‹ Le carnaval fleuriChapitre 38 sur 41 · LES LARMES QUI NE SAVENT QUOI PLEURER · texte numérisé non relu

LES LARMES QUI NE SAVENT QUOI PLEURER

serions peut-être reconnus, si nous nous étions vus? Mais, voilà, les âmes même qui sont destinées Fune à Fautre ne sont pas averties du côté où il faut aller. Celle-ci prend à droite, celle-là prend à gauche ; et la plus faible meurt la première, sur le chemin. » Alors, je tombai à genoux près de la pâle terre funéraire, et je pleurai délicieusement, longtemps, longtemps, toujours.

La Petite Ame sur un Fil

Sur le plus bas des fils du télégraphe une hirondelle s'est posée. Il y a cinq fils. Elle s'est posée sur le plus bas, qu'atteignent les branches en fleur des jeunes acacias. Son frisselis se balance au léger bercement , du fil. Tout à coup, son aile palpite. C'est qu'une dépêche a passé. Quelle dépêche ? rien, une invitation à dîner. Pourtant l'hirondelle saute sur un autre fil. Elle se reprend à susurrer. Le fil la secoue! C'est une dépêche encore. L'oiselle a frisonne toute. Rien de grave, quelque chose de triste, pourtant, un rendez-vous, qui fut promis, qui est refusé. Qui sait si un cœur ne souffrira pas? L'hirondelle monte d'un fil encore, ses pattes peuvent à peine se poser, à cause d'une secousse. C'est une dépêche annonçant qu'une maison de banque a fait faillite. Un autre petit bond ! Mais le fil tremble, tout

doucement. Le télégraphe transmet la belle joie des fiançailles conclues. L'hirondelle chante, chante, chante, toute gaie ! et elle monte plus haut Le dernier fil frémit longuement, lentement, Ismguissamment. C'est quelqu'un qui est mort. L'hirondelle s'envole comme une petite âme blanche et noire !

L'Heureuse Fin d'un Songe

C'est avant même le matin d'un jour qui sera beau. Comme je ne pouvais dormir, à cause du poème qui me hante, — ce poème où une très belle personne, pareille aux demidéesses des bois de lauriers-roses, finira bien, je le sais, par se pâmer aux bras du poète, mais, à la suite de quels événements, je ne le sais pas encore, — j'ai sauté du lit (ou bien, j'ai cru sauter du lit), j'ai ouvert, toute grande, la fenêtre, et, le coude à la ferraille, je regarde, extasié de la fraîclieur que soufflent les mille bouches invisibles de la nature bâillante à peine, le frémissement des hauts arbres, vagues de molle brume, et le frisson moins clair, le frisson lisse, presque noir, de la pelouse, et le rose d'aube, voilé d'azur de nuit, entre les xîlignements des feuilles, et, là-haut, au ciel, la deriuère étoile, étincelle d'argent, cette

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étoile qui devrait s'appeler l'étoile de la bergère ! car le soir est à l'homme, mais le matin est à la femme. Et tout le prochain réveil de vivre, — fleurs, lueurs, branches mouillées, avec Tacheminement vers les demeures humaines du lointain mystérieux d'autres vies ignorées mais certainement délicieuses et vierges — sent bon, sent jeune, sent neuf, luit, si peu, d'éclosion d'on ne sait quoi, d'enfance, d'espoir, et aussi d'une promesse si semblable au reflet rallumé d'un souvenir, que Ton se demande si TArchange, hier, avant de clore ses paupières, n'a pas oublié de fermer les portes du paradis terrestre.

Et, tout à coup, un merle chante.

Le merle chante bien, maïs il a, dans son chant, des arrêts, des réticences, qui ressemblent à de l'ironie ; il est tendre, et malin ; il est harmonieux, et dissonant ; son lied, en même temps qu'il charme, raille ; c'est l'Henri Heine des oiseaux. Sans doute, il soufire.

J'écoute chanter le merle de mon jardin.

J'aurais préféré la pâmoison suprême de la plainte d'un rossignol nocturne. 11 faut se contenter de ce qu'on a. J'écoute le merle.

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Or, son ramage parle.

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Allezvous-en! dit-il.

— Eh ! merle, dis-je, pourquoi m'en irais-je? Je suis chez moi, je pense ; j'ai bien le droit de m'accouder à ma fenêtre.

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

— Ne compte point que je t'obéisse ! Pourquoi tiens-tu k m'éloigner, je te prie ?

— C'est parce qu'EUe n'osera pas sortir tant que vous serez là.

— Sortir?-

— Oui.

— Elle?

— Oui.

— Qui donc, Elle

— Celle qui est dans le tronc de l'arbre oii je chante.

— Il y a une femme dans le tronc de ton arbre ?

— Une femme, oui, ou bien, pour parler plus précisément, une nymphe.

— Merle ! n'essaie pas de te jouer de ma crédulité. C'est ici le bois de Saint-Germain, voisin d'un restaurant fameux d'où partent

(les mail-çoach, et l'on sait pertinemment que les Dryades, les Hamadryades, et les Napées elles-mêmes, plus familières, dédaignent les forêts traversées de bicyclettes.

— Poète ! ne tente pas de me faire croire que tu ignores ton pouvoir sur les personnes mythologiques. Dès qu'elles apprirent que tu habitais en ce pays, les demi^déesses qui se plaisent au murmure des branches s'en rapprochèrent, ravies ; de Saint-Germain à Marly , les arbres sont hantés de nyniphes forestières, comme les bocages de TAttique.

— Je suis ravi de l'apprendre ; mes odelettes, désormais, en seront plus fières. Cependant, puisque la dryade de ton arbre y est venue à cause de moi, pourquoi craint-elle d'en sortir, à cause de moi ?

— Parce que...

— Parce que ?

— Parce qu'elle...

— Parce qu'elle ?

— ... Est nue.

— Je pense bien qu'elle est nue, puisqu'elle est déesse, c'est-à-dire infiniment belle. Mais tu peux lui dire qu'elle a grand

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tort de se gêner pour moi. Ma pudeur s'accommode volontiers de Timpudeur fémiiiine, ne fût-elle pas divine, ej; j'ai des yeux accoutumés à l'idéal et au réel. Qu'elle sorte de son arbre ! qu'elle vienne ! qu'elle resplendisse ! Sans doute, ennuyée de l'étroite gaine d'écorce, où elle se cache, le caprice l'amuse de courir, pieds nus, sur la pelouse, de mêler • son babillage au susurris des nids réveillés, et de faire sa toilette du matin avec la rosée des fleurs qui s'ouvrent en forme de beaux vases ? Je ne serai pas du tout off'ensé de voir le jardin auroral lui servir de cabinet de toilette. Certes, je comprendrais ses hésitations, et me garderais bien de l'en dissuader, si le notaire qui loge dans la villa voisine, derrière ce rideau de saules aux ramures entr'ouvertes qui sont comme des chemises déchirées, homme digne, aux lunettes observatrices, — si le vaudevilliste, à la barbe ancestrale, qui, avec une Agnès de théâtre subventionné, dont le petit chat est mort de vieillesse, il y a vingt-cinq ans, vient de louer cette maison à tourelles que cernent quatre cèdres du Liban, avaient déjà entr'ouvert leurs croisées ;

mais le notaire, le vaudevilliste et Vimmémoriale ingénue dorment encore en leur opaque inutilité d'être, en leur serein néant, — quel opium, la bêtise ! — et la dryade de ton arbre, merle bavard, n'a point lieu de redouter celui, seul éveillé, pour qui ses deux bras, qu'elle ne lui cachera point, seront un glorieux distique, ses seins et son ventre, un lyrique gonflement d'ode, ses hanches, des métaphores dont s'alarmeront les jumelles collines de neige, et, toute sa blancheur, du rêve 1

J'ai dit, le merle se tait.

Alors une voix (la voix d'un lys qui aurait une abeille dans son calice) hasarde :

— Quoi ! oserai-je ?

Je crie :

— Amaryllis ! Noppéa ! Leuconoé ! Thétis !

Aglaé ! Myrtho ! Naiss ! Eumymone ! osez, Nymphe !

Elle ose.

C'est miraculeux, hors de l'arbre, tant de beauté. C'est de la lueur, c'est de la douceur, c'est du parfum, c'est de l'enchantement, avec de petits pieds qui ont peur de l'herbe ; et j'ai vu, dans la pelouse,* un ongle, qui est

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un ongle en effet, ou un bouton d*or ; mais je suis bien sûr que ce rêve de talon n'est pas la rondeur tombée d'un pétale de coquelicot, mais un talon véritable, pareil à ceux d'Aphrodite trempés dans le sang de la roseadonis. Et la fm de la nuit devient le commencement du jour ! la clarté se résout à éclore, épanouie en désir ; elle se rose à cette bouche, se dore à cette chevelure, se blanchit à cette chair — devient le soleil à cause de la beauté !

— toi, à qui je donnai les noms de tant de nymphes, comment, dis-je, te nommes-tu, nymphe ?

— Alphesibèa 1 dit-elle.

Alphesibèa, allant, venant, baise les roses sur la bouche, gazouille dans les nids entre les branches écartées, enseigne, par le mouvement de ses jambes dansantes, le rythme de la grâce au balancement des hautes herbes, rit de la défaite d'un iris jaune qui, en une témérité de confrontation, se haussa, tandis qu'elle courait, jusqu'au mépris, au sourire rose, de l'unique lys d'or ! Elle resplendit, si lumineusement nue, que je crois que vient d'elle le

jour qui rilluminel et il me semble qiie cette déesse n'est pas fâchée d'être nue devant un poète.

Mais soudain :

— Ah !

Et elle fuit.

Car, à la croisée ouverte derrière la rangée de saules, s'est érigée la face du notaire, aux lunettes observatrices.

Alphesibèa s'est réfugiée derrière les cèdres du Liban qui cernent la maison à tourelles.

— Ah ! jette-t-elle encore.

Car le vieux vaudevilliste et la centenaire ingénue viennent d'ouvrir la croisée.

Eperdue, la dryade m'implore. Plein de pitié, de jalousie aussi, je lui dis :

— Venez ! venez ! montez !

Alphesibèa se précipite vers ma fenêtre, se heurte à la pierre. « Non, lui dis-je, les branches... » Elle empoigne les menus troncs sinueux du lierre et des aristoloches. Elle se hisse ! Elle enjambe — Dieux! ses jambes ! — la ferraille de la fenêtre et se plaît à tomber dans mes bras, avec un si joli : « Ah 1 que j'ai

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eu peur ! » Mais elle aura peur encore, car l'ingénue, le vaudevilliste et le notaire, éblouis et affamés de tant de beauté, sont sortis de leurs maisons et ont suivi la dryade, et ont grimpé derrière elle, et leurs têtes, hideusement lubriques, vont apparaître.

— Où me cacher? dit-elle.

Sagace, je propose :

— Dans ce lit.

— Le vôtre?

— Le nôtre !

— Ah ! que j'y consens ! dit la nymphe.

Et, les fenêtres bien closes, je Tétreins,

sous les draps, pâmée. Elle est si belle, et si parfumée, et si blanche, que je pense qu'elle a apporté avec elle, pour me les mettre dans les bras, toutes les fleurs, toutes les odeurs, toute l'aurore... Et je pense aussi que, peutêtre, je ne me suis pas levé de mon lit, et que j'ai rêvé, et que j'embrasse, — ah ! bien réveillé cette fois, — toute la délicieuse fin de mon poème.

La meilleure Aumône

Ce jeune homme se promenait dans le cimetière. C'était un poète qui avait beaucoup de talent, et qui avait une âme très haute. Il avait vraiment une âme très élevée et très ingénue, — non sans quelque ridicule, comme il convient aux gens simples, — et un talent qui eût hésité à affirmer, par la détestation et le mépris de tout, sa confiance en soi. Ah ! le cher cœur charmant ! Vous l'auriez fait pâmer de délice en lui disant un poème de Léon Dierx. Il se promenait, ce matin, dans le cimetière, à cause de la solitude, du clair soleil, de l'espace plus vaste que partout ailleurs, et du rêve qu'il y a à être près des morts. Il semble, si on est très jeune, que Ton fait aux trépassés, de tombe en tombe, — des sébiles, ces tombes, — un peu d'aumône de vie. Et le jeune poète, en ses hauts et fervents enthousiasmes,

vénéra les stèles des poètes illustres, et sa chimère claironna silencieusement des gloires devant les sépulcres de héros. Puis, il pleura a cause d'une toute petite lame de petite fille, où il y avait des fleurettes, et, chose imprévue, un livre entr'ouvert (le vent feuilletait le livre) tremblant, une page cornée, comme si quelqu'un, qui avait lu ce livre avec la morte, avant qu'elle fût morte, l'avait apporté là,pour dire qu'il ne lirait jamais plus loin... Il pleura, le poète sans haine. Mais une chose l'inquiétait. 11 était, depuis quelque temps déjà, suivi ' par une haute Dame, élégante sous des voiles, (jolie, on n'aurait pas pu dire, à cause de l'épaisseur des longs crêpes), qui lui faisait des signes comme d'approbation quand il s'inclinait devant une sépulture de poète illustre ou de héros, et le complimentait, d'une ressemblance d'essuyer, à travers le voile, des larmes, quand il prenait pitié d'une jeune femme morte avant tant de baisers promis. Même la haute Dame s'approcha tout à coup de l'aimable enfant poète et lui mit quelque chose dans la main, en disant : « C'est pour vous ! c'est pour vous ! Ah ! vous le méritez bien ! Gardez

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cela, servez-vous-en, » Et elle s'évanouit. Un peu étonné, le jeune visiteur du cimetière s'éloigna, sans ouvrir la main, — comme en quelque crainte, — sortit, remarqua à droite de la porte un vieux mendiant qu'on avait toujours vu là, qui devait être bien vieux s'il avait eu, seulement, cinquante ans quand il s'y installa pour la première fois. « Monsieur, demanda le poète, est-ce que vous connaissez cette haute Dame noire qui se promène dans le cimetière? — Je crois bien que je la connais. C'est Madame la Mort. Il y a des jours, des jours, des mois, des ans, que je la connais! J'ai été, bien des années, employé aux Pompes funèbres avant d'être mendigot de cimetière. C'est une Dame peu aimable. Mais elle est très sérieuse. Elle vient presque tous les matins* tantôt ici, tantôt là, — surtout au printemps. Il paraît qu'elle adore les odeurs de tombe, en avril, comme d'autres gens aiment le parfum des premières roses ; elle vient voir comment ça se passe chez elle, à ce qm'on m'a dit. Et elle fait, en passant, sans avoir l'air de rien, des cadeaux aux gens, elle leur donne comme qui dirait : des prix, selon la façon dont

ils se sont comportés au milieu des tombeaux. Elle donne à une petite fille, qui est venue pleurer ses petites amies, une fleurette de communiante, et une fleur d'oranger à la veuve amicale d'une mariée morte, et une branche de laurier d'or h quelque vieux brave qui ne peut plus tendre au cadavre à qui manque un bras, qu'un seul bras vivant, l'autre emporté par la môme mitraille ! Et, à vous, qu'est-ce qu'elle vous a donné? — Ceci ! » dit le poète. Il ouvrit la main. Il avait dans la main une toute petite fleur, flétrie, étriquée, triste, terrible aussi. Le mendiant du cimetière qui, cinquante ans passés, fut croque-mort, se dressa, émerveillé, puis se courba, respectueusement. « Ah ! bien, dit-il, vous en avez de la chance, vous ! Vous n'avez qu'à vous mettre cette fleurlà dans la bouche pour crever tout de suite.

C'est la fleur-poison. C'est seulement la quatrième fois que je vois Madame la Mort faire un cadeau pareil ! Et, vous savez, il ne faut pas le dire dans les journaux, parce que tout le monde viendrait ! »

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