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Et il me montra deux géants, en vêtements de velours, blanchis par la farine, assis sur deux bornes, et mangeant chacun un gros morceau de pain sur lequel ils serraient affectueusement du pouce un morceau de veau dont la vue me donnait faim.
Je ne pus réprimer un mouvement d'admiration, en considérant ces deux magnifiques garçons qui, malgré leurs airs d'hercules, paraissaient fort intelligents et avaient des regards doux comme ceux des jeunes filles.
— Sapristi, dis-je à mon grainetier, je voudrais bien être costumé aussi élégamment que ces gentilshommes !
Tout à coup je m'arrêtai en présence d'une idée qui venait de me pousser. Elle était folle; mais, pour aller à un bal masqué, on n'est pas forcé d'être absolument dans son bon sens. Je me fis présenter à nos deux forts.
— Messieurs, leur dis-je, cela vous amuserait-il de venir ce soir à un bal chez un de nos amis, M. Roger, de l'Opéra?
PUKFACE. VI j
Tous deux se regardèrent un peu étonnés.
— Il n'y aura chez lui que des forts de halle, à peu de chose près.
Sur un signe du grainetier, tous deux répondirent avec un ensemble qu'envieraient les frères Lyonnet :
— Tout de même !
Puis, un instant après, l'un d'eux dit à l'autre :
— Eh bien, partons pour nous habiller !
— Jamais! m'écriai -je avec véhémence, n'allez pas mettre d'habits noirs, on ne vous recevrait pas ! D'ailleurs, vous n'avez pas à venir avant minuit et vous me demanderez. Voici ma carte et l'adresse de M. Roger.
Puis je me retirai après avoir fait tout bas une recommandation à mon grainetier.
Le soir, en arrivant, je dis à Roger : Vous m'excuserez, mais je me suis permis d'inviter deux amis à votre bal.
— Comment donc ! mais c'est tout naturel ! me répondit-il.
A peine la fête était-elle commencée qu'on
Vlij CARNET d'un TÉNOR.
m'apporta ma carte. Je sortis aussitôt et je trouvai mes deux invités qui, pour compléter leur costume, avaient d'après, les indications du grainetier, apporté chacun un sac de farine ; ils les avaient déposés dans Fantichambre, à côté du vestiaire. Je les fis entrer. Ils ne témoisrnèrent aucun élonncmcnt et saluèrent Roger fort poliment mais sans exagération, quand je les lui présentai.
— Ma foi, messieurs, dit Roger en les regardant et en cherchant à les reconnaître sous leur farine, je suis artiste, je me crois assez fort en costumes, mais je puis vous déclarer que jamais je n'en ai vu de plus réussis que les vôtres. Est-ce assez nature !
— Ch'est comme cha ! répondit l'un d'eux , sans bien comprendre , probablement.
— Et l'accent y est aussi ! s'écria Roger en riant aux éclats.
Puis il les fit entrer dans le salon, dont les deux géants firent le tour au pas. Des cris
PlîLFACE. IX
d'admiration les accueillirent sur tout le purcours.
— Ce sont des peintres! non, des sculpteurs ! c'est Pierre ! c'est Jacques ! c'est celui-ci ! c'est celui-là ! murmuraient sur leur passage tous les groupes qui cherchaient à les deviner.
— Ne les regardez pas trop ! dis-je à quelques invités , ce sont deux personnages que vous reconnaîtriez bien vite si vous vouliez, mais qui désirent garder l'incognito.
Et la promenade continua.
Voyant que mes deux forts ne savaient plus guère que faire après le premier tour de salon :
— Dansez ! mes enfants, leur dis-je ; amusezvous ! vous êtes ici pour cela ; invitez celles qui vous plairont !
Ils ne se firent pas répéter deux fois la chose ; toutes les dames les admiraient, c'était à qui danserait avec eux. Ils les faisaient sauter comme des enfants, ils jonglaient avec elles!...
Chacun , en passant près de mes hercules, poutTait de rire : on les apostrophait, on leur
CAP.NFT D UN TEXOR.
tapait sur le dos, d'où sortaient des nuages de farine.
Le bal fini , on se mit à table.
Les deux forts mangèrent et burent d'une telle façon, que les autres convives crurent à une plaisanterie ; on suivait leurs mouvements du regard pour voir s'ils n'escamotaient pas les mets.
— Ils imitent même la faim et la soif! me dit Roger enthousiasmé.
— Je trouve même qu'ils exagèrent un peu! lis-je froidement et en homme qui craint que ceux qu'il a présentés ne montrent un peu trop de sans-gène.
Tout a une fin, môme les bals de poissardes ! 11 fallut se séparer.
Chacun, dansfantichambre, regarda les saci de farine; on riait, on croyait qu'il n'y avait dedans que de légères rognures de papier. Un petit monsieur essaya d'en soulever un, et se recula en écarquillant considérablement les