‹ Le cardinal WisemanChapitre 12 sur 106 · Bunsen's li^e, I · texte numérisé non relu

Bunsen's li^e, I

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la merveille des merveilles ait pris aux regards catholiques du jeune Wiseman le prestige d'un fait miraculeux. La splendeur qui environnait le trône pontifical restauré après des année» d'insultes, de souffrances, de mort pour ses pontifes ; les symboliques coutumes du gouvernement papal, la pompe des cérémonies qui se déroulaient autour du Vicaire de Jésus-Christ, les souvenirs et les monuments de l'histoire chrétienne, tout contribuait à faire éclater aux yeux du jeune catholique, comme un triomphe surhumain, la résurrection du Saint- Siège apostolique.

Le premier incident de quelque importance qui se produisit après l'arrivée de Wiseman à Rome, Faudiencede Pie Vil, réveilla dans son esprit les souvenirs des plus récents événements. Il décrit l'impatience avec laquelle il attendait cette audience, l'intérêt qu'elle présenta. Les jeunes Anglais, dit-il, étaient encore sous l'impression première de l'enlèvement violent de Pie Vil de Rome ; ils se le représentaient « comme un pontife captif et persécuté et avaient appris, pour ainsi dire, à dépouiller le Pontificat suprême de l'Église de toute idée de pompe et d'éclat extérieur et à ne l'entrevoir qu'enchaîné dans de sombres cachots comme aux premiers siècles chrétiens ». Les vicissitudes extraordinaires et dramatiques de son règne mettaient au front de Pie VII une auréole toute particulière. Sa douceur et sa sainteté, pendant ses luttes contre Napoléon, lui avaient gagné le respect de ses ennemis eux-mêmes. « Son portrait, dit Wiseman, nous était familier, mais ce n'était point celui du Grand- Prêtre, revêtu d'une tunique de sainteté, c'était celui d'un vieillard, penché sur son crucifix, y cherchant des consolations et prononçant cette parole consacrée par

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son incessante répétition : « Que la sainte et adorable volonté de Dieu soit faite à jamais. » Puis arriva la nouvelle de ses merveilleux triomphes... (son retour définitif à Rome avait eu lieu trois ans seulement avant notre arrivée)... on aurait pu dire que les arcs de triomphe et les guirlandes de fleurs préparés pour sa joyeuse rentrée dans Rome étaient à peine fanés et que les sept collines répétaient encore les échos des acclamations qui accueillirent son retour, car le peuple en parlait toujours comme si tout cela se fût passé hier. »

La veille de Noël, 1818, le recteur du Collège anglais et six de ses étudiants, parmi lesquels se trouvait Wiseman, furent présentés à Pie VII.

Cette audience est mentionnée comme il suit dans le journal du Collège par le recteur :

« 24 décembre : Conduit en présence du Pape, six de nos étudiants, les quatre autres n'ayant pu se procurer le costume. Le Saint-Père les a reçus debout, a serré la main à chacun d'eux, et les a félicités de leur heureuse arrivée à Rome. Il a loué le clergé anglais de sa fidélité au Saint-Siège. Il a exhorté les jeunes gens à l'étude, à la piété, et il a ajouté : « J'espère que vous ferez honneur à Rome et à votre patrie. »

Wiseman a Taconté lui-même ainsi ses propres impressions :

« Il sera facile de comprendre que nos cœurs battaient avec une rapidité plus qu'ordinaire, et que nous n'étions pas peu excités lorsque, la veille de Noël, jour indiqué pour l'audience, nous montâmes le grand escalier du Quirinal. Cette entrée est différente de celle qui est généralement usitée aujourd'hui. Après avoir traversé la magnifique Sala regia^ on parcourt

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«ne suite de galeries ornées d'une belle tapisserie antique et d'autres œuvres d'art, mais meublées avec une grande simplicité. La dernière de ces galeries formait rantichambre de Tappartement occupé par le Pape. « Après une courte attente, nous fûmes invités à entrer dans cet appartement... une chambre si petite qu'on y trouvait à peine assez d'espace pour les génuflexions d'usage à la porte et au milieu de l'appartement. Au lieu de nous recevoir assis, suivant la coutume, le pontife souriant et aimable s'était levé pour nous accueillir. Il voulut que cette audience ne fût pas une simple présentation ou une visite de cérémonie. Après les hommages traditionnels respectueusement rendus au pontife, l'amicale et presque nationale poignée de main donnée par le chef de l'Eglise, vénérable fpar son âge, à un jeune homme qui n'avait rien même à promettre,... le premier encouragement au début d'une carrière d'études ecclésiastiques formèrent sûrement un double lien, que l'avenir ne devait point rompre, mais plutôt fortifiera»

Les quatre années d'études au Collège furent pour Wiseman une période de grande régularité et de sévère <liscipline. Le Collège anglais, quoique moins ponctuel 4ans son règlement que quelques collèges italiens, gardait cependant quelque chose de la sévérité continentale. Les étudiants se levaient alors, comme aujourd'hui, à cinq heures et demie. Une demi-heure de méditation, la messe et le petit déjeuner. Tous les jours, ensuite, excepté le jeudi et le dimanche, des cours de philosophie, de théologie, de droit canon, d'histoire ecclésias-

1. Souvenus sur les quatre derniei^s Papes, ch. n, 18, 19, 20.

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tique, d*ex.égèse biblique, suivant les indications dxh programme. Le reste de la matinée était consacré à l'étude. L'examen de conscience précédait le repas de midi. Après le dîner, visite au Saint-Sacrement et la siesta. On consacrait quelques moments de l'aprèsmidi à des promenades en ville, à la visite de quelque objet intéressant, église ou musée, ou bien on se rendait à Tun des palazzi romains, ou au Monte Pincio, où de& amis venaient saluer les étudiants et causer avec eux» Presque tous les collèges, et entre autres le Collège anglais, se promenaient in camerata^ c'est-à-dire deux à deux, en double file; en dehors de la ville ou au Monte Pincio, il était permis de se débander, et les étudiantsse dispersaient, sauf à reprendre les rangs pour le retour. Le son des cloches pour r^i?e Maria^ à la tombée de la nuit, donnait le signal du départ; la camerata rentrait au collège, et le reste de la journée était employé surtout à l'étude et à la prière.

Le jeudi, jour du congé hebdomadaire, on sortait souvent de Rome pour se rendre en quelque endroit intéressant. Les vacances de Pâques et les grandes vacances d'été se passaient dans une maison de campagne, propriété du collège, à Monte Porzio, près de Tusculum. La discipline y était un peu moins stricte, mais on y menait cependant toujours une vie de communauté d'une grande régularité. La journée à Rome et à Monte Porzio se terminait par la prière du soir et la lecture du sujet d'oraison pour le lendemain.

Wiseman n'a laissé ni journal, ni notes contemporaines qui nous permettent de suivre, année par année, les progrès de son esprit pendant les quatre ans de sa vie d'étudiant, monotone comme on vient de le voir. Il

ne nous est parvenu non plus aucune lettre de loi à cette -époque. Mais on trouve disséminées dans ses Recolléeiions quelques intéressantes impressions que lui laissèrent sa vie au Collège anglais et certains événements qui eurent sur lui une influence décisive. A les lire, on •constate, par-dessus tout, un sentiment de plénitude et de variété dans sa vie d'alors. Bien qu'il ait suivi les cours réguliers de philosophie scolastique et de théologie assez sérieusement pour prendre ses grades avec succès, ses goûts d'abord ne le portaient pas vers ce genre de science. L'étude des antiquités romaines, païennes et chrétiennes, lui plaisait bien davantage, ainsi que celle de la musique et de l'art italien, dans laquelle il fit dans la suite de réels progrès. De bonne heure il s'était adonné aux langues arabe et syriaque. •C'était un précieux encouragement au travail dans toutes les branches du savoir, que l'enthousiasme pour la science et les arts des hommes éminents qui vivaient à Rome à cette époque de renaissance. Les heures qu'il consacrait à la lecture étaient de beaucoup plus nombreuses que celles qu'exigeait la règle, et les lettres de ses anciens condisciples lui reprochent volontiers de ne s'accorder aucune récréation.

Les promenades quotidiennes et les excursions dans les lieux d'un intérêt historique, hors de Rome, contribuaient également à nourrir son esprit et à enflammer son imagination. « La vie d'un étudiant à Rome, écrit-il en se reportant à cette époque, devrait être une vie de continuelles jouissances... Il n'y a pas jusqu'à ses heures de repos qui ne puissent l'aider dans ses études, tout en restant délicieusement récréatives. Chaque jour, ses promenades le conduisent à travers le domaine des arts.

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et ses rêveries, en suivant le cours des temps, s'accompagnent de mille souvenirs, de mille associations d'idées. »

Quelques intéressantes et originales physionomies, parmi les illustres amis des arts et de l'antiquité qu'il rencontrait dans ses visites aux bibliothèques publiques ou dans ses promenades au Monte Pincio, semblent s'êlre gravées dans sa mémoire et son imagination et avoir provoqué son émulation. Au nombre de ceux dont sa plume s'est appliquée à retracer le portrait, il faut nommer Vabbate Fea, Yabbate Cancellieri et Monsignor Testa. Il est à constater que les savants linguistes, historiens, artistes ou antiquaires, l'intéressaient bien plus que les penseurs et les théologiens ^ .

Il nous représente Fea, bien connu dans le monde savant par ses notes sur Winkelmann, comme un puits de science, « capable d'accumuler sur n'importe quel sujet des documents que son érudition savait extraire de toutes les sources imaginables, des classiques et des Pères, des médailles, des bas-reliefs, de fragments dédaignés, enfouis dans les greniers encombrés des musées ». — « Tous les jours, raconte Wiseman, on pouvait le voir pendant des heures, assis au même pupitre dans la bibliothèque de la Minerve, les yeux collés jusqu'à la fin de sa vie sur de vieux livres... h'abbate Fea n'était certes ni beau, ni élégant, du moins dans sa vieillesse ; il avait plutôt l'aspect d'une antiquité, non moins précieuse pour être couverte de la poussière des ans, ou d'une médaille encore riche, malgré sa forte patine.

1. De Rossi, Mai, Overbeck, Mezzofanti, Fea, Cancellieri, Testa Zurla.

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Son ton était bref, rude, décisif; son jugement dogmatique. Vous approehiez-vous timidement de lui, à sa place habituelle, pour le prier de déchiffrer une médaille sur laquelle vous aviez hésité peut-être pendant des heures, il daignait à peine y jeter un regard, mais vous disait d'emblée de qui elle était, ajoutant quelquefois, pour votre consolation, qu'elle n'avait point de valeur. »

Egalement érudit, mais contraste vivant avec Fea, Wiseman nous présente Vabhate Cancellieri, auteur d'ouvrages sur les sujets les plus fantaisistes et les plus bizarres. On dit qu'il existe un livre allemand portant tout entier sur l'étude d'une des plus petites arêtes de la carpe ; la liste donnée par Wiseman des sujets traités par Cancellieri rappelle cet ouvrage. Citant une boutade de Niebuhr, il dit que les œuvres de Cancellieri renferment « des choses qui sont importantes, beaucoup qui sont utiles, mais en revanche toutes celles qui sont superflues ». Voici du reste ce qu'il écrit de l'auteur et de quelques titres de ses livres :

a Je me le rappelle venant faire au recteur du Collège sa visite annuelle de Noël. Il était au moins octogénaire, grand, maigre, mais droit et encore vert ; d'une propreté et d'une élégance irréprochables, avec des manières courtoises et la physionomie souriante d'un homme qui peut contempler derrière soi avec sérénité de nombreuses années bien remplies. Il disait volontiers qu'il avait commencé d'écrire à dix-huit ans et continué jusqu'à quatre-vingts, et certainement il n'y eut jamais d'auteur aussi varié. Les sujets spéciaux qu'il traite et les étranges combinaisons de leurs titres eux-mêmes ne sont rien en comparaison de l'imprévu des matières qui se mêlent et se heurtent dans ses

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livres. Bien peu d'auteurs auraient pensé à écrire un volume « sur les principaux médecins des Papes )),ousur c( la pratique de baiser les pieds du Pape avant qu'on eût brodé la croix sur sa mule », ou sur « les hommes de grande mémoire qui ont perdu la mémoire », ou sur « les maisons de campagne des Papes et la morsure de la tarentule » . Mais par le fait, sous ces titres bizarres^ on rencontre des épaves et des trouvailles d'érudition qu'on ne s'attendait guère à trouver là. Aussi faut-il lire ses livres d'un bout à Tautre pour se rendre compte de ce qu'ils renferment.

Un autre personnage qui se plaisait à venir causer de temps à autre avec les collégiens anglais au Monte Pincio, pendant les après-midi d'été, était le secrétaire de Pie VII pour les lettres latines, que Wiseman décrit comme « un élégant et savant humaniste, versé dans les langues modernes, dont il se servait surtout pour étudier la géologie et les autres sciences naturelles, ce qui fit naître, ajoute le cardinal, une amitié toute particulière entre lui et le Collège anglais. On le voyait se promener chaque après-midi sur le Monte Pincio, en compagnie de deux ou trois amis, dont l'un était l'illustre Maï. Chacun pouvait alors l'aborder et apprendre de lui les nouvelles politiques ou ecclésiastiques du jour. Parfois un missionnaire à longue barbe, d'Arménie, de Syrie, d'Amérique ou de la Chine, se trouvait dans le groupe, jetant* dans l'entretien une note exotique intéressante.»

Un des rares incidents se rapportant à ces premières années eut lieu pendant les grandes vacances de 1820. Ce fut l'enlèvement par les Banditti des anachorètes Camaldules. Cette vénérable communauté de reclus vivait

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dans le voisinage immédiat de Monte Porzio, où le Collège anglais, comme on le sait, passait les mois d'été. Leur monastère, leur église, et les moines eux-mêmes inspiraient au jeune Wiseman un vif intérêt, grandi encore par le caractère de quelques-uns de ces hommes, qui avaient quitté le monde pour une vie de solitude et de prière. L'un était un ancien général des armées de Napoléon ; un autre, un musicien célèbre; un autre encore, le représentant d'une des plus grandes familles de Rome. Quelques-uns avaient passé plus de soixante-dix ans dans cette retraite. Chacun d'eux, alors comme maintenant, vivait dans un petit ermitage, en réclusion absolue. « Une petite cellule, une chambre à coucher, une chapelle complètement garnie en cas de maladie, un bûcher et un grenier composent chaque ermitage, raconte Wiseman'. Le tout est contigu à un petit jardin que le solitaire entretient uniquement de fleurs, l'arrosant des eaux abondantes d'une fontaine spéciale à son enclos. Pendant le chant de None, Tunique repas du jour était glissé par un petit tour aménagé dans la porte de chaque cellule, pour la réfection isolée de chaque solitaire. A quelques grandes fêtes, ils dînaient ensemble, mais jamais on ne servait de viande, même au Pape dans ses fréquentes visites à leur monastère. Chaque chose était d'une propreté méticuleuse; les bâtiments au dedans et au dehors, la bibliothèque bien fournie, les appartements des étrangers (car on offrait volontiers l'hospitalité), et Péglise surtout étaient d'une tenue irréprochable. La même propreté se retrouvait au chœur sur ces vénérables moines, dont les nobles voix soutenaient avec une invariable lenteur d'in-

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