LE DIABLE ET SA TRAINE
Pour une Voiture
L'une venant de-ci, l'autre venant de-là, par le clair matin, elles appellent :
— Cocher !
— Cocher !
Gros, bonhomme, il arrête. L'une de ce côté-ci, l'autre de celui-là, elles empoignent les poignées des portières.
— Vite !
— Vite !
— A la gare Saint-Lazare !
— A la gare de Sceaux !
Il va partir. Mi-entrées dans le fiacre, l'une venant de-ci, l'autre venant de-là, elles se reconnaissent, effarées, ébouriffées, si jolies, toutes jeunes, à travers les voilettes.
— Thérèse !
— Andrée !
— Quelle rencontre !
— Voilà un hasard !
— Oh ! je t'en prie... '
— Oh ! je t'en conjure...
— Laisse-moi...
— Laisse-moi...
Et, ensemble :
— Cette voiture.
— Ah ! non, par exemple !
— Jamais de la vie !
— Prends-en une autre !
— Il n'y en a pas.
. — Mais je suis attendue !
— Moi aussi !
— Je suis en retard !
— Moi aussi !
— Si tu savais...
— 11 faut que je te dise...
— C'est Ludovic...
— C'est Amédée...
— Tu te souviens, Ludovic?..
— Tu te rappelles, Amédée ?. .
— Qui m'attend...
— Qui m'attend...
— A la gare...
— A la gare....
— Saint-Lazare...
— De Sceaux...
POUR UNE VOITURB 17
— Pour aller déjeuner...
— Pour aller déjeuner ..
— A Ville-d'Avray,
— A Fontenay-aux-Roses.
Le cocher pense : « Qu'est-ce qu'elles disent ? mais qu'est-ce qu'elles disent ? » L'une de ce côté-ci, l'autre de ce côté-là, elles sont entrées dans la voiture, les portières pas refermées, et se défient, toutes roses de colère.
— Tu n'es pas gentille !
— Tu me paieras ça !
— Tu pourrais bien...
— Ça te serait si facile...
— Ce pauvre Amédée !...
— Ce pauvre Ludovic !
— Tu n'as pas idée comme il m'aime !
— Il est fou de moi, ma chère !
— Et moi, je l'adore !
— Et moi, j'en suis toquée !
— Ah ! tiens ! une, deux...
— Trois !...
— Veux-tu me laisser la voiture ?. . .
— Veux-tu t'en aller de là ?
— Non !
— Non !
18 LlB CAKNAVÀL FLEUni
— Non ?
— Non ?
— Eh bien !...
— Alors !...
Lre cocher, gros, bonhomme, sur le siège, pense : « Qu est-ce qu'elles font ? mais qu'est- <îe qu'elles font ? » L'une de ce côté-ci, l'autre de ce côté-là, elles s'empoignent pour quelque lutte, les ongles en rage, les dents en colère ; et les portières, pas encore refermées, vont et viennent, la fin d'une traîne de robe, soie et dentelle légère, sur chaque marchepied.
— Tu me fais mal I
— Tu vas me faire crier !
. — Tu me griffes !
— Tu me mords !
— Thérèse!
— Andrée !
Hein?
Quoi ?
Ce que tu as engraissé, tout de même, petite.
Et toi donc, ma chérie !
On ne dirait pas, sans toucher.
Il faut s'assurer, pour croire.
»ODR VNK VOITDRB 19
— Alors, dis, Ludovic ?...
— Et toi, Amédée?...
— Dame,vraiment,je n'ai pasàme plaindre...
— Tu saîs, il se conduit bien... Ça, je ne peux pas dire qu'il se conduise mal avec moi...
— Mais...
— Mais...
— Dis donc ?
— Quoi ?
— Dis !
— Après?
— Est-ce que ça t'amuse, Villc-d'Avray ?
— Et toi, Fontenay-aux-Roses !
— Si...
— Eh îbien, qttoi?..*Si?...
— Si on allait à...
— Enghien ?
-— Toutes les,..
— Bête !
— Chouette ! ça y est.
Sur le siège, le cocher pense : « Qu'est-ce qu'elles disent ? mais qu'est-ce qu'elles disent ? » L'une de ce côté*ci, l'autre de ce côtélà, paf la vitre baissée des portières, elles
crient ensemble : « A la gare du Nord !» Le fiacre roule, les vitres levées. Gros, bonhomme, le cocher, entendant des rires : « Mais qu'estce qu'elles font ? qu'est-ce qu'elles peuvent bien faire ? » D'ailleurs, nul désastre sérieux ne résultera des deux rendez-vous manques ni de la double foi trahie. Après les heures convenues, Ludovic trouvera à la gare de l'Ouest quelque jeune veuve, qui, précisément, attendait le retour de son mari, capitaine au long cours, et qui, non sans cesser d'espérer qu'il reviendra de New- York, voudra bien suivre à Ville-d'Avray un jeune homme de bonne compagnie ; tandis que, à la gare de Sceaux, Amédée fera la connaissance d'un petit trottin si parisiennement ingénu qu'il ne vit jamais de roses aux champs. Il en verra, et il en montrera, à Fontenay-aux-Roses. Car c'est l'admirable charité du Printemps, que n'importe où, il y a toujours assez de baisers pour toutes les bouches qui en veulent! Même il est si ptodigue de délices que des amants prudents * en mettent de côté pour l'hiver. Mais jamais les conserves de baisers ne vaudront les fraîches primeurs des aprilines oarystis.
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La Peur de la Beauté.
Un matin qu'eHe faisait revenir une escalope de veau, dans sa cuisine, entre le buffet aux vaisselles et le garde-manger, Léocadie, levant la tête, se mira dans une bassine de cuivre suspendue à la muraille, et comme elle se vit jeune et grasse et belle, avec des cheveux rouges en touffes, elle frappa du pied en disant :
— Non, je m'ennuie, à la fin ; ça ne peut pas durer plus longtemps.
Elle ouvrit le robinet de Tévier, remplit d'eau un chaudron, se débarbouilla le visage, se lava les mains, puis, résolue, son tablier jeté en un coin, elle monta au premier étage et entra dans la chambre à coucher où Monsieur d'Asprières, son maître, en veston du
matin, couché sur la chaise longue, lisait les journaux, d'un regard inattentif.
— Qui est là ? demanda-t-il sans lever la tête.
— Moi, Léocadie.
— Ah } eh bien, qu'y a-t-il ?
— Il y a. Monsieur, que j'en ai assez de griller des côtelettes et de mettre des poulets à la broche. Je ne veux plus être cuisinière.
— Bon ! et que voulez- vous être ?
Elle répondit :
*— La maîtresse de Monsieur.
Il la regarda, c'était vraiment une magnifique créature, saine, avec des Jbues fraîches, les lèvres épaisses, très rouges, pareilles à une tomate crevée, les yeux d'un noir de charbon sous la lourde tignasse couleur d'acajou neuf.
Le buste dans le corsage très tendu saillait en lignes fermes, comme celui d'une statue qu'on aurait habillée de jaconas à fleurs, et parce qu'elle était à Paris depuis peu de mois,
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paysaone encore, il lui sortait de partout, à travers l'odeur réceate du graillon, des arômes d'air frais, d'eau vive, de fleurs sauvages et de meules de luzerne qu'on a mise à sécher dans les champs.
— Oui, reprît-elle, la maîtresse de Monsieur, Pourquoi pas ? Monsieur en aime bien d'autres qui sont loin de me valoir. Quand j'entends un bruit de robe dans le vestibule, je monte de mon sous-sol, et je regarde par la porte entre-bâillée. Elles ne sont pas toutes jolies, non, les femmes qui viennent ici. Parmi celles qui passent la voilette baissée, — des personnes du grand monde, à ce que dit Baptiste, — beaucoup sont maigres comme des sarments secs, et je parie que si on leur mettait le feu aux jambes elles ne feraient qu'une flambée. Les cocottes valent mieux ; Monsieur en reçoit à qui on ne donnerait pas quarante ans et qui paraissent avoir de quoi tenir de la place dans un lit ; puis un air drôle, à cause du maquillage. Mais enfin, des poupées plus ou moins rembourrées, toutes ces belles dames, pas toujours belles. Si bien que je me suis dit : « Ah ça ! est-ce que je ne devrais pas
être heureuse aussi, avoir des toilettes de cinq mille francs, des diamants aux oreilles, des automobiles électriques, des victorias à deuîc chevaux, avec des petits. chiens frisés sur les coussins de devant, puisque pas une- de celles à qui Ton offre tout cela et le reste, n'oserait se baigner à côté de moi, sans chemise, dans le ruisseau clair, en plein jour ? » Je sais bien qu'on ne peut pas devenir marquise ou duchesse lorsqu'on est la fille d'une vigneronne ou d'un garçon de ferme ; mais se faire cocotte c'est toujours possible. Aussi je suis montée pour demander à Monsieur si cela lui convient que je sois sa maîtresse au lieu d'être sa cuisinière.
Elle ajouta dans son rouge sourire :
— Quant aux gages on s'entendra. Je ne serai pas trop exigeante pour commencer.
Monsieur m'augmentera, s'il est content.
Il ne se moquait pas, ne se fâchait pas, l'écoutait, la regardait ; il murmura :
— Je n'avais jamais pris garde à vous.
Vous êtes en effet fort belle, et vous devez l'être bien plus encore...
— Si Monsieur veut voirj dit-elle.