DE LA BAYADÈRE POUMI ET DU PRINCE GHATOUN
« Les femmes, quand leurs désirs sont satisfaits, abandonnent l'iiomme qui leur est inutile, comme on jette la laque après l'avoir pressée. »
( Pantchatantra.)
Chatoun-Bahadour, plus connu sous le nom d'Abbaï Rao Ghatoun, était un simple soubadar d'Arni qui parvint, au temps de l'empereur Ferucksiar, à s'emparer de la citadelle de Bapi, puis à détrôner le nabab Soupraya Chandraja Bidji par une série d'intrigues dont l'histoire n'a point enregistré le détail. Alors cet homme de rien, et qui appartenait bien juste à la caste des Soudras
ne craignit pas de prendre le titre de rajah. Il osa même se passer de l'investiture régulière que pouvait seul lui donner le roi de Yijianagar ; et celuici fut très irrité de ce manquement aux plus habituelles convenances. Toutefois il ne reçut point à sa cour le malencontreux Bidji, ainsi dépossédé. Mais il lui conseilla d'attendre le bon plaisir des dieux à qui Ton doit, en tous temps, se soumettre, et il lui défendit, sous peine de la vie, de séjourner dans ses Étals. De telle sorte que Bidji neut plus d'autre retraite que les cavernes du ghât ou Tabri incertain de la jungle. Toutefois Bidji ne désespéra pas de la protection de Vishnou qui gouverne le monde, assis sur une tortue, pour indiquer que la justice est lente à venir, et il se constitua caller, cest-à-dire voleur des grands chemins, avec ses compagnons fidèles que retenait auprès de lui la proscription où les avait enveloppés Chatoun. La faveur de la déesse Kalî procura aux callers quelques occasions de gagner: ils dépouillèrent deux caravanes de marchands qui se rendaient à Trichinopoly. Ainsi Bidji put-il accumuler quelques milliers de roupies et cesser de désespérer <l€ l'avenir.
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Comme il parcourait, certain jour, la forêt en quête d'un hasard profitable, il rencontra un i'akir qui s'avançait lentement. Appuyé sur son haut bâton où sonnaient les rondelles de cuivre destinées à écarter les serpents, le vieux sanniassy paraissait continuer ce support rugueux, tant ses membres et son corps nus étaient décharnés et noueux. Sur son flanc que chaque efïbrt du souffle creusait, en exagérant les rides de la peau tannée, pendait une noix de coco sculptée où quelques paquets de riz, farci de mouches, s'enveloppaient dans des feuilles de bananier. Et l'homme progressait à la façon d'un insecte mutilé; on eût dit une araignée gigantesque, réduite à trois pattes, et qui se hâtait parmi les roches. Sur son crâne pointu, s'enroulaient les nattes de ses cheveux gris, sa barbe hérissée tombait sur sa poitrine dont chaque côte apparaissait, tendue comme un arc, et les poils en ressemblaient aux herbes qui pendent des parois d'un torrent. C'était un mendiant vénérable, illustre dans tout le Karnatic pour son austérité et sa science. Le bruit courait que le jour où il mourrait, si cela arrivait jamais, son bâton se changerait en une queue de vache, afin
que les prescriptions de la loi fussent observées. Par ses mortifications, il s'était élevé au suprên^C degré de la puissance mystérieuse : il pouvait demeurer plusieurs semaines enterré comme un cadavre, puis se lever dispos ; il pouvait planer dans lair et marcher sur les eaux, disparaître à son gré et se rendre invisible, défier le tranchant des armes. Son autorité dans les familles était incontestée ; il accordait les plaideurs et s'occupait des mariages. Rien ne lui était inconnu,
Bidji le salua respectueusement et passa son chemin, car on ne doit point interroger les yoguis qui n'aiment pas être troublés dans leurs méditations : tout discours est une trame subtile où peut s'embarrasser la vertu sans espoir de retraite. Mais le fakir s'arrêta et appela le prince déchu :
— Fils de Ghandraja, dit-il d'une voix faible et sourde, je ne serais pas surpris si quelque jour ton ennemi Chatoun portait la peine de ses fautes. Son avarice et sa superbe crient contre lui ; il ne donne rien aux religieux errants, et il les repousse avec mépris.
Bidji ne fut point surpris à s'entendre ainsi nommer, car rien n'est caché aux vanaprasthas du
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désert. Et sentant quo celui-ci pouvait lui faire quelque communication utile, il troussa son pagne, en dénoua un coin, prit quelque vingt roupies qui s'y trouvaient enfermées, et il pria le saint ascète de les accepter et d'excuser la modicité de l'offrande.
Appuyé sur son bâton, le sanniassy parla alors, et son regard, vide à force d'avoir contemplé fixement le soleil, semblait se perdre dans l'immensité bleue du ciel sans nuages : des Iroulas, de ces chasseurs d'abeilles qui vont par la montagne, étaient descendus dans les villages, au dessous. En vendant leurs récoltes de cire et de miel, ils avaient appris des choses importantes. Le fakir les avaient ouïes de leur bouche. Encore que ces coureurs de ghâts soient le rebut de l'humanité, leurs paroles méritent créance. Ils sont, en effet, trop simples pour atteindre jusqu'à la difficulté du mensonge. Ils avaient rapporté que les impôts allaient sans cesse en augmentant, et le rajah Chatoun passait sa vie dans les plaisirs. Une bayadère de Vellore, que l'on connaissait à Tindivanam sous le nom de Poumi, était sa principale favorite. Poumi était célèbre pour sa cupidité et
son luxe. Habitant avec sa mère dans une maison privée, contre toute règle, elle thésaurisait, vendait les charges et la justice. Mais pour riche qu'elle fût. cette créature ne savait que crier misère, et toujours prête à recevoir le plus offrant, elle confiait à chacun ses plaintes sur le prince Chatoun.
Bidji, du discours de ce fakir, conclut que les temps étaient venus pour lui de tenter quelque chose pour ressaisir le pouvoir. Il suffiraitd'acheter Poumi et d'ourdir une conspiration qui aboutirait au meurtre de Chatoun. Et le sanniassy consentit à se charger de cette affaire quand il eut appris que Bidji possédait une grosse somme enfouie en lieu sûr.
— Que Ci va te protège, mon fils I conclut-il en prenant congé. Si ce n'est pas Poumi qui tue ton ennemi, ce sera moi...
Et comme le proscrit, que son existence de cal- 1er avait rendu irrévérencieux, souriait, le sage ajouta :
-=— Rien n'est impossible aux vanaprasthas du désert ! Rapproche-toi donc de Vellore. Sous peu de jours, je te ferai prévenir par un messager.
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Et il s'éloigna, boitant. Longtemps après qu'il eut disparu, Bidji entendait résonner les garnitures du bâton. Mais si chancelante que fût l'allure de l'ascète, elle ne l'en mena pas moins à Vellore dansletempsqu'ilfaut ausoleil pourparcourir cinq fois sa carrière. Et il frappait à la porte de la belle Poumi. Après un long entretien, la bayadère et le fakir tombèrent d'accord, car une commune passion pour l'argent les tenait. Si Poumi rêvait d'acquérir toutes les pierreries de Golconde, le sanniassy songeait à une cachette du Mysore qu'il visitait une fois l'an, et où dormait un sac de roupies. Et c'était sur cette couche d'argent monnayé qu'il comptait dormir son dernier sommeil. Le plan des deux complices était ^simple : ils s'introduiraient le boir dans le palais enclos par la citadelle et visiteraient Chatoun sur la haute terrasse où il goûtait, toujours seul, la fraîcheur de la nuit. La femme, sous quelque prétexte, l'injurierait d'abord, et comme c'était un homme violent et d'un emportement sauvage, il se jetterait sur l'imprudente. Poumi saurait alors mettre entre elle et le rajah l'espace béant d'une ouverture carrée par quoi l'on accédait à la terrasse, et Chatoun
tomberait dans la salle du bas où il se romprait les os. Si labayadère ne réussissait pas, le fakir, lui, se chargeait d'exaspérer le rajah « en ne lui prodiguant que des paroles louangeuses » et de le précipiter dans le vide. Et même il proposa à Poumi une gageure : « Lui seul saurait émouvoir la colère de Chatoun, et l'obliger à le poursuivre, le cimeterre à la main. » La danseuse, piquée au vif, mit alors en enjeu la récompense que devait lui compter Bidji. en cas de succès. Et le fakir accepta.
Aux premières heures du soir, ils se hâtèrent vers la citadelle. La garde ne s'opposa pas à leur entrée, tant on connaissait la puissance de Poumi sur Chatoun, et tant était grande la vénération quinspirait le vanaprastha réputé dans tout le pays d'Arkat. Liisurpateur Chatoun, assis sur un tapis, salua à peine le vieux compagnon de Poumi qui s'accroupit silencieusement après avoir déplié la mauvaise natte qu'il portait sous son bras. Le rajah appela Poumi d'un signe pour qu'elle prît place auprès de lui. Mais la bayadère haussa les épaules, frappa du pied la mosaïque, cracha avec dégoût, et cria de sa voix la plus méprisante :
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— Plutôt pénétrer dans la maison d'un tchandala, contracter union avec un paria, manger de la vache, que de me joindre à toi, Abbaï Rao Chatoun, opprobre du Karnatic, toi dont la mère était peut-être une soudra, mais dont le père était sûrement un de ces vadagas errants qui se nourrissent de lézards ! A Lakmi ne plaise que je sourie à un avare tel que toi, à un poltron qui meurt de peur si un chacal crie dans la nuit, et qui s'enfuirait jusque dans le Deccan , à cette heure même, si Soupraja Bidji se donnait la peine de venir frapper à la porte ! Quelque jour il arrivera, et te saisissant par la barbe...
Et la bayadère, s'avançant jusqu'à toucher Chatoun, esquissa même le geste de tirer l'épaisse et large moustache du nabab impassible. Il se contenta de dresser sa main gauche ouverte pour garantir sa face. Et Poumi recula, parce que le cimeterre posé en travers des genoux de Chatoun présentait la poignée précisément sous sa droite.
« D'un seul coup, se dit-elle, il me fendrait en deux moitiés comme un fruit de jaquier. Et je ne suis pas assez sûre de mes jambes pour bondir
en arrière quand mes yeiix se baisseraient devant Téclat de Tacier. )>
Le rajah continuait de regarder la jeune femme sans que ses traits retlétassent autre chose que la bienveillance amoureuse et leur lourde indifférence habituelle. A voir la retraite maladroite de la danseuse, il sourit vaguement. Et d'un signe de son index replié, il l'attira vers les coussins oii il était accoudé. Poumi, remettant à des temps meilleurs son entreprise, obéit docilement et se tapit près du maître. Mais le fakir avait glissé comme si sa natte le portait. Maintenant elle recouvrait l'ouverture béante de la terrasse, elle paraissait rigide, car elle ne s'enfonçait pas sous le poids du corps accroupi en son miheu. La nuit était devenue plus sombre, et les vêtements blancs du rajah, les gemmes du cimeterre, les anneaux de Poumi, la natte jaunâtre tachée de noir par la maigre per.sonne du fakir, demeuraient seuls perceptibles, le reste se noyait dans l'ombre. Alors le solitaire harangua le voluptueux Chatoun en ces termes :
— Tu as bien agi, généreux tchatria, en ne prêtant aux propos de cette Xautchni qu'une oreille
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trois fois close, par la sagesse, la fierté et le dédain. Tu sais mieux que personne que la principale qualité d'une femme est dans sa simplicité même. Celle-là, d'ailleurs, comme les mouches eng-endrées par la corruption, est à la fois belle et/venimeuse. Elle conspire contre toi. Elle t'a vendue ton ennemi contre mille pagodes d'or, ce dont elle n'a pourtant que faire ; l'argent, en effet, ruisselle chez elle, puisqu'elle te trompe avec le bazar tout entier...
Mais le yogui cessa brusquement son discours. Le rajah, d'un saut, s'était levé sur ses pieds, et d'un temps avait dégainé son cimeterre. L'acier dlspahau jaillit de sa gaine, comme le croissant de la lune d'un nuage chassé par le vent. Ivre de fureur, Chatoun chargea le religieux, et, d'un coup, ■pensa lui faire voler la tête. Le saint homme, debout, s'éloignait à reculons^ sans que cependant ses jambes ni ses pieds remuassent ; et Chatoun, pensant toujoursFatteindre, brandissait l'arme nue où luisaient mille pierres précieuses, et avançait en mugissant de colère. Déjà il foulait la natte quand celle-ci s'abîma sous ses pas. Une malédiction sauvage s'éleva, puis deux bruits se suivirent
de très près ; celui d'un corps lourd s'écrasant sur les dalles de Fétage inférieur, celui d'une lame qui rebondit avec un son clair et vibrant.
Ainsi mourut le soubadar Bahadour Chatoun, qui fut rajah pendant trois années. Il périt victime de sa nature violente et des embûches disposées, suivant la volonté des Dieux, par un prêtre mendiant et une prostituée. Cependant les auteurs de Taccident s'enfuyaient sous les arcades. Ils eurent vite atteint les portes de la citadelle, avant que le palais ne fût réveillé. Poumi n'eut qu'à écarter son voile pour que les guerriers de garde ouvrissent le lourd battant chargé de rosaces en cuivre. Et, marchant dans la campagne, elle songeait aux moyens déluder son engagement.
« Si seulement, — songeait-elle en balançant ses hanches magnifiques, bridées par ses pagnes écartâtes, qu'éclaboussaient de sang les rayons de la lune, — si seulement je pouvais inspirer quelque désir à ce fakir, je saisirais le moment utile, et je lui enfoncerais dans le foie ce petit poignard que je porte toujours sur moi I »
Et cambrant sa taille, rejetant en arrière son voile, d'un mouvement langoureux qui fit valoir
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le galbe de sa gorge, harmonieusement bombée comme celle de la déesse Parvali, l'indolente Poumi appela le sanniassy avec des accents chantants. Mais le vanaprastha du désert ne répondit pas à cette voix, une des plus suaves qu'aient jamais entendues les hommes. Et la bayadère Poumi, s'étant retournée avec impatience, habituée qu'elle était à voir ses vœux toujours exaucés, s'aperçut que le solitaire n'était plus derrière elle. Et pourtant elle croyait toujours entendre ses pas et les plaquettes de cuivre qui tintaient à son bâton. Pâle d'épouvante, Poumi sentit que ses jambes se faisaient plus molles que le tronc d'un jeune bananier. Et elle se laissa aller sur les genoux, criant d'angoisse, sans s'apercevoir que le prince Bidji était là, devant elle, avec ses fidèles compagnons les callers.
A grand'peine put-elle raconter les événements prodigieux qui venaient de s'accomplir, puis elle tomba en faiblesse. Poumi revint cependant à la vie, mais ce fut pour renoncer aux pompes etaax tentations du monde. Repoussant les olï'res de Soupraya Bidji qui, rétabli sur le trône de son père, voulait l'élever au rang de première concu-
bine, elle se retira, — au grand scandale de sa famille qui comptait sur elle pour acquérir de rinfluence, — dans un couvent réputé. La bayadère Poumi étonna, par la suite, le monde par la pratique de ses vertus, plus peut-être que jadis elle ne l'avait ébloui par son luxe et sa corruption. Elle éleva un monument en ce lieu même où avait disparu le mystérieux solitaire. Et une légende s'établit, disant que le sanniassy avait été suscité par Vishnou pour délivrer le pays d'xVrkat du tyran Bahadour Chatoun. Mais comme rien n'est respecté par les mauvais esprits et les incrédules, une autre version s'établit, donnant à croire que le fakir n'avait abandonné sa compagne que pour arriver le premier auprès de Bidji et recevoir une plus riche récompense ; car il redoutait beaucoup de la Ijeauté de Poumi qui, en toutes circonstances, devait être d'un plus grand poids que ea sagesse, aux regards d'un jeune homme tel que Soupraya Bidji.
rv
A Pierre Loii'ys,