L'AMOUR
Godelieve, après le décès de ranliquaire, était venue habiter chez sa sœur, dans la maison de Joris. Elle n'avait plus osé rester seule, à cause du mort, à cause des souvenirs du mort.
— De quoi as-tu peur? lui demandait-on.
— De rien et de tout. On croit toujours que les morts ne sont pas tout à fait morts et qu'ils vont revenir.
Godelieve s'effrayait de son ombre, de son propre pas, du moindre bruit insolite. Son image surgie en un miroir venait au-devant d'elle comme un fantôme. Elle avait peur du soir surtout, redevenait comme un enfant, regardait sous son lit, agitait les plis de silence des rideaux. Il lui semblait qu'elle allait à chaque instant heurter un cadavre.
Ah ! ces effrois des lendemains de la mort ! Et le souci du défunt lui-même, un scrupule de lui avoir mal fermé les yeux. Et la petite odeur implacable qui s'obsline, fade et têtue, dans les chambres : sueur d'agonie ou cire consumée.
Godelieve avait dû abandonner la vieille demeure de la rue des Corroyeurs-Noirs,maispourun moment, crut-elle, le temps de laisser s'évaporer ses souvenirs, les tableaux et les relents funèbres. Maintenant des mois s'étaient écoulés, et l'arrangement provisoire semblait définitif.
Joris aussi avait été impressionné vivement par ces scènes de la mort. Cela arrive 'toujours quand on y assiste de près et qu'il s'agit de quelque proche. Chacun les rapporte à soi-même. On se voit à son tour gisant et pâle de la dernière pâleur. C'est tout à coup, au milieu du train de la vie, des ambitions, des chagrins, des affaires, la vision de la seule réalité. On confronte ce qu'on est avec ce qu'on sera. Joris, à vrai dire, pensait souvent à la mort. Il lui arrivait, quand il se trouvait devant une glace, de clore presque les yeux et de se regarder, à cause du recul et du pâlissement que donne un miroir, avec déjà le visage simplifié et exsangue qu'il aura, mort!
Pourtant, la fin de Van Huile l'avait troublé d'un émoi plus grand. C'avait été pour lui comme un exemple, une leçon solennelle, au bord de la tombe. Il se rappela, durant des semaines, les visions dernières de l'antiquaire, qui avaient dû enchanter son
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agonie, et le sourire d'extase sur sa face. 11 entendit longtemps son cri suprême : « Elles ont sonné ! » Il avait donc atteint son rêve, à force de l'avoir désiré. Il faut se rendre digne des accomplissements...
Joris demeura songeur, faisant un retour sur luimême, récapitulant sa vie.
Lui aussi avait vécu en plein rêve. Si on se mérite son rêve à force de renoncer à la vie, il pourrait à son tour se le mériter. Car il avait bien renoncé à la vie pour lui-même. Il s'était tout voué à la ville, extériorisé, transposé en elle. Sans doute qu'il lui serait donné, comme à Van Huile, de contempler son idéal au moment de la mort.
Mais la minute est brève ! Et la réalisation du rêve, quant à lui, si anonyme ! D'autres, les artistes, les créateurs, doivent se voir, à cet instant, immortels, sacrés d'un laurier qui suffit à rafraîchir sur leur front la sueur de feu. Lui, à cause de son œuvre objective, pourrait seulement, un peu comme l'antiquaire, s'écrier avant de mourir: « La ville estbelle... La ville est belle ! », sans jouir d'un orgueil personnel, ni vaincre la mort en sachant son nom déjà projeté dans les siècles. C'est pour cet aboutissement vain qu'il avait renoncé à la vie.
Joris resta, un long temps, troublé, perplexe, hésitant sur sa destinée et sur lui-même. Il avait jusqu'ici suivi un grand chemin monotone, sans s'arrêter, sans regarder aux alentours. Il avait vécu, aimanté par un
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but unique, un iJéal rare, mais tout à coup il se prenait à en douter.
La mort de Van Huile lui fut une étape où il s'examina lui-même. Ne s'est-il pas mal orienté ? N'y a-t-il pas im meilleur moyen de bonheur et de bonheur immédiat? N'est-ce pas un leurre, pour voir, une minute, son rêve réalisé, de renoncer à la vie? Ainsi la leçon de la mort tournait contre elle-même.
Joris trembla de s'être trompé; il pensa avec angoisse :
— Tant d'années, déjà, perdues pour le bonheur!
C'était la faute de la tour.
Il avait voulu monter au-dessus de la vie! Ascensionner dans le rêve 1
Or, à la mort de Van Huile, il connut la certitude, mais aussi l'inanité, des réalisations d'un long rêve 1 Peut-être que la vie valait mieux. H y a des plaisirs plus réels auxquels il ne songea jamais, et qui suffisent à la joie des autres hommes. Van Huile, comme lui, les avait ignorés et répudiés pour la poursuite d'un but qui n'était qu'en lui-même, ha Cause Ûamande aussi, dont il fut le premier apôtre, apparaissait déjà un beau mensonge. Elle périclitait. Joris prévoyait qu'à son tour il s'y dépenserait en vain. Et quant à son culte pour Bruges, il était inutile comme le culte pour un tombeau.
Vivre! il fallait vivre ! L'existence est si éphémère! Certes, c'était le beffroi qui l'avait découragé de la vie et lui donna le goût do la mort. Maintenu)!, lurs-
qu'il y entrait, il sentait, à chaque marche gravie, qu'il quittait une nouvelle possibilité de joie. Désormais il monta dans la tour avec un doute. Il lui sembla qu'il avait tort de déserter la vie où quelque chose l'appelait, le retenait avec une vo.ix proche et des promesses mystérieuses. Parmi l'escalier étroit, ses ténèbres et cette humidité de sépulcre, ce fut pour lui comme si, un moment, il cessait d'être, anticipait sa mort. Dans ce temps-là, il ne s'attarda plus au sommet de la tour, après l'office réglementaire du carillon. Quand il en redescendait, il avait l'impression d'être allé mourir un peu.
Godelieve, en se fixant désormais au foyer de Joris, y apporta, non pas encore une embellie, mais une accalmie. Barbe se contint davantage, refréna ses emportements, son humeur sans cesse cabrée, ses irritations continuelles contre son mari, un peu distraite et influencée par la présence de sa sœur. Contagion de la douceur! Godelieve était tombée là comme un sachet de silence dans la forêt, comme la coupe de Thulé dans la mer. Elle apparaissait si amène, avec son visage ogival, son front lisse et pur comme le mur d'un temple, ses beaux cheveux de miel. Et une voix de la couleur de ses cheveux, que jamais aucune impatience ne fonçait, caractère uniforme et placide, docile atout, de la docilité des canaux où les ciels et les demeures, en se reflétant, s'immobilisent. Godelieve aussi était un miroir de calme.
La vieille demeure du Dyver, derrière son rideau d'arbres toujours inquiets, se pacifia un peu, s'apaisa
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en une détente d'armistice, en une vacuité de dimanche. Le charme de Godelieve opérait. Elle allait, de lun à l'autre, semblait-il, porter des baumes, les guérir, les réconcilier, comme une Sœur de charité enlre deux malades.
Avait-elle soupçonné le drame muet du ménage, qu'elle cherchait à éclaircir, à dénouer vers une paix miséricordieuse? Ou bien n'était-elle qu'elle-même, en exhalant là sa blanche bonté ?
Une aube recommença, en tout cas, dans le foyer de Joris. Celui-ci surtout jouissait de l'imprévue quiétude. Tout paraissait changé. Il se semblait être ailleurs. C'était comme s'il revenait d'un fâcheux voyage et rentrait dans sa maison au printemps. Une indulgence naissait en lui, un amour de la vie et des hommes. Il sortait davantage, n'allait plus, comme autrefois, vers les quais de deuil, les ecclésiastiques qua.rtiers. Il ne fuyait plus les passants, devenu plus sociable, intéressé aux hasards de la rue. Il ne se reconnaissait plus lui-même. Possédait-il des yeux neufs ? Naguère il avait des yeux emplis de choses ~ fanées. C'est la vie tout entière qui s'était fanée dans ses yeux. Et cela à cause de Barbe, cette Barbe colérique et dure, qui l'avait déçu, malmené, désenchanté de tout. La femme est la vitre à travers laquelle on voit la vie.
Voici qu'une nouvelle femme s'interposait. Emoi d'un homme encore jeune, au foyer de qui une femme est entrée I
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Borluut se sentait comme dans une maison plus claire, dans un air plus tiède. Les grands yeux de Godelieve semblaient deux nouvelles fenêtres, ouverles toutes grandes. Il faisait moins triste en cet intéi'ieur longtemps morne. On entendait des voix, sonores comme les voix dans des ruines. A table, durant les repas moins abrégés, on causait maintenant. Joris exposait ses projets, ses ambitions; Godelieve s'intéressait, attirait Barbe dans la conversation. Parfois elle évoquait la mémoire de son père, à propos d'un détail, d'un mets préféré, d'une victoire de la Cause. Souvenir commun, oii tous les trois se rencontraient! Et, de regretter ensemble, d'avoir aimé ensemble, le vieil antiquaire, ils se sentaient plus proches. C'était comme s'ils se prenaient les mains pour entourer son tombeau.
A mesure que les mois s'écoulèrent, Borluut s'étonna de plus en plus de cette douceur de Godelieve. Jamais rien encore ne Favait entamée une minute, pas même les impatiences de Barbe qui se tournaient parfois contre elle. Humeur inaltérable, séraphique mansuétude ! Sa voix allait et venait, se dépliait et se repliait; on aurait dit une grande aile blanche, toujours égale, avec les mômes mots sans tache, le même arpège de plumes. Il en venait un apaisement, la candeur d'une brise du cjel, on ne sait quoi qui pacifie et lénifie. Borluut comprenait à présent la tendresse du vieux Van Huile pour Godelieve, son existence claustrale et jalouse auprès d'elle ;
il vécut comme avec un ange — il avait eu son avantparadis.
Borluut maintenant habitait avec les deux sœurs; il les comparait: Barbe, catholique et violente; Godeîieve, mystique et douce; Tune était la greffe espagnole dans la race; elle était bien d'Espagne, par sa joie de faire souffrir, son corps comme un bûcher, sa bouche comme une blessure; goût de supplices, d'inquisition et de sang; l'autre était la figure originelle, le type foncier, l'Eve flamande aux cheveux blonds des Van Eyck et des Memling. Et cependant elles ne différaient pas trop, malgré tout ; les siècles et l'hérédité avaient atténué le sang étranger. Leurs traits étaient communs, quand on se rappelait le visage de leur père. Toutes deux avaient son nez un peu aquilin, son haut front lisse et calme, et ces yeux, couleur des canaux, de ceux qui vivent au Nord, dans les pays d'eau. Chacune lui ressemblait à sa façon, et ainsi elles se ressemblaient entre elles.
Tout au plus un autre éclairage. C'était la même fleur mise à l'ombre ou raise au soleil, née durant le jour uu née durant la nuit.
Cela avait fait la différence; et la vie de Borluut se joua!
De voir, en vivant avec toutes les deux, qu'elles se ressemblaient, l'ennui et le chagrin de Joris s'accrurent. Quelle malchance d'avoir choisi, entre ces c!e IX femmes, un peu jumelles, cette Barbe irriiable, cruelle et névrosée, qui lui nélril toute la j(jio du
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Vivre! Mais est-ce qu'on n'aime pas toujours ce qui doit l'aire souffrir? C'est le secret de la Destinée; elle ne veut pas qu'on soit heureux, parce que le malheur est la règle et que, en se conquérant la joie, on découragerait de vivre les autres hommes. Notre Volonté soupçonne bien le piège; elle voudrait nous sauver, faire un autre choix. Mais la Destinée est plus forte, et nous courons embrasser le malheur. Joris mesurait mieux encore l'irréparable déveine de sa vie, maintenant qu'il s'étaitj"endu compte, en habitant avec Godelieve, de son angélique douceur. Dire qu'il aurait pu vivre parmi cette bonté, cette quiétude, cette tendresse unie, cette voix ouatée, cette âme qui toujours acquiesce! Il a passé près du bonheur! Le plus désespérant, c'est qu'il s'en douta, hésita un long moment sur le choix. Joris se rappelait aujourd'hui ses indécisions, sa passion longtemps incertaine. Quand il allait dans la vieille demeure de l'antiquaire, il sentait seulement, par un avertissement de l'instinct, que c'était la maison de son avenir; mais il n'en savait pas davantage. Il s'enquit, chercha; son amour mal clairvoyant trébucha entre les deux visages. Ici surtout, ce fut la faute de la tour. Il se souvenait des hantises devant la cloche de Luxure qui, on ne sait pourquoi, lui suscita le désir de Barbe, l'image de son corps, svelte et souple comme celui des femmes pâmées dans les reliefs du bronze. Au sommet de la tour, il voulait Barbe. Quand il était redescendu dans la vie, il
aimait Godelieve. Elle aussi l'aimait. Que n'avait-elle parlé, au lieu de Barbe qui s'enhardit, le décida, l'engagea d'un brusque baiser inaliénable? Décidément la Destinée fit tout. Joris se rendait compte qu'il avait si peu choisi. Mais qui peut choisir ses amours? Les circonstances nous enveloppent, agissent d'elles-mêmes, nouent des fils dont on ne s'aperçoit que quand les cœurs sont liés.
A quoi tient le bonheur ou le malheur de toute une vie? Joris comprenait à présent combien l'alternative, pour lui, fut décisive. A choisir Barbe, il avait épousé tout le malheur; à choisir Godelieve, il aurait épousé tout le bonheur.
Et cela n'avait tenu qu'à une minute, à une seule parole, à un minime détail. Si Godelieve avait fait un signe, proféré un mot, laissé deviner l'ombre de l'amour qui était en elle, tout advenait autrement. Trois existences étaient changées. Et la sienne eût coulé comme une eau heureuse, dans un lit de fleurs. Mais Godelieve n'avait rien dit; lui-même ne soupçonna rien. C'est Van Huile qui le lui révéla, dans un grand trouble, lors de sa demande en mariage, quand il crut de prime abord qu'il s'agissait de Godelieve, et s'alarma aussitôt, s'affola à l'idée de la perdre.
Joris aujourd'hui songeait à cet amour de Godelieve; il se demandait :
— Comment m'a-t-elle aimé?
Certes, ce n'était pas un de ces émois passagers,
brume légère, brouillard d'aube dans le cœur des jeunes filles, qui bientôt se dissipe. Le trouble, chez elle, avait dû persister. Joris se rappelait, en effet, l'autre scène, plus tard, quand, à la prière de Farazyn, et pour complaire à Barbe, il lui conseilla ce mariage ; aussitôt elle apparut pleine d'angoisse, le visage bouleversé, le geste suppliant : « Ne dites pas cela, vous, surtout vous! » Elle n'avait rien dit de plus; il s'était tu, devinant un grand secret mort qu'il ne voulait pas savoir.
A présent, une curiosité le prenait d'éclaircir ce mystère. C'est peut-être à cause de ce seul amour non abouti qu'elle renonça pour toujours. Il y a des cœurs qui ne sont pas faits pour les recommencements. Ayant manqué son mariage avec lui, elle aura abdiqué tout mariage. Et cela sans rancune ni aigreur contre personne ni contre la vie, en toute résignation et douceur, ayant plié en elle son chaste amour comme les mousselines d'une petite mariée qui serait décédée le matin de ses noces.
Joris se désolait à évoquer tout ce passé où il côtoya le bonheur, sans le deviner, sans le saisir; il s'attendrissait aussi, sur lui-même, sur Godelieve, sur la misère de la vie. Emu, inquiet d'on ne sait quoi, il se demandait encore, comme à voix basse :
— Maintenant, est-elle tout à fait guérie?
Elle apparaissait si placide, les yeux ailleurs, moins l'air de marcher que de planer. Et nul trouble dans sa voix posée, dans ses paroles uniformes, donnant
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rimpression du texte des phylactères dans les tableaux des Primitifs. On cherchait une banderole à ses lèvres. Ses mots ondulaient en silence.
Pourtant Joris remarquait son soin à adoucir Barbe, à tout assumer, à éviter les conflits, à faire de discrets raccords, dès la moindre alerte. 11 y fallait une attention subtile et affectueuse. Barbe, toujours ombrageuse, susceptible et hérissée, s'y prêtait peu. Godelieve multipliait son zèle de bonne sœur. Parfois, grâce à elle, il y eut des détentes, un entretien confiant et plus amical, lille était entre eux comme un canal entre deux quais de pierre. Les quais sont face à face, distants néanmoins, et ne se réuniront jamais, mais l'eau mêle leurs reflets, les confond, semble les joindre.
La vie pour Borluut fut meilleure, grâce à elle. Il passa quelques mois d'apaisement. Pourtant il y eut, un jour, une nouvelle colère violente de Barbe qui, cette fois, ne se laissa pas intimider par Godelieve. La scène commença à propos de vétilles, comme toujours : Joris avait égaré une clé; on chercha; Barbe s'énerva, accusa ses négligences, réédita d'anciens griefs, des torts imaginaires, en vint tout de suite aux mots vifs. Voilà que Joris, moins résigné, ce jour-là, ou soutenu par la présence de Godelieve. se rebiffe, reproche à Barbe ses manques d'égards, ?a perpétuelle mauvaise humeur. Instantanément ce fut une débâcle. Barbe devint livide, poussa des cris, toute une avalanche de paroles blessantes qui
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jaillissaient comme des pierres, assaillaient Joris, le meurtrissaient jusqu'au cœur. Quoique furieuse, Barbe dirigeait ses coups. Elle trouvait la place sensible, choisissait les offenses et les allusions les plus pénibles. Le bûcher d'Espagne s'allumait. Joris se sentit dans sa colère comme dans du feu, une grande flamme blanche qui montait et que personne n'aurait pu arrêter. Mais cela n'empêcha pas le détail des autres supplices d'inquisition : un vieux reproche coulé comme du plomb fondu dans ses oreilles; puis un regard de haine soudaine lui enfonçant une aiguille rouge dans les yeux. Cela dura un long temps. Barbe allait et venait par la chambre, comme une flamme vraim^ent.
Puis sa colère sauvage céda, tomba, s'étant consumée elle-même, et faute d'aliment. Car Joris vite s'était ta, comprenant qu'il ne fallait pas aggraver la scène qui tout de suite aboutirait au pire, loucherait le drame et la mort.
Godelieve, muette, pleine de stupeur, regardait, se sentant dépourvue devant une crise dont elle n'avait même jamais imaginé les excès. Cependant Barbe, à bout de colère et de nerfs, était sortie, faisant claquer la porte, comme à l'habitude, emplissant l'escalier, les corridors, de ses derniers cris, de son pas saccadé décroissant dans le silence.
Joris, brisé, confus, était allé vers la fenêtre qui donne sur le jardin, appuyant son front aux vitres
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pour rafraîchir sa fièvre à leur eau froide, y délayer sa peine.
Godelieve l'épiait. Un moment après, comme il s'était retourné, elle vit qu'il avait les yeux pleins de larmes. Douleur de voir pleurer un homme I Alors, miséricordieuse, plus que sœur, devenue maternelle par la pitié, elle s'approcha de lui, prit ses mains en silence, ne trouvant pas une parole, n'osant pas toucher à celte blessure intime et profonde où le baume du regard devait suffire.
Joris dit, pour expliquer la cruelle scène, excuser :
— Elle est malade.
— Oui, fit Godelieve ; mais vous êtes malheureux?
— Très malheureux...
Joris pleura. Un sanglot, qu'il ne put retenir, éclata, comme si tout son cœur s'en allait, remontait, voulait venir mourir dans sa bouche... Gémissement de bête et d'enfant qui n'en peut plus, cri qui cesse d'être humain et qui hurle à la mort 1
Godelieve sentit se ranimer en elle les vieux souvenirs, tout ce qu'elle croyait tué et mis au tombeau dans son cœur. La poussière oubliée tressaillit, et, songeant à ce qui aurait pu être, elle chuchota :
— Si Dieu avait voulu !
Et, de voir pleurer Joris, elle pleura aussi.
Muettes consolations 1 C'est dans le silence que les âmes enfin s'atteignent l'une l'autre, s'écoutent, se parlent. Elles se disent ce que les lèvres jamais ne disent. C'est déjà pnnr elles comme si elles étaient*
dans rEternité. Et les promesses qu'elles se font, durant ces minutes, ne cesseront plus.
Godelieve et Joris sentirent que leurs âmes se touchaient. Une communion plus forte que l'amour les unit. 11 y eut désormais entre eux un secret, un échange plus sacré que celui des baisers : l'échange des larmes mêlées.
— Si Dieu avait voulu !
Cette parole de Godelieve, depuis lors, influença Joris, l'obséda, colora l'air devant lui, imagea son sommeil. Plainte du regret inconsolé ! Murmure d'une source qu'on croyait morte! Cri d'aveu soudain jailli, et qui retentit dans son malheur comme une voix dans un cimetière. La jeune fille avait trahi, d'un coup, le secret de sa vie. Son amour, cru éphémère et de surface, subsistait. Il réapparaissait çà et là comme l'eau des canaux dans la ville.
Joris se rappela les preuves successives : la révélation du vieil antiquaire ; plus tard, la demi-confession de Godelieve, quand lui-même la poussait au t Kiriage; enfin, maintenant, la phrase échappée, t Mite décisive, presque instinctive et qui a la sincéi té d'un geste.
— Si Dieu avait voulu!
Elle n'était donc point guérie? Elle serait inguérissable. Il y a des femmes qui aiment jusqu'à la
mort ! Joris comprenait maintenant sa douceur répandue, son zèle au foyer, et cette vigilance à tout pallier, ce regard qui calme, cette voix qui édulcore. Elle était, dans sa maison agitée, une part de bon silence. Elle cherchait à faire heureux chez lui. Peutêtre qu'elle n'était venue nabi ter avec eux que dans ce but, par tendresse continuée pour lui, afin de lui être une protection et un réconfort, <;omme une sœur du moins, une Sœur de charité qui le panserait chaque fois qu'il serait blessé et en sang. Et dire qu'elle aurait pu être sa femme! Il ne cessait d'évoquer la possibilité perdue, l'existence enchantée qu'il aura,it eue. Lui-même se répétait le soupir nostalgique de Godelieve : « Si Dieu avait voulu ! »
Désormais, quand il ascensionna dans la tour, il n'eut plus l'impression de s'avancer dans la mort. La phrase d'éclaircie l'accompagnait. Elle marcha devant lui, gravissant une à une les marches obscures. Elle le devançait, courait d'une haleine jusqu'au sommet, puis redescendait à sa rencontre, grossie par le vent, haletante d'avoir couru. Joris n'était plus seul. II montait avec la phrase aimante qui était la voix de Godelieve. Et il répondait à cette i^oix. Il parlait tout haut, contait ses espoirs, abolissait le passé mauvais, conversait durant des heures avec elle. Maintenant le beffroi ne lui faisait plus peur; il n'en voulait plus à la tour d'avoir quitté la vie.
Au contraire, il y emmenait la vie avec lui. La voix de Godelieve, c'était Godelieve elle-même. Elle
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l'avait suivi dans la chambre de verre. Elle était là, tout près de lui, invisible, mais présente et murmurante. lisse disaient des choses comme on ne s'en dit qu'au sommet des tours et des montagnes, les choses du seuil de l'Infini et que Dieu peut entendre.
C'est pour elle que Joris joua du carillon. Il illustra leur histoire par les cloches. Ce fut comme la rencontre d'un malheur et d'une joie : d'abord une lamentation des basses, le ruissellement des sons graves, une eau noire versée des urnes intarissables^ un déluge de bruit disant un désastre et un désespoir sans fin; puis le vol blanc d'une clochette frêle, essor insistant et grandissant, palpitation argentine d'une venue de colombe qui annonce le salut et l'arcen-ciel. Toute la vie du carillonneur s'envola de la tour.
Lui-même ne se rendait pas toujours compte de son jeu et que les cloches ébruitaient son âme. Cette fois, pourtant, il fut conscient et s'avoua que Godelieve était la colombe du déluge, la petite cloche blanchissant le désastre A cause de la phrase qui ne le quittait plus et était montée avec lui, il subit peu à peu le charme. Il n'avait plus hâte de redescendre dans la vie, puisqu'il avait entraîné la vie à sa suite. La voixdeGodelieve vivait avec lui, là-haut. Maintenant ils étaient à deux. Joris s'attarda de longues heures, répondant à la voix, escomptant un avenir meilleur. Il ignorait lequel. Pour le moment, il était
tout au trouble qu'une parole tendre fût entrée dans sa vie. Mais peu à peu le rêve se précisa. Dans le jeu du carillon, la petite clochette frêle et blanche chanta plus fort, se rapprocha, lui picora le cœur. En même temps le jaillissement des sons graves, l'eau noire des grandes cloches, se raréfièrent, furent bientôt taris. Il n'y eut plus qu'une vaste joie où palpita la colombe delà clochette qui était la phrase de Godelieve devenue son âme elle-même. Oui! l'âme de Godelieve l'entourait, venait, allait se poser sur lui.
Joris se sentit tout entier entré dans une lumière nouvelle. Illumination, comme une aube, de l'amour qui recommence! Reprise de la vie, après le déluge qu'on crut final! Douceur du deuxième amour !
Si chaste et si principalement mental, celui-ci! Joris pensait à Godelieve, comme il aurait pensé à une sœur partie enfant, qu'on crut morte, et qu'on retrouve, affection supplémentaire et inespérée.
Il l'évoquait toute vigilante, consolatrice, si peu femme vraiment, ange gardien plutôt. Ce deuxième amour, du milieu de la vie, surtout pour ceux qui ont souffert, est si différent de l'autre. Il apparaît comme unasile , unedouceurdeconfianceetd'échange dames. La chair d'abord y a peu de part. Pour Godelieve, Joris n'osait pas l'effleurer d'une pensée qui ne fût tout respect. Elle était si pudique, close en des robes chastes, mystique, pieuse même, d'une foi intime et profonde. Quelle différence avec sa passion d'autrefois pour Barbe! Ici, dans la tour, il était à
même de comparer, car c'est ici, à cause de la cloche de Luxure, qu'il conçut ce violent désir d'elle. Les sens en feu, une fièvre au visage, il avait pensé à cet amour, comme on doit penser à un crime. Dans la cloche obscène, il avait cherché son corps, imaginé son spasme. Maintenant, au contraire, qu'une tendresse immense pour Godelieve l'envahissait, il eut peur de la cloche de Luxure ; il ne s'aventura plus sur la plate-forme supérieure où elle est suspendue, à côté de la cloche qui sonne l'heure; il la fuit; il la détesta comme un vase de péchés, comme une image satanique qui aurait sali et avili sa pure vision. Et Godelieve, n'étant pour lui qu'une âme, s'incarna dans la clochette, dont la chanson blanche, en ce temps-là, plana, domina tous les jeux du carillon, musique d'éclaircie et d'embellie, qui, une fois encore, fut le tableau de sa vie.
Depuis le demi-aveu deGodelieve, son soupir d'élégie, Borluut se sentit envahi par une indicible douceur. Dans le grand désastre de sa vie, quelqu'un avait pitié, quelqu'un l'aimait un peu.
Qu'importent dorénavant la dureté de Barbe, le» misères, les scènes, les jours sans sécurité, les nuit» sans amour ! Godelieve était présente, attentive, aimante, déjà amante peut-être... Oui! elle s'était toute divulguée dans celle phrase qui désormais vit en lui, s'accroît comme des lettres sur un arbre. Godelieve l'avait aimé, et elle l'aimait encore. Borluut, à cette idée, frémissait de trouble et d'attente. De regret aussi ! Ils avaient tous deux laissé passer le bonheur entre eux sans l'arrêter. Comment furentils aveugles ainsi? Quel mirage avait égaré leursyeux? Tout à coup, ils voyaient clair; ils se voyaient lun l'autre, comme à jour! Mais il était trop tard. Le bonheur est de ne faire qu'un, en étant deux. C'était le rêve désormais imi^ossible.
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Pourtant Joris s'exalta, rayonna du renouveau qui lui mettait le cœur en fête. Depuis que Godelieve avait parlé, il sentait en lui quelque chose d'imprévu et de délicieux, on ne sait quoi qui n'est pas une musique et qui chante, une clarté qui n'est pas du soleil et qui éclaire. Miracle du printemps de l'amour. Ouil il recommençait à aimer, car il se sentit soudain un cœur neuf et des yeux neufs. La vie, hier encore, était si vieille, si fanée, si usée d'efforts et de siècles! Aujourd'hui, elle lui apparaissait nouveau-née, sortie elle aussi d'un déluge, avec des visages vierges, une verdure qui s'inaugure!
L'amour nouveau suscite un Univers nouveau.
Pour Borluut, rémerveillem.ent se compliquait d'une sensation de convalescence. Qu'on imagine un malade longtemps en proie à des crises et des affres, accablé par le demi-jour, des odeurs fades, la diète, des potions, les pulsations fiévreuses de la veilleuse, tandis qu'il ne pense qu'à mourir; puis soudain le revirement, la guérison, celle qui fut la garde-malade devenant aussitôt l'amoureuse.
Joris entra ainsi de plain-pied de la mort dans l'amour. Car il aimait.
Ce qui ne fut d"abord qu'un trouble, l'émoi de la présence d'une femme jeune dans sa maison, devint bientôt une obsession, de l'amour déjà, la griserie d'une passion mutuelle.
Car le fait d'habiter avec elle l'illusionnait. Ils vivaient ensemble, tout le jour et la nuit, sous le
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même toit, comme un couple qui s'est conquis. Il est vrai qu'ils étaient contrariés par la présence de Barbe, mais leurs âmes se parlaient, dans cette union spirituelle qui n'allait qu'à se consoler l'un l'autre et à regretter à. deux. Leurs yeux aussi se rencontraient, se touchaient. Ah! cette caresse des yeux sur les yeux, qui ressemble à celle des lèvres sur les lèvres, et qui est déjà de la volupté !
Quelque chose de charnel naquit entre eux.
Car, à vivre ensemble, ils se dévoilaient sans cesse l'un à l'autre un peu de leur intimité, Godelieve, si foncièrement chaste, ne songeait pas au péril de se montrer en négligé, dans la simplicité d'une robe d'intérieur. Mais, en cette toilette sommaire, elle transparaissait. Joris la voyait mieux au delà des plis rares, de l'étofle plus docile. Il y avait moins de voiles entre eux. Parfois aussi ses cheveux, mal coiffés le malin, suggéraient le désordre oii sont les cheveux dans l'amour. Ainsi peu à peu Godelieve devenait pour lui comme la femme qu'on a possédée et qui n'a plus rien de secret. C'était le résultat de la vie commune où chaque jour on se divulgue un peu plus.
Joris se rendit compte de l'évolution rapide : d'abord, quand il se sut toujours aimé par Godelieve, il éprouva une affection infiniment reconnaissante pour sa douceur, sa bonne garde autour de lui ; puis ce fut le regret amer du bonheur manqué, l'envie grandissante de réparer la double erreur. Leur
volonté, de tout temps, fut de s'aimer. Seule, la destinée les entrava. Qu'ils accomplissent donc leur volonté et qu'ils s'aiment, puisqu'ils s'aiment! Ils auraient dû être époux et ne l'ont pas été. Ils peuvent encore le devenir.
Et n'est-ce pas comme un repentir de la destinée, ce hasard qui rapprochait le couple sous le même toit, avait l'air de le rendre à sa loi?
Ils cédèrent : regards furlifs, mains attardées quand elles se rencontraient sur le même objet, tout le manège de se chercher, de se fuir et de se retrouver! Frôlements, effleurements, attouchements, avec la peur l'un de l'autre, la peur de soi, et surtout la peur du Témoin, cette Barbe tragique, que rien encore n'avertissait. Minutes d'infini, émois brefs, joies qui durent le temps d'une lueur, perles où on boit tout le ciel... Ils goûtèrent longtemps leur amour caché. 11 leur semblait même meilleur d'être caché, plus aigu d'être intermittent. Ce ne furent que des mots jetés, cueillis au vol, des demi-baisers, des étreintes de mains entre deux portes — tout le commencement, tout le meilleur de l'Eternelle Aventure. Et sans dénouement possible ni voulu encore : c'était délicieux, de tout espérer sans rien atteindre, de vivre sans cesse aux aguets de l'instant propice, de moissonner le champ épi par épi.
Leur bonheur était précieux; c'était comme du jjonheur épargné, économisé et devenu déjà un trésor.
170 LE CARILLO^'XEUR
Joris se sentait une plénitude. 11 ne désirait plus rien, n'ambitionnait plus rien.
Ses travaux languirent. Il négligea de terminer ceux qui étaient en train. Dans son cabinet de travail, les dossiers, les compas, gisaient épars. Et ses plans, ses épures, demeuraient inachevés sur le papier comme des bâtisses à mi-chemin dans Tair. Il ne travaillait plus, n'acceptait pas de nouvelles commandes. Ses restaurations ne l'intéressaient plus. Toutes ces vieilles maisons, ces façade? âgées à rajeunir, l'ennuyèrent. C'étaient de maussades aïeules, avec leurs lézardes comme des rides de vieillesse, leurs antiques vitres glauques, tristes comme des yeux qui ont vu mourir. Il ne voulut plus vivre avec le passé. A fréquenter les choses vieilles on se fait le cœur vieux. Lui voulait être jeune, jouir du présent. Et le visage de Godelieve seul l'occupa.
Il s'isola avec ce visage, flâna par la ville, monta dans la tour, se mêla aux passants, désœuvré et heureux. Il n'était plus amer, ne cherchait plus la solitude, aurait voulu avoir des amis, voir des fêtes.
Parfois il allait à la Société de Sain t-Sébas lien. C'était son devoir de Chef-Homme et il l'avait longtemps négligé. Il fréquenta les tireurs, apprécia leur adresse quand, armés de leurs grands arcs, ils visaient les cibles ou les oiseaux emplumés du grand mât, si minuscules dans le recul et qu'il fallait décrocher d'une flèche sûre. Il se plut dans cet antique et pittoresque local à la tourelle de maçonnerie,
LE CARILLONXEUR 171
chaude et sanguine comme un teint, parmi cette animation de jeux, de franches paroles, de longues libations où la bière flamande coule et mousse. C'était un coin de vie populaire, intact et savoureux, une image coloriée du passé, sauvée par hasard. Borluut s'y rapprocha des hommes, familier et bon. Une popularité lui en vint. Il eut là bientôt une cohorte dévouée, qui Fadmirait, qui l'aima.
Durant ses journées inoccupées, Joris retourna voir Bartholomeus, qu'il avait, un moment, délaissé. Incapable de travailler lui-même, obsédé par Godelieve et son amour, il alla s'installer chez le peintre des après-midi entiers, causer art, fumer, rêvasser. Depuis longtemps il n'avait pas vu son ami. Bartholomeus s'était isolé, cloîtré complètement, pour mieux appartenir à son travail, réaliser dans la solitude et le silence total cette longue fresque dont il voulait faire l'œuvre de sa vie', l'aboutissement de son grand rêve de gloire.
— Eh bien! où en es-tu? demanda Joris.
— J'avance. Toujours des études, des recherches pour certains morceaux... Mais l'ensemble est terininé.
— Montre-moi.
Borluut faisait mine de se lever, d'aller vers les murs où des toiles s'entassaient, mais retournées, mystérieuses avec la croix de bois du châssis, qui les signait. Aussitôt Bartholomeus, inquiet, s'élançait, les défendait d'un geste frileux. Il n'aimait pas
172 LE CAKILLONNEUR
laisser surprendre ses travaux, montrer des toiles inachevées.
— Laissez! Tout cela n'est qu'ébauché, à peine indiqué. Mais je sais ce que je veux faire. Voilai Jo rêverais, puisqu'il s'agit de décorer l'Hôtel de Ville, c'est-à-dire la maison de tous^^, d'évoquer la ville elle-même dans ce qui est soi| âme. Il suffit d'en prendre quelques attributs, quelques symboles. Bruges est la grande Ville Grise. C'est cela qu'il faut peindre. Or le gris est du blanc et du noir. Le gris de Bruges aussi. Il faut choisir les noirs et les blancs qui le forment. D'une part — pour les blancs — les cygnes et les béguines : les cygnes d'abord, qui formeront un panneau, toute une troupe appareillant au long d'un canal, avec l'un d'eux qui s'efTare, s'appuie des ailes sur l'eau, veut en sortir, comme un mourant veut sortir de son lit; car il se meurt en effet, et chante, pour symboliser la ville qui devient œuvre d'art parce qu'elle est à l'agonie; puis, pour les blancs encore, les béguines, formant un second panneau, les béguines qui sont aussi des cygnes; elles déplacent un peu de silence en marchant, comme eux déplacent, en nageant, un peu d'eau; et je les peindrai, elles, comme elles passent, là-bas, dans le cadre de ma fenêtre, traversant l'enclos après la messe ou les vêpres. D'autre part — pour les noirs — les cloches et les mantes, qui formeront deux autres panneaux jumeaux : les cloches, couleur de la nuit, qu'on verra cheminant
dans l'air, se renconlrant, se visitant de Tune à l'autre tour, petites vieilles, qui trébuchent dans leurs robes de bronze usées ; puis les mantes, qui sont moins le vêtement des femmes du peuple que des cloches aussi, grandes cloches de drap balancées dans les rues, cloches d'en bas dont le rythme est parallèle à celui des cloches d'en haut. Voilà! En résumé : blanc des cygnes et des béguines; noir des cloches et des mantes; blanc et noir mêlés, c'est-à-dire le gris et la Ville Grise !
Bartholomeus s'était exprimé avec ardeur, les yeux ailleurs, tandis qu'un rayon y brûlait comme le reflet d'un soleil invisible avec lequel il communiquait. Sa belle tête monacale au teint pâle, à la fine barbe noire, évoquait ces peintres des monastères d'Italie qui racontèrent leur rêve sur la blan- •cheur des murs. Bartholomeus avait également ébauché le sien comme dans un cloître , vivant chaste, solitaire, en cet enclos de nonnes, parmi la rumeur des cantiques, les logis au frais badigeon, une lumière paradisiaque où même l'ombre des nuages mettait un jour d'argent. Son génie paraissait compliqué. C'est qu'il était près de l'Infini. Il trouvait naturellement les analogies mystiques, les rapports éternels des choses.
Borluut Fécouta, avec curiosité, avec admiration, raconter les thèmes de sa fresque. Puis, songeant à ce qu'ils avaient de profond et de mystérieusement beau, d'inaccessible aussi pour ceux qui lui en
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firent la commande, il ne put s'empêcher d'observer :
— C'est superbe ! Mais qu'est-ce qu'ils vont dire?
— Ah ! certes, ils seront étonnés. Déjà ils m'avaient donné des conseils. Ils auraient bien voulu des épisodes de Flandre. De la peinture d'histoire, nécessairement. Toujours leurs Matines brugeoises, et leur Breydel et leur Koninck, et leurs Communiers, — tout cela qui est devenu un carnaval, le drame aux héros grimés, le magasin des accessoires, la friperie des siècles, et dont vivent nos mauvais peintres, nos mauvais musiciens, fabricateurs de grandes toiles et de cantates. Il faut laisser à l'Action ce qui fut l'Action. Ainsi on ne pourrait faire qu'une œuvre vulgaire avec l'épisode, pourtant sublime, des gildes et corporations, à la bataille des Éperons d'Or, prenant en main de la terre, mangeant cette terre pour laquelle ils vont mourir.
Ce souvenir achemina Joris et Bartholomeus à parler de la Cause flamande pour laquelle ils s'étaient tant passionnés autrefois, du vivant de Van Huile. Ils confessèrent que l'élan était fini, l'efTort avorté.
Le peintre, lui, avait détourné son esprit de la ville et des autres, pour le vouer tout entier à son œuvre qui seule, désormais, lui importait.
Et il parla de son art, ainsi qu'on parle d'un amour.
Il raconta l'obsession de l'idée, survenue comme une rencontre, comme une passion qui envahit; et Tintimité avec l'idée, les muets entretiens où elle se dévQile ou se refuse; tantôt expansive, tantôt froide et comme boudeuse. Va-t-on en triompher? Voihi, qu'elle apparaît toute nue sur la toile. Et les caresses du doux pinceau, lentes ou fiévreuses! Plus de répit l Même la nuit on en rêve; on la voit plus belle^ adorée par les siècles.
Tandis qu'il parlait, Joris écoutait, confrontait : c'est bien ainsi qu'il aimait Godelieve, éprouvait sa hantise, conversait mentalement avec elle, la retrouvait jusque dans son sommeil. Est-ce que vraiment l'amour de l'art donne les mêmes ivresses- que l'amour de la femme? Joris venait de juger le bonheur du peintre, un bonheur plus uni et plus sûr, plus noble peut-être. Il se sentit une inquiétude, des commencements de remords. Lui aussi, naguère, aima son art, poursuivit une œuvre, grande et durable, rêva la restauration et la résurrection de Bruges. Maintenant, il allait sacrifier l'amour de la ville à l'amour de Godelieve.
Pour la première fois, un doute lui vint, une reprise de lui-même, une hésitation devant l'aventure.
Aussi, en s'en retournant chez lui, il demeura troublé, hésitant, n'osant pas regarder les vieilles façades, les eaux inertes, les couvents clos, tout ce qui conseillait le renoncement à la vie, le culte de la
mort. Il se répétait tout bas à lui-même : « Vivre! il faut vivre ! » Et, à mesure qu'il se rapprocha de sa demeure, le visage de Godelieve réapparut, l'éclaira, triompha, grandit en lui comme la lune dans les canaux.
La névro=e de Barbe empira. Elle avait maigri; son teint était blême. Peur la moindre contrariété : un objet brisé, le départ d'une servante, une remarque faite, elle s'énervait aussitôt, s'emportait. La maison était sans cesse orageuse; on vivait dans l'attente d"un coup de tonnerre. Il y fallait de la part de Joris et de Godelieve une continuelle surveillance de soi, une patience sans limite et docile à son humeur comme la moisson au vent. Pour Godelieve, c'était facile; tout enfant, elle fut préparée et se plia à la fougue intraitable de sa sœur; sa douceur native demeurait égale, unie et sans pli, toujours semblable à elle-même, paix d'une eau gelée que la bise déchaînée, pas plus que la brise, ne dérange et ne ride. Joris se résignait moins à tant de caprices, de sautes de vent, de hasards contradictoires ; et jamais la sécurité! De plus, Ténervement est contagieux. Lui-même, par moments, se trouvait à bout de contrainte et regimbait, se redres-
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sait dans sa fierté dhomme. Mais il n'en menait pas long. Barbe, habituée à ce que personne ne lui résistât, entrait vite dans une rage folle, Tapostrophait, s'avançait vers lui, agressive. Un jour, hors d'elle-même, ivre de fureur, elle cria une horrible menace, d'une voix rauque et qui faisait mal à entendre : « Je te tuerai, n
Joris avait pitié, laissait passer la crise, se sentant au fond de lui infiniment miséricordieux pour ce pauvre être, irresponsable sans doute, lui-même si lointain d'ailleurs, réfugié en lui, dans cet arrièrefond, cette dernière chambre de Tàme, où personne n'entre. C'est là qu'il retrouvait Godelieve, souriant en silence à son amour. Qu'importe le reste? Barbe, après ces grandes secousses, demeurait brisée, chifï'on de chair et de nerfs, voile tombée du màt. Elle gisait, un long temps, inerte et livide, dolente aussi, à cause du mal fourmillant dans tous ses membres : des fils s'étiraient au long de ses jambes, se nouaient aux genoux, conduisaient leur écheveau à sa gorge qui s'en bouchait à l'étoufTer.
Elle s'en plaignait à Godelieve :
— J'ai mal; j'ai mal!
Et sa voix filait en chanterelle, devenait une voix fêlée, une petite voix qui mue, une voix d'enfant malade et qui crie à l'aide. Elle se recroquevillait sur elle-même, aurait bien voulu se blottir, se rcchauiïer contre quelqu'un.
— J'ai si fi*oid aussi 1
Alors Godelieve, apitoyée, la dorlotait, l'entourait de châles, promenait ses mains sur elle, et leur contact l'apaisait, Talanguissait, comme d'un fluide invisible et calmant. Barbe, dès lors, se rendait compte, semblait confuse de ses excès :
— Je ne pense pas ce que je dis.
Godelieve allait aussitôt en aviser Joris pour le consoler, le panser, le ramener, pour essayer un raccommodement qui aboutirait du moins à la paix, sinon au pardon. Mais il refusait d'un ton triste :
— Elle m'a trop fait souffrir. Consciente ou non, elle m'a trop lapidé le cœur!
Godelieve tentait d'agir du côté de sa sœur, risquait des gronderies douces :
— Tu te fais mal et tu fais mal aux autres.
Mais Barbe, mal pacifiée, se cabrait, recommençait ses plaintes et sa colère, se retournait contre Godelieve. Elle prit en animad version sa sœur aussi, lui imaginant des griefs et des torts, trouvant une intention ou une inflexion blessantes à toutes ses paroles.
— Je voudrais mourir!
Et on la vit tout à coup ouvrir la fenêtre, comme si elle allait se précipiter dans le vide; sortir brusquement en posant à peine un chapeau sur sa tète, un manteau sur ses épaules, et se mettre à arpenter les quais, d'un pas précipité, vers les canaux et les étangs de la banlieue, avec Tair de vouloir se jeter a l'eau et de choisir un endroit. Joris, prévenu.
s'empressait derrière elle, devenu pâle lui-même comme s'il allait défaillir, le cœur battant à coups d'horloge dans sa poitrine, angoissé, avec la peur du scandale, et aussi une douleur peu à peu née pour cette pauvre Barbe, qu'il croyait ne plus aimer mais ne pouvait supporter d'imaginer morte, lâchée du sang d'une chute ou des herbes aquatiques d'Ophélie.
Malgré tout, il se ressouvenait des commencements, la revoyait sous le voile blanc de leurs noces, songeait à l'ancienne bouche trop rouge.
Barbe tomba à des prostrations, des mélancolies sans fin qui facilitèrent la pitié. Ce fut la détente, la période d'abattement après celle de l'exaltation. Elle sembla sortir des ruines. On eût dit qu'elle avait longtemps marché dans la pluie. Quelque chose de fané émanait d'elle. On songeait à un naufrage en la regardant, et qu'elle avait vu la mort.
Elle semblait au regret d'en avoir réchappé, d'être assise dans sa maison.
— Je vous gêne, disait-elle parfois à Joris. Nous sommes malheureux. Il vaut mieux que je meure.
Joris tressaillait; elle n'avait pourtant rien pu «leviner de son amour pour Godelieve, qui demeurait bien secret et clos au fond de lui. Mais est-ce que l'instinct n'est pas quelquefois visionnaire? Joris repoussait le propos qui lui faisait peur et qui avait touché une chose à laquelle il ne voulait pas penser.
Au contraire, puisque Barbe semblait malade, il fallait la soulager, la guérir. Il manda un médecin après l'avoir au préalable renseigné. Le cas était clair : anémie et névrose, déclin d'un sang vieux, mal du siècle, qui sévit jusqu'en ces villes reculées. Chez Barbe, il était héréditaire. Comment y remédier? Plus tard, par Tàge, il s'améliore. En attendant, il s'atténue par quelque cure d'eau, l'air de la montagne qui tonifie et pacifie. Justement Barbe était liée avec des cousines qui habitaient une station thermale, petite ville d'Allemagne, où elle les visita naguère. Il ne lui déplut pas d'y retourner. Mais elle entendit s'en aller seule, sans personne, rompre ainsi un moment avec son existence, couper les liens qui l'attachaient aux siens, perdre toui souvenir de son intérieur, où elle venait de passer des jours si noirs, entrer dans le voyage comme dans une autre vie. N'était-ce pas une des formes de son étatmaladif que cette irritation contre ses proches, et contre eux de préférence? Elle ne voulut point d'eux et partit seule, quelques jours après. En vain, Joris avait offert de l'accompagner, et Godelieve surtout, de son côté, avec une insistance fjui s'ingénie, louvoie, trouve des raisons spécieuses, promet de se faire menue, câline et si peu encombrante!
C'est que Godelieve craignait, s'épouvantait, de rester seule avec Joris. Barbe, en partant, laisserait entrer le danger. Tant qu'elle fut présente dans la maison, Godelieve se sentait sauvegardée, dans une
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si douce sécurité. Certes, elle n'avait pas pu se défendre tout à fait d'aimer Joris, puisqu'elle l'aimait depuis toujours, et même de le lui laisser voir. Mais elle songeait sans trop de honte à ces petits bonheurs qu'ils se donnaient ou se cueillaient, pour ainsi dire, à la dérobée, dès qu'ils se trouvaient seuls, et comme par hasard : étreintes rapides, mains qui s'attardent, lèvres si peu appuyées, tout cet amour à peine encore charnel, et qui n'est que pour accoupler les âmes.
Oodelieve consentait à ces baisers anodins, qui ne semblaient pas très différents des baisers d'une belle-sœur, et qu'elle aurait pu avouer, sans le trouble intérieur qui lui en venait, le divin retentissement de tout son être, connue si une hostie avec le visage de Joris descendait en elle.
Et puis n'était-ce pas une œuvre pie, un devoir de charité familiale et de pitié humaine, de donner à Joris le réconfort d'un peu de tendresse, la bonne gourde de ses jeunes lèvres dans son foyer aride et en feu? Non! Elle n'avait point à rougir de cet amour, dont elle osait parler à Dieu.
Mais aujourd'hui que Barbe était partie, elle soupçonna cibscurément que tout changeait : c'était fini, la sécurité, l'intimité innocente, les privautés vénielles, l'amour sans tache qui aurait pu durer jusqu'au bout de leur vie. Ils allaient se trouver seuls, par conséquent libres et tentés jusqu'au pire.
Le soir, à table, en tète à tète pour le souper, une grande gène fut en Ire eux. Godelieve avait rougi en
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prenant place ; elle comprit qu'elle rougirait toujours désormais en présence de Joris. Celui-ci souriait, exultait, étonné et troublé. Est-ce que le hasard avait voulu, pour un moment du moins, rétablir leur destinée? Dans cette maison qui estleur, ils se trouvaient à deux, bien à deux, sous la lampe, comme deux époux heureux. Cela aurait pu être; cela était pour l'instant. Soirée d'intimité, quasi conjugale! Joris s'épancha, raconta son âme. Godelieve écoutait, acquiesçait... Elle avait pris son carreau de dentellière, joua avec les fuseaux, distraite souvent, mais rassurée par le jeu des fils auxquels, longtemps, elle occupa ses mains, dans la crainte que Joris les eût prises...
L'amour éclata en eux comme un printemps. Il suffit d'un jour de soleil pour rosir tous les pêchers, couvrir de feuilles les vieux murs. Leurs préjugés aussi, leurs craintes, leurs scrupules disparurent instantanément sous une explosion de fleurs, cette montée odorante d'un renouveau. Ils eurent conscience qu'il n'y fallait point résister. C'était enfin la saison due, l'avènement inévitable. C'était le cours 'régulier de la Nature, leur volonté triomphante, après tant d'épreuves et d'attente. Ils furent le couple longtemps fiancé, séparé par le temps et la mer, qui se mérite et se rejoint. Et il ne fallait point en bénir le hasard. Une manigance plus mystérieuse avait tout agencé : celte névrose grandissante de Barbe, la désunion du ménage, ce départ solitaire qui les laissait à deux, en proie à eux-mêmes. En réalité, lu loi de leur vie reprenait son sens, recommençait à couler selon sa pente, après avoir un moment disparu parmi des cailloux et sous terre. Tout ce
temps OÙ ils n'avaient pas pu s'y mirer, ce fut comme s'ils s'étaient perdus. Maintenant ils retrouvaient le visage l'un de l'autre au fîl de leur vie.
Il semblait que tout le reste fût si court, si incon sistant, si peu réel et déjà tout enfui. Il n'y avait pas deux jours écoulés, depuis le départ de Barbe et leur intimité à deux dans la maison, qu'ils eurent l'impression d'avoir toujours vécu ainsi. Tie conjugale exemplaire! Couple frémissant, jusqu'au bout, de la première extase ! Entente jumelle et qu'aucune divergence jamais ne diminue! Joris demeurait émerveillé de la douceur de Godelieve, une humeur angélique, toujours égale à elle-même, comme si son âme était sous verre et que rien, ni la secousse d'aucun nerf, ni aucune parole, ni aucun vent, ni aucune poussière de la vi'e, ne pouvait l'atteindre et l'influencer.
Ah! la sécurité d'une telle présence à son foyer, et la bonne lampe immuable qu'un tel amour!
Joris comparait, se souvenait encore par minutes de la flamme folle qu'était Barbe, qui lui fut toujours brûlure ou demi-nuit. Comme il porta la peine de s'être trompé, d'avoir écouté les mauvais conseils de la cloche, d'être si peu clairvoyant en redescendant de la tour!
Il jugeait maintenant, dans le cas où il aurait choisi Crodelieve, quelle existence enchantée eût été la sienne. Et cela aurait pu être, cela aurait été, si
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Oarbe, intervenant, n'avait d'un coup, d'un baiser irrémédiable, violenté et ruiné tout leur avenir.
Mais aujourd'hui l'erreur se réparait d'elle-même. Les circonstances devenaient complices. Dieu luimême semblait les tenter.
C'était l'heure de rétablir leur destinée.
Durant tout le jour, ils jouirent débcieusement de l'illusion que rien n'avait été de ce qui fut. A table, en tête à tête, pas une fois ils n'eurent l'impression d'une place ^ude et à aucun moment l'absente ne fut entre eux.
Le soir seulement, à l'approche de l'heure du coucher, Joris se troubla, s'enfiévra; il tomba à des silences où il évoquait en lui-même Godelieve dans sa chambre, parmi la blancheur des linges déjà intimes. Il se la figurait, en s'aidant des aspects qu'elle eut certains jours de naguère, pas coiffée encore, et en robe d'intérieur, négligé du malin dont elle ne soupçonnait pas l'excitation et la secrète col laboration pour les images futures. Joris se la repré sentait rose sur l'oreiller avec, tout autour, le ruis -seau blond de ses cheveux, des méandres jouant autour de la tête. Il aurait tant voulu la voir dormir.
La soirée se prolongeait. Aucun n'osait donner le signal de se quitter. C'était presque anormal de se quitter. Ils avaient passé la journée à deux, rien qu'à deux, couple extasié, parfaits amants qui se ressemblent, pensent la même chose sans se le dire, vibrent à un tel unisson qu'ils se taisent ensemble pour
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laisser leurs âmes correspondre. Et cela durait depuis longtemps, depuis toujours, depuis les lointaines années où leurs âmes s'étaient fiancées.
Un soir, Joris fut plus ému, plus tendre. Il avait suivi Godelieve dans le corridor, dans les escaliers, tandis qu'elle s'acheminait vers sa chambre. Au seuil, il atermoya le bonsoir, lui prit les mains, appuya son visage au sien. Il évoquait leur passé : Godelieve l'avait aimé tout de suite et lui, au fond^ n'aima jamais qu'elle. Ce fut la faute de la Destinée. Mais la Destinée aujourd'hui cède, les rend l'un à l'autre. Vont-ils maintenant lutter contre eux-mêmes !
Godelieve, si pure qu'elle fût, n'était pas innocente. Elle devina, comprit la tendre supplique de Joris, toute frémissante aussi de ses paroles, de ses caresses, de son émoi, des feux, redevenus juvéniles, de son visage. En même temps elle s'alarma du grand mystère qu'elle ignorait, intercéda d'une voix déjà changée :
— Qu'est-ce qui manque à notre bonheur? Joris mangeait les mots sur ses lèvres. Godelieve murmura encore :
— C'aurait été si bon de continuer ainsi. Joris lui dit :
— Qui le saura?
— Mais Dieu! répondit brusquement Godelieve. Au même moment, elle se dégagea, effrayée, soudain reconquise à elle-même. Dieu! Ce mot avait sonné dans son désarroi, dans le coiïiméncement de
sa défaite, comme un unique coup de cloche, plus tragique d'être unique. Son visage prit un aspect solennel, se transfigura, éclaira l'ombre. Dans ses yeux une certitude se leva comme une aube. Elle regarda Joris, bien en face, avec sérénilé. Elle lui prit les mains, sans plus rien de sensuel, comme si ftlle touchait seulement des fleurs. Et elle lui dit d'une voix qui avait l'air de prier tout haut :
— Oui! nous devons nous appartenir! Mais pas ainsi. Nous irons d'abord à l'église. Je sens mon amour si avouable que je veux le porter devant Dieu, le faire bénir par Dieu. Dieu nous mariera, veux-tu? demain soir, à la paroisse... Après cela, je ne serai plus moi... je serai tienne... ta femme.
Le jour suivant, vers six heures, Godelieve s'acheminait vers la cathédrale de Saint-Sauveur. Joris avait préféré cette église-ci, la jugeant plus belle et voulant de la beauté autour de leur amour. Elle entra par une porte latérale, et alla l'attendre, comme il était convenu, dans une des chapelles de l'abside. Stms savoir pourquoi, elle avait peur. Qui aurai» deviné? Qui les aurait soupçonnés en les voyant là ensemble? N'est-elle pas sa belle-sœur, avec laquelle il n'y a rien d'anormal à sortir, entrer dans une église, prier un peu? Pourtant, elle avait épié, avec une petite angoisse, les quelques fidèles épars dans les nefs. C'étaient des femmes du peuple, humbles servantes de Dieu, presque ensevelies dans leurs
vastes mantes, dont le capuchon s'évase en forme de bénitier. Elles s'idenliOaient de plus en plus avec l'ombre commençante. Seuls, les vitraux irradiaient encore. Les rosaces faisaient la roue. C'étaient des paons bleus, d'orgueil immobile. Un vaste silence. On n'entendait que le crépitement de quelques bougies, le craquement intermittent du bois des confessionnaux ou des stalles, cette vague respiration des choses endormies. La polychromie ardente des murs et des colonnes se décolorait. Un crêpe invisible descendait sur tout. Une odeur d'encens fané, de gloire moisie, de poussière des siècles régnait. Les visages des vieux tableaux mouraient. On pensait aux ossements des reliquaires.
Godelieve attendait, un peu en émoi et en mélancolie. Elle s'était agenouillée sur une chaise, s'enveloppa d'un signe de croix, chercha dans son Paroissien la messe pour la bénédiction du mariage. Quand elle l'eut trouvée, elle se signa de nouveau et commença à lire l'Introït, les yeux sur la page, épelant les mots avec un lent remuement des lèvres, pour éviter toute distraction qui aurait été sacrilège, j- Malgré cela, elle suivait mal le texte, inquiète el troublée, se relevant à tout instant, regardant derrière elle et jusqu'au fond de l'église, au moindie bruit qui retentissait sur les dalles.
Alors elle joignit les mains et, les yeux vers l'autel, elle pria ardemment l'Agneau pascal, tout en or chargé d'une croix, qui est figuré sur la porte tour
190 LE CAPJLLONXEUR
nante du tabernacle : « 0 mon Dieu! dites-moi que ce n'est pas trop vous offenser et que vous me pardonnez. J'ai tant souffert, mon Dieu ! Et puis vous n'avez pas défendu d'aimer! Or, c'est lui que j'aime, que j"ai toujours aimé, à qui je suis fiancée depuis toujours. C'est lui que j"ai choisi devant vous, mon Dieu! que je choisis pour mon seul et mon éternel époux. S'il n'est pas mon époux devant les hommes, il sera mon époux devant vous. 0 mon Dieu! dites que vous me pardonnez! dites que vous me bénissez. Dites que vous allez nous unir, ô mon Dieu, que vous allez nous marier, en "recevant mon serment et le sien... »
Brusquement, elle se retourna : un bruit de pas venait vers elle ; quelqu'un s'avançait, dans le crépuscule accru, qui devait être Joris. Elle le voyait avec son âme. Alors, elle eut un frisson et s'apparut à elle-même devenue toute pâle. Son sang déserta le visag;, reflua au cœur en une marée rouge et chaude. Elle sentit, dans sa poitrine, une tiédeur, un effleurement comme d'une caresse de bonheur, une rose soudain ouverte et qui mettait là un temps de mai.
L'ombre humaine grandit, entra dans l'ambulaluire, fut bientôt derrière elle, murmurant : « Godelieve " très doucement, au-dessus de son épaule.
— Joris, c'est toi? fit-elle, encore un peu inquiète, mal assurée dans son bonheur.
Puis elle lui indiqua une chaise qu'elle avait pré-
parée à côté de la sienne. Et ^aas plus le regarder, sans rien dire, elle rouvrit son Paroissien et se remit à lire la messe du mariage.
Joris la regarda, gagné par ce mysticisme angélique où elle s'exaltait, transfigurait la faute prochaine. Elle s'avouait devant Dieu, sans remords, avec joie et certitude, comme si elle l'avait vu, du fond de ses mystérieux paradis, acquiesçant et bénissant. Ce n'était pas, pour elle, un simulacre, de quoi se leurrer ou s'absoudre. Elle célébrait ses justes noces. Peut-être qu'elle avait raison au point de vue de l'Eternité. Joris se sentit inondé d'une grande joie. Il s'attendrit de voir qu'elle avait tenu à être bien mise, agrafa de secrets bijoux, tout un luxe caché sous un long manteau, mais qu'elle lui dévoilerait sans doute au retour.
Après un long temps de prière, il la vit qui ôtait ses gants. Il regarda, intrigué. Qu'allait-elle faire? Alors, elle sortit de sa poche un écrin, en relira des alliances, deux anneaux d'or massif... Religieusement elle en mit un à son doigt, puis, attirant à elle la main de Joris, elle lui glissa l'autre... Et, gardant cette main dans la sienne, en une étreinte chaste comme si un prêtre l'avait couvée de son étole, elle lui demanda avec une voix de la plus confiante tendresse :
. — Tu m'aimeras toujours, n'est-ce pas?.
Leurs alliances se touchèrent, se baisèrent, anneaux rivés d'une chaîne mystique que Dieu venait
192 LE CAllILLONNEUR
de bénir et qui les unissait à jamais dans un amour indissoluble — et légitime!
Godelieve recommença à prier; elle n'avait plus à défendre leur amour contre le ciel ; Tair en extase maintenant, et de parler avec Dieu de son bonheur.
Parmi les gestes et l'émoi de cet échange d'anneaux, elle n'avait pas pris garde à ses gants qu'elle venait de retirer. Au moment de partir, elle les chercha. Ils étaient tombés à terre. Joris se baissa, les ramassa; alors il remarqua que leurs chaises reposaient sur une de ces dalles funéraires dont la vieille cathédrale de Saint-Sauveur, en maints endroits, est pavée; il y avait là, dans cette chapelle, toute une série de tombes plates en laiton et en pierre, quelques-unes avec des effigies noircies, celle du seigneur, celle de la dame, représentes dans les plis immobiles du linceul, avec des grappes de raisin et des attributs évangéliques, tout aulour.
Godelieve venait de le découvrir aussi. Une pierre tombale était sous leurs pieds; on y lisait les dates d'un trépas très ancien, les lettres espacées, incomplètes, d'un nom qui, à son tour, périssait sur la dalle, s'y décomposait, retournait au néant. Funèbres emblèmes! Comment ne s'en étaitelle pas aperçue, en prenant place ici? Leur amour était né sur la mort.
Pourtant l'impression fâcheuse se dissipa. Leur bonheur était de ceux que même la mort n'assom-
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brit pas, comme le bonheur des amants, le soir, en été, dans les kermesses de village, qui s'écartent de la danse et vont, pour s'aimer, pour se prendre les mains et les lèvres, s'adosser aux murs du cimetière.
Attirance de l'amour et aela mort! La passion de Joris et de Godelieve n'en fut que plus grave.
Et, ce soir-là, en se possédant, ils crurent mourir un peu l'un de l'autre!
VIÏ
Dans quel recul immédiat l'amour nous jette I On est à deux comme dans une île, une île enchantée, où plus rien de l'ancien continent ne préoccupe. Od se suffit à soi-même. On rentre dans la vie primitive. Il n'y a plus d'ambition, d'art, d'intérêts, mais une oisiveté triomphante où l'âme, vacante de tout, s'écoute enfin elle-même.
Godelieve se sentit délicieusement heureuse. Nul remords n'était encore né. Elle eut l'impression d'être dans l'amour comme en état de grâce ; et la surabondance de sa joie intérieure lui rappela le temps de sa première communion où, tous les matins suivants, elle continuait aussi à sentir un Dieu vivant en elle. A présent, c'était comme sa première communion d'amour.
Joris, lui, s'emplit des fraîcheurs et des douceurs de la convalescence. Son ancienne existence, les jours noirs, les colères de Barbe, la rancune du bonheur manqué, tout avait disparu, si vague déjà
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C'était comme arrivé à un autre, ou dans une autre vie. Il s'étonna de s'être tant passionné^ naguère, pour des buts qui lui apparaissaient vains. Qu'est-ce que cet amour pour la Ville, sinon une passion factice et glacée dont il leurra sa solitude? Ce fut un amour d'hypogée. Et quel danger d'aimer Ja mort, quand la vie est là, toute simple et si belle! L'amour est le seul bien. Joris l'avait longtemps méconnu. Il s'était créé une autre raison de vivre et plana, durant des années, dans le rêve, c'est-à-dire dans le mensonge. Il comprit maintenant que ce rêve de la beauté de Bruges était illusoire et décevant. Même réalisé, il ne lui donnerait aucun bonheur réel, et lui laisserait le sentiment des années perdues, de sa vie sacrifiée. Il faut jouir de l'heure, se créer des joies immédiates, mêler son être de chair au soleil, au vent, aux fleurs, et ne pas toujours introniser un Dieu en soi.
Joris vécut désœuvré et heureux. Son amour lui suffisait. Godelieve occupa seule ses journées. Il abandonna ses travaux en train. Des façades languirent, à demi restaurées, attendant son bon vouloir pour dépouiller leurs échafaudages, quitter ces linges et ces langes et s-urgir guéries du mal d'être vieilles. Ses projets furent négligés, même cette restauration de l'antique bâtiment de l'Académie dont il avait commencé les plans, méditant d'en faire une reconstitution aux grandes lignes sévères qui eût été pour lui un nouveau titre de gloire.
196 LE CAKILLONNEUE
Lft gloire? Ah ! la chimérique duperie ! Et comment peut-on, pour ses promesses posthumes, s'empêcher de vivre?
Joris s'abandonna au hasard des journées. Cellesci passaient, rapides et enchantées. EsL-ce que les nouveaux amants ne sont pas très oecupés? Ils ont une vie intérieure active. Et ils se créent entre eux des rapports compliqués, subtils, minutieux. Ils veulent ne rien ignorer l'un de l'autre, se renseigner réciproquement à toute minute, dire la fleur de chaque pensée qui s'ouvre en eux, l'ombre du moindre ' nuage qui y passe. Chacun vit à la fois dans deux âmes.
Et ils ont tant à se conter ! Toute leur histoire, celle de leurs jours et de leurs nuits, en remontant jusqu'à la petite enfance, ce qu'ils ont vu, senti, désiré, rêvé, pleuré, aimé — et aussi leurs songes et leurs cauchemars, tout, sans restriction, en détail, et avec les nuances, car ils sont jaloux du plus lointain passé et du plus minime secret. Nudité sacrée de l'amour! L'âme aussi ôte ses voiles un à un et se montre toute I
Joris ne rencontra chez Godelieve que de la douceur après de la doucpur. Créature adorable qui toujours acquiesce, con-^ent, accompagne, et avec quelles fines clartés d'intelligence !
Joris interrogeait Godelieve :
— Ainsi tu m'aimas la première?
— Oui, tout de suite, dès que tu vins dans la demeure de mon père.
LE CARILLONNEUU 197
— Pourquoi ne l'as-tu pas dit?
— Pourquoi ne las-tu pas vu?
Ils sentaient tous deux que ce fut leur destinée de ne pas s'atteindre tout de suite. Joris, lui, songeait aussi au befl'roi, à la cloche de Luxure, qui le ievA:\ du désir de Barbe, à toute cette mystérieuse conjuration de la tour, d'où il redescendait, chaque fois, désorienté, trébuchant et mal clairvoyant parmi les hommes.
Il dit, comme se parlant à lui-même, mélancolique :
— Je suis si souvent aveugle dans la viel Puis, il demanda à Godelieve :
— Pourquoi m'as-tu aimé?
— Parce que tu avais l'air triste.
Elle se mit alors à lui raconter une histoire de son enfance, un petit amour puéril de la pension, qui lui avait pris aussi par apitoiement. Elle était chez les T'rsulines. Il y avait un prêtre qui faisait le cours de religion. Il n'était plus jeune et pas beau, avec SQn nez large, ses joues plantées d'un poil dur et noir. Mais une tristesse noyait ses yeux; il avait l'air de porter en lui son cœur comme un grand tombeau Les pensionnaires le trouvaient laid et se moquaient de lui. Elle, à le voir ainsi antipathique à toutes, prit parti pour lui dans son âme, pria à son inlen- {iou et, pour le dédommager, se montra exemplaire à ses leçons.
Il était son confesseur; elle alla se confesser sou-
vent. Or, il l'absolvaitavec de tendres paroles, de si doux noms : « Ma chère amie, ma chère petite sœur ». Les jours où elle ne le voyait pas lui parurent vides et longs. Quand il arrivait en classe ou à Téglise, elle se sentait devenir rouge, puis toute pâle. Le soir, au dortoir, l'hiver, elle pensait encore à lui et, sur les vitres gelées, écrivait son nom, qui avait l'air d'y naître dans de la dentelle.
N'était-ce pas déjà l'amour?
Dans le même temps, eut lieu la retraite annuelle, les sermons terrifiants sur le péché et l'Enfer. Elle ne douta pas que c'était pour elle que Dieu s'inquiétait, envoyait le prédicateur aux peintures de soufre et de feu. Car elle se trouvait en état de péché mortel, avait glissé au sacrilège d'aimer un prêtre.
Joris écoutait la curieuse histoire, naïve comme une légende. 11 revoyait Godelieve enfant, avec ses cheveux de miel en natte sur le dos, l'air d'une petite victime, dupe de sa douceur et de son besoin de consoler, s'acheminant à quel dénouement?
— J'étais terrifiée, continua-t-elle, et, dès le lendemain, j'allai m'agenouiller au confessionnal de celui que j'aimais encore — car je l'aimais, malgré les anathèmes de la retraite, et malgré Dieu! même à cette minute suprême où il fallait m'en accuser
« — Mon père, j'ai un grand péché sur la conscience que je n'ose pas vous dire,
u — Pourquoi? fit-il. A moi, vous pouvez tout avouer.
« — Non ! c'est surtout à vous que je n'oserais pas.
« — Dites ! il le faut, reprit-il. Vous ne voulez pas contrister le cœur de Dieu, n'est-ce pas? ni me contrister moi-même.
>< Alors, je n'y lins plus. Il avait une telle mélancolie dans la voix, comme le résumé d'anciennes peines revenues ! Toute rougissante, je lui avouai très vite :
« — Mon père, c'est que j'aime trop.
« — Mais Dieu n'a pas défendu d'aimer. Qui aimez-vous trop? Et comment savez-vous que vous aimez trop?
« Je m'étais tue. Je n'osais plus.
« Alors il insista habilement, gronda, s'affligea surtout, et seule sa tristesse m'ébranlait, commençait âme décider. Tout à coup, comme arrachant un grand poids de mon cœur que je n'avais plus la force de porter, je lui chuchotai à voix très basse et rapide :
« — C'est vous que j'aime trop I
« Le prêtre ne sourit pas, demeura une minute silencieux ; et, comme je le regardais, pleine dangoisse, je vis sur son rude visage un attendrissement, un chagrin infini. Ses yeuxregardaientailleurs, très loin, dans son passé sans doute, où il avait connu l'amour dont mon naïf enfantillage lui avait rappelé le fantôme. On veut oublier... Et une voix d'enfant, qui passe, remémore.
200 LE CAIllLLOXXEUR
« 11 me congédia vite, en me disant de venir moin? souvent à confesse. »
Godelieve conclut : « Tu vois! Il n'y a pas de quoi être jaloux. C'est mon seul amour avant toi- Toi aussi, je t'ai aimé parce que tu avais l'air triste. Mais tu es beau, toi, tu seras grand! »
Joris souriait, s'attendrissait de la douce histoire et de cette vocation de consolatrice, toute précoce, chez Godelieve. Pour lui, elle fit plus que le consoler; elle lui abolit toute peine, tout souvenir amer, tout désenchantement. Elle lui rendit 1 amour de la vie. Il n'eut plus à regretter qu'à peine la méprise de leurs deux cœurs qui si longtemps se cherchèrent et soufïrirent d'être seuls. Ils s'étaient trouvés, et l'avenir s'allongeait devant eux. Tout le passé avait disparu. Dans l'enivrement premier, ils allèrent jusqu'à oublier que l'absence de Barbe serait brève, et qu'elle devait revenir, s'interposer entre eux, mettre sur chacun une ombre froide comme celle de toute une lour. Leur bonheur allait à l'infini ! Ils vivaient comme dans l'Éternité, une Éternité où ils ne seraient qu'à deux !
Cela les mena même à des imprudences, en cette ville provinciale où tout est épié, à des promenades isolées ou tardives, que vite on commenta.
Eux ne soupçonnaient rien.
Le soir, ils aimaient se rendre au Minnewaler, le doux étang qui somnole dans la banlieue verte, contigu à l'enclos du Béguinage. N'est-ce pas le Lac
d'amour dont la croyance populaire veut que l'eau rende fou d'amour et fasse aimer jusqu'à la mort? Pourtant nulle sorcière n'y vida des philtres. Aucune contagion de démence n'émana des calmes berges... Quand Joris et Godelieve arrivaient, à la nuit commençante, à peine un vent léger faisait balbutier les peupliers du bord, mais en plaintes sans paroles. Seuls des échos de prières, des ricochets de cloches sur les pignons et sur les toits, aboutissent là.
Alors pourquoi cette eau rend-t-elle fou d'amour? Pourquoi fait-elle aimer d'une passion immuable? Elle surtout en qui ne se mirent que des reflets versatiles, les nuages du Nord toujours en marche. Joris trébuchait de trop de joie. Godelieve souriait aux fines étoiles, à l'eau, aux nénuphars qui y abondent et qu'elle aurait bien voulu emporter.
ils allaient, presque enlacés, extasiés de la paix du site etde la nuit, sans songer que quelque passant eût pu les voir, tout soupçonner, divulguer leur coupable amour. Ils ne songeaient plus à Barbe, comjne s'ils étaient tout à fait maîtres d'eux-mêmes et du destin.
Est-ce que déjà le sortilège du Minnewater opérait, les affolant jusqu'à l'imprudence inutile et la démence d'aimer, qui se rit de l'Univers?
Joris avait fait ce rêve d'emmener Godelieve dans la tour. C'est le penchant de tous les amants de se montrer les lieux où ils vivent. Il faut qu'ils n'ignorent rien l'un de l'autre. Et la présence chère va sacrer le décor. Certes, Godelieve accepta avec joie le projet, non pas tant pour le plaisir de visiter le mystérieux beffroi, ni même pour entendre de plus près le jeu du carillon, voir Joris s'installer au clavier, faire éclore ces nostalgiques fleurs de son dont elle n'avait connu jusqu'ici que l'efTeuillement sur elle et sur la ville. C'était surtout parce qu'elle entrerait ainsi un peu plus encore dans la vie de Joris, verrait cette chambre de verre dont il parlait souvent, qu'il appelait la chambre la plus intime de sa vie, et où il avait dû tant penser, regretter, e?pérer, souffrir sans doute. 11 y aurait là, dans l'air enclos, quelque chose de lui qu'elle ne savait pas encore.
Pourtant, elle était tourmentée d'une inquiétude :
LE CAKILLONNEUR 203
— Si on me voyait?
Joris lui persuada qu'il était facile d'entrer sans être aperçue; d'ailleurs il n'y aurait rien d'étrange à ce qu'il lui eût pris la fantaisie de visiter le beffroi et de l'accompagner...
Ils montèrent ensemble. Ce fut tout de suite un grand émoi pour Godelieve, dans ces opaques ténèbres, celte fraîcheur de crypte. Il lui sembla qu'ils partaient mourir à deux. A cause de l'escalier très tournant, elle se buta d'abord contre les parois, faillit trébucher. Joris lui mit en main la corde de l'escalier, un câble rude et solide, servant de rampe, qui la guida. Elle tirait comme sur une ancre, avec l'espoir d'atterrir bientôt là-haut, dans de la lumière.
L'ascension fut longue. Ils traversèrent les larges paliers où s'ouvrent des salles vides, les greniers du silence. Puis il fallait repartir pour une nouvelle étape obscure. Godelieve n'osait pas regarder, ayant peur de tomber, d'être frôlée par des chauvessouris dont elle entendait les vols mous se déplier et se replier. Elle se sentait dans un cauchemar, où les couleurs s'aigrissent, où les formes et les sons correspondent et s'altèrent. Joris lui parlait, essayait de la rassurer, plaisantait pour l'enhardir. Godelieve répondait et marchait comme une somnambule. Elle s'effraya surtout de ne plus voir Joris, identifié avec l'ombre, et de n'avoir plus conscience d'elle-même de s'être comme perdue.
Il n'y avait plus que leurs deux voix qui survivaient, se cherchaient à tâtons.
Godelieve vit passer, comme aux lueurs d'un orage dans la nuit, des portes mystérieuses, des charpentes aussi tragiques que de^ gibets, des cloches surplombant, la cloche du Triomphe surtout, solitaire dans son grand dortoir, robe de bronze presque à ras du plancher, froc noir d'un moine damné.
Ils montaient toujours, captifs des marches et de la tour. Celait comme un préau en hauteur, une prison debout. Godelieve n'avait jamais eu si peur, vraiment une terreur panique, un effroi physique et qu'elle ne pouvait dominer. Quand viendrait la délivrance? Bientôt une clarté naquit tout en haut; la voix de Joris, devançant Godelieve, parla dans plus de lumière. Alors elle sentit toute une aube éclater sur sa tête. En même temps, un grand vent souffla, balaya sur son visage l'obscurité.
Ils venaient d'aboutir à la plate-forme, dans la chambre de verre, dont les baies vitrées ouvrent sur le paysage circulaire de la ville, l'immense campagne verte des Flandres, la mer du Nord qui, tout au ;)Out, miroite. Dans un coin, s'offrait le clavier du arillon, ivoire jauni, clavecin qui attend...
Godelieve aussitôt s'étonna, s'émerveilla.
— C'est ici que lu joues?
— Oui! Tout à l'heure, tu entendras.
— Je suis contente maintenant d'être venue, con-
LE CAEILLONNEUR 205
tinua-t-elle. C'est affreux, cet escalier sans fin. Mais ici c'est beau, et c'est bon !
Elle voulut regarder aux horizons. Joris Ta II ira contre lui, l'embrassa.
— J'aime de te voir ici. D'ailleurs, ajoula-t-il, tu y étais déjà rn peu venue. Tu te rappelles La pluase au commencement de notre amour: « Si Dieu avait voulu! », la petite phrase qui décida de tout? Le lendemain, c'était jour de carillon. En montant, il me sembla que ta petite phrase montait aussi, me précédait sur les marches, courait, revenait. Depuis lors, je n'ai plus été seul. La petite phrase, qui était la voix, a vécu ici près de moi.
— Cher adoré! fît Godelieve. Et elle lui entoura le cou de ses bras.
Elle ajouta :
— C'ost ici aussi que tu as souffert?
— Tant souffert; si tu savais! répondit Joris. Ma vie a été comme l'ascension noire que nous venons de faire; mais qui toujours s'acheva dans de la lumière. C'est la tour qui m'a sauvé.
Il raconta alors comment il se réconfortait et s'exaltait en se répétant à lui-même : « au-dessus de !a vie ! », comme s'il s'évadait, quittait ses peines, les dominait vraiment, de si haut qu'elles cessaient d'être visibles et par conséquent d'exister.
— Vois comme tout est petit, là-bas!
Et il montra à Godelieve la vie éparse, la ville reculée, les belles campagnes en tapisseries. Il lui
désigna le Minriewater, le site cher à leurs promenades du soir, qui apparaissait si exigu, si rectiligne. Ce lac était comme un miroir de pauvre, un humble reposoir, avec tous ses nénuphars en ex-votos... Quoi ! c'était là? L'amour tient si peu de place?
Il lui indiqua aussi, presque en face d'eux, leur vieille maison du Dyver, noircie et blasonnée derrière le rideau des arbres du quai. Elle était toute réduite, allongeant devant elle une ombre raccourcie, maigre et tourmentée comme un bijou de fer. Pourtant les détails subsistaient. Ils comptèrent les fenêtres, soudain troublés, se regardant, les yeux incendiés, les lèvres prêtes. Us venaient de s'arrêter ensemble à la croisée de la chambre inoubliable. Par cette communion permanente des amants, ils avaient tous deux, à la même minute, pensé la même chose. Aussitôt, tous les souvenirs montèrent à la fois d'en bas jusqu'à eux. Les vitres de la chambre nuptiale ètincelèrent, transparentes et complices. Ce fut l'évocation brûlante de leur première nuit, de leurs premiers baisers.
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Et il sembla à Godelieve que la ville reculait, diminuait encore, cessait d'être, tandis que, à deux, enlacés, ils montaient plus haut, n'étaient plus dans la tour, se fondaient sous des caresses de vent et de nuées, louchaient le ciel...
Cependant l'heure du carillon était venue. Joris s'installa devant le clavier. Godelieve écouta, d'abord
déçue. Rien qu'un concert aigu et strident, qui n'apparaissait si doux, dans les rues de la ville, qu'à cause de la distance. C'est le recul qui l'ait la nostalgie. Les cloches, au-dessus, s'égosillèrent, maîtrise de village, chantres solfiant au hasard.
Pourtant Joris faisait de son mieux, s'exaltait en l'honneur de Godelieve. Les basses intervinrent, dans les vieux lieds flamands qu'il jouait; mieux que les soprani des clochettes, qui ne s'angélisent que dans l'éloignement, les grandes cloches chantèrent en nobles mélopées, en bruissements d'orgue et de forêt, qui entraînèrent Godelieve. Elle se donna à ce vaste chant que Joris créait pour elle, et qui était comme le ruissellement de lui-même.
Toute la tour chanta l'amour!
Quelques rares passants sur les places, quelques habitants oisifs dans leurs demeures, firent seuls attention à cette musique rajeunie, à ces fleurs de sons qui tombaient comme plus fraîches sur les toits et dans les rues. Quel printemps imprévu fleurissait là-haut? Qu'est-ce qu'elles avaient, les vieilles cloches, pour chanter plus vite et comme si une rougeur de Tièvre fardait leur bronze noir?
Quand Joris eut fini, il entraîna Godelieve vers le [letit escalier qui conduit à la plate-forme supérieure, quelques marches encore à gravir... Ils montèrent plus haut... Godelieve vit alors les dortoirs (les cloches, toutes les cloches alignées, avec leurs inscriptions, leurs dates, leur armoiries coulées dans
le métal. Et les patines diverses du temps : les tons d"eau-forte, les oxydations étranges, la rouille comme un clair-obscur de Rembrandt. Les urnes vibraient encore, toutes frémissantes d'avoir chanté. Une grande cloche surtout attira Godelieve; elle était plus haute qu'elle-même et suspendue à de massifs madriers. Toute une ornementation en relief la brodait. Godelieve voulut s'approcher. Joris, vivement, la dissuada, l'entraîna.
— ?s'on! ne va pas là...
Sa voix avait tremblé d'un subit émoi. C'était la cloche afTreuse, la cloche de Luxure, avec tant de corps pâmés et de seins grappillés, le vase plein de péchés, le ciboire offert de l'enfer. Il ne fallait pas que Godelieve en communiât. Ses yeux étaient trop purs pour contempler cette immobile débauche. Et puis la cloche de Luxure fut la cloche de Barbe. Les voluptés de cette robe de bronze furent les voluptés de la robe de Barbe. C'est cette cloche qui le tenta, fut de connivf^nce avec Barbe, causa tout le malheur. Il ne faut pas maintenant que Godelieve en approche.
Joris l'emmena, la conduisit vers une autre cloche, celle qui sonne l'heure, car le grincement des tiges actionnant les battants l'avait averti... Au bout d'ui» instant, le vaste marteau se releva, puis sabattil sur le métal sonore. On aurait dit un coup de crosse frappant le silence. Toute l'heure sonna, épiscopale.
Joris et Godelieve écoutèrent, devenus graves. C'était l'heure qui s'accomplissait, irrémédiable, une
heure qu'ils ne pourraient jamais oublier ni recommencer, la plus belle heure de leur vie, l'heure culminante de leur amour monté aussi haut que la tour.
Aussi en se retrouvant, pour le retour, parmi les marches rapides — où déjà la crainte de i'aveniirevenait — ils eurent bien la conscience que c'est du sommet de leur amour qu'ils redescendaient.
Barbe rentra, après un mois d'absence. Sa santé ne s'était guère améliorée, ni son humeur non plus. Les préparatifs de départ, rénervement du voyage, tout cela, comme à l'habitude, l'avait remuée de nouveau. Elle apparut encore irritable, hérissée. Son visage était pâle. Joris songea à la bouche trop rouge, maintenant fanée. Il eut la vision d'un avenir qui se rouvrait noir de menaces et d'alarmes.
Mais l'amour de Godelieve compensait tout. Celle-ci avait eu la même impression au retour de sa sœur et la communiqua à Joris :
— Qu'est-ce que cela fait, puisque je t'ai? avait-il répondu.
Leur bonheur intact était de ceux que rien n'assombrit. Ils demeuraient encore extasiés l'un de l'autre, se renvoyant leur amour comme le ciel et l'eau se renvoient la lune. Ils en étaient tout éclairés réciproquement. Ceux qui aiment ne s'en doutent pa-s, mais ils vont, lumineux! La douleur est la loi;
c'est une livrée sombre que porte toute la foule humaine. Dès qu'un couple est en joie, il est si anormal, il viole la règle avec une telle audace, qu'il apparaît vêtu de clartés, les clartés d'un paradis d'où il revient, et où il s'en retourne. Le bonheur ainsi est voyant.
Il fut impossible que Barbe ne remarquât point le changement qui s'accomplit dans Joris et dans Godelieve. Qu'ils fussent heureux à la fois, c'est qu'ils étaient heureux ensemble. Elle avait observé certains indices, une plus grande intimité entre eux. Auparavant, ils ne se tutoyaient guère; Joris la tutoya plusieurs fois et se reprit maladroitement. Dans le même moment, Barbe reçut des lettres anonymes, mode infâme, mais très habituelle dans la vie de province, où la médisance, l'envie, la méchanceté poussent comme l'herbe entre les pavés. On la félicitait de son retour; on la raillait de sa complaisance à laisser sa sœur en tête à tête avec son mari; on lui citait le lieu et la date de leurs promenades du soir, certifiées sentimentales et suspectes; on l'avisait même qu'un jour ils étaient entrés ensemble au befifroi. /
Rien n'échappe en cette ville inoccupée et sévère, où la curiosité maligne alla jusqu'à inventer ce qu'on appelle un espion, c'est-à-dire un miroir double, fixé iur rnppui extérieur des fenêtres, afin qu'on puisse, même de l'intérieur des maisons, contrôler les rues, surveiller toute allée et venue, capturer, en cette
sorte de piège, les sorties, les rencontres, les gestes qui ne se savent pas épiés, les regards où tout se prouve.
Ainsi induite aux soupçons, Barbe demeura effondrée, un peu incrédule aussi, malgré les indic qu'elle-même recueillit. Elle fut atteinte dans so orgueil. Depuis longtemps, elle s'était détachée de Joris, lasse de lui et de tout baiseï-. Mais son amourpropre se révolta, surtout d'étrs supplantée et trahie par sa sœur. Elle se refusait encore à y croire. Indécisions! Admettre, puis repousser ! Trouver évident, puis invraisemblable! Les deux pôles! Va-et-vienI, comme d'une barque aux flancs opposés d'une vague I Et le pire, c'est cette oscillation sans fin!
Barbe tâtonnait, supputait les chances, examinait le cas en analysant les deux complices. Certes Godelieve était doucereuse et cette façon d'être s'accommode souvent de fourberies cachées. Barbe se sentit venir une aigreur, une rancune contre sa sœur qui, en tout cas, avait dépassé la familiarité permise pour faire naître ses propres soupçons et ceux dont témoignaient les papiers anonymes.
Godelieve, ne se doutant de rien, fut étonnée des impatiences de Barbe, qui, à présent, se tournaieni également contre elle. Jusqu'ici, elle avait été plus épargnée et c'est ce qui lui permettait de pacifier, do s'interposer efficacement. Maintenant, elle-même se trouvait en butte, comme Joris, à l'humeur fantasque qui soufflait en tempête dans la demeure. Mais ils
s'en apercevaient peu, s'émouvaient à peine, les yeux ailleurs, leurs deux esprits tout de suite rejoints dès le commencement des scènes. Ils se taisaient vite, ne ripostaient jamais, et mueltement s'échangeaient des paroles douces, de l'âme à Tâme.
Rarement ils se trouvèrent seuls — Earbe vivant aux aguets — mais il leur suffisait d'un instant pour se prendre les mains et les lèvres, s'étreindre derrière une porte, à un palier de l'escalier. C'était comme du bonheur volé! Ils se cueillaient l'un à' l'autre une joie, comme un fruit, en passant. Et c'était assez pour l'enchantement d'une journée. Ainsi leur grand bonheur se résumait en une minute — tout un jardin peut se résumer en un bouquet. Minute odorante aussi, et qui embaumait la solitude de leur chambre. Qu'il est violent, l'amour exaspéré par l'attente! Peut-être que l'amour, comme le bonheur, est dans l'intermittence de lui-même.
D'être séparés, Joris et Godelieve se désirèrent davantage. Plusieurs fois, ils firent coïncider des sorties, se retrouvèrent au dehors. Barbe avait suivi sa sœur, mais trop à dislance, et la perdait vite dans le dédale des rues de Bruges, enchevêtrées et tournantes.
Joris et Godelieve souffrirent aussi de ne plus pouvoir assez causer, quoique habitant ensemble Barbe, maintenant, s'obstinait auprès d'eux, ne se couchait qu'au moment de leur coucher, ne les laissait guère seuls.