‹ Le carquoisChapitre 1 sur 5 · EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE · texte numérisé non relu

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE

Tous droits léservés

IL A ETE TIRE DE CET OUVItAfiE :

20 exemplaires numérotés sur

papier de Hollande.

5 exemplaires numérotés sur papier du Japon.

Pk

A Monsieur Jules Lemaîlre.

« Tout acte de la pensée, de la parole ou du corps, selon qu'il est bon ou mauvais, porte un bon ou mauvais fruit ; des actions des hommes résultent leurs différentes conditions. »

{Manou.)

Lorsque l'El Saïedad Celindaja mourut, emportée par un mal mystérieux, qui tarit en elle les sources de la vie, sans altérer sa beauté en fleur, ce fut un tel deuil, dans le harem du vali Seef ben Saïd, que l'eau des bassins cessa de jaillir en gerbes arquées. Les gazelles familières, couchées sur le flanc à l'ombre des merlons de l'enceinte, refusèrent l'orge et le riz. Et les négresses, dont les pendants d'oreilles sonnaient comme les têtières des mules, s'en retournèrent avec leurs pleines écuelles de faïence peinte. Fatou, la plus vieille

de ces femmes, dit alors, en se frappant le front : « Le malheur est dans cette maison ! »

Farouch^ et misérable, le vieux cheick, doutant de la justice d'Allah, demeura deux jours entiers sur la haute terrasse de sa forteresse. Ne prenant que le nécessaire, il ramenait sur son visage dur et morose sa barbe dont les crins épars blanchissaient, privés de henné ; et il ne rompaitpoint le silence. Cependant, dressé au sommet des degrés, le nègre Yakoub Farfax veillait, le bouclier rond sur l'épaule, Tépée pendue devant le sein gauche ; et nul ne se risquait à pénétrer dans Fescalier à trois retours, par quoi Ton accédait sur la plate-forme crénelée, où méditait le cheick, perdu dans sa douleur obstinée.

Au travers de sa barbe, Seef ben Said contemplait la plaine, moins stérile et désolée que son cœur. Mais rien ne venait le distraire de son cuisant regret. Il regardait, sans voir, l'étendue morne où les oliviers, gris de poudre, croissaient en maigres touffes, parmi les hautes herbes qui répétaientrimaged'unglaive fiché, la pointe droite, dans le sol lézardé de crevasses. Au loin, les Alpujarras montaient, échelonnant leurs crêtes déchi-

quetées et nues, dont les escarpements abrupts semblaient offrir à l'aYidité des gouffres sans fond les villages avec leurs clairs amas de maisons accrochées à leurs flancs. Et le ciel métallique flamboyait sur les roches couleur d'ocre, sur la terre roussâtre où le chiendent, brûlé par le soleil implacable et rouge, faisait des taches fauves ou cendrées. Tout dormait du lourd sommeil que rheure de midi impose aux êtres et aux choses. Seuls les gypaètes, tournoyant, élargissaient ou rétrécissaient leurs cercles, ou bien se jouaient, comme pour imiter les feuilles du platane, quand elles sont emportées au gré du vent.

Mais, sans s'arrêter au spectacle de ces grands oiseaux, le vali s'enfonçait dans son ennui. Et, d'heure en heure, il interrogeait le nègre Yakoub, rojde dans sa longue tunique bistrée.

— Farfax, le peintre Mohammed n'est-il pas encore arrivé ?

Et le noir porteur d'épée répondait, sans remuer plus qu'une statue de basalte, prise dans une draperie d'onyx, et qui aurait eu des prunelles d'argent :

— Mon père, il n'est pas encore venu.

Mais à l'instant même où se lut la voix du muezzin qui appelait les croyants à la prière, le nègre tourna sa tête de bronze, coiffée d'un turban de mousseline trente fois repliée. Et, remontant d'un degré, il dit :

— Mon père, voici venir l'homme que tu attends. 11 se hâte vers les murs avec sa jument grise. Maintenant on ouvre la porte pour qu'il puisse entrer. Comment te plaît-il que l'on dispose de lui?

— Qu'il me soit amené sans retard, — fit le cheick, en laissant retomber sa barbe. — Mais, avant tout autre soin, veille à ce que des rafraîchissements lui soient donnés. Car la route est longue et pénible sous le soleil, et la terre, en cette saison, est aussi dure à l'homme que le roc échauffé pour la corne des chevaux.

Le noir repoussa dans le fourreau plat, couvert de maroquin gaufré, la lame déjà sortie jusqu'aux trois cercles d'or incrustés sur le talus de sa large gouttière. Et, étouffant un soupir d'impatient regret, il descendit vers la cour. Cependant il pensait que, depuis plusieurs jours, il devait se priver du plus grand plaisir, qui est de voir tomber une tête, détachée, comme un fruit

mûr, par l'acier de Séville. Tout glaive perd son fil à ne point le retremper dans le sang.

Mohammed Al ben Azziz accéda, sans méchef, à la terrasse. Il baisa la terre devant le vali, puis se tint debout, les bras croisés sur le pectoral à broderies d'argent qui mourait en pointe, au-dessusde la ceinture étroite en brocart d'Almeria. Et Seef ben Saïd remarqua que le Grenadin gardait une telle pose, parce que sa droite, cachée sous la large manche de la robe en velours noir, reposait sur le pommeau d'un poignard disposé en croissant de lune. Cette précaution, qui décelait un homme avisé, amena un pâle sourire sur les lèvres minces du cheick. Car, s'il admirait le courage, il glorifiait encore plus haut la prudence.

— Approche sans crainte, Mohammed Al ben Azziz, dit-il de sa voix creuse et voilée. Je t'ai fait appeler pour ton bien, et je veux t'être utile. A certains signes de ton visage, je Hs que tu es né sous une favorable planète ; et Allah t'aime, certes, pour t'avoir créé si beau. Mais, si claire que soit ta face, il est un autre visage qui l'éclipsé comme Algol fait pâlir les autres feux du ciel quand il lui plaît de briller : Ces traits qu'aucun homme n'a

VUS, sinon moi. Iules contempleras bientôt. Leur éclat est maintenant terni par les ombres de la mort. Car, pour mon malheur, les veux qui éclairaient mes nuits se sont obscurcis comme l'opale quia dépassé sa saison. Et c'est pourquoi tu me trouves aujourd'hui dans le deuil...

Le vali Seef ben Saïd s'arrêta de parler. Et le peintre Mohammed acheva de boire, sans plaisir — tant il était tenu par la crainte du poison — le sorbet qu'un petit esclave lui avait apporté, avec des grenades, dans une corbeille en filigrane. Et il songeait :

« La parole de ce vieillard est oblique, et son regard vide ne laisse rien lire de son inquiète pensée. Dans quel but cet Almoravide astucieux et cupide m'a-t-il attiré ici? Et pourquoi a-t-il donné aux miens des garanties pour m'assurer ? »

— Donc, mon fils, reprit le vali, quand Mohammed eut fini de humer la neige parfumée de roses, cesse de tourmenter ton poignard, et m'écoute : nul, mieux que toi, s'il en faut croire la rumeur publique, encore qu'elle soit chose vaine, ne s'entend à modeler ou à peindre les figuresetles signes. Nul ne sait rehausser une rondelle ou une adar-

gue d'ornements plus élégamment combinés, et aussi de ces entrelacs ingénieux où un irait ténu s'enroule, court, disparaît sans se rompre, puis reparaît. Ainsi, au cours d'un récit adroitement mené, notre attention est tenue en suspens par la magique faconde d'un lettré. Sous ta main experte, les corps naissent, avec leurs proportions et leurs divers aspects : tels, dans les profondeurs des cavernes, se forment les précieux métaux, par rinfluence mystérieuse des astres.

On m'a dit, et j'ai laissé dire, qu'avec un pinceau, des pointes de roseaux, de l'or moulu, du vermillon, quelques autres poudres, et, je crois, avec la résine, la cire et les gommes de l'Inde, tu réussissais à former, toi aussi, des créatures, et qu'il leur manquait seulement la vie. Est-il, d'ailleurs, dans cet ordre d'idées, et en réservant, comme de juste, la puissance d'Allah, quelque chose d'impossible pour celui qui produit ces plats, chatoyants à faire croire que les rayons du soleil, emprisonnés dans l'émail, cherchent à s'échapper au dehors, pour la plus grande joie de nos yeux? 0 Mohammed^ loi qui es habile entre les peintres, ne voudrais-tu pas pétrir un simulacre de cire, à la ressemblance

de cette jeune Celindaja dont tu n'es pas, je pense, sans avoir entendu parler ?

Mais Mohammed, redoutant un piège, secoua la têle, et, gardant les yeux baissés, répondit :

— Jamais, mon père, je n'ai ouï parole se rapportant à cette dame. Car personne, l'eût-on connue même, n'en aurait osé dire un mot. Glieick Seef ben Saïd, c'est une grande offense que de prononcer le nom de la femme d'autrui.

L'Almoravide caressa sa barbe et continua, impassible:

— Xe pourrais-tu, mon fils, reproduire les traits de ma favorite, qu'Azraël a cueillie dans sa fleur, et, par Tartifice de la couleur, mettre en eux l'illusion de la vie ? On m'a raconté qu'un calife de Damas avait ainsi réuni, dans sa maison, autant de statues qu'il possédait d'épouses. A chacune d'elles, il ne manquait que la voix. Et les visiteurs en demeuraient confondus.

Mais Mohammed, fixant les arabesques dorées du lapis vert et rouge, où il se tenait assis, répondit en secouant la tète :

— Vali Seef ben Saïd, de pareilles choses nous sont défendues par la loi. Et le calife, dont tume

cites les singulières coutumes, était, peut-être, un de ces chrétiens idolâtres, que la tradition faussée nous donne comme un adorateur du vrai Dieu. L'irréprochable prophète n"a-t-il pas dit : « Le vin, les jeux de hasard, les statues sont autant d'abominations inventées par Iblis ! x\bstiens-toi et tu seras heureux ! » Si, docile à ton désir, j'accomplissais ce que tu me demandes, je mettrais le salut de mon âme en question. La chose vaut qu'on l'examine. Tu connais, mieux encore que moi, étant plus vieux, les paroles de la loi : « Malheur à celui qui aura peint un être vivant ! Au jour du jugement dernier, les personnages qu'il aura représentés sortiront du tableau et viendront se joindre à lui, en lui demandant une âme. Alors cet homme, impuissant à donner la vie à son œuvre, sera la proie des flammes éternelles ! »

— Oui, interrompit le vieux cheick, tu t'en tiens à la lettre même. Ce n'est pas contre les peintres qu'est lancé l'anathème, mais bien contre les idolâtres. Ce n'est pas à celui qui modèle une image qu'incombe la faute, mais à celui qui l'adore : « Allah, dit cette même Hadith que tu me cites, m'a envoyé contre trois sortes de gens,

pour les anéantir et les confondre : ce sont les orgueilleux, ceux qui adorent plusieurs Dieux, et ceux qui vénèrent les idoles. Gardez vous donc de représenter le Seigneur, les hommes, et ne peignez que les arbres, les fleurs et les objets qui n'ont point d'âme. » Je sais que là, comme ailleurs, il convient de distinguer. Tu le sais, mon fils, quand il s'agit des livres, on marche parmi les embûches des commentateurs. Ce sont là des gens dangereux entre tous, et dont les idées sont plus changeantes que la surface des sables quand souffle le vent du désert. Et, par surcroît, leur nombre, plus considérable avec les jours, défie toute évaluation raisonnable. Le cheick Ibrahim, qui marqua, au temps de ma jeunesse, en cette école du Caire, source de toute lumière, me répétait souvent : « Entre lïntention et l'acte, le fossé est aussi profond qu'entre la lettre et l'esprit. On se trompe seulement sur sa largeur. En ce départ réside le principal de la sagesse des hommes. » Écoute-moi donc, mon fils, et tiens-toi en paix. Je ne parle pas à la légère, car je suis un vieillard, et mes paroles valent d'être entendues...

Mais Mohammed, frémissant d'impatience, songeait :

« Le vali parle avec abondance, comme tous les gens âgés ; et il a la langue dorée. Toutefois, sa faconde et son astuce ne prévaudront point contre ma prudence . »

— Si, continuait le cheick Seef ben Saïd, j'étais de ces hommes frivoles dont la tête tourne à toute saute de brise, si j'étais de ces adolescents qui ne songent qu'à briller dans les parades et les tournois, tu pourrais négliger de m'entendre. Mais je suis un vieil homme, dont la peine est profonde. Sans doute ai-je trop bataillé en mon temps — si Ton pouvait trouver qu'il y ait excès dans le service de la loi. Mes épaules se sont voûtées sous la chemise de mailles, et ma main s'est rendue tremblante pour avoir manié l'épée. Une pareille fatigue, Mohammed, a gagné mon cœur^ tant il me semble aujourd'hui incapable de supporter mon chagrin. Jadis je me riais de tout, et ma vie coulait insouciante et libre, comme un fleuve qui descend au caprice des accidents de son lit. Pour moi, alors, toute femme en valait une autre, et je n'étais sensible qu'aux différences que compor-

tait leur beauté. Car, des laides, il ne saurait être question. J'en perdis quatorze, et des plus belles, à la bataille d'Arnisol. En cette journée où Allah nous abreuva du fiel amer de sa colère, je fus le seul à ne pas réciter la prière de la peur, et la victoire des Infidèles n'empêcha pas ma lame de pleurer du sang. Je fauchais dans les rangs pressés de ces Aragonais qu'un jour de folie changea en loups ravisseurs, alors qu'ils n'avaient été jusque-là que des chiens impurs, aboyant aux cornes courbées du Croissant. Ce que j'ai fait sera écrit dans les livres. Tu es trop jeune pour avoir connu cela ; et tu penses, en ton particulier, que c'est grande pitié d'entendre ainsi se vanter un vieillard dont la main ne saurait plus, à cette heure, réduire une jument rétive. Ne t'impatiente point : je vais rentrer dans l'utile. Je te compterai trois cents pièces d'or, comme arrhes du marché que je veux conclure avec toi : et tu en recevras autant quand tu m'apporteras l'image de cire, rehaussée d'une coloration naturelle.

Et le vieux cheick découvrit un petit bahut, dissimulé sous le tapis où il se tenait accoudé. C'était un coffre, dont les panneaux bariolés se

chargeaient de mille clous, de cornières et de pentures de cuivre, allégées et fenêtrées avec un art puéril et curieux. Il leva le couvercle bombé. Dans le fauve ruissellement des dinars qui coulèrent entre les doigts secs et noueux du vali, Mohammed Al ben Azziz sentit ses scrupules se fondre comme la neige des Algarves au souffle brûlant du Kamsin, quand ce vent africain traverse la mer. Et il se payait de diverses raisons dont la principale était que les textes sont souvent altérés, et qu'ils deviennent, par suite, de vastes réservoirs d'erreurs où se noient les meilleurs esprits. Il songeait encore que les hommes les plus savants, ou réputés pour tels, considèrent FHadith comme la plus obscure et la plus incertaine des lois, et qu'avec une grosse somme d'argent on peut se rendre considérable parmi les hommes et donner des avis, ayant des chances d'être écouté. Et Mohammed pensait, par surcroît, que la monnaie des califes est bonne contre toutes espèces de maux. Il se rappela, tout à coup, que des juifs marocains parcouraient en ce moment même le pays, enquête d'un acheteur pour une belle esclave blanche. Il lui souvint aussi que son écurie ne

renfermait qu'une jument grise, un mauvais cheval et un âne, et que son bouc était devenu très vieux.

Cependant Seef ben Saïd continuait de parler, tandis qu'une gazelle familière, qui s'était rapprochée du cofîre dans l'espoir d y trouver du riz, s'agenouillait, puis se couchait paresseusement sur la robe du vali.

— Cornaient, Mohammed, es-tu assez sniiple pour croire que le Prophète ait pu établir des différences profondes pour séparer les êtres vivants? Je crois qu'à l'exception des croyants, toute créature porte en soi une destinée semblable. Entre une captive chrétienne, comme l'était ma précieuse fleur de beauté Celindaja, et cette gazelle, par exemple, je ne vois qu'une différence de forme. Car en elles deux résident la souplesse et la grâce, et Ton pourrait se tromper si Ton ne considérait que l'éclat de leurs yeux.

Ainsi, par ses parole spesées, auxquelles il mêlait, à plaisir, le tintement des sequins, le cheick Seef ben Saïd s'appliquait à vaincre l'obstination du peintre Mohammed,

Mais celui-ci demeurait anxieux, car la prudence

parlait en lui pour déconseiller l'entreprise : <( Les promesses des hommes, pensait-il, sont tracées sur l'eau, et il est plus d'un souffle pour en modeler les rides à son caprice. Le clieick, sa fantaisie une fois passée, oubliera ses engagements, et la honte me restera d'avoir fail, pouri rien, une chose contraire à la loi. Je resterai en butte au mépris de mes parents et de mes amis. .Je deviendrai un objet de risée : les petits enfants me poursuivront par le bazar ; et je ne pourrai plus gagner ma vie. »

Il se décida cependant quand le cheick eut donné Tordre de charger sur un mulet la boîte scellée qui contenait les trois cents pièces d'or. Et elles avaient été comptées. Alors, il suivit le vieillard par des couloirs obscurs et des escaliers tortueux, jusqu'à une petite chambre qui s'ouvrait sur une terrasse encaissée de hautes murailles. Leur épaisseur se perçait, de place en place, par des jours étroits et obliques comme les archères d'un donjon. A l'approche des deux hommes, une nuée de femmes se dispersa avec des cris étouffés. Le claquement deleurs babouches résonna sur le mortier battu. Et par les joints des voiles sombres

ramenés sur les faces, des yeux luisaient, dont l'éclat était plus vif que celui des joyaux dont chaque esclave était surchargée. On eût dit ces châsses où les chrétiens attachent des escarbou clés et autres gemmes d'un grand prix, qui auraient eu des pieds alourdis par des entraves en argent, et qui auraient marché.

Mais, sans s'occuper de ces femmes dont les grâces étaient pour lui chose commune, le vali poussa la porte ; et. appuyé sur son long bâton de sycomore couvert d'entrelacs en rehei, il dit à Mohammed :

— Regarde! Voici, étendue sur le lit, celle qui fut la joie de ma vie. Bientôt la terre la recouvrira. Hâte-toi donc de reproduire ses traits et de les fixer avant cette heure, trop prochaine, où la corruption dernière les aura dévorés pour jamais. Hàte-toi, mon fils I Que les dernières lueurs du jour ne soient pas perdues ! Mets-toi à fouvrage. Pour moi, je demeurerai là sans te troubler dans ton travail et sans te regarder, non plus que celle dont la mort commence à ravager, jalousement, la beauté.

Sur l'angareb de bois peint, la favorite semblait

dormir, et sa face était plus pâle que les pétales de jasmin dont on avait jonché sa couche. Allongée dans la longue tunique de tabit vermeil, bossue de broderies, Gelindaja ne laissait voir que ses mains et son visage dont l'ovale régulier était cerclé de pierreries. Une pierre de lune marquait Tentre-deux de ses sourcils ; et des turquoises, grosses comme des œufs, étaient attachées à ses oreilles. Ses mains disparaissaientsous les bagues, et des bracelets damasquinés ou émaillés encerclaient ses poignets. Ses pieds, pris dans des pantoufles en brocart et des chausses pourprées, étaient chargés, aux chevilles, d'anneaux d'argent ciselés, dont chacun pesait jusqu'à cinq mithkals. Et tous ces détails furent relevés soigneusement sur une feuille de parchemin que Mohammed tira d'un étui qui pendait à sa ceinture et où il portait tous les outils nécessaires à son industrie. Le soleil se couchait quand il termina sa tâche. On le reconduisit à la lueur des lanternes, et quatre cavaliers almoravides l'accompagnèrent pendant les dix grandes heures de marche qui le séparaient de sa maison.

« Quand tu m'apporteras la statue, lui avait

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dit ce cheick, je te compterai encore trois cents dinars. Emporte tranquillement ceux-ci, et dépêche-toi de modeler cette image. Car je suis vieux, et les jours me paraissent s'envoler comme des passereaux à l'approche de Tépervier. »

Mohammed Al ben Azziz ne se sentit en sûreté que quand il fut rentré dans son logis et qu'on en eut bien tiré et assuré les volets. Son premier soin fut de reconnaître ses sequins : pas un n'était rogné, et leur métal était au plus haut titre. Alors il enferma son or dans un bon coftVe à triple cadenas d'acier et s'endormit content ; car, pendant toute la route, il n'avait point vécu, croyant, à chaque instant, que les genétaires de son escorte le tueraient pour s'emparer de son bien. Puis, aux premières heures du jour, il s'occupa de commencer la statue. Afin d éviter les questions indiscrètes, il s'enferma dans une chambre bien close, sur sa plus haute terrasse, et où nul ne pouvait accéder quand il avait tiré l'échelle qui remplaçait Fescalier. Il y avait transporté toutes les choses utiles à la pratique de son art. Et il défendit à sa femme Zahara elle-même l'entrée de ce réduit.

— Je veux, dit-il, essayer de nouvelles poudres et des émaux dont j'ai à éprouver les propriétés, en secret. Et j'en attends merveilles. Qu'on me laisse donc travailler dans le silence et le plus complet recueillement.

Sur les mesures exactes de la jeune fille morte, il établit une forme en hêtre, composée de billettes adroitement taillées au ciseau, jointes à contre-fil ainsi qu'il convient dans les pays" secs oi^i le bois est sujet à jouer, et assemblées strictement avec des chevilles de chêne. Alors, il habilla cette charpente avec la cire, s'ingéniant à reproduire curieusement les moindres particularités du modèle. Pendant un mois tout entier il ne cessa de manier 1 ebauchoir, le compas et le fil à plomb. Et, plus d'une fois, il détruisit l'œuvre de plusieurs jours, parce que les contours lui apparaissaient secs et grossiers, sans vérité et sans grâce. Puis, satisfait de la forme, Mohammed décida de peindre le simulacre de cire. Il broya les couleurs les plus fines et ne ménagea ni le cinabre, ni l'outremer, non plus que le jaune indien. Mélangeant dans de justes proportions le blanc d'œuf, la colle de parchemin et la gomme d'Arabie, il épaississait

ses enduits avec du plâtre dix fois passé au tamis, les corsait avec Talun. Ou bien il s'acharnait à la réussite d'un vernis, chauffant et refroidissant tour à tour le copal, Télémi, la sandaraque, le damar et le sang-dragon.

Enfin la figure de cire se dressa, terminée. Une autre Celindaja vivait maintenant, à cela près qu'il lui manquait seulement le souffle. Cependant Mohammed ne pouvait plus se détacher de son ouvrage. Tout prétexte lui était bon pour opérer quelque retouche, pour détacher un pan de draperie avec un fil de cuivre rougi au feu. Ou bien c'étaient les verres colorés qui ne s'harmonisaient pas avec le ton des vêtements. Et il s'essayait à mieux marier les émaux, taillés en manière de gemmes ; leur scintillement égalait le brillant des yeux. Ceux-ci étincelaient ainsi que des yeux vivants, tant les vernis subtils y avaient été peu ménagés, et sur le blanc où se détachaient des fibrilles carminées, et sur la pupille disposée en creux et recouverte d'une pellicule ténue de cristal. Des émeraudes, des rubis et des grenats, tous parfaitement imités, se suspendaient aux oreilles, alternant avec les turquoises mates et les topazes

rutilantes ; ils s'étageaient sur le front, couraient en une sorte de gourmette qui se rattachait à la coiffure dorée, après avoir bridé le menton. Et la face, merveilleusement blanche, apparaissait par le large entre-bâillement des voiles aux plis savamment composés : telle la lune luit par les soirs calmes de printemps, au milieu des nuages pressés en flocons légers. Et Mohammed demeurait acharné à sa besogne. Il vivait enfermé avec sa statue, et ne pensait plus à rien d'autre sur la terre. Et, à l'idée qu'un jour viendrait où il lui faudrait envoyer la Celindaja sculptée et peinte au vali Seef ben Saïd, il sentait une douleur amère monter de son cœur à ses lèvres. Il pensait que son tort avait été grand d'accepter les sequins en arrhes du marché : « Si je n'étais pas si besoigneux, se disait-il, je rendrais au cheik ses pièces d'or. Mais, hélas ! j'ai déjà dû en dépenser la plus grande partie ! )> Et il maudissait sa pauvreté.

Or, un soir, il s'assoupit devant l'effigie, engourdi dans sa contemplation quotidienne, sans se préoccuper d'un vaisseau plein de vernis qui chauffait, sur un petit fourneau, dans un bain de sable. Une braise ardente, ayant roulé du foyer

sur le sol, enflamma quelques chiffons imbibés d'essence, par quoi le feu gagna de proche en proche et dévora des planchettes de bois sec, dressées dans un coin. Celles-ci tombèrent sur le pot au vernis qui se mit à flamber. Les étincelles rouges voltigèrent à travers Fatelier, et des tourbillons fuligineux enveloppèrent l'effigie. Et Mohammed Al ben Azziz crut voir en songe un ange dont les ailes noires, largement éployées, se replièrent sur sa statue. Et les yeux de cet ange dépassaient en éclat toutes les constellations du ciel. Sa figure, belle et régulière, était pareille à celle d'une femme ; et sa longue robe sombre ne laissait rien deviner de son corps. Reconnaissant Azraël, le messager de la Mort, le peintre pensa que sa dernière heure était venue, et il baisa la terre devant fenvoyé d'Allah. Mais comme la créature céleste, ne s'occupant point de lui, avait tout fair, au contraire, de vouloir emporter le portrait de Celindaja entre ses ailes, il se dressa sur ses pieds — car la jalousie et la colère parlaient, dans son rêve, encore plus haut que son habituelle prudence — et il se précipita au secours du simulacre qu'il avait créé.

— C'est moi ! hurlait-il en proie à son cauchemar et sans s'apercevoir que les flammes léchaient sa robe, — c'est moi qui ai modelé cette jeune fille, entends-tu ! E]t si tu as le droit d'enlever ceux qu'Allah a rayés du livre, et seulement quand le fruit lumineux s'est éteint sur l'arbre de vie, tu n'as pas le pouvoir de voler cet objet qui est mon bien et où est passée mon âme, au prix de mon éternel salut !

Mais l'ange ne semblait pas l'entendre. Il avait enlacé dans ses immenses ailes noires la poupée, qui paraissait maintenant vivre, palpiter et se fondre à leur contact, tandis qu'au-dessus de sa tête, où fulguraient les joyaux, les yeux de l'être surnaturel envoyaient deux faisceaux d'une lumière aveuglante. Alors INIohammed s'élança contre le ravisseur, saisit l'image dans ses bras. Il se réveillait à peine, qu'il flambait avec elle à la manière d'une torche ; la cire ardente l'enduisait de la poitrine jusqu'aux pieds. Il s'abîma dans le brasier en défiant encore Azraël qu'il crut voir planer au-dessus de lui avec ses yeux flamboyants. Le plafond s'effondra, et ce ne fut plus qu'un vaste bûcher qui crépita sur la terrasse, cepen-

dant que Zahara et ses esclaves, accourues au bruit, remplissaient l'air de leurs cris de désespoir et d'effroi. A ce moment arrivait le messager que le vali envoyait, chaque semaine, chez le peintre, pour réclamer le travail promis. La maison de Mohammed Al ben Azziz était réduite à un brasier noyé sous l'eau, sifflant parmi les cendres fumantes. Et le cheick Seef ben Saïd, à apprendre cette nouvelle, fut grandement mortifié :

« Allah, murmura-t-il, n*a point approuvé mon entreprise, et Mohammed avait raison en refusant d'exécuter pour moi cette figure de cire. Iblis Ta emporté dans le séjour des damnés, car on n'a rien retrouvé de son corps non plus que de sa statue. »

A Mademoiselle Catherine Pozzi.

« Sous couleur d'observer nos vœux, les Dieux ne font que satisfaire leurs rancunes. »

(OUPANISH. 4, § 32.)

Depuis quatre mois déjà, les cavaliers de Nazzar- Abbas étaient descendus dans le pays de Marwar, et ils tenaient la citadelle de Méroum étroitement assiégée. Car c'était là que le radjah Palajesha renfermait ses épouses et ses trésors, et la prise de cette place permettrait au vainqueur d'exterminer les derniers descendants de la dynastie Ghandal, et de se faire sacrer Grand Roi, comme il convenait, par les imans.

Du haut des murailles, les rhadjpoutes impas-

sibles regardaient la plaine uniformément rouge et où on ne voyait plus un arbre. Car les Musulmans, autant pour satisfaire aux besoins de chaque jour que pour désespérer les Hindous, avaient abattu tous les shishams, sans compter lesasanas, et scié, avec de grands cris de dérision, le ghambar planté là depuis des siècles, en souvenir de celai qui abrita le Bouddha sous ses branches et dont l'ombre ne tourna point. Les tentes des ennemis se pressaient à trois portées de flèche des douves, et leurs rangées moutonnées étaient plus nombreuses que les monticules de sable qui rident l'uniformité du désert. Et, à considérer ces choses, sous le soleil déjà brûlant du matin, les assiégés se sentaient tristes, car ils prévoyaient la fm prochaine de la défense, et la religion leur défendait de se rendre esclaves d'un conquérant étranger.

La Rani Xaranamanikane descendait alors les degrés de la vaste cour intérieure qu'emphssaient ses parterres de roses. Quand ses servantes eurent étendu à terre le tapis brodé, à rinceaux blancs et rouges, sur le fond de velours noir, la fille préférée de Palajesha s'y assit et regarda ses fleurs

avec tristesse. Sa nourrice s'approcha. C'était une femme couverte de joyaux et qui avait dû être très belle, encore que sa peau eût la couleur du pelage des gazelles. Et ses yeux peints brillaient entre les ornements d'or incrustés de turquoises qui chargeaient son front, ses tempes et son nez. Elle posa sur une petite table basse une panelle à bouche évasée, et dit simplement :

— Il y en aura encore pendant cinq jours. A partir de demain, toute femme sera réduite à un dixième de mesure. Et l'on craint qu'il ne pleuve point. Les vaches grises qui se montraient cette nuit ont fui devant la colère de Skanda.

Cette femme voulait dire par là que le Dieu de la guerre ne leur était pas favorable, et qu'il avait chassé les nuages, gros de promesses de pluie, que l'on avait vus voiler un moment la lune. Et c'était là une chose terrible, carTeau des citernes était tarie, et les ennemis gardaient étroitement les abords du fleuve, éloigné seulement d'une demi-heure de marche, et dont on voyait luire la surface comme un arc d'argent.

La Rani ne répondit rien, et les femmes s'éloignèrent. Elle se leva alors, prit le vase d'or dans

sa main gauche, et, de sa droite, qui portait tant de bagues qu'elle en paraissait armée comme d'une manicle d'archer, elle aspergea soigneusement les fleurs. Mais cet arrosage prit vite sa fin, parce qu"il n'y avait pas beaucoup d'eau dans le vase, qui n'était guère plus gros que la tête d'un nouveau-né. Et la Rani n'en garda pas une goutte pour elle-même. Elle se rassit sur son tapis et croisa, à la façon des tailleurs, ses jambes fines cerclées par desarmilles d'orfèvrerie qui sonnèrent comme des entraves. Elle avait déposé tout près ses babouches de basane écartâtes, peintes de couleurs vives, et dont le bec crochu se terminait par des floches couleur de sang. Ramenant sur ses genoux ses bras jeunes et pleins, Navarapouni dit. d'une voix lente, et comme si elle parlait à quelqu'un qui se tînt là, à la toucher :

— Tristes roses, mes filles, mes enfants, mes amours, voici que l'eau manque et je ne sais plus que faire pour vous en trouver. J'ai envoyé des hommes, durant dix-huit nuits, avec des pots, vers le fleuve: mais aucun n'est revenu, et je ne peux plus décider les autres à faire ce voyage, car mon père me l'a interdit. Ma condition de femme me

défend d'y aller moi-même, et je dois mourir plutôt que de tomber entre les mains des impurs ennemis. Depuis longtemps, dès les premiers jours du siège, j'ai fait le sacrifice de ma vie, et le bûcher de bois, odorant suivant le rituel, est dressé dans le souterrain. Nous y monterons le jour où l'assiégeant sera pour forcer les portes. Tout cela n'est rien, quand je pen;se à vos souflVances et à votre mort, sans doute prochaine, Roses, mes amours, fleurs chéries entre toutes par Sarasvati, la bonne Déesse, et pour votre beauté et pour vos parfums; je veux la prier pour vous, et qu'elle me fasse la grâce de vous préserver de tout mal.

Et, levant vers le ciel sa face régulière et pâle où les sourcils semblaient tracés au pinceau et se réunissaient au-dessus du nez par le signe mystérieux du swastika soigneusement dessiné avec un calame, Naranamanikane murmura lentement :

— O Sarasvati, fille et épouse de Brahmah, gloire de sa chair, fleur de son sang, en qui réside la vie elle-même et qui nous a tous créés. Toi qui engendres, dans un enfantement continu, et les hommes, et les bêtes qui vont sur la terre, et les

fleurs qui embaument les nuits, toi en qui sont la puissance, la terreur et l'amour, écoute ta fille. Car je suis trois fois ta fille et comme Dvija, et comme femme, et comme reine; et je t'invoque trois fois, belle, maîtresse des sons, éternel péché de Brahmah ton père, je t'invoque trois fois, pai'ce que je vais bientôt mourir. Prends ma vie, ô Sarasvati qu'adorent les éléphants au changement de la lune, mais épargne ces rosiers que, depuis des années, j'arrose pieusement de mes mains. Ce sont eux qui fournissent chaque jour les guirlandes dont les brahmes musiciens ornent ton image de terre noire. L'or et les pierreries ne valent rien pour toi ; tu es la chair de la femme, et rien ne t'est plus semblable que les pétales des fleurs ! Quand je serai sur le bûcher, ô ma mère, fais qu'à travers les flammes claires, mon dernier regard soit pour ces roses, et que mon âme s'envole vers toi comme le font leurs effluves, à chaque instant de la nuit !

Et la Rani s'arrêta épuisée, car jamais elle n'en avait autant dit. Des larmes, plus grosses que les perles qui pendaient à ses oreilles, vinrent rejoindre celles qui bordaient le large disque d'or

fixé à Taile gauche, de son nez, et les perles de la mer n'étaient pas plus limpides que les perles liquides qui ruisselaient doucement le long du visage ovale et d'une blancheur de cire.

Aux oreilles de Naranamanikane en extase, l'air parut chanter. A ses narines Todeur des roses monta plus forte, un brouillard bleu, comme la fumée du benjoin, l'enveloppa, et elle entendit une voix grave et puissante qui disait :

— Fille de Palajesha, le parfum de tes vertus est monté jusqu'à mon trône et, comme une tubéreuse qui s'ouvre, ton cœur embaume la piété. Vierge tchatria, j'accepte ton sacrifice.

Un bras éclatant comme s'il fut fait d'un rayon de lumière apparut alors, et, dans un battement d'ailes d'oiseau, la Rani sentit une main s'appuyer sur son front. Elle tomba pâmée.

Mais voici que les rosiers parurent grandir, et l'étroit espace des parterres devint large à contenir une armée. Les murailles reculaient dans tous les sens comme les brumes qui s'éloignent sous l'effort des vents. Une forêt de lances parut sortir de terre, entraînant avec elles des escadrons tout entiers. Et l'on eût dit que de grands poissons

•tO LE CARQUOIS

dorés, suspendus par rangs à autant de lignes, émergeaient du fond d un lac.

Dix mille cavaliers, peut-être, se dressaient là, sur cinquante hommes de face, car on aurait pu compter jusqu'à deux cents files, et tous portaient des armures comme on n'en voyait qu'aux Rajahs. Les voiles de mailles cachaient les faces coupées par le nasal convexe dont la tête s'épanouissait, au droit de la coupole des casques pointus, en calices de fleurs d'où sortaient, comme autant de bouquets, les touffes légères des plumes teintes. Des cuirasses damasquinées enserraient de leurs compartiments carrés les torses dont la taille, sanglée par les hauberts à anneaux plus fins que les écailles des serpents, était fine comme celle des femmes. Tous ces gens de guerre portaient à l'arçon gauche de leur selle, plus crochu que les babouches de la Rani.la lourde épée des sacrifices ; une rondache en cuir de rhinocéros battait derrière leur cuisse. Certains n'avaient pas de lance, mais un cimeterre à lame en spatule étincelait à leur poing droit d'où retombait un gland à trois lobes, avec des perles blanches comme pendants. Sous les caparaçons à modifions en losanges

d'argent, marqués de quatre feuilles en émail vert à leur centre, les chevaux blancs, presque bleuâtres, encensaient, agitaient leurs brides de soie rattachées aux mors par des bossettes découpées à Timage de Tamalaka des temples. Leur queue et leurs pieds étaient peints en rouge, et leurs naseaux noirs et veloutés étaient fendus comme il convient aux chevaux de guerre. Mais, dans les rangs pressés et d'hommes, et de bêtes, régnait un silence tel, qu'on entendait le chant des bengalis qui mangeaient le riz dans leur volière en fdigrane, suspendue à une fenêtre du palais. Et quand les chevaux commencèrent d'avancer, la corne blonde de leurs sabots ne sonnait pas sur la terre. La Rani connut à ces signes que c'étaient là des créatures surnaturelles et que leurs habitudes n'étaient point celles du commun des êtres. Car ils ressemblaient en tout à des ombres, et elle ne percevait aucun bruit. Elle n'en entendit pas davantage quand ils descendirent la rampe de pierre : devant eux les degrés parurent s'aplanir, les murs semblèrent s'abaisser, Ton put croire que le fossé se combla.

Maintenant ils étaient dans la plaine où ils vo-

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laient comme les grands oiseaux qui, au coucher du soleil, regagneat les îles des fleuves. Ils atteignirent le camp des assiégeants, balayèrent les tentes comme l'ouragan des orages, et l'on pouvait voir les chameaux, fous de terreur, se traîner dans la boue, sur les genoux, sans pouvoir se débarrasser de leurs entraves. Les cavaliers silencieux fauchaient dans la foule des fuyards, où les lames luisantes s'abattaient, moissonnant des épis humains, et les coups étaient si pressés que, sur les flancs des escadrons, on aurait, dit qu'il pleuvait du sang, dans un vol de bras et de têtes. Les cris confus des Musulmans arrivaient jusqu'aux murailles, dominés par la voix stridente des émirs qui cherchaient à rallier leurs bandes et frappaient du long cimeterre les lâches qui essayaient de se sauver. Xazzar-Abbas apparut alors à la tête de ses Béloutchis, luisants sous les chemises de mailles. On le vit enlever son cheval gris housse de velours vert et se précipiter à la charge. Tout disparut dans la poussière et Ton ne distingua plus rien, jusqu'à l'heure brûlante où le soleil semble fixer sa course et dominer le monde en planant au milieu du ciel. Un coup de vent balaya

la plaine, et les rhadjpoutes, qui iVavaieiit pas quitté leurs murailles, dans la crainte d'une ruse de guerre, peut-être, ne virent plus que des monceaux de morts mêlés à des bagages et à des chariots sans nombre, autour de quoi se pressaient des bœufs et des chevaux serrés en groupes. Les étendards des émirs, le grand drapeau du Persan étaient renversés, et si loin que pût atteindre le regard des chasseurs de bouquetins habitués à scruter les moindres objets qui se détachent à l'horizon, on ne voyait plus un homme. Lorsque les femmes de la Rani entrèrent dans le jardin de roses, elles s'aperçurent avec épou-vante que tous les rosiers avaient disparu. Couchée sur son tapis de Kashmir, Naranamanikane semblait dormir. Quand on voulut réveiller, on reconnut qu'elle était morte.

A Henri de Régnier

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