PROCÈS-VERBAL D*UN INTERROGATOIRE
bre, jeté raconterai des choses,- des choses... qui ne sont pas arrivées aux gens qui vivent... des choses qui arrivent aux gens qui sont morts... Rentrons^ rentrons, pour avoir peur ! » Ahl bien, c'en était une fête, ça! Et c'était vrai que, tous seuls, chez nous, nous avions peur. Il y avait des nuits où, tous deux couchés, lui mi-dressé, une de ses mains à chacune de mes épaules, blême, les lèvres tremblantes, les cheveux droits, il balbutiait de si affreuses aventures de spectres qui s'aiment, de squelettes qui rompent leurs os à force de s'embrasser, que je me mettais à hurler d'épouvante comme une fille battue. Une fois, m'ayant arrachée du lit, m'ayant collée contre la muraille, il me cria presque dans la bouche : « Et tu sais, il ne faut pas que tu croies qu'on puisse jamais être séparés l'un de l'autre, quand on a été unis comme nous le sommes ! » Je dis, pour essayer de rire : «Tout de même, si je te plaquais ? » Il hurla : « Imbécile 1 je sais bien que tu es une abominable garce et que tu couches, jour ou nuit, gredine, avec quiconque t'ouvre un lit. Mais si tu peux me voler ton corps, une heure, je te défie bien de me pren-
174 LB CARNATAL FLEURI
dre ton âme, qui m'appartient à jamais ! Sache une chose ! sache une chose î et, ça, toutes les vieilles de mon pays te le diront, qui chantent des chansons sur le chemin. C'est que la mort resserre les liens qu'elle semble rompre, 11 n'y a d'indissoluble hymen que par-delà le trou oii la chair pourrit, d'où l'esprit s'évade. SU y a des ruptures avant la mort, il n'y a pas de divorce après la vie. Mieux que cela, ma petîte ! L'union continuée, ce ne serait pas assez. Le trépas ne se borne pas à garder assemblés les couples ; il substitue la personnalité à la personnalité; de sorte que, si je mourais aujourd'hui, je revivrais en toi, et si, toi, tu mourais, je deviendrais, moi, toi, toi-même ! » La concierge m'a souvent dit que, certains matins — ceux justement des nuits où il avait été si épouvantable — Renaud allait à Téglise pour entendre la messe. J'ai de la religion, c'est très bien d'aller à la messe. Tout de même, vous avouerez, monsieur le juge, que d'entendre des choses comme celles qu'il me disait, ça n'est pas amusant toutes les nuits.
Il souffla. Il poursuivit :
PROGÈS-VERBÀL B*UN INIXRROGATOIRB 175
— Tout de même, je Taimais, mon Renaud.
J'aurais pu le quitter, oui. Il y avait des vieilles dames qlii m'envoyaient des petits bleus pour me dire qu'un monsieur très comme il faut «erait bien aîse de se rencontrer avec moi.,, Même, à ces rendez-vous, j'y allais, — parce que, n'est-ce pas, une femme a toujours un tas de petites choses à s'acheter, qu'elle ne veut pas demander à son amant... Mais il n'y a pas à dire, je Taimais, Renaud, parce qu'il était si bon, si joli garçon aussi, et parce que, entre tout ça, il me donnait « tout ce que j'avais besoin. »
: Après un silence :
— Mais il y a eu l'aventure du pont, l'aventure pour laquelle on me guillotinerait si je n'étais pas morte. Je lui avais dit : « Non, je ne veux pas avoir peur ce soir ! » et nous étions partis pour Rueil. Après dînerchez Fournaise, il se passa qu^ un monsieur, à l'autre table, qui était seul, me dit un tas de choses avec les yeux, en remuant une chaîne de montre oîi il y avait des diamants mêlés aux brins d'or. A cause de la clarté des diamants, je compris tout de suite qa'il voulait que j'aille causer
avec lui, rien qu'un moment, — pour convenir de quelque chose, — au fond de l'allée, le long du restaurant. Je dis à Renaud : « Un instant, je reviens, mon chéri ! » Le monsieur à la chaîne d'or et de diamants ne m'avait pas encore rejointe, que, dans le noir de l'allée, Renaud m'empoignait par le poignet. Il m'entraîna, me fit monter l'escalier du pont, me poussa sur le pont, m'inclina par-dessus le parapet, en me criant dans l'oreille : « Salope ! salope ! en voilà assez ! Tu vas mourir ! Tu peux être sûre que tu vas mourir. La seule chose, immonde créature, qui pourrait m'empêcher de te tuer, c'est de penser que, morte, tu deviendras moi, que tu deviendras moi avec toutes tes saletés, avec toutes tes trahisons, avec toutes tes drôleries, avec toutes tes bassesses ! Mais, n'importe, t'avoir en moi, après ta mort, sera le juste châtiment d'avoir aimé à te posséder vivante ! » Et il me jeta de l'autre côté du parapet. Je tombai dans reau,où je me suis noyée. Dès lors, je ne me souviens plus de rien, sinon de ceci, que je suis morte. Si bien que ça ne me fait rien d'être guillotinée. Et, Renaud, il faudra le guillotiner aussi. Il sera