‹ Le carnaval fleuriChapitre 21 sur 41 · LA PLURALITÉ DES MONDES HABITES · texte numérisé non relu

LA PLURALITÉ DES MONDES HABITES

bien parmi la sauce, vous ne manqueriez pas de trouver quelques menus os révélateurs de l'espèce de mets dont vous vous repaissez avec tant de satisfaction. » Les torsions et les rires redoublèrent. Mais Scaramouche, imperturbable : « Si je ne âuis pas la Nuit elle-même, je suis son cuisinier ! L'immense voûte bleue est une poêle transparente où je fais frire, la tenant par la Voie lactée, qui est la queue de la poêle, Vénus, Mars, Mercure, Jupiter, Neptune et toutes les étoiles sur le fourneau de l'éternel Soleil ! Les comètes qui ont la forme d'une burette d'huilier, versent des graisses flambantes ; chaque rouge bolide est un grain de poivre de Cayenne ; et le vent de l'Infini fait la fonction d'un soufflet qui active le feu sous la poêle ! De sorte que c'est le Ciel, cuit à point, que je vous ai servi à souper. Non pas tout le ciel. Les planètes, coriaces, résistent à la cuisson. Mais les petits parasites des astres, — je veux dire les vivants du firmament, — ont frétillé dans la sauce, et vous vous êtes nourris de vos ressemblances célestes. » En même temps, d'une longue jambe noire qui rasait toute la table, Scara-

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mouche renversa, brisa, éteignit les candélabres ; et, dans l'ombre, tandis qu'il pouffait de rire, les savants ivres-morts, écœurés, épouvantés de l'exécrable festin, geignaient, haletaient, vomissaient par parcelles des côtelettes, des râbles, des filets, des entrecôtes, des fressures de Mars, de Mercure, de Saturne, et la chair divine de Vénus qui est en or dans le bleu des beaux soirs.

Premières Reprâsentatioaoui au Paradis

En sa loge radieuse de soleils et d'éclairs, le Très-Haut, étemel spectateur de la comédie humaine, bâilla ; et, ayant bâillé, il dit :

— Qu'on me fasse venir le Hasard.

Poète à la fois et imprésario de l'universel théâtre, le Hasard s'avança, se prosterna, puis, non sans quelque inquiétude :

* — Que désire, dit-il. Votre Sublimité ?

Le Très-Haut, bâillant encore :

— Hasard, tu baisses.

— . Seigneur I

— Tu baisses, te dis-je.

— Seigneur !

— Tu manques absolument d'imagination.

Qu'est-ce que c'est que cette pièce que tu as représentée, aujourd'hui, devant moi ? Encore une reprise ?

— Oh ! Eternel ! pouvez-vous penser que j'oserais... devant vous ?... C'est ub drame tout nouveau, je vous assure. Il est vrai qu'il n'est pas parfait quant à la mise en scène et quant à l'interprétation, ayant été monté à la hâte. Mais j'espérais que le sujet ne laisserait pas de vous en être intéressant, puisqu'il s'agissait d'un brave petit peuple combattant pour soutenir votre gloire et venger vos martyrs, contre une nation qui se montre fort hostile aux lois qu'établirent votre Bible et vos Évangiles, et, en un mot, à vos religions préférées.

— Vraiment, vieux Hasard, malgré ta barbe blanche, si longue qu'elle pourrait faire trois fois le tour de l'infini, tu tiens, dit le Très- Haut, des discours qui siéraient à peine, trop ingénus, à ta petite sœur la Providence ou à ton antique frère le Destin, tombé en enfance . Pensestu qu'à ce point de Tout, à ce moment de Toujours, où me voici arrivé, je me soucie encore de la façon dont on m'adore ou me blasphème ? Mais quittons ce point. C'est théologie, qui n'est pas de ton ressort. Ta pièce, — reprise ou non, — fut tout à fait fastidieuse.

— Je VOUS offris, cependant, d'assez épouvantables champs de bataille ?

— Tu m'as d^'à montré tant de carnages.

— Vous avez vu fuir un prince à travers les cadavres de son peuple ?

— J'ai vu tant de fuites d'empereurs ou de chefs de races libres par-dessus des monceaux de morts.

— Vous avez vu des femmes se ruer, verrières, aux remparts de leur ville...

— Comme Jeanne Hachette.

— Et une jeune personne, vêtue en palikare, marcher à la tête d'une ardente multitude?

— Comme Jeanne d'Arc.

— Ma palikare n'est pas vierge !

— Nouveauté facile. Concession sans importance au théâtre naturaliste. Hasard, ou bien tu collabores avec de déplorables mélodramaturges qui ont appris le génie dans les feuilletons de M. Francisque Sarcey, ou bien tu es ton propre plagiaire.

— Il me semble, pourtant, que je vous présentai, pas plus anciennement qu'hier, -un

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spectacle assez neuf et assez saisissant. J'étais si certain de l'efiet, que je n'avais pas craint de faire imprimer sur les affiches : « Great attraction ! » et j'ai reçu des compliments des amateurs les plus éclairés, je veux dire :

les Trônes, les Principautés, les Dominations. Les Vertus elles-mêmes, qui sont des juges fort difficiles à satisfaire, ont reconnu qu'elles avaient été tout à fait émues et surprises.

— Tu veux parler du désastre d'un équipage divisé en quatre embarcations, et mourant de faim, et mourant de soif, et mourant de tout, hormis de la mort mêiiie trop lente à venir parmi la rage de mes tempêtes battant l'écueil de mes océans ?

:r- Non, Éternel ! J'avoue qu'en cet intermède tragique je me suis un peu trop souvenu de mon Radeau de la Méduse.

— Tu veux donc parler du petit enfant martyr, déchiré, écartelé, dévoré, exposé en un lieu désert, par une très sinistre brute, sous les regards d'un chien secourable et, fi-dèle ?

— Non, Etemel ! Je reconnais que, pour

cette représentation j'ayais beaucoup emprunté à mon répertoire ; ce n'était guère, avec des réminiscences du jeune Œdipe, d*Astyanax et, aussi, du Chien de Montargis, que la réduction en anecdote de Teffroyable et éterjiel Moloch.

— Veux-tu donc parler de cet incendie, en un palais de planches, de tant de jeunesse, de beauté, de joie et de gloire ?

— Oui, Éternel ! en vérité, je pensais avoir, en inventant ce drame, fait mon chefd'œuvre.

— Tu n'as rien inventé du tout ! Quoi ! pareil au plus ancestral rentier de la Société des auteurs dramatiques, qui, parvenu à Tâge de Mathusalem, ou d'Enoch, recommencerait la Grdce de Dieu^ ingénument, et l'offrirait aux races nouvelles avec des minauderies de petite bouquetière vendant des églantines pas encore «écloses, tu ne te souviens donc plus de tes gloires ? Tu as oublié tes autodafés ? tu as oublié tes navites impériaux incendiés en pleint) mer ? tu as oublié les femmes albigeoises et les enfants albigeois dans les granges closes et allumées I tu as oublié tes églises écroulées

en flamme- sur tes fidèles en flamme aussi, et tes théâtres effondrés en braises — désastre d'où seul survécut le Chef de Claque, car il est éternel comme moi-même, — et les corps enduits de naphte, qui flambèrent sur les ruines des châteaux de glace de la grande Catherine 1 Ah ! pauvre, pauvre, pauvre et imbécile Hasard ! tu ne joues rien, devant ma divine loge, que tu n'aies joué cent fois. Pas une de tes trappes d'où sortent des feux et des flammes qui n'imitent des surgissements de geysers et des éruptions de Vésuves. Ta tragédie d'Ischia, avec une figuration pittoresque, ce n'est pas mal, mais elle pastichait effrontément ton Tremblement de terre de Lisbonne, où il y avait eu de jolis costumes aussi. A Java, tu as été malin ! ça ne s'était jamais vu, cette fin d'un monde ; mais, tout de même, tu n'avais fait que mettre à la scène les imaginations prophétiques des Apocalypses de mon saint Jean qui, lui-même, t'avait imité ! Allons, allons. Hasard, tu as cessé, depuis longtemps d'être ingénieux; et, l'autre jour, le Saint-Esprit, qui se connaît aux choses de la littérature théâtrale, me disait : a Si ça conti-

nue comme ça, je me désabonnerai. » Pour ce qui est de moi, je ne suis pas éloigné de te retirer ta subvention.

Le Hasard se rebifia.

— Vraiment, Étemel, dit-il, vous êtes devenu singulièrement difficile à satisfaire. Je ne connais qu'un critique dramatique aussi exigeant que vous ; on ne tient pas compte de sa méchante humeur, parce que, n'étant que poète médiocre, il est à peine dieu. Ah ! qu'il est loin le temps où vous ne vous seriez jamais lassé de voir jouer tous les jours le mystère d'une Pomme cueillie à un Arbre I 11 vous faut de l'imprévu. Ne m'accusez pas si je ne vous en donne point, tragiquement, La faute en est à votre humanité, dont vous avez borné les forces vers le mal, et qui tout de suite a atteint les limites que vous lui en aviez marquées. Rendez-la capable de plus d'horreur nouvelle, et toujours renouvelée ; et vous n'aurez pas à vous plaindre du Shakespeare que je vous serai. En attendant, vous seriez injuste, ô Très-Haut! de ne pas admettre que, si je ne sais plus vous faire frissonner et pleurer, je sais encore vous faire rire. Je ne peux

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plus, — à. cause de la banalité des sujets, — être un Corneille, mais je me pique d'être un Begnard. Je lâche Eschyle (parce que, Promér thée, c'est toujours la même chose), mais je me raccroche à Aristophane (parce qu'elles sont infiniment diverses, les façons de hafouer Socrate), et, si je suis un dramaturge démodé, je suis eiM^re un amusant vaudevilliste. Vous ne nierez point que vous voitô êtes esclaffé, ô JÉtemel ! l'afttre jour, lorsque je vous fis entendre M. Brunetière, dans xm pays lointain de la France, proclamant que le roman français est une école d'ordure et de honte, et que Baudelaire fut admis comme «c danseur » aux fêtes nocturnes du Moulin-Rouge qui lui vouera une statue à côté de celle de Valentin, professeor de la Goulue !

— - Sans doute. C'était drôle. Mais Eschine, en exil ou en voyage (à l'abri des coups) gouailla fortDémosthènesen dépit de l'excuse : c Monstroj^ Boonta. »

— Vous ne nierez point que je vous fis pouffer de rire en vous faisant voir que c'était précisément à deux humbles négociants de la jTue du Sentier, n'étant jamais allés rue Cam-

bacérès, que Ton reprocha d'y être allés, tandis que deux sénateurs qui, tous les jours, y allaient, prouvèrent qu'on ne les y vit jamais ! Vous seul les avez vus, Éternel ! parce que vous voyez tout. Et c'était de petites noces charmantes.

— Oui, Hasard ! Mais je suis enclin à peur 3er que tu as lu Pétrone.

— Et n'avez-vous pas eu un réel divertissement lorsque, en la petite scène de la fin, je vous révélai, en marionnettes actives, qu'un empereur assassin d'une race préméditait de venir, en la ville de cette race, voir si le sang avait séché sur les pavés qu'il fit rouges ?

Mais il n'y osa point yenir.

— J'ai ri. Hasard ! Mais tu n'as rien inventé. Rappelle-toi que le glorieux, cabotin Néron, ressemblant à la fois à un mime et à un bourreau, aimant la musique — flûtes — qui rêve, et la musique — trompettes — qui tue, voulait, lui aussi, aller en Grèce, et il alla en Grèce, et il remporta tous les prix à tous les Jeux Olympiques qui ne se souvenaient plus de Corinne ni de Pindare! Mais, tout à coup, pris d'une inquiétude étrange — honorable, d'ail-

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leurs, — et d'un besoin de rentrer chez soi, et d'une peur de ne pas être chez soi dans une ville où il y avait eu Périclès, il s'en retourna vers Rome, sans entrer dans Athènes. A cause de quoi ? A cause de qui ? à cause de rien. A cause de Gavroche, qui, de l'autre côté de la grande porte d'entrée, parmi les cérémonies des chefs de la ville réduits à ne pas dire : non, lui aurait, tout à coup, les deux mains aux cuisses, jeté, en grec: « Ah! c'te têtel Zut! »

— Vous brouillez les époques, Eternel.

Mais puisque vous ne vous plaisez pas davantage aux vaudevilles qu'aux tragédies, qu'est* ce doue qu'il vous faut ?

Le Seigneur :

— Du Nouveau, dit-il.

Et de tout les points de l'infini, à ce mo^ ment, des étoiles, des nuées, des innombra* blés voies lactées, et des soleils vermeils, et des soleils qu'on croit morts et qui revivent, enfin de tout ce que créa la première parole ordonnant la lumière, sortit anxieusement cette parole innombrablement multipliée en tous les échos de l'immensité :

— Du Nouveau !

— Du Nouveau I

— Du Nouveau I

Le Hasard, pensif, dit :

— Eux aussi»

— Eh I bien ? dit Dieu.

— Eh ! bien ?

— Eh ! bien ?

— Eh ! bien ? dirent les Immensités, Du Nouveau ! Du Nouveau ! Donne-nous du Nouveau, Hasard !

Le Hasard dit :

— n n'y en a plus, n ajouta :

— Le mieux, ce serait de faire relâche.

De toutes les parts de l'infini :

— Relâche ! Relâche ! Relâche ! Relâche ! Oui, rien, rien, rien. Relâche !

Alors l'Éternel :

— Sans doute, sans doute, Relâche. Ce serait le mieux.

Le Hasard, directeur, dit :

— Fautril afficher : Relâche ?

— Attends. Est-ce que n'as pas une petite pièce où une fillette avec son amoureux

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va cueillir des fraises, et se laisse cueillir les lèvres? ;

— Un lever de rideau, &lors ? demanda le Hasard.

— Oui, dit Dieu. Recommence-

Procès-Yerbal d'im Interrogatoire

Les deux gardes poussèrent Thomme dans le cabinet du juge d'instruction. « Eh ! dit-il, prenez garde ! vous avez failli marcher sur ma robe. » Sur sa robe ? Il était habillé d'un complet gris fer et vert, à carreaux ; en entrant, il eut, de la main gauche, le geste de relever une jupe, et, de la main droite, celui de baisser un voile sur son visage.

Le juge, face blanche et rose, largement grasse, aux favoris pareils à des chrysanthèmes de neige, regarda l'homme qu'on ]ui amenait, presqu'un enfant, menu, grêle, pâle, joli, de courts cheveux blonds tout bouclés sur le front peu haut, très étroit, et demanda, les épaules au dossier du fauteuil :

— Vos nom, âge, profession, domicile ?

* D'une voix de fillette qui récite une fable, l'inculpé balbutia très vite : .

— Anne-Louise-Chrétienne Doucelet, dixhuit ans, modiste à façon, rue de TAbbaye, 14.

Le juge haussa l'épaule*

— Vous vous appelez Lifcîen-Raymond- Renaua Maulurier ; vous avez vijigt-deux ans, vous êtes étudiant en droit, vous habitez rue des Ecoles, 226.

— Non, monsieur, je m'appelle...

— Assez. Ecrivez, greffier.

Le juge reprit :

— Vous savez de quoi l'on vous accuse ? Il y a quatre semaines, le 26 juin, vers huit heures du soir, vous avez jeté, du pont de Rueil dans Ja Seine, la fille Doucelet, votre maîtresse, dont on a retrouvé le cadavre, dans les herbes, sous un arbre de l'île de Croissy*

L'inculpé ne put s'empêcher de rire ; c'étaient de petits pouffements légers et sourds, comme d'une écolière chatouillée à la classe par sa voisine de banc.

— Pardon, monsieur, pardon I Mais c'est trop drôle, aussi, ce que vous dites là. Vous croyez que moi, Chrétienne, j'ai jeté Chrétienne dans l'eau, où elle s'est noyée ? Il faut

PROCBS-VBRBAL D*UN INTERROGATOIRE 169

que le monde soit fou pour imaginer des choses pareilles.

Puis, sérieux :

— C'est vrai, j'ai commis un crime, et je l'avoue, mais ce n'est pas celui que vous croyez. Ma faute, c'est de ne pas avoir été gentille avec Renaud, et si on me guillotine, ce sera bien fait pour moi. Mais on ne coupe pas le cou à celles qui sont déjà mortes, n'estce pas?... Il faut que je vous raconte toute l'histoire.

Pendant que le juge, irrité d'abord, puis surpris, le considérait fixement, non sans quelque inquiétude :

— C'est il y a deux ans, dit l'inculpé, que j'ai fait la connaissance de Renaud. J'étais bien jolie, avant d'avoir péri dans l'eau. Pas une beauté régulière, non. Mais du drôle aux yeux, aux lèvres, aux joues, et un petit nez qui se retrousse, tellement que quelqu'un du café Voltaire en avait fait une chanson qui disait :

Sur sa petite face rose

Agitant ses ailes de chair.

Son nez, comme un oiseau, se pose,

Impertinent, la queue en Tair!

Dès que nous nous fûmes parlé au Médicîs, Renaud et moi, tout de suite ce fut convenu qu'on se mettrait ensemble. Bien sûr, je n'étais pas uiae honnête fille; ce n'ast pas seulement parce que ma mère était blanchisseuse que }ê connaissais les chemises d'hommes.

Mais, enfin, puisque je suis modiste, je travaillais, des fois, avant d'aller au café; j'étais comme qui dirait une grisette de l'ancien temps. Renaud comprit que je valais mieux que les grues du Médicis ; et ce fut charmant, notre lune de miel, ce printempslà, dans la petite chambre, au cinquième d'une maison chic, d'où l'on voyait: les arbres, la blancheur des cygnes sur le lac vert des pelouses.

Il parlait plus lentement, gravement, d'une voix moins grêle :

— Comme nous nous aimions ! Comme c^était bon de se tenir serrés, les soirs, à la ftoêtre, plus haut que toute la ville, plus près du ciel que tous les autres vivants !

Il parut comme étonné des paroles qu'il avait dites. Il se reprit à sourire, et il parla encore, la voix légère et claire.

PROGÈS-YBRBÀl. d'uN INTERROGATOIRE 171

— Sûrement, on ne s'ennuyait pas, dans les commencements ; tout ce que je voulais, des jolies robes, et des bijoux, et des dîners dans les endroits où on mange bien, et des loges dans les théâtres, Renaud me le donnait, — il était d'une famille riche, de Bretagne, qui lui envoyait beaucoup d'argent, — et, tout ce qu'il voulait (tout ce qu'il voulait, , c'était moi I) je le lui donnais, et le lui donnais encore, encore, encore! Ce bonheur-là, ça aurait duré longtemps, si Renaud avait été raisonnable.

Mais il a ça de bête, d'être jaloux. Tenez, si je vous en donnais ma parole, vous ne le croiriez pas, monsieur le juge, que je suisres- Jtée chez moi, trois semaines, sans sortir seule, une seule fois, pas même la nuit ! Pourtant, vrai de vrai, c'est la vérité pure. Alors, ça commença de m'ennuyer, d'être si heureuse. Ce n'est pas drôle de n'avoir qu'un lit, quand on a l'habitude d'en avoir plusieurs. Je finis bien par m' arranger de manière à faire des traits à Renaud, sans qu'il s'en aperçût. Souvent, les jours où il allait déjeuner chez son correspondant, qui était un curé, un chanoine comme il élisait, je rejoignais des petites camarades d'un

atelier de couture, qui se promènent, le long du boulevard Michel, vers midi, un croissant aux dents, et nous allions dans les bars, avec des jeunes qui nous faisaient rire, ou avec des vieux qui nous faisaient rire bien plus encore, et qui nous donnaient leur carte, pour aller les voir. « Vous verrez, vous serez contente, je ne vous dis que ça ! » Mais il fallait ^revenir' chez soi, à cause de l'heure où Renaud allait rentrer. Enfin, quoi» il avait tort ; s'il voulait une honnête femme, il n'avait qu'à se marier avec une demoiselle de son pays, ou avec la fille de son chanoine, si ça fait des enfants, les chanoines. Et puis, il y avait des soirs où il était assommant tout à fait, et terrible. Il paraît qu'il était né, qu'il avait été élevé là-bas, en Bretagne, dans un grand château, où il y a des revenants, avec des bruits de chaînes dans les corridors et des voix qui, à travers les volets^ viennent du puits qui est dans la cour. Et souvent, après le dîner, quand je lui disais :

«Tiens, chéri, si nous allions à BuUier?» il me répondait : « Non, non, pas ce soir, il y a de l'orage. Rentrons. Nous n'allumerons pas la lampe. Je te parlerai tout bas, dans l'om-

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