S8 LE CARNAVAL DE NICE
— Maria ! Maria !
Son visage était si décomposé par l'épouvante que Talèves, inquiet, recula brusquement, au fond de la pièce, en entendant les pas précipités de la servante.
— Maria, dit Rose avec flegme, ramassez le verre de cette lampe et épongez le pétrole.
Talèves, examinant dans la glace son visage lacéré de raies rouges , n'osait se retourner,
— Adieu, monsieur de Talèves ! — dit Rose sur le pas de la porte de la chambre à coucher.
11 s'avança, furieux et penaud, gonflé d'injures qu'il réprimait à grand'peine.
— Oh ! mon Dieu, — dit-elle pour donner le change à la bonne et pour se faire pardonner sa vivacité; — n'ayez pas l'air si désolé. C'est un accident, je ne vous en veux pas...
11 s'inclina de mauvaise grâce.
— Seulement, fit-elle avec un sourire, n'y revenez plus !
Il s'esquiva, honteux comme un renard pris au piège, et se promettant de réduire bientôt
à merci cette petite femme récalcitrante.
« Je suis défiguré! elle me le payera! » jurait-il par tous les diables.
Quand Jacques rentra, deux heures après, son premier mouvement fut de se boucher le nez :
— Oh ! là là ! fit-il, ça empeste.
Et il avisa la fîaque qui déshonorait le tapis.
— Qu'est-ce qui a fait ça ?
— Vous le demandez ? — dit d'un ton très élevé Rose qui apparut poussant la porte en catapulte. — Vous le demandez? c'est votre cher ami, M. de Talèves, en osant me parler avec une inconvenance qui, sans la présence de Maria, aurait dépassé les bornes de la grossièreté ! Mais cela vous est égal, à vous, qu'on manque de respect à votre femme , qu'on s'adresse à elle comme à la dernière des dernières, tandis que vous vous livrez à vos débordements !
Jacques, à son grand étonnement, n'éclata point.
— Voulez-vous me dire , fit-il avec calme, ce que M. de Talèves faisait ici?
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— Il m'avait reconduite, parce que je m'étais trouvée mal...
— Il vous avait reconduite, — constata-t-il sans lui laisser le temps de placer une parole : vous étiez donc avec lui dans ce salon ; voulezvous dire qu'il vous a embrassée ?
— Ah ! oui, il m'a embrassée !
— Voulez-vous dire qu'il vous ait fait des propositions déshonnêtes ?
— Oui, oui !
— Et qu'il vous ait un peu... comment dirai-je?... pressée?
— Oui, oui, oui ! — fit-elle au comble de la rage, avec sarcasme.
Jacques mit son chapeau sur sa tête et dit simplement :
— Eh bien, alors ! je vous déclare que vous avez tort de vous plaindre d'un mal que vous vous êtes attiré vous-même. Respectez-vous, et l'on vous respectera. Je trouve que M. de Talèves a eu parfaitement raison. A sa place, j'aurais agi de la sorte.
— Oh ! fit Rose suffoquée, entendre cela \
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Allez ! vous ne méritez pas que je l'aie ainsi traité !
— Qu'avez-vous donc fait ?
— Je lui ai arraché le visage avec mes ongles.
— Fort bien ! bravo ! Mais je vous trouve dure pour ce pauvre garçon... Fallait-il l'encourager d'abord pour le maltraiter ensuite?... Après tout, ce sont vos affaires... Là! là! que ce pétrole sent mauvais! Sur ce, j'ai bien l'honneur de vous tirer ma révérence.
— Où allez-vous ?
— Dîner au restaurant, avec des amis.
— Vous osez !
— J'ose. Parfaitement!... Et ne m'ennuyez plus avec votre Talèves, si vous n'avez pas envie que je lui colle mes cinq doigts sur la figure. Ah ! mais !...
Et Jacques, après avoir fait la grosse voix, reprit son flegme et demanda :
— Désirez-vous aller ce soir au feu d'artifice ?
— Non !
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— Vous ne voulez pas que Mlle Glennoch vienne vous chercher?
C'était l'amie laide de Lucie Hartley.
— Non!
— Elle a des places dans une tribune.
— Non!
— Alors, tous mes regrets. Au plaisir de vous revoir !
Elle cria, désolée et furieuse :
— Jacques !
Imperturbable, il tourna les talons et sortit, refermant la porte, sans bruit, avec douceur et autorité.
« Voilà comme on mate les femmes ! » se dit-il dans l'escalier.
Et il alla prendre Lise qui l'attendait.
— Oh ! fit Lise à la première explosion du feu d'artifice.
Elle serra convulsivement le bras de Jacques, tandis que de la plate-forme des Ponchettes, une gerbe de lumière s'envolait, queue de comète crevant en étoiles.
Ils avaient bien dîné, dans un cabinet particulier. Le Champagne frappé les émoustillait d'une pointe de gaieté. Il n'avait fallu rien moins pour débrouiller l'écheveau d'idées au milieu duquel Jacques , comme un hanneton nigaud' et furieux, se débattait. Maintenant, à la lueur dorée des coupes de Mumm sec, pleines de petites vies ailées et frémissantes, d'imperceptibles bulles de joie, il voyait clair et net dans son cas. D'abord... zut! Le ma-
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riage n'allait pas le lier à tout jamais ! Faudrait-il renoncer à prendre, de loin en loin, une heure de bon temps !... Et que Rose ne se mît pas en tête de l'ennuyer ! il ne le souffrirait pas. Quant à Talèves, Jacques poussa un petit « fft » dédaigneux, qui accompagna la trajectoire sifflante de fusées rouges. Elles éclataient en pots de feu, s'éparpillaient en globes mauves et blancs, dont le ciel soudain s'éclaira pour redevenir tout sombre.
Et puis il arrêterait les frais quand il voudrait. Tant mieux si Rose avait reçu une leçon ! Douter d'elle, il ne daigna pas, dans son orgueil, y consentir; sa femme, à lui, ne pouvait faillir ainsi. D'ailleurs, si elle dépassait les limites d'une certaine légèreté, il saurait vite la réduire . On ne se moque pas impunément du nom de Bridel. La pauvre petite ! elle ne connaissait pas encore son maître.
Dans son exaltation vaniteuse, il y avait de la rancune pourtant. Etre là, mêlé à la foule, en partie fine avec Lise, Jacques y trouvait
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un peu le ragoût d'une vengeance. Et il lui était infiniment agréable de songer que Rose se morfondait, tandis qu'il respirait à plein nez l'arôme d'un excellent cigare, un bras passé autour de la jolie taille de Lise. En somme, il n'avait que l'embarras du choix. Laquelle de ces deux jolies têtes, les cheveux défaits sur l'oreiller, inclinerait tout à l'heure vers lui le fruit rouge d'une bouche savoureuse? Car Rose, bien sûr, s'il le voulait, lui pardonnerait. A qui donner la préférence ?
Aux deux, parbleu!... « Que je suis canaille ! Que je suis donc délicieusement canaille ! » se dit-il.
Et la pression de son bras se fit plus caressante autour de la taille de Lise. Elle ne se défendit pas, immobilisée comme lui dans l'agglomération de la foule. Elle partageait les sensations, les effluves magnétiques de tous ces gens tassés, bouche bée, levant les yeux sur la splendeur des flammes qui, en orbes, en zigzags, en traits, s'envolaient, giclaient, pleuvaient de la cendre d'or.
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— Regarde ! cria Lise.
Des fusées craquetaient, dévidant en l'air des papillotes de feu. Des soleils tournoyaient, puis, se déformant, s'enroulaient en spirales inverses , tandis qu'au centre jonglaient des bulles de couleur. Un cratère éclata, des gerbes filèrent dans l'espace, retombèrent en chenilles bleues et rouges qui, un temps suspendues, lentement s'en allèrent descendre et mourir sur la mer. Toujours des étoiles bleues, blanches, jaunes, des rameaux d'or, des oiseaux de flammes. Il jaillissait, de mortiers incandescents , des flèches claires qui se brisaient très haut en poussière d'argent. -Puis, des arbres de lumière qui retombaient en branches de saule, des murs de flammes losangées, et des jets en panache qui firent ruisseler soudain les grandes eaux du feu.
Une rumeur d'admiration montait de ce fourmillement humain où toutes les têtes formaient un champ de boules noires vaguement éclairées. Des cris aigus de femmes, des rires extasiés d'enfants, dominaient par instants ce bruis-
sèment de voix fondu dans un murmure ravi.
— Regarde, — dit Lise, qui avait le cœur « peuple » et sentait à fond les joies de la rue, — regarde, mon chéri !
C'était maintenant, du plus haut du ciel, une chute de neige bleue, verte, grenat, mauve diamanté. Des fusées encore, des pétards, puis un Vésuve d'or final qui lançait pêle-mêle des bombes, des gerbes, des torrents d'étincelles, et dans cet embrasement, — le Roi Carnaval, bourré de pièces d'artifice, fulgura, détona, s'écroula, rythmant par ses dernières explosions le chant mortuaire de Caramentran. Dans le remous de la foule rompue et les courants contraires des passants, une bande de masques des faubourgs le hurlait à pleine bouche, entraînant des filles aux cotillons trop courts, qui claquaient sur leurs mollets.
— C'est fini, murmura Lise avec regret. Déjà!...
— Oui, dit Jacques, sentant obscurément que c'était là le symbole de toutes les joies humaines.
Il fut pris lui-même d'une tristesse indécise
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où se mêlait un peu de remords, en pensant à Rose, seule, toute seule là-bas.
Tout à coup, il recula. Sur le trottoir, en face de lui, Fermond, Talèves et Levenain le dévisageaient avec un certain étonnement. Fermond ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux, avec un pli ironique aux lèvres. Talèves eut un mauvais sourire machiavélique. Levenain haussa les épaules.
— Tiens, fit Lise, tes amis ! Ils pourront raconter à ta femme que tu étais au moins en jolie compagnie ce soir.
Méchamment, elle ajouta :
— Ce grand, à museau de levrette, ne la console donc pas ? Je croyais qu'il en tenait pour elle.
— Pas de ces plaisanteries ! dit Jacques sèchement.
— Oh ! oh ! nous sommes inquiet ! Il faut soigner ça, mon ami.
Il répondit :
— Ne t'occupe pas des absents. Tu n'es pas jalouse de ma femme, hein ?
— Peut-être, répondit Lise d'un ton rêveur qui contenait un peu de rancune pour la jeunesse de Rose.
— Tu as tort. Tu sais bien que je t'aime.
— Encore?
— Toujours !
Et, pour qu'elle n'en pût douter, Jacques accompagna Lise chez elle et ne la quitta qu'à trois heures du matin.
Pas un chat dans les rues toutes bleues de lune. Pas une lumière aux fenêtres. Nice, ville peu éclairée, où les réverbères s'espacent comme pour ménager une ombre protectrice aux flirts et aux rendez-vous, Nice paraissait, après tout ce tumulte et cette agitation de carnaval, soudain vide. Se pouvait-il que cette place, ces avenues fussent, quelques heures auparavant, grouillantes de monde ! En vain Jacques chercha dans le ciel le flamboiement des fusées ; il n'y vit que l'éternel scintillement des étoiles d'hier, de demain. La voie lactée coulait en fleuve blanc dans le plus splendide azur. Il faisait frais, et la mer
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sombre , presque noire , palpitait en un grand miroitement d'écaillés, sous la lune. Cette solitude et ce silence ^touchèrent le cœur de Jacques. Une émotion inconnue l'attendrit. Pour la première fois dans sa vie agitée, vaine et trépidante de plaisir, il se ressaisit et sentit une ombre grave, le mystère de la responsabilité, de l'obscur devoir, peser sur lui et l'oppresser.
C'était mal, ce qu'il venait de faire. Il n'était rancune qui tînt. Quelques malentendus qui pussent s'élever entre Rose et lui, quelque déception qu'elle lui eût causée , par la divergence de leurs caractères et le choc de leurs natures contraires, il n'aurait pas dû, non, il n'aurait pas dû renouer avec Lise. Son plaisir même avait-il été si grand ? Ne connaissait-il pas d'avance le goût de ses baisers et le charme de ses caresses ? Pourquoi était-il revenu à son ancien servage? Par quel sortilège les bras de Lise, duvetés d'un impalpable duvet soyeux, l'avaient-ils réenlacé? Rose n'était-elle pas plus jeune, plus
fraîche, plus pure ? Et Jacques ne s'était-il pas bien juré, en rompant avec sa maîtresse, de ne jamais renouer?... Maintenant, que ferait-il ? Serait-ce une rechute sans lendemain? la dernière maille d'une chaîne brisée ? ou bien définitivement. Lise, forte du passé, triomphante du présent, l'avait-elle reconquis? La promenade des Anglais étendait, le long de la plage de galets luisants , son dallage blanc. La brise, chargée de sel, soufflait ; et Jacques voyait mourir de petites vagues ourlées de neige, dans un grondement doux de ressac. Il s'absorba un moment dans la contemplation de la mer. Quand il reprit le sentiment de son identité, ce fut avec l'étonnement de se retrouver soi, et presque la stupeur d'être ce même Jacques, qui, le mois dernier, sans raison, en coup de tête, comme cela, parce que sa mère et Bon- Ami l'avaient résolu, s'était marié avec cette petite pensionnaire délurée, vue auparavant trois fois en tout. Et il se disait : « Quoi ! c'est possible ! je suis marié ! » Et il ajoutait : « Quoi ! je
viens de tromper ma femme ! » Un regret lui pinça le cœur. Puis il haussa les épaules : « Bah ! tous les maris trompent leur femme. Du moment qu'elles ne le savent pas, qu'estce que cela fait?... » Oui! mais Rose s'en doutait ! Avait-il été assez maladroit tout de même, assez imprudent?... Mais aussi on n'avait pas idée de cette Lise, qui venait le braver, dès le premier jour de l'arrivée à Nice.
— Allons ! tant pis ! ce qui est fait est fait!
Et il se battit avec sa clef, qui ne voulait pas entrer dans la serrure de la porte , villa Calafates. Soucieux, il guetta au premier de la maison noire la faible lueur d'une veilleuse, douce comme une plainte et menaçante comme un reproche. Si Rose dormait ! Il eut presque envie de se déchausser pour faire moins de bruit, repoussa cette lâcheté. A pas de loup, il se coula dans l'appartement.
Comme il pouvait s'y attendre, la porte de la chambre était fermée au verrou. Ce fut en vain qu'il gratta, parlementa au trou de la
serrure, pria, supplia, menaça. La porte ne s'ouvrit pas, et Jacques, entendant le chuchotement des bonnes réveillées , se résigna, furieux, à s'entortiller dans une couverture de voyage et à dormir sur le canapé du salon, poursuivi par l'insupportable odeur du pétrole répandu sur le tapis.
Les scènes empirèrent, dans la splendeur sèche et ardente de ces belles journées de soleil qui irritaient les nerfs, dans la douceur fraîche de ces nuits balsamiques pleines d'une langueur sensuelle. Raccommodements, ruptures, larmes, fureurs, le petit ménage Bridel épuisa toutes les amertumes de ces malentendus irréparables qui vont de l'incompatibilité d'humeur au mépris et à la haine, avec des retours de tendresse fiévreuse où le baiser lui-même a quelque chose d'âpre et de méchant. Incapables de raisonner, impuissants à dominer les événements et à se dominer euxmêmes , Jacques et Rose, êtres d'instinct, s'abandonnaient à toutes les furies de leur humeur, et ce leur était maintenant, après les
courtes extases de la lune de miel, une vie nouvelle dont l'aigu et l'acerbe les grisaient d'une horreur joyeuse et de cet indicible plaisir qu'on éprouve à se faire du mal et à souffrir l'un par l'autre.
Les griefs à présent, les griefs réciproques, si valables qu'ils fussent, apparaissaient amplifiés par une ombre de doute et de rancœur qui assombrissait leur vie. Telles, ces grandes ombres que projettent devant eux des silhouettes d'amants boudeurs, marchant sur une route au crépuscule. Ombres disproportionnées, mais obsédantes, menaçantes. La gifle, les caprices, les aigreurs de Rose, ses coquetteries avec Talèves, autant de crimes aux yeux de Jacques. Combien plus légitimement elle lui reprochait sa liaison avec Lise ! Il avait beau nier, nier toujours, mentir à chaque minute. Tout avérait sa faute, jusqu'aux taches de poudre de riz qu'il rapportait sur sa jaquette noire. Une fois, c'était un cheveu enroulé à un de ses boutons; une autre fois, un parfum persistant de new-mouon-
hay. Puis tout le mystère, toute la fausseté et l'hypocrisie de ses sorties, de ses rentrées...
Rose avait nettement signifié sa volonté de partir; Jacques, ce jour-là, par faiblesse, avait consenti. Mais ils s'étaient aperçus alors qu'ils n'avaient plus d'argent. Les fournisseurs, chez qui les notes s'accumulaient, venaient, méfiants, les réclamer. Partout des dettes. « On passera payer. Laissez votre facture! » Et devant ce total respectable, Jacques avait écrit à sa mère; Rose, à son père. Pas de réponse.
Le commandant Pressoir, qui se fût dispensé avec joie de payer la pension promise, ne se souciait guère de l'avancer en si redoutable proportion. Quant à Mme Bridel mère, ayant déboursé huit mille francs déjà, elle trouvait le sacrifice suffisant et se refusait à envoyer autre chose que des lettres de reproches et de morale, contresignées par Bon- Ami.
Emprunter? On avait dû le faire déjà, négocier avec d'indicibles hommes d'affaires. A
la vérité, il y avait bien Fermond; mais soit fierté, soit reste de délicatesse, Jacques s'était refusé à lui parler de ses ennuis. Au reste, il le voyait moins, pour marquer un froid à Talèves, qui, intimidé par ses airs rébarbatifs, ne se montrait presque plus.
Fermond, d'ailleurs, venait de s'installer à Menton où les misses Hartley avaient loué une villa, sur le conseil de Levenain, triomphant enfin de Jabirus, après l'insuccès dss bains de soleil. Par malheur, cette villa était proche de la mer, et le fracas des vagues sur les galets coupait les sommeils de la petite Américaine, déjà si nerveuse. Puis, Menton l'attristait, avec sa longue vue resserrée, avec la splendeur presque cruelle de la mer contemplée du haut boulevard de Garavan, avec ses malades gisant en de petites voitures, et les regards curieux,- sondeurs, trop intenses du désir de vivre et de la peur de mourir, les yeux de ces jeunes hommes pâles et de ces jeunes femmes recroquevillées dans des châles.
A Nice, à Cannes, la mort restait déguisée.
A Menton, elle se dissimulait moins. Visible de partout, le cimetière surplombait la petite ville ; et, lourd sur la colline de tout son admirable enchevêtrement de roses, il oppressait la pensée et les mauvais rêves d'Arabelle. Jacques, d'une visite faite à Fermond, qu'il n'avait pas trouvé chez lui, mais chez les misses Hartley, avait rapporté l'impression mélancolique du découragement de son ami, et la vision de la petite miss bien faible, renversée sur une chaise longue, le cou ployé sous l'ombrelle qui l'abritait du soleil, dans le jardin parfumé de mélisse et de menthe sauvage.
Fermond, galant homme, à qui Jacques avait fait l'aveu de ses liens renoués avec Lise, promit, sans peine, le silence. Au retour, Jacques s'était arrêté à Monte-Carlo, avait gagné plusieurs centaines de francs, puis perdu tout ce que contenaient son portefeuille, sa bourse et ses poches, si bien qu'il rentra chez lui ce soir-là avec trois sous. Il écrivit, du coup, une sommation au père de Rose, qui ne lui fit pas même l'honneur d'une réponse.
Il ne put s'empêcher d'en vouloir à sa femme. Mme Bridai, harcelée à nouveau, lui offrit de payer leur retour à Paris, — et encore, les billets pris par un tiers qui les leur remettrait. Nouvelle dispute. Rose, cette fois, avait beau jeu contre sa belle-mère. Jacques repoussa d'ailleurs l'humiliante proposition avec injures.
Cependant, il trouvait le moyen de faire avec Lise d'économiques parties. Il lui donnait rendez-vous aux délicieuses plages de la côte. Elle l'y précédait, l'attendait au train, à moins qu'ils n'eussent l'impudeur de voyager ensemble. C'est ainsi qu'ils passaient d'exquises journées au golfe Jouan, dans la campagne d'Antibes, au Cannet, à Villefranche, à Beaulieu.
Rose n'était pas seule. Dans la salle de jeu de Monte-Carlo, elle avait, à sa surprise joyeuse, rencontré sa grande amie Laure, l'exsous-maîtresse de la pension Sylviac; Laure Duhem, jolie rousse au teint de lait; Laure, qui avait disparu subitement du pensionnat,
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enlevée, disait - on , par un photographe.
A présent, elle était mariée à un commis voyageur en bijouterie, homme toujours absent par métier, dont elle vanta la délicatesse d'âme et la beauté physique. Rose, dans son demi-isolement, fut heureuse de trouver une compagne enthousiaste, pleine d'effusion et de gentillesse. Les deux femmes unirent leur solitude, la trompèrent par une grande assiduité aux salles de jeu de Monte-Carlo, — papotages, courses diverses, goûters chez les pâtissiers, confidences interminables, vague à l'âme et rires fous, tandis que Jacques tirait de son côté avec Lise. Quant au prétendu mari de Laure, il voyageait, voyageait comme un homme qui, ayant goûté du bonheur avec sa femme, courait encore.
Bientôt cependant, gagnée par la franchise de Rose qui lui confia les mauvais procédés de Jacques, Laure fit volte-face et livra, elle aussi, le fond de son cœur : le commis voyageur n'avait ni hauteur d'âme ni beauté physique. D'abord, il avait dû l'épouser; c'était
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la vérité devant Dieu ! Mais au dernier moment, il s'était dérobé, subtilisant, par un comble d'indélicatesse, les papiers de l'infortunée Laure. « Beau, cet homme! Jamais de la vie ! Il louchait de l'œil droit, ma chère ! . .. » Les deux femmes alors s'exaltaient dans la révolte et maudissaient ce sexe masculin, tyrannique et félon. Rose parla de Talèves. Laure se le fit montrer, jugea le jeune homme parfait. Il avait l'air de souffrir : les mépris et les duretés de Rose, certainement ! . . . Mais, au fait, pourquoi conserver cette attitude?... Comment? son mari l'abandonnait, et elle se faisait scrupule d'accepter les hommages d'un homme bien né, supérieurement élevé ! Laure ne pouvait le comprendre... Rose convint que Talèves ne lui était pas indifférent ; Laure prit l'offensive : ce ne furent plus que louanges sur le chevaUer à tête de levrette, insinuations, emploi de tous les moyens dont une confidente dispose, pour pousser au mal son amie, par plaisir secret à la voir se perdre, par envie obscure,. par inavouable perversité.
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Talèves ne tarda pas à découvrir qu'il avait en Laure Duhem une alliée. Dans sa rancune (il se rappelait encore avec aigreur les griffes de la jolie et méchante chatte) , il pensa d'abord à punir Rose en faisant la cour à son amie. Mais, outre qu'il avait une antipathie secrète, une répulsion instinctive pour les rousses, il jugea le triomphe trop facile. C'était Rose qu'il fallait dompter, humilier! Elle seule, au fond, était désirable en sa verdeur de jeune fruit.
Un jour que, sur la promenade des Anglais, les deux femmes étaient assises au soleil (elles avaient déjà reconnu plusieurs personnes, salué le baron Crabier, portant toujours sous son bras la petite chienne diabétique), Talèves vint à passer. Une chaise était libre ; le hasard voulut que ce fût près de Rose. Invité par Laure Duhem, après les salamalecs d'usage, il s'assit. Laure parut tout à coup prise du plus vif intérêt pour un roman qu'elle emportait toujours avec elle, dans une reliure de soie ancienne. Elle s'y plongea : il s'agissait d'un
adultère mondain, compliqué de flirts et de lâchages, le tout plein d'allusions libertines et pimenté à souhait.
Talèves, vivement, entreprit Rose.
« Elle le détestait donc? Lui qui avait cru à l'amitié, lui qui — en avant la musique ! — souffrait encore d'un amour insensé. Comme elle avait été cruelle ! Les éraflures se voyaient toujours sur son visage... »
Il était insinuant, pathétique. Elle fut touchée. Habilement, il parla de Jacques. A mots couverts, il s'apitoya sur l'horreur de sa liaison publique. Partout M. Bridel s'affichait avec cette affreuse femme. Hier encore, ils déjeunaient ensemble à la réserve de Beaulieu ! On les avait vus en landau à Cannes, l'autre jour. A mesure qu'il parlait, Talèves sentait porter chaque coup. La jalousie et la colère animaient d'une rage rentrée le joli visage de Rose.
Il risqua la partie suprême, et, avec une admirable impudence, il dit, feignant une i^rande tristesse :
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— Tenez, madame, tout cela n'est rien. (Il contint du geste un mouvement indigné de la jeune femme.) Ce que vous ne soupçonneriez jamais, ce que j'ai tort de vous répéter, mais la vérité m'y oblige, c'est que M. Bridel pousse l'oubli du respect qu'il se doit jusqu'à parler de vous avec sa maîtresse, en des endroits publics, assez haut pour que des indifférents puissent l'entendre, assez légèrement pour indigner ceux qui vous estiment et qui vous aiment.
— Expliquez-vous, fit Rose d'une voix haletante.
— Hier, à une table de restaurant, un de mes amis, je ne le nomme pas (il en eût été fort en peine), se trouvait à une table voisine de celle où déjeunaient M. Bridel et cette fille. C'est là qu'on a parlé de vous.
— En quels termes, monsieur? demanda Rose.
« Et allez donc! » se dit Talèves, qui, à la vérité, ne savait rien, sinon que Jacques avait déjeuné à la réserve de Beaulieu avec Lise.
— En quels termes? Oh! madame, impossible. Mon respect pour vous...
— Je m'en moque, de votre respect. Je veux savoir...
Mais Talèves se récusa, protestant que sa délicatesse...
— Oh ! fit Rose, je ne puis supporter cela plus longtemps.
Elle se leva, furieuse.
Laure s'efforçait en vain de la calmer.
— Monsieur de Talèves, dit-elle d'une voix brusque, c'est demain la mi-carême. Allezvous à la redoute du casino ?
— Certainement, madame, si je dois avoir le bonheur de vous y retrouver.
— A onze heures précises, devant la loge 14. Nous serons vêtues de m-ême, Laure et moi. Robes Empire, jaunes, avec un chapeau cabriolet; vous nous reconnaîtrez. J'aurai un petit sac à la main, brodé d'un R. Pas moyen de vous tromper.
Talèves s'inclina.
— Je me costume en seigneur Henri III,
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Fermond en doge et Squajott en singe.
— Eh bien ! alors, ajouta Rose avec un rire fébrile, nous nous amuserons.
— Je n'ose vous demander si M . Bridel sera des nôtres?
— Oh! reprit-elle méchamment, il s'arrangera bien pour aller retrouver sa gueuse !
— Mais nous la retrouverons aussi. Je me charge, si vous le voulez, de les intriguer cruellement.
Rose eut un geste vague de menace et de dégoût.
— A onze heures, répéta Talèves, loge 14. Et saluant, il se dit : «
« C'est pour demain, ou je ne suis qu'un imbécile. »
xn
Le coup d'oeil, dans le jardin d'hiver du casino, était féerique. Autour des corbeilles d'un vert mousse aussi doux que le velours, sous des ramures d'arbres exotiques, les lustres et les girandoles mêlaient leurs flammes jaunes au grand jour blême des foyers électriques. Et tandis qu'un orchestre de dames tchèques, en costume national, jouait de vibrantes czardas, un fourmillement de masques, de dominos et de costumes s'entremêlait, se coudoyait, piétinait sur place dans le double et unique flamboiement de ces deux couleurs mariées : le jaune et le lilas. Le jaune était de toutes nuances, du canari pâle au ton vert du soufre, à l'or vif de la paille, à l'ardeur de l'orange, et le lilas se fonçait du mauve jus-
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qu'au violet. Ce n'étaient que pierrots mipartis, jupes rayées ton sur ton, des arlequines violettes à chapeau jaune et bas jaunes, des pages moulés dans des maillots de soie qui faisaient courir, sur le jeu des hanches et des genoux, des reflets luisants; des danseuses en gaze d'or, des dominos jaunes, des dominos •lilas, des tuniques à la grecque fendues sur le côté, des robes Directoire, des arlequins losanges jaunes et lilas, des matamores, des Turcs, des aimées.
Sous le satin des loups, les visages dépouillés de leur personnalité, rendus semblables, riaient par tout le feu des yeux et le rouge des bouches. Et l'appel des yeux, l'offre des bouches, l'idée que toutes ces femmes étaient venues là pour leur plaisir, la liberté des propos, l'ondulant des démarches, l'étrange souplesse des tailles palpées par des doigts hardis, le cambrement des bustes frôlés au passage, tout exhalait une fièvre de volupté, — jusqu'aux czardas fougueuses, qui, raclant le cœur et l'âme, emportaient les sens dans
un brusque élan et un tournoyant vertige. La jambe fine sous le maillot de soie citron bien tendu, la taille prise dans un corselet de satin lilas, toque au front, court manteau pendant, la main sur l'épée, un superbe seigneur Henri III causait près de l'entrée avec un doge à dalmatique d'or.
— Les femmes sont toujours en retard !
— Peuh ! dit Fermond qui mourait de chaud sous sa longue robe. Si nous attendions au bufïet!...
A ce moment, un domino bien emmitouflé sous son masque à barbe de dentelle dit à Fermond d'une voix déguisée :
— Je te connais, beau masque !
Il répondit :
— Moi aussi.
Il avait reconnu miss Glennoch, l'amie laide de Lucy Hartley. Un domino sans importance, quelque chaperon, l'escortait. Par politesse, il les accompagna un moment, leur donnant le bon conseil de ne pas rester tard, les fins de redoute dégénérant en licence malpropre.
— Enfin ! se dit Talèves.
Deux femmes venaient d'entrer. Elles portaient des robes Empire, couleur soufre, à manches bouffantes, la taille sous la gorge, et qui tombaient plissées droit sur de petits souliers découverts. Un chapeau cabriolet lilas à larges brides, noué sous le menton, cachait leurs cheveux également dissimulés par des perruques à bandeaux blonds. Masques lilas pareils, éventails, longs gants jusqu'aux aisselles. Toutes deux portaient, suspendu à leur poignet, un ridicule jaune sur lequel était brodé un R lilas.
Talèves admiral'invention. Deux Roses pour une ! Elles étaient si exactement semblables, même taille, même démarche, qu'il hésita.
— M. Bridel n'est pas venu? — dit-il en s'adressant au masque qui était le plus proche de lui.
Le masque fit un signe négatif, Talèves crut deviner à ce silence Laure Duhem.
— Veuillez accepter mon bras, dit-il à l'autre masque.
Mais alors, le premier :
— Bonsoir, monsieur de Talèves. Vous ne me reconnaissez pas, ce soir !
C'était Rose.
— Oh ! pardon, madame.
Et il lui tendit la main.
— Vous êtes peu galant, monsieur de Talèves ! s'écria le second masque.
Il s'arrêta, perplexe et saisi. Laure venait d'imiter la voix de Rose à s'y méprendre. Talèves hésita de nouveau, puis il prit les deux femmes par le bras et les entraîna. Bon moyen : il s'était convaincu quelques secondes plus tard, à un léger frémissement de bras, que Rose était sa voisine de droite. Une imperceptible différence lui servirait à la reconnaître : une épingle noire, qui maintenait par derrière sa fraise de tulle, manquait à Laure Duhem.
Tout à coup. Rose serra le bras de Talèves. Deux femmes venaient de les croiser : une énorme Italienne rousse, à voix rauque, et une Bohémienne à basquine et coiffure de sequins.
Un grand garçon les escortait, costumé en Chinois, avec des soques de feutre recourbé et une natte derrière le dos. Il grommelait :
— Eh! Lise ! Tu n'as pas soif? J'étrangle. C'était la voix de Jacques.
Rose dit à l'oreille de Talèves :
— Il n'a pas voulu venir avec nous. « Chacun pour soi », m'a-t-il déclaré ce matin. Il n'a pas voulu me dire quel costume il mettrait. Il a été s'habiller chez le tailleur ou chez cette fille, après notre départ. Je suis bien malheureuse.
Laure Duhem poussa un cri. Un grand singe armé d'un gourdin et traînant une chaîne brisée, un grand singe velu, au pelage clair, venait de la tirer par la manche.
— Squajott ! dit Talèves.
Le singe grinça des dents, terrifia cinq ou six masques, et se sauva en faisant la culbute, poursuivi par un marchand d'orviétan, à casque polonais, énorme et musculeux. — Zavaluco. Un instant après, on les voyait attablés au buffet : le singe devant un grand verre plein
de whisky et de glace pilée ; Zavaluco devant une carafe d'orgeat... Jamais d'alcool!
— Oh ! fit Rose indignée !
Jacques et les deux femmes dégustaient des sorbets. Jacques tenait la Bohémienne par la taille; elle, lui ayant pris sa natte, lui chatouillait la joue avec l'extrémité en pinceau.
— Vous souffrez, madame! s'inquiéta Talèves.
— Non, fit-elle durement.
— C'est vrai : le mépris tue l'amour.
— Partons ! je ferais un malheur !
Il l'entraîna dans la salle de spectacle toute parquetée pour la danse. Sur la scène, un orchestre jouait des pas de quatre et des valses. D'une loge, une main s'abattit sur l'épaule de Talèves. Il reconnut Fermond avec les dominos de tout à l'heure. Levenain, derrière eux, croquait des chocolats. Le baron Crabier suait et soufflait , luttant contre la méchanceté d'une langouste dont il avait repris trois fois au dîner et qui lui tiraillait l'estomac. Talèves pénétra dans la loge après
avoir donné le mot à Laure Duhem pour une excellente plaisanterie :
— Je vous amène Mme Bridel, dit-il, et vous la confie. Son mari est en Chinois ; il folâtre avec des Bohémiennes. Baron, vous devriez venir l'intriguer avec moi.
Il poussa devant lui Laure Duhem, gardant Rose. Les trois hommes se levèrent et firent accueil à la fausse Mme Bridel. Mais le baron se rassit, s'excusa : il ne se sentait pas bien. Talé ve s débouclait sonépée, la confiait à Levenain, qui, curieux, la tira à demi du fourreau.
— Venez faire un tour de valse, madame, dit Talèves à sa compagne.
Et se retournant :
— Fermond, ayez soin de Mme Bridel. Elle est un peu triste. Égayez-la.
Il saisit Rose à la taille, se jeta avec elle dans le tourbillon des danses. Bientôt leurs corps se rapprochèrent. Les jambes de Talèves disparaissaient presque dans la jupe de Rose. Tous deux valsaient admirablement.
Par moments, ils tournaient sur place, puis ils
repartaient d'un bond, et Rose se sentait en proie à une force souveraine et souple qui l'enveloppait et lui épargnait les contacts, la guidait, l'emportait.
— Ils croient vraiment que vous êtes avec eux, dit en riant Talèves, un moment où ils ralentissaient.
— On va reconnaître Laure à sa voix.
— Non. Regardez : elle a l'esprit de cacher son visage dans son mouchoir ; elle refuse de parler... Elle fait semblant de pleurer.
— Ah ! dit Rose, je ne sais comment je ne pleure pas, moi !
Tout à coup sa main agrippa convulsivement la poitrine de Talèves :
— Voyez !
Le Chinois et la Bohémienne valsaient ensemble. Jacques et Lise ne faisaient qu'un. Rose défaillit. Talèves la sentit ployer entre ses bras. Une des portes de sortie était à dix mètres de là : il entraîna la jeune femme à demi inconsciente, la fit monter dans un fiacre, hagarde, absente, pâmée.
Elle vécut en un rêve de sanglots, de paroles incohérentes et furieuses. Tout se brouillait à ses yeux : le noir des rues, la flamme des réverbères, un seuil éclairé de lumière électrique, des couloirs d'hôtel, une chambre, des parfums d'eau de Cologne et de sels anglais, une chaise longue, et un évanouissement d'où elle sortit échevelée, demi-folle, Talèves à ses genoux la couvrant de baisers...
Deux heures après , quand Laure Duhem regagna son logis. Rose était assise sur une marche de l'escalier. Elle sanglotait la tête dans ses mains. Comment elle s'était échappée de chez Talèves, comment elle était venue échouer ici, pareille à une somnambule, elle ne le savait. Quelque chose d'affreux s'était passé, voilà tout : Jacques, Talèves, la valse, les masques, cela tourbillonnait dans sa tête, et elle avait une nausée aux lèvres, et elle se sentait une bien misérable chose, une chose avilie et perdue.
Elle sauta au cou de son amie :
— Oh ! emmène-moi ! emmène-moi ! Je ne
remettrai jamais les pieds chez mon mari. Je veux partir, partir tout de suite.
Son affolement gagnait Laure, d'abord plus calme, plus sceptique, plus blasée sur de pareilles aventures, et qui cependant, ne voyant par revenir Rose, avait fini par s'inquiéter.
Elle s'était tellement amusée que le désespoir de son amie lui gâtait sa nuit. Reconnue et démasquée au bout de quelques minutes par Fermond et Levenain, elle s'était prêtée à intriguer Jacques. Levenain avait eu l'idée de cette petite perfidie. Au moment où le Chinois, risquant des pas de chahut qui ravissaient Lise, se démenait joyeusement dans le bal, Levenain brusquement lui avait dit, en le saisissant par le coude :
— Vous n'avez pas honte? Votre femme est en train de pleurer dans une loge. Elle va faire un- éclat. Venez l'apaiser.
Sur un geste d'insouciance brusque de Jacques, Levenain avait pris son grand air.
— Ce n'est pas l'ami, c'est le médecin qui parle. Si Mme Bridel contracte une maladie
nerveuse par suite de la peine que vous lui causez, vous en êtes, sachez -le bien, responsable.
Déconfit, un peu honteux quand même, Jacques avait suivi Levenain. Il rassemblait mal ses idées, car il avait eu le tort de se dés altérer trop fréquemment.
La chaleur et la danse lui tournaient la tête. Levenain ouvrit la porte de la loge, lui montra la fausse Rose qui, se prêtant au jeu, faisait mine de sangloter, le nez dans son mouchoir.
— Consolez-la ! dit Fermond. Un galant homme comme vous n'a pas voulu lui faire sérieusement de la peine.
— Consolez-la ! dit sentencieusement le baron Crabier.
— Consolez-la ! dit paternellement Zavaluco, qu'on avait mis au fait.
— Consolez-la ! ordonna Squajott.
Il montrait les dents sous son masque d'orang-outang et brandit son gourdin d'une façon inquiétante. Ivre de whisky, il n'avait
rien compris à l'imbroglio, croyait que cette femme était bien Mme Bridel , et pleurait vraiment. Pris soudain d'une sympathie frénétique pour son malheur, il roulait dans sa tête un plan homicide, qui couvait, en lueurs bleues d'alcool, dans ses yeux durs et fixes.
Lugubrement, sur la pointe du pied, tous les hommes et l'orang sortirent de la loge, après une poignée de main de condoléance à Jacques. Ils écoutaient à la porte, pensant bien que le quiproquo allait être amusant.
D'abord, Jacques resta stupide, puis il se hasarda :
— Rose, qu'est-ce qui vous prend?
Silence et trépignement de rage de la
femme.
— Est-ce qu'il n'était pas convenu que nous viendrions à la redoute chacun de notre côté, en garçon? Vous ne faites rien de mal, moi non plus.
— Ah ! ah ! répondit un rire strident de femme outraerée.
— Voyons, Rose, c'est absurde! Tu vas t'abîmer les yeux. On nous regarde, on nous écoute. Calme-toi, ou je m'éclipse.
Nouveau spasme, et sanglot dans le mouchoir.
— Rose ! ma petite Rose ! tu sais bien que je t'aime; je n'aime que toi.
Il voulut lui caresser la joue. Le masque de Laure Duhem tomba. Il resta saisi, ne comprenant pas d'abord la plaisanterie.
— Oii est ma femme? dit-il enfin d'une voix entrecoupée par la colère et le soupçon.
Laure Duhem lui fit un joli plongeon de révérence :
— Cherchez !
Jacques, comme un fou, s'était jeté hors de la loge. Furieuse, Lise qui le guettait l'avait happé au passage, avec force invectives et reprgches. Il s'était perdu dans la foule, et Laure n'en avait pas su davantage. Inquiète à la longue de ne pas revoir Rose, elle était allée villa Calafates ; ne trouvant personne, elle était retournée à la redoute... « Ah!
ma chère, ce qu'il y faisait chaud ! Plus de Jacques. Plus de Lise. Et des hommes qui vous tenaient des propos... mais des propos ! Elle s'était alors décidée à rentrer. Qu'est-ce qu'il y avait donc ? »
L'autre l'avait écoutée sans entendre. Avec horreur, elle reprenait, à chaque minute, conscience d'elle-même.
— C'est fini! répétait-elle. Emmène-moi!
je veux partir !
En quelques mots entrecoupés de sanglots, elle raconta l'affreuse aventure... Il fallait quitter Nice, fuir, fuir cette vie, le souvenir de l'aventure, la catastrophe imminente!... Alors Laure désespérant de la calmer, saisie de peur, elle aussi, gagnée au vertige d'un mystérieux danger, attifa Rose d'un chapeau, d'un mantelet, d'une robe à elle... A Paris, on se débouillerait , on verrait... Laure connaissait un bon avoué. Jacques n'était au courant de rien; on l'amènerait facilement au divorce... Elles allèrent à pied, courant presque, comme des voleuses ou des folles, à la
gare. L'aube blanchissait l'orient. Un train express venant d'Italie partait pour Paris. Elles s'y jetèrent, prenant des secondes classes, parce qu'elles n'avaient pas assez d'argent.
Pendant ce temps, Jacques, à moitié ivre et ayant bu pour s'étourdir, emmenait Lise et Clara Lugar souper au restaurant. Comme il allait gravir l'escalier derrière elles, dans la gaieté des rires de masques et le fracas d'assiettes remuées par des garçons affairés, un grognement se fit entendre et une main velue se posa sur son bras.
Un grand singe, le même qu'il n'avait pas reconnu tout à l'heure dans le trouble de ses idées, Squajott, brandissait son énorme gourdin. Plein d'une fureur, bien puritaine, de clergyman ivre, il se mit à hurler :
— Voilà pour vous apprendre !
Et le gourdin s'abattit sur la tête de Jacques. Il tomba, aux cris affreux des femmes, comme un bœuf assommé.
Des garçons se ruèrent sur l'orang. Squajott,
devenu enragé, renversa un dressoir chargé de vaisselle, brisa d'un coup de pied une porte de glaces et, saisissant un couteau à découper sur une table, le plongea par trois fois dans le ventre d'un malheureux sommelier.
Quand Jacques revint à lui, il occupait tout à l'aise le grand lit de sa chambre à coucher. Il se sentait la tête lourde. Tiens ! il avait sur l'œil un bandeau. Il l'arracha, mettant à nu une contusion bleue. Au craquement du lit, Maria et Annunziata, le visage effrayé, s'élancèrent. Il les regarda d'un air hébété, comme au sortir d'un pesant cauchemar. Il se rappelait confusément une impression de froid : — les vessies de glace qu'on lui avait appliquées sur le front. — Il revit le masque bilieux et satanique de Levenain penché sur lui, et il ne savait si cette torpeur, coupée de soleil et de ténèbres, dans lesquelles palpitait faiblement une veilleuse, avait duré trois jours ou trois mois. Le surgissement du docteur le rassura.
— Ah ! ah ! cela va mieux, à ce que je vois. Vous allez prendre un bon petit cordial.
Levenain prépara [ lui-même trois jaunes d'oeufs délayés dans un verre de porto rouge bouillant.
— Avalez-moi ça !
Jacques but sans sourciller.
— Bon signe ! dit Levenain. Dans deux jours, vous serez sur pied.
— Où est ma femme ? demanda Jacques.
— Ne vous agitez pas.
— Où est ma femme ?
— Bons poumons, voix solide. Allons! ça ne sera rien. Mais c'est égal, mon camarade^ j'ai eu peur pour vous. Les coups sur la tête ne valent rien.
Jacques ouvrit de grands yeux. Levenain jugea qu'une attaque d'apoplexie vaudrait moins encore; il se hâta d'ajouter :
— Promettez-moi d'être calme. Vous saurez tout.
Au même moment, on entendit un bruit de voix rageuse derrière la porte.
2o6 LE CARNAVAL DE NICE.
— Je vous dis que j'entrerai ! Je me moque bien de vos simagrées...
Et, bousculant la sèche Maria, Lise parut, et, courant à Jacques, l'embrassa.
— Je suis venue trois fois par jour prendre de tes nouvelles depuis avant-hier. Mais porte close. A la fin, je me suis fâchée. Et, puisque ta femme n'est plus là, je ne vois pas pourquoi...
— Rose! cria Jacques.
— Elle est partie, mon ami. Elle est loin, si elle court toujours.
Une bombe eût éclaté en pleine chambre, qu'elle n'eût pas ravagé autrement le lit dont les oreillers s'envolèrent de rage dans un tourbillon de couvertures, tandis que le grand corps de Jacques bondissait au milieu de la chambre. Il saisit ses habits et les enfila frénétiquement.
— Comment? dit Lise, tu ne savais pas?... Mais racontez-lui donc, docteur!
— Mme Bridel est partie avec son amie, Mlle Duhem, expliqua Levenain. Cela résulte