APRÈS LA CHASSE
27 Juillet 1859, sept heures du soir. Dicté à Fanmj : Il me reste un bras ! et du cœur.
4 Août. (Au crayon). J'ai pu écrire également au crayon ce matin quelques lignes à ma femme, pour lui donner courag-e...
6 Novembre. — Me voici à peu près guéri, si cela peut s'appeler être guéri...
Enfin je puis écrire... avec un bras mécanique !
Donc c'était le 27 juillet dernier, à sept heures du matin. J'avais tué la veille deux tout
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petits faisans. Nous étions dans notre château de Villiers-sur-Marne, où Fiorentino et jyjme Borghi-Mamo devaient venir passer la journée avec nous.
Je dis à Fanny :
— Yois donc ces faisans! Comme ils ont pauvre mine ! Je vais tâcher d'en tuer encore deux.
Et je prends mon fusil, je vais dans le parc. A cent mètres de l'entrée principale, je mets mon fusil au pied d'une haie pour franchir un fossé.
Quand je veux le reprendre, je le saisis parle canon et je le tire à moi. Les broussailles opposent de la résistance, font jouer la gâchette et je reçois la décharge dans l'avant-bras droit.
Ma pauvre Fanny ! En me voyant rentrer ensanglanté, mutilé, elle ne sut que crier. La douleur l'avait clouée sur place.
Mon bras était horriblement fracassé. Le coup avait fait balle, les os étaient broyés sur une longueur de dix à quinze centimètres,
Bené Lordereau, qui était au château, envoya vite chercher à Paris les docteurs Laborie
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et Huguet. En les attendant^ le médecin du pays fit un premier pansement qui me calma. Je pus même chanter. Dans un pareil état, c'était ma voix qui m'inquiétait. J'attaquai un motif des Huyiieiiots.
— La voix est bonne, dis-je à Fanny. Ça ne sera rien.
A midi, les docteurs arrivèrent ; ils jugèrent l'amputation nécessaire, et encore fallait-il qu'elle fût immédiate.
On n'osait pas me l'annoncer ; moi je comprenais bien... J'étais prêt... On m'endormit.
Il parait que, sous l'influence du chloroforme, au moment même où on me coupait le bras, je chantai de nouveau...
Le soir, on portait mon avant-bras à l'hospice Beaujon, pour attester qu'on ne l'avait coupé qu'à toute extrémité... Il servit depuis au modelage de l'avant-bras mécanique qui lui a succédé sans le remplacer, hélas !
15 Décembre 1859. — Je sors de l'Opéra où vient d'avoir lieu la grande représentation à mon bénéfice. Vingt-trois mille trois cent
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quatre-vingt-dix francs de recette. 0 mon cher Paris, merci !
J'ai ouvert la soirée par le premier acte de la Dame blanche. Duprez, magnifique dans le deuxième acte delà Juive. M"^ Miolan Carvalho, superbe dans le prélude de Bach, arrangé par Gounod. Immense succès pour Alboni, dans le cinquième acte du Prophète., pour Ferraris et Mérante dans l'intermède, pour Gueymard dans le quatrième acte de la Favoiite.
Je n'avais pas chanté en public depuis l'horrible accident. Dans la coulisse, Fanny, halcante, suivait tous mes mouvements.
Elle s'est jetée, ivre de joie, dans les bras du prince Poniatowski, qui m'a toujours suivi et aimé depuis dix ans et qui pleure d'émotion.
L'Empereur et l'Impératrice assistaient à la représentation.
1" Septembre 18 GO. — A Baden depuis le 27 juillet. Chanté quatre fois la Colombe de Gounod. Pris part au magnifique festival do Berlioz. Je vais jouer à Carlsruhe la Lame blanche, les Huguenots et le Prophète.
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La princesse régente de Prusse m'invite à me rendre à Berlin, et j'ai pris en outre l'engagement d'aller donner quelques concerts à Pétersbourg. Ne pensons plus à mon bras.
30 Octobre. — Donné à Hombourg- quatorze représentations qui m'ont rapporté dix-huit mille francs.
30 Novembre 1860, Marseille. — Donné dix représentations, grand succès malgré les méfiances semées dans le public à mon égard.
31 Décembre 1860. — Joué dans le courant du mois, deux fois à Saint-Etienne, cinq fois à Besançon.
Dlmanche 6 Janvier 1861, Hanovre. — Les Huguenots, neuf rappels.
Mercredi 9. — La Dame blanche^ six rappels. Le roi m'a fort applaudi.
Lundi 14. — Chanté le soir chez M. de Malavet « Si j'étais, 6 ma souveraine, » de Monpou; Erlkœnig et Page, écuyer, capitaine. La soirée avait un aspect singulier ; toutes les dames en noir à cause du deuil du roi de Prusse.
348 CAP.NCT d'un ■n':\OR.
28 Septembre 1878. — Je viens de relire ce carnet si souvent interrompu, mais si plein toutefois Je renseignements artistiques.
Je n'ai pas à en désavouer une seule ligne. J'ai bien mis dans ces pages plus que mes aventures de ténor errant, mes sensations, mes pensées.
Je peux ouvrir ce carnet à tout le monde. Si j'y parle souvent de mes succès, je les décris avec une telle sincérité qu'on ne saurait me taxer d'orgueil.
Puis si j'ai eu des succès, j'ai toujours travaillé pour les avoir. Je les ai eus comme il était permis à un véritable artiste de les conquérir. Je n'ai jamais fait de sacrifices aux goûts changeants du public.
J'aime l'Art avec passion ; il a été le culte de ma vie, et s'il m'est arrivé de me réjouir des applaudissements dont on récompensait mes efforts, j'en étais fier, non pour l'humble prêtre que j'étais, mais pour le dieu que je servais.