‹ Le cardinal WisemanChapitre 80 sur 106 · CHAPITRE XV LES NÉOPHYTES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV LES NÉOPHYTES

Sommaire. — Echec apparent du Mouvement d'Oxford. — Nouvelle» conversions. — Dévouement de Wiseman pour les nouveaux convertis. — Défiance des anciens catholiques à leur endroit. — Newman visite les collèges catholiques. — Il s'installe à Maryvale. — Lettres de Wiseman au D' Walker. — Une heurede découragement chez Wiseman. — Newman se rend à Rome avec quelques nouveaux convertis. — Voyage de Wiseman à Rome. — Le Pape lui confie une mission diplomatique auprès du gouvernement anglais. — Fondation des oratoires de Birmingham et de Londres.

Le temps qui suivit la conversion de Newman fut fertile en incidents. L'événement n'avait réalisé ni les espérances ni les craintes conçues de part et d'autre. Le Mouvement inauguré à Oxford par Newman et Keble n'en avait point été arrêté dans l'Église d'Angleterre. L'influence de l'Eglise catholique romaine ne s'était point accrue en proportion des sympathies créées en faveur du catholicisme parmi les Anglais. Aussi était-il de bon ton de discréditer la portée des événement» de 1845. Une étude plus attentive des faits amènera à une conviction nouvelle de l'importance durable d'une crise dont personne ne conteste l'intérêt momentané. Si les résultats ne furent point ceux que l'on avait attendus, ils ne furent pas moindres en importance. Pour le le moment, qu'il nous suffise de décrire l'état des choses-

à cette date, réservant pour un antre chapitre Tappréciation de leurs résultats.

La conversion de Newman entraîna, ainsi qu'où s'y attendait, celle d'un grand nombre d'aufres anglicans. •Chaque jour se produisaient de nouvelles sécessions, Wiseman et la jeunesse catholique anglaise, qu'il avait pénétrée de son esprit, ressentaient pleinement le triomphe de l'Église, sentiment bien naturel, si l'on considère la situation unique occupée par Newman et l'attitude de vaincus, acceptée par les tractariens restés dans la communion de l'Église anglicane, a C'est le cœur bien triste que nous nous mettions à table chaque matin pour déjeuner, dit le doyen dhurch, il y avait toujours quelqu'un pour apporter des nouvelles désagréables; l'un était déjà parti, un autre allait partir certainement. Les dignitaires de l'Université mangeaient et buvaient, et ne sentaient qu'obscurément naître en eux le souci à propos de ces •événements. Quand une impudente et désagréable imposture finit par être enfin démasquée, les imposteurs, — et •ce n'était pas ceux qui s'en allaient qu'on qualifiait d'imposteurs, mais nous qui restions, — les imposteurs demeurent cois et ne disent pas grand'chose. » Les puseyistes étaient vaincus. L'homme qui avait promis de renouveler la vie de l'Église d'Angleterre l'avait désertée. Elle « chancelait », suivant la parole de lord Beaconsiield, sous le coup qu'elle avait reçu. L'abjuration de INewman et de ses partisans était représentée par M. Lecky comme « la plus importante sans comparaison •qui se fut produite depuis celle qui avait eu lieu sous les .Stuarts ^ ». Il n'était donc pas étonnant que les plus entre- 1. Hislory of Ralionalism^ I, !59.

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prenants parmi les catholiques anglais partageassent l'opinion générale qu'ils avaient remporté une grande victoire.

Toutefois, pour les convertis eux-mêmes, la situation n'était pas des plus faciles. Wiseman, sans doute,, accueillait avec enthousiasme les néophytes; il basait sur eux les plus grandes espérances et son influence leur ménageait des sympathies qu'ils n'eussent pas rencontrées dix ans plus tôt. Néanmoins, un nombre considérable d'anciens catholiques, peut-être même la majo rite, ceux-là même qui avaient souri à l'idée que « les protestants d'Oxford » pussent être sincères dans leurs sympathies catholiques, ou à la pensée de leur réunion possible avec l'Église romaine, jetaient un regard oblique sur les nouveaux convertis, ne les considérant que commeà moitié catholiques. « Les cruels soupçons de ceux quipensaient que l'hérésie régnait au fond dé leur cœur ^ » étaient pour Newman la plus dure de ses épreuves de cetemps-là, ainsi qu'en témoignent plusieurs de ses lettres. Les dissentiments héréditaires entre les membres de l'Eglise établie et les catholiques anglais, qu'avaient aggravés les années de persécution et de proscription civile, se traduisaient de part et d'autre par une sorte de préjugé de caste. Ce préjugé dû, aussi bien que leur antipathie réciproque, à d'autres causes que la différence de religion, ne s'éteignait pas avec la disparition» d'une seule de ces causes.

Les catholiques et les protestants étaient devenus comme deux races différentes, séparées depuis des

1. Voir la lettre de Newman citée dans W. G. Ward and the- Catholic Revivais p. 16.

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siècles par leur éducation et leurs traditions, et sans relations personnelles entre elles. Des deux côtés, des souvenirs historiques avaient contribué à transformer les individus en types généraux, absolument comme, en temps de guerre, le plus séduisant des chrétiens par sa vertu n'est pour les Turcs ni plus ni moins qu'un chien d'infidèle. C'est ainsi que des hommes nés dans le sein et en dehors de l'Église catholique persistaient, en beaucoup de cas, à se tenir à l'écart les uns des autres, dans de mutuels sentiments de suspicion. Tandis que plusieurs des convertis, dans la ferveur de leur nouvelle vie, se montraient empressés à renoncer à leurs propres préjugés, on ne constatait presque aucune modification dans l'attitude des anciens catholiques, à moins qu*ils ne fussent des hommes exceptionnels ou entraînés dans un courant exceptionnel aussi.

Pour remédier aux difficultés de cette situation, Wiseman comptait surtout sur l'influence de Rome. Pendant des années, il s'était employé avec un succès croissant à inspirer aux anciens catholiques un dévouement plus profond pour le Saint-Siège. Il se sentait certain que Rome n'aurait que des bontés et des encouragements pour les convertis. Rome serait le pont jeté entre les deux corps catholiques de l'Angleterre pour les réunir. 11 serait difficile aux anciens catholiques de suspecter l'orthodoxie d'hommes dont Rome aurait directement approuvé les œuvres. Et dussent les préjugés de caste avoir la vie dure, là où ils étaient le plus fortement ancrés, ils ne feraient pas beaucoup de mal, une fois cette cause de suspicion écartée. Wiseman, on le sait, déplorait profondément l'état de prostration où se trouvait l'ensemble du catholicisme en Angleterre, et il

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fondait de grandes espérances sur les convertis pour inculquer à la jeune génération une culture plus étendue et lui inspirer de plus larges sympathies. Une fois leur alliance consommée avec les autorités de Rome, ses projets deviendraient réalisables.

Deux plans se présentaient alternativement à son esprit pour mettre Newman et ses amis à même d'exercer leur influence sur le corps catholique ; le premier était qu'ils accomplissent leur œuvre simplement en fondant en Angleterre, comme saint Philippe de Néri à Rome, un Oratoire qui deviendrait un centre de vie catholique; le second, qu'ils établissent un collège théologique sous la présidence de Newman. Dans les deux cas, un séjour à Rome de Newman et de ses compagnons semblait une désirable préparation.

Un religieux ^ , qui prit une part active aux événements de cette époque, témoigne de la confiance profonde, née dans l'entourage in^médiat de Wiseman qu'une fois la fusion intime établie entre les convertis et les anciens catholiques, il serait possible de créer un mouvement qui ruinerait l'œuvre de la Réformation. « La conversion de l'Angleterre » était désormais une espérance sérieusement caressée, et Wiseman écrivait à plusieurs évéques du continent pour leur demander d'unir leurs prières aux siennes dans cette intention. Newman, Ward et Oakeley entraient pleinement dans le désir d'une cordiale entente avec les anciens catholiques; Faber se montrait moins ardent. Newman visita les principaux établissements d'éducation catholique, Old Hall, Prior

1. Feu le D"^ Whitty, S. J., qui vivait encore lorsque fut écrit ce chapitre. C'est à ses souvenirs que nous devons presque tous les détails donnés plus haut sur l'état des esprits à cette époque.

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Park, Ushaw et Slonyhurst. Il conçut un vif sentiment d'admiration pour le D"" Newsham, président d'Ushaw^ et plus tard, il exprima le vœu qu'on l'invitât à devenir le supérieur du nouvel Oratoire. Cette visite de Newman eut, selon toute apparence, pour résultat de lui donner une connaissance très exacte de la situation. Il entrevit, du côté de la jeunesse et des hommes dont la vue portait le plus loin, des espérances de cette fusion entre néophytes et anciens catholiques dont fut témoin une époque plus rapprochée de nous. Néanmoins, il constata parmi les prêtres d'ancien régime une défiance à l'endroit des hommes « à la nouvelle mode » imbus, pensaient-ils, d'idées « à la mode nouvelle » ; et cela lui prouva l'impérieuse nécessité de rechercher l'appui de Rome.

Le but immédiat de Wiseman était donc de favoriser tout d'abord, dans les milieux les plus favorables, une^ entente cordiale entre les convertis et les anciens catholiques. Il maintenait le plus possible les convertis dans son voisinage, où son influence pouvait s'exercer plus efficacement dans ce sens ; et il pressait ses amis, le D' Russell de Maynooth et le D*" Whitty, de seconder ses efforts. Le second point était de ménager aux principaux convertis un séjour à Rome, d'où ils reviendraient armés pour leurs futurs travaux de la plus haute des sanctions ecclésiastiques. Faber et sa communauté de Wilfridiens s'établirent à Cotton-Hall, Cheadle; Newmau' ei le petit groupe de Littlemore vinrent, au mois de février 1846, à Old Oscott, qu'ils baptisèrent du nom de Maryvale, comme on l'a dit plus haut. Le collège d'Oscott reçut lui-même plusieurs des convertis à qui l'on procura ainsi un asile et une occupation. Ward et Oakeley s'ins-

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tallèrent à Old Hall, où le D' Whitty formait le lien entre les anciens catholiques et les néophytes. Dans le courant de Tannée, un nombre considérable d'entre eux se rendirent à la Ville éternelle.

La lettre suivante adressée à M. Philipps par Wiseman, immédiatement après que Newman eut quitté Littlemore pour Maryvale, nous révélera ses projets et ses pensées intimes à cette époque :

« Vous serez heureux d'apprendre que, vendredi dernier, nous avons reçu ici dans l'Eglise MM. Marshall, Glennie et Coop, et le jeune M. Woodmason, que M. Newman nous avait aimablement amené lundi ; il a fort goûté notre fête de sainte Cécile et notre musique très réussie. Il y avait avec eux un autre ecclésiastique anglican, le Rév. M. Birks; mais il n'était pas encore préparé au pas décisif et n'osa pas faire si soudainement sa profession de foi. Il s'en retourna à Birmingham, chez un anii, mais se sentit si malheureux qu'il revint le lendemain et fut admis hier. Dans ces occasions (probablement pour la première fois depuis la Réforme), nous avons suivi le cérémonial du Pontifical au lieu de celui du rituel. Il est beaucoup plus impressionnant, et la formule d'abjuration ou plutôt d'adhésion au Saint-Siège est mot pour mot celle que saint Grégoire avait prescrite à Firminus, Je crois que demain le Rév. J. Watts Russell, fils du membre du Parlement, sa femme, leurs trois enfants et deux autres dames feront leur profession de foi à Northampton. M. F. W^ells, fils de Lady E. Wells, a été reçu samedi dernier à Birmingham. Quelques autres ont également été reçus dans d'autres endroits. »

Le.méme jour il écrit au D*" Russell :

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« Vous ne pouvez imaginer combien Newman est joyeux maintenant et comme il se trouve à Taise ici avec nous. C'est sa seconde visite. Il devait partir d'Oscott pour Ushaw avec Faber, mais ce dernier s'étant trouvé empêché, il s'est rendu à Prior Park, puis à Old Hall. De la sorte, il sera bientôt connu de tout le clergé et ne tardera pas être populaire parmi nos prêtres. D'ici-là, vous aurez vu son livre [U Essai sur le Développement), et vous l'aurez dévoré comme moi. La première édition de i .500 exemplaires était épuisée d'avance et il est impossible de s'en procurer un seul ici. Beaucoup se préparent encore à venir à nous, et un des plus en vue d'Oxford nous a écrit pour demander des prières, se sentant complètement ébranlé et renversé. Sollicitez pour lui le plus de messes et de prières que vous pourrez. »

Newman a lui-même plus tard noté comme il suit ses impressions de ce temps-là :

« Je me suis trouvé accueilli à Oscott comme un membre de la famille par toute la maison, je puis le dire, par les élèves comme par les maîtres qui me reçurent à bras ouverts... Combien défigures aimables et ouvertes, jeunes et vieilles, je retrouve maintenant dans mon souvenir et telles que je les voyais passer dans les corridors ou bien participer à la fête de sainte Cécile ou assister à des cérémonies d'un caractère encore plus sacré, pendant le premier mois de ma conversion au catholicisme ! »

Vers Tavent de 1845, le mouvement des conversions avait marché comme une marée montante, c'est ce qui ressort de cette lettre de Wiseman à M. Philipps :

« Je suis inquiet de savoir si vous êtes arrivé à un arrangement avec M. Coilin ou en ce qui le concerna.

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Vous n'ignorez pas, certainement, qu'il a été reçu dans l'Église. Je n'ai rien dit ni écrit à M. Marshall sur ce sujet, mais il est réduit à une grande détresse et se voit en butte à une cruelle persécution de ses parents et de ses amis. Il n'en a pas moins amené, plus de soixantedix de ses paroissiens, y compris le chirurgien du district, et il en instruit d'autres encore. Gomme M. Coflin est célibataire et réside à Prior Park, il est possible qu'il s'y fixe et étudie en vue des saints Ordres. M. Marshall sera demain à Birmingham. M. Glennie, M. Watts Russell et probablement M. Woodmason vont s'établir à Birmingham, où M. Faber a aussi formé une société de jeunes gens, ses convertis, qui vivent en communauté; de sorte que nous allons avoir près de nous une colonie de convertis. Dimanche dernier, M. Stokes, ex-secrétaire de la Société de Camden, a été reçu à Saint-Chad ; dimanche prochain, on recevra M. Hutchinson de Trinity-College, à Cambridge. Il parle de sept de ses collègues décidés à se convertir. Les évêques de France répondent tous à notre invitation. Dans le diocèse de Cambrai, tous les secondes messes de Noël seront célébrées pour l'Angleterre, et les fidèles sont invités à offrir leur communion de Noël à la même intention. »

La difficulté à laquelle fait allusion cette lettre de procurer à beaucoup de néophytes des moyens de vivre devenait urgente. Beaucoup, en faisant le pas définitif, sacrifiaient leurs moyens d'existence. Quelques lettres de Wiseman traitent de cette difficulté pour certains cas particuliers. Mais la lettre suivante adressée par lui, à la fin de 1845, àM.Walker de Scarborough montre combien elle était générale : « Me voilà aux prises avec les plus vives préoccupations. Il se passe à peine un jour

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sans qu'on me parle de quelqu'un sur le point ou dansl'intention de se réunir à nous et exposé souvent à perdre tout ce qu'il possède. Dans le nombre, il y a quelques ecclésiastique» mariés impropres à tout emploi civil et qui perdent tout en perdant leurs bénéfices. C^est là une responsabilité qui pèse lourdement sur nous. J'ai pris déjà quelques dispositions pour parer aux plus pressantes exigences de cet état de choses^ mais ce n'est là qu'un insignifiant commencement. Si j'avais quelque espoir de vous rencontrer à Derby à la réunion de l'Institut, je m'y rendrais, afin de parler avec vous.de cette affaire. Il ne s'agit pas de procurer un asile aux célibataires et aux Littlemoriens, mais d'assister^ au moins temporairement, ceux qui, pour venir à nous, abandonnent tout et se voient, par suite des circonstances, incapables de rien faire pour se subvenir à euxmêmes. 11 y a actuellement une ou deux personnes, très^ capables, dans cette pénible situation. Il faut dire la même chose des dames qui perdent leurs positions en devenant catholiques... M. X... a appelé là-dessus mon attention et m'a prévenu qu'il y aurait bientôt urgenced'agir. L'esprit d'examen et l'état de malaise chez les ecclésiastiques et les personnes instruites de l'Église^ anglicane se répandent en tous sens, et nous ne savons^ pas comment cela finira. »

Au commencement de l'année 1846, une lettre de Wiseman au D*" Russell nous montre incidemment ses idées sur la nécessité d'une coopération des nouveaux convertis et des anciens catholiques dans la direction de la Revue de Dublin ;

« Le bruit m'est parvenu que vous pensez à abandonner la direction de la Revue, et je profite du premier

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<îourrier pour vous conjurer de n'en rien faire, surtout à rheure actuelle. Nous aurons bientôt une adjonction de nouveaux écrivains parmi l^S convertis. Ward et M, Marshall préparent déjà des articles, et Oakeley en fera probablement autant. Il est d'une suprême importance que tous les éléments de la Revue soient aussi unis que possible et que l'esprit de l'ancien catholicisme y -demeure prépondérant, et cela dans la pensée de conserver la confiance du parti catholique qui pourrait être jaloux de voir la Eevue trop passer entre les mains des néophytes. Le mouvement continue. Demain sera reçu à Birmingham M. Morris, auteur de V Essai qui remporta le prix dans le concours sur la meilleure méthode de prouver aux Indous la divinité du christianisme. M. Morris est Fami intime du D' Pusey ; c'est ua grand érudit et un savant orientaliste, ce que j'apprécie beaucoup, il doit venir nous rejoindre ici.

« Vous avez sans doute entendu dire que M. Newman et sa petite communauté de Littlemore viennent habiter le vieux collège d'Oscott. Les ouvriers le mettent en état. Ils seront huit ou neuf avec M. Newman, presque tous collaborateurs à la Vie des Saints, Je ne puis entrer dans le détail, mais je pense que l'idée et le programme de cette entreprise vous agréeront. M. Newman fournit sa bibliothèque de trois mille volumes appartenant principalement à la littérature ecclésiastique. J'espère voir ainsi s'accomplir un rêve longtemps caressé, car j'ai pendant des années souhaité de voir cette maison remplacer Littlemore. M. Newman est maintenant dans le Nord ; il a vu le D' Briggs à York, les D""* Mostyn et Riddell \ visité les collèges d'Ushaw, de Stonyhurst, et

1. Le D' Briggs était vicaire apostolique du district d'York,

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peut-être les évoques du Lancashire. Il est allé deux fois à Old Hall et à Prior Park. Partout chacun est ravi de lui, et lui-même déSire évidemment entrer en plein dans la communauté catholique et devenir Tun de nous, M. Faber vit à Birmingham avec une très édîûante petite communauté de jeunes convertis de son ancien troupeau. Ils travaillent, chacun selon son état, et vivent en commun, mais M. Faber ne lardera pas k partir pour Rome où il restera quelques mois... »

Un peu plus tard, Wiseman écrit au même correspondant :

« Aujourd'hui Newman s'est offert à donner un petit article. Je ne lui avais point écrit pour lui demander ni le presser de le faire, et je suis heureux qu'il s'y soit offert de lui-même. Son nom vaut à lui seul une armée.

« Quand puis-je espérer le plaisir de vous voir ? Vous serez charmé de Maryvale. Nous avons commencé avec ardeur l'étude de la théologie. Le cours sera complet et approfondi. Tous les amis de M. Newman sont ravis de sa bonne humeur et de son amabilité qui semblent croître tous les jours. »

Malgré les extraordinaires résultats du mouvement des conversions, la correspondance de Wiseman et ses notes de cette époque reflètent la tristesse et l'abattement où le plongeaient son perpétuel mauvais état de santé et une sorte de sensibilité maladive. Sa sympathie pour les convertis était incomprise et dénaturée, et il constatait que l'opposition rencontrée par sa confiance en leur sincérité au début du Mouvement n'avait pas été désarmée par leur conversion. Dès son arrivée à Oscott^

Ms' Mostyn, du district du Nord, et le D' Riddell, coadjuteur de M»"" Mostyn.

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il avait désigné le collège, en dépit des sourires de ses critiques, comme le futur théâtre d'un important mouvement d'accessions au Saint-Siège, et cependant Faccomplissement de ce rêve n'avait pas essentiellement modifié l'attitude des catholiques anglais opposés au Mouvement. Les esprits coulés dans le moule d'antan se résignèrent très lentement à accueillir les convertis ; ils allèrent même jusqu'à les découragera Wiseman, au contraire, avait d'ordinaire aplani les difficultés, persuadé que ce qui, vu du dehors, semblait être un obstacle, cesserait d'offusquer, une fois le pas décisif de la réunion effectué. Cette manière de faire était sévèrement blâmée par ceux dont elle contrariait les traditions, et la nature impressionnable de Wiseman souffrait de cette censure.

Des notes intimes écrites par lui vers cette époque sont empreintes de ce découragement momentané, en même temps qu'elles font ressortir les signes auxquels sa foi confiante reconnaissait une approbation et une direction providentielles de sa conduite :

« Pourquoi me mettre aujourd'hui à écrire mes impressions de ce moment-ci? J'ai souvent voulu le faire. Je me décide, parce que jamais peut-être je n'ai réalisé mieux que maintenant, combien spéciale est ma position dans V isolement total ot je marche, sans support, sans conseil, sans sympathies autour de moi.

« Je vins en Angleterre avec une réputation bien audessus de ma valeur, et je me trouvai chargé de lourdes responsabilités et d'un rude travail. Personne ne sait ce

1. Le récit, fait par M. Beste dans son Pnestly Absolution at Oxford^ de l'accueil que lui fit M»"" Douglas à l'occasion de sa conversion vers la fin du siècle dernier, est intéressant à lire à ce point de vue.

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qu'il m'a fallu souffrir de tête et de cœur^ dans ces années d'isolement et de chagrin silencieux. Au collège^ je le sais bien maintenant, je n'avais personne pour partager mon travail, mes pensées, mes sentiments. Que d'heures solitaires de la nuit j'ai passées à prier et à pleurer sous la lampe du Saint Sacrement ; que de nuit& sans sommeil!... Presque jamais une parole amie pour me faire comprendre que cette maison était autre chose qu'un petit collège, que c'était la citadelle de la conversion et régénération de l'Angleterre. Comme Oscott eût été différent, si tous nous avions travaillé dans cette idée ! Mais, grâce à Dieu, l'œuvre s'est faite malgré nous, malgré nos misérables divisions et nos mesquines jalousies, nos étroitesses de vue, nos froideurs, presque nos sarcasmes en face du travail mystérieux que continuait par son moyen une puissance meilleure.

« Combien peu, sauf Spencer, sympathisaient avec le ion de bonté conciliante et invitante que l'éducation romaine m'avait appris!... Attaques dans les Journaux, lettres de remontrance, écrites par les plu& influents parmi nous, dures paroles, c'était ma part. J'avais l'air de compromettre la vérité, d'être faible envers l'erreur, de rétrécir les distances et de jeter un pont entre l'erreur et la vérité. Aussi lorsqu'un de nos bons convertis (un seul. Dieu merci !) apostasia après son ordination, les journaux m'en rendirent responsable ; en particulier, tout le monde me donnait tort, et,, le cœur brisé par ce malheur, il me fallut entendre les exclamations de joie d'un de mes amis : « Voilà qui est bien, disait-il, voilà qui va enfin vous ouvrir les yeux sur votre imprudence. » Pourtant, avant d'agir en ce cas particulier, j'avais consulté le Saint-Père.

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« Pour me rassurer moi-même et reprendre cœur, j'allaii à Rome... J'y reçus des réponses encourageantes; un; petit incident sans importance me frappa extrêmement. Il y avait à T hôpital du Saint-Esprit un paralytique quej'avais soigné et dirigé avant mon départ de Rome.. Pauvre homme ignorant, sans ombre d'éducation et qui^. de Tendroit où il était, ne pouvait guère apprendre cequi se passait en Angleterre. J'allai le voir à son hôpital. 11 me parla d'une manière tout à fait inattendue, qui fit sur moi une grande impression. Il me dit de ne paschanger ma façon d'agir et de ne pas m'inquiéter dece que le monde disait. Cela fut dit d'un ton nettement, décidé, comme s'il avait été au courant de tout. Je fus très étonné de cela, car je n'avais rien dit qui pût lui suggérer ces paroles... J'eus l'impression qu'il avait parlé de mon attitude en face des convertis et que Dieu voulait me consoler et m'encourager par la bouche d'un de ses pauvres à qui j'avais montrjé un peu de charité. »-

Cet état des choses amena naturellement les convertis à considérer Wiseman, suivant l'expression de Newman» comme le « chef ou plutôt le seul promoteur » parmi les catholiques anglais des « grands intérêts catholiques », auxquels ils avaient donné tout leur cœur.

Une lettre adressée sans date, mais probablement vers la fin de 1846, au D'^ Russel, fait bien ressortir cette phase de la situation :

« Je sais, lui dit-il, que vous serez peiné d'apprendre que depuis quelque temps ma santé (que je commence à croire indigne de tant de préoccupations), a donné de& inquiétudes à mes amis; des symptômes s'étant màni-r festés de nature à leur inspirer des craintes sérieuses. Leur pire effet sur moi est en particulier de me plonger

par instants dans une sorte de complète prostration mentale et physique. Je ne puis m'occuper d'affaires et tout reste en souffrance autour de moi. Je dors à peine; la nuit dernière, par exemple, je n'ai pu m'assoupir avant cinq heures du matin. Cela m'accable. Il est bien inutile de vous ennuyer de tels détails ; du moins ils vous expliqueront mon retard à vous écrire, surtout en ce qui concerne le converti auquel vous faites allusion. J'avoue que, malgré l'absurdité de penser à pareille chose, je suis tenté parfois de me demander : qu'arriverait-il si la maladie ou la mort m'arrêtaient ? Ce n'est pas à moi à dire cela ; mais même aujourd'hui, je suis presque le seul vers lequel les convertis puissent se tourner en bien des difficultés. Sans doute l'Église est leur guide, ils lui vouent une obéissance sans limites ; mais pour beaucoup de choses qui réclament un secours personnel, si vous saviez combien peu sont capables de comprendre leurs beaoins ! Cela fait peser sur moi la plus lourde responsabilité ; mais je dois compter que la Providence prendra soin de son œuvre beaucoup mieux que je ne puis le faire. »

Le vœu si cher à Wiseman que Newman allât passer quelque temps à l'ombre du Siège apostolique se réalisa à l'automne de 1846. Newman, accompagné d'Ambroise Saint-John, arriva à Rome le 28 octobre. Jean Bernard Dalgairns se rendit vers la même époque à Langres pour y achever ses études de théologie. Un peu plus tard, Robert Aston Coffin, le futur évéque de Southwark, et un autre rejoignirent Newman au collège de la Propagande où il avait fixé sa résidence.

Rome concentrait alors l'attention du monde entier. Pie IX venait de monter sur le trône pontifical et, mues

par les motifs les plus divers, les foules acclamaient en lui le chef du mouvement national en Italie. Nous auronsà parler plus au long de cette période de son Pontificat où Wiseman eut à remplir un rôle actif. Pour le moment^ notre intérêt doit se porter sur les aspirations du petit groupe des convertis anglais réunis autour de Newman. Ils avaient trouvé au collège de la Propagande un chaleureux accueil et ils s'y sentaient à l'aise pour étudier en toute sécurité la volonté de Dieu sur leur futur ministère dans l'Eglise de leur pays. Une correspondance suivie avec Wiseman, qu'ils considéraient comme leur chef officiel en Angleterre, nous permet de suivre jour par jour, pour ainsi dire, les combinaisons et les projets qui aboutirent à la fondation,^ à Birmingham et plus tard à Londres, d'un oratoire de Saint-Philippe-de- Néri^.

C'était là, on s'en souvient, la première idée de Wiseman, ce qui n'empêcha pas d'examiner divers autres projets et en particulier l'organisation, sous la direction de Newman, d'un collège théologique ou même d'une simple maison d'éducation. A vrai dire, ces deux combinaisons ne répondaient nullement aux aspirations des nouveaux catholiques. D'une part, Newman sentait qu'à la Propagande, on se souciait peu d'envoyer en Angleterre un professeur avec le titre presque officiel de théologien, et il se rendait parfaitement compte des préven-

1. Ces dernières pages du chapitre sont le résumé d'une active correspondance entre Newman et Mb' Wiseman. M. Ward, dan» l'édition anglaise, cite in extenso les nombreuses lettres échangées au sujet de la fondation des Oratoires de Birmingham et de Londres. Avec son consentement, nous avons préféré donner^ d*après ces lettres, un simple précis des faits.

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lions auxquelles il se heurterait de la part des anciens «catholiques, en assumant, lui, nouveau venu dans rÉglise, la tâche de former à Torthodoxie romaine les •futurs prêtres anglais. D'autre part, une maison d'éducation exigerait des ressources en hommes et en argent Kiont on ne pouvait disposer. Mais, par-dessus tout, ce ^ministère, plutôt réservé aux Jésuites et au clergé séculier, ne leur donnerait pas la règle commune et canonique qu'ils désiraient. On pensa un peu au Tiers-Ordre de Saint-Dominique ; Newman trouvait les Dominicains trop rigoristes. C'était donc toujours à l'Oratoire que l'on revenait de préférence, à l'Oratoire dont la règle •laisserait aux nouveaux religieux de longues heures à consacrer à l'étude et leur permettrait de s'adonner à tin ministère plus intellectuel auprès des personnes instruites. Newman et ses amis tenaient Wiseman au courant de tout ce qui les concernait ; ses réponses à lui :se faisaient attendre. Absorbé par les multiples fonctions •de sachargeet les nombreux' devoirs qu'il avait assumés, 3e temps lui manquait sans doute pour être un correspondant bien fidèle. Peut-être, après avoir indiqué le ibut, voulait-il laisser les intéressés se déterminer et s'organiser eux-mêmes.

Les nouveaux convertis avaient surtout trouvé un appui à Rome en M^^ Brunelli ; c'est à lui qu'ils s'ouvrirent d'abord de leurs projets. Newman rédigea un mémoire qu'il communiqua au cardinal-préfet de la Propagande, qui lui-même le transmit au Souverain Pontife. Pie IX entra pleinement dans les vues de Newman. 11 ne restait donc plus qu'à réaliser le projet. Newman fut invité à formuler les modifications qu'il jugeait nécessaires pour adapter la règle de l'Oratoire

aux circonstances où se trouvait TAngleterre. Le Pape avait d'abord pensé à renvoyer les futurs Oratoriens en Angleterre avec un prêtre de l'Oratoire pour leur servir de maître des novices. Puis il lui parut préférable qu'ils fissent leur noviciat dans quelque maison de l'Oratoire •en Italie. Newman écrivit donc à Wiseman ces nouvelles dispositions, le priant de compléter leur future <îommunauté par l'envoi à Rome de quelques-uns des nouveaux convertis et surtout de quelques ecclésiastiques anciens catholiques, afin d'amener une fusion plus complète des deux éléments qui allaient constituer •désormais la nouvelle Église d'Angleterre.

Sur ces entrefaites, en juillet 1847, Wiseman vint à Rome, député par les vicaires apostoliques anglais pour traiter directement avec le Saint-Siège du rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre. Il put donc s'entretenir directement avec Newman de ce qui <îoncernait le futur Oratoire. Mais une mission diplomatique que lui confia le Pape auprès du gouvernement anglais l'obligea à quitter Rome précipitamment, avant la conclusion définitive de cette affaire qui l'intéressait si vivement. Le seul résultat de ses entrevues avec Newman fut, semble-t-il, d'arrêter le choix des prêtres anciens catholiques qu'il conviendrait d'adjoindre aux nouveaux convertis pour former le nouvel Oratoire. Newman désirait voir se joindre à lui le D"" Whitty, M. Kyan et le D^" Newsham, tous catholiques de naissance. De fait, le D"" Whitty fît pendant quelque temps partie de l'Oratoire. La maison désignée par Pie IX pour recevoir les novices anglais fut celle de Santa-Croce. Le Pape nomma premier supérieur des nouveaux religieux Newman lui-même, lui laissant le choix des quatre

députés exigés par les statuts de la congrégation. A la fin de i847,Newman revint en Angleterre. Le P. Faber rejoignit les Orato riens à Maryvale avec sa communauté de Wilfridiens. Wiseman, de son côté, venait d'être nommé Provicaire apostolique du district de Londres, après la mort du D"^ Griffith qui lui-même avait succédé à M«' Bramston, en 1836. 11 invita donc Newman à établir à Londres sa communauté de l'Oratoire, mais de fait, elle resta fixée à Birmingham, la ville déterminée par le bref pontifical. Une autre maison fut fondée plus tard à Londres, d'abord sous la dépendance de celle de Birmingham, puis ensuite indépendante. Les deux communautés demeurèrent quelque temps sans aucun élément ancien catholique, le D^ Whitty s'étant retiré après un court noviciat. Dans la suite le désir de Wiseman et de Newman de voir s'y fondre les deux éléments se réalisa jusqu'à un certain point.

Mais les événements publics, aussi bien en Angleterre que dans le reste de l'Église, qui contribuèrent à rallier tous ceux qui portaient le nom de catholiques, sont si importants et si graves qu'il convient de les exposer dans un chapitre spécial.

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Sommaire. — La situation politique de Rome à ravènement de Pie IX. — L'abbé Gioberti. — Le parti national. — Réformes libérales de Pie IX. — Le Pape charge Wiseman de solliciter l'appui du gouvernement anglais. — Mémorandum de Wiseman à Lord Palmerston. — Reprise des négociations relatives au rétablissement de la hiérarchie en Angleterre. — M»' Ullathorne. — Étude de la question devant la Sacrée Congrégation de la Propagande. — La révolution à Rome. — L'opinion en Angleterre sur le rétablissement de la hiérarchie. — Ajournement de cette mesure. — Impression de Newman sur Pie IX et l'action de la Papauté.

L'année du séjour de Newman à Rome et celle qui suivit furent marquées pour l'Église catholique dans le monde entier par les plus importants événements. Depuis les révolutions de 1830 et de 1831, l'Église avait vu sa puissance morale s'accroître rapidement, particulièrement en Ffance et en Italie. Un parti, loyalement dévoué au Saint-Siège et cependant convaincu que l'alliance du catholicisme avec la démocratie apportait une solution providentielle aux agitations politiques et sociales de l'époque, prenait de jour en jour une influence grandissante. La Révolution, pensait-il, a son bon comme son mauvais côté, et le seul remède à ses excès était de consacrer ses plus nobles aspirations en les appuyant des influences religieuses. C'est en ce sens que Monta-

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îembert, Lacordaire et Ozanam adhéraient aux principes •ûe 1789 et que Ton constatait les mêmes tendances •dans une partie de la jeunesse catholique en. Italie.

Depuis les premiers symptômes du mouvement nationaliste italien, décrit dans un chapitre précédent, les événements avaient paru favoriser ces aspirations. Le parti de la Jeune Italie était né de la défaite des carbonari en 1831 et 1832. Reflétant les idées de son fondateur, Mazzini, le nouveau parti était beaucoup moins ouvertement révolutionnaire que celui des carbonari. Tout radicalement opposé qu'il fût à TÉglise, en qui il voyait une force essentiellement réactionnaire, il n'en possédait pas moins un caractère religieux et visait à fonder plus •qu'à détruire. Ses buts avoués étaient l'unité italienne et ia libération de la tutelle autrichienne. Metternich s'en tenait fermement au principe de la légitimité proclamé au congrès de Vienne, et il avait profité des divisions politiques de l'Italie pour réaliser les vues dominatrices de l'Autriche. Le but principal de la Jeune Italie était <lonc d'émanciper l'Italie du contrôle autrichien et d'établir une libre république italienne. La noblesse du caractère de Mazzini gagna à ses efforts une sympathie ^ue ne purent jamais obtenir les Carbonari. Tout en provoquant un soulèvement national pour réaliser les aspirations du pays, Mazzini se refusa toujours à faire ^ppel au poignard du carbonaro. « L'idée et l'action », telles étaient les deux armes dont il prétendait se servir, et par l'idée il entendait la propagande littéraire qui rendait populaires dans les masses ses visées politiques. La prépondérance de l'Autriche en Italie pouvait •certes encourir une critique légitime, et, tout particulièrement en Angleterre. Mazzini réveilla une corde

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sympathique quand il s'éleva contre elle : « Montrez-leur les Alpes , écrivait-il , et dites-leur : Voici nos véritables frontières. » Guerre à TAutricbe !

Mais en réalité ses efforts, bien que soutenus par les (républicains de France, ne rencontrèrent pas le succès. Un projet de conspiration en Savoie fut découvert <en 1833 et réduit à néant. L'année suivante, un jeune marin, Giuseppe Garibaldi, se trouva compromis dans une tentative de révolte également réprimée. Mazzini, «près ces échecs successifs, se retira en Suisse et de là à Londres. Il s'y consacra activement à organiser des plans pour l'avenir; mais la première campagne de la «. Jeune Italie » n'avait abouti qu à une défaite.

C'est cette faillite de l'extrême révolution représentée par les carbonari, et du parti anticlérical, mais moins avancé, de la Giovine Italia^ qui donna apparemment à un parti plus modéré l'occasion de se former. Les écrivains, Terenzio Mamiani, CesareBalbo, Massimo d'Azeglio, en étaient alors les plus distingués représentants ; mais ce fut l'abbé Gioberti, l'ami et l'hôte de Wiseman k Oscott, qui le premier formula le projet, en harmonie jusqu'à un certain point avec les aspirations de Montalembert et de Lacordaire, de rallier l'Église au mouvement national. Ce mouvement avait échoué quand on l'avait dirigé contre l'Eglise. Il proposait de le reprendre 430US l'égide de l'Eglise. Beaucoup voyaient là la seule issue possible à une situation intolérable. On ne pouvait étouffer ni les aspirations nationales ni la foi catholique du peuple. Gioberti proposait de les unir.

Les incessantes petites révolutions , fomentées par la « Jeune Italie » depuis trente à quarante ans, témoignaient d'un réel état de malaise. Le parti révolutionnaire pour-

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480 LE CARDIISAL WISEMAN

suivait tout particulièrement le cardinal Mastaï, alors évêque d'Imola et depuis le pape Pie IX. Un jour, en 1840, qu'il était en conférence avec le cardinal Amat , légat du Pape et le cardinal Falconieri, archevêque de Ravenne, dans une villa située en dehors de sa ville épiscopale, on le prévint de l'approche de Ribotti, l'un des chefs de la « Jeune Italie » ; le cardinal se retira à Imola et mit la ville en défense. Cette rencontre immédiate avec le parti de la révolution, la seconde, ne fut peut-être pas sans influence pour l'amener à examiner sérieusement la solution de la question italienne proposée par Gioberti.

Tandis cependant que s'augmentait le nombre des catholiques sympathiques au mouvement national, et que, de plus en plus, les nationalistes reconnaissaient dans l'Église une alliée nécessaire et puissante, le Pape Grégoire demeurait jusqu'à la fin de son règne l'ami de l'Autriche et l'irréductible adversaire du parti qui aspirait à l'unité de l'Italie. Se défiant de la moindre innovation, comme d'une porte ouverte à la révolution, il s'était refusé à régler sa politique sur le Mémorandum^ présenté parles puissances en 1831 et conseillant diverses réformes dans les États de l'Église. De leur côté, les chefs de la révolution continuèrent, pendant toute la durée de son pontificat, à se montrer les ennemis déclarés de la Papauté et de TÉglise.

L'avènement de Pie IX, en 1846, devint de part et d'autre le signal d'un soudain revirement politique. On acclama le Pape comme le champion du mouvement national; le parti révolutionnaire se posa en défenseur de la Papauté.

Un des membres de l'extrême gauche, Joseph Monta-

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nelli, a donné les motifs déterminants de ce changement d'attitude du parti révolutionnaire. Il attribuait les échecs passés de la révolution à l'autorité que possédait encore l'Église sur les masses populaires. Or la révolution étant en opposition ouverte avec l'institution sacrée, objet d'une vénération profonde et universelle, aucun mouvement général en faveur de la révolution ne serait possible tant que durerait cet état de choses.

« Le peuple allait à confesse, écrit-il dans son histoire du Parti national^ et le confesseur menaçait des flammes éternelles quiconque s'associait aux projets des réformateurs. Il n'y avait que deux moyens de faire pénétrer l'idée nouvelle dans la conscience populaire, ou bien soustraire le peuple à la direction du clergé en changeant la forme de la religion en même temps que la forme du gouvernement, ou bien persuader au clergé de se mettre à la tète du mouvement libéral. Les carbonari et la « Jeune Italie » essayèrent des premiers moyens ; l'abbé Gioberti voulut expérimenter le second. Aventureux pèlerin de la liberté, il proposait de planter le drapeau tricolore sur l'Église de Saint- Pier re '. »

Telle avait été, en effet, l'idée maîtresse du programme publié en 1843 par Gioberti, dans son livre De la Primauté civile et morale des Italiens, Et, à l'avènement de Pie IX, ses amis et lui essayèrent de la réaliser dans la politique active.

Il n'est pas douteux qu'à l'époque de son élection Pie IX ne partageât le généreux espoir qui porta Lacordaire en France à siéger à l'extrême gauche de l'Assem-

1. Montanelli, Le Parti national italien^ ses vicissitudes et ses espérances. C(. Histoire de Pie /X, par Alexandre de Saint -Albin, Paris, 25, rue de Grenelle, vol. I, p. 40.

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482 LE CARDINAL WTSEMAN

blée nationale, avec la pensée de christianiser la Révolution. Mais il est probable aussi que ses espérances et ses actes étaient moins les indices d'un système politique mûri et réfléchi, que la manifestation de sympathies et d'aspirations instinctives. Son premier mouvement, à son avènement, fut de chercher à gagner tous les cœurs par une amnistie générale des condamnés ■politiques, à part quelques exceptions. Cet acte de clémence fut suivi de la revision de la Constitution, faite dans le même esprit. Avant l'invasion des troupes françaises, •en 1798, le gouvernement des États pontificaux renfermait divers éléments d'une constitution populaire, en particulier un conseil d'Etat central, formé des délégués des principales villes, que Pie VII n'avait pas reconstitué lôrs de son rétablissement sur le Siège apostolique. Ils «l'en constituaient pas moins en quelque sorte un de ces iprécédents, sans lesquels la Papauté agit si rarement, autorisant dans les conseils du gouvernement une plus large représentation du peuple. Pie IX signala les -débuts de son pontificat par la réforme du code criminel et du code civil, par l'extension de la liberté de la presse et l'institution d'un Conseil municipal. Il établit aussi une garde nationale qui joua un rôle important dans les •événements subséquents.

Il semble que ce fut une des habiletés politiques de Mazzini et de ses amis que d'exagérer l'importance des réformes opérées par le Pape. Ils saluaient en Pie IX le libérateur de l'Italie et le chef du mouvement national. La popularité du Pontife atteignit à peu près son apogée «dans l'été de 1847. C'est alors que Mazzini adressa à Pie IX une lettre dont il lui fut difficile, quelques années plus tard, de donner une explication satisfaisante :

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<( J'observe vos démarches avec une immense espérance, écrivait-il au Pape. Ayez confiance... Fiez-vous à nous... Nous fonderons pour vous un gouvernement unique en Europe ; nous saurons traduire en fait le puissant instinct qiii palpite d'un bout à l'autre de l'Italie; nous susciterons en votre faveur d'actifs concours parmi les peuples de l'Europe... Seuls nous pouvons le faire, parce que seuls nous avons l'unité de but et que nous croyons en la vérité de nos principes... Je vous écris parce que je vous vois digne V d'être l'initiateur de cette vaste entreprise. Si j'étais près de vous, je prierais Dieu de me donner la puissance de vous convaincre par mes gestes, par mon accent, par mes larmes. »

La contagion gagna toute l'Italie, et la « réforme » fut le mot d'ordre du jour. Le grand duc de Toscane octroya une constitution à son peuple. Naples et Turin l'imitèrent un peu plus tard. L'Europe entière avait les yeux sur Pie IX avec une admiration et un enthousiasme aujourd'hui bien oubliés. Un des organes de l'opinion publique en Angleterre saluait en lui « le prince le plus éclairé du siècle ^ » . — « Quel grand homme semble être le nouveau pape ! » écrivait Jowett à Stanley, et il faisait une prophétie politico-historique pour 1856, dans laquelle l'Italie figurait comme république ecclésiastique. Un éminent ecclésiastique anglican, de séjour en Italie pendant l'été de 1847, décrivait de la sorte le sentiment populaire : « Leur enthousiasme pour Pie IX est tout à fait du moyen âge. Ils ne peuvent parler d'autre chose. « Viva « Pio Nono ! » est Tinscription que j'ai lue presque sur toutes les portes des petites villes que j'ai traversées. Il

i. Le Morning Chronicle.

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n'y a pas de titre trop grand pour lui dans les inscriptions en son honneur, depuis les affiches au coin des rues jusqu'aux pompeuses compositions latines dans San Petronio^ »

La découverte de la « Congiura di Roma », complot réactionnaire qui allait jusqu'à se proposer l'assassinat du Pape, fortifia sur le moment la puissance de Pie IX, en lui procurant l'appui des chefs du parti populaire, tels que Ciceruacchio, désignés eux-mêmes vraisemblablement à la vengeance des conspirateurs. Leur propre péril jetait ces hommes-là dans le parti du gouvernement pontifical, les conspirateurs étant supposés favorables à l'Autriche et aux principaux ministres du dernier Pape. « Il faut , disait-on, que le Pape fasse tomber certaines têtes. » On sollicitait des modifications dans l'organisation de la police 2. L'enthousiasme national désignait le Pape comme le chef italien dans la guerre imminente avec l'Autriche et le revêtait du double prestige de réformateur le plus éclairé et de champion de l'indépendance nationale.

La réelle incompatibilité des éléments dont la fusion ménagea à Pie IX une si extraordinaire popularité, n'empêcha pas cette popularité de produire son effet moral, tant qu'elle dura. Le « Pape de cire » de Sydney Smith était subitement devenu, même dans l'imagination du peuple

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