Le carnaval fleuri
Un ^oir d'avril ou de mai, de juillet peutêtre, — ce dont je me souviens très nettement, c'est que ce fut Tan passé, — comme j'étais accoudé à ma fenêtre toute grimpée de volubilis et de glycines, Tundes volubilis se pencha vers moi et me dit quelque chose à Toreille. Je ne fus pas surpris du tout, et je m'écriai :
— Ah ! ah ! vous voilà donc, petite fée Elvine?
— Bon, dit-elle, je vois que tu n'es pas un oublieux et je suis très contente que, sans me voir encore, tu m'aies reconnue, rien qu'à ma voix.
En môme temps, du calice, elle avait sauté sur ma main grande ouverte ; et c'était bien, parlant avec un frisson d'aile de libellule qui frôle l'eau, la petite fée Elvine, pas plus
grande que le petit doigt d'une fillette, mais tout habillée de satiii d'or, avec dés souliers rouges qu'on fit d'un aileron de coccinelle, et un diadème où scintillaient douze grains de poussière adamantine, — Tair tout à fait de la poupée de la princesse de Lilliput.
— Çnfin, vous voilà ! dis-je. Que de temps que je ne vous vis I
— Eh ! c'est, dit-elle, que durant plusieurs mois, vous vous êtes conduit, Monsieur, plus mal qu'il n'est possible de le dire. Ne vous êtes-v6us pas avisé, par exemple, de dire du bien d'un sonnet de quinze vers et d'une ballade sans Envoi ? Fi ! Monsieur, fi ! Alors, à qui se fier désormais ? Heureusement, la semaine dernière a été meilleure : vous avez, en huit jours, écrit une odelette où il y avait une rime neuve, admiré une belle musique, adoré une jolie femme, vanté un vrai poète, et insulté un imbécile. Voilà qui vaut une récompense, et, bonjour ! je suis venue.
— Ah! le doux plaisir! lui dis-je. J'ai toujours chéri les fées, mais je les chéris bien plus depuis que les vraies gens me semblent si méchants et si bêtes.
— Et je te ferai, dit-elle, un autre plaisir, encore.
— Eh ! lequel, petite Elvine ?
— Nous allons au bal.
— Ne raillez pas, je vous en prie, l'ancien rimeur que me voici devenu. Ignorez-vous que je ne saurais marcher sans le secours d'une canne où m'appuyer, chancelant ? et que je tousse? et que si, possédant quelque chose, j'avais des héritiers, ils auraient depuis longtemps le juste droit de me reprocher ma tenace survivance ? Ils ne sont plus de mon âge, les amusements de la danse.
— Il est certain, dit-elle, que vous êtes étrangement vieux. Mais on vous connaît, bon apôtre ! Gageons que vous seriez encore capable d'un ou deux tours de valse, si votre danseuse s'était engagée à vous laisser, ensuite, dans l'allée solitaire ou dans le boudoir presque sombre, humer, la robe glissée de l'épaule, les deux ou trois gouttes de rosée que la tiédeur a mise à la fleur d'or de son aisselle ?
— Eh ! eh ! fis-je ragaillardi par cette aimable pensée.
— Au surplus, reprit Elvine, il s'agit d'un
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bal OÙ VOUS n^aurez qu'à voir danser les autres.
— Et où donc, démandai-je, se donnera-t-il , ce bal ?
— Dans votre jardin, dit-elle.
Je descendis Tescalier, la fée assise au chaton de ma bague; et le parterre, sous la lune, était délicieux.
Mais, grands dieux ! qu'il était agité ! Bien qu'il n'y eut pas grand vent, les branches avec des cliquetis de feuilles se penchaient, se relevaient, viraient à droite, viraient à gauche, avec des sautèlements, avec des langueurs parfois, selon que la vague brise, comme un invisible et très doux orchestre, soufflait un rythme de polka ou un rythme de valse ; le rameau d'un églantier, là-bas, remuant aussi, avait l'air de battre la mesure.
— Eh ! dis-je, par quelle magie toutes ces fleurs se trémoussent-elles de la sorte ?
— Ce n'est point par magie, dit Elvine, mais par ma douceur de fée. Ne fis-je pas bien de leur donner, une fois l'an, l'illusion, grâce à tant de vifs ou lents mouvements, qu'elles ne sont point à jamais fixées par leur tige au sol? Et c'est comme qui dirait le carnaval au jar-
diiu D'ailleurs vous n'êtes pas au bout de vos surprises. Penchez-vous et dites cette fleur qui est là.
— Je la connais, petite fée Elvine. C'est une rose blanche, la plus belle de mon partejrre.
— Penchez-vous un peu plus et regardez un peu mieux.
— Que vois-je ! la rose blanche est rouge l
— Et cette autre fleur, un peu plus loin ? ' — C'est un lys.
— Regardez encore.
— Il est bleu.
— Et celle-ci?
— Un jasmin. Il est violet !
— Et celle-ci?
— Un rhododendron. Il est jaune !
— Et celle-ci ?
— Une reine-marguerite. Elle est noire !
— Et celle-ci?
— Une touffe de lilas. Elle est tricolore !
On devine quel était mon étonnement.
— Rien de plus simple, pourtant, dit la fée, {puisque c'est le carnaval ! Les roses blanchess'ennuient d'être blanches depuis si longtemps, et les lys et les jasmins s'ennuient aussi d'être^
blancs, et les rhododendrons d'être rouges, et les lilas d'être lilas, et les reines-marguerites d'être pâles, et, pour le bal, elles se vêtent de nouvelles couleurs ; c'est leur façon de se travestir.
Je dis, en une grave. songerie :
— Que de choses les humains ignorent !
— Heureusement les fées sont là pour tout apprendre aux poètes.
— Mais, dis-je, pendant que redoublait sou^ l'allégro plus vif de la bri«é tout le trémoussement parfumé, comment les fleurs réussissentelles à changer de couleur? Cela ne saurait se produire sans quelque sortilège.
— Nul sortilège ! dit Elvine. Lorsque les jeunes personnes de la race humaine, et même les vieilles, car il est. . .
• —Hélas'!
— ... veulent se déguiser, qui leur vient en aide?
— Il y a des loueurs de costumes.
Elle me fit signe de marcher vers un énorme buisson d'iazalées, où fleurissait l'épanouissement de toutes les nuances que peut espérer le regard.
— Eh bien ! dit-elle, le voilà, le loueur de costumes, ou de couleurs.
— Ce buisson d'azalées ?
— Mais oui.
— Non, les plantes ne marchent point.
Comment les calices peuvent-ils choisir et prendre les couleurs à leur goût ?
— Ah ! que vous manquez d'imagination. Du reste, c'est bien l'opinion que tout le
I monde a de vous. Quoi ! vous ne devinez point que le buisson d'azalées a des commis empressés et rapides? Les frelons, les papillons, les abeilles. Le soir d'avant le bal, ces insectes vont de calice en calice, faisant des offres : « Quelle teinte prendrez-vous cette année, Madame la rose blanche ? nous avons un violet clair qui vous siérait à ravir. Mais peut-être, vous préférez le vert pâle? — Ah!
Monsieur le lys, nous avons un vermillon qui vous donnera le plus bel air. C'est ce qui fleurit de mieux et de plus nouveau.
Nous l'avons refusé au jasmin pour vous le réserver. — A votre place, reine-marguerite, je me déciderais pour l'azur avec des pointillés d'or ! » Et les commandes faites, abeilles, pa-
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pillons et frelons apportent les couleurs désirées.
Je n'avais plus aucune objection à faire.
Rien de plus simple, rien de plus naturel, en effet, que ce carnaval fleuri qui m'avait paru si compliqué et si étrange^ et ce me fut^ pendant de longues heures, un charme exquiis de voir danser, sous la lune mi-voilée, les fleurs, toutes les fleurs, heureuses de ne plus se ressembler à elles-mêmes.
Mais la fée :
— Allons ! allons ! maintenant, allons-nousen ! dit-elle.
— Et pourquoi, petite Elvine?
— Venez, vous dis-je, il n'y a rien de plxiis triste qu'un lendemain de bal...
Je voulus rester encore. J'eus tort. Sous le jour commençant, la brise ne chantant plus ni polka ni valse, les fleurs cessaient, mélancoliquement, de se pencher, de se relever, les branches se désenlaçaient, et voici qu'essaimant du buisson d'azalées, les commis, avec une hâte maussade, venaient déjà réclamer les couleurs louées et le prix qui en était dû. Quel prix? un peu du parfum de ce
calice, un peu de la poudre du pollen de celui-ci. Et les roses blanches se refaisaient blanches, et les roses roses, roses, et les lilas, lilas, languissamment. Oui, toutes les fleurs redevenaient elles-mêmes, si tristement, sous la vérité du jour. «Tu avais raison, petite fée Elvine, partons, partons I » lui dis-je. Au moment de rentrer dans ma maison, je jetai un dernier regard vers les fleurs, elles étaient tout humides. Rosée? non, leurs larmes. Et je vis une petite pâquerette si pâle, qui se fanait de chagrin, qui allait mourir parce qu'elle n'était plus bleue.