‹ Le carnet d'un ténorChapitre 21 sur 22 · î cAr.M.'i d'in 'JÉNon · texte numérisé non relu

î cAr.M.'i d'in 'JÉNon

"Rien que par la direction des yeux, je mets la chose en scène. Le regarda droite, en bas, pour le père qui a l'air de contempler l'enfant qu'il tient dans ses bras. Fixe pour l'enfant qui rêve et râle. A gauche, et bien de côté pour l'esprit aux yeux doucereux et méchants. Pas un geste. Cela fait tableau.

Mardi 2 Janvier 1855. — Soirée intime chez le roi, avec Vivier et Joachim. A mon arrivée, le roi s'est fait conduire vers moi. Ce roi est vraiment intéressant avec sa figure pâle et douce. Sa parole est affectueuse, tremblante, presque timide. Il m'entretient de l'effet que j'ai produit sur lui le samedi au concert, surtout QMQicErlkœnig. Il en a parlé à la reine. Il n'en a pas dormi de la nuit.

Il dit même qu'il avait envie de sauter la balustrade et de venir m'embrasser. J'étais vraiment confus. La reine vint alors à moi et me fit raconter l'histoire de mes études allemandes. Elle s'extasie sur ma prononciation, ma méthode, sur le service que je rends aux artistes allemands en venant leur servir de mo-

dèle. Le roi revient me demander si nous voulons commencer. Je lui dis : L'Ondine et le Pêcheur^ de Membrée. Il en est charmé. Yivier joue la Sérénade de Schubert ; il fait grand effet. Joachim joue avec beaucoup de largeur deux romances de Mendelssohn.

Que j'étais heureux de voir ce pauvre aveugle couronné aussi content ! Une pareille infortune dans une position si haute a quelque chose de navrant.

Berlin, Jeudi 11. — Concert. Vivier a joué comme un ange. lia fait arranger son cor dans lequel il a découvert un canif qui y était depuis huitmois. Conçoit-on cette insouciance! Il sentait bien quelque chose qui le gênait, mais il soufflait tout de même...

Schwerin, Vendredi 12. — Un hiver terrible commence à se faire sentir. Je me suis mis en route dans une immense pelisse doublée de castor, qui est une vraie maison; j'ai le bonnet pareil et des bottes fourrées qui me montent jusqu'aux cuisses , avec un certain

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chic Cromwcll. Nous passons la soirée , au coin du poêle, à lire... Devinez quoi?., les Mémoi?'es de C. Mogador. Le diable m'emporte, c'est hien écrit, rapidement enlevé! De la philosophie, du cœur, mais de l'horrible et du sale autant qu'on en peut supporter.

RostocK, Vendredi 19. — La Dame blanche. La plus petite salle que j'aie vue en Allemagne. Archi-comblc.

Ah! je n'ai pas eu d'agréments avec mes chanteuses, ce soir. Toutes les fois que je me trouve ainsi entouré, cela me met du noir dans l'âme. Je fais les réflexions les plus sottes ou les plus sensées sur mon abaissement. Moi, le premier ténor de l'Opéra-Comique, jouant dans des trous pareils ! Mais bientôt je me mets à rire, parce que je pense avec raison que les plus grands artistes ont eu, eux aussi, leur roman comique, que cela fait partie de notre existence bohème.

Lundi 29, Lubeck. — Mauvaise salle. Je regrette l'Opéra de la rue Le Peletier.

Vendredi 2 Février, Berlin. — Chanté VOncline^ un duo avec Vivier, Erlkœnig elle duo de la Reine de Chypre. La salle était comble. Le roi assistait au spectacle avec la princesse Cari. Sa Majesté vient m'entendre demain.

Soirée chez le roi. Soupe avec la famille royale, qui m'a demandé YOndine.

Lundi 5 Février, Cracovie. — Nous descendons à l'Hôtel de la Rose. Je voudrais bien faire autre chose que de vivre de contrastes. Que deviendrai-je dans cette caserne ! Les lits sont les plus durs que j'aie rencontrés. Tout a une odeur de vieux beurre; l'air en est imprégné j^C'est dans la crasse des générations passées que l'on respire. Le directeur m'avait prévenu que l'orchestre était détestable. En réalité, je n'ai jamais rien entendu de plus affreux. Chanté le soir Liicia. Toute la noblesse polonaise occupe les premières. Hélas, les petites places ne donnent pas et cela n"a rien d'étonnant; il fait un froid terrible, même sur la scène qu'il est impossible de chauffer. Je chante au milieu d'un nuage produit par ma respi-

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ration ! C'est la première fois que je vois des sons.

1 8 degrés. Et les femmes avaient les bras nus !

Dimanche 11. — La Favoiite. Un peu plus de monde, et le froid est le même. C'est une vraie campagne de Russie qui se passe, — amère ironie! — dans les jardins de l'Alcazar, délices des rois maures !

Mercredi 7 Mars, Berlin. — Chanté Fra Diavolo. Singulier rôle qui manque de situations, qui disparaît pendant une partie du deuxième acte et qui ne se soutient que par une grande finesse de détails. Je me suis entendu reprocher le comme il faut de g'rand seigneur avec lequel je joue les deux premiers actes. Je crois qu'à Paris on ne me ferait pas cette critique. C'est précisément dans ce comme il faut que gît l'originalité de la conception. Il ne faut pas que ce brigand ait l'air de jouer le grand seigneur. Il faut qu'il le soit réellement. C'est là son caractère, ce qui le distingue et l'élève au-dessus des bandits de sa troupe, et je ne sais

rien de plus terrible que le sang-froid élégant avec lequel il menace Beppo de lui casser la tête. C'est cent fois plus imposant que des menaces brutales.

^■ ENDUEui 9. — Chanté Luc'ia avec un bonheur inouï et une salle pleine. Dans la journée, le comte de Rœdern est venu m'apporter de la part du roi la grande médaille d'or pour les arts et les sciences. On ne l'a pas donnée à un artiste dramatique depuisbienlongtemps. C'est, je crois, M"^ Catalani qui Ta eue la dernière.

Fanny espère toujours me voir réengagé à Paris. Certes j'y retournerais plutôt pour elle que pour moi. Ai-je jamais reçu dans mon pays autant de marques d'estime qu'en Allemagne? Du reste, cela se conçoit. En France, j'ai grandi pas à pas, chanteur heureux d'un petit genre. Je me suis fait des ennemis pour avoir voulu ne pas laisser un trop grand vide à l'Opéra après la retraite de Duprez. A les entendre, il aurait fallu refuser l'honneur que me faisait Meyerbeer de me confier son Prophète. Mes prédécesseurs à l'Opéra étaient des colosses

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de talent et de voix. On ne m'a pas su gré de l'ensemble des qualités que je présentais et, comme on m'avait prédit malheur, il fallait, pour l'honneur des devins, que malheur arrivât. Aussi, lorsque Gueymard est venu avec ses deux notes magnifiques, comme on a crié au miracle! Comme il semblait que tout dût se remplacer avec ces deux pétards appelés la ai si. De conception, de couleur, d'élégance, de poésie, de conduite vocale, de style musical, plus question !... Exceptépour quelques amateurs... Tandis qu'ici, je suis arrivé, précédé de l'auréole parisienne, avec la plénitude do mes moyens, chose rare chez les artistes qui se décident à voyager et qui ne portent à l'étranger que des débris honteux au-dessous do leur réputation. Donc, en attendant qu'on en revienne aux choses d'art, restons ici. Ce n'est pas le public de Paris, dit-on? Mais ce sont des hommes, plus chauds, plus naïfs, plus honnêtes. Je leur porte un art, un goût qu'il ne connaissent pas encore et qui doit les faire marcher dans la voie du vrai, et ils m'en sont reconnaissants.

CINQUIÈME VOYAGE EN ALLEMAGNE, iSoo . 331

Marienbourg, 1 5 Avril. — Après avoir chanté Lucie à Kœnigsberg dans une salle d'une sonorité remarquable, et la romance des Huguenots à Elbing-, nous sommes arrivés, en une demi-heure de chemin de fer, au milieu des inondations. Nous avons trouvé de petites barques dans lesquelles nous avons fait un trajet d'une heure et demie sur sept pieds d'eau dans les champs, côtoyant des vergers, des habitations dont le toit trempait dans les vagues.

La cigogne se tient toute mélancolique dans son nid sur le pignon des maisons, reg'ardant cette vaste étendue d'eau trop profonde pour son bec, qui ne peut plus trouver de grenouilles à Marienbourg-.

Impossible de donner un concert. Nous chantons en famille chez M. et JM"^ Meyer.

Lundi 16. — Partis à six heures du matin. Nous retrouvons une autre inondation, la vraie. Nous navig'uons pendant trois heures et demie, puis nous prenons des voitures qui nous amènent à Dirschau, au bord de la Yistule. Là

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un spectacle curieux, unique, nous attend. Los glaces, chassées parla débâcle jusqu'à lendroil où la Vistule fait un coude devant le pont du chemin de fer, se trouvant arrêtées, ont rebroussé chemin, puis ont été de nouveau arrêtées sur la rive droite, de sorte que jusqu'à perte de vue, en amont et en aval, on aperçoit une mer de glaçons de 14 à 15 pieds d'épaisseur, s'élevant en aiguilles, en tables , en rocs superposés. Un vrai cataclysme.

Resté deux heures à attendre le train.

Samedi 21 Avril, Stettin. — A mon départ de Dantzig, où j'ai chanté fira Diavolo et la Muette, une surprise bien douce m'était réservée. Près de 150 dames, plus jeunes et plus jolies les unes que les autres, m'attendaient au chemin de fer. S'étaient-ellcs donné le mot? Avaient-elles eu séparément la même idée? Toujours est-il que la gare avait l'air d'une salle de concert. Devant mon wagon, toutes ces adorables femmes se pressaient, demandant l'une un gant, l'autre une fleur, une feuille d'un bouquet que j'emportais.

r.TNoriKMK viivv»;-. i:n alm:ma(.m:. 1855. 333

Je fais une distribution. Le train part. Les mouchoirs s'élèvent en l'air et me voici à Stettiii, où je trouve la perle des directeurs, Hein, que l'amour de son art a réduit à faire banqueroute, il y a deux ans, mais la ville reconnaissante, chose rare, lui a laissé sa position au thécàtre. Il se libère donc petit à petit. Et nimc, créanciers, intelligite ! Huissiers, erudimini !...

Mardi 1" Mai. — Les Huguenots. Je trouve ma loge toute remplie d'arbustes et de fleurs. Attention du directeur et des spectateurs. Depuis que je suis ici, les représentations ont toutes été fort suivies. Je repars demain mercredi pour Berlin.

Berlin, Jeudi 3. — Concert à Potsdam. — Demain à Brandebourg ; après-demain à Magdebourg. Meyerbeer est venu me voir; il a été fort aimable, mais c'est le mystère en personne. Quant à son Africaine^ il me confirme toujours qu'il a écrit le rôle pour moi, que je suis seul capable de l'interpréter, mais il redoute Tenga-

gcmcnt d'autres ténors, peut-être celui de Wicart, et il me conseille de signer au plus vite un engagement avec Paris. Le plus clair de tout cela, ce que j'aperçois dans cette cervelle égoïste et machiavélique, c'est que, comme il a des conditions fort dures à imposer au directeur de l'Opéra, il ne serait pas fâché de se débarrasser d'une de ces conditions : ma présence dans son opéra, et que, si mon engagement était fait, ce serait toujours cela de moins à exiger.

IIoMBOURG, Vendredi 18 Mai. — Dînons à table d'hôte tenue par Chevet. La société qui nous entoure est affreuse. Elle se compose encore des joueurs d'hiver. L'été , la foule des promeneurs, Russes, Anglais, vient submerger cette lie de la population de Ilombourg, qui disparait alors dans le flot de dentelles, d'équipages et de belles manières des voyageurs. Mais, l'hiver, quand le beau monde est parti, restent les lépreux du vice, à la figure hâve, aux doigts sales et crochus, qui semblent chercher votre poche. Ils sentent le bagne.

le suis honteux! Filons vite. Francfort d'ailleurs m'attend, Francfort où je suis toujours si bien reçu, Francfort, ma seconde famille, [{ui m'a livré la clef de l'Allemagne !

24 JiiN 1857. — Parti de Paris où j'étais venu prendre congé après un mois de séjour à Londres. Nous arriverons à Hambourg le 26, où je jouerai, le 27, la Dame blanche.

Mardi 30. — Succès prodigieux dans les Huguenots. Quatre rappels, fleurs, fanfares à l'orchestre. J'ai doublé, pour la première fois. Xut bémol dans « Tu l'as dit, oui, tu m'aimes ! »

11 Juillet. — Hier Lucia. Demain la Favorite. En allant tout à l'heure acheter un bai brun, récompense de mes succès, j'ai rencontré Dumas, Alexandre le Grand. Nous avons naturellement parlé de Paris.

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Dumas a toujours sa prodigieuse mémoire. Il m'a récité d'un bout à l'autre, sans broncher, les jolis vers que JMéry fit, il y a six ans, pour la fête que je donnai rue Rochechouart, et qu'on appelle encore « la fête turque de Roger. »

Principaux turcs : Roqueplan, qui m'avait prêté pour le service les petits nègres de YEiifant prodifjue ; Dumas, Fiorentino, Méry, Offenbach, qui conduisait l'orchestre ; M. et M"" de Pêne, le baron Cattcrs qui portait sur son turban un diamant de cinq cent mille francs ; etc., etc.

Le Jardin des plantes avait mis à ma disposition ses fleurs les plus asiatiques.

En l'aJDsence d'artistes turcs, j'avais engagé une troupe de chiens savants qui donnèrent la comédie sur un théâtre dressé dans le jardin et garni de cent cinquante lanternes turques. Quant au souper, les jolis vers de Méry en décrivaient ainsi le menu :

Pour cette fête, La carte est faite Avec des plats qui ne sont pas français ;

AuiRLS vovA(;;;.s i:\ Ar.r.iiMAGNL:, I8'j7. 339

Car dans l'Asie On l'a choisie !

Que tout vrai turc chante en grec son succès..

Même les vins viennent de ces contrées Où le soleil du ciel oriental Laisse pleuvoir sur les vignes dorées Tous les rubis qu'on boit à plein cristal.

Mes vins d'Espagne

Et de Champagne, Mon Chambertin, si cher et si chéri,

Vins de Bourgogne

Et de Gascogne Sont de Madras et de Pondichéri.

Mes pâtés froids, sous la zone torride, Des princes noirs sont le premier régal. . On les a cuits dans un désert aride.

Chartres, Amiens, sont dans le Sénégal.

C'est dans Byzance,

Lieu de plaisance, Que mes chapons du Mans furent chauffés

Par des eunuques.

Chapons caduques.

Veillant la nuit pour des sultans truffés.

Toute l'Asie, en déployant sa carte, Du bord des mers au sommet de ses monts. Nomme les plats qu'on trouve sur ma carte. Ceux qu'on détesle et ceux que nous aimons I

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Poulets de Brie

Dont la patrie Est sur le Gange, au pays des dindons,

Brûlante zone

Qui cuit et donne Tous les rôtis que nous lui demandons.

Daims et chevreuils des forêts de Versailles Que m'a livrés l'émir de Tranquebar ; Cerfs de Meudon tués dans les broussailles Par des chasseurs du roi de Malabar.

De Trébizonde

Et de Golconde Pâtés d'Alsace arrivent sans débris,

Pays où l'oie

Nourrit son foie Pour engraisser les gourmands de Paris.

Avec son ciel, ses palmiers et ses roses. Voilà les mets que l'Orient vous sert.

Et ce pays, qui donne tant de choses, Veut bien aussi vous fournir le dessert.

Voilà des pêches

De Monlrcuil... fraîches, Quoiqu'arrivant de Perse jusqu'ici,

Fraises, cerises,

En hiver prises A Calcutta, près de Montmorency.

Lundi 8 Mars 1 838, Yj.emnî:. — Répété à l'or-

chestre les Huguenots. Grand effet. Été voir le ballet où danse Legrain. On appelle cela Vile des Amours. C'est de Taglioni, mais « toc )) en diable. On dirait une féerie de rOpéra-Comique en 1817. Legrain y est charmante; elle danse avec un entrain tout français. C'est une vraie danseuse dont Paris n'aurait jamais dû se priver. Mais nul n'est prophète en son pays . J'ai été entendre M"^ Czillag dans la Reine de Chypre. Elle y est superbe : grande voix, jeu très intelligent. Ander, qui crie à tue-tête, manque absolument de nuances. Il laisse le tonnerre de sa voix faire l'effet qu'il serait quelquefois bon de faire produire au poète et au musicien par un débit varié.

Mais cela suffit en Allemagne; on appelle cela de la force. Moi, je trouve que c'est une véritable faiblesse. Le chanteur ne chante jamais fort que lorsqu'il a la voix iippuissante à produire les nuances, sans lesquelles il n'y a pas d'art possible.

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