LE CA^JLLOX^"EUE
Et ils sentaient qu'ils avaient tant à se dire!
— Si nous nous écrivions? proposa un jour Godelie ve.
Elle avait toujours eu ce besoin d'écrire, de s'épancher sur le papier, de prendre conscience d'elle-même sur cette certitude blanche. Tout enfant déjà, elle adressait des lettres à Jésus, dans le temps oii elle était une petite pensionnaire, et se prit de passion pour l'Homme-Dieu dont la statue régnait dans la chapelle, avec un beau visage aux cheveux partagés et de fines mains montrant, en sa poitrine, un Sacré-Cœur enflammé d'am.our. Elle lui écrivait, le soir, dans la salle d'étude, et, à la première sortie hebdomadaire des élèves, jetait à la dérobée, dans une boîte aux lettres, sa missive sous enveloppe portant pour adresse : « Monsieur Jésus ». Elle était convaincue que cela lui porterait bonheur, l'aiderait à obtenir ce qu'elle demandait et peut-être parviendrait à son destinataire dans le ciel.
Maintenant, elle transmit à Joris, interminablement, tout ce qu'elle ne pouvait pas lui dire, tout ce qui, sans cesse, par le fait de vivre face à face, montait du fond d'elle pour lui et qu'il lui fallait refouler. Le soir, rentrée dans sa chambre, elle écrivait, jusque lard dans la nuit, parfois. C'était vraiment comme si elle se fût trouvée, alors, seule avec lui. Elle l'avait reconquis. Elle lui i)ar]ait sur le papier. Elle ne faisait que répondre à ce qu'il chuchotait derrière son épaule, dans l'obscurité
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L'acte même d'écrire est comme un acte d'amour. Il y a contact. Il y a échange, aussi. On ne sait si les mots sortent de l'encre sur la page, ou s'ils naissent de la page elle-même, dans laquelle ils dormaient, et que l'encre ne fasse que les colorer.
Pour elle aussi, tout ce qu'elle transcrivait, en ses lettres interminables, n'était que ce qu'elle lisait dans son àme. Mais qui avait écrit tout cela dans son âme? Est-ce l'amour de Joris? Ou bien celui-ci n'avait-il fait que rendre visible ce qui y était depuis toujours?
Quand elle avait ainsi rempli de longs feuillets, c'était, le lendemain, tout un prudent manège pour trouver Joris seul, un moment, et les lui remettre. Joris répondait. Godelieve écrivait encore, presque quotidiennement.
Un soir. Barbe, que l'insomnie tourmentait, se leva, arpenta la maison, remarqua — si tard dans la nuit! — de la lumière sous la porte de Godelieve. Elle entra et la surprit "écrivant, très troublée aussi tôt de sa brusque apparition.
Barbe, les jours suivants, demeura perplexe. On n'écrit qu'à un absent. Godelieve n'écrirait pas à Joris puisqu'elle le voit et lui parle sans cesse. Ainsi, ceux qui n'aiment pas ou qui n'aiment j)lus ne comprennent guère les raffinements, les nuances subtiles et frêles des vrais amants. Joie de nouer entre eux des fils invisibles, afin de se sentir toujours tenus par quelque côté de leur àme ! Bonheuï
de communier sous les espèces du papier qui se transsubstantie et où le visage aimé vraiment se lève, transparaît dans une blancheur comme celle de l'hostie!
Barbe, hésitante, redoubla d'impatience devant la vérité soupçonnée, qui tour à tour se montrait, se cachait, croisait les chemins, aboutissait à un carrel'our, embrouillait lavenir.
Godelieve, depuis que sa sœur était revenue, commençait à se sentir moins heureuse. Et non seulement parce que sa présence rompit l'intimité, la permanente extase, leur possession sans contrainte. Auparavant, de par les grâces d'état et le don d'illusion des amants, ils avaient pu se croire seuls dans l'univers, oublier ce qui est, recréer la vie selon leur rêve. Maintenant la réalité s'imposait. Ils devaient se cacher, comme d'un crime, de cet amour qu'ils auraient voulu épancher dans la mer et dans l'air. Le cœur du pauvre être humain est une coupe peu profonde, qui déborde du moindre bonheur.
Longtemps ils s'excusèrent à leurs propres yeux en invoquant le tort d'une destinée qui s'égara et enfin s'était rétablie conformément à eux-mêmes. H n'y avait lieu à aucun scrupule de Godelieve, puisque l>arbe, auparavant, lui subtilisa l'amour de Joris C'est elle-même qui fut sa fiancée première et éternelle. A cause de Barbe, les mariés de Dieu s'étaient
longtemps perdus. Comment pouvaient-ils être en faute de s'être retrouvés, d'avoir corrigé Terreur méchante du sort?
Godelieve se leurra longtemps par des raisonnements spécieux, une casuistique d'âme, toute personnelle et trop subtile. Pourtant, depuis le retour de Barbe, elle se sentait un peu coupable. Comment croire à la légitimité d'un amour qu'on n'oserait révéler à personne ? Il n'y avait pas à se laisser abuser par des mots. Les mots appellent les mots ; et ils se détruisent les uns par les autres. Oui! elle fut la première à aimer Joris. Leur Volonté les avait flancés, avant que la Destinée intervint, qui, seule, les sépara. C'était juste à dire. Mais on pouvait dire aussi que maintenant elle-même établissait l'adultère au domicile conjugal ; et un adultère qui s'aggrave d'une nuance d'inceste, puisqu'elle aimait le mari de sa sœur, presque son frère...
Misère de la vie et des cœurs ! Godelieve souffrit bientôt de ce qu'elle sentait, quand même, une félonie, la trahison d'une confiance, un amour défendu et qui n'avoue aucun nom. Sa franchise eut honte de la dissimulation quotidienne. Est-ce qu'un imour aussi haut que le leur, monté aussi haut que la tour, pouvait s'accommoder de l'ombre qui le fait comme s'il n'était pas?
Dans ses lettres du soir, elle confiait à Joris son chagrin d'une telle existence : mensonges, ruses, duplicité souriante, gestes agiles, mots maquillés ;
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et la perpétuelle surveillance de soi ! Quel dés^istre, quelle folie de colère, si Barbe, avec son humeur violente et terrible, découvrait leur secret! Ils s'aimaient, semblait-il, sur un volcan; ils s'aimaient comme en présence de l'orage.
Godelieve l'écrivait à Joris ; elle le lui disait, en ces brefs dialogues qu'ils échangeaient parfois, quand Barbe étai^ à sa toilette ou s'occupait d'un soin du ménage, les laissant seuls un moment :
— Partons ensemble? disait Joris.
Godelieve répondait d'un air triste :
— Pourquoi? Nous ne pourrons jamais nous marier.
Catholique, elle savait bien que l'Église ne consent pas à bénir une seconde union. Le mariage chrétien est indissoluble. Et comment parviendrait-elle à vivre, elle pieuse et mystique, dans cet état? La situation actuelle était différente. C'est Dieu luimême qui avait béni son mariage avec Joris, dans l'église où ils échangèrent des anneaux. Elle était devenue vraiment sa femme devant Dieu. Ainsi ils ne causaient point de scandale. Cela se passait entre Dieu et eux. Il fallait en rester là. Leur amour ne devait pas être public ; il ne pourrait jamaia s'avouer. Même si Joris obtenait le divorce, la loi civile hésiterait, réclamerait des dispenses à cause de la parenté et du quasi-inceste. Le monde, à coîip sûr, se révolterait. Il leur faudrait partir, s'exiler
loin, c'est-à-dire avoir plus encore la sensation de se cacher et de se renier eux-mêmes.
Godelieve fut malheureuse.
Surtout qu'elle jugeait dangereux, même insensé, de songer à un départ avec Joris, à cause de la ville, lOin de laquelle il souffrirait trop. C'était ici le milieu naturel de sa vie et de ses rêves! Il ne pourrait plus vivre hors de Bruges. Godelieve, certes, se sentait aimée. Mais elle sentait aussi que quelque chose était aimé davantage. L'amour de la ville, pour Joris, était bien au-dessus de son amour de la femme. Il existait la différence entre ces deux amours qu'il y a entre une maison et une tour.
Godelieve devinait que Joris, à peine en allé, souffrirait d'une incurable nostalgie. Le regret de la ville le suivrait. L'ombre des anciens clochers ferait noirs tous ses chemins. Bruges était son œuvre, une œuvre d'art et de gloire qu'il avait à parfaire. Il était impossible d'espérer l'en arracher.
Mais est-ce que les événements ne sont pas maîtres de nos paroles et de nos décisions? Godelieve tergiversait, discutait, avec elle-même et avec Joris, les aboutissements possibles de leur amour. Tout à coup, dans ce temps-là, elle eut une alerlc tragique, qui faillit tout précipiter et changer. C'est la perpétuelle angoisse, et le châtiment peut-être, des passions illicites : la crainte que le péché se fasse chair. Godelieve fut terrifiée. Joris aussi, non moins que navré. Ceci était une ironie, une cruauté puré-
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rogatoire de sa destinée : il avait tant désiré des enfants, naguère, au commencement de son mariage avec Barbe,' quand il la menait au Musée devant le tableau de sa Patronne par Memling, lui montrait les donateurs, agenouillés parmi leur famille nombreuse, toute en tètes inégales, pressées comme des ex-voto. Il avait rêvé des tils surtout, qui le continueraient en Flandre, selon l'arbre séculaire de son nom. Mais son foyer demeura vide, sans issue sur l'avenir. Il expérimentait maintenant que si, au lieu de Barbe, il avait épousé Godelieve, il aurait conquis vraiment tout le bonheur, c'est-à-dire, outre Tamour dans la douceur, la joie d'une postérité et l'orgueil de se survivre.
Godelieve envisagea l'hypothèse comme la mort. D'abord elle n'irait pas jusqu'au bout. La douleur, la honte, l'épouvante, la tueraient. Elle se rappela le menaçant présage, l'avertissement qu'aurait dû lui être la dalle tumulaire où Joris et elle se rencontrèrent, le soir, dans l'église de Saint-Sauveur, le soir où elle devint sa femme... Ils n'avaient pas pris garde que leurs chaises reposaient sur des effigies funéraires, que leurs pieds effaçaient davantage des noms déjà usés par le pas des siècles. C'est seulement quand les gants de Godelieve furent tombés à terre que, pour les ramasser, leurs mains, parées de la bague nouvelle, leurs mains aveugles et empressées de s'élancer à leur malheur, touchèrent la pierre tumulaire, touchèrent véritablement la mort.
Maintenant le présage s'accomplissait. Godelieve doutait encor^ ; peut-être qu'elle n'était que malade, faisait erreur et que sa faute n'avait pas vraiment fruclifié en elle ; elle espéra ; se repentit, pria, courut s'ensevelir, durant des heures, dans les églises, n'attendit plus que du ciel la fin de son angoisse. 11 était possible encore qu'elle se trompât. Mais toujours, tandis qu'elle levait les yeux vers les autels, lui apparaissait une Vierge tenant dans ses bras un enfant. Ce fut une obsession, comme une allégorie inévitable où elle se vit elle-même, portant bientôt son péché devenu chair. Elle finit par atlacher un sens superstitieux à ces Madones. Elle se disait à elle-même : « Si la première que je rencontre en sortant, aujourd'hui, a les mains jointes, c'est la bonne réponse de l'oracle et la preuve que toute ma crainte est fausse. Si, au contraire, la Madone tient un Jésus dans ses bras, c'est la fin de mon espoir et la confirmation certaine de ma propre maternité. »
Godelieve alla revoir la Vierge du coin de la rue des Corroyeurs-Noirs, celle, en son armoire de verre, pour qui elle fit jadis un long voile de dentelle ; hélas ! elle portait un Enfant Jésus; de même pour la statue de la Vierge, dominant la console à feuillages et têtes de bélier, sur la façade des Halles ; de môme pour la Vierge de Michel-Ange, qui est en l'église de Saint-Sauveur. A peine quelques Vierges compensaient les mauvais pressentiments accumulés, offrant des bras vides; mais, au-dessous, alors, ré-
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goait une inscription de reproche : « Je suis l'Immaculée ! » Et la banderole était ondulante comme le glaive de feu de l'archange, au seuil du Paradis fermé 1
Godelieve fuyait, consciente de sa chasteté perdue, aussi affligée et effrayée par les statues de reproche que par celles de mauvais présage. Qu'est-ce que le ciel allait décider d'elle? Ainsi, durant des jours, elle alla consulter les Madones, celles des carrefours, des églises, des pignons, suspendant sa vie à ces hasards.
Elle multiplia les prières, les cires propitiatoires, fit vœu de se rendre à la prochaine procession des Pénitents de Furnes, entama une neuvaine, alla vite se confesser, car Dieu ne voit pas ceux qui 'sont obscurs à cause d'un trop noir péché. Dans ce tempslà ce fut l'octave du Saint-Sang, la procession de mai où on conduit en grande pompe par la ville» parmi les chœurs blancs des communiantes, les roses effeuillées, les bannières d'or, les moines de tous les Ordres, une goutte unique du Sailg de Jésus-Christ, rapportée par les Croisades. Godelieve, toute la semaine, s'exténua de jeûnes, de douleurs, de pénitence, de prières. Le dimanche, dans le grand soleil des rues, quand parut la petite châsse comme un arbuste de pierreries, Godelieve fut prise d'un immense tremblement, d'une immense espérance. Le Saint-Sang avait passé. Elle sentit la blessure de son sexe se rouvrir...
Depuis lors, tout fut changé entre Joris et elle. Dieu
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l'avait reprise. Est-ce qu'elle n'appartenait pas aussi à Dieu? Elle céda, par commisération, au désir de Joris, et pour faire son cœur moins triste. Il ne fallait pas plus longtemps contrister le cœur de Dieu. Dieu s'était montré si magnanime. Il la sauva — et les sauva avec elle — d'un mal qui aurait été un triple désastre, un amas de ruines autour d'un berceau. Elle devait, en retour, ne plus offenser Dieu ni retomber dans le péché. Elle l'avait promis à son confesseur qui si sagement rétablit l'ordre dans son âme, lui donna des conseils et un nouveau plan de vie. Joris, lui, continuait à chercher ses mains et ses lè^Tes, au hasard des rencontres dans l'escalier et les corridors. Godelieve se dérobait, repoussait d'un ferme et doux geste. Il s'obstinait aussi à lui écrire, plus passionné de se sentir si distant en étant si proche, pathétique de toutes les récentes angoisses partagées, du sentiment d'une petite mort d'euxmêmes dans ce qui, peut-être, n'avait jamais été. Mais elle ne répondait guère ; elle lui glissa tout au plus, parfois, une courte lettre assagie, encourageant son âme, se nommant sa sœur aînée et sa morte, parlant de l'avenir avec l'espoir possible qu'ils se réuniraient un jour, s'il plaisait à Dieu, non plus dans le péché, mais dans la joie et les liens permis.
XT
L'automne s'aggravait. Un automne de feuilles mortes, un automne de pierres mortes, dans la ville au déclin. Ce fut la grande semaine de la tristesse de Bruges, l'Octave des Trépassés, durant lequel elle s'enveloppe de brumes et de cloches, s'abîme en une mélancolie plus inconsolable...
Il n'y a pas que la commémoration des morts. C'est celle aussi des deuils intimes, des rêves défunts, des espoirs finis, de tout ce qui exista en nous et qui mourut. Joris souffrit de son triste amour qui commençait à être comme s'il n'était plus. Godelieve, de jour en jour, s'était retirée de lui davantage.
Préparée par la terrible alerte, influencée par son confesseur dont elle suivit fidèlement les avis, elle eut vite fait de ne plus retomber dans le péché, qui était aussi le péril. Âh ! la lutte de Joris contre Dieu fut brève. Pourtant il garda la soif et le regret d'elle, de son baiser si différent de celui de Barbe. Elle, on sentait qu'elle se donnait et ne prenait rien. Offrande
d'elle-même, afin qu'on fût moins triste! L'ou])li et les baumes étaient en elle. Entre ses bras, on se trouvait comme dans une anse. C'était la iîn de la mer et de toute agitation. Voici qu'elle s'était reprise, refusa ses lèvres, puis ses mains, à plus forte raison toute rencontre au dehors; qu'il ne fallait plus espérer.
A peine lui écrivait-elle encore, parfois, mais si calme déjà! Joris devinait bien qu'elle était vaincue par la peur et la foi, se détachait sans trop de secousses et avec des douceurs calculées. Elle lui disait : « Épurons-nous ! Notre amour sera plus grand d'être chaste, et fortifié par l'attente. « Elle lui parlait de sainte Thérèse, et de leurs propres noces enfin mystiques. Et, à cause même de ses lettres, brèves et toutes purifiées, il la sentit plus lointaine, réduit à ne plus l'aimer que comme on aime dans l'absence. Or, l'absence, n'est-ce pas la moitié de la mort?
Godelieve était sa demi-morte. Il la pleura durant l'Octave des Trépassés, quand, monté au beffroi, il senti t plus que jamais, dans cet air gris des novembres du Nord, toute la ville en proie à la mort. De là-haut, elle semblait vide. C'était comme une ville en léthargie. Les canaux s'étalaient, inertes; et des feuillages, éclaircis par la bise, aux prostrations de saules, \ bougeaient comme sur des tombes. Malgré l'éloignement, on distinguait encore aux façades des églises, tout autour des portes, les faire-part fufiéraires annonçant les obits, les messes de trentaine et d'anniversaire, affiches do la mort!
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Mille images de deuil montèrent de la ville jusqu'au sommet de la tour, où Borluut regardait et s'attristait. Son âme, d'ailleurs, était à l'unisson. Il faisait gris aussi dans son âme, un temps morne de Toussaint. Joris se sentit seul. La petite phrase de Godelieve — qui, naguère, l'accompagna dans la tour, gravit les marches en riant, s'installa, vécut longtemps avec lui — était morte. Petite phrase câline qui était la voix de Godelieve, et qui, parfois, s'incarna dans une cloche, chanta avec le carillon.
Dans ce temps-là, le carillon était joyeux et Joris, en l'écoutant, slécoutait lui-même. Il n'entendait même pas les autres cloches en route dans le ciel de Bruges. Maintenant — est-ce à cause de la saison à l'atmosphère plus sonore, de lui-même sensibilisé par le chagrin, ou de la semaine mortuaire aux sonneries de paroisse plus insistantes? — Borluut n'entendit que les autres cloches. Il s'étonna même de ne les avoir jamais qu'à peine remarquées, là-haut, auparavant. Le carillon tintait clair : toute la tour vibrait sous ses doigts, pour ainsi dire, et le chant qui sortait de lui revenait en lui.
Durant ces jours-ci, ce sont les cloches des églises qui l'envahirent. Le carillon, avec sa voix des jours passés, mais si dominée à présent, effacée par d'autres sons, s'obstinait encore un peu aux conseils allègres : « Vivre! Il faut vivre! » Mais les tocsins des églises proclamaient la mort, déroulaient des convois dans l'air. C'était le das de Saint-Sauveur
cahoté comme un corbillard; le bourdon de Notre- Dame drapant par-dessus la ville un catafalque de sons; les clochettes du Béguinage, elles, menaient le deuil blanc d'un enterrement de vierge; la cloche de Sainte- Walburge cheminait en des crêpes de veuve. D'autres, plus loin, encore, sortaient des chapelles, des couvents innombrables; on eût dit un vol d'âmes en peine qui tournoyaient dans le vent, cherchaient leur maison oublieuse, assaillaient le beffroi, venaient baiser son cadran d'or comme une pnlène.
Borluut lui-même plana dans la mort. Les cloches du carillon s'accordèrent. Leurs jeux aussi furent funèbres. La tour chanta la fin de l'amour, pleura Godelieve. Ce furent des volées lentes et douces, comme si le beffroi n'était qu'une humble église et que ses cloches convoquaient à des absoutes.
Puis le chant s'agrandit. Le carillonneur eut honte de sa douleur intime; il exalta le clavier aux pensées vastes — et les grosses cloches intervinrent, entonnèrent le Requiem de Bruges, eurent vite fait de dominer les sons minimes des autres cloches, d'absorber tous les décès obscurs dans cette mort delà ville, qui était plus digne d'occuper les horizons I
Joris avaitcru pouvoir encore recjnquérirGodelieve contre sa crainte et contre Dieu. Un jour, il sentit la fin de son espoir imminente : au moment de se sépa rer pour le coucher, tandis que Barbe les devançait, elle lui glissa furtivement dans la main une enveloppe. Troublé, éperdu de joie, il courut dans sa chambre, croyant lire une nouvelle lettre, après un si long silence qui le navra, une lettre de tendresse et de recommencements. L'enveloppe était vide de tout écrit; elle contenait une bague seulement, une de ces deux alliances d'or qu'ils échangèrent, un soir, dans l'église, extasiés d'amour mutuel! « Oh! ceci est cruel — et bien inutile, » pensa Borluut, comme écrasé, mais plus découragé qu'affligé. 11 enfouit la bague dans un tiroir, distrait, méditant cette suprême épreuve, le signe évident cette fois. C'était bien la fin, dernier anneau d'une chaîne brisée et qui ne les unissait plus! Ici encore, Joris reconnut les avis du confesseur, le conseil de rompre
tout à fait, d'éloigner la moindre occasion de péché, même et surtout le petit bijou insidieux qui sym.bolisa le pacte.
Cependant Barbe, induite aux soupçons, n'avait pas cessé d'être aux aguets. Depuis des semaines, depuis des mois, elle vivait comme braquée, tous les nerfs tendus vers la certitude. Elle avait remarqué que Godelieve écrivait moins. Chaque soir, elle allait épier la lumière sous sa porte. Lorsque Godelieve sortait, elle l'accompagnait ou la suivait. Quant à Joris. elle profitait de ses absences pour fouiller dans ses vêtements, ses meubles. Elle était presque convaincue; mais il lui fallait la preuve, une preuve qui serait l'évidence enfin, le témoignage irrécusable qu'elle pourrait apporter devant les cou pables.
Joris, toujours négligent, avec l'esprit flottant, les yeux épars de celui qui s'en revient de la tour, avait jeté au hasard la bague de Godelieve dans le tiroir où était déjà la sienne. Barbe, durant ses investigations, un jour, vers la tombée de la nuit, trouva les deux bijoux, dans un coin, parmi des paperasses anodines. D'abord elle n'y prit point garde. Ce n'est qu'en voyant une inscription, à l'intérieur des anneaux, qu'elle s'étonna, se mit à lire ; il y avait le nom de chacun d'eux : Joris, Godelieve — et une date.
La date surtout accusait, car elle coïncidait — Barbe l'eut vite reconnu — avec celle de son départ
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pour la cure, le moment propice où ils restèrent à deux. Il n'y avait plus aucun doute. Barbe tenait la preuve, le témoin muet et sacré. D'être i^enseignée jusqu'à la certitude, elle devint tout à coup furibonde, s'alFola, les nerfs secoués en un branle-bas, en un grand frisson de flèches dans un carquois.
Peu après, Joris rentra ; c'était Iheure du souper; il pénétra dans la salle à manger, où attendait déjà Godelicve. Barbe guettait, du haut de l'escalier, le souffle rauque, la tête bourdonnante, contente de savoir, comme allégée de tant de soupçons, signes, indices, dont elle avait porté le fuyant faisceau durant des mois. Maintenant, tout aboutissait à ces deux anneaux, se résumait en eux et elle les tenait si fort, d'une étreinte si fébrile, qu'elle manquait par moments de les écraser comme des fleurs.
Quand les complices furent ensemble, elle se précipita.
Son entrée fut la foudre.
— Misérables !
Le cri avait jailli à travers une voix toute changée, une voix halelante comme si elle avait longtemps couru.
Instantanément Godelieve présagea des désastres. Joris regarda, anxieux d'apprendre jusqu'à quel point elle soupçonnait.
Barbe accentua :
— Oh ! les deux misérables !
Elle se jeta du côté de Joris :
— Je sais tout!
Et elle lui montra les bagues, toutes petites, humbles, ayant l'air de demander pardon de leur dénonciation, qui grelottaient dansTécrin tremblant de sa paume.
A ce moment elle ricana, éparpilla le rire glaçant d'une folle.
Puis elle se retourna vers Godelieve :
— Toi! va-t'en! va-t'en! Je te chasse!
Elle allait la bousculer, la violenter. Joris s'interposa.
Alors la grande colère blanche éclata, fureur d'une mer démontée et qui ne se possède plus, agression de galets et d'épaves, et toute une écume, dont Joris et Godelieve se sentirent blessés, souillés jusqu'à leur âme.
En même temps qu'elle les accablait d'injures, tout à coup elle lança aussi après eux les deux anneaux d'or, comme des projectiles.
— Tenez! les voilà, vos bagues!
Sa face apparut une débâcle. On aurait dit un visage qui dégèle.
Et elle répétait sans cesse comme un hoquet, un refrain de désespoir :
— C'est ignoble l c'est ignoble!
Joris et Godelieve demeurèrent muets, n'osant pas une parole pour la calmer, atténuer les choses.
Plus excitée encore par leur silence, furieuse que les bagues n'eussent atteint personne, Barbe s'enco-
léra jusqu'à la démence, saisit, sur le bahut, un vase de vieux delft qu'elle jeta violemment à la tête de Joris. Celui-ci para le coup, mais le vase bleu alla se briser contre la glace qui, d'un Irait, se fendit.
Cependant la faïence, en retombant sur la cheminée de marbre, se morcela tout à fait, fit un bruit strident et prolongé, qui affola Barbe davantage. A ce moment, elle s'était vue dans le miroir, la figure comme coupée en deux par la balafre qui s'allongeait d'un bout à l'autre.
Il lui sembla alors que sa tête aussi se fendait et, tout égarée, elle empoigna d'autres objets et les lança encore après les coupables qui se tenaient là, devant elle, effarés et blêmes, cherchant à l'arrêter, à s'abriter, et ne pojiivant pas fuir, car elle défendait la porte, hagarde, la bave aux lèvres, enragée, rendue folle par sa douleur, son orgueil, par la blessure de la glace qu'elle croyait sentir sur son visage — élargie, et plus affreuse de ne pas saigner ! — par le vacarme de tout ce qu'elle jetait à la fois contre les murs et les vitres, cassant des cristaux, des vases, des flambeaux, les faisant voler par la chambre et retomber en miettes, prise d'on ne sait quelle rage de destruction et quelle frénésie de tout anéantir autour d'elle, puisque dans son cœur il n'y avait plus aussi que des ruines!
Et quand ce grand carnage fut achevé, honteuse et lasse, elle poussa un long cri et partit, en sanglotant, dans les corridors.
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Joris et Godelieve restaient seuls.
Ils ne dirent aucune parole. Joris eut l'impression que la vie s'était écroulée sur lui. 11 se sentit dans du vide, comme en un séjour profond où sa chute avait tout brisé. Il lui sembla qu'il était tombé du haut de la tour, du haut de leur amour monté aussi haut que la tour. Une Sensation d'irréparable lui vint très tristement. Il s'apparut à lui-même au delà de la vie ; et le drame qu'il venait de vivre eut l'air très lointain, très ancien, comme advenu dans une existence d'autrefois à un homme mort qui lui ressemblait. Cette vieille histoire d'amour avait mal fini, certes. Ce fut la faute de la femme qui avait eu peur, renonça trop vite; lui non plus n'insista pas assez. Ils avaient attiré le châtiment pour s'être reniés euxmêmes.
^Maintenant, c'était déjà comme un songe, comme si rien n'avait été.
Tout à coup, pa,rmi ses pensées à la débandade, Joris fut ramené à la réalité par Godelieve qui, debout, lui tendait la main, avait l'air de vouloir le quitter.
Joris lui demanda :
— Qu'allez-vous faire?
— Vous voyez bien, répondit Godelieve, d'une voix d'agonie, que je ne peux plus rester ici.
— Oui, fit Joris, nous partirons.
Et dans le muet désastre, se sentant seul, il voulut se raccrocher à elle, l'attirer contre lui, la ressaisir
à celte minute où toute la vie lui échappait, où il fallait songer à se recommencer un avenir. Godelieve se déroba, plus effrayée de ce qui allait advenir que de ce qui advint. Et, reculée à l'autre bout de la pièce, elle dit d'une voix vague, comme en rêve, comme déjà du bord de l'absence :
— Vous, Joris, il faut que vous restiez. C'est ici votre vie, votre œuvre et votre gloire!
Puis elle prononça d'un accent raffermi :
— Moi, je vais me retirer demain au béguinage de Dixmude...
Joris sentit bien que c'était l'irrévocable, et l'exécution brusquée d'un plan qu'elle méditait peut-être depuis un certain temps. C'est moins la découverte de Barbe et sa terrible scène qui les séparaient que leurs volontés déjà disjointes. Ainsi les événements ne sont la cause de rien. Ils ne font que se conformer à nous-mêmes, extérioriser ce qui existait auparavant en nous. Ici, Dieu avait tout commencé. C'est lui qui triomphait.
Godelieve eut le courage de la séparation :
— Adieu, Joris, fit-elle, une dernière fois ; je prierai Dieu pour nous.
Sa voix avait faibli sur les derniers mots, qui eurent l'air de se décolorer, de défaillir, de se mouiller, comme si des larmes intérieures les , avaient atteints.
Elle s'achemina vers la porte et ses pieds remuèrent des débris, toute une ruine qui craqua
SOUS ses pas. A cette minute, elle revit, comme dans un éclair, leur rencontre dans l'église de Saint-Sauveur, le soir nuptial, les anneaux échangés pardessus la dalle tumulaire; Vraiment leur amour devait mal finir, qui était né sur la mort. Aujourd'hui le mauvais présage se vérifiait.
Alors elle se décida et sortit, sans se retourner, irrémédiablement.
Joris, anéanti, se trouva seul, si seul qu'il lui sembla s'éveiller parmi des tombeaux. Et il songea aux deux femmes, comme à deux mortes, dont il était le veuf.