L'ACTION
Au-dessus de la vie! Joris se raccrocha à ce cri, l'énonça tout haut, l'inscrivit pour ainsi dire dans l'air nu, devant lui. Il se le l'épéla comme un ordre, comme un appel au secours avec lequel il pouvait se sauver lui-même. Toujours c'avait été sa devise,
fi
Fhosanna du ralliement de soi, la conclusion de ses peines, jaillissant d'entre elles comme l'eau d'entre les rochers.
Certes, après la tragique scène et le départ de Godelieve, il resta désemparé.
Il lui sembla, tous les jours suivants, que la maison était morte. Elle avait sombré dans du silence. Toute l'allée et venue, le bruit des pas et des voix avaient cessé. C'était à présent comme une demeure mortuaire où l'on se lait, où l'on craint de marcher.
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La pièce dans laquelle s'était passée la querelle finale resta toute en état : le parquet, jonché de débris; la glace, fendue de la large blessure qui continua à s'approfondir, à balafrer d'un coup mortel celte pâleur de miroir. Personne n'y avait plus pénétré ; elle demeura close, la porte condamnée et fermée à clé. C'était vraiment la chambre du mort, devant laquelle on frissonne, sans oser y rentrer.
Barbe, d'ailleurs, ne quitta plus ses appartements, s'y fit servir les repas, confinée là, solitaire et farouche, dans une grande prostration. La découverte de la preuve, enfin tenue, sa grande colère, ses excès sauvages, la fuite de Godelieve, partie dès le lendemain, à l'aube, sans la revoir, tout cela avait tordu et emmêlé ses nerfs comme les cordages dans une tempête.
Maintenant, une lassitude infinie remplaça l'exaspération aiguë. Elle n'était plus hérissée et colère. Elle se blottissait dans des coins, frileuse comme une bête malade, le sang refroidi. Elle errait dans l'escalier, dans les corridors, livide, la face ravinée de larmes. Parfois encore, quand elle y rencontrait Joris, par hasard, son irritation revenait une seconde, s'exprimait en quelque mot violent, grossier, jeté après lui comme une pierre. Mais elle n'avait plus la force ; elle ne lançait plus qu'une seule pierre, comme si le soir tombait et que sa vengeance fût trop lasse.
Joris, lui, s'isola de son côté, l'évita, n'éprouvant
LE CARILLONXEUR 239
plus que de l'indifférence pour elle. Conscienle ou malade, elle l'avait trop fait souffrir, vraiment. Même il ne put se défendre d'une rancune désormais, puisque, impuissante aie rendre heureux, elle venait de briser le cher et dernier amour qui lui fut un baume et un recommencement. Comment se cod' soler d'être seul encore une fois? Comment oubli-er cette Godelieve en allée de sa vie? Elle l'avait aimé pourtant; et elle était partie! C'était irrémédiable. D'abord, il s'enquit d'elle. Personne ne savait le lieu de sa retraite. Peut-être n'était-elle pas entrée au béguinage de Dixmude, comme elle l'avait dit, mais s'installa en quelque autre ville où bientôt elle l'appellerait. Était-il croyable qu'un amour comme le leur finit si vite et sans cause? Oui, c'est vrai; il y avait Dieu entre eux. Depuis l'alarme d'une maternité possible, les avis du confesseur, le péché mis à nu, l'Enfer présagé, Godelieve s'était soudain détachée et reconquise. Mais sans doute que l'absence opérait en elle. Il était impossible que le souvenir du Baiser, en marchant, ne la suivît pas. Et le souvenir redevient vite le désir.
Joris attendit, regretta, espéra des nouvelles et une rechute, un jour, de leur amour. Mais tout était bien consommé. Il le sut par une amie de Godelieve à qui elle écrivit enfin qu'elle s'était faite béguine.
Au-dessus de la vie! Joris se raffermit, s'exalta, en s'appuyant à ce cri. Il avait été vaincu, entravé deux fois par l'amour. Tous ses chagrins provinrent de là.
240 LE CArvTLLOXXEUR
Barbe d'abord, Godelieve ensuite. Chacune l'avait fait souffrir à sa manière, et, en le faisant souffrir, diminua sa force, son élan contre la vie, sa supériorité' sur les autres hommes, son don de création et d"art.
Puissance redoutable! Pouvoir astral de l'aniour! L'homme est sous l'influence de la femme comme la m^r sous la lune. Joris avait souffert de ne plus s'appartenir, d'être en proie à ce quelque chose qui est capricieux, change sans cesse, évolue, sourit, puis s'assombrit en des nuages et des éclipses. Vie en suspens 1 Pourquoi ne pas s'affranchir et se posséder enfin? Qui sait? Cette souffrance par la femme est peut-être la marque du héros, l'expiation pour tous les êtres sensitifs, exquis et forts, et trop beaux ; la rançon des grands rêves et des grandes dominations, comme s'il fallait, après tant de victoires sur l'art ou sur les hommes, ce rappel de la misère humaine et que le vainqueur fût à son tour vaincu par la femme I
Joris ne voulut pas être vaincu. 11 se redressa contre le découragement, le regret lancinant de Godelieve. Après tout, elle l'avait trahi, le délaissa vite, sans faute de sa part, au sommet de la passion, avec cette nuance d'une désertion, puisqu'elle l'abandonna en pleine crise, dans l'incertitude de la défaite et des ruines, face à l'ennemi, car Barbe s'était dressée véhémente et presque armée et le lapidant.
Ah 1 l'une valait l'autre. L'excès de la faiblesse
' LE CARILLONNEUE 241
lui avait fait mal autant que Texcès de la violence. Aucune des deux n'était digne d'entraver et d'empêcher son avenir. Il se haussa à l'art, aux espoirs commencés, aux nobles buts. L'amour de la femme est fallacieux et vain !
Il s'en retourna à l'amour de la ville. Cet amourci, du moins, ne trompait point et ne faisait pas souffrir. 11 allait jusqu'à la mort! Joris se ressouvint, dans ce temps-là, de la fin de Van Huile et du vieux cri d'extase par qui s'était révélé l'accomplissement, à l'heure de la mort, du rêve fidèle de sa vie : « Elles ont sonné ! » Pour se mériter son idéal, il faut ainsi s'y vouer exclusivement.
Lui avait trahi son amour pour Bruges. Peut-être y avait-il moyen, par le redoublement de son zèle, d'en effacer l'interruption? II se remit à l'œuvre avec ardeur. Il avait mieux à faire que de larmoyer sur des caprices de femmes et des amours mortes. 11 fallait continuer sa propre destinée, sa vocation et sa mission. Ses travaux furent repris, des façades ressuscitèrent.
Grâce à lui, on recommença à réparer, reconstituer, ressusciter les vieux palais, les anciennes demeures, tout ce qui ennoblit les villes, intercale du rêve dans les rues, met des visages de passé entre les bâtisses neuves. De nouveau, Joris s'exalta pour son œuvre, car la beauté d'une ville est une «euvre d'art à réaliser, où il faut une harmonie, le sens des ensembles, une entente de la ligne et de
la couleur. Bruges deviendrait telle; et lui-même, en récompense, jouirait, au moment de mourir, de toute sa durée, et, projeté avec elle dans les siècles, pourrait s'écrier comme Van Huile : « Bruges est belle : Bruges est belle !.»
D'ailleurs, ce n'est pas seulement au point de vue dune œuvre d'art en soi, que la beauté d'une ville importe. Le décor, coloré, mélancolique ou héroïque, fait les citadins à son image. Joris discuta, à ce sujet, un jour, avec Bartholomeus, comme il était allé le visiter pour avoir des nouvelles de ses travaux, la grande fresque encore inachevée, symphonie en gris où il essayait lui-même d'enclore la beauté de Bruges.
Exalté, il développa son idée :
— « L'esthétique des villes est essentielle. Si tout paysage est un état d'âme, comme on a dit, c'est plus vrai encore pour un paysage de ville. Les âmes des habitants sont conformes à leur cité. Un phénomène d'un genre analogue se produit pour certaines femmes qui, durant la grossesse, s'efitourent d'objets harmonieux, de statues calmes, de jardins clairs, de bibelots subtils, afin que l'enfant futur s'en influence et soit beau. De même on ne conçoit pas un génie originaire d'ailleurs que d'une ville magnifique. Goethe naît à Francfort, cité auguste où le vieux Mein coule parmi des palais vénérables, entre des murs où vit tout l'antique cœur germanique. Hoffmann ex'ilique Nuremberg; son âme
voltige sur les pignons comme un gnome sui' le cadran historié d'une vieille horloge allemande. En France, il y a Rouen, aux architectures riches et accumulées, avec sa cathédrale comme une oasis de pierre, qui produit Corneille et puis Flaubert, deux purs génies se donnant la main par-dessus les siècles.
Ce sont les belles villes, sans doute, qui font les âmes belles. »
Ainsi Borluut s'était reconquis, agrandi aux pensées vastes et nobles.
Au-dessus de la vie! Il monta au beffroi, désormais, comme s'il était monté dans son rêve, d'une marche allègre, tout allégé des vains soucis d'amour, des mesquines douleurs intimes, qui avaient trop longtemps alourdi son ascension vers les hauts buts. Il traversa une période héroïque. Le cadran de la tour lui étincela comme un bouclier avec lequel elle se défend contre la nuit. Et le carillon chanta des hymnes altiers ; non plus une musique égouttée, qu'on aurait dite les larmes de celui monté là-haut et qui pleurait sur la ville ; non plus même une musique éboulée, qu'on aurait dite des pelletées de terre précipitées dans la fosse d'un passé mort. Ce fut le concert de la délivT'ance, le chant mâle et libre de l'homme qui se sent délivré, regarde l'avenir, domine sa destinée comme il domine la ville.
Dans ce temps-là, Joris fut sollicité pvir l'Aclion. Jusqu'ici, il s'était tenu éloigné de la vie publique, qui ne l'intéressait pas. C'était une politique locale, médiocre, qui s'en tenait aux lieux communs, à une division factice et ancienne des habitants en deux camps hostiles, se disputant les influences et les emplois. Même les récentes poussées socialistes ne le passionnèrent pas, car c'était à brève échéance le recommencement de la vaine querelle catholique et libérale, le ralliement des anciens partis qui n'auraient fait que changer de nom. Dès le moyen âge, il y avait eu, en Flandre, cette lutte entre l'esprit religieux et l'esprit laïc, leurs conflits pour la prépondérance par le dogme ou par la liberté ; et leur antagonisme s'était symbolisé dans l'air même par le Clocher et le Beff"roi, la tour religieuse et la tour civile, celle où se conservait le Mystère dans l'hostie consacrée, celle où se gardaient les chartes et privilèges en un cofl"re bardé de fer — toutes deux
rivales, montées à hauteur égale, jetant la même ombre sur la ville qui appartenait ainsi pour moitié â chacune. Et elles s'éterniseraient jusqu'à la mort du soleil, indéfectibles, autant que les deux idées qu'elles résumaient, avec leurs briques se superposant à l'infini comme les individus dans un peuple !
Borluut vivait à l'écart, indifférent et un peu dédaigneux. Mais qu'est-ce, quan^ l'Action va tout à coup recommencer à être la sœur du Rêve? 0 joie ! Pouvoir agir enfin, lutter, se passionner, connaître l'ivresse de l'apostolat et de la domination sur les hommes. Et cela en faveur d'un idéal ; non pour s'imposer soi-même et sa médiocre vanité, mais pour imposer l'Art et le Beau et mettre dans le temps un peu d'Éternité. Son Rêve était menacé, le grand rêve de sa vie, ce rêve d'une beauté de mystère, pour Bruges, qui serait faite de bruits tus, d'eaux dormantes, de rues inanimées, de cloches ouatées dans l'air, de maisons aux fenêtres long-voilées. Ville, belle d'être morte! Voici qu'on voulait la faire rentrer de force dans la vie...
Il s'agissait de cet ancien projet de Bruges-Port^ de-Mer, qui sembla chimérique au début, quand Farazyn. le premier, aux réunions du lundi soir, chez le vieil antiquaire, en exposa le plan. Peu à peu l'idée avait germé, grandi grâce à un zèle têtu, à une propagande quotidienne. Farazyn s'en était fait une arme de succès, l'outil sûr de sa notoriété.
216 LE CARILLON NE Ijn,
Au barreau il avait réussi, car ce projet le mit en relations avec des hommes politiques, des gens d'afl'aires. Il lui donna au surplus une attitude de civisme dévoué. Avec sa belle faconde sonore, et parlant toujours la langue rude des ancêtres de Flandre, il évoquait à toute occasion cette Bruges commerçante et marchande qu'il allait refaire, dès le fonctionnement du canal, et les nouveaux bassins remplis de navire^ les coffres brugeois remplis dor. Le mirage n'était point pour déplaire, encore que la population fût somnolente, répugnât atout effort; elle écoutait ce tableau d'avenir comme un enfant entend une histoire, s'y distrait à peine, incline au sommeil.
Borluut n'avait plus revu Farazyn depuis longtemps, depuis le fâcheux jour où son ami dîna chez lui avec Godelieve, se heurta au refus de la jeune fille. Après coup, Farazyn se montra fort irrité, tint rancune même à Borluut comme s'il avait été complice de son échec. Dès lors, quand ils se rencontrèrent, Farazyn l'évita, se détourna. Joris apprit dans la suite qu'il tenait maintenant des propos hostiles contre lui. Leur inimitié s'envenima par cette aflaire de Bruges-Port-de-Mer, pour laquelle Borluut tout de suite conçut une vive exaltation, s'indigna comme d'un sacrilège, comprenant bien que si le projet était voté et le nouveau port créé, c'en était fait de la beauté de la ville : on abattrait des portes, des maisons précieuses, des quartiers-aritirrues, on tracerait
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des avenues, des voies ferrées, loute la laideur du commerce et des affaires modernes.
Bruges allait donc se renier elle-même?
L'ère de la résistance s'ouvrit. Borluut possédait une influence réelle à la confrérie des archers do Saint-Sébastien, depuis qu'on l'y avait élu Chef- Homme. Il y alla plus souvent, se rencontra avec les tireurs, les habitués, toute une classe de petits bourgeois facilement maniables et que la tranquillité de leur existence ne poussait pas aux aventures. Il leur fît comprendre la question; combien il était chimérique d'espérer le renouvellement d'une prospérité finie; combien il était criminel, pour un but incertain, de ruiner la beauté authentique de Bruges dont la gloire, dans le monde, commençait.
Il y avait, du reste, ici un argument personnel et qui les décida dans leur hostilité publique contre ce projet de Bruges-Port-de-Mer : leur antique local lui-même se trouvait menacé. D'après les plans déjà produits, les nouveaux bassins, terminant le canal de jonction, seraient creusés précisément dans cette banlieue-là, à la^place où s'élèvent les si pittoresques remparts, les deux moulins qui donnent à ce coin un aspect de Hollande, le local de laGilde couronné par sa tourelle en maçonnerie du xvi^ siècle. Ainsi disparaîtrait la glorieuse tourelle, svelte et. rose dans l'air comme un corps de vierge, comme la Patronne qui veille sur eux depuis des siècles, et qui tomberait, assassinée par les pioches. Barbarie égale à celle
des soldats massacrant Ursule et ses compagnes sur lâchasse de rHûpital. Les briques séculaires aussi, tout éraflées, allaient saigner par des plaies qui feraient mal à voir.
Borluut essaya également l'opposition par des articles de journaux. Il s'était assuré une feuille locale, y entreprit une campagne suivie et enflammée. Mais ici le résultat fut mince. La presse n'a pas d'action sur l'opinion, encore moins sur les pouvoirs.
Pour cette affaire de Bruges-Port-de-Mer, comme pour les autres affaires, tout se passa dans l'ombre, en conciliabules étroits, en audiences de fonctionnaires, en tactiques de commissions. Des ingénieurs conspiraient avec des financiers et des hommes politiques. Farazyn était l'âme de ces combinaisons. Il en tenait toutes les avenues. Une ligue fut fondée pour être un centre de propagande. On eut soin d'écarter, cette fois, tout esprit de parti. Le président était un échevin de la ville. Farazyn fut nommé secrétaire. Un vaste pétitionnement s'organisa. Les habitants, nonchalants, craintifs au surplus, signèrent tous. Ensuite, des délégations furent reçues par les différents ministres qui acquiescèrent, promirent l'intervention de l'État, une partie des millions nécessaires.
Toute la machine politique intervint, formidable appareil, aux ressorts cachés, aux courroies sans fin, aux volants irrésistibles.
Borluut sentij; qu'elle allait happer la beauté de
Bruges, et, sous prétexte d'y toucher à peine, In broyer toute avec ses dents de fer.
Borluut s'exaspéra, se multiplia. Il n'était pas sans s'étonner un peu lui-même de son zèle belliqueux. Comment en arriva-t-il à ces attitudes de combat, ces paroles âpres, ces défis, ce continuel branle-bas comme d'un appel aux armes, lui qui était un homme de silence, de passé et de rêve? Mais est-ce que, précisément, il ne défendait pas son Rêve? Son Rêve, cette fois, s'était identifié avec l'Action, l'Action passionnante et frénétique, non plus l'Action contre un ennemi ou des adversaires, mais l'Action contre la Foule.
La Foule apparaissait une, par ignorance ou indolence. Il était seul. N'est-ce pas ce combat que livrent tous les hommes supérieurs, d'être soi contre tous? II leur faut triompher de l'unanimité, qui d'abord les nie. La beauté de Bruges (dans laquelle il avait une part de collaborateur), était aussi une œuvre d'art, qu'il s'agit d'imposer. Mais par quels moyens? De quelle manière vaincre une Foule? Comment aller soi-même de l'un à l'autre, ouvrir de ses seules mains tous les yeux qui sont aveugles?
Victoires éparpillées!
Un jour, Borluut espéra se rencontrer avec la Foule elle-même. Comme il avait incriminé dans les gazettes ce système d'intrigues obscures et d'une campagne menée en cachette, la ligue de Brugesi-Port-de-Mer y répondit en faisant appel à tous, en convoquant
une assemblée publique où on communiquerait l'état de la question, les plans adoptés, les crédits nécessaires, les concours promis.
Des affiches flamandes furent placardées, portant ce titre insolite et qui choquait comme un blasphème dans le calme religieux des rues : « Meeting monstre », ainsi que l'objet de la réunion et les noms des dignitaires de la ligue. Mais ceux-ci savaient bien qu'ils ne s'exposaient à rien, connaissant l'apathie des habitants qui ne se dérangent guère, liraient à peine la bruyante convocation, auraient garde de s'aventurer dans une affaire et une assemblée qu'il* ne connaissaient pas.
Farazyn avait prévu que Borluut tout au plus profiterait de l'occasion. C'est même lui qui eut l'idée de cette réunion publique, comme un piège où son ennemi tomberait. Borluut, en effet, n'hésita pas. Une vaillance l'enfiévra, la joie de la bataille face à face, avec la Foule enfin, et en rase campagne, après trop d'escarmouches, derrière des fourrés et des glacis. Naïf et illusionné, il crut que le peuple de Bruges allait se porter là en masse, et qu'il pourrait le persuader, l'agenouiller devant la beauté évoquée de la ville. Tous les jours précédents, Borluut fut dans une grande agitation. Il avait battu le rappel de ses plus fidèles à la confrérie des archers de Saint- Sébastien, des plus irrités contre une entreprise qui menaçait leur antique local.
Il comptait que tous les membres l'escorteraient,
protesteraient avec lui contre les vandales, écraseraient le projet sous les rires et les huées. Est-ce que le ridicule ne sert pas autant que l'indignation? C'est pourquoi Borluut avait obtenu de son ami Bartholomeus un dessin caricatural. Cela se fît en grand secret, car l'afTaire de Bruges-Port-de-Mer était patronnée par les échevins et par la ville. Or, le peintre dépendait d'eux, puisqu'ils lui avaient commandé des fresques pour la salle gothique de l'Hôtel de Ville, qui n'étaient encore ni acceptées ni payées. Pourtant, il frémissait d'indignation aussi, à l'idée qu'on allait changer la ville, y faire du bruit, des démolitions et du nouveau, dans un vil but d'argent. Il consentit, esquissa pour Borluut une satire aux lignes simples, dans le goût populaire, naïve et forte comme une complainte : il y représenta des gens, avec leurs maisons sur le dos, qui se mettaient en marche, couraient après la mer, aperçue tout au fond et en fuite à leur approche, cependant que les maisons se semaient derrière eux pierre à pierre, et que la ville n'était plus que des matériaux.
Le dessin, colorié, fut tiré en affiches, qu'on colla sur les murs, à côté des affiches du meeting de la ligue. C'était la réponse juxtaposée, la lutte sur le même terrain, et qui nulle part ne fait trêve.
Borluut vibrait, traversait une atmosphère héroïque. Combien il méprisait maintenant tous les incidents misérables auxquels il attacha de l'importance : les vexations de Barbe, les regrets de Gode-
lieve, tout cela qui est inférieur, temporaire, minime et vain !I1 n'avait plusle temps des'écouterlui-même, (le souffrir pour des nuances, de s'occuper de son âme. 11 vivait comme hors de lui, éparpillé dans l'AcLion, ainsi que dans un vaste vent qui le mène. Celait fini, la douleur d'être libre et d'être soi! 11 appartenait déjà aux autres. 11 devenait la Foule
Le matin du jour attendu, qui était jour de carillon il monta au beffroi, s'exalta dans les cloches qui sonnèrent un chant de guerre, la révolte des vieux bourdons qu'on dérange, le charivari des clochettes qu'on menace, toute une coalition des bronzes contre ceux qui voulaient recommencer un port, ramener dans l'air des mâts où leurs volées trébucheraient.
Puis ce fut un hymne d'espérance; le thème obstiné de la mélancolie de Bruges plana, déroula par-dessus les toits sa musique grise, tout accordée avec le ciel, l'eau et les pierres.
Le soir arriva enfin, Borluut avait compté sur un grand nombre d'archers de Saint-Sébastien. Il n'y en eut que deux qui le rejoignirent. Quand il entra au local du meeting, il constata vite que peu de monde s'était dérangé. Le populaire n'y était pa=. Quelquepetits commerçants tout au plus, dont on avait batli. le rappel et qui dépendaient de l'administration. En revanche, la ligue de Bruges-Port-de-Mer était présenté, une trentaine de membres, dont les chefs entouraient une table, couverte de drap vert, oùbrû
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laient de maigres lampes. La salle apparaissait glaciale, avec ses bancs de bois, ses murs crépis à la chaux, son silence d'attente, ses ténèbres mal éclairées où de rares assistants offraient des visages immobiles, rangés comme dans un tableau. Un malaise régnait. C'était une froideur de catacombes où les paroles ont peur d'elles-mêmes, se fanent, meurent en route. On n'entendait qu'un bruit de paperasses froissées, les documents et les rapports, que Farazyn, assis à la table du bureau, compulsait.
Borluut s'était préparé aussi à la lutte, mais il la présagea tout autre. Qu'est-ce que c'est que cette assemblée d'aspect funéraire où quelques ombres entraient, s'asseyaient, ne bougeaient plus, avaient l'air de revenants qui recommencent à mourir? C'était donc cela le «meeting monstre» annoncé avec fracas.
L'auditoire restait clairsemé. Pourtant, l'heure fixée était dépassée déjà. A peine, de temps en temps, un nouvel arrivant pénétrait, hésitait, s'intimidait, ouatait sa marche, allait s'installer sans bruit au coin d'un banc vide. Rares alluvions! Le groupe des assistants, toujours restreint, apparaissait une masse silencieuse, confuse aussi. Car aucun n'osait ni ne désirait parler, mais tous fumaient et, à cause 'le la fumée, s'estompaient en un crépuscule gris. Leurs courtes pipes étaient surmontées d'un couvercle de métal pour contenir le feu, qu'on ne voyait pas. Et c'était plus d'obscurité mêlé à plus de silence. Ils exhalaient une méthodique fumée. On aurait dit
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la brume sortie d'eux-mêmes, le brouillard de leur cerveau sans pensée.
Est-ce là le peuple que Borluut attendait, voulait combattre, rêvait de convaincre et de vaincre? Au lieu de lutter contre la Foule, il se battrait contre des fantômes dont Farazyn seul — son ennemi, dont il sentait déjà les yeux et l'ironie, braqués sur lui — réglerait l'attaque et le cérémonial.
C'est donc pour un tel assaut qu'il avait combiné son discours, un discours moins technique que lyrique, écrit au poiat de vue d'un auditoire impressionnable qu'il faut émouvoir pour l'entraîner. Au milieu d'une pareille atmosphère, son discours s'annulerait comme le soleil dans le brouillard. Comment n'avaitil pas prévu qu'il ne pouvait manquer d'en être ainsi? Encore une fois, il reconnut trop tard qu'il avait été si peu clairvoyant. 11 aurait voulu partir maintenant, renoncer. Il n'osa pas, à cause de Farazyn qui, sur l'eetrade, regardait de son côté, le défiait.
La séance fut ouverte. Le président prononça une allocution, puis Farazyn lut un long rapport. En passant, il dénonça les mauvais citoyens qui se mettaient en travers d'une œuvre de prospérité et d'intérêt publics; puis mulliplia les documents, les explications, les plans, les chiffres, d'où il résultait que les crédits seraient votés bientôt et qu'ainsi, dans un avenir très proche, on pourrait commencer les travaux et réaliser cette grande œuvre de Bruges-Porlde-Mer.
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Farazyn se rassit, infatué et souriant. Quelques membres de la ligue, intéressés dans la combinaison financière de Taflaire, applaudirent. Les assistant? restaient somnolents; leurs visages continuaient à être des visages de portraits. On aurait dit qu'ils regardaient les siècles. Machinalement, ils expiraient de leurs bouches, si peu dérangées, de lentes fumées dans l'air atone. Ascensions éparses! Chacun collaborait à la trame grise. On ne savait à quoi ils pensaient ni s'ils pensaient à quelque chose. La fumée tissait son voile de plus en plus opaque entre eux et les orateurs.
Aussi, après le rapport de Farazyn, le président parut disposé à lever la séance. Néanmoins, il s'enquit de savoir si quelqu'un désirait présenter quelque observation. Alors Borluut se leva, demanda la parole. Certes, il ne se faisait guère d'illusion sur la vanité de son intervention dans un pareil milieu, et de cette parade qu'il avait imaginée, à l'avance, une bataille. Mais à cause de Farazyn, qui l'épiait, et puisqu'il avait fait tant que de venir, il voulut aller jusqu'au bout.
Il tira le texte de sa harangue, écrite à l'avance, et commença à lire, tremblant un peu, mais ferme d'une conviction qu'on sentait vaillante et profonde. Il mit en doute d'abord les résultats de l'entreprise. Il ne suffit pas, de creuser un canal de communication, comme on veut le faire, de relier Bruges artificiellement avec la mer du Nord. En supposant que
le canal fonctionne bien sur cette distance de quatre lieues, et puisse livrer passage, sans arrêt, aux gros navires, une ville n'est pas seulement un port parce qu'elle est jointe à la mer. Avoir des bassins, c'est quelque chose; il faut encore et surtout posséder des maisons de commerce, des débouchés, des comptoirs, des gares, des banques; il faut être un peuple jeune, actif, riche, fiévreux, hardi. Pour faire le commerce, il faut avoir des commerçants, amener les juifs.
Tout cela, Bruges ne le pourra jamais. Dans ce cas, être un port constitue un simulacre et un vain luxe.
Borluut affirma en s'échaufTant :
— Le but qu'on poursuit ici est chimérique. Certes, Bruges fut un grand port, jadis! Mais est-ce qu'on ressuscite les ports? Apprivoise-l-on la mer, et la faiton revenir aux habitudes qu'elle a quittées? Est-ce qu'on renouvelle les chemins effacés sur les vagues?
Tout en parlant, Borluut sentit lui-même ladissonnance de son discours avec cet auditoire morne. Il avait supposé la lutte, la contradiction, une assemblée de vraie foule, frémissante, nerveuse, et qu'une parole sincère enivre comme une fontaine de vin. Il reconnut que tous ses mots se délayaient aussitôt, se décoloraient dans cette fumée des pipes, dans ce brouillard qu'on eût dit — extériorisé et sensibledan.^« l'air — celui du cerveau même des assistants, qui lui opposaient son indolence, son invincible unanimité grise. Borluut, donc, ne les atteignait pas, ne com-
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muniquait pas avec eux. Même matériellement, il en restait séparé, car, à cause de la fumée accrue, il les distinguait à peine, dans un recul, vagues comm-e ceux qu'on aperçoit dans le rêve ou dans le fond de la mémoire.
Il se dit vite : « A quoi bon? » Pourtant il se résigna à poursuivre jusqu'au bout, pour ne pas capituler devant Farazyn, qui triomphait, le regardait d'un visage ironique, haineux aussi. Est-ce qu'il n'arrive pas, dans la vie, qu'on agisse uniquement pour un ennemi, afin de lui tenir tête, de le confondre, de l'humilier par un plus bel effort ou une plus difficile victoire? Sans lui, on renoncerait peut-être? Avoir un ennemi est une excitation, une force. On espère vaincre en lui l'Univers et tout le mauvais sort.
Donc Borluut ne parla plus que pour Farazyn. Après avoir montré l'absurdité du projet, il évoqua, par contre, la gloire d'être une ville morte, un musée d'art, tout cela, qui était la meilleure destinée de Bruges. Sa renommée, comme telle, s'établissait. Des artistes, des archéologues, des princes commençaient à affluer de partout. Quels justes mépris, et comme on rirait, dans le monde, de la savoir déchue d'un si haut rêve, et qu'elle avait renoncé à être une cité de l'idéal, c'est-à-dire quelque chose d'unique, pour se vouer à cette fréquente et mesquine ambition de devenir un port. Il mit en regard, sans nommer l'auteur, le projet de Barlholomeus, l'emploi plus utile des millions avec lesquels on
pourrait acheter, rassembler, tous les Primitifs flamands qu'on ne verrait plus qu à Bruges. Et il conclut avec force :
— Bruges, ainsi, deviendrait un but de pèlerinage pour l'élite de l'humanité. On y arriverait, quelques jours de l'an, mais de partout alors, des bouts de l'univers, comme à un tombeau sacré, le tombeau de lart; et elle serait la Reine de la Mort; tandis que, dans ses projets de commerce, elle s'avilit et ne sera bientôt plus que la Défroquée de la Douleur!
Borluut se disposa à se rasseoir. Farazyn, pour couper l'effet de cette péroraison, la clôtura par une exclamation :
— Raisonnements d'artiste !
Artiste! C'est bien le mot qu'il fallait là, louange hypocrite, couronne de dérision! Artiste! l'épithète d'ironie définitive et qui suffit, dans cette vie provinciale, à disquaiilier.
Farazyn le savait bien et frappa juste. Il y eut des sourires contents sur la face de l'échevin qui présidait et des autres promoteurs de l'affaire. Quant aux assistants, altérés d'avoir fumé, las des longues harangues, taciturnes sur les bancs alignés, n'ayant pas compris grand'chose à ces statistiques ou à ces périodes, impatients de regagner leurs demeures closes, ils attendaient.
Personne ne dit plus rien. Après une minute de vaste silence où l'on entendit palpiter les maigres lampes charbonnant, la séance fut levée.
LE CARILLOXNETJR 259
Borluut sortit, mêlé à la petite assemblée qui s'écoulait, muette... Entre les murs du vestibule, c'était uue masse sombre, quelque chose d'indéterminé, de machinal, un glissement silencieux, qui bientôt cessa d'être.
Borluut s'en alla au hasard, accompagné des deux archers de Saint-Sébastien qui lui furent fidèles, et qui ne parlaient pas. Il les quitta rapidement, puis s'enfonça dans la Bruges nocturne, seul, avec une volupté d'être seul. Il s'évadait comme d'un cauchemar, d'une entrevue avec des fantômes qui étaient ses ennemis. Tout cela sembla bientôt comme si rien n'avait été ! Puis, le sens de la réalité lui revint.
Il récapitula la soirée, son discours vain, les blêmes silhouettes, le visage hargneux de Farazyn et des chefs de la ligue. Eux seuls avaient l'air de vivre parmi ces effacements. On aurait dit qu'ils siégeaient, formaient un tribunal. Borluut eut l'impression qu'il venait d'entendre condamner la beauté de Bruges — à mort! Tout avait été réglé à l'avance. Ce fut un simulacre que cette publicité des débats et l'examen contradictoire. L'arrêt était préparé déjà. Rien ne serait empêché ; et leur Port-de-Mer, ils l'auraient! Borluut n'y pourrait rien; il n'avait rien pu, ni convaincu personne. C'était aussi impossible que de vouloir maintenant convaincre le brouillard, qui noyait la ville nocturne, flottait sur l'eau, dissolvait les ponts. Ah! la Foule! se battre avec la
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Foule! Tout ce qu'il imaginait et qui l'enfiévra! Évaporation en fumée du feu qu'on a le plus attisé ! Son discours aussi, si enflammé, et dont il espéiM tant, s'était achevé comme une fumée de plus dans des fumées l
La guerre était déclarée entre Borluut et les magistrats de la ville qui, la plupart, hommes d'afïaires et de spéculations, étaient engagés dans l'entreprise du Port-de-Mer. Borluut les avait dénoncés. Il leur fut dès lors un suspect, presque un traître. Encore un peu on le traitait de mauvais citoyen et d'ennemi public. Les journaux de ses adversaires ne lui ménageaient ni injures ni attaques, à lui et à ses amis. Toutes les petites vexations lâches et occultes commencèrent.
La Société des archers de Saint-Sébastien, dont il était Chef-Homme, touchait annuellement un subside, de quoi acheter quelques pièces d'argenterie pour offrir en prix dans ses concours de tir. L'allocation fut retirée, par vexation vis-à-vis de Borluut. et aussi parce que la Gilde paraissait pactiser avec lui, faire opposition au projet.
Mais ce fut surtout contre Bartholomeus, le peintre, qu'une campagne s'engagea. On le savait lié intime-
ment avec Borluut. Au surplus, on le soupçonnait l'auteur de la caricature sur Bruges-Port-de-Mer, ce dessin satirique où Ton voyait les habitants, avec leurs maisons sur le dos, courir après la mer.
11 venait de terminer enfin ses peintures, la grande fresque qu'on lui avait commandée pour la salle gothique de l'Hôtel de Ville. L'occasion était propice, peut-être, aux représailles.
Le peintre travaillait depuis des années et n'avait jamais voulu montrer à personne, même à Borluut, les quatre panneaux qui constitueraient l'ensemble de l'œuvre. Il les avait exécutés au point de vue du lieu de leur destination, en harmonie avec le style du monument, la couleur des murs et des boiseries, l'inflexion du plafond, le jour sobre qui, à travers les vitraux, règne dans cette salle d'apparat. Il ne fallait donc les voir qu'à leur emplacement définitif.
Bartholomeus les installa et, malgré ses scrupules <(rdinaires, son éternel mécontentement de lui-même, il fut satisfait, presque surpris, du recul que ses peintures, enchâssées dans les encadrements, avaient pris tout à coup, quelque chose comme un enfoncement dans le rêve et hors des âges.
Borluut les vit, les trouva admirables, s'émotionna, s'enthousiasma.
C'était moins de la peinture qu'une apparition, comme si les murs séculaires étaient à jour et qu'on voyait enfin le rêce que les pierres font.
LE CARILLONÎTEUK 263
En somme, Bartholomeus avait trouvé un nouveau mode de décoration murale où les choses apparais- 'Saient à travers une brume, ainsi qu'elles doivent apparaître à un somnanbule, ainsi qu'elles subsistent dans la mémoire. Les proportions humaines cessaient. Tout s'accroissait d'un règne. Telles pierres de vieux quais s'étiolaient comme un parterre. Des cloches cheminaient comme de petites vieilles. Les personnages n'avaient plus que des gestes d'éternité, la beauté des gestes inutiles.
Borluut, en sa qualité d'architecte de la ville, avait présidé à leur installation; il convoqua ensuite la Commission des beaux-arts qui devait en prendre livraison. Il y figurait lui-même avec un écheVin, quelques conseillers.
Ce fut, chez ceux-ci, un désappointement, un immense ahurissement.
Ils demandèrent des explications à Bartholomeus, qui se trouvait là.
— Quel est le sujet de vos peintures? interrogea l'échevin.
Le peintre les mena au centre de la salle, d'où on jouissait du meilleur éclairage; et, après une hésitation, s'emballant, comme s'il oubliait tout à coup qu'ils étaient là, il expliqua :
« Voilà! c'est un ensemble. Une symphonie sur la ville grise, qu'est Bruges. Une symphonie en blanc et noir, par conséquent. Donc des cygnes et des béguines, d'une part; des cloches et des mantes, de
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l'autre ; et tout cela raccordé par le paysage circulaire qui continue et qui est rorchestralion. »
Les membres de la Commission se regardèrent, décontenancés, sévères, soupçonnant quelque ironie de la part du peintre qui ne daignait rien leur expliquer et se réfugiait en des formules hermétiques, les nuées de son orgueil. D'ailleurs, ils jugèrent vite que la peinture était bien conforme à ce charabia. Allaient-ils enkiidir et ridiculiser la salle gothique avec ces tableaux incompréhensibles?
Il fallait voir. L"œuvre pourrait être refusée. Elle n'était pas payée.
Les examinateurs circulèrent, allèrent se poster de'l'autre côté, devant le panneau où figuraient des béguines.
Un conseiller ricana :
— Mais le béguinage n'est pas ainsi du tout. Bartholomeus jugea inutile de discuter.
Un autre observa encore :
— Il n'y a pas de perspective...
— Chez Memling non plus, risposta Borluut qui commençait à ne plus se contenir, s'extasiait précisément à la môme minute sur ce joli fond où Bartholomeus avait enfoncé des chemins, aux indolences de fumées, qui s'en vont jusqu'au ciel, comme dans les Primitifs flamands.
A vrai dire, la Commission n'y pouvait rien compixnulre; mais, au surplus, elle était hostile, excitée par l'échevin, le même qui présida naguère le mee-
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ting et, à cause de la caricature imputée au peintre, cherchait aie frapper, et Borluut aussi, par ricochet. Celui-ci accepta la bataille bravement. Devant les réticences, les critiques niaises de la Commission, il proclama son admiration :
— Ces tableaux sont des chefs-d'œuvre! On s'en apercevra plus tard. C'est le sort de tout art nouveau de déconcerter d'abord, même de déplaire. Bruges possède un trésor de plus et un grand peintre, dont le nom vivra dans l'avenir.
L'échevin et les conseillers protestèrent contre la leçon qu'on voulait leur donner. Ils avaient leur opinion, aussi légitime, et plus juste peut-être.
— M. Bartholomcus est votre ami! Nous, nous sommes libres I observa un d'eux, d'un ton colère.
La séance allait tourner à la dispute. L'échevin, plus prudent et retors, rompit en déclarant que lui et ses collègues feraient rappoit au Conseil; et tous se retirèrent.
Quelques jours après, le peintre reçut une lettre officielle lui notifiant que la ville, conformément aux conclusions de la Commission, ne pouvait accepter les peintures décoratives de l'Hôtel de Ville que moyennant certains remaniements et transformations, qu'une note détaillée lui ferait connaître ultérieurement.
C'était le coup lâche et prévu. Bartholomeus répondit instantanément qu'il ne toucherait plus a son œuvre, longuement mûrie et définitive; que lacom-
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mande lui avait été faite sans condition, qu'il la te* nait pour indissoluble et exigible.
Le pire, c'est que le payement n'avait pas été effectué encore. Borluut, indigné, dénonça dans un journal toule l'odieuse et ignare machination. Il menaça l'administration d'un procès de l'artiste où il ne pouvait manquer d'obtenir gain de cause. Quant à Bartholomeus, il s'inquiétait surtout du sort do ses pein-tures. Volontiers il en eût abandonné le prix. Mais il tenait essentiellement à ce qu'elles demeurassent dans la salle gothique de l'Hôtel de Ville, liées à la destinée du monument illustre, incorporées à lui, pour ainsi dire, comme les images à un cerveau. N'était-ce pas le rêve même de Bruges qu'il avait peint, et ce rêve ne devait-il pas, dès lors, s'éterniser dans la Maison Commune?
Il songeait surtout à la gloire, à l'avenir. Est-ce qu'on viendrait aussi voir son œuvre dans les siècles prochains, comme on va, à l'Hôpital, en traversant des corridors blancs et des jardins de buis, contempler les Meralings? Ah ! cet orgueil de durer, de vaincre la mort et le néant, d'être le pain et le vin d'art, de faire communier de soi toute l'Élite future 1 Ainsi l'ambitionnait Bartholomeus, prêtre d'un Art- Beligion.
Borluut publia un jour, dans ce temps-là, un portrait émouvant de son ami, si désintéressé et si noble, et qui devrait être l'honneur et la parure, le trône et le sceptre, le phare vivant de la ville.
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Mais ces dithyrambes et ces menaces ne firent qu'envenimer l'affaire. Le patronage de Borluut fut moins efficace que nuisible, à cause des animosités qu'il avait excitées en prenant une attitude d'opposition dans l'affaire du Port-de-Mer. On fut sur le point de faire enlever, d'office, les peintures. A ce moment, le collège intervint, un peu inquiet du bruit suscité, et n'osant assumer la responsabilité du cas. Il conféra avec l'artiste, essaya des moyens de conciliation. ».
De guerre lasse, on accepta de part et d'autre l'arbitrage d'une Commission exclusivement composée de peintres, et que chacune des deux parties en cause élirait pour moitié. On convint aussi qu'on choisirait comme président, et afin de s'assurer toute impartialité, un artiste français, célùbre, qui exposa fréquemment en Flandre.
Voici ce qui arriva: quand ces peintres se trouvèrent réunis devant les fresques de Bartholomeus, ce fut un élan unanime, un cri de surprise et d'admiration pour cette œuvre d'une unité si parfaite, dont le symbolisme était clair, en somme, et qui attestait une science, une sûreté de son art, une entente du sens des lignes et de la concordance des tons, vraiment déconcertantes. On était en présence d'un maître, qui faisait honneur à l'art flamand et à la ville de Bruges.
Un rapport fa* rédigé dans ce sens et transmis.
Borluut exulta, triompha bruyamment. La cam-
pagne avait donc abouti. L'évidence s'était faite. Il accabla d'ironies ceux qui n'avaient pas vu clair, dévoila leur ignorance en même temps que leur bassesse d'âme. Borluut prenait un acre plaisir à ces luttes. Il jouissait de l'Action II vivait comme dans la flamme et les fumées.
Ce combat pour Bartholomeus n'avait été qu'une escarmouche, victorieuse, celle-ci, après l'autre, celle de la soirée du meeting, qui fut néfaste, elle, sembla une défaite contre un ennemi invisible, à travers la nuit et de la pluie. La guerre continuerait, la guerre contre le Port-de-Mer, la guerre pour l'art et l'idéal, pour la beauté de la ville. Cette beauté de Bruges, encore inachevée, était son œuvre, sa fresque de pierre, qu'il avait à défendre, comme Bartholomeus la sienne, et vis-à-vis des mêmes ennemis.
L'Action ! L'Action 1 Ivresse d'être seul et de vaincre! Peut-être qu'ici encore il triompherait. Mais combien d'obstacles et d'assauts ! Borluut s'en rendait compte et songeait, non sans mélancolie, que les grands hommes no s'imposent que malgré tout le monde.
Borluut s'enflammait aux fièvres héroïques de l'Aclion I II fut vite condamné au silence, à la ^^^e stagnante, aux mornes méditations de la défaite.
Irréfléchi et désordonné, il n'avait pas songé qu'il dépendait, en somme, de la ville et des magistrats communaux, contre lesquels il mena campagne, pour s'opposer au port de mer d'abord, et. ensuite, pour défendre son ami Bartholomeus.
On lui fît expier cette double audace. Peu de temps après, un avis du collège l'informa que, à la suite de l'attitude d'hostilité prise par lui contre l'autorité dont il relève, il était démissionné de ses fonctions d'architecte de la ville.
Le coup fut terrible pour Borluut. Peine sans appel et sans issue ! Ah I c'avait été bref, le plaisir enivrant de l'Action ! On avait vite fait de l'abattre. Il était tué maintenant ! Et par la plus lâche des vengeances ! On l'atteignait au côté le plus sensible de sa vie. Il aurait dû prévoir, s'abstenir. Mais est-
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ce qu'il pouvait laisser assassiner son rêve? Il n'était entré dans l'Action que parce qu'elle se con fondait, cette fois, avec le Rêve. Plus que luimême, c'est son rêve qui était vaincu, le rêve de la beauté de Bruges. ^ en fut le gardien fidèle, l'infatigable artisan. Que de travaux en suspens Et tant d'autres à entreprendre qui, du coup, se trouvaient compromis, sacrifiés, perdus. Précisément, il venait de soumettre le plan des restaurations de l'Académie, qui eût été un digne pendant de la Gruuthuus. Bien des façades attendaient encore qu'il eût le temps, qu'il vînt avec ses mains minutieuses, des mains de clinique et d'accouchement, les ausculter, les délivrer d'un ange sculpté, d'une gargouille, d'un visage d'enfant. Personne n'avait eu — et personne n'aurait plus — son art prudent de restaurer sans renouveler, de seulement étançonner, rejointo^'er, dénuder les détails intacts, retrouver sous tout accroissement parasite l'écorce originelle des pierres.
Désormais, on allait abîmer son œuvre. On nommerait, en son remplacement, quelque maçon.
C'est à cause de cela qu'il s'affligea, et non pour la perte pécuniaire, puisqu'il possédait du bien, ni non plus pour l'avantage honorifique. Toujours il avait envisagé la vie de plus haut, et ne regiclta dans sa disgrâce que la ruine prochaine de son œuvre, l'immixtion inévitable du mauvais goût, d'un faux archaïsme empressé à détruire cette harmonie
grise et rose qu'il avait unifiée tout au long de la ville.
Cette œuvre de la beauté de Bruges, son œuvre, pour laquelle il avait vécu exclusivement, lui subordonnant tout, lui sacrifiant son temps, ses pensées, ses tendresses, ses envies de départ et de fuite quand la vie, à son foyer, devenait trop intolérable, cette œuvre qu'il avait espéré harmoniser et terminer et couronner des dernières guirlandes sculptées qu'il restait à faire éclore, voici qu'on décidait de la lui reprendre. Il n'y avait rien à faire. Mais c'était désolant comme le rapt d'une enfant, enlevée au moment où on allait la parer de sa plus belle robe.
Barbe, elle, se montra très irritée de la démission de Joris; elle lui fit des reproches acerbes, accusa encore une fois sa légèreté, sa cécité ordinaires. Grief nouveau et incessant contre lui. Elle prétendit même que c'était un déshonneur et qu'il l'atteignait. Elle aurait à subir des ironies, des allusions blessantes à ce sujet. Bouleversée par cet incident, elle traversa encore une fois une période de grande exaltation. Elle ne décolérait pas, relançait Joris, provoquait des scènes à tout prix. Elle l'accablait d'invectives, de reproches interminables. Elle récapitulait en même temps toute l'histoire de Godelieve, la lâche trahison. Son état de santé, parallèlement, empira : elle eut des attaques de nerfs, tombant tout de son long, la face morte, la bouche reserl^e, soudain close et déjà comme une cicatrice,
tandis que les jambes ruuient, que les bras battaient Tair. Il semblait alors qu'on eût voulu la crucifier sur quelque croix horizontale, et qu'elle se défendît.
Des cris lugubres, des appels étranglés terminaient la syncope, emplissaient la demeure, fondaient enfin dans une débâcle de larmes et de plaintes. Elle appelait la mort, proclamait en mélopée son ennui de vivre.
Tout le pire recommença : courir soudain vers une fenêtre, l'ouvrir avec frénésie, menacer de s'y jeter; ou sortir précipitamment, se mettre à arpenter les quais, à longer les canaux, à se regarder dans l'eau du haut des ponts, comme attirée par une image d'elle-même, guérie et si calme, et qui lui montrait ce qu'elle pourrait être, ce qu'elle allait être...
Joris devinait ces tentations de suicide, s'élançait derrière elle. Il tremblait, par peur du scandale d'abord, à cause du vieux nom de bourgeoisie flamande qu'il portait, dont l'hérédité pesait sur lui, et qui aurait pâti, comme d'une propre tache, du sang répandu sur lui; ensuite, par peur du remords, qu'il présageait lancinant et quotidien, si Bai*be s'était tuée. 11 avait un de ces cœurs qui vivent en arrière. Certes, il souffrit beaucoup par elle. Il savait, néanmoins, q^u'après l'avoir perdue, il s'en retournerait, pour la regretter, jusqu'au plus lointain de son passé, le temps où il 1 avait aimée, le temps de la bouche trop rouge.
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Pas une minute, il ne voulut s'arrêter à la pensée que ce serait pour lui la délivrance. Chaque fois, il l'écarta avec effroi, comme l'idée d'un crime, comme si lui-même songeait à pousser Bai'be par la fenêtre ou dans l'eau.
D'ailleurs, que ferait-il dorénavant, si tout à coup il était libre? Il n'en serait que plus seul. C'était bon avec l'amour de Godelieve, mais elle aussi l'abandonna.
« Si Dieu avait voulu! » La petite phrase ancienne rechanta en lui, accourut des horizons de sa mémoire, plana, pleura. Où était Godelieve à cette heure ? Que faisait-elle? A quoi pensait-elle? Pourquoi l'avait-elle délaissé? Maintenant que la ville venait de le disgracier, il aurait pu partir avec elle, tout quitter, recommencer sa vie ailleurs I
Il n'avait supporté les colères de Barbe, son foyer morne ou tumultueux, toute son existence d'angoisse et de chagrin, que par amour pour son œuvre. parce qu'il était lié à elle, n'aurait pas pu vivre autre part, eût senti partout l'atteinte des tours, se sentait incapable de quitter Bruges. Aujourd'hui, c'est Bruges qui le quittait.
Hélas! Au moment où ils auraient été affranchis, libres de partir, Godelieve n'était plus là.
« Si Dieu avait voulu! » Joris sentit lui revenir le regret de Godelieve. Il alla rechercher dans la tour la petite phrase d'éiégic qui, naguère, montait avec lui, le précédait dans l'escalier, redescendait à
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sa rencontre, toute hors d'haleine d'avoir couru sur les marches et d'être amoureuse.
Heureusement qu'on ne l'avait pas démis aussi de ses fonctions de carillonneur, nonà cause d'un reste de bienveillance ou de reconnaissance pour les services rendus, mais parce que le concours public et l'élection par le peuple, plys que l'investiture parles magistrats, semblaient faire de cette charge un emploiinamovible.
Borluut garda ainsi son asile. C'était fini d'y monter ainsi que dans son rêve, ainsi que dans la tour de son orgueil. Le beffroi lui fut de nouveau le départ, la fuite hors de lui-même, l'ascension, le voyage vers le passé et les souvenirs. Par les baies vitrées, il n'eut plus le courage de regarder la ville, €n proie à d'autres. Il s'isola, s'absorba en des rémi niscences intimes, revécut les heures de la présence de Godelieve... C'est ici qu'elle s'était assise ; elle avait ri, elle avait tapoté le clavier. Là, il l'avait étreinte — heure de ciel, reposoir, dont l'odeur de chair blonde semblait encore embaumer à la même place.
0 Godelieve! Elle était la seule chose claire de sa sombre vie, la clochette blanche, en laquelle il l'incarna dans ce temps-là, et qui dominait le noir déluge des autres cloches. De nouveau, maintenant que ses jours s'assombrissaient définitivement, seule la clochette blanche surplomba, égaya encore un peu les grandes eaux de sa Tristesse. 11 la connaissait
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bien; il savait quelle touche il faut frapper pour qu'elle tinte.
Alors, c'était l'âme de Godelieve qui revenait! Le regret d'elle obséda Joris, un désir nouveau de la revoir, de la reconquérir peut-être. Il ignorait comment il s'était repris à elle, à y penser, à l'évoquer, à prononcer son nom sans savoir pourquoi, ce doux nom de litanies, ce nom dont G od, c'est-à-dire Dieu, est la racine et où on dirait que le nom de Dieu s'enjolive.
Il croyait l'avoir presque oubliée.
La hantise recommença, jusqu'à rêver d'elle la nuit. Il y a ainsi des reprises mystérieuses, un retour de sentiments, les anniversaires du cœur. Peut-être aussi un instinct l'avertissait : si Godelieve était malheureuse, mal acclimatée au béguinage et qu'elle songeât à quitter lOrdre? Alors, elle allait revenir, et il n'y pensait que parce que déjà elle était en chemin.
Joris n'avait pas oublié le vœu, fait naguère par Godelieve, d'aller en pèlerinage à la Procession des Pénitents de Furnes, si Dieu écartait son épouvante d'une maternité possible. Puisqu'elle avait été exaucée, il est presque certain qu'elle s'y rendrait. Joris n'y tint plus, voulut partir, la retrouver, même lointaine, et si morte pour lui sous le voile et la robe du béguinage. N'importe! la voir, être vu! Tout le passé pouvait renaître, leurs yeux se reprendre, leurs vies se ressaisir et s'entr'ailer de nouveau en un seul vol qui ne finirait plus.
C'est le dernier dimanche de juillet que le cortège religieux fait sa sortie annuelle, et cela depuis l'origine, depuis cette année 1630 oà tes RR. PP. Capucins l'instituèrent. Dans leur église, un soldat originaire de Lorraine, nommé .Mannaert, qui tenait garnison à Fufnes, vola une hostie consacrée, de complicité avec un de ses camarades. Il brûla ensuite les Saintes-Espèces dans l'espoir de pouvoir, au
moyen de leur cendre, ouvrir toutes les sortes de serrures et se rendre invulnérable à la guerre. Mais il ne put se prémunir contre les coups de Dieu. 11 fut arrêté et brûlé vif avec son complice, en punition de leur sacrilège, qui se compliquait de manœuvres mystérieuses où les juges reconnurent l'œuvre de satanisme et de magie.
En expiation, les Capucins fondèrent celte procession de la Pénitence, et chargèrent de son organisation la Confrérie de la Sodalité qui, depuis celle date, n'a jamais manqué de la faire sortir chaque année.
Rien n'a changé à travers les âges. C'est le même cérémonial, la même composition de scènes et de groupes, les mêmes trous de cagoules où s'enchâssent les yeux des générations successives, le même texte, tout un poème versifié en flamand rauque et dur, qui se déclame par les rues et occupe les bouches, de siècle en siècle. Borluut n'avait jamais vu l'extraordinaire procession où la vieille Flandre s'atteste tout intacte et se continue.
11 arriva la veille dans la petite ville morte, tout à l'Ouest. Il y venait surtout pour Godelieve, comme s'il allait jouer sa vie. risquer une dernière fois son avenir dans un hasard. Pourtant le décor l'accapara, le détourna un moment de lui-même.
Tout s'unifiait en une harmonie de mélancolies : l'hôtel même où il était descendu portait celte <;nsei;^ne : « A la Noble Rose », enseigne royale et
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nostalgique d'une hôtellerie d'autrefois. Dans sa fenêtre ouverte s'encadrait un paysage séculaire : c'étaient le vaisseau, sans clocher, mais arc-bouté et surgi haut, de l'église de Sainte-Walburge ; et le beffroi, octogone et qui s'effile en campanile. Or, entre les deux monuments, évoluait une bande d'innombrables corbeaux, agglomérés, rapprochés l'un de l'autre, presque contigus. Ils ne cessaient pas d'aller du beffroi à l'église et de l'église au beffroi, ne se posant qu'une minute, repartant aussitôt. Leur masse oscillait comme un feuillage au vent. C'était un flux et un reflux incessant, une vague noire dans l'or du soir, qui, sans fln, se reformait, roulait sa volute, se sculptait en ténèbres. Il y avait, dans cette allée et venue, quelque chose d'inexorable et de fatidique. On aurait dit un vol de pensées indignes, environnant l'église et la tour, qui voulaient y entrer et ne seraient jamais accueillies.
Joris rêvassa, se vit lui-même en cette allégorie, et ce qu'il aurait dû être.
Lui, dans son beffroi de Bruges, avait ouvert à l'essaim noir, aux mauvais désirs, aux voluptés. Tous ces corbeaux, circonvenant les tours d'ici, il les portait en lui, déferlement d'ailes, remords criards, va-et-vient d'éternelle incertitude. Quelle leçon lui tombait, à cette heure, de l'église et du beffroi, où les corbeaux ne croassaient qu'au dehors I
Joris sortit, erra par la ville, arriva à Sainte- Walburge par une petite esplanade, une sorte de
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quinconce, planté de quelques vieux arbres, silencieux et mélancolique comme un enclos de béguines. Aucun bruit n'arrivait. Le site était gris, d'une humidité d'automne éternelle comme si, là, c'était toujours novembre. Les feuilles, aux branches, semblaient ne tenir qu'à peine, être prêtes à partir, toutes pâles à cause de l'ombre, sur elles, de la haute église. Celle-ci carrait sa masse fruste; il y avait des portes bouchées, des passages aveugles, des maçonneries scellées de cadenas barbares, qu'on n'avait plus ouverts depuis des siècles et qui menaient vers on ne sait quelle crypte ou quelles oubliettes.
Des vitraux verdàtres occupaient les hautes fenêtres en ogive. On aurait dit. des pièces d'eau, que plus rien ne fait se plisser, frissonner. Une -odeur de moisissure affadissait l'air. De grandes taches roses et vertes, un tatouage vénéneux, toute une polychromie taite de déchéance et de pluie, couvraient les murs extérieurs de l'église. Peut-être qu'un cimetière, jadis, avait existé dans cette herbe. Alors c'étaient les marbrures mêmes de la décomposition qui s'éternisaient là, la chimie de la mort qui avait passé dans les pierres...
L'ennui de vivre planait.
Borluut pénétra dans l'église déjà presque noyée de ténèbres. La même odeur de moisi s'invétérait. Des Madones au visage noir s'effaçaient sur les autels. On aurait dit qu'elles avaient vécu vraiment
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et furent embaumées en des temps très anciens. De là, cette senteur de momies au long des nefs.
Quelques cierges brûlaient, faisaient saigner l'ombre, ci et là, dans les chapelles, dont des barrières fermaient l'entrée et oiî s'encombraient les oripeaux, statues, cartels et accessoires de la procession.
Soudain, dans un des bas-côtés, Borluut aperçut les croix qui devaient servir aux pénitents du lendemain. Il y en avait des centaines, appuyées aux murs, accumulées, groupées selon leur dimension et leur poids. Les unes étaient en bois rugueux, comme taillées à la hache, et peintes d'ocre grossier ; les autres plus petites, noires et lisses. Les plus grandes avaient la hauteur et la pesanteur d'un arbre. Borluut essaya vainement de les soulever. Pourtant il viendrait demain, de tous les endroits de la Flandre, des pénitents qui les jugeraient moins lourdes que leurs fautes et seraient capables de les porter à travers les rues, pieds nus et en sueur sous la cagoule. Ainsi, chacun se choisirait une croix à la mesure de son péché.
Joris songea à Godelieve. 11 la voyait déjà s'exténuant sous un fardeau, voulu trop lourd, un fardeau double, puisqu'elle entendrait porter /ewr péché, le péché d'amour qui appartient à deux.
Laquelle de ces croix allait-elle choisir?
Joris tremblait, s'effarait, de toutes ces croix entassées dans l'ombre, debout ou couchées. C'était, pour elles, la veillée avant la procession dramatique,
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l'étape du soir. On aurait dit qu'un cimetière avait marché — et abouti là! Cela semblait toutes les croix inégales d'un cimetière, ayant quitté les morts qui sont les vivants d'hier pour appartenir un peu aux vivants qui sont les morts de demain. Ce soir seulement, elles étaient vacantes de la foule et se reposaient.
Envahi par trop d'afflux funèbres, Borluut s'enfuit, chercha du bruit, des passants, d'autres images. Il arriva sur la Place, historiée de quelques fines architectures, presque un coin de Bruges, réduit et plus humble, pittoresque néanmoins, avec cette façade d'une ancienne châtellenie et l'Hôtel de Ville, au péristyle ajouré, aux sveltes colonnades. En face, le vieux clocher d'une église, plus émouvant d'être inachevé. 0 beauté des tours interrompues, qui se continuent dans du rêve et que chacua termine en soi!
Malheureusement une foire était installée au centre, des baraques, des toiles peintes, des manèges pleins de verroterie, oîi meuglent des orgues et des cuivres. Absurde anomalie, consentie par l'autorité, de mêler cette kermesse à la procession et les farces des pitres au drame sacré de la Passion. Ne faudraitil pas que les pénitents apparussent dans du vide et dans du silence? Borluut s'oflénsa ici encore du mauvais goût des modernes qui ne peuvent rien harmoniser. Il se promit bien de voir défiler le cortège ailleurs, dans quelque rue lointaine et
muette, où un peu dherbe entre les pavés serait clémente aux pieds nus de Godelieve.
Le dimanche, à quatre heures, la procession s'ébranla. Les cloches sonnèrent à lentes volées, aux clochers des paroisses. Une rumeur monta de la ville, comme le bruit d'une écluse ouverte quelque part.
Borluut attendait à un carrefour écarté. 11 n'y avait là qu'un peu de peuple, espacé et recueilli.
Quant à lui. un grand émoi l'agitait, une angoisse nerveuse qui l'empêchait de tenir en place, et par instants contractait, immobilisait son cœur, comme une bête mystérieuse, captive en lui.
Ainsi la minute venait qui devait venir. Tput arrive si vite, sauf le bonheur ! Il allait revoir Godelieve, mais si changée sans doute, si différente sous la cornette cachant ses cheveux, et déjà comme une autre.
En supposant qu'il pût la découvrir, en effet, et qu'elle s'aperçût de sa présence, comment la reprendre, l'arracher à la volupté de la pénitence, la désenlacer de la Croix qui ouvre aussi des bras?
Joris n'espérait guère, songeait qu'il n'était venu ici, sans doute, que pour prendre conscience de l'irrémédiable.
Un cri d'or déchira l'air ; il y eut de petits remous dans la foule. La procession s'avança.
Des hérauts, en costumes du moyen âge, pourpoint et chaperon, soufflaient dans d'aigres trom-
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pettes. Mais tout aussitôt parurent des anges, vision lénifiante, robes roses et bleues, ailes diaprées. Puis des fillettes, aux coiffures naïves, portant des cartels, des écriteaux, des attributs. Les sennes de TAncien Testament se succédèrent : l'offrande irAbraham, Moïse dans le désert, les huit Pro- [.^hèles, David et ses trois châtiments : la Guerre, la Peste, la Famine, suivis de son Repentir.
Les pénitents qui avaient assumé ces rôles s'en acquittaient avec conscience et ardeur. Ce n'étaient point des salariés, mais des confrères de la Sodalité, des hommes de foi et de zèle, qui, pour le pardon de leurs péchés et l'exaltation de l'Église, acceptaient d'être les comparants de la procession séculaire. Les costumes étaient barbares et bariolés. Des barbes postiches hérissaient les faces déjà enluminées et farouches à cause d'un grossier fard.
La grande originalité de cette procession de Furnes, c'est que les personnages ne se contentent pas de défiler, ils parlent. Il ne s'agit plus ici d'un cortège seulement costumé, de tableaux vivants, d'un Mystère silencieux. C'est l'authentique drame divin qui se joue, moins théâtral que véridique, toute une pantomime réaliste, une déclamation violente et sincère. Les prophètes passent et ils annoncent réellement l'civenir. Les anges ont de vraies voix insexuelles, qui appellent ou qui chantent, si irrésolues, ondulantes comme des banderoles.
L'illusion était complète.
Quand les bergers et les mages s'avancèrent, les uns et les autres cheminaient vraiment vers la crèche; convaincus, ils conversaient à voix haute, s'interpellaient, engageaient des colloques, discutaient, selon le texte immémorial, rimé jadis p;ir quelque chanoine, et qu'ils récitaient de mémoire.
L'air s'emplit de leurs rumeurs et de leurs clameurs, toute cette mélopée rauque que sont les alexandrins flamands, plus gutturaux encore de passer par des voix populaires.
C'est dans la scène : « Jésus au milieu des docleurs », que la déclamation devint sonore et vraisemblable. Les douze docteurs, vieillards à harbe grise, à mine sourcilleuse, s'exaltaient, gesticulaient et criaient. Le caractère de chacun se précisait, se difl'érenciait. Le troisième docteur apparut inquiet, conciliant aussi. Il dit avec emphase :
Voruison de Jutla ne peut être exaucée, Avant que soit venu celui qui doit venir.
Le dixième docteur s'avéra orgueilleux :
Ce que je ne vois pas qui le verra jamais? Qui, en dehors de moi, cherche ?
D'autres avis montèrent dans l'air. Les vers se déroulèrent, se heurtèrent. Les voix se mêlèrent. Ce fut le bruit d'un débat pathétique qui va pour un peu se changer en dispute. Tous péroraient avec des gestes saccadés, se passionnaient. Tout à coup. Jésus parla, un doux enfant, velu d'une tunique
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de lin, et dont les cheveux étaient blonds comme les blés de Flandre :
Dieu vous donne à entendre et vous demeurez sourds! Qu'est-ce donc que David et îsaïe enseignent ? La louange de Dieu guérit les cœurs qui saignent.
Et longtemps, ruissela la fraîche voix. Les docteurs répliquaient, niaient, rétorquaient des arguments, proclamaient leur science infuse et infaillible. Jésus continua. 11 était déjà passé, qu'on entendait encore la voix claire côtoyer les basses profondes des docteurs, s'y mêler, en affluent débile.
Par intervalles, entre les groupes de personnages, apparurent, portées à bras ou sur des chars, des Stations en bois sculpté et peint, d'un art inculte, figurant l'Etable ou quelque épisode de la vie de Jésus- Christ ! OEuvres barbares ! Elles étaient barbouillées de couleurs crues où le rouge semblait du sang. On aurait dit que la foule elle-même façonna ces images, d'une foi naïve mais miraculeuse, comme si elles avaient été taillées dans l'arbre de la Croix.
Joris écouta, regarda la procession étrange, qui créait un si extraordinaire recul, abolissait toute Timpression du temps présent et de son identité moderne, le faisait contemporain des grands siècles de foi.
Il s'émut, ne s'appartint plus, se donna aux voix et aux gestes. Surtout quand apparut le groupe de l'Entrée de Jésus à Jérusalem, toute une théorie
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triomphale et diaphane, les filles de Bethphagc en des voiles de mousseline, caressant l'air de leurs palmes, psalmodiant des Hosanna! Les rameaux pleuvaient dans ce printemps immatériel. Tout était blanc et vert. On aurait dit qu'un jardin s'avançait. Les Apôtres marchaient sur deux rangs, remerciant la foule à voix retentissante, proclamant le Christ. Celui-ci, parmi les enfants et les vierges, vint, monté sur l'ânesse légendaire. Pure figure auréolée! Oùravait-on trouvé, ce comparant visionnaire qui, pour lui-même, était sans doute Jésus, comme il l'était pour tous. Visage tel qu'un ostensoir! Etait-ce un homme du peuple qui avait cette fine beauté, pensive et émaciée?
On aurait dit qu'une lumière brûlait au dedans de lui comme dans les veilleuses. Il tenait deux doigts levés, dans l'allure de bénir et, durant tout le cortège, qui dura des heures, il ne modifia pas son geste. Il avait fait ce vœu, disait, autour de Joris, le peuple, qui le connaissait bien. C'était un homme pieux de la ville, et qui, à cause de sa sainteté, portait toujours sur la face cette clarté surnaturelle.
Les autres étapes de la Passion : la Cène, le Jardin des Olives, étaient représentées par les Stations de bois sculpté, qui s'espacèrent, accompagnées sans cesse de pénitents, d'anges, de clercs, qui tous déclamaient, vaticinaient, soufflaient dans des trompes, avertissaient des péripéties prochaines...
Des femmes passèrent, les bras nus, la gorge visible
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comme des courtisanes, tenant chacune dans les mains des bijoux énormes. Une inscription, offerte par un pénitent, disait: « Femmes portant les bijoux de Marie-Madeleine. »
Joris s'impressionna de la troublante idée, une idée de complainte "et d'image populaire.
D'ailleurs tous les attributs, figurant là, évoquaient ainsi, résumaient puissamment, constituaient un raccourci ou une allégorie, attestaient ce sens flamand de comprendre la vie des choses.
Le Portement delà Croix, qui était la scène essentielle de la procession, se prépara aussi par des emblèmes annonciateurs : des anges et des pénitents se succédèrent, portant la lanterne, l'aiguière de Pilate, le linge de Véronique, une éponge, une clepsydre, le voile du temple déchiré, un marteau, trois clous, une couronne d'épines. C'était, par avance, tout l'appareil de la Passion, les instruments du supplice, les signes figuratifs, plus tragiques d'apparaître nus et comme s'ils signifiaient seulement l'arabesque d'une destinée, ce qui la fixe et en subsiste.
Bientôt un violent tumulte éclata. Les trompes sonnèrent plus fort, mêlées à des cris d'impatience et de colère. Des soldats romains aux manteaux écarlates caracolaient. Il y eut un éclair, qui était la lance de Longin. Des juifs suivaient, avec des piques et d'autres armes ; puis les bourreaux, avec des échelles, des torches. Le cortège tumultueux s'encombra. On entendit des apostrophes furibondes. La foule entière
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prit la parole. Le texte s'encolérait, précipitait les colloques, les onomatopées sauvages. Ce fut un cha rivari de voix et d'instruments. Le Christ passai* ployait sous le poids de sa lourde croix. Il tomba Les vociférations s'accrurent. Une fureur qu'on eu: dite réelle, gagna les acteurs. Quelques-uns se précipitèrent, bousculèrent le Christ, l'obligèrent à reprendre la croix, aidé par Symon de Cyrène, à continuer la route vers le Calvaire. L'Homme-Dieu blêmit, sua une authentique sueur d'agonie.
Celui qui figurait ainsi le Christ portant la croix n'était pas le même que celui qui avait assumé le rôle du Christ entrant à Jérusalem, mais il lui re'ssemblait, un peu plus maigre et moins jeune. C'était une raison supplémentaire de s'attendrir en voyant ce Christ avec, au fond, le même visage, mais si vite changé et tant vieilli! Il faiblissait, inclinait à la troisième chute. Le vacarme recommença et ne connut plus de bornes. Une rage fplle emporta les soldats romains et les juifs. Les voix crièrent toute l'injure. En même temps, les instruments s'affolèrent. On eût dit que la tempête elle-même soufflait dans les irompes. Des crécelles de bois s'en mêlèrent, grincèrent comme si elles écrasaient des ossements. Les cornets à bouquin aboyèrent. Des porte-voix sonnèrent des appels lugubres. Hors des trompettes, il coula du vinaigre pour imbiber l'éponge.
A ce moment, les bourreaux intervinrent, rudoyèrent Jésus.
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Au bord des trottoirs, les femmes du peuple pleuraient.
Joris aussi était ému parla violence crue, la sincérité du spectacle. II en avait presque oublié Godelieve, et qu'il n'était venu là en pèlerinage que pour la revoir, fût-ce une minute, dans cette procession où les pénitents, à la suite du Christ, portent aussi des croix.
Voici qu'ils apparurent, fantômes'^ en deuil et humiliés, spectres aux seuls yeux lumineux. C'était tragique : un long convoi d'ombres. Cette fois, tout le silence avait afflué. Plus un bruit ni un cri ! Un silence plus sinistre d'être noir. II y a le silence blanc des ouvroirs de béguines; il est doux. Ici, un silence noir qui épouvante, glisse comme de l'eau, est plein d'embûches autant que la nuit. D'abord on ne distinguait qu'un enchevêtrement de croix, tous les bras levés des croix d'un cimetière. Chacune avait son mort.
Des centaines de pénitents et de pénitentes marchaient, tous pieds nus sur le dur pavé, n'ayant que ce rappel d'humanité sous les robes, de bure qui les faisaient anonymes et semblables. Pourtant les yeux brillaient, brûlaient dans les trous de la cagoule. C'étaient les feux follets de ce marais de péchés. Seuls quelques visages s'offraient à découvert, ceux des pénitents appartenant à des Ordres religieux, parce qu'il était impossible de revêtir la bure et la cagoule par-dessus leur froc de moine ou leur cornette de religieuse, fiu'il ne fallait jamais quitter.
D'ailleurs leur pénitence, en étant publique, ne serait que plus édifiante et expiatoire.
Joris chercha, interrogea, fouilla ardemment cette masse confuse, presque uniforme à cause du deuil et des croix. Ses yeux volèrent, voletèrent, butinèrent tous les visages qui se montraient nus. Il n'avait pas assez de ses yeux. Il lui sembla, alors, que ses yeux s'engendraient, se multipliaient, devenaientles yeux innombrables d'une foule, pour tout voir à la fois et trouver Godelieve. Est-ce qu'aucun fluide n'existait plus entre eux qui les ferait se reconnaître, se sentir à distance, s'attirer?
Tout à coup Joris frissonna. Oui ! Godelieve était là. Mais combien changée, toute pâle, et plus ellemême ! Elle marchait aux derniers rangs, un peu en arrière, à cause d'un pénitent qui avait nécessité un espace vide autour de son pèlerinage ostentatoire, promenant une énorme croix, sous laquelle il défaillait et qu'il traînait comme les ailes d'un moulin !
Godelieve le suivait, aussi exténuée que lui sous une croix moindre, mais qu'elle avait choisie trop lourde. N'était-ce pas la peine du péché double, le poids qu'aurait pesé sa faute, si elle avait fructifié jusqu'au bout?
Joris, en la revoyant, songea au Vœu, au motif du Vœu. Godelieve allait, pieds nus aussi, résolue quoique ployante, comme si elle voulait marcher ainsi jusqu'à son tombeau, dont elle portait déjà la croix.
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Vraiment, comme elle était changée ! Est-ce le costume de béguine, cette coiffe stricte enserrant ses cheveux qu'on ne voyait plus? Joris eut des larmes aux yeux en songeant à la chevelure de miel. Estce la mélancolie d'une vie où elle s'était jetée au lendemain d'un désastre et sans vocation peutêtre?
Joris espéra, s'avança, tendit la tête; encore un peu il tendait les 'bras, risquait tout, forçait les rangs, entrait la reprendre dans ce cortège de fantômes, l'arrachait de force à la croix où elle se crucifiait elle-même.
Godelieve l'avait vu. Instantanément, elle se détourna. On aurait dit qu'elle avait aperçu le dérnon. Son visage chavira. Ses yeux furent clos. Elle resta les paupières retombées, l'air d'une morte. Déjà elle était passée. Sa face pâle avait étincelé une minute, comme la lune sur la mer. Puis une vague humaine roula, l'effaça; d'autres suivirent. Joris continuait à la chercher par delà les remous. Il garda un espoir. Elle l'avait reconnu. Maintenant elle réfléchissait, se remémorait peut-être, subissait la tentation revenue, sentait dans sa chair les anciennes étreintes, les baisers couvant, l'amour inoubliable. Tout pouvait recommencer. Il fuirait avec elle, n'importe où, au bout du monde.
Il l'appela tout haut : « Godelieve ! Godelieve ! », comme s'il l'exorcisait de la possession de Dieu, l'envoûtait de son propre amour, et que son nom
fût une parole sacramentelle, une formule de toutepuissante magie.
Frémissant, il s'élança pour la retrouver une fois encore, à un autre point de la ville, car la procession suivait un long itinéraire, prolongeait, durant deux heures, ce drame marché et mimé, déclamant le même texte, réitérant les mêmes scènes. Il rattrapa le cortège. Tout récidiva : les Prophètes, Abraham, l'idylle de la Crèche, les Stations coloriées à qui les secousses des porteurs donnaient un air de vivre ; la Dispute des Docteurs, l'Entrée à Jérusalem, le Portement de la Croix. Vision confuse, cauchemar de cris et de fumées. Joris ne distingua plus rien. Il attendait Godelieve.
Elle parut, plus lasse et plus pâle, toujours les yeux clos, ayant peur de le revoir, ne voulant plus le revoir. Maintenant elle tenait sa croix droite devant elle et contre elle; elle s'en était barricadé tout le corps.
Au même instant, un ange qui précédait la bannière de la Sodalité, cria, d'une voix de Jugement dernier, une longue mélopée :
Homnies! ne restez pas obstinés dans la faute, Car, hélas! le temps fuit, le temps que vou-i vivez! Hommes, c'en est assez, priez et vous sauvez...
C'était comme une annonciation d'au delà de la vie, un chant versé du bord de l'Éternité, l'avertissement de la mort en chemin. Joris l'entendit, sentit son misérable amour se faner en lui, mourir en lui...
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A ce moment, un spectacle de paradis éclata, qui lui fit honte. C'était la procession religieuse dont la procession des pénitents est suivie, et qu'il n'avait pas vue la première fois. Des mousselines blanches frissonnèrent, féerie d'aube après l'orage et les cagoules nocturnes. Vierges, congréganistes, enfants de chœur en robes rouges, lévites, clergé aux dalmatiques d"or qui flambaient comme des vitraux... L'air charria une neige de roses, des guirlandes de chants où il y avait le solfège des soprani, le plainchant des diacres, déchiffré dans les antiphonaires. Et le dais parut, parmi des porte-flambeaux, des encenseurs qui agitaient leurs urnes d'argent en un cliquetis de chaînettes. Tous les assistants tombèrent à genoux, unis, réconciliés par les rubans bleus de l'encens.
Joris ne s'appartenait plus. Il s'agenouilla aussi, pria, adora, se perdit dans l'acquiescement de la foule, connut une minute toute l'antique foi de la Flandre, oublia Godelieve.
Le soir seulement, quand il réintégra sa chambre d'hôtel, s'apprêtant au départ, il se sentit seul enfin et triste jusqu'à la mort. Les souvenirs du cortège des pénitents lui revinrent. Il n'aurait pas même, lui, le linge de Véronique. Sa destinée était irrémédiable. Il n'avait pas atteint Godelieve. Aucune consolation ne lui viendrait plus. Sa carrière était brisée. Il allait s'en retourner vers son foyer morne. Il vivrait toujours ainsi, entre le regret de
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Godelieve et Tefifroi de Barbe. A ce moment, dans le cadre de la fenêtre ouverte, il revit les innombrables corbeaux volant perpétuellement de l'église au beffroi et du beffroi à Téglise, essaim ballotté, flux et reflux d'ailes, vague noire qui se roule sur elle-même, vire dans l'air et toujours recommence. N'était-ce pas l'image de son avenir? Un va-et-vient de pensées noires, entre deux bonheurs où il n'entrerait plus.
Dans le beffroi, Borluut retrouva un asile, un domaine de rêve et d'oubli. Il eut à nouveau, toutes les fois qu'il y montait, la sensation de quitter ses chagrins, de se quitter lui-même et de quitter la vie. Le charme ne manquait plus d'opérer. A peine en marche dans l'escalier tournant, il se pacifiait soudain. Dans l'ombre opaque, il ne voyait plus rien de ses blessures intimes. Le vent du large soufflait, descendait à sa rencontre, l'accueillait, lui balayait le visage, l'éveillait à une existence nouvelle, où tout le reste fuyait comme un cauchemar.
Chaque jour, maintenant, il s'isola dans la tour, y passa de longues heures, même quand le service du carillon ne l'y obligeait pas. Ce fut désormais sa vraie demeure, le lieu de son exil volontaire. Quel bonheur qu'on ne lui eût pas supprimé également sa charge de carillonneur! Il serait mort, de vivre toujours parmi les hommes. Il était si différent d'eux 1 Il s'était trop habitué à regarder les choses de plus
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haut qu'eux et comme on doit les envisager de l'Éternité. Qu'est-ce qu'il imagina donc de vouloir faire régner la Beauté? Sa ville l'avait en quelque sorte banni pour avoir osé prétendre lui imposer son idéal et ne pas penser comme elle. Aujourd'hui, il était seul.
Mais il goûta dans l'isolement une espèce d'ivresse, une volupté sombre. Est-ce que le beffroi n'était pas seul aussi, au-dessus des demeures? Le beffroi était plus grand qu'elles, parti plus haut à la conquête de l'air. En y montant, Borluut s'élevait aussi haut; il devenait lui-même le befîroi, s'en entourait comme d'une armure à sa taille. Solitaires joies de l'orgueil, qui surplombe et regarde au loin !
L'automne revenait, l'automne qui est temps de brouillard en Flandre. Borluut s'en réjouit. C'était plus d'isolement encore dans la tour, de nouveaux rideaux s'épaississant autour de lui et lui cachant la vie, qu'il commençait à abhorrer. Seule, au loin, la Nature éternelle, avec son aspect monotone de plaines, d'arbres et de ciel, l'attirait encore, communiquait avec lui. Quant à la ville, disséminée au pied du beffroi, il ne voulait plus la voir. 11 y avait trop souffert. D'ailleurs, il ne la reconnaissait plus, déjà dénaturée par des architectures fausses, des innovations modernes et le péché de sa vanité qui croissait en elle.
Bruges était en proie à d'autres. Elle le quitta, comme Godelievel
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Heureusement que le brouillard d'arrière-saîson tombait à présent sur toutes ces amours finies. Borluut s'enfonça dans un double isolement. A la prison de pierre s'ajouta la prison de brume.
Il ne fut plus captif que de l'horizon.
Tout s'unifiait en une abdication de soi, une fusion molle et résignée. Les troupeaux de moutons, fréquents dans la campagne, ne parurent qu'un peu plus de vapeur agglomérée sur un point et qui va se dissoudre. Même le soleil s'anémia, prit la couleur de l'étaîn, disparut dans des tulles diaphanes. La ville aussi, enveloppée d'une buée, recula, s'amincit, se décolora, cessa d'être. Elle se résuma en quelques fumées, montées des toits invisibles, et qui renoncèrent dans la brume, affluents dociles.
Borluut participa de l'unanime effacement. Les brouillards d'automne et les fumées l'envahirent aussi, tandis qu'il en épiait, du haut du beffroi, les jeux silencieux. Tout s'estompa, s'embruma, s'abolit en lui.
A peine, dans les plaines pâles, des moulins émergeaient, croix noires, ayant l'air d'exorciser la brume qui s'en écartait, reculait, avait peur. Borluut souvent fit voyager ses yeux de moulin en moulin, compta ces croix. Elles lui rappelaient les croix de la procession des pénitents. N'étaient-ce pas les mêmes, dispersées? Elles jonchaient tout le pays, conduisaient jusqu'à Furnes, qu'on devinait, là-bas.
vers rOuest, près de la mer, qui toujours miroite à la ligne de l'horizon.
Borluut chercha Fumes, il chercha Dixmude aussi; le visage de Godelieve revint, perça le brouillard...
Pourtant, l'automne s'achevait. Les moulins euxmêmes pâlirent, s'identifièrent avec la brume. Le rappel des croix noires cessa, et tout souvenir.
Borluut, dans ce temps-là, vécut atone et résorbé, sans regret comme sans espérance, seul, durant des heures entières, dans la chambre de verre du beffroi. Similitudes de l'âme et de la saison ! Le carillonneur ne joua plus que des musiques pâles. Ce furent des sourdines, des notes blanches, couleur de la brume elle-même, des sons incolores comme si les cloches étaient d'ouate et s'effeuillaient, une chute lente de flocons et de laine cardée, l'éparpillement, en duvets, de Toreiller d'uu doux enfant qu'on n'a pas eul
Ce que Borluut avait prévu arriva. Seule sa direction maintenait une unité, une discipline. Il avait commencé à accomplir ce miracle de l'esthétique d'une ville. Sitôt qu'il fut démissionné, le sacrilège d'art commença. Celui qu'on nomma en son remplacement était un obscur et ignare architecte, qui devint un instrument docile du caprice des échevins.
Borluut sentit que tout son rêve était fini. C'en était fait de la beauté de Bruges, telle qu'il la conçut, une et harmonieuse. Chaque jour les dissonances s'accrurent, les profanations, les anachronismes, lesvandalismes.
La ville abdiqua.
La mode des, restaurations s'était universalisée, mais plus du tout dans le sens oii Borluut les avait inaugurées. Au mal de négliger et de laisser dépérir les façades anciennes succéda le mal, non moins grand, de les trop rajeunir, réparer, modifier, orner et refaire. En réalité, on les reconstruisait. C'étaient
des bâtisses neuves, la parodie du passé, un facsimilé des vieilles architectures, comme on en voit dans les reconstitutions archaïques, en béton et toiles peintes, des Expositions. Un goût de netteté et de propreté sévit. On voulut des briques bien roses et bien neuves, des châssis de chêne clair, des sculptures évidentes. Il ne fallait pas ces vagues visages — tètes d'ange, de moine, de démon — qui surnagent à peine, sont un peu rentrés dans les murs, au long des siècles; il ne fallait pas davantage cette poussière noire, sévère patine, ou cette enluminure, faisandage des pierres. Les habitants se voulurent des demeures « vraiment remises à neuf». Manie barbare, parallèle à celle de faire gratter, repeindre, revernir les vieux tableaux.
Eu même temps, des monuments curieux disparurent dont les propriétaires entendaient tirer meil leur parti; des quartiers pittoresques furent modifiés. La face d'une ville change si vite! On démolit, on reconstruisit; on combla des cours d'eau; on installa des tramways. Ah! cette horreur du bruit, des sifflets, de la vapeur et des hoquets, défigurant tout à coup la noblesse du silence !
Unanime profanation ! Sauvagerie utilitaire du temps moderne! Sans doute que, ici aussi, on allait créer des rues droites, des communications abrégées. Surtout si le projetduportdemeraboulissait, ce serait pire. Déjà, d'après le plan soumis, il était avéré que la Porte d'Ostende disparaîtrait, logis et tour si déco-
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ratifs, fermoir savoureux de pierres antiques, qui bouclait la ceinture des remparts. Elle serait sacrifiée à l'alignement vers les nouveaux bassins.
Déjà, en 1862 et en 1803, on avait abattu ainsi la tour de Sainte-Catherine, puis celle de la Bouverie, survivantes des neuf tours qui, à l'origine, montaient la garde, annonçaient, dès le seuil, le règne de l'art. Maintenant c'était la fin. Et Borluut se disait :
— Elle agonise, la ville du passé, la ville que j'avais faite. Ses beaux murs vont tomber. Tout cela qui fut Elle, moi seul je le conserve et le porte en mon âme. D'EUe, il ne restera bientôt plus que moi ici-bas I
Borluut pleura sur la ville et sur lui-même.
Car d'autres tourments le minaient. Barbe ne cessait pas d'être hérissée, véhémente parfois. Il ne la voyait qu'à peine, aux repas. Elle s'était mise à vivre tout à fait à part. Elle se cantonna à un autre étage de la maison, tout le second étage qu'elle accapara, de façon à être seule et libre. Par moments, elle avait des caprices de sorties, faisait des courses interminables et ne rentrait qu'à la nuit. A d'autres périodes, elle s'enferma chez elle, s'abîma en de longues prostrations, qui finissaient par des crises de larmes, des sanglots aigus.
Joris n'y pouvait rien, se sentant si loin d'elle! D'ailleurs plie s'était toute reprise. Dès la trahison découverte, elle ne lui appartint jamais plus. Elle éprouva comme une peur, une répulsion physique de lui. 11 lui semblait que ce serait elle, désormais, qui,
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en se donnant, aurait commis l'adultère, comme si Joris avait été davantage àGodelieve qu'à elle. Toute œuvre de chair avait cessé entre eux.
Borluut se résigna à ce quasi-veuvage, à ce célibat recommencé et sans issue. Comment n'y avait-il pas remédié? Il récapitula les raisons : longtemps, maigré les crises, les brouilles, les scènes, il n'avait pu se défendre d'être lié à Barbe^ à son corps désiré, à sa bouche trop rouge; plus tard, après tant de querelles, tant d'offenses, qui le lassèrent et le déprirent, il aurait pu la quitter, mais jamais Barbe, catholique et violente, n'eût consenti au divorce (il n'aurait trouvé, d'ailleurs, aucun grief légal) ; plus tard encore, quand il aima Godelieve, ce fut l'occasion de tout rompre, de briser son foyer pour en reconstruire un autre, ailleurs; mais la ville, à ce moment, le retint, son œuvre de la beauté de Bruges, son poème de pierre, à parfaire, et dont le regret, aussi tenace qu'un remords, partout l'eût suivi; enfin, disgracié et libre de ce côté, prêt à partir pour n'importe où, il ne put pas ressaisir Godelieve, déjà acquise à Dieu et à l'Éternité.
Ainsi, tout s'était manigancé sans cesse contre lui. Jamais il ne fut maître des événements et de sa volonté. Aujourd'hui il lui paraissait superflu de quitter Barbe. Où irait-il, sinon dans plus de solitude? Il se sentait incapable de rien recommencer. Il était las. Sa destinée était manquée irrémédiablement.
Ici, du moins, le beffroi lui restait, offrant son ma-
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liénable asile. Plus que jamais, il fréquenta l'escalier en grisaille, la chambre de verre, les greniers du silence, les dortoirs des cloches, bonnes cloches jamais assoupies, sûres confidentes, amies consolatrices.
Seule, la cloche de Luxure, de nouveau, l'enfiévra, m'avait presque oubliée. Mais elle le guettait. Elle assaillit sa longue continence. Tentation des seins revus, dardant leurs pointes, toutes durcifiées dans le métal, comme d'un éternel désir ! Et celles des croupes aussi, nerveuses, arquées sous le baiser! Toute la folie de la chair l'obséda. Il chercha dans le bronze l'orgie exacte, les détails. Il y prit part.Il vécut dans une débauche immobile. Il se rappela l'ancien émoi, quand la cloche obscène lui révéla son amour sensuel pour Barbe. Combien il avait rêvé de son corps, encore inconnu, en regardant sous la cloche comme il aurait regardé sous sa robe ! Cloche pleine de voluptés, qui était la robe de Barbe! Il y brisa sa vie, à cette robe froide de Barbe, dure comme le bronze, et qui n'offrait aussi que l'apparence de la passion, un simulacre figé de plaisirs qui n'aboutissent pas. 0 maléfices de la cloche de Luxure! Du moins, la seconde fois, Joris se méfia. Il en eut peur quand il aima Godelieve.
Même il défendit qu'elle en approchât, le jour où elle était montée avec lui dans la tour...
Maintenant qu'il était vacant d'amours, il appartint à toutes les femmes de la cloche. C'est à lui qu'elles
s'ofTrirenL. Il vécut dans un tourbillon de bouches et de seins. Son visage se pencha pour mieux voir, approcha du bronze qui, glacé, lui donna la sensation d'une brûlure, comme s'il avait baisé des chairs en feu. Il connut tous les péchés.
Dans ce temps-là, quand il redescendit de la tour, il lui arriva, d'errer longtemps par la ville, tard. Un désir de chair l'énervait; les scènes obscènes de la cloche l'accompagnaient, se réalisaient en images grandies et vivantes. Il s'attarda à des flâneries dans des ruelles équivoques, vers les faubourgs. Il guetta une rencontre inopinée, une fenêtre éclairée, que quelque femme, en mal d'amour, ouvrirait peut-être, tout ce qu'on fait à vingt ans, dans le premier tourment de la sève! Il suivit des mantes, espéra des étreintes anonymes, la minute des seus, qui contient tout l'oubli...
A s'isoler, à fuir sans cesse dans la tour, Borluut ne goûta plus que la mort.
Du haut du beffroi, la ville apparaissait plus morte, c'est-à-dire plus belle. Les passants s'effaçaient. Les bruits cessaient en route. La Grande Place s'allongeait, grise et nue. Les canaux reposaient ; leurs eaux n'allaient nulle part; ils étaient veufs de tout bateau, inutiles aussi, et semblaient posthumes.
Au long des quais, les demeures étaient closes. On aurait dit que, dans chacune, il y avait un mort.
Impression funéraire, unanime! Borluut exultait. C'est ainsi qu'il voulut Bruges. Naguère il ne se voua à restaurer, éterniser toutes ses vieilles pierres, qu'avec la conscience et la joie de sculpter son tombeau.
Le carillon lui-même, il l'ambitionna et l'accapara pour mieux célébrer et annoncer la mort de la ville aux horizons. Maintenant encore, quand il jouait,
promenant ses mains sur le clavier, il se faisait Teffet à lui-même de cueillir des fleurs, de les arracher, avec de durs efTorts, à des tiges résistantes, s"obstinant quand même, complétant sa moisson, saccageant le parterre des cloches, et alors d'effeuiller des corbeilles pleines, des bouquets de son, des guirlandes de fer, sur la ville au cercueil.
Ne fallait-il pas qu'il en fût ainsi? C'était la beauté de Bruges d'être une morte. Du haut du beflroi, Borluut la voyait tout à fait morte. Il ne voulut plus redescendre. Il Taima davantage et sans fin. Ce fut désormais pour lui comme une frénésie, comme une dernière volupté. De monter sans cesse au-dessus de la vie, il se mit à jouir de la mort. Danger de s'élever trop haut! Air irrespirable des sommets! Châtiment du dédain de la vie! C'est pour cette raison sans doute, et par un sûr avertissement de l'instinct, qu'il avait cru, quand on lui remit la clé du beffroi, le jour du triomphe, prendre en main la clé de son tombeau.
Dorénavant, quand il s'en revint de la tour, il eut l'impression de sortir de la mort. Quel ennui de revivre ! Et la laideur des visages humains ! L'hostilité des rencontres ! La sottise et les vices affichés!
Le carillonneur de plus en plus erra, désemnaré. Il ne sut où aller, n'ayant plus rien à faire, incapable de décider quelque chose ou de vouloir. Il s'ennuyait de la vie reprise, comme Lazare ressuscité et encore
engourdi du linceul. Ses pas s'embrouillèrent. Il trébucha aux pavés, comme s'il avait cheminé parmi les accidents de terrain d'un cimetière. C'est que, en effet, descendant de la tour, il continuait à marc fier dans la moi' t.
Tout à coup, la ville se pavoisa. Des télégrammes étaient arrivés de la capitale, annonçant que la Chambre venait d'adopter enfin le projet de Bruges- Port-de-Mer. Plus d'espoir, plus d'atermoiements possibles. Les millions nécessaires étaient votés. L'œuvre de destruction pouvait commencer.
Aussitôt une allégresse courut par les rues, un air de fête et de dimanche, une joie propagée de la foule, inconsciemment heureuse que le règne de la Beauté allait finir.
Il fallait se réjouir publiquement, remercier le pouvoir par une démonstration imposante. Une affiche signée du bourgmestre et des échevins fut aussitôt placardée, conviant pour le soir toutes les sociétés de la ville à former un vaste cortège avec musiques et flambeaux, en même temps que la population était priée de sortir ses drapeaux et ses lampions.
L'heure du rendez- vous, sur la Grande Place, était huit heures.
Borluut fut avisé qu'il serait de service à partir de la même heure. La cloche du Triomphe, suspendue à un étage inférieur de la tour, sonnerait tout le temps, ne cesserait pas dans l'air sa grande chevauchée héroïque. Le carillon aussi ferait entendre ses sonneries, tout un concert qui devrait durer aussi longtemps que le cortège.
Borluut, d'abord, s'indigna, se désola; il était vaincu, décidément; ses efforts, sa longue campagne n'étaient parvenus à rien entraver; dans ce Parlement où, seule, une étroite politique règne, pers(^ne ne parla au nom de l'art; l'intérêt électoral avait prévalu, et tout se consomma. Bruges, enfin, avait renié sa gloire de ville morte. Et maintenant on exigeait de lui, accablé, des chants, de la joie, une communion avec l'aveugle liesse populaire. Le carillonneur pensa refuser, démissionner plutôt sur-le-champ que de monter au beffroi, s'épuiser au clavier durant des heures, et faire s'égosiller en sons gais ses nobles cloches, tandis que lui, et elles aussi, auraient pris le deuil dans leur âme.
Mais il craignit les reproches de Barbe, redouta le désemparement des lendemains, quand il n'aurait plus le refuge de la tour, les dortoirs de cloches où aller un peu endormir ses peines.
Vers l'heure fixée, il ascensionna au beffroi. C'est
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la première fois qu"il y montait le soir. Le gardien des Halles lui remit une lanterne et il se mit à gravir les marches. La sensation était plus étrange encore que durant le jour. Avec la lumière diurne, il s'était si habitué qu'il montait presque machinalement, entraîné, comme dans un tourbillon calme, par l'escalier tournant. Maintenant, avec l'obscurité de la nuit, superposée à l'obscurité de la tour, c'étaient des ténèbres pires. On ne sentait plus, tout au bout, le blanchissement de l'air entré par une meurtrière, par une fente de la maçonnerie. Borluut trébucha, dut s'aider de la corde lisse, qui sert de rampe, et pend, un peu flottante, enroulée au pilier de l'escalier, comme un serpent à un tronc d'arbre. Le feu de la lanterne éclaboussait les murs. On croyait voir cà et là des taches de sang. Des bêtes fuyaient, qui avaient toujours vécu parmi les ténèbres, et imaginaient cette lueur le tonnerre luimême, entré dans la tour et dans leurs yeux. Toute l'équivoque du clair-obscur régnait. Le carillonneur voyait son ombre le précéder, puis aussitôt le suivre, se déplacer, monter aux murs, s'écraser au plafond concave. Son ombre était folle. Est-ce que lui-même continuait son ascension raisonnable?
La réalité revint. Tandis qu'il approchait de la plate-forme, ruissela par l'escalier, comme par une écluse, la rumeur d'eau de la foule sur la Place. Le carillonneur se rappela la même rumeur déjà entendue, le jour du concours public, quand il triompha.
Ce jour-là, il avait imposé son âme à la foule. Il lui fît comprendre l'art, la mélancolie, le passé» riiéroïsme.
Il la transsubstantia! Il vécut lui-même en elle. Aujourd'hui, elle allait vivre en lui, lui imposer son âme à son tour, c'est-à-dire son ignorance, sa trivialité, sa cruauté.
La Grande Place était déjà envahie. Le cortège s'organisait, allait se mettre en marche. Tohu-bohu de musiques, de bouquets, de torches, de bannières. Les orphéons, les cercles de sport, les associations politiques, la ligue du Port-de-Mer, toutes les sociétés se succédaient, avec une décoration, une cocarde ou un brassard, quelque emblème collectif pour caractériser chaque groupe. Les inventions les plus baroques florissaient. Les membres du Cercle Saint-Christophe portaient des chapeaux lumineux dont chacun représentait une lettre, de façon à promener un chronogratnme de fête. Ceux des sociétés de gymnastes étalaient l^urs vareuses aux laideurs de costumes de bain, portaient des cannes, armes ridicules, qu'ils tenaient brandies, et marchaient au pas. Le Cercle des vélocipédistes suivait, les machines ornées de lanternes vénitiennes, quelquesunes transformées en bateaux pour allégoriser les futurs navires et la prospérité du port. Toute la vulgarité, l'imagination médiocre de la foule éclataient.
Le carillonneur se navra du haut de la tour. Où en
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était la ville morte? Une kermesse déshonorait le cimetière. Qu'en disaient les nobles cygnes? Borluut imagina qu'il n'y en avait plus un seul, sur les eaux plombées des canaux. Ils avaient fui, sans doute, s'étaient réfugiés vers la banlieue, pour ne pas savoir, sauver un peu de silence, pleurer dans le cœur des nénuphars.
Tout à coup Borluut, penché une dernière fois pour voir, pour se rassasier de toute la désolation, fut choqué d'une anomalie plus inconvenante, éprouva une douleur plus personnelle. Il distingua la confrérie des Archers de Saint-Sébastien, représentée par un assez grand nombre de ses membres, et qui humiliait sa vénérable bannière, ses médailles et ses insignes portés par le roi du tir, tout son passé de cinq siècles, dans ces risibles saturnales. Pourtant la Gilde avait longtemps combattu contre le Port-de-Mer. Au surplus, Borluut était encore son Chef-Homme ; et il aurait été décent de ne pas publiquement le désavouer et lui manquer d'égards.
La vieille confrérie, à son tour, abdiquait, reniait le passé et la ville, adhérait au vil idéal.
Borluut en éprouva sa dernière blessure. Désormais, il était bien seul.
Il ne voulut plus rien voir, rien entendre des choses vulgaires qui s'accomplissaient à terre.
Il se jeta vers sa besogne, plongea ses mains au clavier comme à la mer. Il joua. La cloche du Triomphe sonnait déjà. Elle ouvrait la route. Elle
tanguait dans l'air. Toute la flottille des notes du carillon suivit, s'espaça, vola dans le vent et les étoile?.
Le carillonneur joua avec frénésie pour ne plus rien percevoir des scènes de la rue ; il convoqua h son jeu toutes les cloches, les plus grosses qui d'ordinaire n'interviennent que pour ponctuer une mélodie, comme les moulins ponctuent une plaine, jusqu'aux plus petites, les infimes, les enfantines, dont le babil de moineaux fit un nuage de bruit, un concert criard où rien ne s'entendait plus. Vaste orchestre, unisson final! Le beffroi vibrait, craquait comme si toutes les cloches, trop réveillées des somm.eils séculaires, avaient décidé de fuir ailleurs, de quitter leurs solives, les monotones dortoirs, et déjà dégringolaient dans l'escalier de la tour. Le carillonneur s'exaspéra. 11 frappa des pieds et des mains le clavier, se pendit aux tiges de fer qui soulèvent les battants, actionna les cloches jusqu'au paroxysme; et vécut ainsi comme dans une bataille de son bruit contre le bruit d'en bas.
Epuisé, il lui fallut s'arrêter quelques minutes entre deux morceaux. Les cris remontèrent, la rumeur d'eau, l'aigre folie des fanfares. Le cortège continuait sa course bruyante, promenait ses paillettes, ses sottises, son serpent colorié, sa funèbre gaîté d'Arlequin dans le dédale obscur des rues.
Cela dura plusieurs heures. Le carillonneur ne cessa pas de jouer, résigné, narguant lui-même l'ironique sort de faire chanter des cloches, d'asperger la ville
d'airs joyeux, tandis que son rêve avait agonisé en lui aujourd'hui même. Il songea aux comédiens qui, parfois, sont obligés aussi d'amuser, le jour où leur enfant est morti
Quand il rentra chez lui, tard, Borluut se heurta à un drame. Personne ne s'était couché. Les servantes, encore tout en émoi et tremblantes, erraient comme des folles. Il y avait, dans le vestibule, des pierres, des débris, des éclats de verre. Elles lui racontèrent que, après le cortège, certains groupes avaient continué à circuler par la ville. On les entendait venir, entonnant des chants flamands, excités et un peu ivres déjà. Or, l'un d'eux, en passant devant la maison, se mit à faire retentir des clameurs, des sifflets aigus, mille injures et malédictions. De fortes voix crièrent : « A bas Borluut! » Ils étaient nombreux et disciplinés ; sans doute qu'ils avaient tout prémédité, obéissaient à un mot d'ordre. En même temps que leurs cris, on perçut tout à coup un bruit strident, le cliquetis clair de toutes les vitres qui se crevaient» tombaient à terre, s'émietlaient. Une nuée de pierres avait volé à. la même minute, traversa les carreaux, entra dans toutes les chambres, brisa des objets et des miroirs, sema de débris la demeure.
Borluut regardait, consterné. On aurait dit que la guerre avait passé. La maison semblait en ruines.
II soupçonna tout de suite une vengeance de Farazyn qui, depuis le refus de Godelieve, depuis sur-
tout l'opposition au Port-de-Mer dont il fut le promoteur, n'avait cessé de lui témoigner une haine militante et acharnée. C'avait été facile, cette fois, d'ameuter contre lui quelque groupe populaire, en le représentant comme l'ennemi public, le mauvais citoyen qui faillit faire avorter le projet dont on fêtait aujourd'hui le glorieux vote.
Barbe apparut en tempête, au haut de l'escalier. Joris, pour éviter une scène devant les domestiques, pénétra dans un des salons du rez-de-chaussée. Il y avait des pierres, des éclats de verre, partout. On avait même jeté des ordures. Barbe entra, livide. Sa bouche trop rouge eut l'air d'une blessure, comme si elle avait reçu une pierre au visage et saignait. Elle était échevelée, les cheveux lui battant le dos, en ho nie irritée.
— Vois encore ce qui nous urrive. C'est ta faute. Tu t'es conduit comme un fou!
Joris comprit son état, les nerfs en branle, la terrible colère blanche qui menaçait. Il put se contenir, essaya de s'esquiver, de gagner la porte. Elle, plui impatientée encore par son calme, quf n'était que de l'indifférence et du dédain irrévocables, s'él^ança, le saisit aux bras, lui cria dans la figure :
— J'en ai assez! Je te tuerai!
Joris avait déjà entendu une fois l'horrible parole. Excédé, il se dégagea de son étreinte, la repoussa, la rudoya. Alors elle devint folle, hurla. Toutes les injures recommencèrent, la pluie de cailloux. On
aurait dit quelle voulait maintenant le lapider réellement avec des mots, après que la foule l'eût lapidé en effigie avec des pierres.
Joris gagna sa chambre. Partout, c'était le même aspect de désolation. Par chacune des fenêtres, des projectiles étaient entrés. Il songea à un spectacle analogue déjà contemplé, se rappela la pièce de l'ancienne querelle, la pièce dont Barbe, quand elle découvrit la trahison de Godelieve, brisa aussi la glace et les meubles, celle où on ne rentra plus et qui demeura en état, comme la chambre du mort... Toutes les pièces, aujourd'hui, étaient pareilles à celle-là. Le mal fut contagieux peut-être. Le mal de l'une appela le mal des autres. Voici qu'elles étaient, toutes, des chambres de morts. Elles étaient toutes mortes. La maison entière était morte.
Borluut aussi voulut mourir.
Il semblait qu'il eût reçu V ordre des choses. Aussitôt il sentit qu'il était décidé, sans rémission.
La mort elle-même lui avait fait des signes, le relançait chez lui. Les pierres étaient venues à sa rencontre, les pierres homicides. La foule l'avait condamné à mort, enfin ! il acquiesça, d'un cœur vaillant. Et sans nul délai, surtout ! Il était prêt, et se livrerait dès le lendemain, à l'aube. Il ne voulait plus revoir, dans la lumière du soleil, sa demeure profanée et comme en ruine, tous ses miroirs fendus, se redisant, d'une chambre à l'autre, le mauvais présage; ni non plus retrouver Barbe, qui avait
comblé la mesure de sa méchanceté ou de son détraquement en le violentant, cette fois, parmi les pires offenses et menaces.
En ce moment, il l'entendait, au-dessus de sa tète, à l'étage supérieur, rouler des malles, vider des armoires, recommencer ses projets ou ses simulacres de départ, comme elle en avait l'habitude, après chaque scène.
Joris écoula les bruits à travers le plafond, arpenta sa chambre, s'exalta, se mit à parler tout haut :
— C'est moi qui partirai le premier, et pour le voyage d'où on ne revient plus ! Je suis las, jusqu'au bout. J'en ai assez. Demain serait encore une journée horrible : de nouvelles scènes avec Barbe ; ou sa fuite, sans savoir où, comme une égarée ; et le désordre étalé, les pierres, ces ignobles souillures partout ; et des ennuis, des formalités de police et de justice ; et, tout autour, le rire sauvage de la ville, quand on apprendra la nouvelle. Non ! je me sens incapable de vivre encore cette journée, à aucun prix 1 Je serai mort, auparavant.
Joris raisonnait, était redevenu très calme. Il s'étonna même que sa détermination eût été si nette et si rapide. Sans doute qu'illa couvait dès longtemps. Depuis toutes ces dernières semaines, il jouit trop de la mort, en montant dans la tour. Ce fut comme l'initiation, un pressentiment, l'ombre déjà sur lui du but dont il approchait. Maintenant il allait le toucher. Quelle paix soudaine se fit en lui, dès qu'il
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se décida ! On possède par avance la destinée qu'on a choisie. On est déjà ce qu'on sera.
Joris entra dans la sérénité de la mort. Il récapitula sa vie. Il se remémora des choses lointaines, des épisodes d'enfance, les caresses de sa mère, quelques détails, ceux qu'on revoit, dans un éclair, à la minute où on meurt et qui résument nos jours. Il songea aussi à Godelieve, unique aube un peu rose ; revécut les doux commencements, leur mariage secret dans l'église.
L'église! Il revit Dieu tout à coup. Dieu lui apparut, devint son interlocuteur, son témoin, presque son juge. Joris se défendit. Il croyait en Dieu. Mais en un Dieu sublime, non pas le Dieu des simples gens, qui leur défend de se tuer, parce qu'ils le feraient sans discernement, mais un Dieu toute- Intelligence et qui comprendrait. Il adora, s'humilia, retrouva des prières effacées, mosaïque un peu éparse et qu'il rejoignit.
De nouveau il pensa à Godelieve. C'était l'heure de supprimer ses lettres, dernier souvenir, reliques conservées, sachet de consolation gardé jusqu'ici. Il les relut, évoqua le passé, connut l'arrière-goût des baisers, l'odeur fantomale des fleurs séchées, la lie des larmes — toute cette tristesse incluse des vieilles lettres, dont l'encre est pâlie et semble ellemême retourner au néant. Puis il les déchira, les brûla.
Plus rien ne l'unissait à la vie.
Maintenant, puisqu'il fallait mourir, nul scandale. Une mort invisible surtout, qui fût comme une disparition. Si on pouvait ne pas retrouver son cadavre ! Est-ce que le beffroi n'était pas le plus propice endroit ? Il comprit à présent tout à fait pourquoi, quand on lui en remit 1? clé, le soir du Concours, il eut la sensation de prendre en main la clé de son tombeau. Son âme savait déjà. Son âme frissonna, à cause du signe qui créait l'irrévocable. Dès cette minute, sans doute, sa destinée fût arrêtée. La tour devenait, par avance, un tombeau, où il aurait à s'agiter quelques jours, avant le grand repos.
Donc mourir là, d'abord; et puis, un moyen propre... Pas de sang; ni arme à feu, ni couteau. La corde fait son œuvre en silence et elle est plus sûre. Joris en chercha une, l'examina froidement, éprouva sa solidité, puis la mit en poche, pour s'éviter, le lendemain, à l'aube, une hésitation ou un débat nouveau avec lui-même.
Et, fixé, il attendit l'apparition du jour, paisible et fort, déjà un peu vengé, satisfait de léguer des remords à Barbe, à la ville; heureux surtout de mourir dans le beffroi qui en allongerait, durant l'avenir, un geste de reproche, une ombre plus sombre — vraiment l'ombre d'un tombeau ! — sur la Place grise.
L'aube naquit, hésita, gagna le ciel, verdâtre et triste. Dès qu'il fit clair, Borluut sortit de sa demeure, furlif, afin de n'être point entendu ni entravé, mais ferme dans son idée. Le beffroi s'était tout de suite dressé devant lui, tour implacable qui est visible au bout de toutes les rues. Le beffroi attendait; il appelait. Borluut ne chercha aucune échappatoire. Il prit même le chemin le plus direct. Il longea un quai, un pont. Bruges reposait. Tout était vide, terne, muet, grelottant encore de la nuit pluvieuse. Mélancolie d'une cité nue, à l'aube ! On songe à une épidémie, où tout le monde a fui. On pense à la mort.
Borluut s'achemina. Il ne s'intéressait plus à rien, pas même à la Ville qu'il avait aimée d'un si vivac^" amour. Il la traversa, déjà indifférent à elle, comme à un pays qu'on quitte pour toujours. Il ne regarda rien, ni les façades, ni les tours, ni les reflets dans l'eau, ni les vieux toits dénuancés.
LE CARILLOXNEUR 321
IS*esl-ce pas étrange, qu'on soit si vite dépris de tout ? Comme la \ie apparaît vaine, quand on est proche de la mort !
Arrivé au beffroi, il entra dans la tour avec l'aube, livide comme elle. L'escalier frissonna. La lumière <iescendit au-devant de l'homme qui montait. Et ce lut comme la rencontre, la dernière lutte, de l'ombre et du jour. Borluut ascensionna. A chaque marche gravie, il sembla quitter un peu plus la vie, commencer davantage à mourir. 11 ne pensait plus à rien, ni à Barbe, ni à la ville, ni à lui-même. Il ne songeait plus qu'à « l'acte ».
Cependant l'ascension lui parut longue. Un froid glacial régnait. L'odeur moisie des murs empira. Il eut l'impression qu'on a dans un cimetière. On entendait des bruits, des vols aveugles, cognés au plafond. Et aussi un glissement humide de bêtes qui n'errent que la nuit, rentraient vite dans quelque Irou obscur. Toute une vie occulte et pullulante rampa, vola, s'englua autour de Borluut, comme si déjà il sentait la mort.
Une peur lui courut sur la peau, réelle comme un attouchement. Sa chair frissonna, tandis que sa pensée demeurait résolue et calme. L'Instinct s'éveilla, protesta, louvoya plutôt, ne mettant en question ni les événements ni les raisons décisives. C'est son adresse de ne discuter que le fait matériel, à accomplir ou à ne pas accomplir, mais uniquement pour des motifs physiques. Ruse habile de
l'Instinct qui fait hésiter le désespéré au bord du canal par Taversion pour l'eau trop troide, et qui, ici, suggérait l'horreur des passages visqueux en route pour le festin du cadavre.
Borluut frémit. Il eut sa minute de défaillance, sa sueur d'agonie du jardin des Olives. Il s'arrêta, dans une grande angoisse. Mais l'escalier tournait rapidement, ne fit pas grâce, n'offrit aucun relais, et l'entraîna aussitôt dans ses spirales brèves. Borluut continua, toujours décidé, mais fléchissant dans sa cbair. Encore un peu, il trébuchait. Malgré sa grande habitude des marches qu'il était arrivé à gravir presque machinalement, comme s'il cheminait dé plain-pied, il dut s'aider du câble qui sert de rampe et pend autour du pilier de l'escalier, comme un serpent autour d'un arbre. Serpent de la Tentation ! La corde, en effet, le tentait de nouveau, en supposant qu'il eût hésité. Ne l'avait-il pas choisie pour l'instrument de sa mort? Maintenant, repris à la corde, c'est comme s'il était repris à son idée, quittée un moment et vite ressaisie. Ses mains faiblirent, s'écartèrent... Elles repoussèrent l'affreux contact... Mais l'escalier se creusait en un tourbillon rapide; l'ombre était dense. Il lui fallut quand même s'aider de la rampe. La corde réapparaissait, s'imposait...
Borluut se reconquit, monta vers l'accomplissement. Ce n'est plus la corde qui l'aidait, qui le me-
nait; c'est lui qui entraîna la corde, la porta, semblet-il, au sommet.
Il arriva dans la chambre de verre, jeta des regards distraits sur le clavier, immobile et comme mort, sur l'horloge minuscule, fixée au mur, ûiisant là son bruit d'humble vie re'gulière, en accord avec le vaste cadran. Avait-il été lui-même autre chose dans la tour que ce petit battement d'un pouls humain ? Il regarda à peine. Déjà ses yeux étaient occupés ailleurs.
Il venait d'avoir une illumination subite, trouvant enfin les détails de « l'acte », qu'il n'avait pas voulu prévoir, escomptant la dernière minute. C'est en songeant aux cloches, les grandes cloches, qu'il voulait revoir, appeler par leur nom dans les dortoirs, caresser d'un adieu de la main, elles qui furent les amies graves, des puits de consolation, les tombes sûres de ses douleurs.
Si l'une d'elles, maintenant, était la tombe de son corps? Oui! il choisirait une des vastes cloches; il y a un anneau à l'intérieur, tout au fond, où s'attache le battant. C'est là qu'il fixerait la corde, très courte; ainsi il disparaîtrait tout entier dans le gouffre obscur, où personne ne le découvrirait durant longtemps, ni jamais peut-être. Joie de finir au fond d'une do ces cloches qu'il aima tant !
Laquelle choisirait-il? Les grandes cloches se trouvaient au dernier étage, à la plate-forme où on accède par un petit escalier final de quelques mar-
ches, treize seulement. Il songea au chiffre fatidique, au moment où il allait s'y engager. Mais, cette fois, il n'hésita plus, entra résolument dans le nombre qui garde la mort. Il avait hâte. Les grandes cloches apparurent; elles surplombaient, éternelles inquiètes. Un frémissement sans fin y grondait. Rorluut revit la cloche de Luxure. Il la regarda comme son Examen de conscience. Elle avait été le péché des cloches et le péché de sa vie. Pour l'avoir écoutée, il s'était perdu. Il avait cédé à la tentation de la chair, au piège de la femme. 11 aima des corps au lieu de n'aimer que la ville. Et, pour avoir trahi son idéal, il n'en verrait pas l'accomplissement, à cette minute où il allait mourir. Il songea à la fin extasiée de Van Huile. « Elles ont sonné ! » Lui ne verrait pas la beauté de Bruges réalisée, puisqu'il ne l'avait pas poursuivie exclusivement. Ce fut la faute de la cloche obscène, qui toujours l'obséda. En ce moment même, elle l'appelait. Elle voulut le tenter encore, et au pire: la corde est comme une amante; elle fait la mort elle-même, voluptueuse; qu'il meure donc parmi sa robe de bronze, mêlé à l'antique orgie...
Borluuteut horreur, se détourna.
La cloche auguste qui sonne l'heure, s'offrait, un peu plus loin, immense, ténébreuse, muet abîme qui l'absorberait tout. Il sentit aue c'était le but, et hâta les préparatifs, calme, pensant à Dieu, minutieux et prompt, bourreau de lui-même.
LE CARILLONNEUR 3r.
Et il entra dans la cloche comme la flamme dans l'éteignoir.
Ce jour-là, le lendemain, tous les joues suiv.uils, le carillon tinta, le jeu automatique des hymnes et des heures recommença, tout le concert aérien s'envola, enguirlanda de mélancolie les âmes nobles, les vieux pignons, le cou blanc des cygnes, sans que personne ait senti, parmi la ville ingrate, qu'il y avait désormais — une Âme dans les cloches.