‹ Le carnet d'un ténorChapitre 9 sur 22 · CHARLES CHINCHOLLE · texte numérisé non relu

CHARLES CHINCHOLLE

CARNET DTN TÉNOR

Jeudi 4 Mars 1847. — Dîné chez Clapisson. Quel homme heureux ! Grâce à son succès de Gibby^ le voilà arrivé à une aisance qu'il était loin de connaître. Comme il jouit de tout avec délices ! Il se fait un immense bonheur avec les mille riens dont se compose le confort de la vie : il a enfin des tapis, un calorifère dans sa salle à manger; il a chaud, ses amis ont chaud et regardent avec admiration ses curiosités et ses vieux instruments. Il a été chez le duc do

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Nemours ! ! Il laisse arrondir son ventre sans craindre que son ventre soit en contradiction avec sa fortune : c'est vraiment plaisir de voir une fois par hasard le bonheur niché dans une famille qui sait en jouir et qui l'a mérité. — Fait la bouillotte et rentré à deux heures.

Mardi 9 Mars. — Chanté le soir, chez M"* Devaux, le duo de Guillaume et celui du Nouveau Seigneur avec Levasseur : Succès magnifique. Geraldi a fait four avec l'air de Jean de Paris. On lui attribue pourtant cette opinion : Si Roger veut apprendre à chanter « Ah , quel plaisir d'être soldat! » il faut qu'il vienne me Tentendre dire... Scribe était dans la salle, ainsi que Halévy, Saint-Georges et Fiorentino.

Jeudi 1 1 Mars. — Répété au Conservatoire le duo de Guillaume Tell avec Rossi Caccia, pour le concert de la cour.

Ce concert a eu lieu, le soir, dans la salle des Maréchaux. C'était un admirable coup dœil : à

quatre pas devant moi, la reine, la duchesse de Nemours en rose, les duchesses d'Aumale et de Montpensier en blanc, ainsi que M'"^ de Joinville. Le roi était appuyé contre notre balustrade à côté de Habeneck. Il est resté debout toute la soirée.

Le programme comprenait l'introduction de Moïse, par Levasseur ; le duo de Ginliaiime TelL par Rossi-Caccia et Roger, qui ce soir-là était fort en voix, contrairement à ce qui lui arrive ordinairement quand il chante à la cour ; l'air de Robert Bruce, par Baroilhet, qui l'a fort bien chanté ; l'air de Robert le Diable, par M"^ Dorus- Gras, exécution admirable. Après la première partie. Sa Majesté s'est approchée de moi et m'a dit :

— Bravo ! monsieur Roger. Vous êtes bien engraissé depuis quelques années. Il n'y a pas encore de mal, car votre talent a pris le même développement.

Ce dernier membre de phrase m'a fait du bien : le premier avait jeté un froid. Grand monarque, si tu t'y étais arrêté, je passais dans l'opposition !

Hier, je suis allé voir Auber à propos de l'Opéra. Je lui ai dit qu'il était d'autant plus impolitique à Léon Pillet de garder une direction ruineuse, que la famille royale lai portait intérêt, et qu'on le dédommagerait certainement par quelque position lucrative, une recette générale ou particulière. « Une recette! s'est écrié Auber : ah ! tant mieux ! ça le changera, ça sera la première. » Il a encore ajouté que si le roi voulait prendre l'Opéra à son compte, il en accepterait volontiers la direction, quoiqu'il eût déjà quinze ans de trop.

Dimanche 21 Mars. — A deux heures, concert de Lacombe. Petite cavatine détachée, bien chantée; grand succès. Puis Manfred. Musique mal écrite pour la voix; orchestre trop chargé. Lacombe a un succès d'estime. L'air de M"'^ Duilot-Maillard est fort beau et bien chanté par elle; sans son grand nez, ce serait une grande actrice.

Le soir : le Nouvemi Seigneur et les Mousquetaires. Malgré la fatigue, la voix était encore bonne. Joli succès dans la phrase eu

la du quatuor du deuxième acte. M"* Lavoye nous raconte que notre aimable directeur , ]^i. Basset, jeudi dernier, dans sa mauvaise humeur de voir le spectacle changé par la faute de M"" Lemercier, et ne pouvant décider M"* Lavoye à jouer au pied-levé la Part du Diable qu'elle n'avait pas jouée depuis six mois, lui a dit : « Eh! bien, f... nous le camp et allez tous vous faire f... » C'était coquet.

C'est la suite de son système qui consiste à ne tenir à personne qu'au ministre qui lui donne sa subvention. Rira bien qui rira le dernier. Pauvre Opéra-Comique ! Pauvre théâtre I Dans un an??...

Il existe entre Basset et moi une mésintelligence sourde qui ne se traduit encore par rien d'offensant , sinon par quelques propos plus ou moins acerbes et par l'inditrérence que Basset affecte pour l'importance que je me suis acquise au théâtre.

Ma position pèse sur la sienne, c'est évident, comme celle de Girard a été cause de la facilité avec laquelle Basset a renoncé à lui. Il était

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bien aise de se débarrasser d'un homme qui avait son franc-parler et le droit de trouver mal les inepties de son directeur ; il en sera ainsi de moi.

Le cher homme affecte de ne me point parler de renouvellement, dans la persuasion où il est que je ne puis me passer de l'Opéra- Comique ; il se croit fort habile en tenant la balance entre Audran et moi. Audran chante, dit-il, mieux que moi le Pi^é aux Clercs. Basset a beau dire ; il ne parviendra pas à nous brouiller. En attendant, il se garde bien d'assister aux répétitions générales de Y Eclair. Ce serait avoir l'air de compter dessus, et, comme je joue dedans, ce serait impolitique. Au lieu de chercher à tirer parti de son premier sujet pendant quatorze mois encore, il cherche à le rabaisser afin de l'avoir à meilleur marché.

Lundi 22 Mars. — Répété V Eclair généralement. Compliments inouïs de la part de MM. Planard, Saint-Georges et Halévy. S'il fallait en croire ces messieurs, je serais le

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plus grand artiste du siècle. Tous ces compliments me faisaient mal.

Chollet était fort hien dans son rôle, et voilà maintenant que les auteurs lui retirent son mérite pour m'encenser. Triste retour des choses de ce monde ! Ainsi, lorsque je serai sur le déclin et que viendra un jeune homme intelligent, ayant de la voix et pas de ventre, on lui étendra peut-être aussi mon passé, ma réputation sous les pieds pour le grandir et le flatter. Mais quoi, cette réflexion que je croyais rn'ètre inspirée par l'attachement que je porte à Chollet tient par un côté à ce que Famourpropre a de plus vivace! 0 égoïsme, serais-tu le vrai mobile même de nos meilleures pensées et de nos meilleures actions ?

Rentré dîner tout seul à la maison. A 8 heures, je me suis couché sur le canapé et j'ai dormi jusqu'à minuit. Alors Clapisson, Cadeaux sont venus et nous avons fait la bouillotte. Écrit ceci jusqu'à 4 heures 1/2 du matin.

Mercredi 24 Mars. — Dîner à 3 heures. Le soir, première représentation de la reprise de

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YEclair. J'ai mis une cfiinturc faite par Ernest, le costumier.

Ma femme prétend que ça a nui à ma voix. Elle trouve que la partie vocale ne me convient pas et qu'elle est trop grave pour moi. Au milieu des compliments de tout le monde , Fanny seule est de mauvaise humeur. Peutêtre a-t-elle raison. L'air du premier acte est trop long, je le couperai. Grand effet dans la petite phrase en la du quatuor, et dans le duo du deuxième acte où M"" Grimm obtient un beau succès. Jourdau et M"' Levasseur , faibles. J'étais tout étonné de voir le rôle de Georges qui faisait tant d'effet avec Couderc et moi, tout écrasé et réduit à rien par Jourdan. Jourdan, étant sans physionomie, est malheureusement obligé de se conformer servilement aux indications de Planard et de Saint-Georges qui, comme Scribe, ont le talent de gâter les meilleures pensées du monde par des conseils maladroits.

Jeudi 25 Mars. — Je vais au théâtre trouver Ilalévy pour quelques coupures à faire dans

mon premier air de YEcl'ïtr; elles sont excellentes. A quatre heures, je rentre, et je trouve une chanteuse anglaise avec sa mère et un Anglais dont jignorc le nom, et qui m'ont été présentés par M. Alexandre. C'est une des plus poétiques sensations de ma vie que la vue et l'audition de cette fille. Grands yeux noirs, cils arqués vers le ciel, nez un peu aquilin, air d'inspiration profonde. Elle se met debout devant le piano et s'accompagne comme un ange. Elle offre en brun le type que réalise M"' Thillon eu blond. Mina et Brenda. Yoix pure, sonore, grande respiration, chant large et bien soutenu ; mais la vocalisation, la roulade, pour laquelle elle a une passion malheureuse, déplorables ! Il n'y a pas trois notes justes et égales.

Elle a une façon de se poser et de chanter, les yeux au ciel, qui serait ridicule chez une autre ; chez elle, c'est naturel, et vous tombez sous le charme. On la nomme miss Rafter. Que faire maintenant d'une organisation à la fois si belle et si incomplète? Je l'ignore. Il y a là l'étoffe d'une Malibran ou d'une folle.

Vendredi 26 Mars. — Parti à midi pour renterrement de M"*" Mars. Pauvre chère grande artiste ! La dernière fois que je l'avais vue, c'était à la rentrée des cendres de l'Empereur. Que de souvenirs pour elle ! que d'anecdotes au milieu de ses larmes. C'était son tour aujourd'hui. Impossihle d'approcher des grilles de l'église. Un désordre épouvantable. Je cherche à me faire jour parmi la foule venue pour voir les acteurs. Un homme en blouse me barre le passage en me disant : « Ne poussez donc pas, vous ! » Un autre lui dit : « Fais donc place, animal ! c'est Roger. Passez, Monsieur Roger. » Ça m'a flatté. Nous avons pris les devants avec ma voiture et nous sommes arrivés au Père-Lachaise, trois quarts d'heure avant le convoi. J'y trouve Frédéric Soulié et Béraud. Nous prenons place sur les tombes environnantes.

Le gamin de Paris est bien curieux ! il rit, il jure, il conte des farces pendant le discours de M. de Kératry, qu'on n'entend pas : on lui crie qu'il se trompe, que c'est à lui d'aller se faire enterrer, qu'il a tort de ne pas réclamer. Pas le moindre recueillement; et ce qu'il y a de triste

à dire, c'est que nous sommes là un tas de gens comme il faut qui nous laissons aller à rire des lazzis du populaire. C'est ignoble. Mais il fait un si beau soleil, il y a de la violette dans l'air, et il est si bon de se bien persuader que ce n'est pas sur nous que l'on jette l'eau bénite !

Je suis revenu en voiture avec Frédéric Soulié. Le soir, j'ai joué V Éclair. Le deuxième acte, superbe. Grand effet. L'air est coupé, j'ai élargi tous les effets. Jourdan va mieux. Labarre va plus mal. Il est impossible de conduire plus gauchement; archet vague; pas de décision. C'est encore une acquisition de Basset î Nous reconduisons Madame Talma chez elle et nous rentrons.

Samedi 27 Mars. — Chanté ce soir à l'Odéon, au bénéfice de Klein, du Gymnase, le duo de Guillaume Tell, et celui du Chambertin avec Levasseur. U Aiidalouse , de Monpou , a été bissée. Quelle excellente salle pour la voix que celle de l'Odéon ! Celle de l'Opéra-Comique nous tue. Quand, il y a quatre ans, Stoltz et Duprez y sont venus chanter le duo de la Favo-

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nVc, au bénéfice de madame Dorval, leurs voix ne firent point d'effet. La salle, sans sonorité, et le genre, sans grandeur, me rapetissent. Comment y contenter ce désir de choses littéraires que je porte en moi ?

Je voudrais pouvoir sculpter un Alexandre dans le mont Athos, et je n'ai qu'une motte de beurre ; mon éducation et mes instincts me portent au grand, et je suis tombé dans un g-enre qui ne tient que peu de place en littérature et qui n'en tient aucune en poésie. Le Théâtre-Français, l'Opéra, les Italiens , ont le privilège de soulever les questions d'art : les critiques, les poêles s'inspireront de Don Giovanni; on fera des contes fantastiques sur les interprètes àc Robert le Diable, de Freijschûtz, et jamais Zampa, \QPré-aux-Clercs, les Dia?na?its^ la Dame blanche, n'ont pu prendre cette teinte légendaire qui assure aux grandes œuvres leur immortalité.

Pourquoi appeler l'Opéra-Comique un genre bâtard? Raisonnons : il mêle, dit-on, le dialogue au chant? Mais Shakespeare, le dieu de l'école moderne, ne passe-t-il pas de

la prose aux vers, lorsque la situation l'exige?

Et c'est bien là l'essence du drame, qui doit représenter la vie telle qu'elle e^t : d'un côté, la situation banale et inatérielle, exprimée par la prose ; d'un autre, la situation spirituelle ou poétique, qui monte au ciel sur l'aile du vers ou sur celle de la musique. Mon Dieu, ce genre n'est pas plus bâtard qu'un autre ; il a le torl de se mêler trop souvent du mariage dAdolphe avec M"^ Clara.

Cette grave affaire sous le premier empire florissait sans conteste, mais ceia a passé avec les modes de ce temps, qui étaiesit bien les plus laides du monde. îl y a des gens qui, sms se rendre compte de la transformation de 10péra-Comique, l'ont enveloppé dans leur dédain avec tout ce qui tient à l'Empire.

Ils ne peuvent plus supporter le seigneur à bottes à revers qui arrive à une grille du parc, essuyant son habit marron avec un mouchoir de batiste, et vient s'asseoir sur un banc de pierre, entre deux pots d hortensias : un tableau qui est, d'ailleurs, affreusement perruque.

En attendant, la /^rt/?^^' hlanclic a bien marché

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ce soir. Avec TefTet à pleine poitrine de la fin, je suis sûr du rappel et ja i;e m'en prive pas.

Dimanche 28 Mars. — Nous avons dîné en famille etavec Cadeaux ; il a conseillé à ma femme de se méfier dun brave ami qui, à propos de X Éclair, prétend que je ne vaux pas Chollet, à beaucoup près. Tout ce monde de camarades jalouse ma position ; en me blâmant de l'avoir faite telle qu'elle est, il n'y en a pas un seul qui ne l'envie. Non seulement pas un d'eux n'a d'argent placé, mais aucun n'a le quart du mobilier que je possède.

Ils sont vieux et je suis jeune. Bon espoir donc, et continuons. Sans nous laisser intimider par les réflexions ou les moqueries de ces messieurs, visons haut en pensant à l'avenir. Oui , il faut de l'ambition. Vivent les gens qui l'ont à la hauteur du cœur. Si Bonaparte n'avait pas eu d'ambition , nous n'aurions pas eu Napoléon. Le petit berger de la campagne romaine, en ayant de l'ambition, nous a donné Sixte-Quint, et moi, sans comparaison, grand Dieu ! pauvre clerc d'avoué,

PAIîIS, '1847. 15

j'ai eu la folie d'en avoir et je me suis fait ce que je suis. Sans compter que je veux en avoir encore, et beaucoup, et que mon cœur s'cicve tous les jours!

Mercredi 31 Mars. — Je suis allé au théâtre chercher mille francs. Comme j'étais pressé de merendre au Salon, je mets sous enveloppe deux billets de cinq cents francs, avec une lettre que j'écris dans le bureau d"Auber(le frère du vrai), et je confie le tout au père Laine, un vieux balayeur qui est au théâtre depuis huit ans ; je lui recommande de porter cette lettre chez moi sans dire qu'elle contenait de l'argent. C'est un très honnête homme : je pars tranquille.

A mon retour du Musée, j'apprends que Laine est venu comme un fou annoncer qu'il a perdu ma lettre. — Stupeur, consternation ! Nous pouvions espérer que, si un homme de bien trouvait cette lettre, il la mettrait à la poste, envoyant la suscription ; mais une fatalité devait me faire perdre cet espoir ! J'avais eu la déplorable idée de plaisanter dans la lettre, adressée à ma femme et ainsi conçue :

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« Madame,

« Je vous ai vue hier soir à l'Opéra-Comique. a Les grandes passions sont muettes, je ne « vous dis que cela. — Voici mille francs — '< acceptez-les — ce n'est qu'un acompte sur « mon enthousiasme. »

Et j'avais signé :

« Prince RoGERniOFF. )>

Il est évident que l'honnête homme qui a trouvé cela aura eu la conscience bien nette en g'ardant une somme qui avait une si singulière destination ; il n'aura pas voulu deviner qu'il y avait là un mari faisant à sa femme une mauvaise plaisanterie. — C'est à dégoûter de rire; il faudra tacher de n'être plus si drôle !...

Jeudi 1" Avril. — Au théâtre, pasde nouvelles de ces mille francs perdus. J'ai été chez Scribe, que je n'ai pas trouvé, pour lui parler d'avancer l'époque de mon congé, ce qui me permettrait d'aller en Angleterre dans la bonne saison. J'ai rencontré mon oncle Wecsen sur le trottoir; il

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allait à la banque de Prévoyance ! Amère dérision.

Je suis entré à Notre-Dame de Lorette. C'est jeudi-saint, et j'ai écouté avec recueillement tout ce magnifique chant d'église.

J'ai vu, assis tout seul, un li\Te à la main, César-Auguste Franck, ce qui m'a expliqué le choix de son oratorio, Booz et Ruth. Le soir, j'ai chanté YEclair. Autant ma femme était malheureuse à la première représentation, autant elle est sortie enthousiasmée de celle-ci.

Au foyer, on parlait des notes graves du rôle de Lionel et, comme j'avais entendu dire que la partie chantante du rôle ne m'allait pas, j'ai été bien aise de faire convenir à l'assistance que les notes graves de Chollet, à l'époque où il a créé YEclair, n'existaient que dans l'imagination de ceux qui immolent toujours le présent à la fraîcheur de leurs souvenirs. Chollet, musicien d'un grand savoir, avec une voix des plus heureuses, n'a jamais eu sur les planches, surtout dans les rôles de sentiment, la conscience de son rôle qui doit caractériser le grand artiste. Il n'a jamais véritablement

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ressenti les sentiments qu'il devait représenter. Je r.o peux être bon juge, dans la question toc-.'^e, de la prééminence à accorder à l'un ou à l'autre, mais ce dont je suis certain, c'est que sur la scène, je suis l'homme du personnage^ éprouvant ce qu'il doit faire éprouver aux autres, tandis que Chollet n'est qu'un acteur, remplissant un rôle, avec une grande habitude de la scène.

Nous étions si contents que nous avons été chercher des huîtres sur la place des Italiens avec Hiestand et Cadeaux, et nous avons soupe à une heure du matin. Ma femme s'est couchée, et à quatre heures et demi nous étions encore tous les trois à parler musique, arts, théâtre. Bonne et charmante conversation, où, l'esprit exalté par un petit verre d'anisctte, on sent toutes ses facultés d'artiste si souvent énervées par l'ennui et le dégoût, se réveiller, vivre et bavarder, fertiles en mots vrais, en aperçus profonds et piquants, que l'on voudrait se rappeler toujours et qui s'enfuient malheureusement aussi vite que les heures qu'ils vous font oublier.

Vendredi 2 Avril. — M. Lavanchie vient à midi me trouver au lit que je n'ai quitté qu'à quatre heures; il me propose une affaire de la part de Mitchell qui veut m'emmener à Londres et désire acheter, au prix d'une somme fixe, ma personne et mon talent. C'est drôle de se vendre comme une bête de somme ou comme -n italien! Enfin ça se fait. Dîné avec M""* Talma.

Samedi 3 Avril. — Nous mangeons chez Clapisson qui rentre malade avec des étourdissements. On est obligé d'appeler le médecin qui le saigne. C'est la deuxième fois que je vois couler le sang. La première fois, c'était ma femme qu'on saignait et je n'avais pu regarder. Ça me faisait mal. Aujourd'hui j'ai guetté le moment où la lancette entrait dans la veine et j'ai vu sans émotion le sang jaillir. Clapisson s'est trouvé mal après la saignée.

Lundi 5 Avril. — A deux heures et demie, concert d'Altès, flûte de l'Opéra-Comique. U Aumône de Membrée, moins un couplet,

Plus de larmes et YAndaloiise. Cette dernière est bissée comme toujours. Le soir, VEclair. Représentation superbe ; pas de fatigue malgré le concert; recette monstre. M. Basset m'accorde le mois de mai pour congé.

Mardi 6 Avril. — Un M. Noblet me prie de chanter sa musique. Je ne crois pas pouvoir y consentir. Cadeaux et Quidant étaient là; celui-ci veut me faire chanter sa Barque^ sinon la mort ; il est inouï de voir un homme comme lui, qui n'est pas sans un certain mérite d'originalité, mais dont le talent manque des développements que donne l'éducation, attacher autant de prix à des futilités musicales comme celles qu'il compose. Au lieu de chercher à faire quelque grande chose, il se complaît dans la forme des trois couplets qui est bien la plus ennuyeuse maintenant de toutes les formes musicales. La romance, à mon sens, est chose fade. Quel bel avenir a la musique avec la forme nouvelle que Berlioz et Félicien David ont imprimée à la symphonie ! Toutes les richesses poétiques du monde sont de sou

domaine et, quoique l'on assigne à ce genre des limites très bornées en prétendant que la musique dite imitative n'a que peu de ressources, voyez avec quelle ardeur les imitateurs de David s'empressent de se faire une place au soleil : Josse avec son Ermite^ Lacombe avec Manfred, M. Cohen qui bégaie un Faust après Berlioz, et Douay que les Escudier entreprennent à tort et à travers et qu'ils veulent opposer à l'auteur de Christophe Colomb.

Nous venons d'entendre aux Italiens la Jeanne de M. Douay; c'est une vraie mystification. Il est impossible d'imaginer quelque chose de plus longuement ennuyeux. M"^ Strepponi, tant vantée par les Escudier, n'est plus qu'une véritable ruine : voix chevrotante, réputation italienne immense. Voilà donc ce que fait d'une voix l'ItaUe avec sa méthode nouvelle de chant.

L'école italienne n'a jamais eu grande profondeur de pensée, mais au moins elle écrivait pour les voix et les ménageait. Maintenant elle vise à la profondeur sans y atteindre et casse les poitrines les plus robustes en quelques

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années. Je ne sais ce qu'il adviendra dans l'avenir de ce que l'on appelle l'école de Verdi, mais il est risible de voir cette musique s'attaquer à ce que la pensée a de plus noble, déflorer les plus immenses créations des poètes, Macbeth, Hamlet, Hernani, Lucrezia^ et habiller tout cela d'une défroque de général nègre, que chaque compositeur peut aller décrocher au temple, si bon lui semble.

Bons italiens à moi, qui vous croyez riches parce que vous portez des bagues et des breloques ! Et pourtant, qui encourage les compositeurs italiens dans cette route? Ce sont les chanteurs. Il faut pour eux tout sacrifier à la voix; peu importent l'idée, la couleur, pourvu que l'effet vocal se trouve à la fin de la phrase. Le chanteur est satisfait et le public est content.

Pourquoi vouloir aussi que le compositeur soit moins paresseux que le chanteur? Si celui-ci trouve plus facilement un effet de voix qu'un effet de pensée,, le maestro se dispensera d'avoir une idée et ramènera le même thème qui aura fait cent fois le succès d'un chanteur.

J'éprouve un certain orgueil, juste, j'ose le dire, à penser que je suis peut-être le seul qui n'immole pas le compositeur aux exigences de sa voix. C'est qu'aussi je mots mon amourpropre à penser avec l'auteur et à donner une seconde vie à son œuvre. Pour cela, il faut que le sujet me plaise ; alors j'y entre avec toute mon imagination ; alors les pensées les plus vagues me semblent et deviennent claires.

Nous étions placés aux troisièmes loges de face. J'j^ ai fait, pour la dixième fois peut-être, la remarque qu'un chanteur, sous peine d'être ennuyeux, doit surtout articuler, élargir la phrase. Je ne saurais trop me pénétrer de cette idée.

Vu à cc''.o distance , l'artiste est petit ; ses jeux do p'nysionomie se distinguent à peine. Il est vrai que la limite qui sépare le fort du forcé est difficile à saisir, mais c'est à la rendre insaisissable qu'est le secret de l'art.

Mercredi 7 Avril. — JouéVÉciai?'. Bonne r-mpcsentation. Le monde vient. Ca se dessine

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comme un succès. Il est à remarquer que cette pièce n'a jamais été ce qui s'appelle un succès d'argent. Elle était pourtant bien montée , mais le principal personnage n'est pas intéressant, parce qu'il manque de distinction. Maintenant les affidés de l'administration, tels que CoUeuille et Saint-Albin veulent reporter sur M"^ Cirimm tout le mérite du succès : « C'est pourtant avec une femme de 4,000 francs que nous faisons cet argent-là! » disent-ils...

Jeudi 8 Avril. — A dix heures, je suis allé au Conservatoire répéter avec Halévy. Habeneck et Halévy, en sortant, m'ont dit qu'il fallait absolument que j'entrasse à l'Opéra, mais lorsque tout serait balayé. Jusqu'à présent, quand je parlais à Halévy de cette question , il répondait à peine. Aujourd'hui il l'a abordée lui-même. Est-il sincère? Le Dieu d'Israël peut seul le savoir.

A propos de Prométhée, Halévy, qui est Juif, me dit l'autre jour : « Cette fable de Prométhée « est assez étrange. Sur son rocher, Promé- « thée menace Jupiter et refuse de lui dire le

« nom du dieu qui dans l'avenir viendra le « détrôner. L'antiquité avait donc la cons- « cience de la venue du. . . » Halévy allait dire du Christ, mais le Juif s'est arrêté «... de la venue des événements qui ont eu lieu depuis. »

Je ne peux revoir le Conservatoire sans un sentiment de plaisir et de vague étonnement.

Eh quoi, déjà neuf ans que je l'ai quitté ! J'avais vingt-deux ans; j'étais, sous le rapport de la voix et de la taille, le moins bien partagé de tous mes camarades. Il me semble que c'était hier, et voilà qu'aujourd'hui j'y entre avec une réputation superbe et un talent qui a survécu à tous les talents d'écoliers qui se trouvaient là à cette époque. Et quand j'apparais dans cette salle d'étude, tout le monde mo regarde avec envie.

Mais aussi, pour arriver là, comme j'ai triché! Le rat fait sournoisement son trou dans le plancher pour grimper au jour. Il n'est pas sorti de ma bouche un mot d'amour-propre et d'orgueil déplacé. J'avais la confiance de mon avenir, mais avec une défiance continuelle de mes forces. Dieu est venu en aide

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à mon travail, mais les autres, juste ciell quels beaux destins ils se laissaient promettre, quand ils ne se les prédisaient pas eux-mêmes ! Où sont-ils? Que sont-ils devenus?

Ce que deviennent les ^/6r^2<e?<rs dans les arts.

Ils disparaissent.

Je suis allé aussi chez Scribe pour en terminer avec l'affaire de mon congé. Il m'a promis de pousser cette affaire qu'il regarde comme bonne, pour le théâtre autant que pour moi.

Samedi 10 avril. — Le soir, la famille Poisson , le Pré aux Clercs avec M"® Gras. Elle chante supérieurement, mais sa voix est un peu usée et perd de son timbre dans la salle de rOpéra-Comique.

J'ai vu les Enfants de troupe par Bouffé ; j'étais dans le trou du souffleur, bien à même d'observer les jeux de physionomie, et je sais maintenant que Bouffé est un grand artiste, qu'il ne faut peut-être pas voir souvent, parce que son jeu est étudié dans les petits moyens. Mais il a du cœur, de l'àme vraie, et aux dernières scènes j'ai senti deux grosses larmes

qui roulaient sur mes joues. Il y avait longtemps que ça ne m'était arrivé, et ça m'a fait du bien. Couché à une heure et demie.

Mardi 13 Avril 1847. — Singulière journée. M"* Stolz est venue me prier de chanter à son bénéfice le 2* acte du Comte Ory. Ainsi, cette femme, à qui j'attribue l'acharnement qu'on a mis à m' éloigner de l'Opéra, est contrainte, par la force des choses, par l'attrait de mon nom, à venir me demander ma coopération pour sa représentation de retraite. Je me suis donné la satisfaction de refuser , ou plutôt c'est ma femme qui est intervenue et qui a pris la parole. Rien n'était curieux comme cette scène.

M"* Stolz se plaignait de sa malheureuse position à l'Opéra : « M. Pillet est un entêté qui n'a jamais voulu m'écouter et faire ce que je lui conseillais. Figurez -vous que j'étais contrariée en tout ; il fallait demander la permission, qu'on me refusait, de chanter mon air à droite ou à gauche si cela me convenait ; de faire tel ou tel geste qui pourrait blesser la sus-

ccptibilité du ténor ou du baryton. Enfin, vexée de toutes les manières. Aussi, à l'idée que je quitte l'Opéra, la santé me revient. »

— Et M. Pillet, disais-je , que va-t-il devenir quand vous n'y serez plus?

— Ça le regarde, je me suis assez sacrifiée à ses intérêts depuis que je suis à l'Opéra, il est temps de songer à moi. Du reste, il aura son privilège.

— Mais alors vous reviendrez, disais-je, c'est bien sûr; l'Opéra et lui ne pourront se passer de vous.

— Moi! S'il a son privilège, c'est une raison pour que je ne revienne pas. Je vais à Londres et à Pétersbourg ; aussi je tiens à m'entourer de tout ce qu'il y a de mieux en artistes à Paris. J'aurai M"" Damoreau, Dorus- Gras, Rachel, Levasseur et vous.

Le fait est qu'elle n'a rien de tout cela ; elle est obligée de faire sa représentation à elle seule, parce que tous les artistes ont refusé. Cette femme, que je sache, n'a jamais rendu aucun service aux artistes; elle voulait s'entourer des illustrations parisiennes pour faire

dire qu'elle excitait des sympathies parmi les artistes et qu'elle partait accompagnée de leurs vœux et de leurs regrets. Rien. Solitude, isolement complet. Tout le monde m'approuve de refuser. En venant me demander, elle était persuadée que j'allais accepter avec empressement une occasion de prouver, en chantant à l'Opéra, que j'étais le ténor qui y manquait. J'ai refusé pour faire savoir que je ne cours plus après personne , et qu'il faudra au contraire courir après moi. Si j'avais chanté et que quelques jours après je n'eusse pas été engagé, les gens qui ne m'aiment pas se seraient écriés : « Mais puisqu'on ne veut pas de Roger, à l'Opéra, pourquoi s'obstine-t-il à s'y faire entendre? » Du reste, c'est à ma femme que revient l'honneur d'avoir tenu bon ; il me fallait un énorme courage pour renoncer à un succès certain dans le 4' acte de la Favorite. Je dis certain et nous verrons dans l'avenir.

Jeudi 15 avril. — Répété au Conservatoire le Prométhée d'Halévy. Le soir, concert de M""" Sabatier, foule énorme. J'ai chanté la pre-

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mière romance de la Favorite et le duo de Guillaume avec Levasseur. J'attachais beaucoup d'importance à ce duo. Doll et Portehaut avaient témoigné le plus grand empressement pour l'entendre, et je leur avais donné des billets. Quand le duo a été chanté et que j'ai reçu les compliments et les bravos de tous les artistes, ne voyant ni Portehaut ni Doll, je les ai cherchés et les ai trouvés paresseusement assis, dans un salon écarté oii Ton n'entend presque pas. Ils ne s'étaient pas dérangés pour aller m'écouter, et ne m'ont pas dit autre chose que : — « Vous avez été bien mal secondé par Levasseur. » Ça m'a légèrement froissé ; pour des amis, c'était peu amical. Ma femme, qui ne peut rien garder pour elle, en a fait le lendemain reproche à Doll qui s'est maladroitement excusé en disant qu'il n'avait pas quitté sa place sur le canapé dans la crainte qu'on ne la lui prît.

Samedi 24 Avril. — Dîné avec M"* Talma : nous sommes allés au concert d'Offenbach, à la salle Moreau-Sainti. Fort belle réunion.

Goria a joué dans la perfection, de même que Dorus. Tant de finesse et de variété avec un instrument aussi borné! Entendu V Alcôve, opéra-comique d'Offenbach et de Déforges ; un peu d'inexpérience , mais des choses charmantes. Offenbach est un garçon qui ira très loin , si on ne lui ferme pas les portes de l'Opéra -Comique : il a une persévérance du diable et de la mélodie.

JEUDI 29 AVRIL. — Demandé à Certain 1,000 francs que ma femme va chercher. Elle a eu une discussion avec Basset au sujet de mon congé. La dispute s'est échauffée en présence du vieux Auber^ le frère. Ma femme a dit à Basset tout ce qu'elle avait sur le cœur : que lorsqu'un directeur avait un artiste de ma trempe, il devait faire tout son possible pour le contenter, que puisque je demandais mon congé à une époque aussi insignifiante pour lui, il était de son devoir de me l'accorder.

Basset a dit que je devenais d'une exigence énorme, que je ne jouais plus autant qu'autrefois, que je ne voulais plus répéter quand je

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chantais le soir. Ce à quoi ma femme a répliqué qu'il en serait toujours ainsi, parce que je n'avais pas envie de me tuer; qu'à l'Opéra les ténors chantaient 38 fois en 18 mois comme Gardouin et qu'encore on le regrettait et que, moi, je chantais 38 fois en 2 mois.

— Oh, mais les ténors de l'Opéra sont de grands seigneurs, s'est écrié Basset, tandis que chez nous, c'est la boutique à 25 sous ; il faut toujours être là et tout prêt.

— C'est justement parce que M. Roger ne veut pas être un chanteur à 25 sous qu'il quittera votre boutique et en cherchera une où il pourra être grand seigneur.

Quel singulier directeur, qui, au lieu de rehausser ses artistes, dans l'intérêt même de sa fortune et de sa position, se plaît à les rabaisser et à les éloigner ! Enfin, après une longue querelle. Basset a conclu en disant :

— Allons, vous êtes une maîtresse femme; on en passera par oii vous voudrez.

Le soir, il l'a fait revenir et tout a été conclu. Je partirai le 1" juin.

Pendant ce temps-là, je chantais au collège

Stanislas, VAumô?îe de Membrée, un duo de M. Clément avec un M. Bouché, basse-taille de Montmartre ! N'y touchez pas, de Clapisson, et Huit mis d'absence. Les élèves du collège sont moins chauds que ceux de Louis le Grand. Cela tient à ce que la salle est mal distribuée pour la musique : trois grands salons autour de celui oii l'on chante !

SAMEDI 1" MAT. — Répétition de la Dame Blanche pour M"^ Grimm et Levasseur. Nous avons, à dîner, fêté la croix d'honneur de Clapisson. Nous avons fait venir un nougat portant les initiales L. C. et une croix en pâtisserie. Cadeaux et sa famille, M"* Talma, le soir. La bouillotte et le whist. Je gagne à M""® Talma 29 fiches à 25 centimes. Ail heures 1/2, je me couche et le jeu continue jusqu'à 2 heures. C'était la fête du roi ; j'ai vu de mon grenier le haut du feu d'artifice.

DIMANCHE 2 MAI. — Dîné chcz Clapisson. Nous allons après le dessert entendre Bordas et Alizard dans Robert. Bordas a été assez bien :

3Î CAr.N'KT n'iN TÉXOR.

voix méconnaissable pour ma femme qui l'avait entendue si mauvaise dans la Reine de Chypre. M"^ Dameronbien, quoique souffrante. Alizard prodigieusement beau. Voilà un artiste qui devrait faire courir tout Paris , si Paris pouvait se passionner pour ce qui est beau et grand, sans que quelque charlatan de la presse ait frappé de sa baguette sur le tablfeau en criant : « Vous allez voir ce que vous allez voir ! ! » C'est tout simplement sublime, et personne ne s'en émeut, et la salle est vide. C'est à donner des maladies de nerfs à force de rage !

MERCREDI 5 MAI. — Ma femme est allée chez Jules Janin pour parler de mon voyage à Londres. Il doit partir avec moi le 1" juin; il a dit à ma femme que Bénazet fils était commandité de 3,000,000 par son père pour prendre l'Opéra et qu'une des conditions que lui, Janin, imposait pour prêter son appui à cette combinaison était mon engagement. De mon côté, j'ai vu ce soir M. Roqueplan, un des concurrents, qui m'a dit être plus sûr que jamais d'avoir le privilège. Arrangez cela.

31 Mai. — Toute la fin du mois a été employée à me préparer à mon voyage d" Angleterre. La paresse m'a pris d'écrire mon journal; j'étais si fatigué I A dix heures du matin, le maître d'italien, Carnevale, arrivait avec ses habits aux couleurs tendres; sa garde-robe est un arc-en-ciel. Bonoldi, de onze heures à midi, me faisait répéter Lucia^ Otello, IViiritani.

Enfin, après bien despourparlers entre Lumley, Mitchell et Escudier, me voilà parti, sans avoir rien de signé, mais avec les chiffres posés et les époques bien arrêtées. J'ai abandonné à M. Basset les 1,000 francs par mois auxquels j'ai droit pendant mon congé ; c'est grâce à cela que je puis partir aujourd'hui au lieu du 1" juillet.

Parti par le chemin du Nord avec ma femme, le domestique Baptiste, ma femme de chambre, et deux petits chiens. Arrivé à 2 heures à Abbeville où nous avons fait, pour 3 francs par tête, un affreux dîner. A près de 3 Ueues de Boulogne, nous avons commencé à être importunés par ces gens qui voyagent pour le compte des hôtels ; ils vous jettent des adresses dans la

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voiture. L'un d'eux, plus fin, ne vous dit rien pendant que les autres s'usent la voix à vanter rexcellence de leur hôtel, mais il monte sur la banquette, et, à une lieue de là, quand les concurrents ont disparu, vous voyez à la portière un homme, ordinairement anglais, qui vous dit bien tranquillement que tous les hôtels sont des gargotes , sauf le sien qui est des plus confortables. Il a beau jeu à vous fatiguer jusqu'à près d'une lieue et demie de Boulogne. Alors arrivent d'autres propositions; celles-ci sont à cheval et ont aussi l'accent anglais. Elles nous sont d'ailleurs inutiles, car 20 minutes après notre arrivée à Boulogne, le bateau Queen of Franck partait.

Nous voilà en mer par le plus beau temps du monde, une onde tranquille et une lune superbe. Pas possible d'avoir le mal de mer. Une jeune anglaise qui voyage seule, sans savoir un seul mot de français, s'est mise sous la protection de ma femme qui ne sait pas un mot d'anglais, de sorte que la conversation est des plus animées. L'anglaise se rabat sur nos chiens qui comprennent toutes les langues.

Nous avons aussi un couple anglais, voyageant avec un enfant de 2 ans. La mère s'est empressée de descendre le bébé dans la cabine et est revenue sur le pont.

L'enfant braillait. N'importe ! Elle était là, enveloppée dans le manteau de son sweat-hart et s'enivrant avec son époux de clair de lune, de charbon de terre et d'amour, tandis que l'enfant pouvait se casser la voix cl compromettre son avenir. Il crie tant ! c'est peut-être un ténor]

16 JUIN 1847. — Depuis mon arrivée dans la capitale du pays des brumes, je n'ai pu griffonner une ligne sur ce carnet. Pas une minute à moi. Toujours des courses d'aiïaires.

Je sors à.Q Princess'Theater. Macready jouait dans Bridale; il a eu de beaux moments. Bridale^ c'est à peu près le sujet de la Favorite. On donnait ensuite La Femme qui se jette par la fenêtre en anglais ; c'a été joué d'une manière charmante avec une vérité et un entrain étourdissants ; puis Gibby la Cornemuse , ou the Kincj and the Piper, toute la pièce, moins la musique, c'est-à-dire ce qu'il y a de mauvais,

40 CARNET d'un TÉNOR.

moins ce qu'il y a de bon. Pauvre Clapis9t>,53. 011 étais-tu !

Au premier acte, une bonne chose: c'est la manière de réveiller Gibby par un toast porté à la reine, pour laquelle on conspire !

Partout le peuple est le même ; ils ôtent leur habit dans les upper Galleries et disent parfaitement Turn him ont (à la porte.)

15 JUIN. — Les Tagliafico sont venus dîner et nous ont emmenés voir No7'ma à Govent Garden. Grisi a été admirable. Un ensemble superbe; l'orchestre et les chœurs prodigieux. Dans l'entr'acte, nous avons été complimenter Grisi. Mario, qui était là, a été fort aimable pour moi ; j'ai été présenté au signor Persiani et à l'Alboni qui avait fort bien chanté dans le Barbiei\

VENDREDI 18 JUIN. — Vu Ic soir Bouffé dans la Carotte d'Or et la Fille de l'Avare. La reine y était. Robe à fond bleu et réserves blanches. Le prince Albert, uniforme rouge. Il avait dîné chez le duc de Wellington. Ils ont beaucoup ri

au spectacle, aux plaisanteries du mari sur sa moitié. M""' Susse et M"' Gras qui allaient en soirée sont venues nous demander l'hospitalité dans notre loge.

SAMEDI 19 JUIN. — Lavanchy nous a conduits à Cheesich voir l'exposition de fleurs ; c'est peut-être ce que j'ai vu de plus beau dans ma vie. On n'a pas idée en France de fleurs pareilles, comme rareté et grosseur. J'étais humilié pournousautres, sujets français, qui croyons avoir des fleurs et des serres !

Nous avions pris un cab qui nous a conduits comme le vent par une route superbe, tout le long de Hyde Parck et de Kesington. Tout ce que Londres renferme de gens riches et élégants se trouvait là sous des arbres féeriques et des pelouses comme on se borne à en rêver en France. De vrais tapis d'Aubusson.

Avec tout cela, ils ont l'air de s'amuser comme des hannetons qui ont une paille au derrière. Ces gens-là ont certainement quelque chose de gênant que nous ne voyons point. Où? Ils ne vous le disent pas.

i2 CARNET d'un TÉNOR.

Le soir, Mitchell a mis à notre disposition une loge pour voir Norma par Lind. Four ! Lind assez bien dans Casta Diva; cette invocation à la lune est dans sa nature rêveuse allemande , mais les fureurs de la femme qui aime, de la mère abandonnée ! Non, mille fois non ! C'est petit, grincheux. Et la voix usée ! Affreux échec pour une si grande réputation, et, chose extraordinaire, elle fera peut-être de l'argent dans ce rôle, parce que les gens qui l'ont vue bonne ailleurs, voudront voir comme elle est mauvaise ! Cette canaille de Lumley a vraiment trop de chance pour un directeur. M"" Barone (Olivier) et Fraschini, détestables et chutes à outrance.

LUNDI 21 JUIN, — A midi, répétition des concerts anciens, Hanover Room. J'y ai chanté l'air de Joseph avec un crâne succès pour ici ; on a applaudi. L'orchestre aussi, à ce que m'a dit Lavigne, le hautbois, qui accompagnait ma femme. Il n'y a qu'un français qui n'a pas applaudi. L'archibishop d'York et le duc de Cambridge, etc. . . , se trouvaient là etonl été fortcon-

tents. Chanté aussi le duo A^Y Olympiade avec M"* Gras. Il y avait du monde dans la salle^ car l'habitude à ce concert est de faire payer une demi-guinée par personne pour assister à la répétition. Il en résulte qu'on n'arrête jamais pour réparer une faute ou faire une indication. Ça va comme je te pousse jusqu'au soir du concert ; le public se fâcherait tout rouge, si Ton se permettait de recommencer quelque chose pendant la répétition, de sorte que ça fait deux concerts au lieu d'un.

MARDI 22 JUIN. — A 11 heures, chez M"^ Gras, pour raccorder le duo de Paësiello; puis un lunch composé de cerf, de tourte à la rhubarbe et de pain de son , arrosé de Porter et de Sherry. Rentrés à quatre heures ; La vigne, Lavanchy et Verra sont venus nous voir au moment où nous allions faire un tour. Nous n'avons pas dîné ; nous sommes allés prendre M"^ Taglioni qui nous a fait placer aux stalles d'orchestre avec M. et M""" Lavanchy , à Covent Garden. Les « Foscari » ont été admirablement chantés ; mais , mon Dieu ,

il CARNET d'un TÉNOR.

quelle musique peu sympathique! Quand il y a effet, c'est bien certainement le chanteur qui le produit, et non le musicien. Ronconi a eu un moment de vrai génie au dernier acte. Mario a une voix inconcevable de charme, de force, de facilité. J'ai été complimenter Ronconi. M. et M"" Lavanchy nous ont emmenés souper. Nous avons eu du saumon d'Ecosse cuit avec du genêt , que nous avons arrosé de Scotch aie etdePalc aie .^et toujours duSherry ! Rentré un peu ému...

MERCREDI 23 JUIN. — J'ai chanté aux anciens concerts. J'avais devant moi Wellington. — J'ai entendu cette voix qui a commandé le feu à Waterloo, j'ai vu cet œil quia vu le dos de l'empereur.

Je ne puis dire la rage qui m'a saisi à son aspect. Chanter ! faire plaisir à cet homme que j'aurais voulu pouvoir anéantir, lui, son passé et son pays. — Comme Français, je le hais ; mais je suis bien obligé de l'admirer. — C'est un grand citoyen, et les Anglais sont un grand peuple. — Si on proposait aujourd'hui de lui

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couler une statue en chair humaine, on trouverait un million d'hommes pour se jeter dans la fournaise.

Ce nom de Wellington est sur tous les palais, arcades, rues, voitures, paletots, chapeaux et bottes. Trente et un ans ont passé sur ces événements, et la bataille de Waterloo pour les Anglais est d'hier. La France, elle, n'a souci ni de son passé ni de son avenir. Nos grandes victoires ? qui y songe ? Triste oubli ! dangereuse apathie ! 0 France, le ver qui te ronge, celui qui te jettera par terre, c'est ton esprit, allons , disons juste ! c'est la blague : tu ne crois plus à rien, tu te moques de tout: du génie, de la gloire, de Dieu. A Londres, on se passionne pour Dieu, pour la gloire et pour le génie, même pour des à peu près. Ils ont des statues de demi-grands hommes dans tous les squares ; et nous avons attendu deux cents ans pour mettre Molière sur une fontaine, et nous nous fâchons si on insinue que nous ne sommes peut-être pas le premier peuple du monde ! Athéniens ! Athéniens !

Après tout, cane me regarde pas ! J'ai chanté

{fi CAr.Ni:!' uvs tfnor.

l'air de Joseph avec un immense succès. Le duc de Cambridge glapissait des bravos très flatteurs et très sonores au milieu de cet enthousiasme de glace. Quand les dames, à un concert, ont agité leur tête de droite à gauche avec un sourire et en applaudissant de leur éventail sur leurs mains gantées, c'est un triomphe.

Autant les Anglais sont froids au concert; autant ils ont de fureur et de délire au théâtre. Des effets de chant qui à Paris passeraient inaperçus leur causent des convulsions de plaisir !

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