CHAPITRE PREMIER ENFANCE ET JEUNESSE
Sommaire : Les ancêtres du C. Wiseman. ■— Sa naissance à Séville.
— Ses souvenirs d'Espagne. — • Mort de son père. — Son retour en Angleterre. — L'école de Waterford. — Le collège d'Ushaw. — Il se décide à entrer dans les Ordres. — Ses études des Antiquités romaines. — 11 écrit Fabius. — Réouverture du Collège anglaii à Rome. — Wiseman est choisi pour étudiant du nouveau Collège.
— Voyage mouvementé vers Rome. — Premières impressions.
— Le vieux portier Vincenzo.
Le cardinal Nicolas Wiseman prétendait descendre de Capel Wiseman, évêque protestant de Dromore, troisième fils de Sir William Wiseman, Baronnet, et arrière-petit-fils de Sir John Wiseman, auditeur de rÉchiquier, sous le règne de Henri VIII. Cette famille^ aujourd'hui représentée par Sir William Wiseman de Caulfield, Essex, reconnut cette parenté à la mort d» cardinal, car son chef d'alors, TAmiral Sir William Wiseman, assista au service funèbre célébré dans la cathédrale catholique de Sydney, où il se trouvait de passage, en signe de son respectueux hommage à son purent défunt. Cette généalogie, toutefois, ne fut jamais absolument établie.
LE aVRDINAL WISEMAN. — I. 1
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James Wiseman, grand-père du cardinal, négociant à Waterford^ était catholique. Il semble qu'il alla se fixer à Séville, vers la fin du siècle dernier. Son plus jeune fils, James, le père du cardinal, naquit en Espagne et exerça le négoce à Séville. Il se maria deux fois; la première, avec la fille d'un général Espagnol; la seconde, avec Miss Xaviera Strange de la famille des Strange d'Aylwardstown Castle, au comté de Kilkenny. Une des filles du premier lit épousa M' John Tucker, dont Tunique enfant, Xaviera, devint la femme de M"^ William Burke de Knocknagur et la mère de Sir Théobald Burke de Glinsk encore vivant, ainsi que deThomas Henri Burke, assassiné à Phœnix Park, en 1882, en même temps que Lord Frédéric Cavendish.
Nicolas Wiseman, issu du second mariage de James Wiseman, naquit à Séville, le 2 août 1802^. Séville, à la mort du cardinal, se souvint de son illustre fils, et le conseil municipal décida de donner à la rue dans laquelle il était né le nom de Galle del Cardenal Wiseman.
Sa mère le déposa, tout enfant, sur Tautel de la cathédrale de Séville et le consacra au service dePËglise. Son ami de cœur, le cardinal Manning, aimait à retrouver dans quelques-unes de ses préférences et de ses aspirations religieuses Tinfluence de la catholique Espagne sur ses premières associations d'idées. « Il garda, écrit-il, au plus intime de son âme une empreinte profonde du milieu qui Pavait vu naître. Jusqu'à son dernier jour, il
1. Ville et port d'Irlande, sur la côte méridionale, chef-lieu du comté de Waterford (Munster).
2. Le cardinal Wiseman eut un frère aîné, James, et une sœur, Frasquita, qui devint comtesse Gabrielli de Fano (Italie).
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manifesta en tout ce qui concernait les œuvres, les entreprises et les cérémonies de TEglise, une grandeur d'idées qui se rattache évidemment à la catholique Espagne... Né dans une atmosphère de splendeur catholique, toutes ses conceptions et ses visions du sanctuaire rappelaient ce qu'il avait vu dans son enfance, et ce qui devrait exister, mais qui hélas ! existe trop peu dans l'Angleterre moderne, si froidement utilitaire, »
Voici un petit trait de sa première enfance. Un parent du cardinal Wiseman, visitant Séville, entre 1845 et 1850, rencontra quelqu'un qui se souvenait du « petit Nicolas » comme d'un enfant délicat, toujours prodigue, de ses friandises, qu'il distribuait généreusement à ses camarades de jeu^
Bien qu'il n'eût que trois ans, lorsqu'il quitta l'Espagne, Nicolas Wiseman se plaisait à rappeler plus tard qu'il se souvenait d'avoir vu débarquer à Cadix les équipages faits prisonniers à la bataille de Trafalgar. Aussi taxa-t-il d'inexactitude le grand tableau de M' Stantîeld, la Victoire^ parce que le matelot au sabord n'avait pas de queue à sa perruque, et le peintre, ayant reconnu la fidélité des souvenirs de Wiseman répara cet oubli.
M'' James Wiseman mourut en 1805; peu après, sa veuve ramena en Angleterre, à bord de la frégate Melpomène, Nicolas et son frère James. Ils débarquèrent à Portsmouth. Les deux frères passèrent deux ans dans
1. La famille Wiseman était intimement liée à Séville avec celle du célèbre littérateur anglais Blanco White ; aussi, quand celui-ci abjura son sacerdoce catholique et même le christianisme, Wiseman en éprouva-t-il une douleur d'autant plus amère qu'il se souvenait des charmes personnels du prêtre apostat, qui avait été, en Espagne, le directeur spirituel de ses plus proches et plus chers parents.
un pensionnat à Waterford. Tout ce que nous savons du séjour du cardinal dans celte école, c'est qu'il y commença Tétude de l'anglais, ayant dans sa tendre enfance uniquement parlé l'espagnol .
11 entra, en mars 1810, à Saint-Cuthbert's Collège, à Ushaw, près de Durham.Ushaw comptait alors environ quatre-vingt-six élèves et était dirigé par le D'' Thomas Eyre, de la famille catholique bien connue de ce nom. Saint-Cuthbert's Collège partageait avec Saint-Edmund's Collège, à Old Hall, le mérite de continuer, pour ainsi dire, le collège anglais fondé, en 1568, par le cardinal Allen à l'Université de Douai. Ce collège ayant été dissous pendant la Terreur, en 1793, ce qui restait de ses professeurs et de ses élèves fonda les deux collèges d'Ushaw et d'Old Hall, l'un dans le nord, l'autre dans le sud de l'Angleterre.
Le culte fidèle des traditions faisait en quelque sorte d'Ushaw le dépositaire authentique de l'esprit de cette grande école de Douai, éducatrice, pendant plus de deux siècles, de ces générations de catholiques anglais irréductiblement attachés au Saint-Siège de Rome, et séminaire de ces légions de prêtres qui revenaient en apôtres dans leur pays, sans autre perspective que le martyre pour récompense de leur fidélité. Ces siècles de proscription avaient réagi fatalement sur ces énergiques caractères anglais, et l'on retrouve dans l'esprit de Douai les traces de cette influence. Graduellement s'était évanoui l'espoir du retour en masse de l'Angleterre à la Communion romaine par un changement de dynastie, et les catholiques anglais s'étaient résignés à ne plus se considérer que comme des êtres inévitablement voués au rôle de victimes. Persécutés pour leur foi, ils atten-
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dirent leur récompense dans une vie meilleure, mais ils cessèrent d'espérer le triomphe de leur cause ici-bas. Ce fut donc surtout à une vie de proscription pour la liberté de la conscience que Douai dut préparer ses fils. Une éminente piété, la force du caractère, de la réserve dans les paroles, la fuite des regards d'un public hostile, en un mot des habitudes d'endurance, de résignation, plutôt que d'initiative entreprenante, tels furent les traits principaux du caractère que le collège de Douai, en ses derniers temps, et les collèges qui le remplacèrent furent amenés à développer dans la jeunesse catholique de l'Angleterre.
L'atmosphère spéciale d'Ushaw réagit évidemment sur Nicolas Wiseman. Les habitudes de discrétion, la profonde piété, la concentration de volonté traditionnelles dans le collège, et d'autre part la tendance de l'école à réprimer les écarts de l'imagination et toute idée trop personnelle semblent avoir, dès le principe, affermi son caractère et ralenti le premier développement de son génie propre. « Des actes, non des paroles, écri^ vait plus tard le cardinal, voilà la devise qui convient à Ushaw.» Aussi, bien que le résultat immédiatement apparent de cette éducation ait été de laisser à peu près méconnus, sans objet, sans développement, beaucoup de ses dons naturels, ceux qui l'ont le mieux connu estiment qu'elle fut un précieux correctif à une excessive impressionnabilité, à un intense besoin de sympathie dus peut-être à la part de sang celtique qui coulait dans ses veines et qui eussent pu devenir pour lui un principe de faiblesse et amollir ses énergies morales. Toutefois, il semble que ceux qui ne le virent qu'en passant le prirent pour un élève insignifiant, et il contracta peu d'amitiés
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au collège. Mais, il le sut un peu plus tard, ceux qui avaient mission de le suivre plus attentivement notaient déjà sa puissance d'application et d'assimilation. Sa vie de collège, si elle ne laissa presque rien deviner de son brillant avenir, développa du moins en lui un goût insatiable pour la lecture, un jugement déjà sûr de lui-même. Et certes, le milieu était favorable à l'éclosion de toutes ces qualités, car si Douai et Ushaw s'honorent de martyrs tels que Campion et Arrowsmith, les Challoner et les Lingard, illustrés par leurs recherches patientes et approfondies, en sont aussi les dignes représentants.
« L'éducation de Saint-Cuthbert's Collège, écrit le cardinal Manning, fît de lui ce vrai anglais dont ses compatriotes ont appris à être fiers; il s'est dépeint lui-même, dans un petit poème inédit comme « un enfant solitaire et silencieux » qui étudiait quand les autres jouaient et qui ne connaissait pas de plus doux passe-temps qu'un livre. » Le cardinal Wiseman nous a donné de son enfance un portrait plus complet, dans une lettre écrite les dernières années de sa vie à un neveu qu'il chérissait : « Je fus toujours considéré par mes condisciples [en dehors des classes)^ comme un enfant borné et lourd; je ne me fis que de rares amis ; et jamais je n'ai attiré ni l'attention, ni la faveur de mes maîtres. Mais je savais, sans en rien dire, que je lisais, soit pendant les études, soit en dehors, beaucoup plus que tout autre, et cela suffisait à mon bonheur. Je suis sûr de n'avoir jamais rien dit de bien spirituel ni de bien remarquable au collège, mais j'avais l'habitude de réfléchir beaucoup ; le grand profit que j'ai tiré de ces années désolées du collège est l'habitude de compter sur moi-même, et,
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sans vanité ni présomption, de me résoudre à des efforts personnels ^»
Parmi les rares maîtres du collège dont Wiseman sut attirer l'attention, il faut en premier lieu citer le célèbre historien, D"" Lingard, vice-recteur d'Ushaw, qu'il dirigea par intérim de mai 1810 à juin 1811, depuis la mort du D" Eyre jusqu'à l'installation de son successeur, le D"" Gillow. Voici ce que le cardinal Wiseman a écrit de lui :
« Nouées avec le désavantage et la disproportion de Tâge (il était un homme et je n'étais qu'un enfant), nos relations m'inspirèrent pour lui affection et respect, double sentiment né d'assez bonne heure pour me permettre, durant de longues années, de contrôler ces premières impressions candides de l'enfance et de trouver qu'elles ne s'étaient point trompées d'adresse et reposaient sur les fondements les plus solides.
« M' Lingard était vice-président du collège, lorsque j'y entrai à l'âge de huit ans, et j'ai gardé le vivant souvenir d'une bonté attentive et délicate, de certains actes qui dévoilaient chez lui la tendresse d'un cœur toujours fidèle à ses devoirs, même parmi les écrasantes occupations que faisaient peser sur lui la mort du président et ses propres travaux littéraires. Il rééditait, en effet, alors son premier grand ouvrage. Bien qu'il soit sorti du collège peu après et que moi-même j'eusse quitté ensuite l'Angleterre et que je ne l'aie revu que quinze ans plus tard, cependant il s'établit entre nous d'abord d'amicales relations, puis graduellement une correspondance et une intimité qui ne cessèrent qu'avec sa vie. »
1. Pendant sa dernière année de coUège, le nom de Nicolas Wiseman apparaît à la tête de sa classe.
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Un autre professeur d'Ushaw, à qui Wiseman inspira ie rintérêt, fut le D' Newsham, plus tard et pendant longtemps président du collège. Ses dons éminents irent dans la suite une impression profonde sur les convertis d'Oxford. Du temps où il fut, en 1815, le professeur de grammaire et ensuite de rhétorique du jeune Wiseman, date entre le maître et le disciple une amitié que la mort seule put rompre.
Le souvenir gardé à Ushaw de Nicolas Wiseman dans sa jeunesse est celui d'un grand garçon assez gauche, dont les membres mal proportionnés dénotaient l'absence de toute aptitude pour le sport, errant d'ordi- Maire avec un livre sous le bras et plus souvent seul qu'en compagnie. Peu de détails de sa vie d'écolier BOUS sont parvenus, il est cependant intéressant de noter qu'il eut une fois l'occasion de voir l'évêque Milner, rillustre auteur de la Fin de la controverse, l'Athanase anglais, ainsi que l'a qualifié le cardinal Newman. C'était un prélat qu'avec Wiseman et Dœllinger beaucoup s'accordent à considérer comme une intelligence de génie et à qui personne ne conteste une énergie, une habileté hors pair. L'occasion de cette rencontre fut la visite à Ushaw, en août 1812, des quatre vicaires apostoliques et de l'évêque de Cork, M^"^ Moylan. Ce fut à Ushaw que Wiseman se décida à entrer dans les ordres ; la tradition du collège montre encore le cottage voisin où, réfugié pendant un orage, le futur cardinal aurait pris, en l'espace d'une demi-heure, la résolution définitive de se faire prêtre. La première pensée de se consacrer aux études bibliques qui aboutit à la publication bien connue de ses fforœ Syriacœ lui vint en 1816, pendant les vacances passées en compagnie de son ami
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George Errington, plus tard archevêque de Trébizonde, et si étroitement associé dans la suite à la vie et aux travaux du cardinal.
La piété filiale de Nicolas Wiseman pour sa mère, qui le distingua toute sa vie, se manifesta dès Teiffance. Pendant quelque temps , M™* Wiseman vint se fixer à Durham pour se rapprocher de ses deux fils, élevés à Usliaw. Au cours d'une après-midi passée chez elle, le futur héros de V Agression papale, alors âgé de dix ou onze ans, s'entendit huer comme papiste, pendant un conflit électoral. Laissons le cardinal Manning nous retracer la scène : « Près de Tendroit où s'élève maintetenant l'église de Durham se trouvait la maison d'une mère catholique, venue habiter là pour mieux veiller sur son fils, jeune élève de Saint-Cuthbert Collège. C'était il y a plus de cinquante ans ; l'esprit public en Angleterre ne s'était pas encore dégagé de ses sentiments de haine contre la foi et l'Église catholiques. La génération présente ne peut que difficilement retrouver le souvenir des violences de ces jours-là ; la génération prochaine aura peine à les croire quand elle en lira le récit.
« Or cet enfant catholique de dix à douze ans, momentanément hors du collège, se trouvait chez sa mère, un jour d'élection au Parlement. La maison en face de la leur était l'auberge principale de Durham ; c'est maintenant un couvent de Soeurs de la Merci. Un comité électoral y siégeait, et une troupe d'électeurs était assemblée devant la porte. L'esprit de parti étant très exalté, la lutte était chaude, et la rue s'emplissait de rumeurs. De la fenêtre, l'enfant s'intéressait aux débats. Soudain la foule l'aperçoit, le poursuit de ses huées méprisantes et l'insulte en des termes que je ne répéterai pas, car ils
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tombent maintenant dans l'oubli. La mère catholique, épouvantée de ces clameurs croissantes, s'empresse, pour la sécurité de son enfant, de le dérober aux regards de ces forcenés. Cinquante ans passèrent, et il vint un autre ^our où cet enfant, devenu homme fait, se trouva au milieu d*un tumulte plus grand encore qui troublait toute TAngleterre. Une effroyable tempête soulevait contre l'Église catholique romaine toutes les classes sociales, les plus humbles comme les plus élevées. Et lui, calme, tenait tête à l'orage en faisant appel au bon sens de la nation anglaise, non plus seul, mais entouré de ses frères dans Tépiscopat, qu'il dominait tous de sa dignité de premier cardinal archevêque deWestminster*.» Mentionnonsencore cette particularité de sa vie à Ushaw.
11 s'était associé avec un de ses condisciples, probablement James Sharples, plus tard évêque et coadjuteur du D^ Brown, vicaire apostolique du district du Lancashire, pour étudier les antiquités romaines. Dans ce but, ils se procurèrent un plan de Rome et portèrent leurs recherches en particulier sur l'histoire du Collège anglais à Rome, dont il sera parlé plus loin. Ils esquissèrent même alors une peinture de la vie romaine, intitulée Fabius, Que le jeune étudiant de la topographie romaine et le collaborateur à cet essai de Fabius ait été prédestiné à passer plus d'un tiers de sa vie à Rome et à intéresser des milliers de lecteurs par l'histoire de Fabiola, la fille de Fabius, c'est là un rapprochement qui méritait d'être relevé.
W'iseman se trouvait à Londres, en 1814, lors de la visite du roi de Prusse et de l'empereur de Russie, et il
1. Manning, Sermons on ecclesiaslical subjects, vol. II, p. 259.
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fut témoin des honneurs qu'on leur rendit. C'est aussi à cette occasion que le cardinal Consalvi vint à Londres représenter le Pape à cette réunion des souverains alliés, circonstance que les relations futures de Wiseman avec ce grand homme d'Etat ne devaient pas lui laisser oublier. Le monde entier fixait avec intérêt ses regards sur Consalvi, en raison du rôle considérable qu'il avait joué dans le long conflit entre Pie VII et Napoléon-Bonaparte, peut-être davantage encore, à cause de la colère où sa politique jetait l'empereur. Ses relations avec la cour d'Angleterre furent empreintes de la plus cordiale courtoisie, et son portrait figure encore dans les galeries du château de Windsor. .
Le cardinal Consalvi fut très touché de l'accueil qu'il trouva en Angleterre, et cette impression devait avoir une grande importance pour l'avenir de Wiseman.
Consalvi et son secrétaire Capaccini (plus tard cardinal et ami intime du chevalier Bunsen) se plaisaient à raconter avec humour leur visite à Londres et à rappeler leur continuelle appréhension de froisser les susceptibilités des Anglais protestants. Au premier dîner d'apparat, ils se présentèrent dans le costume de clergyman anglais, frac noir et collet blanc. La santé de Capaccini ayant été portée un jour, il répondit en portant la santé du Pape, en l'honneur de qui on but en semblable compagnie probablement pour la première fois en Angleterre depuis le règne de la reine Marie. u Mais, dans la triomphante bonne humeur et dans l'enthousiasme qui régnait, ajoutait Capaccini en racontant cette histoire, on pouvait tout se permettre sans crainte d'offenser personne. » Consalvi reparut plus tard officiellement à la cour d'Angleterre, en mission diplo-
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maiique, mais alors revêtu du Ferrajuolo rouge porté par les cardinaux au Vatican *.
La cordialité inattendue de ses hôtes en Angleterre inspira à Consalvi un intérêt tout spécial pour notre pays, et ce fut à son instigation que le Pape résolut, quatre ans plus tard, de rouvrir le Collège anglais de Rome, fermé depuis les déprédations des Français en 4798. Consalvi en fut nommé Cardinal protecteur, lors de sa réouverture en 1818, et le jeune Wiseman fut un des jeunes clercs choisis pour former le noyau lévitique de rétablissement restauré, avec cinq autres élèves d'Ushaw'^ €t quelques étudiants pris dans d'autres collèges.
Le Collège anglais remplaçait une ancienne maison d'hospitalité, fondée par le roi Saxon Ina, en faveur des pèlerins anglais à Rome. Vers 1362, cet asile fut transformé en un hospice confié aux soins d'un certain John Shepherd et de sa femme. Le roi d'Angleterre en était le patron et nommait le recteur. Les archives du Collège gardent un registre par année des pèlerins anglais qui wsitaient Rome. La plupart étaient des jeunes gens de familles nobles, étudiants à l'Université de Bologne.
.Après la rupture d'Henri VIII avec le Saint-Siège, Faffluence des pèlerins diminua peu à peu pour cesser €omplètement sous Elisabeth. Un évêque et quelques autres proscrits pour la foi catholique y vécurent jusqu'en i578, époque où Grégoire XIII transforma l'hospice en un de ces collèges fondés en faveur des Anglais demeurés en communion avec le Siège apostolique, après la
i. Bunsen's Li/e, I, 248, etSouvenii's sur les quatre derniers Papes, p. 72.
2. Voici leurs noms : James Stiarples, William Cavanagh, Henri Giilow, Georges Heptonstall et J. Fleetwick.
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Réforme. Il fut toutefois stipulé que, si jamais l'Angleterre redevenait catholique, ce bâtiment reprendrait sa première destination. On y garde de précieux souvenirs de l'ancienne Eglise catholique en Angleterre, en particulier les monuments élevés à des prélats anglais d'avant la Réformation et plus tard à des confesseurs des âges de persécution, tels que le Père Parsons et le cardinal Allen.
Pendant plus de deux cents ans, le Collège envoya des prêtres aux Missions d'Angleterre, et la liste est longue des martyrs mis à mort sous Elisabeth et ses successeurs. On montre encore l'endroit où saint Philippe de Néri, le patron de Newman, se tenait chaque jour sur le passage des étudiants anglais se rendant aux cours de l'Université, et les saluait de ces paroles de l'hymne : « Salvele^ flores martyrum ; fleurs des martyrs, salut ! »
Depuis le pillage, pendant les horreurs de la Révolution et de l'invasion française, en 1798, le Collège était resté désert, habité seulement par un vieux portier italien ; la restauration en fut décidée, en 1818, et le futur recteur, le D' Gradwell, y était déjà installé avant l'arrivée de Wiseman et de ses compagnons.
De seize à vingt-deux ans, les années sont critiques pour la formation des goûts et du caractère. 11 en fut ainsi plus spécialement pour Wiseman. Après les années de concentration d'Ushaw, il se produisit chez lui comme une réaction de sa riche nature, un retour d'expansion et de vie imaginative. Toute sa yie il fut d'une exquise sensibilité et vivement impressionné par les objets extérieurs, et il semble que ce voyage à Rome ait éveillé son imagination et donné de l'élasti-
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cité à son esprit. Son propre récit de son enfance « désolée », studieuse, pensive et monotone, formé un frappant contraste avec la verve, Tentrain et le goût des aventures que révèle l'histoire qu'il nous a faite de sa vie, à partir de ce changement de milieu.
Les jeunes Anglais s'embarquèrent à Liverpool, le 2 octobre, et n'arrivèrent à Livourne qu'à la fin de décembre , après une traversée bien différente des rapides et confortables voyages modernes : « Quinze jours se passèrent à louvoyer de Savone à Gênes, huit autres jours à aller de Gênes à Livourne;... un homme tomba à la mer et se noya en vue du cap Saint- Vincent ;... un chien devint enragé, faute d'eau douce, et, heureusement, après avoir parcouru le pont du bateau, sauta ou glissa dans la mer;... l'incendie se déclara à bord au moins une fois, et peu s'en fallut que tout le monde ne pérît par une violente rafale, dans la baie de Ramsey, où le gros temps avait chassé le navire, et où ils débarquèrent forcément. »
Le voyage par terre de Livourne à Rome fut presque aussi pénible et aussi périlleux, les voyageurs avaient sans cesse à redouter les brigands et les voleurs. A Pontedera, le vetturino les prévint de bien fermer leurs portes la nuit, soulignant son avis « d'un geste significatif de la main en travers de la glande thyroïde». Sur la route, près de Bolsena, des arbres avaient été coupés dans le dessein évident de détruire le couvert d'où s'élançaient constamment des brigands. Au bord du chemin, des potences s'élevaient, auxquelles étaient attachés les corps de bandits pris et pendus sur place.
« Ceux qui maintenant peuvent faire tout le trajet en quatre jours, dit le cardinal, comprendront sans peine
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quel plaisir éprouvèrent les jeunes voyageurs en entendant retentir à leurs oreilles l'indication que nul vetiurlno ne manque de faire de la voix et du fouet : Ecco Romal^y L'arrivée par la porte Flaminienne, par le Monte Pincio, alors verdoyante colline sans les terrasses monumentales qui l'ornent aujourd'hui, par le Corso, bordé de chaque côté de ses riches palais, puis^ en tournant à droite, la colonne d'Antonin, ensuite à gauche, la douane où l'on fait une halte, tout ce trajet est décrit par le cardinal avec la vivacité des premièresimpressions que produit Rome. On suit de nombreusesrues; un instant, le Panthéon et, un peu plus loin, le palais Farnèse arrêtent le regard ; puis enfin les voyageurs descendent au Collège anglais dans la Via di Monserrato.
Aussitôt les souvenirs historiques se pressent dans la mémoire du jeune Wiseman. Rappelant ses premières, impressions à son arrivée, il écrit : « On se sent tout de suite chez soi ; là, c'est terre anglaise, c'est un morceau de la patrie, un héritage retrouvé. La vieille église de la Sainte-Trinité, contiguë au Collège, était encore debout, bien que la voûte fût écroulée ; les peintures de Durante Alberti, représentant la Sainte-Trinité et lessaints patrons de l'Angleterre, saint Edmond et saint Thomas de Cantorbéry, formaient le rétable de l'autel. La chapelle du Collège était, « du pavé à la voûte, illuminée des saints de l'Angleterre » . Ils lui devaient bien une visite dès leur arrivée, les jeunes étudiants anglais, à celte chapelle où tant de pèlerins de leur nation, nobles et plébéiens, s'étaient agenouillés, s'appuyant sur leurs solides bâtons de voyage apportés de la patrie, de Needwood ou New Forest ; à ce sanctuaire où avaient
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prié tant de nobles étudiants de Bologne et de Padoue, hébergés là et nourris in forma pauperis^ quand, avant de retourner en Angleterre, ils venaient visiter la Confession des Apôtres... Tout autour gisaient, dispersés, les souvenirs du passé. Un splendide monument érigé à Sir Thomas Dereham, au chevet de l'église, élait entièrement muré et invisible. » On retrouvait aussi des traces des déprédations de Tinvasion française, en 1798. « On voyait çà et là, brisés et défigurés, les tombeaux sculptés d'un archevêque d'York, d'un prieur de Worcester et de plusieurs autres Anglais illustres. Les plus tristes débris de la dernière tempête s'y trouvaienl aussi entassés : les crânes et les ossements du cardinal Allen peut-être, ou du P. Parsons et d'autres, dont les cercueils avaient été retirés des caveaux et convertis en munitions de guerre.
« Et, s'il fallait un anneau vivant pour relier le présent et le passé, entre la nouvelle génération qui se trouvait à la porte et l'ancienne qui avait passé sous la crypte de la vénérable église, cet anneau était là, dans la personne du portier Vincenzo , plus qu'octogénaire, qui se tenait debout, nous prodiguant les salutations de tout son corps, depuis la queue branlante qui parait sa tête grise jusqu'aux grandes boucles d'argent qui ornaient ses souliers ; marmottant, de sa bouche édentée, des compliments de bienvenue dans un langage que nous ne comprenions pas encore, mais manifestant une grande joie et une aiïection quasi patriarcale, en voyant se repeupler les lieux où s'était écoulé son jeune âge^ »
1. Souvenirs siw les quatre derniers Papes, ch. i. Bruxelles, édition Goemaere, 1858.
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Sommaire.— Rome en 1818. —Renaissance intellectuelle; Bunsen, Canova, Overbeck à Rome. — Témoignage de Bunsen. — Enthousiasme de Wiseman. — Une audience de Pie VII. — La journée d'un étudiant au Collège anglais. — Relations avec Fea, Cancelieri et Testa. — Les Gamaldules. — Nature impressionnable de Wiseman. — Ses visites aux catacombes. — Quelques pages de ses Souvenirs.
Pour se rendre compte complètement de Timpression profonde faite sur le jeune Wiseman par le spectacle de Rome, il faut se remémorer Tépoque où il y arriva. 11 y avait alors bien des hommes, plus jeunes que le portier Vincenzo, qui, se souvenant des dramatiques événements des quarante dernières années, s'étonnaient des merveilleux espoirs donnés par l'heure présente. L'histoire de la Papauté, depuis le sage et prospère pontificat de Benoît XIV, n'avait été qu'une suite presque ininterrompue de désastres. Inaugurée par les querelles qui aboutirent à la suppression des jésuites, ces inflexibles soutiens de l'influence pontificale dans tous les pays, la tentative systématique de rendre les églises plus nationales et de les soustraire au contrôle du pontife romain était devenue presque universelle en Europe. Le gallicanisme et le jansénisme en France, le fébronianisme en
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Allemagne, prenaient de plus en plus d'influence. E» Autriche, bien que la fidélité des populations au Saint- Siège fût plus grande, Joseph II s'efforçait, par tous lesmoyens, de relâcher les liens qui unissaient TEglise à la Papauté.
Le pontife qui eut à soutenir le choc de la bataille et qui finalement conquit l'admiration de l'Europe était Pie VI. « Ce qui vous plaît fait mon malheur», observa-t-il aux cardinaux qui venaient de Télever sur la chaire pontificale. 11 se rendit en personne à Vienne pour essayer d'arrêter cette politique de suppression des monastères, de spoliation des biens ecclésiastiques, de soustraction des sièges épiscopaux et des bénéfices à l'autorité du Pape. Ce voyage, en 1786, fut le premier acte de cette série de scènes dramatiques, jouées sous le regard de l'Europe, où se déroulait comme dans un tableau l'histoire du déclin, delà chute, de la persécution et enfin de la merveilleuse restauration du pouvoir pontifical. Le Pape n'obtint rien de Tempereur; mais la piété filiale du peuple autrichien révéla au pontife l'existence d'une force de réserve sur la solidité de laquelle il pouvait compter. Puis vinrent les troubles de la France, la révolution, la constitution civile du clergé, le culte de la déesse Raison à Notre-Dame. Depuis des années, l'incrédulité s'était répandue, diminuant le nombre des chrétiens ; et, parmi les chrétiens eux-mêmes, de tous côtés se produisaient des ruptures avec le Siège Apostolique. Enfin les soldats du Directoire marchèrent sur Rome elle-même. Le Pape repoussa le projet de quitter la ville, et les Français y entrèrent le 10 février 1798.
Pie VI, après une nuit de prières, affronta ses ennemis avec courage et fermeté. Sur son refus d'abdiquer, il
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fut traité avec la dernière indignité ; on alla même jusqu'à lui arracher du doigt l'anneau pastoral ; après descaptivités successives, sa mort en exil, à la suite desfatigues auxquelles il avait été exposé, mit fin à une carrière de longue infortune et d'admirable grandeur d'âme.
Ce n'était pas seulement le pouvoir temporel que la Papauté semblait alors avoir perdu. Tandis que les clubs^ de Paris affirmaient sans hésiter que Pie VI était le dernier des Papes, les penseurs du temps regardaient l'Eglise de Rome comme définitivement déchue, n'ayant pas même un regard d'espoir à jeter sur l'avenir^ « L'Eglise de Rome, écrivait Herder, ne ressemble plusqu'à une vieille ruine, incapable d'abriter jamais une vie nouvelle.» — « Ce n'est plus que parmi le vulgaire troupeau des gens abusés par la superstition, ajoutait Nicolaï, que la foi romaine peut continuer à traîner une précaire existence, en face de la science et de la civilisation^ Jamais elle ne ressaisira ce qui lui a échappé.» — « L'ère des conquêtes semble à jamais fermée pour l'Église catholique », concluait Gœthe '. Et certes, aux impressionnables imaginations romaines, avec un Pape mort en exil, avec Rome envahie et ses trésors pillés, avec le triomphe du parti républicain ennemi déclaré du christianisme lui-même, de tels jours pouvaient bien apparaître comme ces derniers jours, où nulle foi ne doit plusréster sur la terre.
Et voilà que dans ce corps qui semblait près de mourir se produit un éclatant et soudain retour à la vie, et que les témoignages non équivoques de sympathie et