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Le carnet d'un ténor

Il suffira d'avoir seulement ouvert ce livre pour comprendre que le mot « préface » n'est pas celui qu'il eût fallu écrire en tète de ces quelques pages. Avant-pi^opos, serait encore trop prétentieux et si j'avais pu les intituler « conversations sur Roger » je l'eusse fait bien plus volontiers. En effet, une préface a pour but de développer au lecteur les raisons qui ont porté un auteur à écrire un livre. Or, ici, il n'y a ni auteur ni livre, il y a un artiste qui, précipitamment, chaque soir, recueillait les impressions de sa journée, sans souci de la forme,

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écrivant comme on fait à un ami très intime, et réservant, pour cette vieillesse qu'il ne devait pas atteindre, la lecture de quelques feuilles volantes.

Aussi la famille et les amis de Roger, du vaillant et grand artiste, si éclatant quand il plaidait pour son art, si modeste quand il parlait de lui-même, eussent-ils rejeté toute idée de la publication de ce carnet, si Roger ne leùt pour ainsi dire commencée de son vivant.

Vers 1872, Villemessant me parla du projet qu'il avait de faire paraître quelques anecdotes que Roger lui avait racontées récemment. Les anecdotes, c'était pour lui toute la vie de son journal, et il n'eût pas, pour tout au monde, laissé passer celles de cet ami intime à qui il savait tant d'esprit, tant de justesse d'observation. Aussi furent-ils bien vite d'accord; Roger, craignant toujours de voir sa personnalité mise en jeu (que de comédiens ne comprendront guère ce sentiment !) demanda que

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l'un de nous examinât son mémento pour ' choisir avec lui les passages qui pouvaient le plus intéresser les lecteurs d'un journal.

— Surtout, mon cher ami, dit-il à Villemessant, je vous en prie, ne vous gênez pas avec moi, du jour où vous ne me trouverez pas intéressant, supprimez tout ce qui vous paraîtra de trop, coupez, rognez, je suis habitué aux amputations !

Et en disant ces derniers mots, le pauvre Roger montrait son bras artificiel, et cela en souriant, en faisant des plaisanteries « pour ne pas attrister les autres î » comme il disait.

Le carnet parut par fragments et obtint un véritable succès au Figaro, si bien que plus tard il enpubUa une seconde série.

C'est à cette occasion que je connus plus intimement Roger. Plusieurs fois nous nous étions rencontrés dans le monde et la sympathie s'était bien vite et très facilement établie.

Roger me raconta alors sa biographie etcom-

CAltM"!' 1) i:N TENOR.

ment il avait vécu dans une longue intimité avec Villemessant et sa famille. A ce propos, il me rapporta une anecdote qui faisait la joie du fondateur du Figaro. Je la copie, à peu de chose près, dans le septième volume manuscrit et inédit de ses Mémoires d'un journaliste.

Nous avions, Roger et moi, dit Villemessant, la manie des grandes réceptions; un beau soir, Roger donna un bal qu'il intitula : Bal de poissardes. Tous ceux qui y étaient invités devaient y venir costumés en personnages de la halle, marchands de denrées, etc., etc. La mesure était de rigueur, et je me rappelle que Roger avait, pour conserver la couleur locale, fait venir dans son salon un grand comptoir d'étain pourvu de brocs, litres, setiers, tourniquet, derrière lequel M"'^ Roger faisait les honneurs de sa maison ainsi que madame Ramponneau les eût faits dans son cabaret.

De tous les côtés on avait placé de petites tables comme chez les marchands do vins et

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dans les guinguettes ; la mise en scène était charmante, l'illusion complète. Je vois encore Mario Uchard costumé en portefaix, celui-ci en garçon charcutier, celui-là en boulanger, etc. Il y en avait de gros, de maigres, de toutes les façons, mais rien que des artistes et des g-ens du monde.

Le bal avait lieu rue Turgot, au rez-dechaussée. Je devais m'y rendre travesti en fort de halle. Le costume n'est pas difficile à confectionner, mais encore faut-il qu'il soit bien porté ; comme la recommandation des hôtes était d'être « nature, » je pensai ne pouvoir mieux faire que d'aller étudier, à la halle aux blés, les allures et la démarche des forts. A peine y étais-je arrivé que je fus reconnu par un marchand de grains.

— Que venez vous faire ici? me demanda-t-il. Je lui expliquai mon but en le priant de m'ai-

der de ses lumières.

— Oh! fit-il, vous n'avez pas à aller bien loin, regardez-moi ces deux gaillards-là !

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