinctes, avec toute l'élégance d'un ciseau exercé^ entremêlées çà et là de quelques ornements en relief qui parlent au sculpteur, sur des blocs ou des tables de marbre précieux, et avec une élégance de style qui fait envie à l'homme de lettres.
« Vis-à-vis de ces monuments impériaux s'en trouve rangé une multitude d'autres moins réguliers, consistant en fragments de marbres ramassés probablement çà et là, sur lesquels sont ébauchées ou grossièrement gravées^ dans une latinité rude et une orthographe fautive, de courtes et simples notes, relatant non de grands exploits, mais des décès et des inhumations. On n'y lit ni titres retentissants, ni superbes prétentions : celui-ci porte, par exemple : à une « tendre » épouse ; celui-là, au « plits innocent » des enfants ; un troisième, à un amii « parfaitement méritant ». Si l'autre côté rappelle des victoires, celui-ci ne parle que de pertes; si celui-là retentit de cris de guerre, celui-ci ne murmure que de douces paroles de paix ; si celui-là est paré de trophées militaires, celui-ci n'étale que des fouets et des tenailles : l'un pourrait être surmonté de l'aigle aux ailes étendues, l'autre devrait être couronné par la colombe portant le rameau d'olivier.
a Là deux races antagonistes sont en présence ; leurs monuments sont comme les premiers rangs de deux armées en ligne, prêtes à en venir aux mains pour un combat sérieux et décisif: l'une, forte et puissante, qui régna sur toute la terre, qui foula aux pieds sa rivale^ puis s'endormit tranquillement comme Jupiter sur les
titans ensevelis; T autre , faible et méprisée, qui se cacha sous le sol, se creusant de longues et profondes mines et enterrant ses morts presque sous les palais mêmes d'où sortaient les décrets qui ordonnaient son extermination, et sous les amphithéâtres où on la traînait pour Texposer aux bêtes. Enfm les mines sautèrent ; le paganisme chancela et tomba, se brisant avec grand fracas, comme Dagon se renversant sur le pavé de son temple. Et des basiliques, jusque-là moulées dans le sable des abîmes et invisibles dans leurs profondeurs, surgirent sur le sol à travers les fissures et les crevasses. Autel et sanctuaire, voûte et pavement, baptistère et chaire pontificale furent de brique ou de marbre, de bois ou de bronze, au lieu de grès friable, comme ils avaient été sous terre. Un nouvel empire, de nouvelles lois, une nouvelle civilisation, de nouveaux arts, une nouvelle doctrine, une moralité nouvelle couvrirent l'espace occupé par les monuments auxquels les inscriptions du côté opposé appartenaient. »
Nous aurons à parler plus longuement des sentiments de Wiseman envers la Papauté ; qu'il nous suffise donc pour le moment de noter l'impression profonde laissée en lui par les cérémonies pontificales. Qu'on se rappelle avec quel enthousiasme un Bunsen, malgré ses sympathies protestantes, parle en ce temps-là de l'effet produit sur « l'imagination » par « l'indescriptible solennité et la splendeur du culte » à Rome.
Quand on relit le récit fait par Macaulay d'une procession à Saint-Pierre, « la plus impressionnante des cérémonies terrestres » ; quand on a l'aveu un peu plus tard du doyen Stanley que le cérémonial papal le n hantait tout le reste du jour », on saurait à peine être
surpris de l'effet produit sur Wiseman par cette pompe pontificale. « Je retrouve dans mon cœur, écril-il, desimpressions qui ne s'effaceront jamais. Il se peut que la jeunesse, par son ardeur, amollisse le moule où elles, sont jetées, les rende plus profondes et en même temp& plus vives et plus durables, mais certainement ces premières images demeurent dans, le souvenir comme le type idéal d'un spectacle qu'on a revu maintes foi» dans la suite. »
Rappelons quelques-unes de ces cérémonies; l'une d'elles est la bénédiction papale donnée de la Loggia de Saint-Pierre, à la cité et au monde, TJrbi et Orbi, Wiseman décrit les impatiences de l'immense foule assemblée sur la Piazza^ les frémissements d'attente émue qui se produisent à l'approche des premiers précurseurs du Pape, ensuite à l'arrivée des flabelli ou éventails de cérémonie, puis enfin à celle du Pontife apparaissant, la tiare en tête, vision d'un moment, vivante et rapide comme un éclair, annoncée par «le son des cloches, le roulement des tambours, l'éclat des trompettes militaires » ; il nous fait voir le Pape jetant un regard rapide sur les milliers de fidèles pressés sur la grande Piazza et au delà, « levant les yeux au ciel, ouvrant ses bras tout grands, puis les refermant, faisant descendre sur la foule la bénédiction du ciel, et disparaissant soudain à tous les yeux » .
Plus complet et plus suggestif encore est ce portrait de Pie VII gravé dans l'esprit de Wiseman, à la célébration de la fête du Corpus Christi :
« Cet esprit de piété, que sa sainte mère avait greffé sur un bon et doux naturel, était imprimé sur son visage et ,sur toute sa personne. Courbé par l'âge et les souffrances,
4Son attitude semblait celle d'une prière contiûuelle ; assis ou debout, comme à genoux, il offrait aux regards l'image d'une dévotion ardente et naturelle, qui paraissait étrangère ou indifférente au cérémonial, à la pompe -qui Tenvironnait. C'était surtout lorsqu'il présidait à Tune des plus grandes cérémonies qu'il produisait l'effet le plus frappant.
« A la Fête-Dieu, la grande procession fait le tour entier de la place Saint-Pierre, dont la colonnade est continuée, le long des maisons les plus éloignées, par une espèce de portique qu'on y élève temporairement. Ceux qui se trouvent à la tête de la procession entrent déjà dans l'église de Saint-Pierre lorsque les derniers quittent la -Chapelle Sixtine. C'est un spectacle qui croit en intérêt à chaque pas. Entre les rangs septuples des spectateurs, formés pour la plus grande partie de campagnards, dont plusieurs ont revêtu les costumes presque orientaux de leurs villages, riches en velours, en broderies et en ornements d'or et d'argent, passent successivement <5e qu'on appelle les corporations religieuses de la ville; -ensuite les chapitres des nombreuses collégiales et des basiliques, précédés de leurs bannières en forme de dais et de leurs croix antiques et précieuses, parmi lesquelles il s'en trouve qui datent du temps même de Constantin. Vient ensuite cette noble hiérarchie qui entoure le premier Siège du monde, participant nécessairement de la double fonction et du double caractère de son possesseur, — prélats de différents degrés, occupant les grandes -charges de l'État et de la maison papale, juges, administrateurs et conseillers. Ils sont suivis par -des évéques de toutes les parties de l'Eglise, Latins, Grecs, Melchites, Maronites, Arméniens et Coptes,
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revêtus de leurs costumes épiscopaux. A ceux-ci succède le Sacré Collège, divisé comme un chapitre en -diacres et prêtres, mais comprenant en outre -Pordre plus élevé des évêques. Au temps dont nous parlons, ce <;orps auguste comptait parmi ses membres une foule d'hommes distingués tant par les positions importantes qu'ils avaient occupées dans les affaires publiques que par leurs souffrances et les exemples qu'ils avaient •donnés d'une vertueuse fermeté ; et très peu encore de <;eux dont les noms se rencontrent dans les Mémoires -du cardinal Pacca, et dans d'autres récits de ce temps, faisaient défaut dans l'entourage du Pape, auquel ils s'étaient vus associés dans son histoire antérieure. Plusieurs d'entre eux, y compris Téminent historien luimême, présentaient un extérieur des plus vénérables; un îourd fardeau d'années pesait sur leurs formes droites •et maigres...
a Tels étaient les vénérables princes dont l'étranger demandait à voix basse les noms, à mesure qu'ils défilaient devant lui dans cette procession. Ils précédaient immédiatement le dernier groupe de ce tableau vivant. La base de ce groupe était formée d'une multitude d'assistants qui, s'ils avaient été l'objet sur lequel on eût pu arrêter les regards, auraient reporté l'imagination au moins de trois siècles en arrière.
« La brillante armure d'acier des gardes suisses, sur un pourpoint et un haut-de-chausses bigarrés, et les uniformes des officiers couverts d'or étincelaient au milieu des tuniques de damas rouge des porteurs... tandis que les glaives énormes et nombreux des Suisses flamboyaient dans l'air, parallèles aux colonnes élevées d'un dais fait d'un précieux tissu d'argent entiè-
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rement brodé qui dominait tout le resle. Ce dais était porté par des personnes qui s'en lenaient très honorées, également revêtues du gracieux costume des temps passés.
« Mais c'est élevé dans Tair, sous le dais et sur Testrade ou petite plate-forme portée par ces hommes qu'on voit Tobjet principal de la procession. Sur un prie-Dieu richement recouvert, se trouve Tostensoir d'or, la monstrance , comme on le nommait jadis en Angleterre , qui renferme le plus saint objet de la foi et du culte catholique; derrière, le Pontife est à genoux, sous une ample chape brodée qui embrasse le prie-Dieu luimême.
« Quiconque a vu dans cette procession le pape Pie Vil ne saurait aisément oublier ce spectacle : les mains fermes et immobiles étreignent le pied de l'ostensoir sacré ; la tête est penchée, non par faiblesse, mais en signe de respect ; les yeux fermés ne voient rien de la pompe et de la magnificence qui l'entourent ; ils sont clos sur le monde, dans le silence d'une douce méditation ; les traits sont si calmes que nul sentiment, nulle pensée de la terre n'en rayonne ou ne s'y reflète ; la tête est nue, laissant flotter à la brise quelques boucles de cheveux encore noirs...
« Etranger à toutes les impressions des sens, Pie Vil était absorbé en une seule pensée, un seul acte d'esprit, d'âme, de cœur, en un seul devoir de son sublime office, en un seul privilège de sa suprême mission. 11 se sentait, et il était, nous le savions tous, ce qu'était Moïse sur la montagne, face à face avec Dieu, au nom de tout le peuple ; lui, le Vicaire avec son Pontife suprême; lui, le premier pasteur, avec le prince des
pasteurs; lui, le plus élevé et le premier des hommes vivants, avec le seul Dieu vivant. »
Wiseman nous a laissé aussi le récit des funérailles de Pie VII et de la procession des cardinaux, le neuvième jour de ces rites, cérémonie préliminaire du conclave, où devait se faire Télection du nouveau Pape. Ce fut pour lui l'occasion de voir pour la première fois quelques-uns des héros des récents événements. Pacca était là, « grand et droit, avenant et intrépide », ainsi qu'Oppizzoni, archevêque de Bologne, et De Gregorio, tous deux naguère encore enfermés dans des cachots pour la cause du Saint-Siège. D'autres encore, d'égale ou de plus grande célébrité, mais qu'il avait déjà vus, ajoutaient à l'intérêt historique de ce cortège ; Consalvi, courbé par le chagrin et les infirmités, mais toujours « intrépide d'aspect », Odescalchi, de la grande famille romaine de ce nom, et qui bientôt allait entrer au noviciat des Jésuites.
Le couronnement de Léon XII en 1823, le 5 octobre, offrit à Wiseman, pour la première fois, le spectacle d'une des plus symboliques et des plus émotionnantes cérémonies papales. Par trois fois, pendant le couronnement, suivant une ancienne coutume, un clerc éleva un roseau surmonté d'une touffe de lin, par trois fois ce lin enflammé jeta une lueur fugitive, tandis que le clerc chantait à voix haute : « Sancte Pater^ sic transit gloria mundi. Saint Père, ainsi passe la gloire du monde! »
En constatant l'effet de telles pensées et de tels spectacles sur le caractère de Wiseman, il convient d'observer que l'action des influences purement religieuses elles-mêmes contribua à surexciter son excessive im-
pressionnabilité. Sa propre vie intérieure présentait à sa contemplation un tableau aussi vivant, aussi brillant, aussi animé que Thisloire de TÉglise elle-même.
Il était à cette époque sujet à des accès d'exaltation mystique, contrebalancés, nous le verrons plus loin, par -des crises de complet abattement dont Teffet se retrouve à travers sa vie tout entière. Cela n'empêchait pas Tinfluence pratique du milieu romain sur ses projets et sa conduite. Mais il est bon de noter néanmoins que cette vivacité d'impressions, un des traits de son caractère, demeura pour lui, le reste de sa vie, un principe à la fois de force et de faiblesse. Le récit imagé, par exemple, <iu'il nous a laissé de l'impression faite sur son esprit par les premiers sermons du P. Pacifico Deani', alors <jue, jeune écolier d'Ushaw, il comprenait à peine l'italien, et surtout par ceux qu'il entendit plus tard, quand il saisissait aussi bien la pensée de l'orateur que ses gestes et les sons de sa voix, fait bien ressortir ce trait particulier de son caractère. Les moindres particularités de la scène des premiers sermons y sont signalées. Il décrit comment « des heures avant que le sermon commençât une foule compacte s'étendait depuis les marches de l'autel dans l'église d'Ara Cœli^ jusqu'à la porte, occupant tous les endroits où il était possible de se tenir ». L'apparence
l.« Le P. Pacifico, fils d'un paysan italien, fut remarqué par un religieux qui l'entendit prêcher à un groupe d'enfants pauvres de son âge. On constata qu'après avoir entendu une fois un sermon il était en état de le répéter à peu près mot à mot. Il fit ses études et devint un des prédicateurs les plus éloquents de son temps. Il avait l'habitude de dicter ses sermons à un secrétaire et les prêchait ensuite sans les avoir relus. 11 les relisait seulement quand il voulait les prêcher de nouveau après quelques années. ;> Souvenirs, etc., p. 150.
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extérieure et la voix de Torateur y sont notées avec tous les détails. « Le visage était plein, mais ses gestes étaient aisés et gracieux. » Il était revêtu de Fample et flottante robe brune des Franciscains , avec le capuce et le scapulaire. « Sa gorge était découverte, les manches par leur ampleur ajoutaient de la dignité à Faction majestueuse des bras. » La voix était celle « d'un ténor retentissant, à l'éclat métallique, si distincte et si pénétrante qu'aucun des auditeurs , dans les coins les plus reculés de la vaste église, n'en perdait un seul mot, et cependant elle était flexible et variée, passant du tonde la plus vive indignation à la plainte la plus tendre et la plus touchante ». L'harmonie de la voix et de l'action rappelait à l'auditeur le tableau « du musicien et de sa harpe ». — « Je me sentis comme effrayé^ raconte-t-il , par le silence que seule peut produire la respiration contenue d'une multitude, quand quelque passage d'une beauté peu ordinaire et d'une force empoignante fait suspendre chez l'auditeur, autant qu'il est possible, les fonctions ordinaires de la vie... Et à peine moins impressionnant est le soupir de soulagement, qui s'exhale en un universel murmure, en une seule et profonde respiration qui s'échappe de toutes les poitrines oppressées et dont la rumeur grandissante constitue un applaudissement plus expressif que le battement de deux fois autant de mains. »
Un peu plus tard, quand l'italien lui fut devenu familier, l'impression fut encore plus intense. « Un jour, écrit-il, que le même prédicateur prononçait dans le Chœur de Saint-Pierre un de ces passages sublimes, je me rappelle avoir eu comme l'impression que je gisais prosterné en esprit en face d'une vision qui passait devant
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48 LE CARDINAL WISEHAN
moi, osant à peine me mouvoir ou seulement tourner les yeux ^ »
Nous trouvons un peu plus loin une preuve plus complète de rinfluence profonde de son éducation romaine sur sa vie religieuse, sur ses aspirations, sur Tidéal gravé dans son esprit par les reliques des premiers martyrs et par la continuelle présence de la Papauté. 11 semble que le rêve de se dévouer à la grande cause de l'Eglise catholique, avec une pensée plus spéciale pour FAngleterre, ne le quitta jamais, bien que ce rêve ait revêtu plus tard seulement un caractère défini. Dans un Collège, dédié à Saint-Thomas de Cantorbéry et VAlma mater de tant de martyrs qui donnèrent leur vie pour Tunité de l'Eglise, la fidélité au Siège de Pierre et le dévouement à la cause du catholicisme en Angleterre se fondaient naturellement dans un même amour. « Dès ma tendre jeunesse, écrivait Wiseman en 1847, j'ai grandi à Tombre de la Chaire apostolique; chaque semaine, je me suis agenouillé près de la Confession de Pierre et je lui ai juré fidélité. J'ai servi successivement plusieurs pontifes dans leurs propres palais, j'ai été admis à leur confiance, et, si j'ose le dire, à leur amitié. Le second autel devant lequel je me suis agenouillé dans la cité sainte fut l'autel élevé au lieu même où Pierre cimenta de son sang les fondements de son trône infaillible. Le premier fut celui de notre glorieux saint Thomas de Cantorbéry. C'est là que je lai rendis grâces d'avoir été admis au nombre de ses enfants. Pendant vingtdeux ans, je me suis agenouillé chaque jour devant le vivant tableau de son martyre. A cet autel, j'ai participé