‹ Le carnaval de Nice [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 3 sur 6 · I40 LE CARNAVAL DE NICE · texte numérisé non relu

I40 LE CARNAVAL DE NICE

seuls dans le petit salon. Il t'a saisie par la taille et il t'a embrassée.

— C'est faux !

— Je vous ai vus. Je lui ai même envoyé un pois chiche sur la joue et un autre sur la main.

— Où étais-tu?

— Dans la maison en face, avec des amis

— Ils portent des jupes, tes amis!

— Après?

Ils se dévorèrent des yeux. Jacques crut qu'elle allait fondre en larmes. Mais elle dépouilla son domino, chercha son chapeau, sa voilette, avec des gestes si résolus qu'il eut peur.

— Oij vas-tu?

— Je n'ai pas de comptes à vous rendre. Vous allez où il vous plaît; je vais où bon me semble. Liberté réciproque! Ne m'attendez pas pour dîner.

— Tu ne sortiras pas !

— C'est ce que nous allons voir!

Il se leva, fit deux ou trois pas à travers la

chambre, en nouant ses mains qui craquèrent.

— Ne me force pas à assommer ton galant.

— .\h ! certes, plus galant que vous!... Me laisser avec des étrangers pour courir avec sa maîtresse ! . . . Mais j'en ai assez, de cette vie-là. Je retourne à Paris. Vous pouvez aller rejoindre votre vieux navet!...

Jacques recula : elle avançait comme une furie, les ongles au vent. Mais elle n'eut pas le temps de le lacérer, et, poussant deux ou trois cris, elle se renversa en arrière, en proie à une attaque de nerfs... Convulsions, sanglots. Maria par-ci, Annunziata par-là, le flacon d'éther brisé d'une secousse, madame au lit, madame versant toutes les larmes de son corps; — et, pour finir cette jolie scène conjugale, à neuf heures, elle, adossée aux oreillers retapés, lui, assis sur le pied du lit, ils faisaient tous les deux la dînette, d'une tranche de galantine et d'une tarte à la rhubarbe, dont tour à tour chacun fourrait un morceau dans la bouche de l'autre par un échançre affectueux.

C'est à grand'peine que Jacques s'esquiva, le lendemain matin. Malgré les réconciliations, d'ailleurs toutes de nerfs et de griserie sèche, l'aigreur augmentait entre sa femme et lui. Il n'avait pu justifier suffisamment sa fugue et le gant trouvé dans sa poche. En vain avait-il allégué qu'un masque inconnu avait dû, par jeu, fourrer là ce gant dont il ne s'expliquait pas la provenance : Rose était restée incrédule. Quant au déguisement, oui, c'était vrai. Mais il donna comme prétexte la jalousie que lui inspirait Talèves : il avait voulu le surveiller, s'assurer... Mauvaises raisons, que rétorqua Rose. Pourquoi douter d'elle? Et l'appartement d'où il les avait espionnés, qui habitait là? Quelle sorte de

gens? Cela sentait le mensonge à plein nez.

Et si ses inquiétudes, ses soupçons, sa rancœur grandissaient chaque jour, l'irritation de Jacques croissait d'autant. Qu'elle y eût consenti ou non, Talèves l'avait embrassée. Que faisait-elle avec lui, seule, l'autre jour, sur la terrasse de Monte-Carlo? Et le retour ensuite, dans le train : Talèves en face d'elle, la lorgnant à la dérobée. Oh! mais ça n'allait pas passer de la sorte ! . . .

En quittant la maison, tout à l'heure, il avait eu presque une scène :

— Où vas-tu?

— Au Crédit lyonnais.

— Attends-moi.

— Tu n'es pas habillée.

— Tu vas retrouver cette fille?

— Je te jure...

— Tu me trompes !

— Tu m'ennuies. Est-ce que je te dis, à toi, que tu attends Talèves en mon absence?

— Et quand cela serait?

— Je ne vous le conseille pas.

— Au revoir, au revoir, mon ami...

Son ton avait une ironie si perfide et si menaçante que Jacques en tremblait encore de colère dans l'escalier.

Mme Calafates sortit à mi-corps de son trou de cave pour le voir passer. Elle tenait en main un os de gigot sur lequel elle s'escrimait de ses vieilles dents. Elle comptait utiliser ensuite ce généreux cadeau de la cuisinière du second, en brûlant l'os dans son fourneau, comme combustible. Le regard qu'elle plongeait dans le dos de Jacques n'était pas motivé seulement par la curiosité ou l'admiration que pouvait lui inspirer la prestance mâle de ce beau garçon. De la crainte s'y mêlait. Une de ses cinq villas venait d'être dévalisée par un locataire peu scrupuleux qui avait déménagé à la cloche de bois. Elle avait failli en faire une maladie, et depuis il n'était prétexte qu'elle n'inventât pour monter chez les Bridel et s'assurer que toutes choses y restaient en place. Elle essaya de se persuader que Jacques n'emportait dans son gilet ni pendule en

zinc doré ni flambeaux, et, poussant un gros soupir, elle rentra dans sa niche.

Jacques, le cœurléger, allait retrouver Lise. Il n'eut pas à faire longue route. Une charrette anglaise haute sur roues, dans les brancards de laquelle stoppait un grêle alezan, s'arrêta devant lui. Il reconnut Clara Lugar sous un chapeau de bergère, en paille d'Italie, un gros nœud cerise rehaussant les fanons de son cou coloré. A côté d'elle, Lise, charmante en un costume tailleur bleu marin, col et chemisette d'homme, petit canotier sur ses cheveux d'un blond verdi.

Un groom minuscule sauta à terre et vint se planter devant le poney, qu'il intimida par un regard sévère, en se croisant les bras. Ce groom répondait au nom de Zim-Zim. C'était un enfant de la balle, fils d'une sœur de Clara Lugar, morte en scène sous la chute inopinée d'un décor. Clara, bonne fille, avait recueilli le moutard et, pour le dresser au théâtre, lui faisait tenir tous les rôles que comporte l'emploi des livrées, depuis l'art d'éplucher les

légumes jusqu'à celui de servir à table. Mais ce jeune phénomène n'avait de goût que pour l'écurie. Il jouerait sans doute au naturel, plus tard, les book-makers ou les maquignons. En attendant, il semblait que certaine partie de son individu eût inspiré au maître de Clara, le jeune chanteur Morfu, une inexplicable aversion : car il se produisait un perpétuel contact entre le pied du cabot et les reins du groom, au flegmatique ennui de Clara. Quoi qu'il en fût, bien sûr de n'avoir pas à redouter de la patiente bête un traitement analogue, Zim-Zim fixait en ce moment le poney d'un regard hautain.

— Tu vas être gentil, dit Lise.

Elle avait envie d'assister avec son amie à la Bataille de fleurs, cette après-midi; il fallait que Jacques fît décorer la charrette. 11 y consentit. Le fleuriste le plus cher de Nice était à deux pas. Zim-Zim conduisit le poney par les rênes. Un grand landau stationnait déjà, les jantes des roues cerclées de grappes de lilas mauve, les rais garnis de lilas blanc.

On achevait de le garnir de superbes corbeilles d'œillets, de cyclamens, d'iris. C'était le landau dont se servai't ordinairement Fermond : Jacques reconnut le cocher. Talèves, qui surveillait l'arrangement, sortit de la boutique; il fit l'étonné. Jacques eût bien voulu se dépêtrer de Lise; mais, trop heureuse de le compromettre devant un ami, elle dit, d'un ton impérieux :

— Commande ce qu'il y a de mieux, n'estce pas?

Il dut quitter Talèves, et pénétrant chez le fleuriste, choisir des guirlandes de roses et d'anémones. La charrette en fut aussitôt parée. Lise, voyant Jacques très ennuyé (dépense des fleurs ou crainte de s'afficher ainsi), lui glissa tout bas :

— Ce soir, avant le feu d'artifice, échappe toi, je t'attendrai.

Et son regard promit ce que sa bouche ne disait pas.

— Tiens, s'écria Clara, voilà Morfu !

Le cabotin apparut, fit un signe. Il s'ap-

procha, un doigt sur sa bouche, et, quand il fut derrière l'infortuné Zim-Zim, qui, fier, contemplait le poney, vlan ! il lui détacha un coup de pied que le groom stoïque reçut, raide comme un pieu^ en détournant la tête comme si ce n'était pas à lui que cet accident fût arrivé.

Par bonheur pour le sieur Morfu, Jacques ne s'aperçut pas de cette brutalité que les deux femmes réprimèrent à peine d'un :

« Voyons, c'est stupide!... » 11 n'avait pas assez d'argent sur lui, était en train de donner son nom et son adresse. Surtout qu'on n'envoie pas la note! 11 passerait demain. Clara Lugar le remercia fort. La charrette s'ébranla, et les femmes crièrent : « A tout à l'heure ! » tandis qu'impassible à côté de Morfu, le minuscule groom, les bras toujours croisés, laissait tomber sur les piétons des regards étincelants d'un suprême mépris.

Deux heures après, l'étroite promenade des Anglais, bordée du côté de la mer par des tribunes emplies de monde, de l'autre par un

cordon de foule compacte, le long de palissades, offrait aux combattants de la Bataille de fleurs le plaisir d'une fusillade à bout portant. Un incessant défilé de victorias, de landaus, de breaks chargés de fleurs et de verdure , passait et repassait , dans le vol courbe des petits bouquets lancés de toutes parts. On remarquait, garni d'économiques palmes vertes, le mail du grand-duc Cyrille. Sur la plate-forme, à côté des gros favoris du général Schwarzkopf, le mannequin irréprochable de Son Altesse, moulé dans une redingote bleue, s'agitait au milieu d'un essaim de jolies femmes. On voyait aussi, face d'un noir luisant, le prince Ayouba, haut juché sur son phaéton, près d'une créature de cire à cheveux roux, demi-mondaine célèbre. Le phaéton disparaissait sous un amas d'orchidées royales. Et c'étaient, aussi fleuries de jolis visages que de jolis bouquets, des voitures rouges d'œillets, blanches de jasmins, mauves d'anémones; un panier d'osier, formant corbeille de roses, et d'où jaillissaient deux adorables têtes d'en-

fants; puis, dans un break couvert de cyclamens, les jolis gestes prestes, baissements de tête et haussements de bras, de toute une famille anglaise, six fraîches filles, à cheveux de chanvre ; puis, sur un tricycle garni de mimosas, un gros monsieur qu'on eût pris pour un marchand de pastilles du sérail ; — ce n'était rien moins qu'un roi de la finance belge. — Dans un milord, des marchands de boeufs de Chicago, deux boucaniers frustes et barbus, s'amusaient comme des enfants à jeter des bleuets aux femmes des tribunes. Et le char des officiers d'artillerie, un fort de cartonpâte aux créneaux de seringa, armé de petits canons qui crachaient des boulets de violettes, défilait, suivi de près par le char des chasseurs alpins, attelé de mules et représentant une tonnelle de lierre, piquée de volubilis et de capucines.

Le landau de Fermond, sous sa parure de lilas mauves et blancs, faisait bonne figure. Rose, heureuse et toute à cette fièvre du moment qui avait tant d'empire sur elle, jetait

à la volée des gerbes d'iris, puisant à même les corbeilles, grisée par ce parfum puissant de fleurs, auquel se mêlait, dans l'air marin, l'acre senteur des verdures écrasées sous les pieds. Elle avait à côté d'elle, sur la banquette de devant, Paul Fermond qui, gracieusement, lui avait réservé une place, et en face, dans le fond, les deux misses Hartley. Lucy, d'un bras vigoureux , lançait des fleurs et en recevait, baissant à peine la tête sous les coups, tandis qu'Arabelle, moins brave et sans force, se garait des projectiles à l'aide d'un écran de palme.

Fermond l'examinait d'un œil tendre et soucieux. Les bains de soleil du docteur Jabirus ne lui avaient fait aucun bien. Elle toussait davantage ; un cerne sous ses beaux yeux intenses où brillait une étrange petite flamme. Le climat de Nice ne lui réussissait pas. Sa sœur aînée parlait de l'emmener à Palerme ou au Caire.

— Oh ! dit Rose, en passant devant les tribunes où toute la bande était réunie, comme le baron Crabier a l'air malheureux !

Et elle visa, d'un bouquet de pensées, le caniche de la comtesse Bolkonska. Prune, que le baron tenait sous son bras, fut atteint sur le nez et poussa un aboiement féroce. La gastralgie tenaillait le baron et l'inquiétude aussi : on parlait, en ce moment, à Paris, de poursuivre une importante société financière ; il était membre du conseil d'administration. Hypnotisé, il surveillait avec un véritable malaise le va-et-vient d'un agent de police, montant la garde devant la tribune. A côté de lui se tenait Levenain, assombri. Il ne pardonnait pas à Fermond d'avoir mis de l'argent dans l'Institut héliothérapique. Il y avait même eu à ce sujet une scène pénible. Fermond, auquel il s'était décidé à demander cent mille francs pour l'exploitation du traitement nouveau de la tuberculose (oxygène électrisé et iode) , avait refusé net.

Squajott, lui, s'amusait. Il s'était muni de préférence de petits bouquets très durs. Une raideur figeait sa face de mauvais boy. Il s'arrangeait toujours pour frapper les gens, hommes

OU femmes, indistinctement, au visage. Zavaluco, énorme , riait parce qu'il se sentait en forme et qu'il avait constaté un progrès, ce matin , en frappant sur la tête de Turc du gymnase où il prenait méthodiquement ses ébats. Près de lui, Jacques, comme un grand fou, se démenait, jetait des bouquets, en attrapait au vol, en relançait. Il riait à Lise qui, sur la charrette anglaise, à côté de Clara, lui faisait des signes d'appel.

Talèves, dès le début de la bataille, l'avait remarqué. 11 escortait à pied, depuis un moment, le landau de Fermond. 11 profita d'une minute d'arrêt, à un tournant, dans le lent défilé des voitures, pour proposer à Rose de descendre, de gagner les tribunes.

Elle accepta, par bravade, dans l'espoir que Jacques la verrait avec lui. Talèves saisit l'occasion en hâte : désigner Lise à Rose (elle la reconnut aussitôt) , lui faire remarquer la charrette, ajouter que M. Bridel était le fournisseur de cette galante parure de fleurs, témoigner qu'il l'avait vu causer familièrement avec

la dame, mentir même en affirmant que cette liaison (tout Nice le sait !) était une chose avérée, ce fut l'affaire d'un instant. Rose sentit sa rage la reprendre. Ses yeux devinrent secs et brillants, ses lèvres violettes. Elle était si pâle qu'elle crut défaillir.

— Ah! fit-elle, j'étouffe.

— Voulez-vous que je vous ramène? implora-t-il.

— Je ne me sens pas bien. Appelez mon mari.

— Votre mari, — s'écria Talèves, avec l'accent concentré d'une indignation qui souffre, — cet homme n'est pas digne de l'être ! Vous tromper, vous, et pour une affreuse vieille femme!... Car elle est affreuse, n'est-ce pas?

— Oh ! oui !

— Quand on pense qu'il a près de lui le bonheur, la jeunesse, la perfection de l'âme et du corps... tenez, madame, c'est abominable!... Du courage, n'allez pas vous trouver mal. Non ! non ! ne regardez pas de ce côté, par grâce !

Naturellement , elle regarda et elle vit de

loin Jacques qui, mêlé maintenant à la foule, échangeait quelques paroles avec Lise , une main appuyée sur le garde-crotte de la charrette anglaise. Rose voulut s'élancer, dans un mouvement de jalousie furieuse. Mais Talèves la retint, et comme un passage, gardé par un fantassin , s'offrait entre deux palissades , il fendit la haie des spectateurs populaires et entraîna la jeune femme blanche de rage :

— Oh ! je me vengerai !

— Vous vous vengerez, fit l'écho. Voulezvous que je fasse expulser cette fille par la police ? Voulez-vous que je dise son fait à votre mari ? Quelle impudeur ! Devant vous ! Au risque d'être vu ! Ou plutôt sachant que vous le voyez, car il a coulé un regard de votre côté.

— C'est affreux !

— Affreux ! après six mois de mariage...

— Comment, six mois! six semaines, soupira Rose désespérée.

— Vraiment? — fit Talèves, mimant une grande stupéfaction. — Voulez-vous, madame, boire un peu d'eau de mélisse ou de menthe ?

Entrons dans ce café, votre pâleur m'effraye.

— Ce n'est rien. L'émotion...

— C'est trop naturel. Mais n'allez pas tomber malade ? Je vous en prie, fit-il d'un accent éploré.

Les yeux de Rose s'adoucirent.

— C'est vrai ! vous me plaignez, vous, au moins !

— Si je vous plains ! Ah ! madame, jamais M. Bridel ne vous a comprise. Est-il fait pour apprécier cette délicatesse exquise, cette douceur, cette pureté? Non, il lui faut le ragoût du vice; des charmes usés, maquillés, truqués. Cette fille est bien laide ! Quelle expression basse et arrogante ! Un visage d'oiseau de proie.

Et Talèves grimaça d'horreur.

Villa Calafates, il insista pour monter, respectueusement : si Rose allait se trouver mal !

Elle jeta sur un guéridon, à la volée, son chapeau et ses gants. La colère lui donnait un air de chatte ébouriffée, mais de chatte méchante, qui griffe et mord.

— Je divorcerai.

— C'est cela, madame ! prenez votre mari en faute et, ce jour-là, divorcez. En attendant, ne souffrez pas qu'on vous outrage impunément!.,. Ne repoussez pas mes hommages...

Mais, soit qu'il les offrît d'une manière un peu brusque, soit que Rose ne fût pas encore décidée à se rendre, elle le repoussa avec une surprenante vigueur.

— Voulez-vous me laisser!... Finissez, ou j'appelle !

Il balbutiait d'étranges propos, les mains audacieuses, les yeux fous. Elle appela :

— Maria !

Il lui mit la main sur la bouche. Elle le mordit cruellement au pouce.

— Ah ! fit-il saisi.

Et dans cette courte trêve, animé et furieux, il se rua sur elle.

Une lampe à pétrole, dans la bagarre, tomba, et le récipient de verre se brisa. Leur lutte n'en fut pas interrompue. Mais elle, le griffant au visage :

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