Le carillonneur
La Grande Place de Bruges, ordinairement déserle, traversée par de rares passants, des enfants pauvres à la dérive, un peu de prêtres ou de béguines, s'imagea soudain de groupes indécis, d'îlots noirs tachant l'étendue ^-ise. Des rassemblements se formaient.
On avait fixé pour le premier lundi d'octobre, à quatre heures, le concours de carillonneurs. La fonction de carillonneur de la ville se trouvaft vacante par le décès du vieux Bavon De Vos, qui l'occupa avec honneur durant vingt années. U y avait lieud'y pourvoir aujourd'hui, selon la coutume, par un concours public, où le peuple serait, pour
«';insi dire, appelé à décider lui-même en acclamant par avance le vainqueur. C'est pourquoi, on avait choisi le lundi, tout travail cessant à midi, ce jourlà de la semaine, qui de la sorte participait encore de la vacance du dimanche. Ainsi, le choix pourrait être vraiment populaire et unanime. N'était-il pas juste que le carillonneur fût élu ainsi? Le carillon, en effet, est la musique du peuple. Ailleurs, dans les capitales ardentes, c'est le ieu d'artifice qui constitue la fêle publique, le don féerique dont s'exaltent les âmes. En ces Flandres méditatives, parmi les brumes humides et rebelles aux prestiges • lu feu, le carillon en lient lieu. C'est un feu d'arl.ifice qu'on écoule. Gerbes, fusées, lueurs, mille étincelles de sons, dont l'air aussi se colore, pour des yeux visionnaires que l'ouïe avertit.
Donc, une foule s'agglomérait. De toutes les rues avoisinantes, la rue aux Laines, la rue Flamande, étaient venues des bandes qui s'annexaient sans cesse aux groupes antérieurs. Le soleil déclinait déjà, par ces journées abrégées du commencement' (le l'automne. Il en descendit jusque sur la place une «umière ambrée, plus douce d'être finissante. En î'ace, le sombre bâtiment des Halles, son quadrilatère sévère, ses murs mystérieux, comme faits avec des pans de nuit, s'illuminèrent d'une patine chaude.
Quant au beffroi, qui surplombe, plus haut et surgi au-dessus des toits, il pouvait amsi recevoir
encore la pleine clarté du couchant, face à face avec lui. 11 en apparaissait, sur la base noire, tout rose et comme fardé. La lumière courait, jouait, coulait. Elle modelait les colonnettes, l'arc ogival des fenêtres, les tourelles ajourées, tous les accidents de la pierre ; puis, ailleurs, ruisselait en nappes agiles, en claires étoffes de drapeaux. Elle en faisait plus mouvementée, et comme fluide, la tour massive qui, d'ordinaire, étage ses blocs obscurs où il y a des ténèbres, du sang, de la lie et de la poussière de siècles... Maintenant le couchant s'y mirait comme dans une eau; et le calran, ù mi-hauteur, rond et tout en or,, avait l'air du soleil lui-même, reflété I
La foule entière tenait les yeux braqués sur ce cadran, atteu'lant l'heure, mais avec calme et presque en silence. Une foule est la somme de la faculté qui prédomine dans chacun. Or, dans chacun d'ici, la part du silence est la plus grande. Et puis on se tait volontiers quand on est dans l'attente.
Pourtant ceux de la ville et des faubourgs étaient accourus, les pauvres comme les riches, pour assister au concours. Les fenêtres étaient garnies de curieux, et aussi les gradins qui flanquent de fins escaliers les pignons de la Grande Place. Celle-ci apparaissait bariolée, joliment frémissante. Le lion en or de l'hôtel de Bouchoute étincelait, tandis que la vieille façade où il s'accroche carrait ses quatre
4 LE CARILLONXEUR
étages, ses briques enluminées. En face, le Palais du Gouverneur opposait ses lions de pierre, gardiens héraldiques du vieux style flamand, qui avait reconstruit là une belle harmonie de pierres grises, de vitraux glauques et de sveltes pinacles. Sur le palier de Tescalicr gothique, se tenaient, couverts d'un dais cramoisi, le Gouverneur de la province, les éclievins, en tenue officielle et chamarrures, alin d'honorer cette cérémonie liée aux plus antiques et chers souvenirs de la Flandre. .
L'heure du concours approcha.
A coups sonores, le bourdon du beffroi ne cessait pas de sonner. C'était la cloche du Triomphe, celle des deuils, des gloires et des dimanches qui, fondue en 1080, habita là-liaut depuis lors et dont le battement, comme celui d'un grand cœur rouge, u)arqua toutes les pulsations du temps dans les rouages de la tour. Depuis une heure, le bourdon annonçait aux horizons, convoquait. Rrusquement les coups se ralentirent, s'espacèrent. Un grand silence. Les aiguilles iJu cadran (jui se cherchent, se fuient tout le jour, s'ouvraient maintenant en compas. Encore une ou deux minutes et Theure de quatre heures s'accomplissait. Alors, dans le vide du bourdon tu, une aubade indécise, un gazouillis, un éveil de niJ chanta, vagues arpèges de mélodie.
La foule écouta; quelques-uns croyaient que s'ouvrait déjà le concours; mais ce n'était que le jeu mécanique du carillon, produit par le cylindre de
cuivre soulevant les marteaux et qui agit comme dans le système des boîtes à musique. De plu?, le carillon obéit aussi à un clavier et c'est ce jeu-ci qu'on allait bientôt entendre, quand les musiciens entreraient en lutte.
En attendant, le carillon joua automatiquement le prélude qui est habituel avant la sonnerie de chaque heure, broderie aérienne, bouquets de sons jetés en adieu au temps qui part. Car n'est-ce pas la raison même du carillon : faire un peu de joie pour atténuer la mélancolie de l'heure qui meurt ensuite?
Quatre coups venaient de marteler l'horizon, des coups larges, graves, distants l'un de l'autre, irrémédiables, et qui semblaient clouer une croix d;ins l'air. Quatre heures ! C'était l'heure fixée pour le concours. La foule eut des remous. Une petite impatience se propagea...
Soudain, à la fenêtre à balcon des Halles, non loin de la console sculptée de feuillages et têtes de bélier, où songe la statue de la Vierge, cette même fenêtre où se proclamèrent de tout temps les lois, ordonnances, traités de paix et règlements de la commune, apparut un héraut d'armes vêtu de pourpre qui, dans un porte-voix, clama, déclara ouvert le concours de carillonneurs en la ville de Cruges, eut l'air de vaticinera l'avenir.
La foule se tut, cargua toutes ses rumeurs.
Quelques-uns seulement savaient des détails : que
6 LE CARILLOXXEUil
les carillonneurs de Malines, d'Audenarde, d'Herenthals, étaient inscrits; d'autres encore, qui peut-être se récuseraient; sans compter l'imprévu, car on avait le droit de se faire inscrire jusqu'à la dernière minute.
Après la publication, du haut de la fenêtre ù balcon, le bourdon sonna précipitamment trois coups, comme trois coups d'angelus. C'était l'annonce de l'entrée en lice d'un concurrent.
Aussitôt, en effet, le carillon s'ébranla, un peu confusément. Ce n'était plus le jeu euitomatique de tantôt. On sentait maintenant un jeu libre et capricieux, l'inlervention d'un homme qui réveille les cloches une à une, les bouscule, les gourmande, les caresse, les conduit devant lui en troupeau. Le départ n'était point maladroit, mais une débandade suivit, une cloche eut l'air de tomber, d'autres s'enfuirent ou se refusèrent.
Un second morceau fut mieux exécuté, mais le choix en était malheureux : c'était un pot-pourri, des airs quelconques cousus ensemble, habit d'arlequin, musique qui avait l'air de faire du trapèze au haut de la tour.
Le peuple n'y comprit rien et resta froid. De rares applaudissements éclatèrent, quand il cessa, tirent unfi minute leur bruit de battoirs au bord de l'eau.
De nouveau, après un intervalle, le bourdon sonna ses trois coups d'angelus. Le second concurrent s'en-
lendit, il semblait posséder davantage le maniement de l'instrument, mais il essouffla vile les cloches à vouloir leur faire rendre les rugissements de la Marseillaise ou les bibliques mélopées du God savn the Qucen... Ici encore TetTet fut médiocre; et h; peuple, déçu, commençait à croire qu'on ne remplacerait jamais le vieux Bavon De Vos qui, tant d'années, avait fait sonner le carillon comme il convient.
Lépreuve suivante fut plus pénible. Le concurrent eut la malencontreuse idée de jouer des refrains d'opérettes et de cafés-concerts, d'un mouvement saccadé et preste. Les; cloches sautaient, criaient, riaient comme chatouillées, trébuchaient, avaient i'air un peu ivres et l'olles. On aarait dit qu'elles relevaient leurs jupes de bronze,, se déhanchaient en un cancan cynique. Le peuple fut d'abord surpris, puis se fâcha de ce (ju'on faisait faire et dire à ses bonnes cloches séculaires. Il eut l'impression d un sacrilège. Des huées montèrent vers la tour, en belles rafales...
Deux concurrents encore inscrits furent pris de peur alors, et renoncèrent. Le concours décidément avortait Faudrait-il ajourner la iiomination du nouveau cariUonneur? Auparavant, le héraut d'armes fut chargé de comparaître à nouveau et de demander s'il n'y avait plus personne qui désirât concourir.
Dès l'annonce faite, on entendit un cri, tandis qu'un geste s'ébauchait aux premiers rangs de la
foule massée devant les Halles... Un instant après, la vieille porte faisait grincer ses gonds : un homme entra.
La foule frémit, s'inquiéta, colporta le bruit d'on ne sait quoi. Personne ne savait quelque chose. Qu'allait-il se passer? Est-ce que le concours était fini? On n'allait pas, sans doute, nommer un seul ées concurrents entendus. Est-ce qu'un nouveau, par hasard, surgirait? Chacun s'informait, se haussait, bousculait des voisins, regardait vers la fenêtre à balcon et les plates-formes du beffroi où on ne savait si c'étaient des silhouettes humaines ou des corbeaux qui se déplaçaient.
Bientôt le bourdon sonna encore une fois ses trois coups d'angelus, signe prémonitoire, salve traditionnelle, qui annonçait un nouveau carillonneur.
D'avoir attendu et désespéré, la foule écouta mieux, surtout que les cloches, cette fois, tintant doux, demandaient plus de silence. Cela préluda en sourdine, quelque chose de fondu où on ne distinguait plus des cloches alternant ou se mêlant, mais un concert de bronze unifié, comme très lointain et très âgé. Musique en rêve ! Elle ne venait pas de la tour, mais de bien plus loin, du fond du ciel et du fond des temps. Ce carillonneur-ci avait eu l'idée de jouer des noëls anciens, noëls flamands nés dans la race et qui sont des miroirs où elle se reconnaît. C'était très grave et un peu triste, comme tout ce qui a traversé des siècles. C'était très vieux, e^t pourtant
compris des enfants. Celait très reculé, très vague, comme se passant aux confins du silence, et pourtant recueilli par chacun, descendu dans chacun. Les yeux de beaucoup se brouillèrent, sans qu'on sût si c'était de leurs larmes ou de ces gouttes de son, fines et grises, qui y entraient...
Le peuple entier tressaillit. Taciturne et réfléchi, il avait senti se dérouler dans l'air la trame obscure de son songe et l'aima de rester informulé.
Quand la série des vieux noëls cessa la foul'^' resta un moment en silence, comme si elle avait reconduit en pensée, dans l'Éternité, les bonnes aïeules que furent les cloches cette fois, venues leur chanter des histoires du passé et des contes embrouillés que chacun peut achever à sa guise...
Puis il y eut un départ de cris, une détente d'émotion, des ramifications de joie qui s'élancèrent, gagnèrent les étages, grimpèrent à la tour comme un lierre noir, vinrent assaillir le nouveau carillonneur.
Celui-ci s'était improvisé concurrent, par hasard, à la dernière minute. Navré de la médiocrité du concours, il monta tout à coup au beffroi, dans la cham- Dre de verre, où il avait parfois visité son ami, le vieux Bavon De Vos. Est-ce^ lui maintenant qui allait le remplacer?
Que faire? Il s'agissait d'exécuter un second morceau. Les noëls, ç'avaient été les petites vieilles des chemins de l'histoire, les béguines à genoux au bord de l'air. Avec elles, le peuple qui attendait là-bas,
tout en bas, s'en était retourné aux meilleurs temps de sa gloire, au cimetière de son passé... Il était prêt maintenant à l'héroïsme.
L'homme s'épongea le front, s'assit devant le clavier, troublant comme des orgues d'église, avec des pédales pour les grandes cloches, tandis que lespetites sont actionnées par des tiges de fer montant des touches — sorte de métier à lisser de la musique !
Le carillon recommença à tinter. On entendit le chant du Lion de Flandre, un vieux chant populaire su par tous, anonyme comme la tour elle-même, comme tout ce qui résume une race. Les cloches séculaires rajeunirent, proclamèrent la vaillance et l'immortalité de la Flandre. C'était vraiment l'appel d'un lion dont la gueule, comme celui de l'Écriture, serait toute pleine d'abeilles. Jadis un lion de pierre héraldique surmontait le beffroi. Il sembla qu'il allait revenir avec ce chant aussi vieux que lui, et sortir du beffroi, comme d'un antre. Sur la Grande Place, dans le couchant qui enfiévrait ses derniers feux, le lion en or de l'hôtel de Bouchoute parut étincele'r, vivre ; tandis qu'en face les lions de pierre de l'Hôtel provincial agrandirent leur ombre sur la foule. Flandre au lion! C'était le cri de gloire des gildes et des corporations triomphantes. On le croyail décidément enfoui aux coffres bardés de fer où se conservaient les chartes et privilèges des anciens princes, dans une des salles de la tour... Et maintenant le chant ressuscitait : Flandre au lion! un chant
rythmique comme un peuple qui marche, scande en mélopée, guerrier et humain à la fois, tel un visage dans une armure...
La foule écouta, haletante. On ne savait même plus si c'était le carillon qui tintait, et par quel miracle les quarante-neuf cloches du beffroi ne faisaientplus qu'un — chantd'unpeuple unanime, où les clochettes argentines, les lourdes cloches oscillantes, les antiques bourdons, apparurent vraiment des enfants, des femmes en mantes, des soldats héroïques, s'en revenant vers la ville qu'on croyait morte. La foule ne s'y trompa point; et, comme si elle voulait aller au-devant de ce cortège du passé, que le chaut incarnait, elle entonna à son tour le noble hymne. Ce fut une contagion sur la Grande Place entière. Chaque bouche chanta. Le chant des hommes alla dans l'air à la rencontre du chant des cloches; et l'âme de la Flandre plana, comme le soleil entre le ciel et la mer.
Une ivresse d'épopée avait soulevé- un moment cette foule taciturne, habituée au silence, résignée à la désuétude de la ville, des canaux inertes, des rues ;;rises, et qui dès longtemps goûtait la mélancolique 'iouf;eur du renoncement. Pourtant un vieil héroïsme -on meillait dans la race, des étincelles habitaient l'inertie des pierres. Soudain le sang, dans toutes les veines, avait couru plus vile. L'enthousiasme éclata, instantané, universel, vibrant et fou, dès que la musique cessa. Cris, clameurs, mains levées,
gestes chavirant au-dessus des têtes, appels, hourvari... Oh! le merveilleux carillonneur! C'avait été le héros providentiel des romans de chevalerie, arrivé le dernier sous une armure impénétrable, et qui est vainqueurdu tournoi. Qui était-il, cet homme inattendu, qui avait surgi à la dernière minute, quand on croyait déjà le concours sans résultat, aprèsla médiocre épreuve des premiers carillonneurs Quelques-uns seulement, les plus voisins de la tour, avaient pu l'apercevoir quand il s'engouffra sous la j)orLe... Aucun ne le connaissait et n'avait transmis son identité.
Voici que le héraut d'armes, vêtu de pourpre, reparut à la fenêtre à balcon et, dans son porte-voix sonore, il cria : « Joris Borluut! » C'était le nom du vainqueur.
Joris Borluut... Le nom tomba, dégringola de la tour sur les premiers rangs des assistants, puis ricocha, vola, s'envola, propagé de proche en proche, de vague en vague, comme une mouette sur la mer.
Quelques minutes après, la porte du bâtiment de? Halles s'ouvrit large .. C'était le héraut rouge, pré cédant l'homme dont le nom naissait à ce moment sur chaque bouche. Lchéraulécartala foule, frayaun passage pour conduire le carillonneur victorieuxjus- • (u"à l'escalier" du Palais où se tenaient les autorités de l:i ville qui lui donneraient l'investiture.
Tous reculoreiit comme devant ([uelqu'un de plus
grand qu'eux, comme devant l'évêque quand il porte, dans la procession, la relique du Saint-Sang.
.loris Borluut! Et le nom continuait de voler sur la Grande Place, rebondissant, cogné aux façades, lancé aux fenêtres et jusque sur les pignons, répercuté à l'infini, déjà familier à tous comme s'il s'était écrit de lui-même dans l'air nu.
Cependant le vainqueur, arrivé sur le palier de l'escalier gothique, fut complimenté par le gouverneur, les échevins qui, ratifiant l'unanimité populaire, venaient de signer devant lui sa nomination à l'emploi de carillonneur de la ville. Puis ils h;i remirent, comme prix de sa victoire et signe de s.i charge, une clé ornementée de ferronnerie et de lourdes arabesques en cuivre, une clé solennelle comme une crosse. C'était la clé du betTroi où désormais il aurait le privilège d'entrer à sa guise comme s'il y habitait ou qu'il en fût le maître.
Or, le vainqueur, en recevant ce pittoresque don, pris soudain de la mélancolie qui suit toute fête, se sentit seul et in(|uiet d'on ne sait quoi. Ce fut comme s'il venait de prendre en main la clé de son tombeau.
Le soir du concours, Borluut alla, vers neuf heures, chez le vieil antiquaire Van Huile, son ami, comme il en avait l'habitude chaque lundi. Celui-ci habitait, rue des Corroyeurs Noirs, une antique demeure à double pignon dont la façade en briques s'historiait, au-dessus de la porte, d'un bas-relief représentant un navire, aux voiles gonflées comme des seins. C'avait été autrefois le siège de la corporation des bateliers à Bruges, et la date de 1578, authentique dans un cartouche, affirmait sa noble ancienneté. La porte, les serrures, les vitraux, tout avait été savamment reconstitué selon les vieux styles, tandis que les briques furent mises à nu, rejointoyées à neuf, avec, çà et là, la patine des années laissée intacte sur les pierres. Cette précieuse restauration, c'est Boi'luut qui l'avait exécutée pour son ami, à ses débuts pour ainsi dire, el sortant à peine de racadomie où il avait fait ses éludes
d'architecte. Ce fut une leçon publique, une leçon de beauté, donnée à ceux qui, possédant de vieilles demeures, les laissaient s'effriter irréparablement ou les démolissaient pour rebâtir de banales maisons modernes.
Yan Huile, lui, s'enorgueillissait de son logis au visage de passé. C'est bien ce qu'il fallait pour ses vieux meubles, ses curiosités anciennes, étant moins antiquaire et marchand que collectionneur, vendant seulement si on lui offrait de gros prix et que cela lui convînt, fantasque et en droit de l'être, puisqu'il possédait du bien. 11 vivait là avec ses deux filles, resté veuf depuis longtemps. C'est par hasard et peu à peu qu'il était devenu antiquaire. Au début, i! se bornait à aimer, à recueillir les vieilles choses locales : les faïences d'un indigo profond qui servaient de cruches pour la bière; les armoires de verre abritant quelque Madone de bois colorié, vêtu'; de soie et de point de Bruges; les bijoux, colliers^ oiseaux de tir à l'arc des gildes du quinzième siècle; les bahuts à panneaux bombés de la renaissance flamande — toutes les épaves, intactes ou cicatrisées, des récents siècles, tout ce qui venait témoigner dans le présent de la riche pairie ancienne. Mais il avait acheté moins pour revendre et faire le commerce que par amour de la Flandre et de la vieille vie flamande.
Or, les âmes pareilles se reconnaissent vite au milieu de la foulo, et s'assemblent. 11 n'existe jamais.
dans un temps, si exceptionnel qu'on puisse être, une âme, seule de son espèce. Car il faut que tout idéal s'accomplisse, que toute pensée se formule; c'est pourquoi la Destinée s'assure de plusieurs qui soient d'accord, afin que l'un, à défaut de l'autre, arrive jusqu'à la réalisation. Il y a toujours quelques ;";mes ensemencées à la fois, pour que fleurisse, en Tune du moins, le lis immanquable.
Le vieil antiquaire était un flamand passionné de sa Flandre; Borluut aussi, que son art d'architecte avait mené à l'étude et à l'amour de cette Bruges unique, qui apparaissait tout entière un poème de pierre, une châsse enluminée. Borluut s'était voué à elle, à l'embellir, à lui restituer toute sa pureté de style ; des le début, il comprit ainsi sa vocation et sa mission... Il était donc naturel qu'il eût rencontré Van Huile et se fût lié avec lui. D'autres bientôt s'étaient joints : Farazyn, un avocat, qui serait le porte-parole de la Cause; Bartholomeus, un peintre, fervent de l'art flamand; ainsi le même idéal suscita leur réunion hebdomadaire qui avait lieu maintenant tous les lundis, le soir, chez le vieil antiquaire Ils venaient là s'entretenir de la Flandre, comme s'il y avait quelque chose de changé ou d'imminent pour elle. C'étaient des souvenirs, des enthousiasmes, des projets. De penser la même chose, il leur semblait posséder ensemble un secret. Ils en avaient une joie et un émoi. C'était comme s'ils avaient conspiré. Exaltation vaine de désœuvrés et de soli-
taires qui, dans cette vie grise, se donnaient l'illusion de l'Action et de jouer des rôles. Ils se leurraient avec des paroles et des mirages. Pourtant leur patriotisme, d'être naïf, était chaleureux ; ils rêvaient pour la Flandre et pour Bruges, chacun à sa manière, une beauté nouvelle.
Ce soir-là, il y eut grande allégresse chez Van Huile, à cause du triomphe de Borluut. C'avait été un après-midi d'art et de gloire, où la ville sembla renaître, fut celle d'autrefois avec son peuple massé sur la place publique, au pied du beffroi dont l'ombre était assez vaste pour le parquer toutentier. Quand Borluut arriva chez l'antiquaire, ses amis lui pressèrent les mains, l'étreignirent contre leur poitrine dans une effusion silencieuse. Il avait bien mérité de la Flandre ! Car tous avaient compris son intervention inopinée...
— Oui, fit Borluut, quand j'ai entendu, au carillon, leurs airs modernes et leurs flonflons, j'ai senti un grand chagrin. J'ai tremblé à l'idée qu'on nommât l'un d'eux, qui pourrait ainsi, officiellement, verser du haut du beffroi cette musique vile, en salir nos canaux, nos églises, nos visages. Alors j'eus la pensée instantanément de concourir pour évincer les autres. Je connaissais bien le carillon, ayant parfois joué, les jours où j'allais voirie vieux Bavon De Vos. Et puis, quand on sait toucher les orgues... D'ailleurs, j'ignore presque comment j'ai fait. J'étais fou, inspiré, transporté...
18 LE CARILLOXNEUB
— Lo plus admirable, fit Bartholomeus, ce fut d'avoir joué nos noëls anciens. J'ai eu des. larmes aux yeux ; c'était si doux, si doux, si lointain, si lointain... Les hommes doivent réentendre ainsi parfois les chansons de leur nourrice.
Farazyn dit:
— l.e peuple tout entier fut ému, parce que c'était on oU'et la voix de son passé. Ah 1 ce bon peuple de Flandre, quelles énergies sont encore en lui, qui éclak'ront, sllùt qu'il aura repris conscience de luimême. La patrie renaîtra, quand déplus en plus elle ;uir;i restauré sa langue.
Alors Farazyn s'exalta, développa tout un vaste plan de renaissance et d'autonomie :
— Il faut qu'en Flandre on parle flamand, non seulement parmi le peuple, mais dans les assemblées, en justice; que tous les actes, pièces officielles, jugements, noms de rue, monnaies, timbres, que tout soit flamand, puisque nous sommes en Flandre, puisque le français est le parler de France, et que la domination a cessé.
Van Huile écoutait, sans rien dire, taciturne , comme à l'ordinaire ; mais une flamme courte, intermittente, soufrait ses yeux stagnants... Ces projets de branle-bas l'inquiétaient; il eût préféré un patriotisme plus intime et plus silencieux, un culte pour Bruges comme pour une morte dont un peu d'amis parent le tombeau.
Bartholomeus objecta :
LE C^RILLONXEUE 13
— Oui, mais comment effacer tous les vainqueurs?...
— Aucun ne fut le vainqueur, riposta Farazyn... Qu'on rétablisse ici le flamand, et la race est neuve, intacte, telle qu'au moyen âge. L'Espagne elle-mèm n'a rien pu sur l'esprit. Elle a laissé quelque chose, uniquement dans le sang. Sa conquête fut un viol. 11 n'en est résulté que des enfants qui, en Flandre, eurent ses cheveux noirs, sa chair ambrée... On en retrouve encore jusqu'aujourd'hui.
Farazyn s'était tourné, en disant cela, vers une des filles de l'antiquaire... Tous sourirent. Barbe, en effet, offrait un de ces types étrangers, violemment brune, avec la bouche rouge comme un piment dans le visage mat, cependant que les yeux étaient demeurés de la race originelle, couleur de l'eau des canaux.
Elle écoutait la discussion, intéressée, un peu fiévreuse, remplissant de bière blonde les pintes de grès; tandis que, à côté d'elle, sa sœur Godelieve, indifférente, eût-on dit, et l'esprit ailleurs, accompagnait la causerie bruyante du ronronnement de son carreau de dentellière.
Le peintre les avait regardées :
— Certes, fit-il ; l'une, c'est la Flandre; l'autre, c'est l'Espagne.
— Mais elles ont la même âme, riposta Farazyn. Tout le monde en Flandre est pareil. L'Espagne n'a pu atteindre l'âme... Qu'est-ce qu'elle nous a laissé :
20 lt: carillonneur
quelques noms de rues, comme, à Bruges, la rue des Espagnols ; des enseignes de cabaret; et, çà et là. une Maison Espagnole avec une façade à pignons, des vilres j^lauques, un perron d'où la mort souvent descendait. Et c'est tout. Bruges est intacte, vous (lis-je. Ce n'est pas comme Anvers qui, elle, ne fut pas violée par son vainqueur, mais Ta aimé. Bruges est l'âme flamande intégrale; Anvers est l'âme flamande occupée par les Espagnols; Bruges est l'âme flamande restée à l'ombre ; Anvers est l'âme flamande mise au soleil étranger. Anvers dès lors, et maintenantencore, futplus espagnole que flamande. Son emphase, sa morgue, sa couleur, sa pompe, sont de l'Espagne; et même ses corbillards, terminat-il, couverts d'or et comme des châsses.
Tous acquiescèrent, tandis que Farazyn parlait; il était vraiment la voix de leurs pensées, et il avait, en discourant, un lyrisme contagieux, un grand geste qui semblait chaque fois cueillir quelque chose tout à coup mûr en eux...
— Il n'y a, du reste, ajouta Bartuolomeus, qu'à comparer le génie de leurs peintres: Bruges eut Memling, qui est un ange; Anvers eut Rubens, qui est un ambassadeur.
— Et leurs tours donc ! renforça Borluut. Rien ne renseigne plus exactement sur un peuplé que ses tours. 11 les fait à son image et à sa ressemblance. Or, le clocher de Saint-Sauveur à Bruges est sévère. On dirait une citadelle de Dieu. 11 n'a voulu être que
de la foi, superposant ses blocs comme des actes de foi. Au contraire, la tour d'Anvers est légère, ajourée, coquette, un peu espagnole aussi, avec sa mantille de pierre dont elle se coiffe sur l'horizon...
Bartholomeus intervint pour faire une réflexion juste :
— Quoi qu'il en soit de l'Espagne, même à Anvers, qu'elle a viciée en partie, partout en Flandre, de la mer à l'Escaut, il est heureux que l'Espagne soit venue, fût-ce au prix de l'Inquisition, des autodafés, des tenailles, du sang et des larmes qui coulèrent. L'Espagne a gardé la Flandre au catholicisme. Elle l'a sauvée de la Réforme, car, sans elle, la Flandre serait devenue protestante comme la Zélande, la province d'Utrecht, tous les Pays-Bas; et alors la Flandre n'eût plus été la Flandre!...
— Soit, dit Farazyn, mais tous les couvents d'aujourd'hui sont un autre péril. Nous avons ici des ordres religieux comme nulle part : des Capucins, des Carmes déchaussés, des Dominicains, des séminaristes, sans compter le clergé séculier; et tant d'ordres pour les femmes : Béguines, Pauvres Claires, Carmélites, Rédemptoristines, Dames de Saint-André, Sœurs de charité, Petites Sœurs des pauvres, Dames anglaises. Sœurs noires de Béthel... C'est ce qui explique en partie qu'il y ait dans la population dix mille femmes de plus, ce qui n'existe dans aucune ville du monde. Chasteté signifie stérilité; et ces dix
22 LE CARILLONNEFS
mille religieuses ont pour corollaire nos dix mille indigents que le bureau de bienfaisance entrelient. Ce n"est pas ainsi que Bruges surmontera sa déchéance et redeviendra grande.
Borluutinlervint.Savoixétaitgrave.Onsentaitqu'il crovait d'une façon très chère et très jalouse à ce qu'il commençait de dire :
— N'est-ce pas ainsi qu'elle est grande? répliquat-il à son ami. Sa beauté est dans le silence ; et sa gloire, de ne plus appartenir qu'à un peu de prêtres et de pauvres, c'est-à-dire à ceux qui sont le plus purs, puisqu'ils ont renoncé. Sa meilleure destinée consiste à être quelque chose qui se survit.
— Non, riposta Farazyn, il vaudrait mieux lui rendre la vie; il n'y a que la vie qui vaille; il faut toujours vouloir la vie et aimer la vie!
Borluut reprit, d'une voix d'apôtre :
— Ne peut-on pas aimer aussi la mort, aimer la douleur? La beauté de la douleur est supérieure à la beauté de la vi"e. C'est la beauté de Bruges. Grande gloire finie! Dernier sourire immobile! Tout s'est recueilli alentour : les eaux sont inertes, les maisons "^ont closes, les cloches chuchotent dans la brume. Voilà le secret de son charme. Pourquoi vouloir qu'elle redevienne comme les autres? Elle est unique. Un marche dans elle comme dans un souvenir...
Tous se turent. Il se faisait tard; l'évocation émue de Borluut avait touché les âmes. Sa voix venait d'être la cloche qui sonne un accomplissement irré-
parable. Et, maintenant, dans la chambre, il en survivait comme un sillage, l'écho d'un son qui chemine et ne veut pas cesser. Il semblait que la ville, pour avoir été évoquée, avait fait entrer tout son silence en eux. Même Barbe et Godelieve, se levant pour remplir une dernière fois, de bière blonde, les pintes vides, n'osaient plus faire de bruit, embrumaient leurs pas.
Chacun regagna pensif sa demeure, heureux de la soirée où ils communièrent ensemble, en un même amour de Bruges. Ils avaient parlé de la ville comme d'une religion.
Le surlendemain, dans la matinée, Borluut s'aciiomina vers le beffi-oi. C'était les dimanche, mercredi et samedi, en effet, ainsi que les jours de fête, qu'il lui faudrait dorénavant faire entendre le carillon, de onze heures à midi.
Tout en approchant de la tour, il songeait : s'en aller au-dessus de la vie! N'était-ce pas ce qu'il pourrait faire à présent, ce qu'il ferait dès aujourd'hui en montant là-haut? Confusément, il avait rêvé depuis longtemps cette vie de vigie, cette solitaire ivresse de gardien de phare, depuis le temps où il allait voir dans la tour le vieux Bavon De Vos. Aussi est-ce pour cela, au fond, qu'il eut tant de hâte à se présenter au concours de carillonneurs. Il se l'avouait maintenant à lui-même : ce ne fut pas uniquement par délicatesse d'art, par tendresse pour la ville et afin d'empêcher que sa beauté de silence et de déréliction fût contaminée par une musique sacrilège. Il avait entrevu aussi, et tout de suite, l'enchantement de
LE CAEILLOXNETJR 25
posséder, pour ainsi dire à soi, le haut beffroi, d'y pouvoir ascensionner à sa guise, dominer la vie et les hommes, vivre comme au seuil de l'Infini.
Au-dessus de la vie! 11 se répétait la phrase mystérieuse, la phrase fluide qui semblait aussi s'élancer, tenir droite sur elle-même, symboliser par ses syi iabes superposées les marches d'un escalier obscur qui s'accumule et troue l'air... Au-dessus de la vie! A. égale dislance de Dieu et de la terre... Vivre déjà d'éternité tout en restant humain, pour vibrer, sentir et jouir par ses sens, par sa chair, par ses souvenirs, par l'amour, le désir, l'orgueil, le rêve. La yie,tant de choses tristes, méchantes, impures; nu-dessus, c'eslà-dire un envolement, un trépied, un reposoii magique dans l'air, où tout le mal fondrait, mourrait, comme dans une atmosphère trop pure.
Donc, il allait séjourner ainsi, au bord du ciel, pasteur des cloches ; il allait vivre comme les oiseaux, si loin de la ville et des hommes, de plain-pied avec los nuées...
Quand il eut traversé la cour des Halles, il arriva à la porte des bâtiments intérieurs. La clé qu'on lui avait remise arracha un cri de fer à la serrure, comme si on la forçait avec un glaive et qu'on I i blessait. La porte s'était ouverte; elle se ferma d'ellemême; on aurait dit qu'elle était habituée au gesuinvisible des ombres. Aussitôt tout redevint ténébreux, muet, et Borluut commença de monter.
D'abord ses pieds trébuchèrent; des marches man-
quèrent sous ses pas, quelques-unes étant irrégulières, entamées comme la margelle d'un puits. Combien de générations avaient coulé là, aussi inlassables que Teau, et quel piétinement de siècles pour aboutir à cette usure! L'escalier de pierre tournait en courbes brèves, tortueux, repliant sans cesse sur lui-même ses nœuds de serpent, de maigre vigne. Il montait à l'assaut de la tour comme à l'assaut d'un mur. De temps en temps, une meurtrière, une fente dans la maçonnerie, d'où tombe un jour livide, une fine estafilade qui défigure l'ombre. D'être partielles, les ténèbres déforment tout : on dirait que la muraille bouge, agite des suaires; une ombre au plafond est une bête accroupie et qui va s'élancer...
La spirale de l'escalier soudain se resserre, tournoie en ruisseau qui se tarit... Pourra-t-on encore passer là-haut, ou va-t-on s'écraser aux parois? L'obscurité tout à coup augmentait. Borluut avait ',{éjà gravi plus de cent marches, croyait-il. Mais il n'avait pas songé à compter. Maintenant son pas s'était réglé, allait dans uri mouvement rythmique, instinctivement raccourci ù la mesure des degrés ('c pierre. Mais à cause de cet enfoncement dans d'opaques ténèbres, un quiproquo de sensations unissait : Borluut ne sut plus dans quel sens il marchait, si c'était en avant ou à reculons, s'il montait ou s'il descendait. En vain, ne se voyant pas, il cherchait à préciser la direction de ses pas. Il lui senjbla plutôt qu'il descendait, qu'il cheminait au
LE CARILLONXEUR -27
long d'un escalier souterrain, dans une mine profonde, très loin du jour, parmi des paysages immobiles de houille, et qu'il allait aboutir à une eau...
Borluut, alors, s'arrêta, un peu interloqué par ces fantasmagories de l'obscurité. Mais son ascension sembla continuer. Malgré ses jambes au r,epos, on aurait dit que l'escalier ondulait, le portait plus loin, et que c'étaient les marches maintenant qui montaient une à une sous ses pieds.
D'abord nul bruit, sauf son propre écho de passant de la tour... A peine, parfois, le dépliement dans le vide d'une chauve-souris, que le pas insolite dérange, et qui frissonne dans ses ailes de velours mou. Mais, vite, tout redevenait muet, autant qu'une tour puisse être jamais muette, assoupir ce vague frémissement, cet éboulement d'on ne sait quoi dans le sablier de l'Eternité qu'elle est, où roule grain à grain la poussière des siècles.
Aux difFérents étages, Borluut rencontra des salles désertes, nues; on aurait dit les greniers du silence.
Il montait toujours; à présent l'escalier s'éclairait; par des baies, les plates-formes crénelées, l'architecture ajourée, une lumière blanche et vierge arrivait, coulait sur les marches, déferlait en écumes, les soufrait d'un subit éclair.
Borluut se sentit une joie d'armistice, de convalescence, de liberté, après ces cachots et ces limbes. Il se retrouvait lui-même. Il avait cessé d'être identifié avec la nuit, incorporé par elle. Il se vovait
28 LE CARIL];-ONNEUR
enfin. Il éprouva une ivresse d'être, de marcher. Un vent vif, soudain, lui courut sur la peau. A cause du brusque afflux de clarté, il eut la sensation d'un clair de lune sur son visage. Maintenant, il a?censionnait plus vite, comme dans un air subtil où Teffort 'était plus aisé, la respiration plus souple, 11 îiurait voulu courir sur l'escalier de pierre... Une (ièvre de monter l'avait saisi... On parle souvent de l'attirance du gouffre. Il y a aussi le gouffre d'en haui. . . Borluut montait encore; il aurait aimé monter toujours, songeant avec mélancolie que sans dou'.e l'escalier allait finir et que, au bout, au bord de l'air, il aurait encore la nostalgie de continuer plus loin, plus haut
En ce moment une vaste rumeur affluait, enfilait l'étroit escalier. C'était le vent, toujours gémissant, qui sans cesse montait, descendait les marches. Douleur du vent qui se plaint de la môme voix dans les arbres, dans les voiles, dans les tours I Douleur du vent qui résume toutes les autres! On retrouve, dans ses cris aigus, ceux des enfants; dans ses lamentations, le chagrin des femmes; dans sa fureur, le lauque sanglot de l'homme, qui rebondit et se brise. Le vent, qu'entendait Borluut, demeurait, certes, encore un total ressouvenir de la terre, quoique si vague déjà. Ce n'étaient plus ici qu'un mirage de plaintes, des voix pâlies, des échos de tristesses trop humaines et qui avaient honte. Le vent venait d'en bas; il n'était si affligé que pour uvuir jass.!
dans la ville; or, les peines qu'il y avait recueillies et qui, là, gémissaient toutes vives, arrivées avec lui à la hauteur de la tour, commençaient à se dissoudre, à se transmuer de douleur en mélancolie et de larmes en pluie...
Borluut songea que c'était bien le symbole de la vie nouvelle où il entrait, cette vie de vigie et de sommet, confusément désirée, conquise par hasard; et que, pour lui aussi, chaque fois qu'il monterait au beffroi, désormais, les ennuis se fondraient dans son âme, comme les plaintes se fondent dans le vent.
Il montait toujours. Çà et là, s'ouvraient des portes, laissant voir des chambres immenses, des dortoirs aux lourdes solives, où dormaient des cloches. Borluut s'en approcha, dans un vague émoi ; elles ne reposaient pas tout à fait, pas plus que ne reposent complètement les vierges. Des rêves traversaient leur sommeil. On aurait dit qu'elles allaient bouger, s'étirer, vagir comme des somnambules. Rumeur incessante parmi les cloches! Bruit qui persiste, comme celui de la mer dans les coquillages I Jamais elles ne se vident toutes. Son qui perle comme une sueur! Brume de musique à ras du bronze...
Plus loin, plus haut, partout, apparaissaient de nouvelles cloches, alignées, l'air agenouillées, en robes pareilles, vivant dans la tour comme dans un couvent. Il y en avait de grandes, de fluettes, de
30 LE CAEILLONNEUR
vieilles au costume fané, de jeunes qui étaient des novices et avaient remplacé quelque ancienne, tous les aspects d'une humanité cloîtrée qui demeure variable sous Funiformité de la règle. ^Couvent de cloches, où la plupart, cependant, étaient celles encore de la fondation. C'est en 1743 que ce nouveau carillon de quarante-neuf cloches, remplaçant celui de 1299, avait été fondu par Jacques du Méry et installé dans le beffroi. Mais Borluut se prit à croire que plusieurs cloches originelles avaient survécu, s'étaient mêlées aux nouvelles. En tout cas, le même bronze -avait dû servir pour la refonte, et ainsi c'était toujours le vieux métal du xiii'' siècle qui continuait son concert anonyme.
Borluut déjà se familiarisait. Il alla voir de près toutes ces bonnes cloches qui allaient vivre sous son obédience; il voulut les connaître. Une à une, il les interrogea, les appela par leur n" "m, fut curieux de leur histoire. Le métal, parfois, avait des patine? argentines, les marbrures d'un mule que la marée a battu, un tatouage compliqué, des rouilles de sang et des verts-de-gris comme d'une poussière de résédas. Parmi ces chimies savx)ureuses, Borluut, çà et là, reconnaissait une date, agrafée comme un bijou; ou des inscriptions latines qui s'enroulaient; des noms de parrains et de marraines qui avaient confié leur mémoire à la cloche nouveaunée.
Borluul allait, courait, attiré partout, dans l'émoi
et le charme de ces dé«oiivertes. Le vent, à ces hauteurs, redoubla, devint tout à coup violent et mugissant, mais avec une voix qui n'était plus que la sienne, où toute comparaison humaine cessait, la voix d'une force et d'un élément, qui n'a de pareille lue la voix de la mer.
Borluut sentait qu'il approchait de la plate-forme crénelée du beffroi, oîi l'escalier aboutit, trouve un relais, avant de gagner le sommet de la tour. C'est là, dans un angle de cette plate-forme, que se carrait la cabine du carillonneur, logis éthéré, chambre de verre, s'ouvrant par six larges baies sur l'espace. Il fallut y monter comme à l'assaut. Le vent soufilait. de plus e^l plus furieux, agressif, lâché tel qu'une écluse, épars en vastes nappes, en rafales traîtres, en masses croulantes, en poids précipités, puis soudain rassemblé, compact comme un mur. Borluut avançait, joyeux de la lutte, comme si le vent, le saccageant, emportant son chapeau, défaisant ses vêtements, voulait le déshabiller de la vie et le porter libre et nu dans l'air salubre du haut lieu...
Enfin il atteignit la petite demeure aérienne. Accueil de l'auberge au sortir du voyage ! Tiédeur et silence I Borluut la reconnut; rien n'avait été dérangé depuis le temps où il y venait visiter parfois Bavon De Vos, le vieux maître carillonneur, sans soupçonner qu'il lui succéderait un jour. Aujourd'hui tout se précisait mieux, puisque ce logis étroit était déjà le sien et qu'il allait y passer à son tour bien des
heures de l'avenir. Cela l'émut un peu d'y songer.. Il allait y vivre au-dessus de la vie! Et, en efl'et, il aperçut, par les hautes vitres, l'immense paysage, la ville gisan'te, tout en bas, au fond, dans un abîme. Il n'osait pas regarder... Un vertige le prendrait... Il fallait habituer ses yeux à voir du bord de l'infini, où il semblait parvenu.
Plus près de lui, il contempla le clavier du carillon, à l'ivoire jauni, les pédales, les liges de fer articulées, montant des touches vers le battant des clocles, tout le compliqué mécanisme. En face, il découvrit une petite horloge, toute petite, et étrange d'être si petite dans l'immense tour, accomplissant son bruit d'humble vie régulière, ce battement de pouls des choses qui fait envie au cœur humain... Il était curieux de penser que la petite horloge était d'accord avec l'énorme horloge de la tour. Elle vivait tout auprès, comme une souris dans la cage d'un lion.
Or, les aiguilles du petit cadran allaient marquer onze heures. Et aussitôt, Borluut entendit une rumeur, un tumulte de nid dérangé, le bruit d'un jardin que le vent enfle quand l'orage va commencer.
Ce fut une trépidation prolongée, le prélude du carillon qui sonne automatiquement avant l'heure, actionné par un cylindre de cuivre que des trous carrés percent, ajourent comme une dentelle. Borluut, curieux du mécanisme, se précipita dans la
chambre où aboutissent, à ce cylindre, tous les fils de communication des cloches. Borluut regarda, étudia. 11 lui semblait voir Tanatomie de la tour. Tous les muscles, les nerfs sensitifs étaient à nu. Le beffroi prolongeait en haut, en bas, son vaste corps. Mais ici, se groupaient les organes essentiels, son cœur palpitant, qui était le cœur même delà Flandre, dont le carillonneur comptait, en ce moment, les pulsations parmi les rouages séculaires.
La musique s'exalta, brouillée d'être trop proche. Ce fut joyeux cependant comme une aube. Le son courut sur toutes les octaves comme la lumière sur tous les prés. Une petite cloche eut des grisollements cValouette: d'autres ripostèrent par l'éveil de tous les oiseaux, le frisson de toutes les feuilles. Une basse fut le beuglement profond des bœufs... Borluut écoutait, mêlé à ce réveil de campagne, déjà familier avec cette musique pastorale, comme si ceût été celle de ses bêtes et de son champ. Joie de vivre! Éternité de la Nature! Mais l'idylle avait à peine chanté que, résorbant toute la fête du carillon, la grosse cloche tinta, grave, sonnant la mort de l'heiire : onze coups, vastes, lents, distants l'un de l'autre, comme pour montrer qu'on se sent seul quand on meurt...
Onze heures. C'était le moment pour Borluut (l'inaugurer ses fonctions. Il retourna dans la cabine où était le clavier pour l'autre jeu, et s'y installa. Mais, nouveau, et entré i>ar hasard dans le métier,
34 LE CAEII/LONNEUR
il n'avait pas eu le temps de préparer d'autres airs. Il s'était donc résolu à jouer encore une fois ses noëls anciens du concours. Il les exécuta avec nuance, avec une émotion et une petite fièvre heureuse au bout des doigts, tout à jouer, maintenant qu'il n'y avait plus autour de lui, comme le soir du concours, un va-et-vient dans la tour... Le vaste silence. Il entendit ses petits noëls cheminer dans l'air, descendre, trébucher aux clochers des églises, marcher sur les toits, entrer dans les maisons. Est-ce qu'on leur faisait encore accueil? Quelle différence avec l'autre jour, où la foule entière les avait reçus dans son âme, quand ils descendirent! Rêve inouï que cela fût arrivé ! Cela n'arriverait jamais plus. Est-ce que, du moins, dans ce moment, en jouant, il faisait lever les yeux à quelqu'un vers le ciel? Envoyait-il une consolation à quelque âme ea peine, une mélancolie à un cœur trop heureux év que son bonheur dénonce?
Jouer ainsi, au-dessus de la foule, c'était réaliser une œuvre d'art. Pourquoi désirer savoir si elle émeut, enthousiasme, ravit, dorlote? Éclore doit lui suffire. Toujours elle se répand, va ailleurs, accomplit sa destinée dont nous ne savons presque rien. Notre propre gloire nous est toujours extérieure et elle se passe si loin de nous!
Borluut philosophait ainsi . Il se résigna. Ce n'est pas pour d'autres hommes qu'il jouait. Il avait concouru brusquement à cette fonction de carillonneur, uni-
LE CARILLOKNEUP 35
quement pour créer de la Beauté, parce que lui seul, à cette minute, se jugea capable d'assurer à la ville un carillon conforme, de charme suranné et de mélancolie comme elle. Ainsi Bruges demeura une harmonie parfaite. Et puisqu'il y contribuait, il créait vraiment de la Beauté. Mais il n'avait pas conquis la tour seulement pour créer de la Beauté. Ce fut aussi et surtout pour lui-même, afin de s'isoler, d'employer noblement les heures, de quitter les hommes et de vivre au-dessus de la vie.
Ainsi, il trouvait sa récompense immédiate.
Borluut se jugea heureux, tressaillit avec les dernières cloches brimbalées, qui étaient ses propres rêves, les urnes murmurantes où se transvasa toute son âme.
s villes mortes sont les Basiliques du Silciice. lillcs ont aussi leurs gargouilles : des êtres singuliers, exaspérés, équivoques, d'un relief figé; ils tranchcit sur la mas'^o grise, qui prend d'eux tout son caractère, son Iressaillement de vie immobile. Les uns sont déformés par 'a solitude; d'autres sont grimaçanîs d'une ardeur s.m.s emploi ; ici, des masques de luxuro couvée ; là, des faces que le mysticisme sculptj et creuse sans cesse... Gargouilles humaines qui seules intéressent dans cette population monotone. Le vieil antiquaire Van Huile était un de ces types étranges, vivant retiré dans son antique maison de la rue des Corroyeurs Noirs, avec ses deux lilles, Harbe et Godelieve. D'abord, il s'était passionné pour la Cause flamande, avait groupé tous les patriotes militants, Baitholomeus, Dorluut , Fara/.yn, qui venaient, chaque lundi, chez lui, s'exciler à des espoirs civiques. Soirs mémorables où ils cou'^pirèrent, mais/)0!t>' la beauté de Bruges!
Depuis, Van Huile s'était attiédi. Il recevait encore ses amis, les écoutait parler comme autrefois, remuer des projets vastes, mais sans y participer. Une autre manie l'avait accaparé : il s'était mis à collectionner des horloges. Cela lui arriva de la manière la plus imprévue.
Déjà son métier d'antiquaire l'y prédisposait Toute sa vie, il avait recherché les bibelots rares, k s vieux meubles, les curiosités flamandes ; mais vieilli et las, riche, au surplus, il négligeait ses affaires, ne vendait plus que par occasion à quelque riche amateur étranger qui traversait la ville.
A celle époque, il tomba malade, d'une maladie qui fut longue et suivie d'une convalescence, longue aussi. Lenteur du temps, journées infinissables, subdivisées en tant de minutes qu'il lui fallait compter et pour ainsi dire égrener une à une ! Il s'était senti seul, en proie aux longueurs, aux tristesses de l'heure. Surtout vers le crépuscule qui, dans cette fin d'automne, entrait par les vitres, se posait sur les meubles en tons livides, affligeait les miroirs d'un adieu de lumière...
Van Huile demandait parfois :
— Quelle heure est-il?
— Cinq heures.
Et il songeait au long laps qu'il lui faudrait encore vivre, avant la nuit, le bon sommeil où l'on dérive et qui abrège les étapes.
Cinq heures! Et soudain, il entendait, en efl'et,
I heure sonner au befTroi, à voix grave d'officiant parmi les dernières notes du carillon qui tranquillise ses clochettes d'enfants de chœur. Alors il confrontait l'heure du befTroi avec celle marquée au cadran de sa pendule, une petite pendule Empire, sur la cheminée, à quatre colonnettes de marhru blanc, supportant un bref fronton embelli de bronzes dorés aux cous sinueux de cygnes. Dans son inaction, dans ce vide d'existence et de pensée, le malade prit peu à peu l'habitude de s'occuper de l'heure.
II s'inquiétait de sa pendule comme d'une présence. Il la regardait comme un ami. C'est elle qui lui faisait prendre patience. Elle le distrayait par son jeu d'aiguilles, son bi'uit do rouages. Elle l'avertissait de l'approche des instants meilleurs, ceux des légers repas. Obsédant cadran ! D'autres malades comptent des yeux, machinalement, les bouquets du papier de tenture, les fleurs des rideaux. Lui faisait des calculs sur la pendule. 11 y cherchait la journée de sa guérison qui y était déjà, mais vague entre tant d'autres... Il consultait l'heure, il vérifiait l'heure, car souvent un désaccord apparaissait entre sa pendule et l'horloge de la tour.
Quand Van Huile fut guéri, il garda cette prcoc-' cupation de V heure exacte. Chaque fois qu'il sortait, il régUut sur le cadran du befTroi sa montre que, durant toute sa maladie, il n'avait plus remontée, contrarié presque, s'il constatait un léger avancement ou un minime retard. Sa vie ponctuelle, ses
LE CARILLONXEUR 3fi
repas, son couclier, son lever, toujours à heures fixes, s'arrangeaient de ces minuties.
— Tiens, je retarde de cinq minutes, faisait-il, (lépitc.
Il prenait soin désormais que sa montre et les horloges de sa demeure fussent toujours d'accord, non seulement la petite pendule Empire aux bronzes en cous de cygnes, mais l'horloge de la cuisine au cadran peint de tulipes rouges que sa vieille servante Pharaïlde consultait pour les occupations du ménage.
Dans ses flâneries de convalescent, un vendredi, jour de marché, qu'il s'attardait parmi les échoppes de la Grande Place, il aperçut par hasard une horloge flamande, un peu bizarre, qui attira son attention. Elle était à demi cachée, presque ensevelie dans le tohu-bohu de vieilleries qui jonchent le pavé.
On vend de tout à ce marché : de la toile, des cotonnades, des objets de fer, des instruments aratoires, des jouets, des antiquités. Pêle-mêle bariolé, comme d'un déménagement de siècles! Les marchandises sont entassées, semées en désordre sur le sol, toutes couvertes encore de poussière accumulée, comme provenant d'un inventaire, de la maison d'un' absent qui fut longtemps close. Tout est vieux, oxydé, rouillé, fané, et serait laid sans le soleil intermittent du Nord qui brusquement y allume des clairs-obscurs, les ors roux de Rembrandt. C'est parmi ces ruines, dans ce cimetière des choses, que
Van Huile découvrit, imprévue épave, cette horloge flamande dont il eut envie aussitôt. Elle se composait d'une longue armoire de chêne aux panneaux sculptés, chaudement patines par le temps, en glacis et en reflets, et d'un cadran de métal qui était merveilleux : élain et cuivre, ciselés avec imagination, avec délicatesse; d'abord la date originelle : 1700 el, tout autour, une cosmoirraphie folle où riait un soleil, où s'effllait en gondole un croissant de lune, où des étoiles paissaient avec de petites tètes d'agneaux, s'avançant vers les chifl"res des heures, l'air de vouloir les brouter.
Cette antique horloge avait inauguré la manie de Van Huile; d'autres horloges et pendules suivirent...
n en avait acquis dans des ventes, chez des antiquaii^s et des orfèvres. Sans le préméditer, c'est une vraie collection qu'il avait commencée et dont le souci grandit, l'accapara.
Il n'est d'homme véritablement heureux que l'homme qui a une idée fixe. Elle remplit ses minutes, comble les vides de sa pensée, faufile d'imprévu son ennui, oriente son désœuvrement, vivifie d'un courant brusque et incessant l'eau monotone de l'existence. Van Huile avait trouvé ce moyen de passionner sa vie, mieux que par les conciliabules de naguère, les conspirations platoniques, tout ce vain entrain pour des revanches de la Flandre, mal définies et si lointaines.
Maintenant, c'étaient pour lui des réalisations immédiates, un plaisir personnel et continu. Au milieu de cette Bruges morose, dans sa destinée de veuf sans incidents où toutes les journées étaient de la même couleur et grises comme l'air de la ville, quel changement soudain que cette vie désormais à l'afFût, toujours aux aguets de quelque trouvaille: Et les bonnes fortunes du collectionneur! La rencontre imprévue qui va augmenter son trésor! Van Huile y apportait déjà une compétence. Il avait étudié, cherché, comparé. Il jugeait, à première vue, de l'époque des horloges. Il diagnostiquait l'âge, triait les authentiques de celles qui sont contrefaites, appréciait la beauté du style, connaissait certaines signatures, les illustrant comme des œuvres d'art. 11 posséda bientôt toute une série d'horloges et de pendules variées, rassemblées insensiblement.
11 avait voyagé, pour s'approvisionner, dans des villas voisines. Il suivait les ventes de mobiliers où, parfois, à des mortuaires, on en trouvait de rares, de curieuses, existant immémorialement dans de vieilles familles. Sa collection devint importante. Il en eut de tous genres : des pendules Empire, marbre et bronze, ou bronze doré; des pendules Louis XV et Louis XVI, aux panneaux chantournés, en bois de rose, avec des incrustations, des marqueteries, des scènes galantes qui en faisaient les boiseries mièvres comme un éventail; des pendules mythologiques, idylliques, guerrières ; des pendules de biscuit, de
42 LE CARIXLOXNEUR
pâtes conteuses et fragiles : Sèvres et Saxe, où Iheure ri t dans des fleurs ; des horloges mauresques, normandes ou flamandes, avec des armoires d'acajou ou de chêne, des sonneries sifflantes comme les merles, grinçantes comme des chaînes de puits. Ensuite des curiosités : les clepsydres maritimes dont les gouttes d'eau sont des secondes. Enfin toute la bimbeloterie des petites pendules de console, des montres d'apparat aussi délicates et aussi minutieuses que des bijoux.
Chaque fois qu'il avait fait un achat nouveau, il se hâtait de le ranger dans la vaste pièce du premier étage oii était installée sa collection; et la nouvelle venue, aussitôt, mêlait son bourdonnement d'abeille de métal à celui de toutes ses pareilles, en cette chambre mystérieuse comme la ruche de l'Heure.
Van Huile était heureux. Il rêvait encore d'autres sortes d'horloges qu'il n'avait pas.
N'est-ce pas la fine volupté du collectionneur que son envie aille â l'infini, ne soit arrêtée par aucune limite, ignore toujours la possession totale qui déçoit par le fait même de sa plénitude? 0 joie de pouvoir, à l'infini, reculer' son désir. Van Huile passait des journées entières dans son Musée d'horloges. Sa grande inquiétude c'était, lorsqu'il sortait, qu'on pût y pénétrer, sous un prétexte, déranger les poids, frôler les chaînes, briser une de ses acquisitions les plus rares.
Heureusement que sa fille Godelieve faisait bonne
garde. Elle seule avait mission d'y veiller, d'enlever la poussière, de ranger avec des doigts que la prudence assagissait, faisait légers comme une aile qui ventile et époussète. D'ailleurs, elle était sa fille préférée. Barbe, l'aînée, avec son teint d'Espagnole, le piment rouge de sa bouche, devenait fantasque et irascible. Pour un rien, elle s'emportait, boudait, s'exaltait en des colères. Il reconnaissait en elle tout le tempérament de sa mère qu'une maladie nerveuse avait tuée jeune encore. Il l'aimait pourtant, car des tendresses succédaient à ses humeurs, des câlineries brusques et sans transition, la délente d'un vent de tempête qui soudain se pacifie, chantonne, caresse les fleurs.
Au contraire, Godelieve, !a cadette, l'entourait d'une affection égale, et délicieuse d'être ainsi monotone. C'était la sécurité de quelque chose qui est inaltérable et qui est fixe. Elle lui était complaisante comme un miroir. Il se voyait en elle, car elle lui ressemblait. C'était tout son visage, les mêmes yeux couleur des canaux, ces yeux du Nord où il y a de l'eau; et aussi le même nez un peu fort, le même front vascô et plat, paroi lisse, mur d'un temple, où rien ne transparaissait, sinon un peu de lumière, des calmes fêtes du cerveau. Mais c'était surtout son âme, la même nature mystique et douce, qu'une rêverie intérieure occupe, casanière et taciturne, comme adonnée à dérouler des écheveaux de pensées, des brumes embrouillées. Ils passaient souvent des
heures dans la même chambre, sans se parler, heureux d'être ensemble, heureux du silence. Ils n'avaient pas la sensation d'être distincts l'un de l'autre.
Elle était vraiment sa chair. On aurait dit qu'elle le continuait, qu'elle le prolongeait hors de lui-même. Dès qu'il désirait une chose, elle l'exécutait aussitôt, comme il l'aurait fait lui-même. Il sentait en elle les mains et les pieds de sa volonté. Et c'est vraiment, à la lettre, quil voyait par ses yeux.
Vie à l'unisson! Miracle quotidien, étant deux, de ne faire qu'un! Aussi le vieil antiquaire tremblait à l'idée que Godelieve, un jour, pût se marier, le quitter! Ce serait, à coup sûr, un vrai arrachement; quelque chose de lui qui s'en irait loin de lui. Après quoi, il ?e retrouverait comme mutilé.
Il y songeait fréquemment, avec déjà une jalousie préventive. Il craignit d'abord qu'un de ces patriotes exaltés qu'il recevait chez lui, le lundi soir, pût s'éprendre de Godelieve. N'était-il pas imprudent de les accueillir ainsi? Est-ce qu'il n'ouvrait pas luimême la porte à son malheur? Joris Borluut était jeune encore, et même Fara'îyn. Mais ils paraissaient devoir être des célibataires endurcis, comme ce Bartholomeus, le peintre, qui, lui, comme pour mieux s'assurer contre le mariage, était allé habiter l'enclos du Béguinage où il installa son atelier dans un des convenus délaissés. Celui-ci, eût-on dit, avait épousé son art... Or, les autres aussi, n'avaient-ils pas épousé
LE CAEILLONNECTR 45
]a Ville, tout voués à ce qu'elle fût belle et à la parer comme une femme ? Il n'y avait pas place en eux pour une passion nouvelle. Et le soir, chez lui, ils étaient trop exaltés à mûrir la Cause, à remuer des projets et des espoirs, à ressusciter en eux des drapeaux, pour faire attention à cet ,e petite vierge silencieuse qu'était, à côté d'eux, Godelieve. Le bruit de son carreau de dentellière, rendant un son d'oraisons, n'était point pour contenter ces cœurs tumultueux qui espéraient un nouveau rugissement du Lion do Flandre,
Van Huile donc se tranquillisa. Godelieve était à l'abri. Elle resterait sienne. Quant à Barbe, avec s;i beauté plus violente, sa bouche colorée et qui promet son beau fruit, peut-être bien qu'elle troublerait un jour quelqu'un. Ah! si elle pouvait sç marier, elle ! Comme il consentirait avec joie ! C'en serait fait pour lui des perpétuelles alertes : humeurs fantasques, colères brusques pour des riens, paroles cabrées, crises et désarrois, durant lesquels la maison avait l'air de naufrager.
Van Huile frémissait à »celte espérance : ne plus vivre qu'avec Godelieve! Seul avec elle, toujours, jusqu'à la fin! Vie uniformément calme, si pacifiée, si quiète, où elle ne ferait d'autre bruit, dans le silence, que le tic-tac de son cœur monotone, où elle ne serait, parmi le Musée d'horloges, qu'une horloge de plus, une petite horloge humaine, le visage tranquille de l'Heure.
On peul dire que Borluut aimait d'amour la Ville.
Or, nous n'avons qu'un cœur pour toutes nos amours. C'était donc quelque chose comme la tendresse pour une femme, le culte pour une œuvre ■d'art ou une religion. 11 aimait Bruges d'être si belle; et, tel qu'un amant, il l'aurait aimée davantage d'être plus belle. Sa passion n'avait rien à voir avec ce patriotisme local qui unit ceux d'une cité par des habitudes, des goûts communs, des alliances, un amour-propre de clocher. Lui, au contraire, vivait presque seul, s'isolait, frayait peu avec les habitants, d'esprit lent. Môme, dans les rues, il voyait à peine las passants. D'être isolé, il se mit à affectionner les canaux, les arbres éplorés, les ponts en tunnel, les cloches sensibles dans l'air, les vieux murs des vieux quartiers. Les choses l'intéressèrent, à défaut des êtres. La ville devint pour lui personnelle, presque humaine... Il l'aima, avec le désir de l'embellir, de parer sa beauté, une beauté mystérieuse d'être si
LE CAEILLONNEm 47
triste. Et si peu voyante, surtout! D'autres villes sont ostentatoires; elles accumulent des palais, des jardins en étages, des monuments géométriquement beaux. Ici, tout est sourdines et nuances. Architecture historiée, façadescomme desreliquaires, pignons à gradins, portes et fenêtres trilobées, pinacles couronnés d'épis, moulures, gargouilles, bas-reliefs — incessantes surprises faisant de la ville comme un multiple paysage de pierre.
C'était un mélange du gothique et de la Renaissance, la transition sinueuse qui soudain étire en lignes souples et fleuries la forme trop rigide et trop nue. On aurait dit qu'un printemps brusque avait germé sur les murs, qu'un rêve les avait transsubstantiés — il y eut tout à coup sur eux des visages et des bouquets.
Cette floraison des façades se perpétuait jusqu'à maintenant, noircie par le travail des siècles, invétérée mais déjà confuse.
Le temps accomplissait ici son œuvre de délabrement. Une usure triste fanait les guirlandes, rongeait les figures, comme une lèpre. Des fenètreâ bouchées étaient des yeux aveugles. Un pignon en ruine, étançonné, se traînait, eût-on dit, sur des béquilles, vers l'Éternité. Un bas-relief se décomposait déjà comme un cadavre. Il fallait intervenir, se hàl^r, embaumer la mort, panser les sculptures, guérir les fenêtres malades, assister la vieillesse des murs. Borluut s'était senti, d'emblée, cette vocation, en-
iS LE CARILLONNEUR
traîné à rarcliilecluiM, non pas comme à un métier ni avec la pensée de bâtir, de réussir, de faire forlune. Dis son entrée à l'académie, dans la première fièvre de ses études, il ne songea quà une chose : les utiliser pour la ville, uniquement pour elle — et non pour lui. A quoi servirait d'ambitionner la gloire pour soi, de rêver un grand monument dont on serait le bàlisseur et où on inscrirait son nom pour des siècles? L'architecture contemporaine est forcément médiocre. Borluut songeait souvent à ce discrédit, à cette décadence de son ert, qui se leurre en des archaïsmes et des redites.
Et il concluait toujours de même :
— La faute n'en est pas aux individus. La faute en est à la foule. C'est la foule qui construit des monuments. Un homme, lui, ne peut qu'édifier des demeures particulières, qui sont alors une fantaisie individuelle, Texpression de son rêve personnel. Au contraire, les cathédrales, les beffrois, les palais, ont été construits par la foule. Ils sont à son image et à sa ressemblance. Mais pour cela il faut que la foule ait une âme collective, vibre tout à coup à l'unisson. C'est le cas pour le Parthénon, qui est l'œuvre d'un peuple unanime dans l'art; pour les églises, qui sont l'œuvre d'un peuple unanime dans la foi. Alors le monument naît de la terre elle-même ; c'est le peuple, en réalité, qui l'a créé, conçu, fécondé dans le ventre de la terre, et les architectes ne font qu'en accoucher le sol. Aujourd'hui la foule n'existe plus en tant
que foule. Elle n'a plus d'unité. Donc, elle ne peut plus engendrer aucun monument. Peut-être une Bourse, pourtant, parce qu'ici elle se retrouverait unanime dans son bas instinct pour l'or ; mais qu'est-ce qu'une architecture, ou tout autre art, qui bâtirait contre l'Idéal?
En raisonnant ainsi, Borluut en était arrivé tout de suite à conclure qu'il n'y avait rien à vouloir et à réaliser pour soi-même. Mais quel noble but que de se vouer à la ville et, ne pouvant pas la doter d'un chef-d'œuvre impossible, de restaurer les admirables architectures d'autrefois qui foisonnaient ici! Travail urgent; ailleurs on avait trop attendu, laissé dépérir des pierres lasses, de vieilles demeures, de nobles palais, pressés de se changer en ruine, qui est pour eux la forme calme du tombeau.
Travail délicat aussi, car le danger est double : celui de ne pas restaurer, de perdre ainsi de précieux vestiges qui sont les blasons d'une ville, l'anoblissement du présent par le passé; et celui de trop restaurer, rajeunir, remplacer pierre par pierre, au point que la demeure et le monument n'aient plus rien de leur séculaire survie, ne soient plus qu'un simulacre, une copie trompeuse, le masque de cire, substitué, d'une momie, au lieu de son authentique visage, maquillé par les siècles.
Borluut, avant tout, se montra soucieux de conserver le plus possible.
C'est ainsi qu'il avait restauré, pour son début, la
60 LE CAEILLONNEUR
façade de Van Huile, lantiquaire, sauvegardant la belle patine du temps sur les murs, laissant intactes les sculptures rongées, comme en allées dans la pierre. Un autre les eiU fait tailler à neuf. Borluut n'y toucha point. Elles en avaient pris le chai-me mystérieux de l'inachevé. Il se garda aussi de rien faire gratter ou polir, maintenant partout la vieille allure, les teintes fanées, la rouille, les serrures, les tuiles originelles.
Cette restauration de la maison de Van Huile avait décidé d'emblée de sa fortune. Tout le monde alla voir, admira le miracle de ce rajeunissement qui restait de la vieillesse, et chacun voulut sauver sa maison de la mort...
Borluut eut à restaurer bientôt toutes les anciennes façades.
Il y en avait d'incomparables, disséminées au long des rues. Quelques-unes perpétuaient jusqu'à nous la mode antique des pignons de bois, dans la rue Cour-de-Gand, dans la rue Courte-de-l'Equerre, authentiques modèles de celles qu'on voit peintes, sur le quai d'un petit port gelé, dans les portraits de Pierre Fourbus qui sont au Musée. D'autres survivaient, d'un temps plus récent, mais non moins pittoresques, avec un pignon pareil, qui met une cornette par-dessus ces aïeules aux airs de béguines et comme agenouillées au bord des canaux... Ornementations, fouillis, ciselures, cartouches, basreliefs, surprises innombrables des sculptures, —
LE CAEILLONXEUR 61
et ces tons des façades influencés par le temps et la pluie, avec des roses de soir fané, des bleus de fumée, des gris de brouillard, toute une moisissure savoureuse, un faisandage des briques, des nuances sanguines ou chlorotiques comme d'un teint.
Boriuut restaura, ménagea, mit en relief les beaux fragments, boucha les ruines, cicatrisa les éraflures.
Les rues s'égayèrent de ce renouveau des aïeules, des vieilles béguines. C'est Boriuut qui les avait affranchies de la mort proche, conservées pour un temps encore long peut-être... Son renom s'en accrut de jour en jour, surtout depuis que les échevins, après son triomphe au concours de carillonneurs, et en reconnaissance de ce qu'on lui devait déjà, l'eurent nommé architecte de la ville. 11 fut employé ainsi à des travaux officiels, car ce mouvement de restauration qu'il provoqua se généralisait, s'étendait aux monuments publics.
Après l'Hôlel de Ville et la Maison du greffe, où des polychromies, des ors neufs, avaient comme habillé d'étoffes chatoyantes et de bijoux la nudité des pierres, on avait décidé la restauration de l'hôtel de la Gruuthuus. Boriuut se mit à l'oeuvre, releva, sur la façade en briques, la balustrade à jour, les :ucarnes à crochets et à fleurons, les pignons du XV* siècle avec les armoiries du seigneur de céans qui y avait hébergé le roi d'Angleterre, chassé par ceux de la Rose r.. ^e. Le vieux palais renaissait, sortait de la mort, avait l'air soudain de vivre et de
sourire, en ce quartier de Bruges mémorable où il atténuerait, tout contigu, les élancements abrupts de Notre-Dame qui bondit par blocs à l'assaut de l'air, étage ses contreforts, ses plates-formes, ses vaisseaux , ses arcs-boutants comme des ponts-le vis sur le ciel. Ce sont, à l'infini, des accumulations de bâtisses, des entassements, des enchevêtrements, d'où la tour soudjiin jaillit comme un cri.
A côté du farouche édifice, l'hôtel de la Grauthuus, quand la restauration en serait terminée, mettrait, du moins, l'atténuation d'une vieillesse plus ornée et amène. On attendait avec impatience l'achèvement de ce travail, car maintenant la ville se passionnait pour ses embellissements. Elle avait compris son devoir, et qu'il fallait s'assurer contre la ruine, consolider sa beauté fléchissante. Un sens d'art, soudain, descendit comme une Pentecôte, éclaira toutes les consciences. L'édilité faisait restaurer ses monuments; les particuliers, leurs demeures; le clergé, ses églises. 11 y a ainsi un avertissement de la destinée, le signe magique, auquel chacun se met à obéir, sans le savoir, sans comprendre. Le mouvement, dans Bruges, avait été unanime. Chacun contribua à créer de la Beauté, collabora à la ville, qui devint ainsi tout entière une œuvre d'art.
Or, dans cet élan bientôt général, seul Borluut, qui en fut l'initiateur, s'attiédissait un peu. C'est depuis l'époque où il avait été élu maître carillon-
LE CARILLOXNEUR 53
neur, depuis qu'il montait dans la tour. Il se plaisait moins aux restaurations entreprises, à ses recherches dans les plans et les archives. Son jeu du carillon l'intéressait davantage que ses dessins ou ses épures. Il travaillait d'ailleurs moins bien. Quand il redescendait du beffroi, il avait besoin de se reprendre, de vider son ouïe du vent grondant làhaut, qui s'attardait dans ses oreilles comme la mer dans les coquillages. Tout un trouble subsistait ei\ lui. Il entendait mal, cherchait ses mots, s'étonnail de sa propre voix, trébuchait aux pavés. Les passants l'offusquaient. Il continuait à voyager avec les nuages.
Même quand il s'était reconquis, on ne sait quoi demeurait en lui, qui l'influençait, modifiait ses idées et ses vues. Ce qui auparavant venait de le passionner, le trouvait soudain dépris, presque indifférent. Durant un moment, il n'étaitplus lui-même.
Et c'était, à ces retours de la tour, comme s'il y avait été, un peu, désapprendre à vivre 1
Borluut, quand il montait dans la tour, ne se contentait pas d"y rester le temps nécessaire, Fheure prescrite de carillon. 11 s'y attardait volontiers ea une lente flânerie. Il découvrit ainsi de nouvelles cloches, les plus grandes, qu'il n'avait pas inspectées lors de ses premières ascensions. D';ibord le bourdon, qui était suspendu dans la partie supérieure du befîroi, urne immense, d'une antiquité vénérable, fondue en 1G8U par Melchior de Haze et signée de son nom. On en regardait l'intérieur comme un abîme. On avait la sensation d'être au bord d'une falaise qui plonge à pic dans la mer. Il semblait qu'on y aurait noyé un troupeau. Le regard n'en apercevait pas le fond.
Le carillonneur découvrit une autre cloche, vaste aussi, mais qui n'était plus fruste et nue. Le métal en était tout historié; des bas-reliefs couvraient la robe de bronze comme d'une dentelle verdùtre. Certes, le moule de fonte de celle-ci avait di'i être com-
pliqué comme la plaque d'une eau-forte. A distance, Borluut entrevoyait des personnages, des scènes indécises. Mais la cloche surplombait de trop haut pour qu'il pûL rien discerner. Pris de curiosité, il s'aida dune échelle, monta, arriva tout près. Le bronze était une folle orgie, une kermesse ivre et luxurieuse, des satyres et des femmes nues tournoyant autour de la cloche qui, ronde, activait leur mouvement de sarabande...
Par intervalles, des couples avaient culbuté; ils s'entassaient, corps contre corps, bouche à bouche, toute la chair mêlée, dans la fureur du désir. Le bronze creusait, accusait les détails... Vigne du péché, aux fougueux caprices, qui se nouait, s'élançait, retombait aux parois — et les seins pillés comme des grappes!
Çà et là, des amants écartés, à un tournant de la cloche, loin de la danse s'afiFolant plus loin, goûtaient silencieusement leur amour comme un fruit. Ils avaient l'air de se faire l'un à l'autre la découverte de leur chair nue, qui n'était pas mûre encore pour la volupté... A part ces coins d'idylle, le Sexe partout triomphait, hurlant et cynique. Quelle surprise de trouver cette cloche ici, Vase de la Luxure, parmi toutes les autres, ses sœurs, qui se taisaient, sans souvenirs et sans mauvais rêves! L'étonnement de Borluut redoubla quand, à l'intérieur, il décousrit une inscription latine, disant : « 7//™"^ ac i?""' D h . d'' Uaillencoiirt F^^isc. Antiv. me Dei Genilncis
Online et Nom'ine covsecravit Anno 1629. •» C'était, en effet la cloche dont on lui avait parlé, une cloche d'Anvers qui appartint jadis à l'église de Psotre- Dame, et dont on avait fait cadeau à la ville de Bruges. Ainsi la cloche pleine de péché portait le nom de la Vierge; elle avait dépendu d'une église, sonné les saints offices! C'était bien dans la manière d'Anvers et de son Ecole d'art...
Joie bestiale de la chair! On aurait dit, en bronze, l'idéal de Rubens, l'idéal de Jordaens, fixant ces vils moments de la race : explosion de l'instinct, fureur de l'orgie, saison de l'amour, lequel apparaît en Flandre par actes, rare et torride, comme aussi le soleil. Mais cette vision était plus anversoise que flamande. Borluut songea aux virginales imaginations mystiques des artistes de Bruges..
Cette cloche était donc l'Etrangère. Pourtant elle l'attira, l'obséda devisions charnelles. Il y avait des femmes renversées dans le bronze, avec des altitudes provocantes, des inflexions de corps, des clairs de lune d'extase sur le visage... Les unes offraient leur bouche en forme de coupe ; d'autres tendaient leurs cheveux comme un piège. Appels, tentations, débauches plus troublantes d'être confuses, étreintes comme aperçues dans l'obscurité et que l'imagination achève, aggrave. Tout ce qui était sur la cloche, Borluut le sentit tout à coup sur son âme, qui, à son tour, s'imagea de fêtes lascives. Il se mit à évoquer des femmes qu'il avait vues ainsi lui-même; il se
remémora d'anciennes amantes, des nuances de pâmoison ; puis, sans savoir comment, il en arriva à songer aux filles du vieil antiquaire Yan Huile, mais à Barbe seulement. On aurait dit que Godelieve, trop chaste, était une des cloches d'un autre dortolide la tour, la cloche noire d'une robe de béguine. qui a fait des vœux. Barbe, au contraire, était la cloche de Luxure; tous les péchés couvraient sa robe ; et, en dessous, il voyait son corps nu ; il imaginait cette peau de soleil quelle devait avoir, elle aussi comme étrangère avec son hérédité de l'Espagne...
Louche rêverie où la cloche obscène l'avait entraîné ! Est-ce que décidément il allait aimer Barbe? En tout cas, il sentit qu'il la désirait violemment. Aussi quand il s'en revint dans la chambre de verre, il chercha le point minime, parmi la ville éparse, on elle vivait, circulait, songeait à lui peut-être. Il s'orienta; son regard suivit les quais, arriva à la rue des Corroyeurs Noirs, si mince, imperceptible, d'une étroitesse d'algue, entre les vagues capricieuses des toits. Elle était là sans doute. Et, hanté par elle, le carillonneur redescendit dans la vie...
VTI
Joris Borluut commençait à ne plus voir clair en lui-même. Chaque fois qu'il s'en revenait de la tour, un trouble persistait en lui, durant de longs moments, un désarroi de toutes ses idées, une éclipse de sa volonté. 11 se cherchait. Il se sentait à la dérive. Sa tète charriait des nuages. Le carillon survivait, l'accompagnait de sa pluie sonore qui pâlissait tous les autres bruits de la vie... C'est surtout dans les affaires de son cœur que la confusion s'augmentait. Depuis un assez long temps déjà, Borluut s'était aperçu qu'il n'allait pas assidûment, le lundi soir, chez le vieil antiquaire pour l'unique agrément de voir Van Huile lui-même et Bartholomeus et Farazyn et les autres partisans de la Cause flamande, et pour s'exalter avec eux à de grands espoirs civiques. Il n'y avait pas, dans ce plaisir, que l'amour de la ville. Un autre amour s'insinua... Les deux filles de Van Huile assistaient à ces soirées, différentes, mais séduisantes l'une et l'autre. De leur
LE CAEILLOXNEUE 69
présence, une sensation de douceur émanait, s'intercalait invisiblement entre les rudes propos belliqueux. Elles mettaient là comme un sachet dans des drapeaux. Personne n'avait pris garde à elles. Bartholomeus, d'ailleurs, et les autres, paraissaient des célibataires endurcis. Pourtant le charme opéra...
Maintenant Borluut essayait de reconstituer la manigance. C'est très difficile de remonter à la source. Une passion nait comme un fleuve. Ce fut d'abord quelque chose d'imperceptible. 11 était plus heureux chaque lundi et dans l'attente du soir. Arrivé à la réunion, il se mettait surtout à parler pour les jeunes filles, tâchant d'être éloquent afin de leur plaire, exprimant l'avis qu'il leur supposait. Il chercha une approbation sur leurs visages. Bientôt, en s'en retournant, dans la pleine nuit, parmi le vide des rues, il se sentit accompagné par elles, resta obsédé en s'endormant et même dans son sommeil. D'autres fois, ayant reconduit ses amis jusque chez eux, il lui arriva de revenir, seul, devant la maison de Van Huile, attendant, à quelque fenêtre éclairée encore, la silhouette noire, déjà à demi dévêtue, de Godelieve ou de Barbe. Fièvre nocturne! Station haletante d'une ombre qui cherche à s'identifier avec l'ombre, avec l'obscure façade d'en face, pour surprendre quelque aspect, entrer par avance dans une intimité un peu nuptiale. Borluut guettait, s'em allait, revenait encore. Certains soirs surtout, où il avait cru remarquer un acquiescement à son trouble,
une communauté d'émoi avec lui. C'est Godelieve surtout, elle qui semblait plus close dans ses robes, qu'il rêvait de voir sur l'écran du store.
Elle était si hermétique, cette Godelieve! Certes, elle souriait un peu, quand il se tournait vers elle, quand il parlait. Mais d'un sourire indéfinissable, dont on ne savait même pas s'il était plus heureux que triste, autant celui du souvenir que de la joie secrète, et peut-être tout simplement un pli qui s'immobilise, une expression héréditaire, l'écho d'un bonheur qu'une de ses aïeules a connu...
D'ailleurs, elle donnait tout entière cette impression d'une douce personne d'autrefois. C'était le type primitif et intact de la Flandre. Puberté blonde comme les Vierges qu'on voit dans les Yan Eycks et les Memlings. Des cheveux de miel; et qui, déroulés, ondulent en frissons calmes. Le front est ogival, monte en arc cintré, paroi d'église, muraille lisse et nue, où les yeux plaquent leurs deux vitraux monochromes.
Joris se sentit d'abord attiré à elle... Maintenant, sans savoir comment, il en était arrivé à rêvasser de Barbe. Sa beauté tragique l'obsédait. Elle avait un teint étrange, comme soufré d'un orage intérieur. Et sa bouche trop rouge lui faisait trouver fades, par moments, les lèvres roses de Godelieve. Pourtant Godelieve lui avait plu; elle lui plaisait encore, certes; c'était une si jolie petite vierge; et bien flamande, bien selon son idéal de Bruges et
son orgueil exclusif de la race. Barbe semblait l'étrangère ; oui ! mais quel arôme et quelle promesse de voluptés montait d'elle! Voilà pourquoi il s'était dépris de Godelievc. Il ne savait plus maintenant où son cœur en était. C'est la faute du beffroi. C'est depuis le jour où il avait vu la cloctie de Luxure. Instantanément, devant tous ces péchés en relief, ces accouplements comme brodés, ces grappes de seins, vendanges pour l'Enfer! — il s'était mis à évoquer Barbe, il avait regardé sous la cloche comme s'il regardait sous sa robe. Un grand désir charnel l'assaillit... Et ce désir, né là-haut, l'avait accompagné à terre. Tandis que, en revoyant les deux sœurs, il se trouvait repris par l'émoi initial, reconquis à la grâce ogivale de Godelieve, aussitôt son désir de la tour renaissait, exigeant, tumultueux. Trouble inextricable! Il semblait que la maison et la tour l'induençaient en sens contraire. Dans la demeure de Van HuUe, il n'aimait que Godelieve, si bien appariée aux vieilles choses, elle-même comme un ancien portrait; et il songeait au calme qu'elle mettrait dans sa vie, s'il l'épousait, avec cet éternel sourire de mystère qui a l'air de s'immobiliser pour ne rien déranger du silence! Au contraire, dans le beffroi, il n'aimait que' Barbe, tourmenté de désirs, d'une curiosité d'elle et de son amour, sans doute à cause de la cloche obscène, noire alcôve où il s'engouffrait avec elle, la possédait déjà, participait de tous les péchés représjiilés dans le broBze...
62 LE CAEILLONNEUR
Borluut aurait bien voulu savoir, élucider son cas.
Il ne voyait plus bien clair dans la vie, depuis qu'il montait à la tour. Or, ces alternatives le rendaient très malheureux, au fond. Il cherchait à se ressaisir, à raisonner.
— Ah! qu'on est misérable, songeait-il. Que touf est mal arrangé ! Comme ils sont fragiles, les éléments qu'on a de sa destinée! Et qu'il est difficile do la reconnaître ! On n'en sait qu'un détail, une couleur d'yeux ou de cheveux. Ainsi pour lui, par e:*mple, depuis toujours il attendait ces yeux couleur de l'eau, que Barbe et Godelieve ont toutes les deux. Il voyait sa destinée venir vers lui avec ces yeux-là. Mais sur quel visage, avec quelle bouche, quelle chevelure, quel corps, quelle àme surtout, faut-il choisir de tels yeux? Nous ne savons, en somme, que suffisamment pour nous égarer. L'élément connu, qu'on possède par instinct, par vagu-j avertissement, est comme une clé que le sort nous jette. Et on se met à chercher la maison de cette clé. qui serait la maison de son bonheur. Par malheur, la clé ne va pas que sur une seule porte. On cherche... Tâtonnement! Mains aux ténèbres! Gestes pour arrêter l'horizon qui passe! Et puis on entre, au hasard. Le plus souvent, on s'est trompé ; ce n'est pas la maison heureuse. Elle y ressemble un peu. On songe parfois qu'on aurait pu entrer dans une demeure pire. Mais on songe aussi qu'on aurait pu, comme cela arriva sans doute à (]uclques-uus.
pénétrer exactemenl dans Tunique maison privilégiée, dans la maison de son bonheur. Et la conscience qu'elle existait quelque part suffit à dégoûter de celle où Ton vit... Pourtant, on se résigne, le plus souvent.
Alors, concluait Borluut, puisqu'on ne sait rien, il est inutile de choisir. Et d'ailleurs, c'est la destinée qui fait tout. Notre volonté s'illusionne. Ainsi, quand il s'analysait en dernier ressort, il lui semblait bien que s'il eût été libre il aurait continué à préférer Gofîelieve ; mais que sa destinée le poussait à désirer Barbe, et que c'est celle-ci, finalement, qu'il épouserait...
Ah! la vanité de nos plans! Nolrfi vie s'accomplit d'elle-même. Tout ce que nous combinons minutieusement, à la dernière minute nous échappe ou change.
On suivait une grande route dans la forêt des événements, où il fait toujours soir. On entrevoyait une petite lumière, au bout, qu'on croyait la bonne étape. Et, soudain, on bifurque, on prend un sentier de traverse qui conduit à d'autres vitres allumées. Tout arrive différemment. Et presque toujours c'est la Femme qui nous dirige, embrouille nos chemins selon les lignes de sa main. Notre bonheur ou notre malheur est produit ou empêché par son seul caprice, par l'état de ses nerfs, tel malin outelscir...
Toute la vie de Joris se joua en une minute. Il se croyait dans une indécision sans issue. Un seul regard de Barbe fit tout, désormais, résolu et irrémédiable. Un lundi soir, jour des réunions hebdomadaires chez le vieil antiquaire, il vint plus t(U
LE CAEILLONNEUR 65
Était-ce distraction, oubli de l'heure réelle, ou Tavait-il prémédité, afin, arrivant le premier, d'être seul, de se trouver davantage dans l'intimité et la familiarité? Il avait, ce jour-là, plus que jamais rêvé de Barbe, été hanté par elle. C'était comme un avertissement, le pressentiment de quelque chose de décisif qui approche... Quand il eut été introduit dans le vieux salon habituel, il y trouva Barbe qui disposait des verres, des tasses pour le thé. Elle était seule, l'air soucieux. Joris fut un peu gêné d'abord, mais ravi du lêle-à-lête. Et, comme pour s'assurer qu'il se prolongerait :
— Et votre père?
— Ah ! il est bien affairé aujourd'hui... Il s'agissait de ranger son Musée d'horloges, •bù les domestiques ne peuvent jamais entrer. Il s'est enfermé là, toute la journée, avec Godelieve.
— Et vous?
— Oh! moi, je suis restée seule, comme toujours... Ils n'ont guère besoin de moi...
Barbe eut un gros soupir.
— Qu'avez-vous ? lui demanda Joris, soudain saisi d'un vague émoi, d'un apitoiement très tendre, à la voir si en peine, refoulant un commencement de larmes.
Elle ne répondait rien, impénétrable.
— Dites-moi ! qu'est-ce que vous avez ? rede manda Joris, avec une inflexion de voix presque émue.
Alors Barbe avoua avec vivacité, les mots sortant comme par jets, comme les saccades d'une source trop comprimée et colère :
— J'ai... j'ai ma vie ! Je voudrais changer de vie ! Alors elle raconta sa monotone existence déjeune
fille. Son père, prétendait-elle, ne l'aimait pas. Il voua tout son cœur à la cadette, qui lui ressemblait. C'étaient sans cesse des arrangements entre eux, dont elle était exclue. Ils avaient l'un pour l'autre des attentions, des familiarités, des tendresses... Et toujours d'accord... Et toujours ensemble... Ils passaient des journées entières, côte à côte, dans le Musée d'horloges par exemple — son père travaillant à l'établi, démontant des rouages, tout à sa manie ; Godelieve aup#ès, à son carreau de dentellière — et de temps en temps ils se souriaient par-dessus leur ouvrage. Elle, elle n'était pas faite pour ces fadeurs... Voilà pourquoi, ni son père ni sa sœur ne l'aimaient. Elle était chez elle comme une intruse.
Barbe eut de nouveau un commencement de pleurs...
— Ah ! oui, je voudrais changer de vie, répétât-elle.
Joris s'émouvait de la voir si en peine. Elle était belle ainsi, plus belle de la défaite d'elle-même, de ses yeux que des essais de larmes taillaient à facettes.
Joris se sentit troublé profondément. Un immense désir qu'elle ftU heureuse et lui dût son bonheur soudain le traversa. Sa bouche, où quelques pleurs
avaient roulé, était une tleur mouillée qui souffrait, qui s'offrait...
Bientôt Joris ne vit plus que cette bouche tentante et hantante. Voilà si longtemps qu'il se sentait .•iccompagné par elle, comme si elle avait une vie propre, était une fleur isolée et qu'on pût cueillir à part, dans le jardin de ",. chair. Ainsi, on ciime toujours pour un détail, pour une nuance. C'est un point de repère qu'on se crée dans le désarroi, dans l'infini de l'amour. Les plus grandes passions tiennent à de si petites causes! Pourquoi aima-t-on? A cause d'une couleur de cheveux, d'une intonation de la voix, d'un grain de beauté qui trouble et en suggère d'autres, d'une expression des yeux, d'un dessin des mains, d'une certaine palpitation du nez qui frémit comme s'il était toujours devant la mer. Joris aimait Barbe pour sa bouche qui, en ce moment, tremblait de son chagrin évoqué, était plus vive à cause des larmes récentes, avait l'air d'une fleur dans trop de pluie.
Barbe s'était tue; elle avait vu le trouble de Joris et que quelque chose vacillait en lui... Elle le regarda alors d'un regard décisiî, les deux yeux bien dardés dans les siens, un regard où il y avait de l'acquiesceinent.
En même temps, la bouche, comme soudain mûre, changée de fleur en fruit, promettait sa belle chair. Joris, sentant s'accomplir en lui l'inéluctable loi, s'était approché d'elle :
bo LE CARILLONNEUR
— Vous voudriez changer de vie? reprit-il, après un silence... Sa voix hésitait, un peu haletante comme d'une course, exactement rythmée selon la mesure de son pouls, selon le battement de son cœur qu il entendait palpiter à coups distincts,
— Oh! oui, fit Barbe, qui ne cessait pas de le regarder.
— Eh bienfce serait facile, continua Joris... Barbe ne répondit plus; elle avait baissé les yeux,
un peu gênée, anxieuse, comprenant le jeu décisif, la minute où tout se décide. De ce qu'elle fût soudain devenue plus pâle, malgré son teint toujours mat, la bouche parut plus rouge.
Son attitude consentait...
Alors Joris n'y tint plus ; il se sentait incapable de trouver encore d'autres paroles. Soudain, tout contre elle, il lui prit les mains, qu'il maintint le long du corps, et, d'un élan, dans une audace folle, sans savoir pourquoi, trop tenté décidément par cette bouche, il y jeta ses lèvres, en communia, la mangea... Eucharistie de l'amour! Hostie rouge! Ne fut-ce pas vraiment une Présence réelle? A cette minute, il la posséda toute sous les espèces de sa bouche, où elle fut résumée et transsubstantiée !
Quelques instants après, Van Huile et Godelieve entrèrent ensemble, ayant fini enfin le rangement, le minutieux enlèvement de la poussière dans le Musée d'horloges. Ils ne s'étonnèrent point de trouver Jori? avec Barbe. H était un des familiers de la maison.
Van Halle d'ailleurs demeurait distrait, accaparé encore par ses travaux de la journée, les changements qu'il avait effectués, car, pour un collectionneur, déplacer les objets, c'est presque les renouveler. Il ne s'aperçut de ri?n, ni Godelieve non plus, qui paraissait toujours regarder plus loin, penser ailleurs. Borluut essaya des propos quelconques. Phrases machinales, mots nuls et qui vont sans but... Ah! TefTort de réintégrer la vie quand on a plongé, d'un coup, jusqu'au bout de l'amour!...
Borluut eut de suite cette impression : un désarroi étrange, comme il l'éprouvait quand il redescendait du Beffroi ; il trébucha maintenant sur les mots comme il trébuchait sur les pavés. Il se sentait comme on est en revenant de voyage, un peu anormal, avec une impression de solitude en soi-même et d'indéfini. Est-ce qu'entrer dans l'amour est comme entrer dans une tour?... Mais l'amour avait l'air d'une tour aux marches de lumière. Il lui semblait avoir quitté la vie, être monté très haut, encore une fois au-dessus de la vie. Ascension vertigineuse, escalier gravi à deux pour aller à la recherche de leurs âmes comme à la recherche de cloches... Durant toute la soirée, Borluut demeura épars, désemparé, mélancolique d'être redescendu.
Les jours suivants, la hantise de Barbe continua. Il comprenait maintenant qu'un événement délinitif, inoubliable, s'était accompli. Qu'est-ce qu'il avait à tant raisonner, hésiter, s'interroger sur ses
70 LE CARILLOXNEUR
senliments? C'est la chair qui, Ijrusquement, décide de tout. Une force inconnue le jeta sur la bouche de la jeune iiile... Et les avertissements préalables de la Destinée ne lui avaient pas manqué. Car c'est l(.)UJours par cette bouche qu'il se sentait obsédé, rafraîchi et brûlé, comme si elle était fleur et flamme à la fois. Tout à coup cette bouche l'avait communié, A. présent l'amour était dans cette bouche comme Jieu dans l'hostie. C'était l'irrémédiable. Il n'y avait plus moyen de faire que cela ne fût pas. C'avait été le fait d'une seule minute, mais cette minute liait l'Eternité.
Borluut se jugeait dorénavant engagé. Il serait le sacrilège, le profanateur misérable de cette bouche consacrée, s'il la reniait. Il nommait déjà Barbe en lui sa fiancée et sa femme. Nul subterfuge de conscience, pour éluder le devoir, encore qu'aucune parole d'amour décisif, nulle promesse ni nul serment n'eussent été échangés entre elle et lui, le soir du baiser. ?s'importe! le baiser, à lui seul, suffisait. Sur la bouche de cire rouge, Joris avait, en posant la sienne, marqué le sceau d'un pacte tacite, mais irrévocable.
D'ailleurs, pas une minute, il ne songea à se dé- '.•ager. Il était décidé. Il alla trouver le vieil anti- (luaire :
— Je viens, mon cher ami, pour une chose grave...
— Comme vous dites cela! De quoi s'agit-il? Borluut se trouva embarrassé... Il avait combiné
LE CARILLONKEUR 71
UD plan de conversation ; en ce moment, il l'oubliait tout.
Il se sentit ému, devint sentimental.
— Voilà longtemps déjà que nous sommes amis!
— Oui, cinq ans, fit Van Huile, la date est sur ma vieille maison, date de la restauration — et de notre amitié.
La transition était propice. Borluut s'en empara.
— Eh bien, voulez-vous que nous soyons mieux amis, plus unis encore?
Le vieil antiquaire regardait, les yeux béants, ne comprenant pas.
— Oui, reprit Borluut, vous avez deux filles.,. Alors, en une minute, la face de Van Huile se boi\
leversa; une flamme courte courut dans ses yeux.
— Oh! non... Parlons d'autre chose, fît-il avec vivacité, et comme en proie à un grand trouble.
— Comment? insista Borluut.
Sans le laisser s'expliquer, l'antiquaire cuntinua, de plus en plus exalté :
— C'est inutile. ..je vous en prie... D'ailleurs Godelieve n'y songe plus... Godelieve ne se mariera pas... Elle veut rester avec moi... Attendez au moins jusqu'à ce que je sois mort...
Et la figure de Van Huile se crispait, pleine d'angoisse, d'une désolation infinie.
Sans plus savoir, perdant la tête, comme s'il était seul, il se mit à geindre, à s'épancher tout haut :
— Cola devait arriver ! C'était inévitable. I/amoar
72 LE CAEILLONNEUR
est contagieux. Ma bonne Godelieve avait pourtant bien caché qu'elle vous aimait. Moi seul je le savais. Elle ne l'avait avoué qu'à moi, plus encore qu'elle ne se l'était avoué à elle-même. Nous nous disons tout l'un à l'autre. Pourtant elle avait renoncé... Elle avait oublié son amour, pour moi, pour rester auprès de moi, pour ne pas me laisser vieux et tout seul dans la vie, pour ne pas me faire mourir, car je mourrais tout de suite sans elle. Et maintenant, à votre tour, vous l'aimez; vous me le dites. Elle va le savoir, le A'oir. Qu'est-ce que je deviendrai, moi? Je serai seul. Ahl non, non, laissez-moi Godelieve I
Le vieil antiquaire suppliait, joignait les mains, tout haletant du danger dont il se sentait frôlé, répétant sans cesse le nom de GodelieNe, comme l'avare le chifl're d'un trésor qu'il va perdre...
Borluut demeura stupéfait de la révélation et de cette affection paternelle qui s'avouait avec des cris déchirants, une tendresse passionnée. Van Huile avait parlé si vite, à mots dégorgés comme d'une source qui crève; il s'était abandonné en un si total désarroi, une si immédiate inconscience de tout, que Borluut n'eut pas le temps ni l'idée de rien intercaler, de ramener la conversation au point exact.
Dans une accalmie, il interrompit Van Huile, brusquement :
— Mais c'est Barbe que j'aime! et c'est elle que je venais vous demander en mariage.
Alors Van Huile, sauvé du péril où il avait cru
LE CAPvILLOXXEUR 73
soudain périr, s'élança, comme fou, vers ioris, l'étreignit contre sa poitrine, pleurant et riant à la fois, penchant la tète sur l'épaule de son ami, comme sous la surabondance d'un bonheur trop fort et qu'il ne pouvait plus porter. Et il répétait sans cesse les mêmes mots, machinalement, à voix de somnambule :
— Ohl oui... oui! ce n'est pas Godelieve... ce n'est pas Godelieve...
11 reprit un peu de calme. Ainsi donc il s'agissait de Barbe. Quel bonheuri Certes! certes, il consentait ; il la lui donnait, avec la plus grande joie.
— Âh 1 qu'elle vous rende heureux !• Vous, qui le méritez si bien! Mais comment aurais-je pu prévoir?
Van Huile devint très pensif. Il se tourna de nouveau vers Borluut :
— Ainsi vous ignoriez donc ? lui demanda-t-il, l'air de croire à peine que ce qui était, était. Vous n'aviez pas deviné que Godelieve vous aimait, l'autre année? Elle a tant souffert, la pauvre! Elle s'est sacrifiée pour moi. Maintenant, c'est fini... Mais Raibe, est-ce qu'elle vous aime à son tour, est-ce quelle vous l'a dit?
Borluut acquiesça.
Alors le vieil antiquaire demeura confondu. Comment cela avait-il pu arriver? Les deux sœurs s'étaient mises, l'une après l'autre, à aimer Borluut... Celait naturel, après tout. Elles voyaient peu de
14 LE CARILLONNEUE,
jeunes hommes, dans leur vie casanière d'orphelines. Et Borluut était séduisant, il avait réussi, une belle carrière s'ouvrait devant lui, son nom était populaire. Heureusement, tout finissait bien. Il n'avait été troublé que par Barbe et allait l'épouser Van Huile s'inquiéta un peu : pourvu, avec son caractère fantasque et irascible, cet écheveau de nerfs qui soudain se nouait en elle, embrouillait toutes ses idées et tout son cœur, qu'elle ne rendît pas malheureux ce noble Borluut qu'il aimait déjà comme un vrai fils... Mais le scrupule de Van Huile dura peu : « cela disparaît avec l'amour, ou passe avec l'âge », conclut-il, vite rasséréné, sauvé de son émoi, exultant, tout à la joie de penser que Godelieve lui restait, plus chère et comme convalescente de cette crainte de la perdre qui l'affola une minute.
— Surtout, recommanda Van Huile, n'en parlez jamais à Godelieve — ni à Barbe non plus. Que ce soit mort en nous! Que ce soit toujours comme si je ne vous avais rien dit, comme si rien n'avait été...
Borluut ne fit pas attention davantage à la confidence. Toutes les jeunes filles ont ainsi des troubles de cœur sans durée pour ceux qui les approchent. Essais de bonheur, ébauches dans de l'argile avant la grande statue de l'amour qui occupe la vie et s'asseoit sur le tombeau. D'ailleurs il était tout entier à Barbe. Il se sentait lié envers elle. D'avoir effleure
LE CARILLOjSTNEUR 75
ses lèvres, un devoir éternel était né. Sa bouche lui semblait à présent une blessure vive, le point où ils s'étaient joints, où, durant une minute, ils n'avaient fait qu'un, et qui en restait comme saignant, douloureux d'un arrachement.
Il se réjouissait des choses qui s'étaient accomplies. L'obsession d'elle continua. Elle était belle vraiment, si excitante ! Un arôme fort de chair mûre, une fraîcheur comme du jus d'un fruit, lui persistait de sa bouche mangée et bue. 11 aspirait à la reprendre, à la posséder toute, enfin...
Maintenant, il se rendait compte. C'est elle, et elle seule, qu'il désira de tout temps, quand un charme encore indéfmi l'entraînait chez Van Huile, auréolait les soirées du lundi, durant la grise semaine monotone, comme d'une attente de clair de lune. 11 comprenait tout à fait, depuis la confidence reçue. Jamais il n'avait convoité Godelieve. 11 avait, malgré lui, subi aussi un trouble d'elle parce que, secrètement, elle l'aimait et que l'amour influence, est un peu contagieux. Un instant, il s'était trouvé entre les deux sœurs comme entre deux fluides. Ceux-ci agissaient l'un et l'autre sur lui. A ce moment, il ne s'appartint pas. Quand Godelieve abdiqua, il redevint lui-même. Et c'est alors que sa volonté libérée avait choisi Barbe. Il l'aimait ! Il s'exalta à des effusions, à des contemplations, à ces premières rencontres des mains qui sont des attouchements, des endroils minimes où on se possède 1
76 LE CARTLLONNEUR
Le mariage était annoncé et prochain.
Joris venait fréquemment dans la demeure de l'antiquaire. Barbe était transfigurée par la joie.
Elle allait enfin changer de vie, être heureuse. Parfois, ils sortaient à deux. Joris la mena au Musée, revoir le grand triptyque de Memling, où est représentée sainte Barbe, sa patronne, parce que dans la main elle tenait une tour. IN'était-ce pas l'allégorie d'eux-mêmes? Souvent il y avait pensé, au commencement de leur amour. La tour, c'était lui, puisqu'il y vivait, puisqu'il en était la musique, c'est-à-dire la présence et la conscience. Tout cela Barbe allait le porter, Tassiuner dans sa fine main, comme la sainte Carbe du triptyque soutient dans sa paume un petit clocher en or qui se fie à elle et se briserait si le caprice lui venait de changer son geste.
Joris s'extasia devant le tableau du vieux maître. Il regarda Barbe avec tendresse : « Ma tour est dans ta main, et mon cœur est dans la tour. »
Barbe souriait. Joris lui montra, sur les volets, les donateurs : ce vin- Guillaume Moreel, bourgmestre de Bruges, et son épouse devant Dieu, Barbe de Vlaenderberch, avec tous leurs enfants aux têtes inégales, les cinq fils et les onze filles, rangés, élagés, juxtaposés comme les tuiles sur un toit. Maison du Bonheur, faite avec des visages !
Exemple édifiant des anciennes familles en Flandre!
Borluut devint songeur, se rêva une lignée pa-
LE CAEILLONNEUR 77
reille, qui allait peut-être sortir d'eux, accTOÎtre la race.
Ainsi l'amour l'avait restitué à la vie. D'aimer Barbe, il aima moins la ville, et sa désuétude et son silence.
Même quand il monta à la tour, dorénavant, aux heures régulières du carillon, il n'éprouva plus la sensation ancienne de s'élever loin, plus haut, de quitter le monde et de se quitter lui-même, d'ascensionner au-dessus de la vie. Il emmenait la vie, sa vie, avec lui, au sommet... Il ne dérivait plus dans le ciel, avec les nuages... De la plate-forme crénelée du beffroi, ilregardait la ville, s'intéressait aux passants, songeait à Barbe, évoquait son teint si mat, son arôme obsédant, sa bouche trop rouge surtout. Là-bas, les toits s'accumulaient, rouges aussi. Il comparait. Les tuiles fanées s'étiolaient en des roses d'ultime crépuscule, en des pourpres de vieille bannière.
Il y avait des rouges fiévreux et des rouges déteints; des rouges de lumière caillée; des rouges de rouille et de plaie; mais tous figés, surannés, poslîi urnes.
Cétait comme un cimetière de rouges, au loin, par-dessus la ville grise. Alors Joris cherchait, croyait voir, tout au fond, le seul rouge vivant et en fête de la bouche de Barbe, le piment corrosif qui faisait pâles toutes les tuiles...
Un jour Borluut eut une grande nouvelle à annoncer à Bartholomeus, une bonne nouvelle et qui remplirait de joie le peintre. Un éclievin était venu lui annoncer que le Conseil de la ville avait enfin voté une commande pour son ami, un travail important que celui-ci attendait depuis des années, c'està-dire la décoration de l'Hôtel de Ville, une vaste fresque à exécuter dans la salle des séances. C'était, pour lui, la réalisation d'un ancien rêve, l'utilisation des facultés de décorateur qu'il se sentait et souffrait de laisser sans emploi. Il pourrait ainsi libérer au long des murs les beaux cortèges captifs en lui.
Borluut s'achemina vers l'enclos du Béguinage, où Bartholomeus habitait. C'avait été un sentimental caprice du peintre de se fixer là, pour bien travailler, dans risolement et dans le silence. Le Béguinage de Bruges peu à peu périclitait... Déréliction lente ! Il n'y avait plus maintenant qu'une quinzaine
LE CARILLONXEUR 79
de béguines, troupeau raréfié sans cesse, autour de la Grande-Dame. Elles n'occupaient que quelquesuns des couvents — aux volets blancs et verts, aux façades couleur de la pluie — sans qu'on pût distinguer lesquels, ni ceux qui étaient vides, à cause des vitres également miroitantes, et si discrètes, se bornant toutes à réfléchir les ormes du terre-plein, la chapelle d'en face, à être les fidèles miroirs de l'enclos.
Aussi les Hospices, à défaut de béguines, louaient les logis à des laïcs, à quelques vieillards. Bar£holomeus avait eu l'idée d'installer là son atelier. C'était un vrai petit cloître que cette demeure aux murs couverts de lait de chaux II ne lui fallait guère de grande pièce, puisque, à défaut des travaux de décoration, introuvables jusqu'ici, il s'était résigné et confiné dans des tableaux de chevalet, des toiles intimes, qu'il élaborait lentement, harmonisait, perfectionnait à l'infini, pour la seule joie de l'œuvre. Nulle préoccupation de vente ou désir de plaire. Il avait un peu de rentes, de quoi vivre simplement, et s'en contentait. Ici le travail était fécond. Une lumière juste, une de ces vibrantes lumières du Nord — où le soleil devient d'argent à travers on ne sait quelle gaze grise — entrait par les fenêtres. Et tant de solitude, une atmosphère si muette ! Barlholomeùs travaillait au bruit de quelques rares cantiques psalmodiés à Laudes par le ponctuel chœur de béguines. Il les surprenait, quand elles rentraient une à une dans
leur maisonnelle, de Tair dont une brebis rentre au bercail. Il avait étudié et fixé quelques-unes de leurs attitudes, leurs gestes frileux, leur marche gothique, les vols blancs, aux calmes envergures, de 'eurs cornettes, surtout les plis en tuyaux d'orgue lie leurs robes noires. Il avait rêvé être le peintre des béguines, exécuta quelques tableaux inspirés par elles, accumula des dessins, des croquis sans nombre, toujours embusqué derrière ses vitres, les yeux à rafîût. Puis il s'était dépris, trouvant cet art encore trop matériel, trop lié uniquement à la forme à la pure plastique de la vie. Il chercha en lui, s'orienta ailleurs.
Aujourd'hui, la nouvelle de Borluut venait encore une fois bouleverser son idéal, bouleverser sa vie.
— Eh bien! tu es content? demanda son ami, le voyant assez indiflerent.
— J'aurais été heureux, il y a quelques années, répondit le peintre. Maintenant, je songeais à d'autres formules.
— Mais tu étais doué surtout, disais-tu, pour la fresque. Tu proclamais la décoration le mode suprême de la peinture.
— Peut-être; mais il y a de la peinture plus intéressante.
Alors Barlholomeus marcha vers les coins de l'ancien parloir de béguines, aux murs clairs, qui lui servait d'atelier; il remua dos toiles, des œuvres
LE CARILLONNEIJR 81
encadrées, qui toutes étaient retournées, choisit, hésita, puis en tira une, qu'il vint poser sur le chevalet.
— Voilà! dit-il. Quelques objets dans une lumière uarticulière ; c'est l'arrangement d'une fenêtre à un ■jropuscule d'octobre.
Borluut regarda, conquis peu à peu jusqu'à l'émotion. C'était autre chose que de la peinture, et plus. On oubliait les procédés qui, d'ailleurs, se combinaient tous : du fusain, avec des rehauts de couleur, une chimie savante de pastels, de crayons, de poussières et de hachures mystérieuses. Il faisait soir dans le tableau. C'était comme de l'ombre et du silence mis sous verre.
Bartholomeus reprit :
— J'ai voulu montrer que ces objets sont sensibles, souffrent de la nuit qui vient, se pâment au dernier rayon. Celui-ci, d'ailleurs, vil aussi dans la chambre ; il souffre également; il lutte contre l'obscurité. Yoilà! C'est la vie des choses, si vous voulez. On dirait, en français, une nature morte. Ce n'est pas cela que j'essaye de faire. Notre flamand dit mieux : la vie silencieuse.
Le peintre présenta une autre œuvre. C'était une figure, pas très grande, une femme hiératique, vêtue d'un costume sans âge qui avait autour d'elle une sveltesse de colonne, des épanouissements de chapiteau.
— Ceci, dit Bartholomeus, est l'Architecture.
82 LE CARILLOXKErU
Yoilà! Elle fait le geste de mesure)' le ciel... C'est pour la tour qui va y monter et qu'elle médite.
— C'est vraiment admirable, déclara Borluut, grave et exalté. Mais combien peu te comprendront, avec cet art-là!
— Pourtant, je vais exécuter, dans ce sens, ma décoration pour la ville, dit Bartholomeus. Qu'importe, si on ne comprend pas! L'essentiel est de faire beau. C'est d'abord, et surtout, pour moi que je travaille. IL faut que je m'approuve, que je me plaise à moi-même. Qu'est-ce que cela fait de plaire aux autres, si on se déplaît à soi? Ce serait le cas d'un homme infâme qui passerait pour vertueux. En aurait-il moins ses remords? Le principal pour le contentement intérieur est d'être en état de grâce. Il y a aussi l'état de grâce artistique. Car l'art n'est qu'une sorte de religion. Il faut l'aimer pour luimême, pour l'ivresse et les consolations qu'il donne, . parce que c'est le plus noble moyen d'oublier la vie et de vaincre la mort.
Borluut écoutait le peintre discourir, émolionné par sa voix ample, calme, comme si elle avait parlé d'au delà des temps. Sa barbe noire s'effilait en buisson raide; maigre et pâle, il oflrait un de ces profils brûlés de fièvre d'un moine en adoration. Tout autour, sonatelier, parloir de béguines, avait vraiment l'air d'une cellule. Aucun luxe : sur les murs, rien que quelques morceaux de vieilles chasubles, des bouts d'éloles, par goiM dos tons fanés, et aussi pour
LE CARILLONXEUS 83
se suggérer des cathédrales âgées, des processions abolies; puis des reproductions de ces Primitifs flamands, méticuleux et visionnaires, qui étaient ses maîtres; les rétables, les triptyques, de van Eyck et de Memling, ne figurant que des Annonciations, des A-doralions, des Vierges, des Enfants Jésus, des Anges aux ailes d'arc-en-ciel, dès Saintes qui jouent de l'orgue ou du psaltérion. Et à cause de ces anciennes soies liturgiques, de ces images mystiques, s'augmentait autour de Bartholomeus cette impression de cellule et d'un art-religion.
— D'ailleurs, conclut Bartholomeus, j'ai toujours compris l'artiste ainsi, une sorte de prêtre, un prêtre de l'idéal, qui doit aussi faire vœu de pauvreté, de chasteté...
Il ajouta en souriant : « Ne suis-je pas resté célibataire? »
— Tu as bien fail, déclara Borluut, qui était devenu tout à coup soucieux.
— Comment! tu m'approuves, toi, et tu viens de te marier?
— Oui et non.
— Tu n'es donc pas heureux?
— On n'est jamais heureux comme on l'avait cru.
— C'est-à-dire que tu avais imaginé Barbe un ang« et que c'est une femme. Toutes sont plus ou moins fantasques, emportées. Barbe surtout doit l'être. C'est une Espagnole, n"'est-ce pas, le reste du vieux
84 LE CARILLOXNEUR
sang de la conquête, catholique et violente, avec un esprit de domination, d'inquisition, une certaine volupté à faire souflrir?... Tu ne lavais pas soupçonné, toi? C'était évident, pourtant; car, même avec son père, si débonnaire, elle ne parvenait pas à s'entendre. Comment regardes-tu donc? Tu ne vois pas clair dans la vie, alors? Un moment, j'avais songé à te mettre en garde, mais tu l'aimais déjà...
— Oui, je l'aimais, et je l'aime encore, fit Borluut; je l'aime d'une façon étrange, comme il est seulement possible d'aimer ces femmes-là. C'est très difficile à analyser, et très variable. Elle-même est si changeante! Des élans, des abandons délicieux, une câlinerie de tout un être qui cède, s'enlace, des mots comme des fleurs, une bouche en fête... Puis, pour un rien, une parole mal interprétée, un retard, une remarque bénigne, l'agacement d'un geste, c'est la débâcle. Tout se brouille, visage et idées ; les nerfs se bandent, décochent des mots bêtes, cruels, inconscients peut-être.
Borluut s'arrêta, tout à coup confus, étonné de l'aveu et d'en avoir trop dit. Le matin, il avait eu une nouvelle scène avec Barbe, plus vive que précédemment, et qui l'avait rempli de soucis pour l'avenir. C'était si tôt après leur mariage. Mais peut-être venait-il d'exagérer? Il avait parlé sous l'influence de l'impression toute récente. En somme, les alertes furent rares, quelques journées de pluie dans les trois mois de vie commune. C'était inévitable, sans
doute, et la loi de nature elle-même. Borluut se réconfortait, repris à Barbe, à sa beauté sombre, à sa bouche chère. Il s'était trop plaint d'elle. C'est la faute de Bartholomeus qui l'avait entraîné sur cette pente. D'ailleurs, le peintre s'était toujours montré hostile à Barbe. Peut-être i'avait-elle dédaigné jadis? Qui sait s'il ne s'était pas un jour amolli et féru d'elle? Un ressentiment Tégarait. Borluut s'irrita à présent de la façon dont il avait analysé Barbe, le fit son complice pour en médire. 11 lui en voulut de la confidence faite, et qui avait été comme subtilisée. Il s'en voulut à lui-même.
Aussi,, en s'en retournant vers sa demeure du Dy ver, longeant les quais, devant les eaux pacifiques, Borluut sentit s'accroître le regret, le petit remords de ses ennuis divulgués, à voir les nobles cygnes, neige hermétique, qui, captifs des canaux, en proie à la pluie, à la tristesse des cloches, à l'ombre des pignons, ont la pudeur du silence et ne se plaignent, avec une voix presque humaine, que quand ils vont mourir...
Van Huile, après le mariage de Barbe, avait cessé d'être antiquaire. Il se débarrassa de ses meubles anciens, de ses vieux bibelots, gardant les plus précieux pour lui-même et sa demeure. Il estimait qu'il avait des rentes suffisantes pour s'éviter le dérangement des amateurs, des étrangers de passage, qui entraient chez lui, regardaient, maniaient quelques objets avec ce plaisir du bout des doigts, cette petite volupté des mains de collectionneurs qui sont des tactiles — et, le plus souvent, sortaient sans rien acheter. Quant à lui, il vieillissait et voulait être tranquille, tout au plus recevoir encore, le lundi soir, Borluut, Bartholomeus et les autres, par une ancienne habitude, car il ne s'intéressait plus à la Cause flamande qu'il jugeait dénaturée et en proie aux politiciens.
Et puis, en secret, il s'était surtout décidé à la retraite pour appartenir tout à son idée fixe, à sa collection qui s'augmentait, se compliquait. Ce
LE CARILLONNEUE, 87
n'était plus seulement d'avoir de belles pendules ou des horloges rares que Van Huile s'inquiétait. Il s'était mis à les aimer autrement que comme des natures mortes. Certes leur aspect extérieur importait, leur architecture, leur mécanisme, leur valeur d'art. Mais, s'il en avait tant rassemblé, c'est avec un autre souci encore, et pour répondre à son étrange préoccupation de Vlieure exacte. Il ne lui suffisait pas qu'elles fussent intéressantes. Il s'ennuyait de la différence d'heure qu'elles marquaient Surtout au moment des sonneries. L'une, très vieille, était détraquée, s'embrouillait dans ce compte de la fuite du temps qu'elle répétait depuis si longtemps. D'autres se trouvaient en retard, petites pendules Empire aux voix d'enfants presque, comme de pendules pas encore adultes. En somme, les pendules et les horloges étaient toujours en désaccord. Elles avaient l'air de courir l'une après l'autre, de s'appeler, de s'être perdues, de se chercher à tous les car- \ refours variables de l'heure.
Van Huile était contrarié de ne jamais les voir à l'unisson. Quand on vit ensemble, n'est-il pas meilleur qu'on se ressemble? Il aurait aimé les voir toutes aller de même, c'est-à-dire penser de mème. penser comme lui, marquer, sans plus dévier, une heure homogène dont il leur aurait donné le signal. Mais cet accord était un miracle qui jusqu'ici lui avait paru impossible.
Autant vouloir que tous les galets de la mer.
88 LE CARILLONNEUE,
venus des coins opposés de l'horizon et roulés par tant de marées inégales, soient d'un identique volume. Pourtant il essaya. Il s'était fait initier par un horloger, connaissait maintenant les roues, les ressorts, les dents, les clous de diamant, les subtils engrenages, les chaînes, les circuits, tous les nerl-^, les muscles, l'anatomie entière de cette bête d'acier et d'or dont le pouls égal marque la vie. du temps. Il avait acheté les outils nécessaires, des limes, c!e fines scies, de minuscules instruments, pour démonter, polir, arranger, corriger, guérir les délic;us organismes, si impressionnables. A force d'observation, de patience, de minutie, retardant celle-ci, avançant celle-là, secourant chacune dans le sens de sa faiblesse, peut-être brriverait-il un jour à ce qui était son rêve obsédant, son idée fixe devenue plus précise et maintenant formulée : les voir enlin toutes à l'unisson; les entendre, ne fût-ce qu'une fois, sonner l'heure en même temps, tandis que l'heure pareille sonnerait au beffroi. Atteindre cet idéal d'avoir unifié l'heure !
La manie de Van Huile persista. Il ne se décourageait point. Il passait de longues journées dans son Musée d'horloges, tâchant de mettre Ofu morne point les cadrans, tout au rêve de l'heure identique, tout au plaisir de ses amusants travaux d'horlogerie. Devant son établi, un verre grossissant dans l'jircade sourcilière, il découvrait le fonctionnement des ressorts, les petites maladies des rouages, les hacil-
LE CAEILLONXEUR 89
les des fines poussières. Et c'était passionnant pour lui comme des recherches de laboratoire.
Joie d'une idée fixe ! Contentement d'une vie qu'un idéal quelconque absorbe! Doux piège où descend l'Infini, comme le soleil dans le morceau de miroir que tient la main d'un enfant...
Paix et silence de la demeure qu'un rêve unique emplit! Van Huile était heureux, surtout depuis le départ de Barbe, dont les humeurs et les querelles troublaient et déchiraient de cris aigres cette solitude où l'on n'entendait que le cœur régulier des horloges.
Le'cœur de Godelieve aussi; mais il était si calme! Et si à l'unisson, songeait Van Huile, avec lesien I C'est même ce qui l'avait inconsciemment conduit à rêver l'accord des horloges. N'est-ce pas réalisable pour des rouages mécaniques et la -'ie passive des choses, puisqu'il avait accompli, avec Godelieve, l'accord plus compliqué et mystérieux de deux êtres?
Même leurs occupations semblaient parallèles. Tandis que lui maniait les fils mystérieux de l'heure, tous les fils d'or intérieurs des horloges, Godelieve, casanière de plus en plus, combinait les fils blancs, non moins ténus et enchevêtrés, de son carreau de dentellière.
Il s'agissait aussi de les unifier, de ramener les fils innombrables à un ensemble strict : le voile de dentelle que, très pieuse maintenant, elle promit à
90 LE CAEILLOSTNEUiR
la Madone, enclose dans une armoire de verre, au coin de la rue où ils habitent... Il serait long à finir, mais elle avait le temps, dans son existence vide et un peu d'une vieille fille déjà. Elle accumulait au fur et à mesure : une fleur, des rosaces, un emblème — fragments épars du voile dédié. N'était-ce pas comme une collection, aussi, de dessins successifs, avant l'aboutissement du voile total "^
Ressemblance! Identité! Vie à deux, où l'un était l'autre, ensemble et tour à tour! L'un disait ce que l'autre pensait. L'un regardait avec les yeux de l'autre. Ils se comprenaient sans se parler. De vivre toujours à deux, ils furent comme des miroirs face à face, qui reflètent les objets l'un dans l'autre. Van Huile aimait Godelieve d'une affection jalouse. Naguère il soufTrit dans son cœur et presque dans sa chair, à la pensée qu'un homme aurait pu l'aimer, l'embrasser. Mais il la chérissait surtout comme la conscience de lui-même, la preuve de sg, propre existence. II lui semblait que, sans ^le, il serait un mort.
A.H'dessus de la vie! Borîuut retrouva Fancienne sensation en montant au beiïroi ce jour-là, à l'heure du carillon. Il venait encore d'avoir à subir de nouvelles scènes avec Barbe, pour des vétilles, un emr portement brusque, un branle-bas instantané de tous ses nerfs où le visage entier se décomposait. Seule la bouche trop rouge surnageait, plus rouge dans cette colère blanche. Et il en sortait des mots durs, pressés, absurdes, mais qui l'assaillaient comme des cailloux. Chaque fois Borluut demeurait terrifié, le cœur en suspens, devant ce déchaînement qui pouvait d'une minute à l'autre, il le sentait," aboutir au pire... Et il sortait de ces alertes, désemparé, même physiquement las, comme s'il avait lutté contre un élément, contre le vent dans l'obscurité.
Maintenant, en montant dans la tour, puisque c''élait son jonr réglementaire de carillon, il lui sembla s'éloigner à mesure de ses peines, quitter sa vie. Les événements de la matinée furent tout de
suite si loin! L'espace met le même recul que le temps. Chaque marche de l'escalier obscur créait la distance d'une année. A chacun de ses pas, il délaissa un peu plus son chagrin, immobile comme sa (icmeure, et diminué avec elle dans l'éloignement, dans la masse déjà confuse de la ville.
Au-dessus de la vie! Oui, vraiment! Quelle impor lance avait à présent sa maison, si minime déjà au bord du Dyver, entr'aperçue derrière les arbres, mettant un pâle reflet dans le canal, qu'on ne distinguait plus. Barbe aussi faisait une ombre si courte, là-bas, dans la vie. Tout cela était mesquin et vain 11 se vida peu à peu de ses souvenirs, tout le bagage humain qui entravait son ascension.
L'air du haut lieu souffla bientôt par les meur trières, les fentes de la maçonnerie, les baies ouvertes, où le vent affluait comme l'eau aux arches d'un pont. Borluut se sentit rafraîchi, ventilé par cette large brise qui venait des plages du ciel. Il lui sembla qu'ellebalayaiten lui des feuilles mortes. Des chemins nouveaux lui apparurent dans son âme, qui s'en allaient ailleurs. 11 se découvrit de fraîches clairières. Enfln il s'atteignait lui-même.
Oubli de tout, pour la prise de possession de soi 1 11 se retrouvait comme le premier homme au premier jour, à qui rien n'est arrivé. Délice de la métamorphose ! 11 la devait à la haute tour, au sommet atteint où la plate-forme crénelée s'oflrait, reposoir de l'infini !
LE CARILLONNKUR 93
De cette hautelir, on ne voyait plus la vie, on ne la comprenait plus! Oui! un vertige chaque fois le prenait, un désir de perdre pied, de s'élancer, mais pas vers la terre, vers le gouffre, aux spirales de clochers et de toitures, que la ville approfondissait en dessous. C'est le gouffre d'en haut dont il se sentait l'attirance.
Egarement grandissant!
Tout se brouillait dans ses yeux, dans sa tête, à cause du vent violent, de l'espace illimité et sans relais, des nuages trop approchés et qui pour longtemps continuaient leur voyage en lui. Le délice de hanter les sommets s'expie.
Borluut en eut vaguement conscience tout de suite. Déjà la remarque de Bartholomeus, le jour où il eut le tort de lui faire des confidences sur Barbe, l'avait averti et inquiété sur son cas : « Tu ne vois donc pas clair dans la vie? »
Aujourd'hui les paroles du peintre lui revinrent, l'obsédèrent comme un appel, comme un remords : Non! il n'avait pas vu clair; et c'est pour cela qu'il était triste et malheureux à jamais. Non! il ne voyait pas clair dans la vie. Il ne devinait rien, ne soupçonnait personne, regardait sans voir, incapable de diagnostiquer, de doser ses paroles, d'ausculter les passants. Borluut songea que c'était la faute de la tour. Chaque fois, quand il en redescendait, rentrait dans la ville, il demeurait épars, la vue et les idées troubles.
C'était comme s'il avait vu la vie du point de vue de TEternité. Il continuait à la voir ainsi. Toutes ses misères provinrent de là. Un autre aurait deviné, pénétré le sombre caractère de Barbe, son état maladif, hasard de nerfs auquel pour toujours sa vie était suspendue. Et maintenant encore, un autre s'arrangerait, trouveraitle moyen d'en imposer, le ton à prendre, les mots qui apaisent, le regard qui dompte ou calme. Un plus avisé, un plus clairvoyant, s'orienterait dans ce dédale de nerfs.
Lui demeurait désemparé, effaré, malhabile, au surplus, ne sachant que souffrir intérieurement, pleurer sur lui-même, s'en aller seul à la dérive. Du moins, il avait le recours de la tour, où, parmi ses grands désarrois, il ne manquait jamais de monter. C'était son refuge immédiat, l'oubli prompt, et il courait au sommet porter son cœur en sang, l'y laver dans l'air salubre comme dans la mer.
Ainsi, la tour était à la fois le mal et le remède. Elle le rendait inapte à vivre et elle le guérissait de vivre.
Aujourd'hui, encore une fois, Borluut se sentit tout de suite pacifié, convalescent de la peine récente. La solitude avait des baumes; les nu-ées plus proches s'effilaient en charpie.
Arrivé au sommet, il vit la ville, à ses pieds, toute reposée, si quiète. Ah! quelle leçon de calme! Il eut honte, devant elle, de son existence agitée. Il abdiqua son misérable amour pour l'amour de la
LE CABILLOÎTNEUR 95
ville. Cejui-ci Tenvahit de nouveau, le ressaisit tout entier, ainsi qu'aux premiers jours de la propagande flamande. Gomme Bruges était toujours belle, vue ainsi de là-haut, avec ses clochers, ses pinacles, ses pignons, dont les gradins sont aussi des marches pour ascensionner dans le rêve, remonter aux beaux temps d'autrefois! Entre les toits, des canaux éventés de verdures, des rues tranquilles où quelques femmes en mantes cheminent, oscillent comme des cloches de silence. Paix léthargique ! Douceur du renoncement! Reine en exil et veuve de l'Histoire, qui ne désirait plus, au fond, que sculpter son propre tombeau! Borluut y avait contribué. Il reprit joie et orgueil, en y pensant; il chercha, calcula parmi Famas immémorial de la ville, les antiques demeures, les façades rares auxquelles il rendit pour ainsi dire un visage. Sans lui, la ville serait en ruine, ou répudiée pour une ville jeune.
Il l'avait sauvée par ses restaurations savantes. Ainsi mise au point, elle ne disparaîtrait plus, elle pouvait traverser les siècles. C'est lui qui avait fait ce miracle dont peu se doutaient, même et surtout cette Barbe qui, étant sa femme, aurait dû s'enorgueillir de lui, et l'accablait, par minutes, de si dure et méprisante façon.
Il était un grand artiste, après tout, dans son art : il avait réalisé là une œuvre anonyme et sans gloire mais admirable, si on avait compris. 11 fut l'embaumeur de cette ville. Morte, elle se fût décomposée,
désagrégée. Il l'avait faite momie, dans les bandelettes de ses eaux inertes, de ses régulières fumées; avec des dorures, aux façades, de la polychromie, comme de l'or et des onguents aux ongles, à la den-. ture; et le lis de Memling en travers du cadavre, comme l'ancien lotus sur les vierges d'Egypte.
C'est grâce à lui que Bruges était ainsi triomphante, et belle de sa mort parée. Telle, elle serait éternelle, non moins que les momies elles-mêmes, d'une éternité funéraire qui n'a plus rien de triste, puisque la mort y est devenue œuvre d'art.
Borluut s'exalta; il plana dans son rêve solitaire. Qu'est-ce que les mécomptes d'amour, les caprices d'une femme, les chagrins que tout à l'heure encore il traînait avec lui, en montant dans la tour?
— Tout cela, se dit-il, ne vaut pas la peine...
Il songea qu'il ne fallait pas faire attention à ces choses futiles et temporaires, quand on a entrepris une œuvre comme la sienne, encore à parfaire, mais dont l'avenir parlerait.
L'orgueil l'enivra de son vin rouge. Il sévit grand, dominant la ville, comme si la tour était son juste socle.
A ce moment, l'heure fixée pour le carillon venait de sonner. Borluut s'assit devant le clavier, ébranla les pédales. Aussitôt, la tour chanta. Elle chanta la joie, la fierté de Borluut qui s'était reconquis. Dans le simple roseau, le berger primitif, le premier musicien raconta son bonheur d'aimer, sa peine
d'être trahi, son ivresse de vivre, ses deuils, sapeur de l'ombre que les doigts, levés sur les trous, tempéraient d'un peu de lumière insinuée. Dans la flûte de pierre du haut befTroi, le carillonneur ainsi s'interprétait lui-même. Confidence formidable I Toute son âme était ébruitée. Par l'air qu'il jouait, on pouvait savoir s'il faisait jour ou nuit dans son âme.
Cette fois, ce furent des chants de renouveau, tout un éveil de forêt, un friselis de feuilles après la pluie, le cor et la chasse dans l'aube. Les cloches bondirent, courant Tune après l'autre, s'agglomérant, s'éparpillant, meute nerveuse et multicolore.. Borluut, allègre, dominait leur bruit, les mains fré missantes, comme s'il y avait une odeur de proie dans le vent. Il rêva des butins, la conquête de l'avenir; il se sentit fort et triomphant, et, tandis qu'il plaquait ses mains au clavier, ce fut d'un air de dompteur et comme s'il forçait les dents d'une bète vaincue.
Borluut se retrouva consolé, viril, en allé si loin («le sa peine et de lui-même, si changé déjà! Il se semblait être en voyage, parti après un chagrin ou uu désastre qui s'effaçait, s'abolissait en lui. Par minutes, le souvenir renaissait, la pensée qu'il faudrait rentrer dans la maison où il avait souffert. Ah! si le voyage pouvait durer toujours, et l'oubli avec lui! Le carillonneur, ces jours-là, même après le jeu des cloches, demeurait longtemps encore dans hi tour.
»8 LE CAEILLOXNEUR
A-ujourd'hui il s'attarda, arpeota les plates-formes, rêvassa dans la chambre de verre, que les campagnes décoraient de lointaines tapisseries, déambula dans les salles, les dortoirs de cloches. Bonnes cloches fidèles, dociles à l'appel. Il les caressa, les nomma par leur nom. C'étaient des amies, les consolatrices sûres. On leur avait confié sans doute des tristesses, des désenchantements, pires que les siens. Elles furent toujours de bon réconfort, de bon conseil, sachant la vie. Ah 1 qu'il était bon de rester près d'elles! Borluut avait presque oublié le présent; il était le contemporain des cloches, et le mal dont il avait soufifert était arrivé il y a très longtemps, il y a des siècles peut-être...
Mais on ne s'évade jamais-tout à fait de soi-même. Après les mirages au fil du songe et du mensonge, la réalité reparait, et le moindre hasard suflît à la restituer tout entière. C'est le réveil navré, la douleur plus grande — après le sommeil où on avait revu, vivant, le mort de la veille — de retrouver, à l'aube, le cadavre irrémédiable, le lit paré, le buis trempant d^ns l'eau et les cierges qui brûlent.
Borluut aussi avait abjuré tout souvenir, s'apparaissait victorieux, libre, calme comme les cloches et séculaire, eût-on dit, comme elles, quand, en les visitant et les écoulant, il se retrouva devant la cloche de Luxure, pleine de péchés, et qui, à l'origme, l'excita, l'induisit en pensées de volupté, lui suscita la curiosité et l'amour de Barbe. Cette cloche lavait
LE CARILLOX^'EUR 99
tenté, contribua à cette passion qui aboutissait si mal. Du coup, ce fut une reprise de la vie, un rappel d'humanité dans l'au-delà où il échappait, se transfigurait, vivait déjà d'Éternité, Maintenant, la cloche trop humaine rompait le charme d'oubli. 11 redevint lui-même. Il se retrouva en présence de Barbe. Elle était dans sa vie comme la cloche est dans la lour. Cette robe de bronze, dure et pourtant afï'olante, était la sienne. Toute la sensualité, l'ivresse charnelle y montait, s'enroulait en gestes équivoques, en baisers inapaisés. Il y avait des femmes sans fin possédées dans le métal de la cloche. Barbe de même lui résumait toutes les femmes. Leurs attitudes multipliées dans ces lascifs bas-reliefs, elle les assumait à elle seule. Perpétuel émerveillement de son désir! Devant la cloche de Luxure, Borluut comprit qu"il avait cru en vain s'affranchir. La vie le ressaisissait jusqu'au sommet de la tour. Barbe était là, présente et déjà pardonnée. Il sentit qu'il la désirait toujours. C'est à cause de la cloche obscène. Dès l'origine, elle fut la complice de Barbe. Quand il vit la cloche la première fois, il avait pensé tout de suite à Barbe. Il se pencha au bord, regardant, comme on regarderait sous une robe. Il s'était mis à imaginer sa chair, le nu qu'on pourrait entrevoir.
Aujourd'hui la cloche de Luxure recommençait l'emprise. C'était Barbe elle-même en robe de bronze, qui avait monté au beffroi, s'était glissée auprès de lui, le tentait, déjà oublieuse elle-même
— si pas repentante — des scènes récentes et de? blessures d'âme qu'elle avait faites.
N'importe 1 Elle rapportait le souvenir des soirs meilleurs, par les images qu'elle offrait sur sa robe ; elle évoquait le couple pâmé qu'ils avaient été et que le l)ronze copia...
Borluut sentit qu'il était encore en proie ù elle. En vain il s'était cru au-dessus de la vie. En vain il se jugeait affranchi, libre enfin et seul. Barbe l'avait suivi, épié, et, en ce moment elle le tentait, le vainquait encore une fois. Barbe était dans la tour, habillée de la cloche. Borluut ne pouvait donc pa- loublier, oublier la vie.
Et morne, inquiet, il redescendit les marches de l'escalier obscur, où l'écho de son pas donna lillusion d'un autre pas, voisin et plus léger, comme si la cloche l'accompagnait, comme si Barbe était venue le reprendre et le ramenait maintenant dans la réalité triste.
Les réunions du lundi soir chez Tanliquaire continuaient, mais comme une vieille habitude, déjà machinale. Les années avaient refroidi l'enthousiasme premier. Où est le temps des paroles enflammées, des projets séditieux? Ils rêvaient une Flandre quasi autonome, avec un comte local, avec des chartes et des privilèges comme autrefois. Au besoin, ils se seraient affirmés séparatistes. C'est pourquoi ils avaient l'air de conspirateurs, se réunissaient comme s'ils étaient chaque fois à la veille d'une prise d'armes, brandissant les mots comme des épées. Le premier effort avait été d'imposer la langue flamande en Flandre, partout, dans les assemblées, en justice, dans les écoles, et pour tous les papiers, actes notariés, documents publics, état civil, c'est-à-dire d'en faire la langue officielle, au lieu et place du français, enfin proscrit, chassé de la ville, comme déjà au temps de ces fameuses Matines de Bruges où furent
102 LE CAEILLONNEUR
égorgés aux portes tous ceux qui prononcèrent avec un accent étranger le difficile mot d'ordre : « Scliild en vriend. »
C'est Van Huile qui avait été l'initiateur de cette remise en honneur de la langue ancestrale, comme moyen de nationalisation. Il avait provoqué des congrès et un vaste pétitionnement. Il fut vraiment le premier apôtre de la Cause, à laquelle s'étaient ralliés dans la suite les Borluut,les Farazyn, les Bartholomeus. Aujourd'hui, l'entrain faiblissait. Aucun des espoirs n'avait abouti, sauf en ce qui concerne l'emploi de la langue. Et maintenant qu'ils avaient obtenu gain de cause sur ce point, ils constataient que rien d'important n'en avait résulté pour Bruges, et que c'était tout au plus comme si on avait changé de cercueil une morte.
Tous jugeaient déjà qu'ils avaient été dupes d'un beau rêve illusoire. On voit souvent, dans les villes grises du Nord, derrière l'écran des vitres, quelques personnes groupées autour de la maigre flamme d'un réchaud où bout la théière. Ainsi ils se réunissaient, le lundi soir, autour de leur projet, devenu aussi une flamme qui vivote avec peine.
Chacun avait arrangé sa propre vie. L'antiquaire, vieilli, désabusé, ne songeait plus à la patrie, tout recroquevillé sur lui-même, accaparé par son Musée d'horloges qui lui suffisait. Bartholomeus se confinait dans son culte mystique de l'art, un peu pareil aux Béguines parmi lesquelles il travaillait, surtout qu'à
LE CARILLOXXEUR 103
présent il était pris tout entier par la vaste œuvre de la décoration commandée, cette fresque qui couvrirait tout une salle de l'Hùtel de Ville et qui pouvait lui valoir la gloire.
Seuls Borluut et Farazyn s'obstinaient encore dans l'ancien idéal. Mais Borluut concevait surtout cet idéal dans le sens de la Beauté. Il avait continué à parer la ville, à sauver les vieilles pierres, les façades rares, les riches vestiges. La restauration de la Gruuthuus, qu'il espérait devoir être son chefd'œuvre, avançait. Ce serait un trésor de pierre, un écrin unique.
Quant à Farazyn, il poursuivait ce rêve d'une renaissance de Bruges, mais dans le sens de la Vie et par l'action. Un lundi soir, il apporta une nouvelle idée.
Avant son arrivée, la conversation chez le vieil antiquaire languissait, se traînait de bouche en bouche, tombait en route dans de grands trous de silence, 011 on n'entendait que les fuseaux à dentelle de Godelieve, toujours présente pour remplir de bière blonde les pintes de grès. Farazyn arriva, exalté, loquace :
— Oui! nous allons fonder une Ligue. Un projet superbe ! C'est la résurrection et la fortune de Bruges. Et nous avons trouvé un titre qui dit tout, sonne comme un clairon : « Bruges-Port-d'e-Mer ! »
Alors Farazyn développa son plan. Comment n'y avait-on pas songé plus tôt? Bruges fut puissante
quand elle était jointe à la mer. Le Zwyn s'ensabla; la mer se retira. Alors ce fut la ruine et la mort. Mais on ne s'est pas avisé que, maintenant encore, elle n'est distante que de quatre lieues. Les ingénieurs modernes font des miracles. C'est un jeu pour eux de renouveler la communication. On creusera un canal de navigation, des bassins vastes, d'autant plus que, même au xv* siècle, la mer n'arrivait pas jusqu'à Bruges, mais à Damme seulement, puis à l'Écluse. Il exista toujours un canal. Qu on en rétablisse un, et c'est la ville redevenue un port, par conséquent vivante, fréquentée, riche.
Les autres écoutaient, l'air indifférent, un peu incrédules.
Le vieux Van Huile, comme s'il sortait d'une rêverie, objecta :
— Port de mer? Toutes les villes aujourd'hui ont cette manie.
— Soit, répondit Farazyn, mais Bruges, du moins, est encore voisine de la mer et fut déjà un port.
Borluut intervint et, dans sa voix, on sentit une petite impatience. Il interrogea :
— Croyez-vous qu'on recommence un port ou qu'on recommence n'importe quoi ? En histoire, comme en art, l'archaïsme est absurde.
Farazyn ne se laissa pas entamer:
— Les plans sont déjà déposés. Des combinaisons de financiers sont promises. Et l'Etat interviendra. Nous réussirons.
— J'en doute, fit Boduut. Mais, en attendant, vous aurez abîmé la ville, détruit, pour vos installations vaines, ce qui reste de vieux quartiers, de précieuses façades. Ah! si Bruges comprenait sa vocation !
Borluiit esquissa alors cette vocation, telle qu'il la concevait. Mais est-ce que la ville elle-même ne la comprend pas? Les eaux mortes ont bien renoncé; les tours allongent assez d'ombre ; les habitants sont suffisamment taciturnes et casaniers.
Il n'y avait qu'à continuer dans ce sens, restaurer les palais et les demeures, isoler les clochers, parer les églises, compliquer la mysticité, agrandir les musées.
— Voilà la vérité, intervint Bartholomeus, qui sortait toujours de sa froideur en brusques élans. On aurait dit, chaque fois, un jet d'eau d'hiver qui dégèle et soudain vibre, jaillit en long essor.
— Oui ! Borluut a raison, dit-il. L'art est dans l'air, ici. Il règne sur les vieilles maisons. Il faut le multiplier, recréer les Chambres de Rhétorique, accumuler les spectacles, les ommegancks, les tableaux. Ainsi nos Primitifs flamands, par exemple, c'est ici seulement qu'il faudrait les voir. On ne les comprend bien qu'à Bruges. Imaginez la ville rassemblant son or et son effort pour arriver à acquérir tous les Van Eycks et les Memlings qui sont dans le pays. Voilà un emploi de fonds, Farazyn, si vous en recueillez. Ce sqra autrement beau que de creuser un
lOG LE CAEILLONXEUR
canal et des bassins, remuer de la terre et des pierres. C'est-à-dire que nous posséderions cette divine Adoration de l'Agneau^ où les anges sont vêtus de nuées, où il y a, dans l'herbe de Tavantplan, des fleurettes qui sont un inouï jardin de pierreries; que nous aurions aussi cet Adam, et surtout celte Eve, que le vieux maître, par un prodige de génie, peignit nue et enceinte, vraiment mère du genre humain. Quel trésor ce serait pour Bruges, unique au monde! C'est cela qui la ferait belle et parée, et répandrait dans tout l'univers la curiosité d'elle. Voyez déjà ce que le petit musée de FHûpital et la châsse de Sainte Ursule attirent, à eux seuls, d'étrangers.'
Farazyn, que l'accueil froid et la contradiction rencontrés par son projet avaient contrarié, ne répondit plus rien.
Les autres tombèrent à un silence d'intimité, où ils se sentaient d'accord, rêvantpour Bruges la même destinée: les âmes pieuses vont parfois faire une retraite dans les couvents; ce serait ici, pour les âmes artistes de partout, une retraite laïque, avec 1-a prédication des cloches et l'exposition des reliques d'un grand passé.
A la suite de cette soirée chez l'antiquaire et du projet: Bruges-Port-de-Mer, annoncé par Farazyn, Borluut eut le désir d'étudier, de savoir en détail comment Bruges fut abandonnée par la mer. Trahison brusque I
C'avait été comme un grand amour qui se retire. Et la ville en était restée triste à jamais, comme veuve.
Il compulsa les archives, de vieilles cartes, celle de Marc Gérard et d'autres qui indiquent l'ancien canal de communication ; mais les précédentes manquaient, celles où on aurait vu la mer du Nord proche de la ville, c'est-à-dire à Damme, que baignait la marée. Celle-ci, plus tard, n'arriva plus qu'à L'Écluse : puis il y eut des ensablements successifs, un recul de la mer, si bien que L'Écluse à son tour resta assise au milieu des terres, répudiée. Très rapidement, en moins d'un siècle, ce déplacement de marée fut complet. Toute la partie appelée le Zwyn, et qui était naguère un bras de mer s'avançant en Flandre, se combla au fur et à mesure. On en pouvait voir le lit, un vaste corridor de sable, qui part de la côte où désormais la mer s'arrête.
Un jour, Borluut alla visiter cette embouchure morte.
Tout était intact, conservait la forme d'autrefois, comme les fosses fermées, dans les cimetières de campagne, gardent la forme du cadavre.. . Même les dunes s'évasent de chaque côté, cessent de faire face à la mer, se rangent en courbes parallèles comme les berges survivantes d'un cours d'eau aboli. La largeur est immense et certifie encore ce que fut ce bras de mer où les mille sept cents navires de la flotte de Philippe-Auguste évoluaient. Parla, les fins voiliers, les goélettes, les carènes aux poupes pein-
108 LE CARILLONXI':UK
tes, entraient avec la marée, porlaient vers la ville les laines d'Angleterre, les pelleteries de Hongrie, les vins de France, les soies et les parfums d'Orient.
L'endroit naguère était prospère et fameux d;in^ tout l'univers. Borluut se ressouvint que Dante luimême le cita en son Enfer :
Quali i Fiamminghi tra Cazzante e Bniggia, Temendo 1 flolto che inver lor s'avventa, Fanno lo schermo, perche '/ mar si fuggia.
(Tels les Flamands entre Cadzand et Bruges, craignant le flot qui s'avance vers eux, élèvent une digue pour échapper aux assauts de la mer.)
C'est au chant XV« où il décrit les sables du septième cercle qu'environne le ruisseau des larmes.
Borluut songea que les canaux des villes d'ici, trahies par la mer, étaient aussi des ruisseaux de larmes, non seulement à Bruges, mais à Damme, mais à L'Écluse qu'il traversa le matin pour arriver, pauvre petite ville morte, où il avait vu un seul bateau dans le bassin, et qui s'illusionne ainsi par un simulacre de port. Quant aux sables du Dante, il les retrouvait également, dans les dunes accumulées. Paysage austère! Borluut était seul, rien qu'avec du ciel et de l'eau. Nul pas, autre que le sien, n'avait marqué dans cette immense étendue, ce désert blanc qu'était aujourd'hui l'ancien avant-port de Bruges.
Le lieu était d'une désolation infinie, à cause surtout de ces dunes,, chaîne de collines inanimées,
d'un sable si fin, comme filtré dans le sablier des siècles. Quelques-unes étaient vêtues d'une maigre toison d'herbe, d'un pelage vert et débile qui sans cesse tremblote, comme dans la crainte de la tonte. Pourtant Borluut goûta leur mélancolie. Il avait ces yeux du Nord qui aiment à refléter des choses déjà immobiles. Et, surtout, il vit son image en elles : grand tourment apaisé, tumulte du cœur qui s'est résigné à de sévères lignes monotones.
Il prit conseil de ce grand calme, éprouva mieux la vanité de la vie et de lui-même et de ses peines, devant ces dunes bossuées s'alignant comme d'énormes tombeaux, les tombeaux des villes tuées par l'oubli de la mer. Celle-ci, tout à côté, s'illimilail, cette tragique mer, variable de couleurs comme d'humeurs.
Souvent Borluut l'avait présumée, entr'aperçue, du haut du beffroi de Bruges, quand il y rêvassait, après l'heure du carillon. On ne la distinguait pas précisément, à cause de la brume sans cesse tissée dans l'air, cette gaze grise qui flotte et dont les clochers seuls se dévêtent. Pourtant, au déclin du soleil, on la devinait, au loin, à cause de quelque r;hose qui se mettait à vibrer, à miroiter au bas du ciel...
Maintenant Borluut la voyait, de près. Et jusqu'au bout d'elle-même, eût-on dit, tant la ligne d horizon allait à l'infini. Elle était nue. Pas un navire. Elle grondait en mélopée, d'un ton glauque, opaque, uni-
110 LE CARILLOXNEUR
forme. On sentait que toutes les couleurs étaient en dessous — mais effacées. Au bord, les premières vagues faisaient un bruit de lavandières, battaient des linges clairs, tout un trousseau de suaires pour les prochaines tempêtes.
Borluut marcha longtemps dans cette solitude qui était comme la fin d'un continent. Plus de traces humaines. De temps en temps une mouette avait un grincement de poulie.
Il se sentait plus allègre, renouvelé par le voyage, libéré de lui-même et de sa médiocre vie, agrandi aux pensées de l'Infini. Or, tandis qu'il s'était longuement attardé, la marée monta, envahit la p;rève, ramollissant, trempant d'un déferlement de larmes le cœur aride du sable. La houle arrivait du large, bavait une écume courte, semblait devoir charger plus loin, s'engendrant d'elle-même — mais elle s'était arrêtée soudain à une limite précise, jamais franchie, une bandede laplage, qu'un araasde coquillages ourlait, marquait d'une frontière de verroteries. Au delà, un sable dense et qu'on sentait vieux de siècles. Aucune marée ne l'avait plus atteint. Celle d'aujourd'hui s'arrêta aussi, juste àtemps. Nul flolne rafraîchit la sépulture de l'ancien bras de mer, tari et mort sans rémission. Le corridor de sable blanc demeura vide et nu.
Pourtant la ville de L'Écluse était là, très proche, en somme ; on en voyait le clocher, émergeant des arbres que le couchant faisait plus vastes.
LE CARILLOXXEUR 111
N'importe! la mer désormais s'arrêtait et n'irait pas plus loin. Lamer est variable. Elle aime des villes, et puis les quitte, va en baiser d'autres, du côté opposé delhorizon... Elle est ainsi. 11 faut s'en arranger et serésigûer. Va-t-on courir après la mer"? Croiton l'apprivoiser, la ramener ou l'amender comme une amante trop fantasque?
^ Borluut sentit mieux sur place l'obscur événement de la ruine de Bruges. Ah! que ce projet de Bruges- Port-de-Mer lui apparaissait absurde, aujourd'hui, devant le Zwyn, à voir ce que le Passé fut ici, à reconstituer l'ancien drame de la mer. C'est Farazyn sans doute qui, par une voie d'eau artificielle, corrigerait les prodigieux caprices d'un élément, sa volonté sous- marine, sa passion échevelée?
Quant à Borluut, sa con^'iction était faite : il avait, ce jour-là, compris l'Histoire, vécu l'Histoire.
Cn lundi, aprèsla coulumière réunion du soir chez le vieil antiquaire, Farazyn accompagna Borluut dans la direction de sa demeure. Ils s'attardèrent, cheminèrent au hasard, entraînés par le plaisir de. causer, d'errer à la dérive au long des quais. Il y avait une légère brume dans l'air qui vêtait de prestiges frêles la ville nocturne. La lune, par minutes, se dégageait toute. Clair-obscur d'argent! Et queUe féerie de voir soudain la lune regarder la lune dans l'eau :
Borluut et Farazyn, qui étaient déjà d'anciens amis, se senlaientles cœurs très proches, dans cette solitude d'ombre. Ils ranimèrent le passé commun, les longs souvenirs, leur première foi civique d(MU on avait constaté, ce soir-là, chez Yan Huile, le lent affaiblissement. La réunion d'aujourd'hui fut mélancolique.
On causa peu. Les paroles se traînaient. Il y avait chaque fois entre elles un silence, comme il y en a
entre les coups de cloches. Or, si les cloches affligent, c'est moins à cause de leur son triste qu'à cause de ce silence qui sait, un de ces longs silences où le son meurt, tombe dans TEternité...
D'ailleurs, les beaux temps de la Cause semblaient révolus. L'antiquaire, qui en fut la première âme, en fièvre et en fête, vieillissait décidément. 11 apparaissait désintéressé de la vie extérieure, orienté vers des joies intimes et secrètes. Quant à Bartholomeus, il ne fut des leurs que par rancune, parce que ce mouvement flamand, prenant les allures d'une conjuration, pouvait aussi exprimer son irritation propre d'être une force sans emploi. Maintenant qu'il avait reçu la commande d'une fresque communale, il était pacifié, tout ressaisi par sa joie de l'œuvre et son culte mystique de l'art.
Même Farazyn, prolixe et exalté, ne parlait plus beaucoup, assistait aux réunions chez l'antiquaire plutôt par routine.
— J'y vais pour voir Godelieve, déclara- t-il à, Borluut, en s'en revenant avec lui.
Borluut ne répondit rien.
— Oui ! elle est charmante à regarder.
Et il se complut à la décrire, à parler de ses cheveux si blonds, de son pensif sourire, du mouvement joli de ses mains jouant avec les fuseaux quand elle faisait de la dentelle ; il l'évoqua toute, textuelle et présente, lumineuse parmi cette ombre nocturne de Bruges où ils déambulaient.
114 LE CARILLOXNEUE
Borluut écoulait, un peu étonné, bientôt stupéfait. Il commença à comprendre. Pourquoi n'avait-il rien deviné, durant ces réunions du lundi où certes maints regards, inflexions de voix, nuances dans Tadieu et le serrement de main auraient dû lui faire soupçonner ce qui maintenant s'avérait. Décidément, il était peu clairvoyant dans la vie. Nulle antenne à sa sensibilité. Il ne voyait rien arriver des choses! Il ne les savait qu'à la minute du contact immédiat avec elles.
Ainsi donc, le charme gothique deGodelieve avait opéré, sans paroles à coup sûr, ainsi qu'opère le «harme d'un paysage. Telle était l'impression, calme et.profonde, suscitée par elle. On la regardait comme on regarde l'horizon. A vrai dire, il était étrange que ce charme eût opéré vis-à-vis de Farazyn, d'une nature extérieure et lyrique, aimant la mise en scène de soi, le bruit, la domination.
Est-ce que vraiment l'amour nait des contrastes? Mais, d'abord, Farazyn aimait-il Godelieve, ou n'éprouvail-il qu'un trouble furtif, une émotion à fleur de cœur pour l'avoir trop regardée ce soir-là, un accident sentimental qui n'aurait pas de suites?
Pourtant Farazyn avait continué à énumérer sa grâce innombrable; et il conclut:
— Ce serait une femme délicieuse !
— Je crois qu'elle ne se mariera pas, fit Borluut.
— Pourquoi?
-D'abord, parce que son père serait trop triste.
LE CAEILLONNEUE, 115
— Je sais, reprit Farazyn. Il Fadore, la couve pour ainsi dire. Pauvre vieux!
— Oui! Personne n'en peut approcher. Elle ne sort jamais sans qu'il l'accompagne. Chez lui, il est toujours à ses côtés. Chacun est comme lombre de l'autre.
— N'importe 1 observa Farazyn. Elle doit rêver une autre existence.
Alors, il se démasqua soudain, entra dans des confidences, confia à Borluut que Godelieve lui plaisait infiniment et qu'il songeait à l'épouser. Depuis longtemps, il avait cherché à se déclarer; mais qu'est-ce que Taveu du regard, le fluide du visage, l'insistance de la main dans la main ? Faibles signes ! Surtout que Godelieve a toujours l'air absent et regarde ailleurs, avec ses yeux distraits, des yeux qu'il faut sans cesse ramener^ renouer à la conversation.
Il avait tenté aussi, pour être plus explicite, de la trouver seule un instant, aux réunions du lundi soir, soit en arrivant avant l'heure, soit en s'attardant le dernier. Mais jamais l'antiquaire ne la quittait, gardien minutieux de son trésor.
Farazyn proposa à Borluut d'être de connivence avec lui. Ce serait agréable pour tous les deux qu'ils fussent liés par des liens de famille, et utile aussi, au point de vue de leur influence et de l'orientation de la Cause. DonCiBorluut pourrait, par exemple, inviter Godelieve, un de ces prochains dimanches, à
dîner chez lui, seule. Lui-même serait invité aussi, ce jour-là. Et, après le repas, on les laisserait à deux, un moment, comme par hasard.
Un dîner eut lieu, conformément à leur amical complot. Le vieil antiquaire avait bien maugréé ; mais puisqu'il était un peu impotent et valétudinaire, en ces mois de neige et d'hiver âpre, il dut renoncer, cette fois, à accompagner Godelieve. Le repas ne fut point morose. La table rit du rire des argenteries et des cristaux. Chacun semblait avoir guéri sa peine intérieure. Un air de fête circulait. Farazyn parla beaucoup, avec grâce, avec force, une jolie abondance, un flux et un reflux d'idées, ingénieusement combinés pour déferler en vagues câlines vers Godelieve. Il parla de la vie, des combats de l'homme, et de l'amour qui est pour lui la bonne étape, la halte, le relais nécessaire, auberge du sourire et des tendres soins. Barbe aussi s'animait, un peu incrédule sur le bonheur, sur l'importance de la passion. Farazyn s'obstina, plaida, eut des paroles de flammes et de fleurs, toute cette éloquence un peu bariolée et facile qu'il tirait à tout propos de lui, phrases creuses, bulles multicolores, avec lesquelles il jonglait sans fatigue et inépuisablement.
Godelieve demeurait impénétrable.
Quand on eut servi le café, Barbe s'éloigna sous un prétexte. Joris la rejoignit, au bout de quelques minutes.
Quand ils rentrèrent dans la salle à manger, une
LE CARILLONNEUE, 117
heure après, le crépuscule envahissait déjà la vaste pièce.
Jours si vite abrégés, en ces hivers du Nord 1 Godelieve et Farazyn étaient toujours assis à la même place. Aucun d'eux n'avait bougé. Barbe comprit de suite que nul rapprochement n'avait été possible. Leurs pai'oles ne s'étaient pas jointes un instant. Ils avaient conversé des deux côtés de la table, comme des deux côtés d'un fleuve qu'on ne traversera pas Le soir venait, prématuré, à cause des rideaux amplement drapés aux fenêtres. De l'ombre descendit dans la chambre, descendit en eux. Fin du jour et fin de l'amour!...
On ne songea pas à allumer des lampes, comme s'il valait mieux cette demi-obscurité, afin de lui imputer le deçni- silence d'une conversation qui suivait un désastre et ne pouvait plus se reprendre.
Bientôt Farazyn se leva, prit congé, l'air un peu confus, désarçonné de cette belle assurance qui sans cesse piaffait.
Dès qu'il fut parti, Barbe s'élança vers Godelieve, l'interpella :
— Tu as refusé?
— Quoi?
— Ne fais pas la cachottière ! Tu as refusé. Je m'ei; doutais 1
Godelieve ne parut pas s'émouvoir. Elle répondit de sa voix très douce :
118 LE CARILLOXXEUR
— Je ne liens pas à me marier.
Puis elle ajouta, avec une minime nuance de reproche, tout au plus un peu d'ombre, le reflet d'un nuage, sur sa voix de lumière :
— D'ailleurs, vous auriez mieux fait de me prér venir, de me consulter à l'avance.
Aussitôt Barbe ne déguisa plus son mécontentement.
Godelieve hésita à répondre. Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'elle déclara :
— J'aime mieux rester avec iiotre père !
Elle avait eu des italiques dans la voix. Barbe, avec son humeur ombrageuse, y vit une ironie ou une attaque. Tout de suite, elle s'irrita.
— Tu es absurde! Notre père! Tu veux insinuer sans doute que toi seule tu l'aimes? Oui! de cette façon-là, avec tes fadeurs !
La conversation s'envenimait. Godelieve ne parla plus. Joris essaya dïntervenir, d'intercaler des paroles pacifiantes. Barbe se retourna contre lui :
— Est-ce que tu vas me donner tort maintenant? Et c'est toi qui les as invités !
Barbe, nerveuse, se leva, s'assit, arpenta la chambre. Elle parla toute seule, épanchant des plaintes, des griefs, le regret du beau projet avorté, des reproches et des emportements contre Joris, contre Godelieve, qui se taisaient comme s'ils étaient devenus du même avis.
Elle se tourna vers Joris :
— Mais toi, parle donc ! Persuade-la. Dis-lui aussi qu'elle est déraisonnable!
Peu après, Barbe sortit, faisant claquer la porte, devenue furieuse, laissant dans la chambre un sillage de tempête, le vent de sa jupe qui avait balayé l'air...
Le crépuscule s'était aggravé. Joris et Godelieve se retrouvèrent, doux et meurtris. Ils demeurèrent face à face, sans rien dire. Ils se voyaient à peine Ils se furent réciproquement une apparition conso» lante, une ombre muette et qui est déjà comme le souvenir d'elle-même, ce qui subsiste dans les miroirs et dans la mémoire. Après les véhémences de Bai'be, tous deux goûtèrent la douceur du silence, un silence comme convalescent et qui ne veut pas qu'on le violente. Ils sentirent que rien ne devait être dit. Dans le silence, les âmes se comprennent.
Joris avait deviné une volonté définitive, des raisons mystérieuses dont il ne faut pas approcher et contre lesquelles les mots ne peuvent rien. A peine une minute, parce que Barbe l'avait voulu, mais si discrètement, il osa conseiller Godelieve, plaider un peu pour son ami évincé.
— Il vaudrait mieux peut-être vous marier... Mais Godelieve l'avait arrêté, d'un geste si suppliant, avec un visage si navré :
— Oh! ne dites pas cela, vous... surtout vous!... Ce cri la dévoila toute. Ce fut comme ces éclairs où
le fond des vallées apparaît.
Joris connut les régions profondes de son âme. Il comprit ce qu'il avait à peine soupçonné, presque oublié, depuis le temps où l'antiquaire lui avoua étourdiment le trouble de Godelieve.
Il avait cru à un de ces vagues émois, comme en ont toutes les jeunes filles, élan d'un cœur qui se pose au hasard, déploiement d'ailes au bord du nid.
Maintenant, il pressentait qu'elle avait eu pour lui un vrai amour peut-être. Etait-ce à cause de cet vmour qu'elle demeurait désenchantée, refusait tout nouvel essai de bonheur? Était-elle de celles qui, après une épreuve unique, jettent la clé de leur cœur dans l'éternité?
Joris continua à la regarder, sans rien dire, sans plus la voir, perdu dans des songeries, évoquant le charme triste qu'ont les choses non abouties, les projets renonces, les voyages manques, tout ce qui pouvait être et n'aura pas été.
Le foyer de Borluut devenait de plus en plus morne. Le mystérieux état de nerfs de Barbe empirait. Ses irritations étaient fréquentes et durables maintenant. Encore et toujours, pour des riens, une coiiirariété de ménage, le bris d'un objet, une con- Iradiction, le moindre malentendu, elle s'emportait, tombait à des colères instantanées, des rafales qui ne laissaient après elles que des feuilles mortes. Mais, au surplus, désormais, la crise persistait, transformée, aboutie à des prostrations, des idées noires, une face livide où des larmes coulaient comme la pluie sur un tombeau. Joris, apitoyé, quoique encore meurtri et le cœur en sang de l'alerte, tentait alors des paroles douces, un baume d'amiliè et de réconciliation. Il aventurait une main calmante sur la main, un attouchement vers le visage, essai de fluides! Barbe le repoussait avec dureté; et sa bouche, qui semblait un fermoir, se rouvrait soudain pour une explosion de mots violents, une chute nou-
122 LE CAEILLOXXEUR
velle de cailloux. Joris ne savait plus de quelle façon agir, répondre, pallier ces scènes, d'où il sortait Tâme comme courbaturée. Il avait beau chercher à les éviter; elles se produisaient d'elles-mêmes. On aurait dit que Barbe avait ses saisons d'humeur, son équinoxe aux retours réguliers. En vain aussi se traçait-il à l'avance un plan de mutisme et d'immédiate concession. Il ne s'en trouvait pas moins, chaque fois, tout dépourvu, incapable de déchiffrer ce grimoire de nerfs.
D'abord il avait cru simplement à un caractère mauvais, une nature irascible et fantasque. Maintenant il ne pouvait pas s'empêcher de supposer qu'il y avait une part d'inconscience dans les accès de Barbe. Il se disait : « Evidemment, c'est une malade... »
Et il songeait aux étranges névroses qui de tous temps ont avili l'humanité, écheveau intérieur qui ligolte la volonté et toute l'âme. Fléau empiré en ce siècle, par suite du déclin des races et de l'hérédité accumulée. Pour Barbe, il se rappelait qu'on lui raconta la mort prématurée de sa mère, victime aussi d'un mal obscur.
— N'importe, disait Borluut, qu'elle soit malade ou simplement méchante, je n'en souffre pas moins! Et j'en souffre à cause du doute. Où commencent la malâd>3 et la méchanceté? Jusqu'à quel point est-on conscient ou inconscient? Si la colère monte d'ellemême, encore choisit-on ses mots. Et ainsi, la haine
LE CARILLOXNEUR 1-23
hésite, alterne avec la pitié. Quoi qu'il en soit, concluait Borluut, elle a fané ma vie.
Il s'attendrissait alors sur lui-même, pleurait sa destinée sans issue, et qui n'avait même pas la douceur de la douleur.
D'autres foyers sont attristés par les maladies; mais il y a les maladies dolentes et qui font qu'on aime davantage. La femme s'affine de pâleur, s'angélise. C'est doux et triste comme la veille d'un départ. Les rideaux du lit ont des frissons de voiles...
Des états maladifs comme celui de Barbe — en supposant qu'elle ne fût pas simplement mauvaise — étaient crispés, hostiles, décourageant les tendres soins, repoussant toute potion calmante, viciant les fleurs qu'on apporte pour compagnes. Ces maladieslà excèdent et font bientôt qu'on se détache.
Joris sentait son amour fini, après tant de ballottements, d'alternatives douloureuses, entre des violences et des retours de tendresse. Flux et reflux qui joua avec sa joie. Enfin il avait retiré son cœur de ces jeux de marée. A présent il se jugeait reconquis, rendu à lui-même, indiff"érent aux péripéties quotidiennes, rentré seul dans cette dernière chambre de son âme où chacun peut enfin s'atteindre et se posséder soi-même. Une peine lui survivait : c'est de n'avoir pas au moins la compensation des enfants, et qu'il y eût autant de silence dans sa demeure que dan^ son âme. Ceci aussi était la coaséquonce sans
doule de l'état de Bai-Le. Pourtant, naguère, il rêvait tan! d'avoir un jour une famille nombreuse. Il se lapjM lait, quand ils furent fiancés, avoir conduit Barbe au Musée devant le grand triptyque de IMemling où figure .sainte Barbe, sa patronne, et s'ètic ('inu devant les donateurs, entourés de leurs on/*enfants, famille palriarcale, visages juxtaposés et ressemblants. Lui-même s'était imaginé un foyer comme celui de ce Guillaume Moreel, bourgmestre de Bruges, que Memling avait peint.
Maintenant le beau rêve aboutissait à la femme sans amour et à la maison sans enfants.
Borluut, au surplus, ne voyait guère de monde, peu liant, ennuyé des conversations banales et des fréquentations quelconques. Sa vieille maison, au Dyver, avec sa façade noircie, ses hautes fenêtres à petits carreaux, en des châssis de bois, d'un verre verdàtre, couleur du canal qui est en face, reposait somnolente, close, les stores baissés, comme la demeure d'un absent. A peine sonnait-on ; c'était un fournisseur ou un client. Barbe n'avait aucune amie. La sonnette faisait un bruit bref, comme pour rendre plus sensible et vaste l'immuable tranquillité. Puis aussitôt le corridor redevenait un chemin de silence.
Borluut n'allait même plus aux réunions du lundi soir chez l'antiquaire. C'est une dernière distraction qui lui manqua. Elles avaient cessé d'elles-mêmes pour ainsi dire, chacun espaçant ses présences, renonçant. Bartholomeus s'était cloîtré, afin de se
LE CAKILLOXXEUR 125
concentrer sui* sa fresque en train, pareil de plus en plus aux béguines parmi lesquelles il travaillait. Quant à Farazyn, depuis son aventure de cœur avec Godelieve, il lui était difficile de se retrouver, chaque semaine, toute une soirée, devant elle. D'ailleurs, il s'irrita de son relus, rompit même avec Borluut, lui imputant, à lui et à sa femme, d'avoir plutôt dissuadé la jeune fille. Il y avait eu des indiscrétions, des racontars, des malignités dénaturant l'afiaire.
Borluut s'apparut seul.
Alors, détaché de tous, il retrouva, invincible et plus ardent, son amour de la ville. Au fond, il n'avai*; jamais vécu que pour ce rêve et dans ce rêve. Parer la ville, la faire belle entre toutes les villes! Même quand il montait au beffroi, s'exténuait au lourd jeu du carillon, c'était pour l'embellir, la couronner d( cette cûiironne de fleurs de fer. Tous ses travaux de reconstitution et de restauration allaient aux mêmes fins, pour que chaque rue eût sa surprise, son blason de pierre, sa façade ornementée comme une chasuble, ses sculptures mouvementées comme une treille. C'est lui qui avait sauvé de la mort tous ces trésors dupasse, qui les avait exhumés du plâtre, du mortier, du badigeon, des briques, du vil suaire tic l'ignorance. Il les avait ressuscites. C'est donc comiuf s'il leur avait donné la vie, les avait créés uuu seconde fois.
Grand effort 1 Clairvoyant génie! On commençait à s'en rendre compte dans le pays. Par une doulou-
126 LE CARILLONNErn
reuse ironie de la vie, à mesure que son foyer s'assombrissait, sa situation grandit. Les travaux, les commandes affluèrent. 11 retrouva etremitàneuf des centaines de maisons des xv* et xvi= siècles. De jjIus, il venait d'achever sa reconstitution de la Gruuthuus qu'il considérait comme son chef-d'œuvre. Le vieux palais, quand on le lui livra, était tombé dans la misère. Triste déchéance d'une noble architecture où l'on voyait encore sur la façade les armoiries de Jean d'Aa, seigneur de céans, adoptées par lui en 1340. Le roi d'Angleterre y avait séjourné lors des guerres de la Rose Rouge. Maintenant, l'antique palais avait abouti au pire. Il servit de Mont-de-Piété. Hardes des pauvres parmi ces murs qui semblaient eux-mêmes les hardes des siècles ! Pauvreté dans de la pauvreté, comme des larmes dans la pluie. Borluut avait regardé le palais, ainsi qu'on regarde un mendiant. Comment faire que le mendiant laisse tout à coup choir ses guenilles et apparaisse vêtu de merveilleuses étoffes, de bijoux rares, d'un luxe de prince rentrant dans sa ville? Comment se décrasser de la souillure des âges?
Borluut accomplit le miracle. Il galvanisa les ruines.
Il rendit la vue aux fenêtres aveugles, guérit les pignons perclus, fit se dresser les tourelles accroupies. Il ranima les bas-reliefs, rongés par la pluie et le temps, visages en fuite, souvenirs perdus dans la mémoire qui soudain émergent, se précisent. Un
LE CAPJLLONNEUR 127
renouveau régna: la balustrade à jour se continua sans arrêt; les fleurons furent printaniers; les ogives tendirent leur arc neuf.
La restauration de Borluut était achevée. Qu'allait-il advenir du vieux palais reconstitué? Mais est-ce que les choses ne s'appellent pas? ïl y a des analogies mystérieuses. Un rythme conduit l'Univers. Les destinées s'harmonisent. Quand la maison est bâtie, vient l'hôte qu'elle mérite et qui devait venir. Ainsi quand le palais de la Gruuthuus était un mendiant, las des longs chemins de l'histoire, assis au bord d'un quai de Bruges, il ne connut que les pauvres, ceux qui lui ressemblaient. On en avait fait le Montde-Piété.
Au contraire, dès que le Palais, comme touché patun magicien, redevint lui-même, sa destinée changea. A ce moment, mourut une vieille douairière qui légua, pour y être conservée et exposée, ume merveilleuse collection de point de Bruges. Le Palais étant maiatenant une dentelle de pierre, il fallait qu'il devint un musée de dentelles. Attirance mystérieuse ! Tout correspond. On se mérite à soi-même ce qui advient. Et les événements s'accomplissent, selon qu'on a fait son âme.
Dans les salles furent disposées les frêles merveilles, brodées à l'aiguille, brodées aux fuseaux. Il y en a qui durent consumer toute une vie. Quelquesunes constituent un vrai tableau : telle cette chasse où l'on voit le chasseur, le chien, les perdreaux ; telle
128 LE CARILLOXNEUR
cette Passion signée en 1329 par la sœur de l'évêque de Bruges, qui y disposa le linge de Véronique, le coq de saint Pierre, le soleil, la lune. Et des pièces de rareté unique : la nappe de première communion de Charles-Quint, donnée ensuite par lui à l'églised'Audenarde et transmise ici, avec ses armes dans un coin, la couronne du Saint-Empire posée sur TAgneau pascal qui en a Pair dominé, écrasé sous ce fardeau, inexorable même pour ce qui est divin.
Partout, le déroulement de ces exquises dentelles, en larges bandes, en rectangles symétriques. Un caprice infini : des fleurs, des palmes, un fouillis de lignes qui sont aussi mystérieuses que les lignes de la main. N'est-ce pas comme un vitrail de linge? N'est-ce pas comme une géographie de fils, ruisselets, nappes, amas d'eau gelée, ruissellement calme, ici tari et bu, aboutissant au vide, là s'éparpillant en méandres, en petites ondes qui se prennent et se quittent.
C'est la caractéristique du point de Bruges, ces traits intermédiaires qui raccordent les rosaces, les dessins épars. D'autres points sont comme filigranes. Celui de Bruges est une orfèvrerie plus massive, quoique si frêle encore. Jardin blanc! Marguerites et fougères de gelée, comme nées sur une vitre, et qu'un souffle abolirait.
Dans la précieuse collection, il y en avait qui remontaient jusqu'à l'an 1200. N'était-il pas logique qu'elles aboutissent ici? Cette délicieuse idée de
LE CAEILLONNEUR 129
collectionner des dentelles pouvait-elle surgir ailleurs qu'à Bruges, la Bruges des béguines, des permanentes dentellières, des monuments aux guipures de pierre, où elle fut réalisée en ce nom doux commo une pafole d'ange et qui résume la ville entière « Musée de dentelles »?
Quand on inaugura le Palais restauré, ce fui un émerveillement qui grandit le renom de Boiluut.
Décidément il était le bon génie de la cité, qui la révélait à elle-même, lui mettait au jour d'occultes trésors, qu'elle ignorait.
On l'en récompensa par des honneurs publics. On lui décerna des fêtes, des sérénades.
Un autre honneur lui échut dans le même temps qui le toucha davantage. L'antique Gilde des Archers de Saint-Sébastien l'élut à l'unanimité pour la présider. C'était la plus ancienne société de la ville; dès 1525, elle recevait du magistrat une rente annuelle de cent livres parisis. Elle avait, d'ailleurs, pris part aux Croisades; et c'est pourquoi, aujourd'hui encore, dans les cortèges et ommegancks où elle figurait, il y avait de petits nègres, des Turcs, des hommes à cheval coiG'és de turbans, pour entoure:sa séculaire bannière. La confrérie occupait toujours le même local, ce vieux palais à svelte tourelle, gi-acieuse comme un corps de vierge, au bout de l.i rue des Carmes, où elle vint se fixer au seizième siècle. Tout s"v conservait intact : ce livre des leus
130 LE CARILLONNEUE
funéraires que chaque nouveau membre signait, en allouant des sommes pour sa messe mortuaire, et autres minimes emplois de fonds après décès; les bijoux donnés par le duc de Glocester et les souverains qui en firent partie, c'est-à-dire des coupes d'honneur, un oiseau et un sceptre en argent ciselé, qui constituent les insignes du roi du tir et du Chef- Homme. Dans la salle d'honneur, s'alignent les portraits de tous ceux qui furent l'un ou l'autre, et tiennent dans la main, peintes, les séculaires argenteries qu'on montre encore dans les écrins. Ces portraits éternisent les plus grands noms de la Flandre, car le Chef-Homme était choisi entre les premiers par la naissance ou l'éclat des services. Breydel, le rude communier, fut Chef-Homme de la Gilde de Saint-Sébastien; et aussi ce Jan Adornes, chevalier ■des Croisades, donateur de l'église de Jérusalem dans laquelle vit son image de pierre, par-dessus le sépulcre où il repose. A cause de tant de gnands souvenirs, cette fonction constitue une des magistratures honorifiques les plus enviées de la ville. Elle fut offerte spontanément à Borluutque son nom d'abord autorisait — car il appartenait lui-même à l'antique armoriai flamand (un de ses ancêtres fut le héros de la bataille de Gavre) — mais que surtout ses glorieux travaux et la résurrection de la Gruuthuus désignaient aux suffrages. Elu, il reçut l'investiture selon les rites; au banquet inaugural figura, comme il le fallait, le traditionnel plat de
LE CARILLONNEUE, 131
crêtes de coq, par allusion au tir à l'arc et aux volatiles qu'on fait tomber du mât.
Borluut fut heureux. Il revécut ainsi le passé, fut le contemporain, un moment, de l'ère glorieuse. Il en avait reconstitué le déc^r. Maintenant il en atteignait l'esprit. L'âme ancienne de la Flandre demeurait dans la Gilde, aux plis fanés de sa bannière, aux lèvres des vieux portraits qui le seconderaient en silence, deviendraient ainsi les zélateurs de la Cause. Borluut connut la joie des réalisations. Il avait bien fait d'aimer la ville, de recréer son passé, de vouloir qu'elle vécût en Beauté, d'en faire une œuvre d'art, et son œuvre d'art. Cet amour pour la ville ne l'avait pas trompé, du moins; il le sentait réciproque, à cette minute de triomphe...
Qu"étaient-ce dès lors que tous ses minimes ennuis humains,' son foyer morne. Barbe irascible, un peu de cris et de querelles, la cendre quotidienne de son âtre? Au-dessus de la vie! Il monta dans son rêve comme il montait dans la tour. Son rêve était une tour aussi, du haut de laquelle il voyait la ville et l'aimait de plus en plus, en la regardant dormir, si belle!
Un jour d'hiver, Borluut posséda tout son idéal, une harmonie culminante, la ville devenue enfin l'œuvre d'art, couleur d'un vieux tahleau dans les musées. Neige et or! Les flocons s'étaient accumulés durant la nuit. Maintenant, tandis qu'il montait au befTroi, le soleil émergea, patina les blancheurs. La ville apparut transfigurée et si pure! Les cygnes mêmes, .au bord des canaux, se trouvaient humiliés. Blancheurs surnaturelles, diaphanes comme celles des seuls lis.
Tout était blanc. Borluut avait toujours éprouvé le charme et pour ainsi dire l'ivresse, la volupté, du blanc. Etant enfant, ses doigts vibraient de manier du linge. Les nappes fraîches du dimanche, les loiles séchant sur les prés dans les blanchisseries autour de la ville, les surplis des prêtres, au long de la Procession, communiquaient à ses yeux un petit tremblement, comme la caresse de quelque chose d'un peu divin.
LE CARILLONXEUR 133
Aujourd'hui Bruges s'offrait, d'une blancheur unanime. Les vieux toits, parterres rouges, étaient devenus des jardins blancs et en pente. Aux vitres, la gelée avai"; mis des écrans de dentelle. Les clochers ofliciaient en camails d'hermine.
Obit d'une vierge ! Deuil blanc, couronnes en perles de givre, et ce doux poêle de la neige! Il semblait que la ville s'était rapetissée. On l'aurait crui; plus grande. C'est à cause de sa toilette de mousseline longue. Elle était morte ainsi. Quoi de plus triste qu'une Première Communiante qui meurt, le jour même, avec sa robe toute neuve? Petite mariée de la mort... Bruges était celle-là...
Borluut la regardait, roide et immaculée. Quand il fallut, à l'heure coutumière, éveiller le carillon, il trembla, n'osa qu'à peine. Quelle hymne assez chaste, quel molet de béguinage assez fluide, pour moduler une si douce mort? Il aventura des sourdines, de mois arpèges, des musiques à demi dépliées, un efifeuillement d'accords, une chute de plumes sans tache, des pelletées de neige, eût-on dit, sur un cercueil déjà desdendu dans de la neige.
Tout fut conforme : le carillon venait comme d"au !elà de la vie, cependant que la ville semblait déjà catrée dans l'Éternité.
Barbe était superstitieuse. Avec son teint d'Espagne, celte chair où saignait sa bouche trop rouge, elle avait bien le visage de son âme. Car elle brûlait intérieurement d'une foi, espagnole aussi, religion violente et ténébreuse, pleine d'aCfres, de blessures de cierges, de peur de la mort. Cent craintes superstitieuses tourmentaient sa via comme les mailles d'un cilice. Le vendredi de chaque semaine et le treize de chaque mois, elle demeurait en suspens et dans l'attente d'un malheur. Un miroir brisé était le présage d'une agonie. Il est vrai qu'elle eut plusieurs fois la confirmation de ses pressentiments et de ses songes. Peut-être qu'à cause de .son étrange névrose, elle était avertie de ce qui allait venir. Ses nerfs communiquaient avec l'invisible. Ils nouaient leurs fils aux deuils en chemin, aux cloches prochaines, aux cœurs consanguins et jusqu'au cœur de Dieu. Télépathie mentale qui va d'âme en âme, comme la télépathie astrale va d'étoile- en étoile.
LE CARILLONNEUE 135
Or elle avait fait une promenade récemment en compagnie de son père qui, toujours sédentaire, eut brusquement ce caprice de sortir avec elle, pris de tendresse et d'affectueux abandon, comme s"il avait eu un remords de la dernière heure, un regret de trop de froideur depuis si longtemps entre sa fille et lui. Ils avaient déambulé longtemps, au hasard, à petits pas, leur marche rythmée, pour ainsi dire, par la cadence des cloches qui, tout cet après-midi, tintèrent sans répit du haut des clochers dispersés. Glas de paroisse pour des obi ts du lendemain ! A la porte de Saint-Sauveur et aussi sur les murs vétustés de Notre-Dame, Barbe remarqua, comme elle n'en avait jamais tant vu, les grands papiers funéraires, faire-part publics, qu'on affiche selon la coutume, pour annoncer le service comme un spectacle. Et le nom du défunt y éclate, en vedette. Ils avaient aussi rencontré un cercueil porté à bras par les ouvriers d'un menuisier, et qu'on conduisait, apparent et nu, vers quelque demeure mortuaire. Décidément la mort était dans l'air, circulait autour d'eux.
Il fallait un avertissement plus décisif. En arrivant derrière l'Hôpital, ils virent tout à coup, sur le petit pont, un rassemblement. Les hommes criaient, des femmes jetaient les bras an ciel, blanches de stupeur. Ils apprirent qu'on venait d'apercevoir un noyé, un corps qui flottait là-bas, flasque et tuméfié, dans le canal glauque. A cet endroit, l'eau se fonce, abdique tout reflet; on dirait qu'elle descend tou-
jours. Est-ce que le noyé revenait de cet abîme de silence? Avait-il vu le fond du canal?
Il semble qu'ici la mort, s'aggrave. C'est une fin pire que la mort. Faut-il avoir touché l'infini de la désespérance pour se jeter dans cette eau-là!
Barbe entraîna son père pour ne point voir Ta!' freux spectacle du noyé qu'on allait retirer du canal; ils s'éloignèrent rapidement, devenus silencieux, hantés d'images funèbres. Sans doute que l'antiquaire pensa à la mort, à sa mort. Barbe le crut, sans avoir la force de l'en distraire, de trouver des paroles contre ce qui était déjà l'inévitable.
Peu de temps après, une nuit, elle fut réveillée en sursaut. La sonnette de la porte avait retenti, à coups fébriles, accumulés. Barbe songea aussitôt : « C'est un malheur qui sonne ! » En effet, on venait annoncer que le vieil antiquaire était au plus mal: couché et presque endormi, il avait eu une attaque, dénoncée par un grand cri qui traversa la maison. Maintenant, il gisait, inerte.
On ne savait rien. Les médecins n'étaier,' pas encore venus.
Mots jetés à la hâte par une servante ; et la demeure réveillée, grand désarroi, peurs et sanglots* et la course à travers la ville endormie, dans cette douce nuit d'été, qui semblait si incompatible avec la mort possible.
Quand Barbe arriva avec Joris, Van Huile ne les
reconnut pas. II. avait les yeux clos; la tête s'offrait, échouée parmi les oreillers, les écrasant, comme si elle était alourdie de tout le sang charrié au cerveau. De petites lignes violettes tachaient la peau, ces veines de sang qu'octobre met aux feuilles de ht vigne. Une respiration rauque dont le bruit rabote le silence. Godelieve se tenait debout, au bord du lit, penchée sur le malade, plus pâle que les draps, semblant lui offrir son souffle ample et toute sa vie qu'elle était prête à donner. Des médecins arrivèrent, car, dans l'affolement, on avait couru chez plusieurs. Ils regardèrent, tâtèrent, indiquèrent de vagues palliatifs, annonçant qu'il était prématuré de se prononcer, qu'ils reviendraient le lendemain, et se retirèrent, graves et indifférents.
Longue nuit, nuit interminable, triste veillée, qui fut plus triste encore à l'heure où le jour vint... Désolation de la lampe quand elle défaillit dans l'aube claire !
Le mal était évident. Van Huile avait été frappé d'une congestion cérébrale, qu'annonçaientd'ailleurs de certains prodromes, ses rougeurs, des somnolences.
Au retour des médecins, le cas fut déclaré grave, et minimes les chances de salut.
Godelieve était toujours au bord du lit, appliquant les remèdes, luttant, espérant contre l'espoir. Elle était forte de son amour pour son père, ce tendre amour qu'il lui avait rendu par tant de soins et de
138 LE CAEILLONXEUE
caresses, une affection unique dont eux seuls a\-aie'nt su la douceur et les délicieux échanges de chaque minute. Maintenant encore, elle l'appelait, elle se nommait, par les petits noms tendres qu'ils se donnèrent, ces appellations sans aucun sens : noms de bêtes ou de fleurs, monosyllabes, épithètes, abréviations, bégayements, ces signes conventionnels, ces mots d'ordre de tous ceux qui s'aimeiU, comme pour se marquer qu'ils sont un autre — l'un pour l'autre — que pour le reste des hommes.
Elle le baisait en même temps au visage, sur les mains, promenant ses lèvres, imaginant débusquer le mal et qu'il disparaîtrait quand sa houche se serait posée partout.
Barbe, au contraire, circulait par la chambre, angoissée, énervée, avec des crises de grands sanglots, puis des prostrations en un fauteuil, où elle semblait regarder très loin, par delà la vie.
Quant à Joris, il n'avait cessé de faire des courses. La nuit, il lui fallut quérir des médecins, puis réveiller un pharmacien, faire préparer les potions. Au matin, il dut se rendre chez le curé de la paroisse pour le prier d'apporter à Van Huile l'extréme-onction et le viatique.
Ci fut l'heure douloureuse pour la vieille demeure, quand le prêtre entra, vêtu du rochet et de létole, muni d'une hostie au fond de la custode, précédé d'un enfant de chœur qui agitait une petite clochette. Les servantes avaient pénétré aussi dans la
LE CAEILLONNEUE 139
chambre de leur maître; la vieille Pharaïlde, qui depuis plus de vingt ans était à son service, pleurait, de grosses larmes roulant, mettant des perles ii'eau parmi les grains de son chapelet. Tout le monde s'agenouilla. Godelieve avait disposé un petit autel sur une commode, blanc reposoir ayant, pour nappe, ce voile en dentelle encore inachevé, qu'elle avait fait elle-même pour la Madone de sa rue, sans se douter qu'elle tissait, avec les fils de chaque journée, le voile d'agonie de son père. On y posa le ciboire. Les prières commencèrent, murmurées, confidentielles, vols à peine dépliés, paroles latines à ras du silence. Quand le prêtre oignit le front, les tempes, avec le saint chrême, l'agonisant eut de vagues contractions du visage. Était-ce un reste de sensibilité? Barbe, qui était tout près, les nerfs tendus à se briser, refléta sur sa face toutes les alternatives, nature impressionnable comme un miroir, et qui vit de reflets.
Cependant l'officiant était allé prendre le ciboire sur le meuble. Il s'approcha du lit, l'hostie entre les doigts. Tous s'inclinèrent. La clochette de Fenfant de chœur à nouveau tinta, bruit aigu, et doux pourtant. Sonnerie frêle, goupillon du son qui aspergea un peu la chambre en prière.
Van Huile avait eu la bouche dérangée pour le passage de l'hostie. Il sembla à ceux qui étaient le plus proche de son lit que, avant de se fermer, elle émit un vague chuchotement. Barbe apparut
effrayée et souoain espéranLe. Elle prélendit que l'. père avait voulu parler, qu'elle avait distinclement entendu son cri, quoique vague et à demi submergé. Il avait dit : « Elles ont sonné... »
Balbutiements de rinconscience, images conruspdu délire! Peut-être aussi qu'il avait senti, par ondc.^ et moires successives, du fond de son enlizement, ce qui se passait à la surface de la vie. La parole attestée par Barbe s'expliquait. De la cérémonie de rextrême-onction, il ne perçut sans doute que le bruit de la clochette de l'enfant de chœur, par une survivante sensibilité de l'ouïe qui en avait transmis, grâce au fil d'un dernier nerf lucide, la sensation au cerveau. « Elles ont sonné ! » Il avait peut-être entendu le tintement, vibration instinctive du tympan, ultime écho de la vie. Aux confins de la mort, il écouta la clochette sonner...
Mais alors pourquoi ce pluriel? Barbe sans doute, trop nerveuse, et mirant la mort, s'hallucina d'une phrase qui n'était née qu'en elle.
Toute la journée, le malade râla, parmi la demeure calme. A cause du grand silence religieux, ce silence d'église que la maladie suscite autour d'elle, on entendait les tic-tac enchevêtrés et grinçants du Musée d'horloges. Les balanciers allaient et venaient ; le.=. rouages avaient l'air de moudre le temps ; c'était un bruit continu, un peu ôraillô et qui ponctuait. Godolieve s'attendrit en les entendant. Son père les aimait tant! Avec elle-même, ce furent ses plus
LE CARILLON' NEUR lil
sûres, ses plus chères amies. Qii'allaient-elles deve' nir sans lui? Barbe, au contraire, s'en agaça; \eu\ bruit lui tourmentait les nerfs. Elle demanda à Joris de les faire taire, d'arrêter ces grands balanciers qui balançaient aussi son cœur, ces rouages qu' déchiraient sans cesse quelque chose en elle.
La maison devint tout à fait muette. On aurait dit qu'elle était déjà morte, avant son maître.
Celui-ci, vers le soir, empira. Son souffle rabota le silence à coups plus espacés, plus profonds. Les petites veines violettes s'élargirent. Toute la face était congestionnée; la sueur sans cesse sourdait à grosses gouttes qui lui mettaient au front comme une couronne de larmes. Le corps vibrait, par minutes, de grandes secousses Le vieillard, encore solide, luttait contre la mort; il avait allongé les jambes, les arc-boulait au pied du lit, pour mieux se défendre.
Toula coup la bataille sembla finir.
Il y eut une accalmie, une embellie; les petites veines pâlirent, le visage s'imprégna de sérénité, d'un commenceEîent de sourire, d'une sorte de lun)!,"^re surnaturelle comme si le front était touché d'un malin inconnu. Pleins de stupeur, les assistants virent le malade bouger, reprendre vie, eût-on dit.
Distinctement, cette fois, et avec un visage de l)éatitude,de surabondantejoie, ils l'entendirent proférer à deux reprises :« Elles ont sonné... Elles ont sonné I»
Puis se soulevant un peu, il étendit les bras, s'y appuyant, ainsi que dans les canaux de Bruges s'ap-
puie sur ses ailes le cygne qui veut sortir de l'eau quand il va mourir; et le vieillard trépassa — çonime on s'envole — tout blanc !
Un moment après, Barbe tomba, raide et livide, en proie à une crise de nerfs. Joris dut remporter, l'étendre sur un litoîi elle resta longtemps sans force. Quand il rentra dans la chambre mortuaire, il regarda son vieil àmi, noble cœur,premier apôtre de la Cause flamande. Il reposait, l'air d'un élu... Si peu humain déjà I C'était le marbre de lui-même ; un buste copiant ce qu'il avait été, avec la transfiguration de l'art, la beauté d'une matière plus pure. Godelieve lui avait fait sa dernière toilette rapidement, et à peine, pour ne pas le déranger, ni lui faire du mal. Elle priait à genoux, baignée de larmes silencieuses, au pied du lit.
Quand elle vit Joris, elle l'interrogea :
— Barbe avait raison. Vous avez entendu ses dernières paroles? Il la répété encore : « Elles ont sonné... »
— Oui 1 il aura pensé à ses horloges; c'était le rêve de sa vie. Il auracru qu'enfin elles sonnaientensemble.
Godelieve retomba à sa prière et à ses pleurs, prise de remords d'avoir causé devant le mort, même pour parler de lui...
11 faisait une chaleur accablante à ces six heures d'après-midi de l'été, en cette chambre que l'odeur de l'agonie et des potions affadissait. Il fallait l'aérer. Joris ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin et
sur ceux d'alentour, espaces de cours grises, de pelouses vertes et d'arbres. Borluut regarda sans voir, morne de la mort contemplée, et qui lui avait été un exemple, une leçon comme promulguée du seuil de llnfini!
« Elles ont sonné! » Borluut avait compris tout d suite. Le vieilljard, mourant, atteignit son rêve! Il n'avait donc pas espéré, ni voulu, à tort. C'est à force de désirer les choses qu'on se les mérite. L'effort humain n'est pas vain. C'est l'effort qui seul importe, puisqu'il s'accomplit quand il s'achève. Donc il se suffit à lui-même et se consomme en soi.
Ainsi, le vieil antiquaire avait tant souhaité que ses horloges et ses "pendules, un jour, fussent à l'unisson.
Il les entendit sonner, en effet, toutes à la fois, la même heure, l'heure de sa mort. C'est que la mort est l'accomplissement du rêve de chacun. On touche, dans l'au delà, ce qu'on a convoité durant la vie. On est donc soi-même enfin, réalisé!
Borluut tomba en des abîmes de rêverie, songea à lui-même. Il avait aussi vécu jusqu'ici en plein rêve, fervent de la beauté de Bruges, avec ce seul amour et ce seul idéal, qui déjà le consolèrent dans les quotidiens déboires d'un foyer sans bonheur. Il fallait s'en tenir à ce rêve, avec un désir immense et exclusif. Carie rêve, songeait-il, n'est pas même un rêve, mais une réalité anticipée, puisqu'on l'atteint au moment de la mort.
Ui LE CARILLONXEUR
Cependant l'élu reposait; par la fenêtre ouverte, nul bruit n'entrait. Seules, dans la chambre muette, on entendait quelques mouches qui voletaient, neie;e noire, musique de deux ailes. Et c'était solennel, ce murmure des petites mouches qui n'avaient été envoyées là, semblait-il, que pour rendre plus sensible le silence dont on n'a la conscience etla mesure que par le bruit, et qui se prouve d'autant plus vaste que le bruit est minime. Ainsi le silence parut plus silencieux, le mort parut plus mort. Les éphémères faisaient comprendre l'éternité.
Et longtemps, machinalement, Joris écouta les bourdonnantes mouches dont l'une, parfois, s'aventurait sur le lit, jusque sur le visage du mort, dont elle n'avait plus peur.