DEUXIÈME VOYAGE A LQ,NDRES
26 Février. — Paris. — Deuxième jour de la République française. Je voudrais retourner dans un pays libre...
20 Juin. — Nous sommes à Sablonnière, hôtel Leicester-Square ; je fais à mon valet de chambre Léonard une leçon de chic anglais à l'usage des domestiques, qui doivent être plus propres que leurs maîtres, si c'est possible.
Nous revenons de Covent-Garden. J'y ai vu M. Gye, seul.
J'ai trouvé ensuite Mitchell à son théâtre.
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Robert Iloudin y joue en ce moment. Mitchell m'a fait mille offres de services.
On donne ce soir, à French Plays^ Monte- Christo avec les artistes exilés de Drury-Lane par la sauvagerie britannique.
En quittant Mitchell, nous sommes allés voir M""" d'Audeville et M. Moïana, Berkley- Square Thomas's. — Quelle adorable réception 1 De vrais cœurs français et amis. Emma, Emile, M"^ Lavocat sont ravis de nous revoir. On nous embrasse ; on rit de ce bon rire parisien à bouche-que-veux-tu. Après le dîner, promenade à Surrey Zoological Garden ; nous y avons été témoins d'une admirable fête, comme aucun établissement de Paris n'en pourrait donner une.
Autour d'un lac alimenté par une rivière qui circule dans les jardins, et qu'animent des cygnes noirs de la Nouvelle-Hollande et des milliers d'oiseaux étranges, s'entasse une foule immense, comme on en voit dans les tableaux d'Appian. Devant elle, le panorama de Rome, admirable décoration qui se découpe sur le ciel avec l'église Saint-Pierre, le château
Saint-Ange, des ponts, des arcs, des colonnes; de chaque côté, deux estrades en gradins, Tune pour les spectateurs, l'autre pour l'orchestre. Jullien fait exécuter l'i des œuvres bizarres, offrant à l'oreille tous les bruits, toutes les combinaisons sonores : on entend l'orage, la symphonie du chemin de fer, le chant du mastodonte.
La nuit descend, nuit véritable, faite par le bon Dieu, le premier des machinistes, qui retire son grand lustre sans qu'on entende le grincement des poulies. Rome s'illumine, la croix de Saint-Pierre s'enflamme, et pendant une demi-heure c'est une pluie de feu tombant du fort Saint-Ange aux détonations de son artillerie. Le feu retombe dans l'eau; les serpenteaux plongent à un endroit, reparaissent à un autre comme le serpent de mer du Constitutionnel; les cygnes noirs jouent et barbotent avec le cadavre brûlé des chandelles romaines.
Enfin un bouquet, conflagration générale dans les airs. Rome haletante sous la pluie de feu, comme si elle s'appelait Sodome ou
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Gomorrhe; et, à ses pieds, des chars de nacre et d'algues vertes, où reposent des déesses ; tout à l'entour, un peuple de monstres marins soufflant dans des conques qui, au lieu de sons, vomissent de la flamme; puis, subitement, l'obscurité, et un immense hourra du peuple anglais satisfait. C'est un rêve ! 0 Ruggieri ! 0 ordonnateurs de nos guinguettes nationales ! Vous disposez de quatre cent mille baïonnettes, de pas mal de terrain et de poudre , et vous n'avez à nous offrir qu'un char en carton et des vierges hàlées. Je m'imaginais que c'était une fête extraordinaire ; pas du tout : on la recommence demain. L'entrée ? un shelHng.
22 Juin. — A Covent-Garden. On donne la Gazza Ladra par Grisi, Mario, Alboni, Mariani, Tamburini, et le premier acte à' I Capuletti i^a.r Castellan et Pauline Viardot. Oh! celle-ci. J'en reparlerai lorsque je l'aurai mieux entendue. Elle attache une grande importance à la manière dont elle rend le rôle de Roméo. Tant pis. Elle me fait l'effet d'un amateur
qui, après de profondes études sur un rôle, note chaque geste, chaque sanglot. Seulement ce n'est qu'une larv'e. La vie manque. Le geste est soulevé par une ficelle. Le sanglot répond : «Présent» à l'appel. Pauline est une magnifique pensée intime, sans expansion, camélia condamné à rêver le parfum. Qui sait? Si la voix et le visage avaient égalé en beauté la grande conscience de l'artiste, c'eût peut-être été magnifique.
Malheureusement, Pauline est Ingriste ; elle dessine, mais c'est un talent gris, un jeune feuilleton de la vieille Sand, le cadavre du beau, moins la chair et le velouté.
Je ne pense pas que ce soit là l'affaire de Meyerbeer pour le Prophète. Cependant il y a chez Pauline des qualités si honorables que je souhaite vivement de me tromper.
23 Juin. — Dans l'après-midi, Delafield et Webster, mes directeurs de Covent-Garden, sont venus nous prendre ; non contents de me donner quinze mille francs par mois, ils veulent encore que nous allions demeurer quelques
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jours à leur campagne, sise à Fiilham. Willow Bank. Ma femme et Annette sont dans la voiture; nous montons derrière, Webster et moi. On a mis des rubans cerise aux oreilles de Brididi, qui est sur le siège et qui fait l'admiration générale ; il ne s'en occupe guère, ce bon petit chien. Quelle nature modeste ! C'est singulier! Depuis le temps qu'il vit avec des artistes !
Nous arrivons. Ah ! ma foi ! il me faudrait entrer dans trop de détails si je voulais décrire .en entier ce noble manoir. Il est impossible de tirer un meilleur parti de ce rêve qu'on appelle la Fortune.
Luxe, goût et comfort, tout y est. C'est une merveille. A dîner, nous étions douze. Huit grands laquais poudrés pour nous servir, fracs bleu ciel, aiguillettes d'or, culottes blanches et bas de soie roses. Le service se fait avec une régularité automatique. Ces serviteurs anglais ont l'air de mannequins fabriqués par M* Coppelius. Pensent-ils ? Je ne dis pas non. En tout cas, ils n'ont aucune des pensées envieuses qui agitent nos domestiques en France ; et, s'ils
volent leurs maîtres, ce qui est de mode partout, au moins ils les respectent.
Après dîner, musique. J'ai chanté presque tout les Huguenots, et déchiifré des glees à trois et quatre vôix : simple et charmante musique écossaise, inconnue à nous autres Français, qui connaissons tout. Jules de Gliuies, pianiste b&lge, accompagiiait.
26 Juin. — Flâné jusqu'à midi. Nous ouvrons nos fenêtres. A nos pieds coule la Tamise, large comme deux fois la Seine à Rouen. De l'autre côté, un paysage admirable ; une colline qui vient mourir en pelouse verte dans le flot jaune où se reflètent des ormes gigantesques et des saules. A droite, le vieux pont à piles de bois, une église gothique ancienne, une maison gothique nouvelle. Après déjeuner, Fanny part pour Londres chercher des nouvelles de Paris ; on parle d'insurrection.
Nous restons, Webster et moi, à nous promener du parc aux potagers, inspectant les écuries, jouant au billard, fumant des planteurs et faisant chanter, dans leurs cages d'or,
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deux amours de petits bouvreuils, qui sifflent en entier, et très juste, le God save the Queen ! L'air fini, ils lèvent la queue, ils baissent la tête : c'est un salut. Oh ! ils n'attendent pas pour cela qu'on les applaudisse... Ils peuvent débuter aux Italiens.
A cinq heures, Fanny rentre ; elle apporte les journaux anglais qui contiennent les détails de l'insurrection à Paris. Ah i ceux qui sont loin du danger souffrent mille morts ! Que ne suis-je là, mon Dieu! Comme je donnerais mon pauvre sang inutile pour assurer le triomphe de la civilisation sur la barbarie ! M""* d'Audeville , qui devait venir dîner nous fait dire qu'elle ne viendra pas : les larmes l'étouffent ; et moi, après le dîner, pendant que ces Anglais chantent et rient, accompagnés par cette courge de Glimes, qui a pourtant vécu de notre vie à Paris, mais qui se dit étranger pour se dispenser d'avoir du cœur, je m'en vais dans un coin de ces salons, embaumés de bonheur et de luxe, et je pleure.
Ça m'a fait du bien! Je n'y tenais plus, je suffoque. Caligula voulait que Rome n'eût
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qu'une tête pour l'abattre. — Si l'insurrection n'en avait que mille, je crois que je solliciterais l'emploi de bourreau : et pourtant, je suis de ceux qui t'ont rêvée, ô République ! mais point telle qu'on veut te faire et, si jo te maudis presque, c'est que, par ta faute, te voilà agonisante, éternité de quatre mois ! Allons donc ! ce ne sont pas des républicains, ceux-là, ce sont des bêtes fauves, déchaînées par des forçats. Ils ne seraient pas plus tôt les maîtres qu'ils se dévoreraient entre eux. Si ça continue, je crois que je me broierai les dents de rage. J'ai envie de retourner à Paris... Qui sait?... Il brûle peut-être en ce moment (trois heures du matin.)
27 Juin. — Je me suis réveillé sous l'impression d'un cauchemar épouvantable ; je me voyais dans la cour de notre hôtel à Paris, rue Rochechouart ; devant nous montaient des voitures pleines de cadavres mutilés, brûlés, empestant !
Je me lève en sursaut, comme l'Oreste antique, cherchant le sens de mon rêve : mes
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pauvres parents ! mes chers amis ! où sont-ils? Et Edouard Poussier? Nous n'y tenons plus, on attelle, et nous allons avec Delafield chercher des nouvelles à Londres ; nous trouvons à Sablonnière-hôtcl une lettre d'Adolphe. Dieu merci! pas de malheur chez nous... Jules Duprez, mon voisin de gauche dans les rangs de la garde nationale, quand nous avons pris les armes au 1 6 mai, a eu hier l'épaule percée d'une balle. — Il ne te manquerait plus que cela, bon peuple ! tuer tes gloires !
Jeudi 29 Juin. — Nous avons été au concert de Berlioz ; j'ai entendu la symphonie d'Harold, et Mélancholy : c'était triste, une vraie fête d'exilés. La France artistique dispersée se retrouve ici applaudissant ce génie sauvage et trop longtemps incompris, Berlioz, à qui l'on rendra justice un jour pour peu qu'il se brûle la cervelle. Concert magnifique d'enthousiasme ; mais peu d'argent. Berlioz est un aigle qui habite les sommets, le nuage ; ot les mines d'or ne poussent point de filons de ce côté. Nous tâchons de le consoler, nous dînons avec
lui. Douce et bonne réunion ! Nous calembredainons un peu comme au bon temps, sous le tyran...
Vendredi 30 Juin. — Yivier est venu me prendre pour aller dîner chez M"* Yiardot, ClifTord villa, St-John's wood, Maida Vale, 26. (C'est à coucher dehors, une adresse comme ça!) Eh bien, décidément c'est une femme charmante, comme je le pensais. Avant d'entrer elle m'a fait tout de suite revenir sur son compte ; elle m'a gagné par le prestige réel qu'elle exerce sur ceux qui la voient dans l'intimité !
C'est la science sans pédantisme, l'organisation musicale la plus complète. Puisque nous devons cette année ou l'autre, jouer le Prophète ensemble, je crois que nous ferons de bonnes choses. Elle me prédit que j'aurai de la peine à débuter ici d'une manière convenable ; rien de ce que je dois monter n'est prêt, et Mario tient le reste. Les directeurs sont charmants; ils nous font mener une existence de princes, mais ils ne s'occupent pas de leur théâtre.
Je suis rentré avec Vivier. — Comme le
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cocher de notre cab, qui venait de recevoir une crown pour sa course, en paraissait très satisfait, — ce qui est rare chez les cochers, — Vivier, émerveillé de ce fait, a ajouté six pence, uniquement pour le récompenser...
d'avoir paru content... Il dit que tous les cochers de Londres vont savoir cela, et seront ainsi encouragés à avoir l'air content, même quand ils ne le seront pas.
1" Juillet. — Après déjeuner, je vais chercher la musique qui doit me servir à répéter avec M"' Viardot, chez qui je me rends avec Vivier.
Je reviens dans un cab dont le cocher ne me comprend point parce que je prononce Régent Street au lieu de Rfgent Street.
2 Juillet. — Le soir, nous allons à Fulfran avec Vivier, à qui je prête une chemise ; j'y ai chanté Adélaïde. Fanny m'en veut parce qu'elle n'aime pas ce morceau. Webster chante avec Tamburini le duo de Guillaume Tell, Tamburini en italien, Webster en français.
Ne voilà-t-il pas la chose la plus curieuse du monde ! Oser s'associer un partenaire comme Tamburini et ne pas savoir mieux que "Webster ! Vivier a eu un grand succès. Corbari, Castellan, Yiardot ont chanté. De Glimes est arrivé complètement ivre. Il est amoureux de Corbari et, pour l'émouvoir, il s'est fait une entaille assez forte à la main avec un couteau de table !
Mardi 4 Juillet. — On donne la Favorite. Massol débute ; il ne sait pas ce qu'il dit en italien et profère un horrible charabia. Il a chanté son air d'entrée fort bas, mais il a eu de bonnes choses ailleurs. En somme, c'est un succès pour lui quand nous pensions que ce serait une chute. Les journaux sont charmants. Massol a ce qui me manquera toujours : la connaissance de la cuisine artistique. Il va faire visite aux journalistes, aux hommes influents. Pendant ce temps-là, moi, je reste dans mon coin, à méditer une partition, à rêver creux souvent. J'ai bien tort. Rien ne se fait ici que par recommandation, intrigue, mais je sais
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tellement ce qui me manque comme artiste que je suis constamment préoccupé de me perfectionner.
Ce qui me déplaît dans notre état, c'est qu'à côté de la question d'art, il y a la question industrielle, la mise en œuvre de l'acquis, l'explication du tableau. Il faut faire valoir sa marchandise...
Pour en revenir à Massol, Webster était furieux de l'avoir laissé débuter. Fanny, le matin, avait fait porter deux chaises brodées par elle et dont elle fait cadeau à Webster. Les chaises ont été mises dans la loge de la reine qui était au théâtre. Webster, en revanche, nous a donné un grand panier de fleurs qui étaient dans cette loge.
Mercredi 5 Juillet. — Flavio Ping est venu me voir. Nous sommes d'anciens camarades du Conservatoire; il était plus avancé que moi à cette époque ! Il avait une facilité merveilleuse. Il a quitté la France pendant cinq ans, puis est venu débuter dans mes rôles à Paris, mais il n'est resté que quelques mois à l'Opéra-
LONDRES, I8i8. 63
Comique, où il croyait certes m' avoir écrasé dans Richard, Jean de Paris, etc..
Et nous nous retrouvons à Londres, avec le souvenir d'une amitié de Conservatoire, mais cependant en rivalité d'intérêts; lui, furieux de voir son ancien camarade, le petit Roger, ayant une répulationj établie à Paris, capitale du monde artistique, moi, pour ainsi dire honteux de l'avoir dépassé.
Après l'avoir entendu pourtant, je m'explique et ses succès du Conservatoire et son obscurité actuelle. Sa voix est toujours fort belle, il a toujours été excellent musicien, mais le goût manque. L'Italie l'a gâté en lui donnant la rage de l'effet quand même , le point d'orgue ou la mort !
En outre, il pousse sa voix dans les dernières limites du fort, mais, trois minutes après, il n'y a plus rien ; l'enrouement arrive; il tousse, graillonne, il ne semble pas fait pour supporter un rôle de longu*^ haleine. Il est bel homme, grand; ses traits sont beaux dans l'immobilité, mais dès qu'il faut de l'expression, ils prennent quelque chose de niais ; le geste devient gauche
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et maussade. Ayez donc avec cela un succès durable !
Quant à son amour-propre, il est trop durable. On ne saurait parler de soi avec une plus merveilleuse admiration. Il m^a chanté la romance de Don Sébastien. Le commencement était très bien : bonne voix, bon style. La fin atteignait le comble de l'absurdité en fait de goût. Il nous a demandé notre avis ; nous lui avons dit que nous trouvions cela exécrable. Il a, dit-il, fait beaucoup d'effet avec cette fin. Je lui ai dit qu'il avait fait beaucoup d'effet malgré cette fin. Il a semblé étonné de voir un homme qu'il considérait comme son inférieur dans l'échelle musicale le rappeler au sentiment du vrai et du beau.
Je lui ai cité Duprez comme notre modèle à tous...
Samedi 8 Juillet. — Je sors avec Berlioz. Nous allons voir Barnett. Nous passons une partie de la journée à rire, polygiottcr, boire et fumer.
LOM>ni:s. 1S48, 65
Ce Barnett conquiert l'estime de Berlioz par sa manière de comprendre et de sentir.
Le soir, je suis allé à Covent-Gardcn, oii l'on donne II Barhicrc^ qui est joué et chanlé avec une telle facilité et uji tel sans-faî;o?i que la partition ne paraît plus être qu'un petit vaudeville.
Je m'attendais à chanter Lucie mardi, mais. .. je ne peux pas savoir qui est cause du retard. Il y a là-dessous quelque chose, quelque machination italienne.
Dimanche 9 Juillet. — A midi, j'ai vu passer un chien dans Regetit Si» cet. Il était très pressé, peut-être parce qu'il n'avait pas de parapluie.
Le moricaud qui balaye la boue pour faire un passage propre devant la maison, et qui demande l'aumône, n'ayant vu pnss<îr qu'un chien qui encore était très pressé, a réilcchi qu'il perdait son temps et il s'en est a'ié... La rue est restée vide. Mon Dieu, faut-il que je m'ennuie pour écrire dos choses comme cela I . . .
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Mardi 11 Juillet. — Nous sommes allés entendre Jenny Lind à Her Majesly's. Gomme je suis engag-é par Lumley pour faire avec elle une tournée en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, cela m'intéresse. On a donné Lucia. Je suis fixé, quoique ça ne soit pas son meilleur rôle. C'est une des plus grandes artistes qu'il m'ait été donné d'entendre. Sa voix, charmante dans le haut, a malheureusement un peu de faiblesse dans le médium ; mais que d'intelligence et d'invention ! Elle n'imite personne ; elle fouille sans cesse et la situation scénique et la phrase musicale ; elle a des traits et des points d'orgue d'une nouveauté et d'une distinction qui me raccommodent avec ce genre d'exercice. Je suis dans la phase dramatique, je Tavoue ; je n'aime pas la roulade : ça me viendra peut-être plus tard.
Jenny Lind fait quelque chose de très bien à l'anathème : au lieu de se traîner après son amant, — comme les autres Lucie ne manquent pas de le faire jusqu'à la fin de l'acte, — dès qu'Edgard l'a repoussée, elle reste immobile. Une statue I Un sourire livide vient glacer ses
traits; l'œil se fixe, hagard, sur la table où le contrat fatal a été signé par elle, et, quand le rideau baisse, on voit que la folie commence. J'ai eu froid dans le dos.
Mercredi 12 Juillet. — Visité à Cheswick l'exposition des fleurs et les jardins du duc de Dcvonsliire. C'(|st renversant! Je me sers de ce mot, parce qti'en efl'ct ça renverse pas mal de mes idées. Quand on voit ces résultats grandioses, ce luxo et ce goût, dont le premier venu est adrr.i'3 à jouir, que deviennent les combinaisons, les rêves socialistes? Ceci est l'œuvre d'un seul. Une association populaire, sera-t-elle, je ne dis pas assez puissante, — elle le serait davantage, — mais assez d'accord sur les moyens d'exécution propres à bâtir et mener à bien des merveilles telles que ces parcs et ces palais?
Une volonté unique, riche et obéie, n'est-elle pas le plus puissant levier pour faire sortir de terre des œuvres d'art ou des Pyramides ? La volonté divisée à l'infini désagrège et disperse; l'unité rassemble, fonde et conserve. Les
G s CARNET d'un TÉNOK.
grands peuvent donc être utiles à quelque chose. On peut les aimer, les admirer sans servilité pour leurs qualités. Oui ; mais il faut qu'ils en aient, ils seront bien forcés d'en avoir.
La philosophie moderne a jeté de trop vives clartés pour que ceux que nous consentirions, dans rintérêt de la société, à regarder comme la clef de voûte de notre édifice, se crussent des droits et la possibilité de faire un retour aux vieux abus.
Cela est si vrai qu'ici chacun vénère le noble et le riche, comme l'Egyptien qui adorait la source du Nil. C'est d'en haut que découle toute fertilité et toute considération. La reine honore le duc, celui-ci le marchand, et le marchand l'ouvrier. Chacun trouve un plus petit que soi à protéger, et un plus grand que soi pour en tirer profit et honneur.
Mais alors que devient l'égalité, Mutins? c'est donc un rêve? J'en ai bien peur... mais jamais je ne l'avouerai.
Après tout, que suis-je, moi? un homme de bonne volonté. Je discute et je me cherche.
Mon vieux Tacite a bien raison. Le plus difficile pour un bon citoyen n'est pas de faire son devoir... c'est de le connaître.
Jeudi 13 Juillet. — Je vais dîner chez M. Moïana; il y a là un anglais très riche, un ami de Lumley à qui il a prêté 10,000 livres. Il ne sait pas qui je suis, et se grise avec deux verres de Porto. Il est pris d'un rire inextinguible. Je rentre m'habiller pour aller chez le baron Goldsmith, très riche juif qui a marié une fille au comte Avitord. portugais francisé. Le baron avait remporté deux prix au concours d'horticulture, avec ses fuchsias. Je n'ai jamais vu, autre part que chez lui, une si nombreuse réunion de fuchsias, soit comme variété, soit comme force. Ils sont énormes. On dirait des saules pleureurs.
C'est une aimable famille que ces Goldsmith. Mais des prétentions de toilette effrayantes; un mouchoir de dentelles toujours à la main ou pendant à la poche du gilet ; un ordre en sautoir autour du col, des manchettes rabattues sur Ihabit,
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Vendredi 14 Juillet. — André HolVmann vient le matin; nous déjeunons, puis je vais à Covent-Garden pour mes costumes ; on répète les Huguenots. Nous dînons. Vivier, de retour de Manchester, frappe, mais la bonne, par un malentendu, lui dit qu'il n'y a personne.
Il va dîner dans une taverne où on lui montre un grand morceau de viande. On lui demande s'il en veut. Il croit que c'est du veau, il accepte ; on lui offre des confitures avec, et il paye six schellings pour cela. C'est de la venaison, il n'est pas content.
Le soir, je vais retrouver Hoffmann aux Français pour le présenter à Mitchell ; celuici l'accueille très bien et nous mène au Lycœum voir jouer en Anglais ; je ne comprends pas encore bien. Je saisis à peine dix mots sur quarante , mais enfin , il se fait un petit jour dans mon esprit : ça pourra grandir.
Samedi 15 Juillet. — Il est charmant, ce Vivier ! Il a toujours le mot pour rire. Sortis le matin, nous rentrons à quatre heures. La
bonne nous dit : « M. Vivier est venu ; il vous a laissé un petit mot. »
— Où l'a-t-il mis ?
— Dans la commode.
— Etrange !
J'ouvre donc la commode, et, au milieu do mes mouchoirs, je trouve... un serpent, un vrai... une femelle. Ce n'est pas que j'aie poussé très loin mes curiosités à ce sujet ; mais, à côté de cette bête enroulée, il y avait trois œufs, trois vilains œufs jaunâtres, mous, ridés, qui avaient l'air de ne demander qu'à crever. Ça m'ennuyait, moi... pour mon linge; ma femme n'était pas contente non plus. J'avais beau lui dire : Tu sais, Vivier, c'est un bon garçon; il a besoin d'affection... il l'aime, ce serpent...
— Ce n'est pas une raison pour venir me le mettre dans ma commode... On a beau être liés...
— Que veux-tu : pour lui, c'est un ami... il m'avait prévenu qu'il me le présenterait. Je sais qu'il a dû passer chez la duchesse de K... pour son concert... Il n'aura pas voulu y
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aller avec son serpent... c'est bien naturel... la première fois qu'on va dans une maison...
— Mais enfin, est-ce qu'elle va coucher ici, cette bête.
— Pourquoi pas? Elle n'a pas l'air féroce... Elle dort.
— Et si elle se réveille, et qu'elle ait faim ?
— Envoie chercher un lapin... et pousse le tiroir. . .
Heureusement que Vivier est revenu le soir reprendre sa bête ; il n'a pas eu l'air gêné ; il nous a seulement demandé en entrant :
« Dites donc, mes enfants, vous n'auriez pas par hasard trouvé un serpent chez vous ? » Drôle de corps ! va.
Dimanche 16 Juillet. — Nous avons été avec M. et M'"" Dorus-Gras, M. et M"" Anderson, pianiste de la reine, passer la journée à Greenwich. Nous en visitons le musée. Il est tout rempli de tableaux représentant les piles célèbres que les Anglais nous ont données sur mer. — Pour un Français, c'est un crèvecœur. — Une réflexion me cause une maligne
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joie : c'est que tous ces tableaux sont si mal composés, si mal peints, que, sans l'inscription indiquant au bas que c'est Trafalgar, le Nil, la Hogue..., il serait impossible de deviner qui a le dessus de l'Anglais ou du Français. Nous pouvons bien avouer quelques défaites ; il nous restera le sceptre des arts ; nous peignons mieux que cela.
Il y a dans la cour un canon d'une effroyable dimension ; on pourrait y mettre un homme en guise de boulet, il y serait à l'aise.
Nous visitons les dortoirs des Invalides. L'un de ces dortoirs est l'ancien salon de Charles I", et l'on m'a montré la fenêtre par laquelle Charles II s'est enfui. Ces indications nous sont données par un vieux matelot qui a servi sous Nelson.
Nous avons fait le fameux dîner de poissons. On nous en sert de huit ou dix sortes au premier service, avec des sauces aussi variées que pimentées. Mais le roi de la fête, c'est le white bait, espèce de tout petit goujon qu'on mange frit : on en a mis devant nous une montagne sur un plat d'argent.
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Promenade au Parc, qui est très accidenté. Cette ville de Greenwich me semble hospitalière : dans les rues , sur le pas de chaque porte, une jolie fille vous invite gracieusement à entrer chez elle et à prendre le thé, et il est bien probable que si on a faim on peut prendre autre chose.
Mardi 18 Juillet. — Fanny est malade. La famille d'Audeville vient la voir, M"^ Gras aussi, qui m'a encore ennuyé avec Vivier, puis Brandone, puis Salabert, qui veut toujours avoir des billets, et on me dit qu'il les vend ! 11 n'en aura pas. J'ai dîné seul, près du lit de ma pauvre malade, que cela rend très heureuse, et qui, au milieu de ses douleurs, a un appétit du diable. Le soir, je vais au théâtre ; on donne Ce;iere7z^/<2. Je rencontre Fiorentino au parterre ; il est furieux d'avoir payé pour entrer, et se plaint des originalités de MM. les directeurs qui semblent ou très distraits ou très oublieux.
J'ai une petite scène avec Costa au sujet du programme de demain. On y annonce Tair de
Lucia chanté par moi , et personne ne m'a consulté. Ce programme a été présenté à la reine qui l'a approuvé et je ne peux savoir qui l'a fait. Enfin ! tout cela aura un terme.
Mercredi 19 Juillet. — Webster et Delafield ont eu une excellente idée pour se concilier le patronage de la reine et de l'aristocratie : ils ont donné cette grande fête de jour musicale et dansante, dans le programme de laquelle figure, malgré moi, l'air de Lucia. Cette fête a lieu chez eux, à Fulham, au bénéfice de l'association pour le blanchissage des pauvres de Londres , dont la reine est présidente. Le billet coûte, je crois, deux guinées.
Nous sommes partis de Londres à 2 heures; bien longtemps avant d'arriver à Fulham, on voyait déjà les maisons pavoisées de drapeaux avec des fleurs et des inscriptions portant : « Long life to the Queen ! » De la grande porte de Willow Bank au péristyle et du péristyle à la tente dressée sur la pelouse, s'étendait une galerie improvisée, dont la couverture était soutenue par des colonnettes enguirlandées
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de fleurs exotiques. La musique des horse guards jouait des fanfares pendant que les cloches de la ville nous envoyaient d'assourdissantes volées. — A quatre heures, la reine est arrivée.
Aussitôt le concert a commencé. Costa le dirigeait. Alboni, Grisi, Mario, Lablache et moi, composions le programme. J'ai chanté le fameux air de Lucia et « Quel plaisir d'être soldat! » Le prince Albert m'a complimenté.
Après le concert, les danses sur la pelouse. On avaif. ainsi organisé les quadrilles : — quatre rose, quatre bleu, quatre ponceau et quatre orange. Ils étaient dansés par les plus jolies héritières de l'aristocratie anglaise, un tas de petites duchesses, vignettes veloutées, telles que nous les dépeignent Walter Scott et Byror ; — grands yeux noirs à longs cils , cheveux blonds épars, diaprés de bluets et d'épis. Et des toilettes ! et des titres ! et de la fortune !
Tout plaisir a une fin. Quand a commencé le défilé des voitures de la reine et des équipages, je me suis mis, pour le voir, le long de
la grande allée, l'épaule droite appuyée à un acacia.
Lavandy est venu me dire tout bas :
— Vous savez qu'il est de l'autre côté de votre arbre ?
— Non.
Et je me suis retourné. J'ai vu un homme au nez aquilin, à l'œil bleu, dont le regard morne et profond se fixait sur ces splendeurs royales.
— Qui donc ? fis-je à Lavandy.
— Louis Bonaparte.
— Ah bah !
En effet, il vient d'être nommé représentant du peuple ; comme son nom a paru gênant, on l'a prié d'aller prendre des vacances, et il est revenu à Londres, qu'il habitait auparavant. Je suis bien aise de l'avoir vu : ça sera peutêtre un personnage.
20 Juillet 1848. — Dans la journée, Flavio Ping est venu nous voir. A l'époque où nous étions ensemble au Conservatoire , c'était le beau Ping.
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Il réussissait merveilleusement à charger Rubini, sinon à l'imiter ; et les dames de se pâmer , et de lui dérober ses mouchoirs, qui sentaient toujours très bon. Quand on est garçon, ça va ; ces larcins ont leurs compensations. Une fois marié, la ménagère n'aime pas cela... ça fait des manques dans la douzaine.
Nous avons été voir les Huguenots, ce soir, à Covent-Garden. La salle n'était pas pleine, ce qui m'étonne : car la reine y est venue en grand gala. Elle était en noir ; le prince Albert en uniforme rouge. Ils n'ont pas bougé de leurs fauteuils ; les pauvres dames d'honneur se sont tenues debout toute la soirée, ainsi que les officiers avec leur habit au plastron placardé d'or. — Mario a dit le quatrième acte avec une adorable voix ; j'ai été le complimenter , — ainsi que la Viardot, qui a chanté comme un ange.
Ils ont été sublimes tous les deux. J'ai rarement éprouvé une si poignante émotion. Ce quatrième acte est le chef-d'œuvre de la musique dramatique ; l'amour, cette fleur de la vie, s'y épanouit avec tous ses parfums et ses
enivrements. S'il n'était pas en ce moment une heure du matin, je chercherais à dire ce que j'ai ressenti. Allons, bonsoir! dormons làdessus.
A propos, quand donc chanterai-je, moi?
Bah ! Dieu est grand, et je suis jeune.
Vendredi 21 Juillet. — Mitchell est venu me parler d'une tournée dans les provinces avec Jenny Lind ; ça doit être une heureuse affaire. Le soir, je vais aux Français dans l'avant-scène de lord Chesterfield, puis dans la loge de Mittchell , enfin dans celle de M""" Doche.
22 Samedi. — Mittchell vient à midi. Je demande 15,000 francs par mois. C'est trop, dit-il. Je me rabats à 12,000 francs. Je ne jouerai que trois fois par semaine, et les concerts en plus me seront payés séparément, La tournée devra durer deux mois. Je chanterai : « Figlia del reggimento , la Sonnambula, Lucia.
Je sors pour avoir la Sonnamhula\ personne ne peut ou ne veut me la prêter.
80 CARNET d'un TÉNOR.
Dimanche 23 Juillet. — Un des plus tristes dimanches de Londres. Pluie. Vent. A 2 heures, je vais chez M"* Viardot. J'ai pris l'omnibus Atlas qui m'a laissé dans Alpha Street au lieu de me mener à Clifton Yilla comme les autres. Je me suis cru perdu dans Londres. Je demande Maïda Hilt à un Anglais qui me répond que j'y suis. Au même instant, j'entends un sifflet qui joue dans le lointain. «Ah. quel plaisir d'être soldat ! »
Je croyais rêver au milieu de cette immense rue 011 il n'y avait que trois ou quatre personnes à un mille et demi de distance et une voiture arrêtée. Je regarde la voiture, c'était Osborne qui sifflait ; il allait avec Hampton, son beau-frère, et sa sœur, M"* Hampton, répéter chez M"^ Viardot. Lady Essex est venue , ainsi que M"^ Balfd qui prétend que le seul Théâtre-Italien possible pour les chœurs, l'exécution et l'orchestre est Covent Garden. Une fois le monde parti, je reste avec Pauline Viardot pour mettre, sur le livret italien des Huguenots, les véritables paroles, et je reviens à la maison.
Lundi 2i Juillkt, — Lavanchy est venu nous voir; il est furieux coutro iarticlc du Constitutionnel où Fiorentii.o dit à propos de la fête de Pulham, qu'en voyar.t toutes ces richesses et cette reine si lieurouse do ses enfants et de l'affection qu'elle inspire, il ne peut s'empêcher de penser à l'Irlande où des milliers d'individus meurent de faim et sont rongés par les rats . . .
Lavanchy prétend que ce n'est pas vrai, que les Irlandais sont de la canaille qui ne veut pas travailler, et que cet article va être reproduit par les journaux anglais pour montrer comment un écrivain Français reconnaît l'hospitalité que lui accorde l'Angleterre.
Mercredi 26 Juillet. — Je vais voir Fiorentino qui me fait admirer toutes ses emplettes anglaises. Le soir, nous allons au Théâtre- Français. On donne le Doc te U7' Bob i?i, VestrisI"^ avec Levassor et une ordure appelée les Egarements d'une Canne et d'un Parapluie.
Je ne conçois pas d'abord que l'esprit français produise de pareilles insignifiances et que
82 CARNET d'un TÉNOR.
l'esprit anglais les accueille. Il faut que nous ayons une fameuse réputation d'esprit pour que les gens qui n'en ont pas, admettent ce genre d'ouvrage comme amusant parce qu'il est français. Régnerons-nous donc éternellement sur le monde par nos vaudevillistes, nos cuisiniers, nos danseurs, nos peiTuquiers et nos farceurs, et ne règnerons-nous donc jamais par nos véritables grands hommes ?
Jeudi 27 Juillet. — Costa, qui m'avait déjà proposé de couper, dans Guillaume Tell ^ une partie du 1" récitatif, ce à quoi je m'étais fortement opposé, revient à la charge. Je lui fais une concession , quoique à regret. C'est m'arracher la moitié du cœur. Quand on pense que cet homme est l'idole musicale de Londres, et qu'il a \& front de tailler dans Guillaume Tell la tête ou la queue des morceaux ! Le sang de Rossini ! sa meilleure âme ! Il n'y a donc point de sens musical en Angleterre ?. . .
Yoilà que, ce soir, ce fou de Davisson, qui ne manque pas de connaissance en musique, vient me soutenir que Meyerbeer et Halévy
ne sont pas des musiciens, qu'ils n'écrivent pas correctement ! Ah, je l'avoue, si ïïondel est la correction et si la correction est la musique, la musique m'assomme ! Je ne veux pas en entendre plus de cinq minutes ... Je retourne à l'incorrection , à l'imprévu , à la passion humaine, à la littérature musicale.
Arrière la trigonométrie en musique !
Nous avons été revoir Lucia par Lind. Plus que jamais, c'est une grande et sublime artiste, qui a l'inspiration et le travail.
Les traits sont d'une hardiesse et d'une origiinalité toute sauvage. C'est grand et c'est frais !
Il y a des choses qui sentent le bois et la mousse; ça fait du bien, parole! au milieu de ce fatras de soi-disant talents qui r-'ont qu'une qualité, l'exécution. Ils ont bien la voix , mais non la flamme intérieure.
Nous allons ensuite à Covent Garden. C'est le bénéfice de Grisi. Nous arrivons pour le quatrième acte de la Favorite : il est vraiment bien chanté et bien joué.
Je cause longtemps avec Bunn. Ces diables d'Anglais ont uii3 manièro de parler des
CARNET h UN TENOR.
heures entières sans rien dire, avec des mots qui représentent des à peu près d'idées. C'est énorme !
Jeudi 3 Août. — Dies albo sigillanda lapillo ! — On avait annoncé ce matin les Huguenots pour le bénéfice de M"^ Viardot. A une heure, Grunheisen vient nous dire que Mario est souffrant, et qu'on ne sait s'il pourra chanter. Grunheisen nous quitte à quatre heures; il revient me supplier, de la part de la direction , de me charger ce soir du rôle de Raoul . Coup de tonnerre. J'ai beau dire que je n'ai jamais joué ni même répété les Huguenots, puisque je sors de l'Opéra-Comique et que je ne suis pas encore entré à l'Opéra : on insiste. — Le moment qui s'est écoulé entre la proposition et ma décision a été effroyable.
Je connais, il est vrai, la partition aussi bien que le chef d'orchestre; mais je joue là mon avenir. Si je ne réussis pas, ma position à l'Opéra de Paris est compromise; si je réussis, ce sera un triomphe. Je réfléchis, je ferme les yeux comme l'iiomme qui va se jeter
à l'eau, et. . . j'accepte. . . à la seule condition que je chanterai en français. L'italien m'est familier; mais trois heures, c'est un peu court pour apprendre cinq actes.
Nous filons au théâtre. On m'organise un costume, et, à huit heures, me voilà en scène. Je n'ai pas dîné, je suis affreusement pâle sous mon rouge. Allons, mon pauvre ami, ù la rescousse ! Soutenons l'honneur du pays !
Les premiers mots français font un singulier effet sur les oreilles habituées à la langue italienne ; mais la romance du premier acte a eu un succès étonnant. Dieu s'en mêle : tout marche supérieurement, et le terrible septuor du duel est bissé. De même que moi, Pauline Yiardot chante le quatrième acte en français. La salle nous rappelle trpis fois ; les choristes nous font une ovation sur le théâtre. Je ne savais pas trop mon cinquième acte; mais j'ai remplacé quelques passages de chant par une pantomime noble et bien sentie. Mon Dieu , merci ! la partie est gagnée.
Samedi, 12 Août. — Jour néfaste. J'ai chanté
86 CARNET d'in ti^:nor.
Guillaume Tell, enrhumé, la gorge en feu, par dévouement pour ces messieurs qui m'ont payé un mois à rien faire et que je n'ai pas voulu embarrasser par un changement de spectacle. Je n'ai rien fait de honteux. Je n'ai pas chanté faux. Pas un couac. Mais tout était étriqué, sans chaleur. J'avais la crainte que l'animation ne m'amenât l'enrouement et il fallait finir la pièce I
Je suis arrivé au bout. J'ai même eu des applaudissements dans <.i Asile héréditaire «mais la représentation a été froide, et, si on n'enlève pas Guillaume Tell avec un succès d'enthousiasme, on est perdu. Un succès d'estime est un fiasco. Cependant je n'ai pas trop à me plaindre; tous ceux qui l'ont chanté en italien ont été ternes. Rubini, lui-même !
D'ailleurs, Guillaume ne peut en ce moment réussir à Londies. Au rni'.ieu des préoccupations causées par rmourrection d'Irlande, on est mal venu à venir chanter aux anglais : « Ou l'indépendance ou la mort !» et à faire crier par les trois cantons : Aux aimes !
Puis l'amour d'Arnold pour une princesse ,
LONDRES. I8i8. 87
amour si français et si chevaleresque, n'entre pas dans l'esprit anglais. Il faudrait ici que le prince aimât la princesse, le soldat la vivandière. Chacun à sa place.
Les Anglais aussi préfèrent la modulation inintcUigente de la voix à la modulation passionnée, l'effet sonore à l'effet concentré, la mécanique à l'esprit. Un chanteur à roulades leur fait l'effet d'une machine bien organisée. S'ilsluipréfèrent les femmes, c'est parce que généralement elles obtiennent leurs succès plus par l'exécution que par le sentiment.
Il est cependant bien évident que. quand le sentiment se rencontre avec l'exéculion comme chez Liud, cela ne gâte rien
Mardi 22 Août. — A Windsor avec Webster, Dclafield, les familles Pastret et d'Audeville et deux Grecs très riches, très aimables. Windsor Castle est un amas prodigieux de tours, de remparts grimpants, gris, crénelés, couvrant toute une colline, bâtisses de plusieurs siècles, qui semblent faites d'hier, tant elles sont propres et cirées.
88 CARNET d'un TÉNOR.
Nous visitons aussi Virginia Water, site ravissant, tout plein de grands ombrages qui se mirent dans le lac. Sur le flot vert se balance une jolie frégate de plaisance, pimpante, avec ses canons de cuivre bien astiqué. jNous avons fait le tour du lac. Ah ! que mon cœur de chasseur a battu ! Dans tout ce pays, le gibier est tellement abondant que perdrix, lapins, faisans, restent à picorer entre les jambes des chevaux, tandis que de gra.ids troupeaux de chevreuils curieux arrivent du fond des prairies pour nous voir passer.
Vendredi 24. — Mon Dieu ! que j'ai ri, ce soir ! J'avais invité à dîner mes directeurs à Grillon's hôtel. Nous avons eu après cela un peu de musique et une petite sauterie. Parmi nos danseuses, une des plus charmantes, sinon des plus sveltes, était la Corbari. De Glimes, pas mince non plus, la tenait par la taille et suait sang et eau pour en faire une femme légère, lorsque Webster, voulant lui faire un comphment mêlé d'une petite pointe do plaisanterie, lui dit avec ce doux accent traînard
qui me plaît tant dans la bouche de ce gentleman :
— Brév'o ! brévo ! Corbari, vô dansez avec une légièreté ! Vô bondissez, ma chère, ma pérole d'honneur ! on dirait tout à fait une jeune vache ! !
A cet horrible pataquès tombé au milieu de nous, comme un pavé dans une cuvette, toute la société s'esclaffe le long des murailles, chacun cherchant un coin pour y tordre son rire et cacher sa rougeur.
Le malheureux ! il avait voulu dire : génisse. Son intention était bonne : en français, « génisse » est gentil; il n'y a pas moyen de s'en fâcher, pour peu qu'on ait lu Delille etBitaubé. Mais jeune vache ! oh la la ! jamais !
Dimanche 27 Août. — Passé la journée à la maison. Temps triste, qui porte à la rêverie. Je me revois enfant... Puisque je m'ennuie et que je n'ai rien à faire, pourquoi ne m'amuserais-je pas à écrire un chapitre de mes souvenirs? C'est dit. La chose s'appellera :
90 CARNET d'un TÉNOR.
UiNE FILADE
En 1826, le «père Petit » était le directeur de la pension connue sous ce nom, sise rue de Jouy, au Marais, et qui suivait les cours du collège Charlemagne. Ce nom de «Père» ne lui venait nullement do sa tendresse paternelle pour les petits hommes confiés à ses soins. Bien au contraire, c'était un rude instructeur que ce chef d'institution, dur aux pauvres enfants qui se montraient paresseux, distraits ou espiègles. Avait-il été élevé dans quelque séminaire de pères fouetteurs? C'est probable, car il en avait conservé les procédés chaleureux.
Je le vois encore avec ses petits yeux profondément enfoncés sous des sourcils terribles, moitié blancs, moitié noirs, dont les longs poils hirsutes se retournaient en l'air. Sa taille me semblait, à moi, enfant de dixans, gigantesque.
Nos pauvres petites joues disparaissaient
souvent sous ses gifles puissantes , comme les touches d'ivoire sous les larges octaves d'un Liszt enragé.
Un long corridor régnait sur toute la façade de l'institution. Nous l'avions nommé le Boyau aux supplices. Quand l'un do nous avait négligé d'apprendre par cœur son Lhomond, ou avait planté de petits cornets, fragments do YEpitome historisR sacrx dans l'arrière-ventro des mouches étonnées de cette façon d'inculquer la science, le père Petit prenait par l'oreille le délinquant effaré, l'amenait à la porto du Boyau, et lui jouait une fantaisie furibonde avec variation de coups de pied adressés dans ce qu'on appelle en boucherie « la pointe do culotte » . Cette fantaisie durait,
Tout le long, le long Le Ions: du corridor
Il est vrai que le père Petit nous arrêtait quelquefois à chaque fenêtre pour reprendre ses forces et siroter sa correction.
— (( Ah ! brigand ! ah ! mauvais farceur !
92 CAP.NET d'un Ténor,
disait-il entre les dents, ah ! tu traduis « Puer, abige -mitscas, » par : « Pierre a pigé du muscat ! » Tiens, mais en voilà, du muscat, et v'ii ! — Tu l'aimes donc le muscat ? et v'ian ! en voilà ! »
Ça ne pouvait pas durer comme ça longtemps, j'avais des idées d'indépendance, greffées sur la lecture de tous les Robinsons du monde, idées que chaque coup de pied oti vous savez réveillait avec force. La Grèce venait de faire une insurrection victorieuse. Je savais cela, et j'avais lu les actions héroïques des Canaris et des Botsaris. Ces hommes vivaient dans la montagne avec un fusil sur l'épaule; il n'y avait plus pour moi d'autre existence possible, mais on ne fait pas ces choses-là tout seul, et quand on ne peut pas s'associer un peuple, il est bon d'être au moins deux pour secouer un joug.
J'avais un grand camarade, maigre, sec et pâle, qui s'appelait Tricot. Il m'avait souvent raconté que ses parents habitaient les environs d'Auxerre. Ils avaient des bois pleins de gibier, des étangs « tout poisson », des garde-
LONDRES, -ISiS. 93
chasses. On voyait dans les bois des charbonniers et des sabotiers; c'était ça, une société ! Comme c'était bien là qu'il eût fait doux de vivre !
Un jour, Tricot, ayant reçu du père Petit 25 coups de pàtoche dans la paume des mains, alla à la fontaine pour leur offrir un rafraîchissement consolateur. Il était tout triste; — jo lui dis :
— Tricot, c'en est trop, n'est-ce pas ? Yeuxtu filer ?
— Filons ! j'allais te le demander.
— As-tu de l'argent ?
— J'allais aussi te le demander. Non !
— Ni moi non plus, lui dis-je. C'est-à-dire, j'ai douze sous. Ce n'est pas assez pour aller jusqu'à Auxerre à deux, mais j'ai un dictionnaire que nous vendrons en route ; et puis nous allons faire une collecte.
Cette collecte faite dans le plus grand secret réussit à merveille. Nous étions plus d'iuie centaine d'élèves, elle produisit cinq francs huit sous ! On comptait par sous en ce temps-
91 CARN'ET d'un TÉNOR.
là. No<'xS étions ivres d'orgueil et de bonheur. A dix ans, on n'a pns eu souvent six francs en poche ; on croit qu'avec cela il est facile d'aller au bout du monde, et nous n'avions à faire que 41 lieues à pied. — Et puis, à Melun, on vendrait le dictionnaire !
Cette nuit-là, nous ne dormîmes guère. Le lendemain, au moment où la pension flanquée de ses maîtres, vulgô pions, disparaissait sous le portail du collège, nous opérions une brusque conversion à gauche devant l'église Saint-Paul. Nous arpentâmes rapidement la rue Saint-Antoine et la rue de Charenton, sans oser nous retourner. Le spectre du père Petit, déguisé en gendarme avec des bottes de sept ieues, nous harcelait « Scelus inseqidtur pede pœna claudo. » La preuve que cela est faux, c'est que nous ne reprîmes haleine qu'aux premiers arbres du chemin.
Ah î voici l'air! Vive la liberté! Comme le monde sentait bon ! C'était dans le mois do juin, le mois des herbes odorantes. Nous n'avions pas dépassé cette zone des gibelottes, matelotes, soupes à l'oignon, et vins multico-
LONDRES, 1848. 9î>
lores, qui erapamdise l'air de la capitale à plusieurs lieues à ]a ronde.
Si jo n'avais eu sous le bras mon gros dictionnaire français-latin, latin-français, je me serais senti bien léger.
Tricot s'était chargé de l'argent, sa marche n'en était point embarrassée, ce n'est pas cela qui était lourd !... Heureux mortel, comme fils do grand propriétaire, commerçant, usinier, il avait des connaissances mathématiques qui m'ont toujours fait défaut et il s'était chargé de la comptabilité.
— Bis donc, Tricot, lui dis-je, éreinté, mais d'un air aimable, si tu portais un peu le dictionnaire, tu me donnerais l'argent à porter, n'est-ce pas, ma vieille Trique?
— Non. Mais non, non, non! Et puis tu sais, je n'aime pas qu'on m'appelle comme ça dans le monde; nous ne sommes plus à la pension.
— C'est vrai, mais nous ne sommes pas arrivés, et si tu crois que je vais porter cela jusqu'à Melun ! Je veux que nous le portions chacun à notre tour.
— Et moi, je ne veux pas, dit Tricot.
— Et moi je veux ! Prends donc, grand animal !
Et je lui lançai mon dictionnaire dans le dos.
Je reçus la réponse dans la figure, une gifle ou un coup de poing, je n'ai jamais pu distinguer, malgré l'éclat des trente-six chandelles qu'il me fit voir, et tombant l'un sur l'autre comme les héros de l'Iliade, nous nous finies mordre la poussière.
Cela promettait, n'est-ce pas ? Dans cette vie à deux, où nous devions tout mettre en commun, nous n'avions encore échangé que des taloches. Pendant que nous nous relevions pour épousseter nos vêtements, Tricot me dit en ouvrant ses grandes narines, et en reniflant trois ou quatre fois comme un chien de chasse :
— Ça sent le foie sauté, ici? Est-ce que l'exercice ne t'a pas donné de l'appétit à toi, Gustave?
Et il alla ramasser le dictionnaire.
Il avait l'air très doux, tout retourné ; je consentis à avouer que j'avais très faim. D'abord, c'était vrai. Nous entrâmes donc dans uncaba-
ret de Villeneuve-Saint-Georges. Je ne sais plus trop ce que nous y mangeâmes. Il y en avait pour cinquante sous.
Presque la moitié de notre pécule !
Nous sortîmes de là un peu pompettes, mais avec des jambes !
— Sais-tu, me dit Tricot, que nous marchons bien, mais que nous dépensons trop ! Demain nous n'aurons plus rien, surtout s'il faut payer notre coucher, ce soir.
— Tiens-tu beaucoup à coucher, dis-je, et surtout à payer pour cela ?
— A payer, non ! mais à coucher? Oui !
— Alors c'est entendu, nous coucherons à la belle étoile.
Nous traversions en ce moment la forêt de Sénart. Elle avait une mauvaise réputation , cette forêt. Il parait que les voleurs s'y donnaient rendez-vous, il y a une centaine d'années. On a beau ne pas avoir sur soi de fortes valeurs, on n'aime pas à courir les risques d'être dépouillé de ce qu'on n'a pas.
Et puis les détails d'une attaque sont désagréables; il y a des canons de pistolet dont
98 CARNirr d'un ténor.
l'œil rond vous regarde fixement , avec de la poudre dans le fond. Des êtres barbouillés de suie vous bâillonnent, et leurs mains sont sales, et ils sont habillés comme à TAmbigucomique ! — Enfin la fréquentation des bandits n'est agréable qu'à la condition d'en être le chef, et nous n'en étions pas là, nous avions onze ans.
Cependant la nuit arrivait avec ses grandes ombres qui amènent les grands effrois. Le vent tordait les arbres; des huhulements et des hurlements se répondaient, évoquant dans notre esprit la pensée de ces loups avec lesquels on a fait frissonner notre enfance, dans des contes aussi idiots qu'attachants !
Tricot et moi, nous ne disions rien, mais le frisson de la transe nous enfiévrait.
Il fallait pourtant nous décider à choisir une place pour nous étendre. Nulle ne nous convenait. — Nous arrivâmes à une clairière, puis à des champs et nous aperçûmes quelques maisons, un village ! Dieu soit loué ! Sur le premier mur se dressaient de grandes lettres noires qui ressemblaient dans le cré-
LONDP.l'S, '848. 99
puscule à des potences debout ou renversées, après lesquelles grimpaient deux ou trois serpents. Les lettres formaient ces mots :
Locus Sanctus !
0 terreur! ô dérision ! Etait-ce le champ du repos ? — Au dessous en plus petites lettres était écrit :
Lieursaint.
Nous étions au village de Lieursaint ; Lieu mis pour Lieur, ou Lieur pour Lieu. Si le père Petit avait été présent à la confection de cette enseigne, quelle jolie taloche il aurait donnée au traducteur !
Tout en nous confiant cette pensée avec un rire un peu forcé, nous songions à nous procurer une couche. Les seigles étaient à cette époque drus et hauts. Nous y fîmes une trouée, marchant en file indienne, et sans crainte du garde-champêtre chaudement endormi. Nous essayâmes de l'imiter en rabattant sous nous ce qu'il fallait de paille pour la couche, et sur nous ce qu'il eu fallait pour la couverture, et c'est ainsi que nous inaii;^u-
rames la première nuit de notre vie sauvage.
Nous avions eu soin d'ouvrir le dictionnaire en deux parts pour nous en faire un oreiller. Chacun avait le sien qui n'était pas doux ; c'était la première fois que tant de latin nous entrait dans la tête.
Nous étions couchés sur le dos. Nos yeux tout grands ouverts plongeaient dans l'infini de la voûte étoilée qu'interrompait la course furieuse des nuages chassés en tourbillons par le vent. Dans cette situation, le firmament ressemble à un océan profond et pesant dont la masse paraît prête à tomber sur vous.
Quoique nous fussions bien décidés à trouver, malgré tout, notre équipée charmante, je pensais pour ma part que les petits lits bien blancs de la rue de Jouy valaient mieux que cette façon de confier nos reins au sein de notre mère commune, Aima Tellus ! sein fécond, mais raboteux.
Et notre toilette, demain, qui est-ce qui la ferait ? Nous n'aurions pas là, à notre réveil, les genoux de la bonne sœur Ursule pour nous maintenir la tète , tandis que sa main
LONDRKS, 1848. 101
droite armée du peigne fin se livrerait à un travail intelligent !
Douce quinquagénaire ! elle ne faisait que rire, à moins qu'elle ne se fâchât tout rouge de nos petites mains qui pinçaient ses genoux à en décrocher les jarretières. Comhien j'aimerais mieux voir encore se pencher sur moi les deux grandes ailes blanches de sa coiffe empesée, que de sentir. . . tout à Ihoure peutêtre... l'haleine chaude de quelque chien errant. Ah ! Tricot !
Debout tous les deux et efïarés, nous échangions rapidement ces phrases :
— Quoi ? tu ne dors pas ?
— Non.
— Ni moi non plus. Qu'est-ce que tu as vu?
— Rien. J'ai peur.
— Moi aussi. Allons-nous en.
Au bout du champ commençait le village. Nous y entrâmes, onze heures sonnaient. Pas une âme, pas une lumière. — A la pâle clarté qui tombait des étoiles, (oh, Corneille ! pardon !) nous vîmes une maison qui était là , à gaucho. Non, pas une maison, un-rez-de-
102 CARNET d'un TÉNOR.
chaussée, une porte et une fenêtre. — Tout cela fermé.
— Oh là, père Baptiste, fîmes-nous en heurtant au contrevent...
Nous avions lu au-dessus de la porte : Baptiste, maçon.
Au bout de cinq coups et de cinq minutes, nous entendîmes un bruit et un grognement.
— Quoi que vous voulez , vous autres ?
Cette voix rude sortait d'une lucarne audessus de la porte, et d'une tête en bonnet de coton.
— Quoi que vous voulez ? Qui que vous êtes?
— Père Baptiste, nous sommes deux enfants.
— Deux petits camarades, ajouta Tricot.
— Nous avons fait une partie de plaisir dans le bois.
— Nous nous sommes perdus !
— Nous avons bien froid !
— Bien faim !
— Bien peur !
Les petits Tricot et Roger se partageaient
ces répliques d'une voix traînante et larmoyante, mais avec beaucoup d'aplomb. Une partie de ma vocation théâtrale m'a été révélée ce jourlà. Je croyais véritablement, suivant une expression inventée plus tard, « je croyais que c'était arrivé, » et c'est le seul moyen de mettre beaucoup de vérité dans le mensonge.
— Eh ! ben, attendez ! j'vas vous ouvrir. Le bruit de deux lourds sabots descendant
l'escalier et suivi de quelques coups secs du fer sur une pierre à fusil nous remplit de joie. Une chandelle était allumée. La porte s'ouvrit.
— Eh ! Jésus, mon Dieu I c'est pourtant vrai ce qu'ils disent. C'est des enfants de bourgeois ! Ah ! les pauvres petits ! Entrez donc,, galopins ! Et d'où que vous venez? et comment que ça vous est arrivé, tout ça ?
Alors Tricot, le grand chef de la tribu, prit la parole. Ce que son discours contenait de bourdes, d'inventions et de doléances est inénarrable.
En voici la substance :
Nous étions les fds à M. Benon, maire de Villeneuve-Saint-Georges.
104 CARNET d'lX TÉNOR.
Tricot avait aussi lu ce nom sur une affiche de la Mairie, en traversant la ville.
C'était notre système pour nous faire des connaissances et nous présenter dans le monde.
« Notre père, disait-il, qui était très fier de nous, de notre intelligence et de nos forces avait parié contre un de ses amis de Melun que nous irions le voir, tout seuls, à pied, traversant la forêt de Sénart, même que nous portions à ce monsieur notre dictionnaire qu'il devait renvoyer à notre père comme preuve de l'accomplissement de notre voyage et caetera, et caetera... »
Tricot racontait cela avec de grands yeux pleins d'assurance et de candeur; moi, je baissais les miens comme quelqu'un qui se prépare à jouer les ingénus.
<( Mais nous nous étions attardés sur la roule à courir les papillons, la nuit était venue, nous nous étions égarés, et nous avions grand' faim. »
Dans tout son discours, il n'y avait que cela de vrai.
Le père Baptiste était un pauvre maçon de
village. Son intérieur manquait complètement d'ordre et de propreté. Ses meubles, chaises et tables, boitaient comme s'ils revenaient d'une longue course. Une crasse luisante, miroir à mouches, en faisait le seul lustre. Ouelques bonnes toiles qui avaient un peu poussé au noir pendaient, il est vrai, le long des murs, mais elles ne valaient pas cher, c'étaient les araignées qui les avaient tendues.
A ce mot de « faim » notre hôte se leva de la table où nous étions assis entourant la chandelle fumeuse et coulante dans son petit chandelier de fer noir ; il souleva le couvercle d'une huche, en tira la moitié d'un gros pain rond qui répandit autour de nous une bonne odeur de seigle, plus un restant de fromage à la pie.
Ce n'était pas tout à fait avoir de la chance parce que, chez le père Petit, le fromage à la pie était notre exécration ; nous le jetions toujours sous la table du réfectoire, et certes faire huit lieues à pied pour venir manger du fromage à la pie n'était pas compris dans nos rêves de bonheur. Mais celui-ci était assaisonné par une faim dévorante, nous lui fîmes honneur.
106 CARNET d'un TÉNOR.
Et pourtant il avait une qualité particulière, il croquait : beaucoup de sable et peu de crcrne. Il avait peut-être vu le jour dans l'auge à gâcher serré du maçon.
Tandis que nous donnions de forts coups de couteau et d'agiles coups de dents à travers le pain de seigle, Baptiste, du ton d'un homme qui a manqué à tous ses devoirs, s'écria :
— Mais il faut que vous buviez, mes pauvres enfants, vous allez vous étouffer, j'vas vous chercher d'ia boisson, j'descends au cellier.
Il se leva, et, au moment de disparaître, il se retourna vers nous en disant d'un air qui nous sembla un peu narquois :
— Ah ! vraiment, vous êtes les fils à M. Benon, le maire de Yilleneuve-Saint-Georges. Mais c'est que je le connais bien, moi, M. Benon, je l'connais bien, j'ai travaillé pour lui.
Et il disparut.
Nos mâchoires s'arrêtèrent. Une immobilité pleine de terreur glaça nos physionomies, allongées en face l'une de l'autre comme celles de deux Debureau.
Nous étions collés ! Ou peu s'en fallait. Nous
nous demandions silencieusement du regard.
— M. Benon, notre père, a-t-il des enfants? Long silence.
Enfin Baptiste revint du cellier.
L'expression de sa figure était encore plus narquoise.
— Mais c'est qu'il n'a que des filles, M . Benon, Je le connais comme ma poche. Ah ! petits drôles, vous savez bien mentir.
Déjà nous étions à ses genoux.
— Grâce, M. Baptiste ! Nous vous dirons tout. Nous ne sommes pas des voleurs. Vous nous reconduirez chez nos parents vous-même, si vous voulez. Ils vous paieront votre souper.
— C'est bon, c'est bon. Buvez toujours. Au dernier verre, M. Baptiste savait toute
notre histoire. Sa seule méchanceté fut d'en rire, car, après nous avoir couchés dans son propre lit — quand je dis : propre ! — qu'il borda lui-même, il nous ramena le lendemain matin chez mes parents, qui avaient encore plus mal dormi que nous, puisque le « père Petit » avait été voir chez eux si nous n'y étions point.
108 CARNET d'un TÉNOR.
Nous n'eûmes pas de mal à lem' jurer que nous ne ferions plus jamais de « filade ».
Vendredi 1" SErTFMBRE. — Sorti pour faire visite à Mitcliell que je n'ai pas trouvé ; il est à la campagne pour une semaine; il est venu hier nous voir et nous a fait trembler sur la solvabilité de Delafield. Celui-ci, parait-il, n'a plus guère que 6,000 à 7,000 1. sur lesquelles il puisse emprunter. J'ai fait visite à M'"^ Lefebvre, fille de M""" Branchu, et propriétaire du journal français l' Observateur. Elle ressemble beaucoup, dit-on, à sa mère, la fameuse tragédienne lyrique, et je m'explique maintenant pourquoi on disait celle-ci peu jolie. Pourtant, il y a dans les yeux et dans l'esprit un feu du diable. Elle m'a parlé de son bonheur en me voyant jouer les Huguenots. Je lui ai, dit-elle, rappelé Nourrit qu'elle idolâtrait; on ne pourra jamais me faire un plus splcndide compliment.
SAAft'i:!! 2 Septembre. — Levés à 8 heures. Partis à Willow-Bank. Delafield allait se rendre à London. Nous le voyons ; il me donne ren-
dez-vous pour lundi à 1 heure, afin de terminer notre jjetit compte. Premier rayon d'espoir. Webster est encore couché. Je monte le voir ; il est midi et demi. Auprès de son lit est un déjeuner copieux : il me reçoit très gracieusement. Deuxième rayon d'espoir. Quand je pense que me voilà leur créancier ! Moi qui ai si longtemps été débiteur. Je les guette pour qu'ils ne m'échappent point par une porte dérobée. Je me fais l'effet de mes anciens tailleurs apportant une facture qui a uit hans de bouteille. Et pourquoi donc serais-je presque honteux du titre de créancier ? Allons, arrondissons-nous, gonflons-nous, gros Médor, gros Richard, gros Monte-Christo. Allons, bon ! je ne tiens pas encore mes 15,000 et je... Taisezvous, Perrette !
Dimanche 3 Septembre. — C'est décidé. jN'ous allons nous mettre en route pour Birmingham. Ce sera la première étape du voyage que je vais faire avec Jenny Lind pendant un mois en Angleterre, en Ecosse et en Irlande. Balfe est notre chef d'orchestre ; F. Lablache, notre
110 CARNET d'un TÉNOR.
basse; Belletti, notre baryton. Quelques solistes français : Lavigne, hautbois ; Rémusat, flûte, etc. C'est un bonheur pour moi : je vais pouvoir étudier cette femme étrange que Paris n'a jamais possédée, mais dont la réputation, commencée d'abord en Allemagne, sous les auspices de Meyerbeer, a pris en Angleterre de telles proportions, qu'à son arrivée dans certaine ville on a fait sonner les cloches et vu les archevêques aller à sa rencontre et lui ofTrir l'hospitalité.
Son cœur est excellent, sa munificence est royale : elle fonde des hôpitaux et des conservatoires. Nous avons répété samedi dernier nos ensembles de la Sonnamhïda, de Lucia^ Puritani, la Figlia del Reggimento. Je l'ai trouvée très minutieuse dans les détails, ce qui me fait plaisir. Il y a dans ses yeux bleus une flamme de génie ; talent à part, ce serait encore une femme remarquable.
Se sentant vraie, elle est pleine d'assurance, et fait de grandes choses, parce qu'elle ne se préoccupe pas de la ci'ilique. Mélange de réserve et d'abandon, de tristesse et de folie, elle
me rappelle quelques Suédois que j'ai connus : ils ont dans la manière de se voiler le regard avec leurs longs cils blonds quelque chose de mystique et de recueilli, qui tient à leur nature ou à leur éducation ; habitude involontaire ou calcul. En la voyant, je comprends la Suède, pays de légendes et d'enthousiasme religieux, née au milieu des forêts et des lacs.
Ce qui fait la grande force de Lind, c'est qu'elle croit à elle-même; elle s'estime et se conduit comme une sainte : on dirait qu'elle se croit envoyée de Dieu pour faire le bonheur du peuple par la religion de l'art. Aussi elle reste froide et sage dans la vie privée, ne laisse pas son cœur s'enflammer au contact de ces ardentes passions dont elle s'embrase au théâtre. Elle m'a dit qu'elle n'avait jamais pu comprendre la chute de M'"' R..., un talent si haut placé ! Se manquer ainsi à soi-même! — Il y a dans nos théâtres, à Paris, des demoiselles qui ne poussent pas aussi loin cette horreur delà perdition.
Un pauvre diable de maître d'anglais me demande de le prendre comme domestique.
112 CARNET d'un TÉNOR.
Mais il y a quelque chose de répugnant à faire cirer ses bottes et frotter son appartement par un homme qui a enseigné à expliquer des idées. Cette alliance de la domesticité et de la science est affreuse. Quand la tète travaille, les mains doivent se reposer. Aussi, il viendra à Paris. Je lui donne la nourriture, le coucher, mes vieux habits devant lesquels il ouvre des yeux pleins d'admiration. Il pourra trouver quelques leçons en ville ; il me parlera anglais le matin, fera quelques correspondances, etc.
Lundi 4 . — Je m.e rends au théâtre à 2 heures pour régler avec Delafield. En l'attendant, je cause avec James , le drdisear qui n'est pas payé. To To To To Ta Toi, comme disaient les Grecs. Dejean et Saiât-Hilaire viennent demander à voir le théâtre. Tls attendent Bunns qui arrive. Je monte avec lui : il m'explique que ces messieurs sont très gênés, que Delafield ne sait comment avouer sa position, etc.. Enfin Delafield ne vient pas; je m'en retourne donc sans être payé...
Mardi 5 Septembre. — Nous partons enfin. Nous sommes sur le tramway de Birmingham, Il fait un temps superbe, et l'on ne voit pas l'horizon, voilé par la fumée bleue qui s'échappe des hautes cheminées ; sous nos fenêtres s'étend une vue qui fait rêver de rEg}'pte : la terre est rousse de la poussière des briques amoncelées en pans de murs ; des ponts de chemin de fer sont supportés par de grandes colonnes qui semblent soutenir des ruines de temples, une large flaque d'eau verte et stagnante. Mais vraiment le pays fume trop pour continuer à penser que nous sommes près du désert.
Nous voici donc à Birmingham, Queen's hôtel.
A une heure, répétition dans la salle de concerL Tow-hall : c'est bien la plus prodigieuse salle que j'aie vue ; l'artiste est sur une immense estrade, il a derrière lui l'orchestre en gradins et dans le fond un orgue à tuyaux ornés d'arabesques d'or. A quinze pieds, en bas, le parterre, un vrai forum; et devant, à la même hauteur que l'artiste, des stalles qui
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s'élèvent à perte de vue. La salle vide a une sonorité insupportable, l'écho fait avec le chanteur un canon perpétuel ; mais, le soir, c'est très bien.
J'ai chanté la romance de Do7i Sébastien^ le premier duo de Guillaume Tell et l'adagio du trio : beau succès ; mais tout le succès final, est pour Lind, qui enlève les spectateurs avec ses mélodies suédoises ; c'est en effet bien remarquable; elle a une puissance de voix dans le haut tout à fait large et surprenante; sans crier, elle fait des échos presque simultanés du fort au faible; au foyer des artistes, sans être rieuse et communicative, elle est bonne et affable ; et puis elle semble infatigable, qualité précieuse pour un directeur.
Mercredi 6 Septembre. — J'arrive à Liverpool; nous descendons à Adelphi hôtel, Ranelagh place, et là nous oublions dans un dîner excellent l'horrible gargote du Queen's hôtel. Après dîner, nous faisons un petit lansquenet, et Lablache nous raconte l'histoire de cette dame très sobre qui ne boit de l'eau-de-vie
que dans deux occasions seulement : le jour où elle mange du canard... et les jours où elle n'en mange pas !
Lind ne loge jamais au même hôtel que nous. C'est un peu impérial, mais cela vaut mieux : nous sommes moins gênés. Elle vit de sa vie concentrée, comme un vieux vin qui ne se montre qu'aux grands jours.
Samedi 9 Septembre, Manchester. — Nous arrivons à Albion hôtel, à côté de l'hôtel où Malibran est morte. Je ne déjeune pas pour répéter ; nous avons dîné de bonne heure : aussi j'étais en voix; et pourtant à mon duo du premier acte, je veux attaquer le si bémol de la phrase en sol mineur et je pousse un horrible son, étranglé, tremblant; je continue, et le duo file très bien. Qu'est-ce que c'est que cette note-là? me demande ma femme dans un accès de désespoir épouvantable : c'est honteux, tu es perdu !
Moi qui me sentais en voix, je ne pouvais m'émouvoir pour si peu ; je savais que j'allais prendre une revanche : en elîet, la Malédiction a
16 CARNET d'iN TÉNOR,
été comme jamais ; j'ai tenu le 5z bémol avec une rage persistante qui a fait éclater une explosion de bravos ; la glace était rompue : nous sommes rappelés ; Ton trépigne ; je suis rappelé deux fois seul, et quatre fois avec Lind, au milieu d'une pluie de bouquets, que je ramasse avec une vivacité toute coquette, afin de faire dire : « Voilà un petit gvos qui est bien alerte, ma foi ! » Enfin, je tâche de faire honneur à mon pays comme je peux : j'y pense partout, à mon pays! Si je pouvais, pendant que la France ne produit plus que des communistes et des voraces, si je pouvais faire dire de moi : « C'est un Français ! il y a encore du bon dans ce pays-là ! »
J'ai enfin trouvé dans Lind un partner qui me comprend en scène : elle s'anime, ses mains serrent les mûennes avec force, le tremblement de la passion dramatique la saisit tout entière ; elle s'identifie avec son rôle d'une manière admirable, et pourtant elle ne se laisse pas emporter au point de n'être plus maîtresse de sa voix. C'est là l'élude à laquelle je m'applique :
LONTJRES, 1848. 117
poser comme si un peintre était là pour prendre vos attitudes ; composer sa figure, son geste, suivant l'expression du moment, mais de souvenir et d'étude seulement; rester calme et froid au dedans, tandis qu'au dehors on lance la flamme : c'est alors seulement qu'on est maître de sa voix et qu'on devient un grand artiste. J'ai fort à faire pour en arriver là.
Dimanche 10 Septembre, — Le dimanche est aussi ennuyeux à Manchester qu'à London. 11 pleut toute la journée, Balfe nous a quittés pour aller à la campagne, dit-il?
LuxDi 11, — La Sonna7nbida a marché comme si je l'avais chantée vingt fois déjà, et c'était la première. Par bonheur, je sais mes rôles imperturbablement. L'air du troisième acte m'inquiétait, l'Andante surtout où il faut montrer tant d'âme et conserver tant de pureté ! En entrant en scène, j'ai pris la ferme résolution de me considérer comme étant dans ma chambre, à mon piano, et je suis parvenu à m'isoler presque complètement; je ne crai-
118 CARNET d'u?C ÏÉNOB.
gnais pas l'allégro ; aussi je l'ai enlevé ! La fin a été trépignée , acclamée, et je suis revenu après. Enfin, c'est encore une bonne soirée qui témoigne de ce que je peux tenter dans ce genre. Lind m'a fait beaucoup de compliments.
Mercredi, 13 Septembre, — Après dîner, nous avons été au théâtre ; nous avons entendu : Poor soldie)', ancien opéra-comique anglais, quelque chose d'horrible ; on y voit un prêtre catholique qui boit et qui accorde sa nièce à celui qui lui donne un cochon de plus que son rival, qui n'en donne qu'un. Les airs sont impayables ; ils restent à la fin, la patte en l'air : c'est la plus complète barbarie musicale que je connaisse. Il y a là aussi le barbier français qui gesticule toujours avec une épée pour venger son honneur. Personne n'est plus disposé à rire que moi, même à nos dépens ; mais vrai, c'était trop bête.
Vendredi 15 Septembre. — Nous allons nous promener avec Balfe sur la jetée. Les musiciens de l'orchestre sont en mer sur un bateau
à voiles. Il fait plus de soleil que je n'en ai vu en Angleterre en plusieurs mois : l'autre rive du Humbcr apparaît dans une vapeur blanche; les bricks et les trois-mâts se baignent immobiles dans de grandes nappes d'argent. Journée heureuse : de l'air dans les poumons, des guinées dans la poche, un bon cigare à la bouche et des succès ! Constatons bien notre bonheur et jouissons-en : ça ne durera pas.
Nous partons à une heure de l'hôtel; les garçons chargent nos malles sur deux voitures, en nous disant de ne pas nous inquiéter, qu'elles vont au chemin de fer d'York. Au railway, nous nous apercevons qu'il nous en manque deux! Effroi! On nous dit qu'elles sont parties pour la Nouvelle-Hollande; ce mot m'effraye d'abord : s'il faut attendre l'aller et le retour des antipodes pour avoir nos effets ! Mais heureusement, New-Hollande est le Saint-Cloud de Hull : c'est de l'autre côté du Humber ; on en revient en un quart d'heure.
Nous arrivons à York. Aspect charmant et sévère à la fois ; vingt-quatre ou vingt-cinq églises ou saxonnes ou gothiques. Ou fait le
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tour de la ville sur les murs, derrière les créneaux; la rivière serpente toute noire au milieu des restes de tours grises et des fabriques. Nous dînons fort bien. La maîtresse de l'hôtel, haute en couleur, sentant le vin, a une fille très bien habillée, mais bossue et louche. Quelque mauvais enchanteur, voulant emprisonner la princesse de Cachemire dans une horrible forme, n'aurait pu en trouver une plus satisfaisante.
Nous allons avec Belleti et Lablache voir l'intérieur de la cathédrale. Que dire? Il me faudrait Hugo pour plonger dans ma pensée, et en rapporter toutes sculptées en beaux vei's les mille idées confuses qu'ont fait naître en moi, non seulement l'aspect de ces pierres sculptées, mais l'entourage, renscmblc étonnant sous lequel elles se pré;icnlent.
Samedi 16 Septembre. — En attendant nos malles, nous devisons ; nous parlons musique, bien entendu : l'un de nous prononce le nom de Webcr, qui a\ait tant d'aversion pour la musique italienne.
Je me rappelle à ce propos que Holtei, le poète silésien, m'a raconté qu'en 182... il se trouvait un soir au Karnthnerthor theater à Vienne. C. M. de Weber était dans sa loge : on àonnsâtV Italiana inAlgieri. David et la Ungher chantaient les principaux rôles, c'est-à-dire que l'exécution était merveilleuse : à chaque témoignage d'admiration donné par le public, Weber avait des mouvements d'impatience ; après le premier acte, il sortit pour ne revenir que \er£ la fin de l'ouvrage. Holtei lui demanda s'il avait été souffrant ?
— Non.
— Pourquoi donc nous avez-vous quittés?
— C'est que, voyez-vous, du moment que ces animaux de chanteurs italiens se mettent à exécuter cette mauvaise musique de manière à me faire plaisir, il n'y a plus moyen d'y tenir : il faut que je m'en aille !
York, Diman'che 17 Septembre 1848. — Ce matin, je me suis levé de bonneheure, malgré notre fatigue de la veille. Je n'y tenais plus ; ce que j'avais vu de la ville me donnait des impa-
122 CAiî^ET d'un Ténor.
tiences. Cette cathédrale me trottait dans la tête. Je savais que les boutiques seraient fermées : c'est dimanche; mais moi, quand je visite une ville, c'est par les quartiers sales que je commence : les ruines m'attirent, et je laisse de côté ce qu'on appelle les beaux quartiers, qui n'ont à me montrer à travers de grandes bêtes de glaces, que des cravates, des gilets de flanelle, de l'orfèvrerie et toutes sortes de machines en caoutchouc.
Ah ! que j'ai eu raison ! Quelle cathédrale ! On y arrive par des rues basses et étroites; les maisons, sans doute bien bondées de bons bourgeois et de bonnes choses, étalent au soleil un gros ventre qui surplombe la chaussée. Derrière les fenêtres à vingt ou trente petits carreaux en losanges, apparaissent les têtes mal peignées des servantes rousses. Rappelons-nous un porche admirablement fouillé ; à droite, la tour octogone, le préau, les ruines avec leur coiffure de lierre et de jasmin, la maison crénelée du vicaire. — Ah çà , qui suis-je? Il n'y a plus de ténor ici : c'est le comte Roger, ou le clerk Rogers allant demander la
LONDRES, i8i8. 123
croix sainte pour combattre aux côtés du « roy Richard Cucr de Lion ».
Je suis rentré et j'ai trouvé le désespoir au logis ; les malles ne sont pas encore revenues de la Nouvelle-Hollande ! Pauvre Fanny ! At-elle été dans une agitation!... Reproches justes, mais sévères : je n'aurais pas dû aller me p"omener; il fallait aller au chemin de fer. Jg' este froid : je suis de ceux qui trouvent qu a cun désagrément dans ce monde n'a le droit ce vous empêcher de jouir d'un beau site, d'une plaisanterie, d'un souvenir. Cependant c'est demain le concert, et je n'aurai pas d'habit noir ! ! Que faire, dans un pays où les mendiants, qui n'ont pas de souliers, ont toujours un habit noir?
Je sais bien qu'à la rigueur je pourrais imiter certains touristes anglais qui ne se gênent pas pour venir à l'Opéra de Paris en casquette de voyage, avec un télescope en sautoir ; mais, vrai ! ce n'est pas une tenue de concert, et ce que ces messieurs se permettent chez nous, ils ne me le pardonneraient point chez eux. Je leur ferai un SDcech : Ladies and gentlemen !
124 CARNET d'un TÉNOR.
a ridiculous misfortune prevenied me from appearing before you in a sidtable and convenient dress, etc. Comme c'est du très mauvais anglais, ça les fera rire : ils seront désarmés.
Mais, après cette hilarité, comment aborder sérieusement le trio de Guillaume Tell?
Ah ! mon Dieu ! que je voudrais voir arriver les malles !
Lundi 18 Septembre. — Elles sont arrivées ! Je m'étais couché hier, la mort dans l'âme ; le réveil est charmant : il fait du soleil, et les malles sont là. Nous avons été disposés à la gaieté, surtout à la vue de ces bonnes quakeresses qui passent sous nos fenêtres, avec leurs robes de soie puce ou noire, et leur petit chapeau si propre, mais si laid, qui leur donnent l'air de capucins baromètres. Voyons ! ces toilettes-là sont-elles la conséquence logique d'un véritable sentiment religieux? ou ne sont-elles qu'une des mille manières de satisfaire le besoin d'excentricité si puissant en ce pays? Je respecte toutes les convictions. Cette secte est
composée des personnes les plus estimables ; mais pourquoi braver le ridicule? et est-il absolument besoin de faire rire les gens pour arriver à les édifier et à les convertir? — A propos de ridicule, j'ai remarqué que, s'il y a des pays oi^i il tue, il en est d'autres où il fait vivre.
Le concert a été superbe ; la salle est fort belle, et ma voix m'a satisfait. Quand il y a concert le soir, nos journées sont peu accidentées : aussi je n'ai rien à me dire; j'ai écrit à Meyerbeer.
Mardi 19 Septembre, New-Castle. — Parti de York à midi ; la route est quelquefois accidentée, et elle devient très belle du côté de New-Castle. Quelques lieues avant la ville, on voit à droite un temple grec sur une colline que le chemin de fer contourne. C'est d'un effet charmant : il est tout isolé. J'ignore sa raison d'être : il ne peut en avoir de meilleure que celle d'être agréable à voir et de faire rêver à la Grèce au milieu des brouillards.
L'arrivée à New-Castle upon Tyne est, non pas féerique, mais diabolique. — Le chemin
126 CARNET d'un TÉNOR.
de fer s'élance suspendu au-dessus des abîmes d'où s'échappent des tourbillons de fumée ; c'est à peine si l'on aperçoit, à travers, qr;elques pignons roux, qui finissent par se dessiner, quand l'œil y est fait, en miilo formes bizarres. Au-dessus de nos têtes, io^ .iiches immenses d'un pont qui relie deux montagnes ; sous nos pieds, les bateaux pêcheurs avec leurs voiles blanches et leurs mais jaunes.
Nous descendons à Royal-hôtel. Si les majestés en voyage descendent à cet hôtel, qui se dit royal, je plains leur grandeur, elle ferait mieux de les attacher au rivage opposé. Le propriétaire a fait avec Lumley la spéculation du concert : il est plus occupé à placer ses billets qu'à nous bien traiter. Sa femme, forte brune, est assez fraîche ; mais son poisson ! i !
Mercredi 20 Sefthmcre. — Promenade avant le dîner au bord de la Tyne et dans le vieux quartier. Nous sommes passés auprès d'une vingtaine de jolis enfants roses, yeux bleus, cheveux blonds, des cerises au lieu de lèvres, qui se roulent pieds nus, riant et grouillant
dans la poussière de charbon. Pour un peintre, il y avait un tableau. — Le soir, nous avons donné Sonnambula. La salle, jolie, petite, était comble. Ma voix avait peu d'éclat : la nuit avait été mauvaise. Lind aussi était moins bien disposée. Mais les fleurs tombent à nos pieds plus dru que jamais. Depuis Londres, l'enthousiasme va en augmentant.
Jeudi 21 Septembre, Edimburgh. — A neuf heures, nous nous mettons en route. A peine en wagon, nous installons, avec Lablache et Belletti, notre jeu ordinaire de sette e mezzo. La route file au bord de la mer, au-dessus des brisants ; toutes les fois qu'elle se laisse voir, nous interrompons notre jeu. Cette vue seule élargit la poitrine : on respire un air tout imprégné de senteurs salines, qui nous font rêver aux montagnes de crevettes, d'huîtres, de homards, dont nous allons, hardis mineurs, explorer les flancs dans deux heures d'ici. Ah ! Messeigneurs ! quelle sauce moutarde à l'horizon !
Nous sommes descendus déjeuner à Berwick,
'128 CARNET d'un TÉNOR.
ville écossaise : car on est en Ecosse en traversant la Tweed. La vue est admirable ; encore un pont sur lequel passera le railway, et qui présente à l'œil un réseau de poutres noires, dont l'enchevêtrement se découpe sur le ciel clair et bleu.
Je suis le voyage, la carte à la main. C'est un grand plaisir : je sais oii nous arrivons, je vois nos détours; nous côtoyons toujours la mer, et l'œil découvre à chaque instant des espaces qu'on ne croirait pas pouvoir embrasser en consultant la distance sur la carte. Mais l'air est très pur, et je remarque que plus nous nous enfonçons dans le Nord, plus nous trouvons le ciel pur et la chaleur forte: Nous voilà au 21 septembre ; à cette époque, Paris est souvent frileux et maussade. On voit jusqu'à Nord Berwick, à cause du Green Cône, qui se dessine au loin. Nous traversons le Firt/i of Forth^ et à trois heures un quart nous sommes à Edimbourg. Nous descendons à Waterloohôtel. Comment! encore ce Waterloo ! Honte et malédiction! Mais les chambres' sont spacieuses, la soupe à la tortue y est respectable.
et le vin bon.. Allons! allons! j'avalerai ma honte.
Vendredi 22 Septembre. — Quelles jouissances de touriste je vais avoir ! Voilà ce que je me disais, le cœur débordant d'émotion, en partant après déjeuner pour Calton-Hill. C'est le Montmartre d'Edimbourg. Non!... la comparaison est absurde : Calton-Hill est une montagne de l'Attinue, toute couronnée de monuments qui la icPt ressembler à l'Acropole. Hélas ! il fait du nrouillard, du mist, comme on dit ici ; nous avons la tète dans le nuage. Je voudrais courir, dévorer les points de vue; mais la déesse Raison est là : c'est Fanny qui me rappelle au sentiment de mes devoirs de chanteur. Il ne faut pas rester à l'humidité : ou il fait trop chaud, ou il fait trop froid ; et puis jl ftiut mettre un autre paletot, et puis un mouchoir devant la bouche, et tourner le dos à une belle vue, parce que le vent vient de là. Oh ! rage ! Visiter l'Ecosse et être ténor ! ça s'exclut.
Eh bien ! puisque je n'ai pas le droit de res-
130 CARNET d'un TÉNOR.
ter sur celte montagne, descendons. J'y reviendrai au premier soleil. Nous nous faisons conduire à Holy-Rood. J'ai tout vu; mais à quoi bon décrirais-je pour moi seul ce que je peux retrouver au complet dans Walter Scott? Il saura bien me reconstruire le moyen âge, l'histoire et le drame écossais. J'aurai, pour satisfaire mes ardeurs d'archéologue et de poète, autre chose qu'une vieille chambre ornée de meubles plus ou moins apocryphes : la botte de Bothwell, le lit de Marie Stuart, une boîte faite par elle, les taches du sang de Rizzio, que sais-je? Quand j'aurai le temps, Scott me rebâtira le château et le peuplera d'âmes et de corps, l'emplira de passions et de larmes.
Et puis, je ne sais pourquoi, lorsque vous entrez dans les ruines dont l'histoire et la gravure vous ont décrit d'avance les beautés, vous éprouvez comme un vague désenchantement.
Au moment où vous regardez la vignette, où vous lisez le roman, vous êtes le plus souvent dans un bon fauteuil, au coin du feu, ou dans un rayon de soleil. Votre imagination, comme l'eau sur la flamme, se volatilise dans le bien-
être ; elle se dégage en vapeurs que le vent de la fantaisie pousse à tous les horizons.
Mais, quand vous entrez dans la ruine, la chapelle de Marie Stuart par exemple, le froid vous saisit ; l'humidité de deux siècles a rnoisi les sépulcres : c'est poétique, mais malsain. Il est dangereux de rester trop longtemps pensif, les pieds dans la mousse, devant le grand caveau des rois d'Ecosse, dont les soldats de Cromwell ont jeté les cendres au vent. — Tiens ! à propos, les profanateurs des tombeaux de Saint-Denis n'étaient que des plagiaires : les révolutions sont toutes condamnées à s'imiter ; comme si tout ce que nous adorons, religion ou liberté, croix ou drapeau, ne devait laisser que des ruines ! comme si l'homme ne pouvait aimer excessivement sans haïr à l'excè? l
Nous n'avons pas perdu notre temps aujourd'hui. Après Holy-Rood^ nous sommes allés à pied jusque dans High street. On passe devant ce qui reste de la prison de Cannon-Gate, la maison de John Knox^ la fenêtre où il prêchait. Toute cette vieille \àlle est restée ce qu'elle était, un fouillis inextricable de masures hau-
132 CARNET d'un TÉNOR.
tes, grises, vermoulues, poilues et craquelées. Chaque fenêtre a son lambeau de linge qui sèche sur une perche. Les maisons, de loin, sembleraient crénelées, n'étaient les petits panaches de fumée bleue qui s'échappent de l'embrasure où vous supposiez un canon, et où la vieille Mary place sa marmite et son join of beef. Le peuple est sale et la rue pue ; les femmes vont pieds nus, livrant au vent leurs boucles de cheveux pâles. Que je voudrais être peintre ! C'est laid, mais quelle couleur !
Quand nous sommes passés, nous entendons derrière nous ce mot : « French ! French ! » Mes moustaches ont trahi ma nationalité. Il y a, dans leur manière de prononcer ce mot French^ quelque chose qui pousse à la haine ; et pourtant nous avons été longtemps amis : France et Ecosse,
La garde écossaise a eu durant de longues années le privilège de pendre aux arbres do Plessis-les-Tours les Français qui portaient ombrage à Louis XL Ce sont de ces choses qui ne peuvent s'oublier. Pendre les gens devrait naturellement resserrer les liens. Mais
je leur prête des connaissances historiques qu'ils n'ont pas, et les grands losanges de bataillons écossais restés à Waterloo ont effacé de leur esprit que nos Bourbons ont soutenu leurs Stuarts.
Nous sommes rentrés à l'hôtel. Il n'était que quatre heures, nous avons pris une voiture et sommes partis pour le Great-Castle, que nous visitons, moins la Crown-Room, qui est fermée passé trois heures. Le château est gardé comme en temps de guerre, toutes les embrasures ont leurs pièces et leurs boulets. Nous avons vu faire l'exercice — Carry arms ! Stand at case ! — Sur la plate-forme est le canon monstre, Mons Meg, que l'on considère comme le palladium du château. Il faudrait avoir le temps de visiter tout cela en détail ; malheureusement, en qualité de ténor, je ne fais que des voyages de rossignol et je ne reste pas longtemps sur la même branche. Nous voyons encore l'extérieur de Donad'sons hospital et nous rentrons épuisés de fatigue et d'admiration.
134 CARNKT DUN TÉNOR.
Samedi 23 Septembre 1848. — Nous avons inauguré notre séjour à Edimbourg' par un concert à deux heures. De même qu'à Birmingham je suis arrivé en retard, non pour le public, mais pour l'impatience de Lumley qui était tout près de se fâcher, et il avait raison. Je ne sais pourquoi j'ai à me reprocher assez souvent de n'être pas exact, lorsque je ne déteste rien tant que l'inexactitude. . . chez les autres. Du reste, .succès ; romance de la Favorite bissée, ou, comme on dit ici... c?icorée {encored).
Pris une voiture après le concert et fait le tour d'Arthur's seat. C'est un bonheur pour une ville d'avoir à ses portes un site pareil. D'un côté, la nature sauvage, la mer qui semblait aujourd'hui grise et huileuse, et d'un autre la civilisation avec le chemin de fer qui siffle et se déroule sous nos pieds comme un serpent de feu dans la vase ; cette vue me donne des regrets.
J'ai bien des fois déploré que l'industrie moderne, avant tout préoccupée de la stricte utilité, n'eût point d'imagination, de celle qui
donnerait au moins quelques satisfactions à l'art et au plaisir des yeux. Quel dommage qu'elle n'ait point conçu, dès l'origine, la locomotive dans la forme d'une bête gigantesque, qui eût reçu de la puissance du feu les apparences de la vie ! Elle a tout pour l'imiter : la lumière, la couleur, le mouvement et le bruit. Supposez à la place de cette machine noire, sale et platement quadrangulaire, quelque mastodonte, quelque formidable dragon, dont la grande gueule ouverte en avant, ou la trompe tendue vers le ciel, jetterait des nuages de vapeur et de fumée. La nuit, les yeux de ce Léviathan brilleraient de lueurs étranges, qu'on pourrait encore utiliser comme signaux ; les roues dissimulées feraient mouvoir des pattes puissantes qui, en arpentant largement le sol, sembleraient entraîner dans une course effrénée le char de l'Homme-Créateur. Il serait beau à ce pygmée de reprendre à sa manière l'œuvre de Prométhée et d'atteler à sa volonté souveraine les monstres auxquels Dieu n'a pas songé et ceux qu'il a fait disparaître. Avec l'aide de Cuvier, on les reproduirait
136 CARNET d'un TÉNOR.
Assez ! assez ! j'entends l'homme du chiffre, le Positif qui me crie : — Mais, monsieur, qu'est-ce que ça rapporterait à l'actionnaire, vos animaux ?
Rien, rien du tout, et ça m'est bien égal. Je ne suis pas actionnaire d'abord. Et quand ça ne lui rapporterait que le plaisir de mener le dimanche ses enfants voir passer les bêtes qui jettent du feu !
— Alors, ça ne serait qu'un joujou, une amusette ?
— Eh bien ! oti est le mal ?
Que faire en ce bas monde, à moins qu'on ne s'amuse ?
Et puis, enfin, si vous y tenez absolument, cela créerait une industrie nouvelle.
— Laquelle?
— Celle des fabricants de monstres. — Voilà pour l'utilité.
Dimanche 24. — Plus nous allons, plus les dimanches sont ennuyeux ; d'abord, il pleut ; et il faut, dans ce pays de Covenanlaires, s'abstenir de chanter, de jouer du piano. Le bon
Dieu, qui aime les hommes, n'aime pas le plaisir : c'est logique. Notre petite société se hasarde donc, avec toutes sortes de précautions, à jouer aux cartes pour sanctifier le jour du repos. Moi qui n'aime pas ça, j'ai écrit à Duponchel de qui j'ai reçu une lettre. Il paraît que l'affaire avec Meyerbeer est arrangée ; je retournerai à Paris du 8 au 10 novembre. C'est dans six jours, le 1" octobre, que devait commencer mon engagement avec l'Opéra ; et je lis dans un journal de Paris que Meyerbeer et la direction ont reculé d'un mois l'entrée en répétition du Prophète, pour donner à Jeanne la Folle, de Clapisson, le temps d'arriver. Ce n'est donc pas uniquement pour me faire plaisir, comme ils disaient, qu'on m'a permis de rester ici un mois de plus ; il est bon de s'entendre.
Je m'étais bien promis, en arrivant en Ecosse, d'avoir quelques détails, exacts et inédits, sur la vie et la mort d'un de mes plus célèbres prédécesseurs dans l'art du chant, de David Rizzio, que la légende nous représente comme ayant été l'amant heureux de Marie Stuart. Il devait,
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à ce compte, être bel homme et ténor : ténor et bel homme, l'un ne va pas sans l'autre... à ce que disent mes collègues... mettons-leur cette fatuité sur le dos.
Eh bien ! il n'a rien été de tout cela. Les mémoires de James Melvil, qui parlait d'après ses souvenirs personnels, donnent les détails suivants sur la première introduction du chanteur auprès de la reine, à Holyrood :
« A cette époque arriva, dans la suite de l'ambassadeur de Savoie, un nommé David Rizzio, du pays de Piedmont, qui était un joyeux garçon et un bon musicien. Sa Majesté avait trois officiers de sa chambre qui, dans ses concerts, chantaient trois parties, et qui avaient besoin d'une basse pour chanter la quatrième ; ils parlèrent de David à la reine comme de quelqu'un de fort capable en ce genre.
11 fut ainsi admis à chanter avec eux, et quand le secrétaire français se retira, ce David le remplaça dans son office. Il arriva bientôt à la plus haute faveur, et n'eut pas la prudence d'en user modérément. Il devint surtout un objet d'envie et de haine lorsqu'on le vit pré-
senter les actes publics et les placets à Sa Majesté. Quelques seigneurs avaient été heurtés et congédiés par lui, lorsqu'ils voulaient entrer dans la chambre royale, où on le trouvait toujours en conversation intime avec la reine, »
La ruine du favori était inévitable. Lord Melvil en prévint Sa Majesté.
(( Je lui représentai, dit-il, quel danger il y avait à combler ainsi de faveurs ce Rizzio, un étranger, que ses sujets soupçonnaient d'être aux gages du pape; je lui dis que j'en avais parlé à Rizzio lui-même, en lui rappelant la terrible fin d'un gentilhomme français, nommé Chatellar ou Chatellier. »
Le samedi 9 mars 1566, vers huit heures du soir, Marie, que son état de grossesse obhgeait depuis trois mois, comme reine, à garder l'appartement, était à souper avec la comtesse d'Argyle et trois personnes de la cour. Rizzio, dans la pièce à côté, s'occupait, dit-on, à goûter les plats avant qu'ils ne fussent présentés à la reine.
SinguHer emploi pour un chanteur !
Un panneau de la boiserie s'ouvrit subite-
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ment et donna passage au roi Darnley suivi de Ruthven, armé de pied en cap, et dont la mine de spectre, les yeux brillants et la contenance terrible, disaient assez le sanglant dessein. Une bande d'assassins remplit aussitôt le passage. La reine et la comtesse, effrayées, se levèrent de leur siège.
— D'où vient, dit Sa Majesté, ce mépris de nos privilèges et cette intrusion à main armée dans notre retraite ?
Point de réponse, jusqu'à ce que Ruthven, montrant du doigt le secrétaire, dit :
— Notre seule affaire, madame, est d'éloigner cet indigne étranger de votre présence.
Rizzio, épouvanté, se jeta aux pieds de la reine, qui, en cherchant à le défendre, ne fit qu'accélérer la catastrophe. Les mains du suppliant, crispées aux plis de sa robe, en furent violemment arrachées. Une minute après, Rizzio était frappé de cinquante-six coups, nombre correspondant à celui des conjurés.
Que cela serve de leçon à ceux d'entre MM. les chanteurs qui seraient tentés de s'introduire trop avant dans la faveur des cours !...
J'avoue que je perds un peu de mes illusions au sujet de cet homme, et de mon secret désir d'en faire le héros d'un opéra. Son âge et son caractère ont été représentés sous les couleurs les plus diverses, mais il est constant qu'il n'avait pas une de ces figures « que les peintres aiment à représenter et les dames à regarder. »
Buchanan se sert pour le peindre d'une expression : « Non faciem cultus honestabat, sedfaciem cultus destruebat », qui pourrait, en français moderne, se traduire ainsi : « La toilette ne lui allait pas. )> Le livre de la mort de la reine d'Ecosse (1587) le représente comme disgracié de corps. Caussin ajoute : Elle traitait ordinairement avec David Rizzio, son secrétaire, homme âgé et pmdejit qui possédait son oreille. Keith dit : Il était habile aux jeux de hasard, et toujours prêt à être le partner de la reine dans ces passe-temps innocents.
Que faire d'un pareil héros ? Par quel moyen concentrer l'intérêt sur un homme qui n'est ni beau ni amoureux? Par le dévouement peutêtre. Mais au dernier moment ce n'est pas lui qui se dévoue, c'est Marie; et lorsqu'au lieu de
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saisir une arme, il cherche à se faire un rempart de la robe d'une femme, je trouve qu'il meurt mal.
Lundi 25 Septembre. — Ce. soir, notre début à Edimburgh : Sonnambula. J'ai été reçu très chaudement à mon entrée ; mais je m'aperçois bientôt que l'Ecossais est froid au théâtre ; il laisse tomber la fin des morceaux, tout en accueillant d'un murmure flatteur un passage bien senti et bien rendu ; enfin, ça manque de claque. Nous avons compris cela, Lind et moi, et, sans pourtant nous être consultés, nous avons mis dans notre chant une énergie et une âme qui ont fini par rompre la glace. Lind a été écrasée de fleurs.
On lui a jeté une bague en cheveux mêlés de diamants et de turquoises. Fanny a eu presque une attaque de nerfs au finale du second acte ; notre jeu lui avait fait mal. Quel dommage que de telles soirées n'aient pas lieu devant mes vieux Parisiens !
En rentrant, je trouve une lettre d'une Ecossaise enthousiasmée. A quel moment a-t-cUe
ÈDIMBURGU, 1848. nS
pu l'écrire ? Une autre me tend une feuille de papier blanc, me priant d'y mettre ma signature. Je la lui donne. Espérons qu'elle n'en fera pas un mauvais usage. Allons ! ça marche. Je me suis risqué ce soir à boire du wisky, le wisky de la couleur locale. C'est parfait avec de l'eau chaude... Ça sent la fumée.
Jeudi 28 Septembre. — Lucia. Succès superbe. Nous sommes chaudement rappelés.
Lind fait de grandes difficultés pour reparaître à la fin de la pièce. Généralement, elle et les organisateurs de la tournée n'aiment pas les ouvrages qu'elle ne finit pas avec un grand morceau et un grand effet, comme la Sonnamhula et la Figlia. Je m'étais commandé un magnifique costume écossais chez Mortimer, sur le modèle de celui du lord Wardo Le costume est très exact au point de vue écossais, mais point du tout pour le personnage d'Edgard de Rawenswood, qui était un habitant des basses-terres, un Lowlander. Les montagnards , les higjianders portaient seuls le kelt et le dirk.
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Vendredi 29. — Concert à cinq heures et demie. C'est par complaisance pour M. Lumley que je consens à chanter. Mon traité avec lui porte que je ne dois paraître dans aucun concert dont Jenny Lind ne fait point partie, mais onm'avaitassuré que Lumleymettraitdans sa poche après ce concert cent ou deux cents livres, et j'ai cédé. Il n'y avait peut-être pas une recette de vingt livres. J'étais furieux. J'avais mis sur le programme, avec mes morceaux ordinaires, la romance de Balfe, tirée de la Bohemian Girl. C'était la première fois que je chantais en anglais ;j'avais une peur affreuse, mais le public, qui avait sans doute conscience de mon embarras, et qui tenait à me remercier et à m'encourager, a été si chaud à mon entrée, agitant en l'air ses chapeaux et ses mouchoirs, que j'ai pris de l'assurance, et j'ai bien prononcé, sans me tromper. Pendant le trio de Guillaume Tell, deux dames pleuraient à chaudes larmes. Qui donc m'avait dit que le Nord était froid ? Des géographes?
Samedi 30. — Vers la fin du déjeuner lord
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K...och, qui prend des leçons de chant avec Frédéric Lablache, est venu me voir. C'est un mélomane enragé ; son goût touche à la folie Nous l'avons fait chanter. Il a des tics d'un comique irrésistible. Il commence un air, par exemple. Si la voix ne sort pas, il tire son pantalon à gauche et remonte sa bretelle d'un cran, et il recommence l'air.
Arrivé à l'endroit difficile, comme la voix ne sort pas davantage, il passe à la bretelle de droite. Peu de réussite, un léger couac. Alors c'est au tour des jarretières ; il les tire à droite, à gauche ; il remonte ses bas avec frénésie ; et tout cela le plus sérieusement du monde.
Quel puissant élément de comique, quel sérieux ! C'est bien là ce qui fait la supériorité des singes et des chiens savants sur nos bouffons, et ce qui assure à ces artistes genials une si belle place dans les arts, La nature a refusé le rire à leurs traits : ils sont comiques sans le savoir, et surtout sans chercher à le paraître.
Cet Anglais, enthousiasmé de l'air : Non più andrai^ farfallone amoroso^ avait supplié Lablache de le lui apprendre. Il ne lui fallait
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qu'un mois pour cela, disait- il, parce qu'il apprenait très facilement.
Lablache, qui n'avait ni le temps ni l'envie de donner des leçons, lui répondit pour le dégoûter que son prix était de cinq guinées, la leçon d'une heure.
— Ah! très bien, signor Lablache, très bien ! le prix ne fait rien pour moi. Comme je veux aller très vite , je prendrai des leçons tous les jours, et j'en prendrai huit par jour.
Yoyez-vous cela?... pendant un mois! Pauvre Lablache ! Quelle belle occasion pour maigrir !
Nous partons à deux heures pour Glascow. Davison, le rédacteur du Times et du Miisical- World, envoyé par ces deux journaux pour être l'historiographe de notre tournée, reste à Edimburgh; mais il promet de nous rejoindre : c'est un homme qui, sous un extérieur un peu froid, cache un cœur excellent et un charmant esprit. Nous sommes les meilleurs amis du monde, et ce ne sont certes pas nos opinions sur la musique qui nous rapprochent. Cela fait notre éloge. II aime comme moi les anciens : le Kach , le