‹ Le carnaval fleuriChapitre 36 sur 41 · GBLLE QUI NE RIAIT POINT · texte numérisé non relu

GBLLE QUI NE RIAIT POINT

LA PETITE PERSONNE ROSE

Ah ! je défaille, mais ne ris point.

LE PASSANT

Attendez ! Presque toutes les demoiselles ou dames ont, en quelque lieu d'elles, un point, celui-ci chez les unes, celui-là chez les autres, où, subtilement touchées, s'émeut un chatouillis qui les oblige à s'esclaffer comme des folles. Chez vous, petite personne rose, quel est ce point, je vous prie? Dites-le à un pauvre homme qui passe.

LA PETITE PERSONNE ROSE

Eh ! je crois que c'est...

LE PASSANT

Que c'est?

LA PETITE PERSONNE ROSE

Oui !... hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi !

286 LS GÂaifAVAL FLBUftI

hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! Au moins., hi ! hi !... au moins... hi ! hi ! hî!... au moins... hi ! hi! hi ! hi !... Au moins, pleurez-vous, passant?

LE PASSANT

Certes, — et de quelle joie, petite personne rose!

Les Larmes qui ne savent quoi pleurer

Une fois, dans un pays inconnu où m'avait co-nduit le hasard, sinon le destin^ du voyage, je roe sentis une grande envie de pleurer. Je n'avais, ce jour-là, aucun motif de désespoir, — hormis l'insipidité de tout. Celle-ci est si quotidienne que j'avais depuis longtemps perdu l'habitude de m'en émouvoir. Pourquoi donc éprouvais-je une telle envie de pleurer? Elle ^tait extrême, urgente, torturante. Il me semblait que j'allais mourir si jie ne pleurais pas. Il me semblait que je serais inâninaent heureux si je pleurais. Mais^ en môme temps, je me ren^dais compte qu'il me serait impossible de v^er des larmes tant qu'ume occasion, vraiment déterminante, ne m'en serait pas offerte; mes pleurs amassés sous mes paupièares étaient comme de l'eau derrière une édusev de l'eau qui veut couler, qui ne caulera que si on

288 LE CARNAVAL FLBURI

ouvre l'écluse. Il fallait une circonstance à Teffusionde la chère douleur. Je me dis: <c II serait extraordinaire qu'il n'y eût pas mieux ou pis qu'une coïncidence entre mon besoin de pleurer et mon arrivée dans ce pays inconnu où m'a conduit le hasard, sinon le destin, du voyage ; certainement je trouverai ici de quoi satisfaire le désir que j'y ai conçu. » Je me promenai dans les pauvres quartiers de la ville ; je vis, par les fenêtres sans rideaux ni vitres, le dénûment des lits, la besogne tremblottante des vieilles qui mettent de côté les moins ignobles chiffons, la nudité maigre et verte des petits sur les carreaux nus ; je fis l'aumône, je ne pleurai point. Gomme je traversais une place, un tramway écrasa une femme qui s'était précipitée sur les rails; j'aidai à la porter jusqu'à la pharmacie voisine, je ne pleurai point. Je lus dans un journal qu'une mère, pour les soustraire à la misère, avait empoisonné ses deux enfants ; je vis, dans un théâtre où il y avait matinée, l'aventure de deux petits orphelins qu'une méchante vieillarde, en les battant, contraignait à mendier ; je me sentis très touché, je ne pleurai point. « Je

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