‹ Le carquoisChapitre 5 sur 5 · UN SOUVENIR DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

UN SOUVENIR DE JEUNESSE

L'ILE TIDORE

L'ILE TIDORE

« Encore que Tinanité de tout effort soit une notion définitivement acquise à notre raison, c'est toujours une satisfaction de se rappeler ceux qu'on a pu faire, quand ee ne serait que pour se convaincre un peu plus avant de cette inutilité. Par la longueur des routes parcourues aux années de ma jeunesse, je vois combien peu l'on fait de chemin dans le monde, ati sens du siècle, pendant qu'on navigue sur des mers lointaines ou qu'on visite des rivages inhospitaliers. Si Victor Jacquemont n'était pas mort, dans la plénitude de sa force et entouré de sympathies

extérieures à ses travaux, l'injuste renommée ne l'aurait pas effleurée de son aile et son labeur n'aurait pas compté. Il faut avant tout contracter des alliances utiles et s'entourer de hautes et puissantes amitiés. Et c'est ce à quoi nous n'avons jamais pris garde. Et quel est l'esprit d'aujourd'hui assez borné pour ignorer encore que chaque société bien réglée est basée sur une exploitation rationnelle ? — Toute créature humaine qui lie commerce avec une autre, nourrit le secret projet de la réduire en esclavage. »

Ainsi parla mon ami Timothée. Cet homme a lu l'Ecclésiaste, et mes loisirs se passent à admirer sa sagesse. Je fis sa connaissance, il y a plus de vingt ans, dans ces parages éloignés où les Portugais du seizième siècle allaient chercher les épices, et il me revenait à l'esprit, à l'entendre jeter son blâme spéculatif sur les choses de la terre, comme un souvenir confus de ces granrles îles tropicales t»ii l'atmosphère est lourde de pluie et de senteurs de jasmin. Je revis, comme en un rêve, les nids de verdure de Célèbes avec les haies chargées de larges fleurs pourprées, oi^i butinent les grands papillons dont les ailes sont peintes

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de couleurs tranchées comme les émaux des blasons; je rentrai dans les pagodes de Ménado, sombres et mystérieux réduits où, sous la buée bleuâtre des lampes et des brûle-parfums, les images laquées et dorées luisent avec des reflets fauves; je refis le même chemin, à cheval, avec La Savinière, qui a disparu depuis, et aussi avec Rafîray, qui est maintenant consul. A Kéma, c'était des oiseaux couleur d'arc-en-ciel, qu'apportaient des cavaliers séranis venus des montagnes dont les croupes bleuâtres s'étageaient au loin. A Gorontalo, les filles nous offraient des mangues sur le pas des portes, et leurs visages étaient si pâles qu'ils semblaient éclairés par un rayon de lune. A Ternate, je rencontrai Timothée qui venait de visiter les Philippines, et ensemble nous allâmes dans l'île de Tidore où nous faillîmes mourir de faim.

x\insi, tandis que Timothée parlait, je revivais les jours de mon errante et insoucieuse jeunesse. Gomme lui, à travers le globe, je suis allé au hasard; et, sur des navires de toutes sortes, j'ai parcouru les mers depuis l'Atlantique jusqu'au détroit de Dampierre, plus loin même. Et tour à

tour bercé par les g-randes lames bleues des mers de Chine, les vagues plus vertes du Pacifique, ou arrêté sur un voilier dans quelque anse des îles Moluques, j'ai vécu indépendant et tranquille avec le grand soleil des tropiques sur la tète, et sous les yeux le panorama magique des grandes montagnes, qui s'élèvent droites, ainsi que des cônes de verdure apparaissant dans la nuit en masses noires, couronnés d'un panache de feu.

— Tout cela est fort bien, reprit Timothée qui n'aime point la rêverie, mais vous n'avez tiré nul profit de vos voyages. Vous n'avez pas de situation et vous ne pouvez songer à un établissement sérieux.

— Vous avez raison, cher Timothée lui répondis-je : je ne puis songer à aucun établissement, car on sait depuis longtemps que ce qu'ont dit les anciens de l'alcyon est une fable, et que cette créature ne fait pas son nid sur les flots. Aurai-je eu. au moins, tout comme l'alcyon solitaire, la joie d'avoir respiré parfois libre et heureux dans la grande nature, et d'avoir vu les hautes 2imes des monts Arfaks dorés par les feux du soleil couchant. C'est là un spectacle que vous

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avez VU aussi, TimoLhéc, et croyez-moi, il vaut mieux nous remémorer notre voyage en Papouasie que de prendre parli dans notre société moderne. Car elle me rapelle, votre société civilisée, cette paix romaine qui couvrit la terre de telle sorte que la plus mince créature humaine ne put demeurer indépendante et vécut nuit et jour sous Toeil vigilant de Fadministration impériale. Quand nous étions en rade de Salwatty, dans les domaines de notre ami le sultan Abou Kassim, Timothée, la société civilisée ne prenait plus garde à nous.

Il y a des années de cela, Timothée, nous étions jeunes, abondions en belles qualités. C'était bien dans les parages de file de Salwatty, là-bas, dans le nord de cette Xouvelle-Guinée que nous avons explorée avec tant de soin. Nous étions trois : Rafl'ray qui est diplomate aujourd'hui, vous qui êtes un négociant chinois notable, et moi qui ne fais rien qu'écrire. Nous nous rendions, vous à Amberbaki avec une nuée de chasseurs malais pour faire la guerre aux oiseaux de paradis, nous au havre de Dorey avec les mêmes intentions. Car notre vie s'est passée à parcourir

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la terre pour tuer les animaux et en rapporter les dépouilles.

C'était, je crois, le i5 janvier 1877, vers quatre heures, alors que le soleil de Téquateur avait un peu ralenti ses ardeurs ; nous descendîmes de nos shooners et gagnâmes de grands bancs de coraux et de sables que le jusant découvrait. A notre droite s'élevait une roche blanche taillée à pic, autour de quoi tournoyaient des petites mouettes pâles, avec des cris plaintifs. Les savants appellent ces gracieux oiseaux des Gygis et moi, à entendre leur voix, je pensais aux Océanides qui pleuraient autour de Prométhée enchaîné et aussi à Tessaim pressé des Danaïdes suppliantes que le héraut envoyé par /Egyptus arrachait èCTautel de Jupiter. Pourquoi, Timothée, y a-t-il des créatures toutes de tristesse et d'autres qui vivent seulement pour la joie ? Et ne trouvezvous pas admirables ces vieilles traditions qui veulent nous faire voir, dans ces mouettes errantes, et dont le cri ressemble à un sanglot ou à un gémissement, les âmes des hommes qui sont morts noyés dans la mer ?

— Les mouettes et les goélands, me répondit ;

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Timothée, sont des oiseaux ennuyeux et voraces qui happent gloutonnement les débris tombés des navires et qui llottent sur l'eau. L'un d'eux, I dans les eaux de Mindanao, me vola jadis un poissou rare que j'avais mis sécher sur le pont après l'avoir convenablement bourré de filasse.

— Que savez-vous, Timothée, de nos futures destinées ? Le livre des morts de l'ancienne Egypte nous apprend que cette ampliation de notre être, que l'on appelle le double, lui survit et doit chercher où elle peut sa nourriture. Aussi la prévoyance des enfants a-t-elle multiplié sur les murs des hypogées les peintures et les formules écrites pour assurer aux ancêtres cette nourriture, et j'ai retrouvé ces formules peintes sur les parois des pagodes de l'Inde. Elles remplis" saient le caveau de petites effigies funéraires pour retirer aux morts toutes les chances de destruclion. Peut-être, Timothée,, ces mouettes donnentelles asile à quelques-uns de ces doubles, réduits, par la ruine de leurs sépultures, à chercher leur vie parmi les débris immondes! Rappelez-vous les cris aigus que poussaient les âmes des trépassés s'empressant pour boire le sang des brebis

noires qu'Ulysse et ses compagnons avaient sacrifiées aux mânes du devin Tirésias ! Timothée, je vous le dis en vérité, les mouettes de Poulo Balm étaient des âmes de trépassés. Qu'il vous souvienne, d'ailleurs, que je découvris, dans cet îlot, quelques mois plus tard, une sépulture remarquable, qui figure aujourd'hui au Muséum ou au Musée du Trocadéro.

— Je me rappelle cette affaire, dit Timothée. C'étaient des gens que le radjah de Sahvatty avait fait assassiner. Mais, puisque vous parlez de Salwatty, avez-vous conservé quelque mémoire des repas que nous y fîmes avec du pain de sagou ?

— Certes oui, je ne les ai pas oubliés, ces pains de sagou à odeur infecte, durs comme la roche, ou qui se résolvaient en poussière: et, pourtant, les matelots malais faisaient leurs délices de cette moelle de palmier fermentée. Encore aurionsnous été heureux de trouver un peu de ce sagou deux mois avant, dans l'île de Tidore, lors de notre fameuse expédition.

A ce souvenir, Timothée daigna sourire et approuver :

« C'était une bonne histoire ". — Et il se réjouit

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de l'idée que j'avais eue de faire trois plats avec du riz au sel, riz avec du thé, riz avec du sucre.

Alors que nous étions à Ternate, l'idée nous avait pris un jour d'aller chasser dans l'île de Tidore et d'y camper pendant une semaine. Aussi affrétâmes-nous une petite embarcation, sorte de pirogue que des balanciers, artistement disposés, prémunissaient contre les chances de naufrage, et nous nous tînmes à l'abri sous un petit toit formé de feuilles de palmier, tandis que les rameurs malais pagayaient sous le soleil en chantant une mélopée vague et traînante sans commencement ni fin. De ces bateliers, l'un se nommait Nording et paraissait heureux d'être au monde ; sa bouche, fendue d'une oreille à l'autre, s'ouvrait en un large rire, découvrait les dents bleuies par la chique de bétel et les gencives sanguinolentes mises à vif par l'usage immodéré de la chaux et de la noix d'arec. De temps à autre,

l'homme crachait et c'était sur l'eau une traînée rougeàtre qui ressemblait à du sang. Ainsi le sang de la Gorgone expirante jaspa Tonde salée de filets pourprés, pour donner naissance au corail.

— Ne vous mettez pas en frais d'imagination, interrompit Timolhée, et ne prenez pas tant de mal pour démarquer Ovide, car je le connais tout comme vous, et j'aime peu ces fadaises. Aussi bien votre esprit est-il plein de chimères, et c'est pourquoi vous ne réussirez jamais en rien.

M'ayant ainsi condamné au tribunal de la raison, Timothée continua de m"écouter avec une affectueuse indifférence.

' — Pardonnez-moi, Timothée, lui répondis-je, tandis quil allumait un cigare, je ne croyais pas vous offenser en chevauchant dans les nuées. Si j'aime à me perdre parmi les rêves, c'est que jV trouve le même plaisir que vous prenez à parcourir les régions inconnues. A me rappeler mes voyages, je regrette de n'avoir pas vécu avec ces Argonautes qui jetaient dans le sillage de leur navire à la plainte humaine des couronnes, pour apaiser ces divinités de la mer dont ma force d'es-

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prit, inférieure à la vôtre, ne peut se décider à nier complètement l'existence. Emporté sur les flots des océans, je me sens une si petite chose à leur regard cpie je prends quelque joie à donner des noms et des figures à leurs forces, que la science se trouve incapable de m'expliquer. Et si hautes que soient les doctrines de la science, je la prends en haine aujourd'hui, parceque je l'ai trop aimée sans qu'elle m'ait jamais satisfait. Si limpides que vous apparaissent les lois ébauchées par certains, codifiées par d'autres, elles constituent un ensemble artificiel dontlafragilité est encore le moindre défaut. Aussi suis-je moins loin que vous ne semblez le croire, et de la vérité, et de la sagesse, en prenant par exemple, les perles, à leur origine, comme des larmes des Océanides recueillies par les pintadines en leur étui de nacre, qu'en regardant ces perles comme le produit morbide de la sécrétion d'un mollusque, gène en quelqu'une de ses parties. La science, croyez-moi, est toute renfermée dans des apparences trompeuses comme le témoignage de nos sens, en dehors de quoi elle ne saurait exister. S'appuyant sur des postulats et des pétitions de principes, ses résultats sont in-

certains et sujets à varier. Ainsi mise en face de ses défaillances, ma raison tournoie et je demeure seul dans les ténèbres du doute. Entre des impossibilités égales, mon choix se détermine bien vite et je préfère à des vérités qui changent tous les dix ans, les mensonges dorés qui ont chanté autour du berceau des premiers hommes.

Et c'est pourquoi j'aimais ces matelots malais, car ils avaient le rire facile des êtres qui sont incultes et simples, et ils croyaient aux esprits. Ils croyaient à ces anges qui habitaient jadis le cratère de leur montagne et qui s'en retirèrent lorsque les étrangers, venus d'Europe, arrivèrent pour s'installer à Ternate. Nording me raconta cette histoire, d'autres encore, car notre petite traversée dura très longtemps, à cause de la force des vents contraires.

Nous étions partis de Ternate à trois heures du soir, bravant les dernières ardeurs du soleil, alors que toute la ville dormait la sieste; car nous voulions échapper à la despotique bienveillance du Résident, nous passer de ses embarcations offi- "cielles, de ses recommandations aux Sanadjicks de Tidore, de son cortège d'opazes. Aussi nous étions-

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nous enfuis comme des voleurs, n'emmenant qu'un seul domestique, ce Saptaou qui était à votre service. Vous souvient-il de Saptaou, Timothée, de ses cheveux bouclés, de son visage de fille, de ses yeux candides et voilés ? Jamais il n'y eut de plus grand coquin par le monde. Abandonné plus tard par vous sur la grande terre de Nouvelle- Guinée, à cause de ses vols, il envoya des émissaires implorer ma pitié, et ces hommes me trouvèrent sur la plage de Dorey lorsque mes Malais me transportaient mourant à Andaie. xV ce moment, Timothée, je ne tenais plus à la terre et je dépouillai cette traditionnelle dureté dont on m'a fait trop d'honneur et dont nous devons nous masquer, nous autres gens des longues routes. Aussi bien n'y eus-je que peu de mérite, car les choses d'ici-bas ne me touchaient plus, habitué que j'étais depuis dix jours à entendre les missionnaires allemands, qui ne savaient pas que j'entendais un peu leur langue, se répéter entre eux que j'allais bientôt mourir.

A ces souvenirs nous demeurâmes quelque temps rêveurs. Puis Timothée dit, en allumant un second cis-are :

— Ces hasards, nous les avons tous éprouvés. Plus que tout autre, le voyageur est léger dans la main du Tout-Puissant. Mais par notre mépris de la mort nous farsons échec à sa puissance.

Je ne me crus pas obligé de reprocher à Timothée ce blasphème, la manière d'entendre Dieu demeurant chez chacun de nous tout à la fois obscure et subtile, et seules les personnes religieuses ayant une opinion nette des choses qui sont indéfinies et inexplicables.

Je repris mon récit :

— Xous aurions dû, Timothée. à vous entendre, faire notre petit voyage de Ternate à Tidore en moins de deux heures. Les courants, les vents, la jalousie des dieux delà mer en décidèrent autrement. Pendant trois heures nous eûmes la vue des hautes cimes d'Halmaheira, si hautes qu'elles semblaient se perdre dans le ciel, bien au-dessus de celle de Tidore, dont la montagne en pain de

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sucre se dressait devant nous sans que la distance qui nous en séparait parût varier. Derrière nous, le volcan éteint de Ternate montait comme une grande taupinière, avec la ville blanche, perdue dans la verdure, couchée en long à son pied. Et l'on distinguait encore les filets des pêcheries dressés de loin en loin dans la mer, dont les lames couleur de lapis ondulaient lentement, se moirant d'or au hasard des rayons du soleil couchant.

Dans les hauts-fonds, parmi les grandes masses blanchâtres des coraux, les algues et les gorgones formaient de petites forêts sous-marines où erraient des poissons de nuances éclatantes et tranchées, bleus, rouges, verts, orangés, tigrés de noir, marqués de lunules d'azur, de traînées veloutées très sombres. Tous avaient des formes insolites, et ils allaient et venaient, se poursuivant avec cette silencieuse démarche d'ombres qui donne à ces êtres muets, se mouvant tout d'une pièce, quelque chose de factice et d'incomplet.

Les coralliaires, avec leur tronc ramifié, décomposé en brindilles de plus en plus ténues, chargées de bourgeons étoiles, ressemblaient à ces arbres d'Afrique qui n'ont point de feuilles. Et

parmi eux grimpaient les oursins guindés sur leurs piquants, et aussi de grandes annélides qui ondulaient comme des mille-pieds. Les méandrines à divisions polygonales rappelaient des gâteaux de miel ; d'autres semblaient des dents, des éventails, des cornets, des dentelles. Les fongies délicatement feuilletées étaient d'un blanc tendre, les madrépores d'un violet presque bleu. Les gorgones dressaient leurs rameaux fauves ou roses, les tubipores, qui imitent les orgues, étaient d'un rouge de sang.

Le spectacle de ces choses prit malheureusement trop tôt fin. Quand nous eûmes atteint la haute mer, il ne nous resta rien à regarder que les montagnes, encore le soleil nous confinait-il sous notre petit toit.

Puis, à six heures, la nuit tomba et nous n'étions pas encore arrivés. C'était Tobscurité complète quand nous débarquâmes dans une anse où brillaient de vagues lumignons indiquant l'existence de cases. Nos marins déclarèrent que le lieu comme le mouillage étaient excellents.

Nording ajouta même, je crois : « Nous y serons comme chez nous. » Et il me fît cette confidence

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tandis que j'étais à clieval sur ses épaules, car il me transportait ainsi à terre pour m'épargner l'ennui de me mouiller jusqu'au ventre.

RafTray, qui possédait une belle lanterne achetée au Bazar du ^'oyage, Talluma sans plus tarder, et les matelots s'éclairèrent avec de grandes torches faites de damar et de feuilles de palmier qui émettaient une flamme rouge et d'épais tourbillons de fumée brune dont Tâcreté prenait à la gorge. On tira de la pirogue la tente de Raffray, neuve et sans tache, et qui n'avait jamais servi.

Mais il fallait, pour la dresser, se livrer à des pratiques géométriques parmi lesquelles des intersections de triangles semblaient au plus haut point hérissées de difficultés. Et, tandis que Raffray entreprenait ses calculs, je me rappelais la façon austère dont feu jM. Puiseux m'avait gratifié d'un zéro en pleine Sorbonne, lors de mon baccalauréat es sciences, section de la géométrie.

A la lueur tremblante des falots, nos ombres prenaient des apparences vagues ou ridicules, et nous avions tout l'air de ceux qui se livrent à des incantations magiques. Les gens du lieu, qui nous observaient à travers les fissures de leurs cabanes,

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durent nous prendre en mauvaise estime ; et il nous firent payer par la suite les inquiétudes que nous leur avions données.

Le vent montait, de plus en plus frais, éteignant les torches, puis il se glissait sous la tente, l'enflait comme une apostume ; et il se retirait sournoise- , ment, tandis que quelquun d'entre nous demeurait emprisonné sous les plis. Enfin l'édifice de toile grise, doublé de serge verte, s'éleva, majestueux et conique, ferme sur ses piquets. Il était dix heure? du soir. Nous soupâmes avec les quelques provisions que nous avions emportées et nous nous promettions, en disputant notre nourriture à des essaims de papillons nocturnes attirés par notre lanterne, de faire le lendemain matin un repas plus substantiel, grâce aux poules et auxl poissons que nous vendraient les indigènes. Votre Saptaou, d'ailleurs, répondait de tout.

Puis nous nous couchâmes par terre, sur des: nattes ; et nous dormîmes très mal : d'abord, parce que les coqs n'arrêtèrent pas de chanter — mais, à les entendre, je pensais que bientôt un carry de. volailles me consolerait de leurs clameurs ; ensuiteparce ([ue les chiens du pays ne nous laissèrent

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pas de répit. Ils ne cessaient de s'insinuer sous la tente, en tout ou partie, cherchant quelque aubaine.

— J'allais pourtant m'endormir quand un bruit affreux -me réveilla. C'était vous, Timothée, qui en étiez cause, car vous étiez en contestation avec un de ces chiens. Il avait réussi à glisser dans notre habitation la partie antérieure de son être, puis il avait porté une dent téméraire sur une botte qui vous appartenait. Votre caractère opiniâtre ne permit pas à ce chien de garder longtemps Tavantage. Le pied de la botte n'était pas encore sorti que vous en aviez déjà saisi la tige, et armé d'un l^aton ferré vous frappiez sans mesure sur l'animal vorace qui ne lâcha l'empeigne qu'à regret. Il s'enfuit en poussant des hurlements auxquels ses congénères répondirent, et, sous la clarté de la lune, je les voyais assis autour de nous, sur leur derrière, plus efflanqués que des loups ; leurs prunelles luisaient. Ainsi dans

les carrefours se réunissaient les chiennes noires pour aboyer à Hécate.

— Ne recommencez pas, de grâce, murmura Timothée impatienté, à divaguer dans les histoires antiques. Laissez à de plus savants ces incursions dans le champ des religions disparues. Je regrette toutefois de navoir pas tué un de ces chiens pour en rapporter au Muséum et le squelette et la dépouille, car nous savons peu de chose sur ces canidés des îles malaises. Je serais porté à croire qu'ils descendent en ligne directe de ce chacal de Java que les indigènes nomment adjack et que les savants ont appelé cyoïi riililans.

— C'est là, en effet, cher Timothée, une chose fâcheuse. Et feu Alphonse ]\Iilne-Edwards, qui s'intéressa tant aux mammifères, vous eût, au reçu de cet intéressant spécimen, inscrit au Livre d'Or des voyageurs qu'il tint avec un ordre et une économie en tous points admirables. Quelque jour, sans doute, pourrez-vous enrichir les galeries du Jardin des Plantes de deux ou trois exemplaires du chien des Moluques. Le besoin s'en fait sentir, car cet immense bâtiment contient peu de choses et me semble représenter tout à fait les

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desiderata sans nombre d'une science qui, chez nous, pousse tout à Tarchilecture et produit si peu de savants. C'est dans des réduits étroits et obscurs, où s'accumulaient les richesses du monde, que Cuvier et Geoffroy Saint- Hilaire écrivirent de puissants livres. Et Claude Bernard rnourut pour avoir pris froid dans l'humide laboratoire d'où sortirent les plus grands travaux qui aient illustré la science française. Aujourd'hui la science est logée dans des palais où il ne manque que les illustres savants dont nous fûmes les disciples. Car ils sont tous morts.

— Nous avons pourtant fait notre possible, répondit le sage Timothée, pour leur remettre des matériaux dignes de leurs études. Mais les collections que nous avons recueillies au prix des plus grandes fatigues, et souvent à nos propres frais, demeurent enfouies depuis des lustres dans des tiroirs où jamais travailleur ne saura sans doute les trouver. Aurons-nous au moins fait notre devoir, et nous mourrons inconnus sans avoir excité l'admiration du public comme ces explorateurs qui rapportent seulement de leurs voyages des récits auprès desquels ceux d'Hérodote paraissent bien décolorés.

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— C'est en quoi, Timothée, le verbe est supérieur à l'action. Aussi serait-il temps de parler pour prendre un peu soin de notre gloire. Mais ce soin je vous le laisse, car, à vous parler franchement, la faveur du peuple est une chose qui me paraît peu désirable. Celui qui recherche la gloire est pareil au belluaire qui se joue au milieu des animaux féroces : son succès est une affaire d'occasion. Être livré aux bètes ne me plait point.

— Les intérêts de mon commerce ne me laissent pas de loisirs. Et, m/en laisseraient-ils, que je ne les consacrerais point à écrire mes voyages. Il faut laisser aux vieillards la pitoyable habitude de parler sans cesse de ce qu'ils ont fait. C'est un travers commun à ceux qui ne peuvent plus agir de raconter leurs actions passées. Je ne sais même s'il convient que je vous excepte de ces raconteurs fastidieux qui peuvent se recommander de Sinbad le Marin pour premier patron. Ce Sinbad réunissait de nombreux convives autour d'une table somptueusement servie. Aujourd'hui, les voyageurs offrent des banquets à des reporters dans l'espoir de voir leurs noms figurer dans les journaux.

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Vous rappelez-vous ce qu'il en arriva après le départ de ce chien ?

— Certes oui. Aux hurlements de cet animal répondirent des grognements vagues issus des maisons voisines. Les Malais de Tidore nous maudissaient, les femmes et les enfants se plaignaient comme si le vieil Hérode eût fait, en cette nuit néfaste, exécuter à nouveau ses édits. Le calme allait se rétablir quand une musique s'éleva, et elle n'était, suivant l'expression de notre méridional Cléon, « en rien inférieure aux précédentes». Un orchestre de chauves-souris, niché dans les branches d'un arbre immense qui recouvrait notre tente de son haut toit de verdure, se mit à entonner un hymne. La mélodie en était contestable et le refrain odieux. Gela tenait tout à la fois du grincement de ferrailles jouant à frottement dur, du bruit énervant que fait un doigt malveillant poussé sur une vitre, du strident va-et-vient d'une mauvaise scie, et de la voix mélodieuse des paons chers à .Junon.

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Le soleil se leva enfin et nous arracha à ces ténèbres impures d'où la nature semblait nous défier de ses mille voix. Certes, devant de semblables présages, un Romain fût rentré chez lui. Mais nous ne prîmes point la mer et nous allâmes excursionner dans la montagne par des chemins raides et glissants surplombant des abîmes coupés à pic. Nording nous accompagna et fit une ample moisson d'insectes. Courant rapidement autour des arbres, il s'emparait adroitement des Tricondi/les, ces coléoptères allongés et bossus à tête globuleuse, dallure agile et sournoise. Au retour, tranquilles dans la parole de Saptaou, nous nous assîmes dans la tente, et une serviette étendue par terre représentait la nappe d'une table qui faisait défaut.

Harassés par une ascension et une descente de six heures sous un soleil de feu, par des terrains assez escarpés pour que les gens y progressant — pour leurs affaires ou leur mauvaise fortune —

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eussent Tair de inouclies se promenant le long d'une glace, nous regardâmes avec intérêt cette nappe où quelques assiettes et gobelets de ferblanc formaient un primitif couvert. Alors apparut Saptaou avec un plat de riz où se dressaient quatre morceaux de poisson séché, et il portait encore un bol contenant une sorte de carry fumant. Saptaou, sévèrement interrogé, pritTattitude d'une jeune vestale accusée d'avoir manqué à ses vœux. Ses longs cils ombrèrent ses joues et il déclara d'un air ingénu que nous n'aurions pas d'autres victuailles, encore le poisson provenait-il du fond particulier des matelots.

La situation était telle : les indigènes nous avaient mis au ban; ils refusaient aux voyageurs, venus sans recommandations, le pain et le sel, ou pour mieux dire les œufs, les poules et le poisson de la mer. Au reste leur avis était que des étrangers, des Européens, venus en si mince équipage, ne pouvaient être que des pirates ou des soldats déserteurs. On tint conseil, des avis différents furent émis. Raffray, homme porté aux choses de la chasse, mit en avant l'excellence de son fusil, et déclara qu'il nous alimenterait de

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venaison. Vous, Timolhée, vous conseillâtes aux matelots de s'en aller pêcher du poisson. Et moi, je proposai de mander le chef du village et de lui faire les menaces les plus terribles. Quand on aurait dû le garder en otage — et nous ne cou rions en cela aucun risque, — il devrait envoyer un homme à Ternate vers le résident avec une lettre de nous. Le parti présentait des inconvénients : ils se précipitèrent innombrables, qui par Ralï'ray, qui par vous, et je fus accusé de manquer d'amour -propre. Car il eût fallu dans cette lettre avouer notre vova^-e clandestin et notre impossibilité d'agir en dehors du gouvernement de Ternate. Cette humiliation me semblait petite; à vous elle parut considérable, et l'on n'essaya rien dans cette voie.

Nous allâmes alors tous deux à la découverte, pendant que RalTray faisait la sieste malgré les moustiques qui formaient autour de lui un nuage léger, et je mis à tout hasard mon fusil sous mon bras. Des poules picoraient derrière une case, puis une femme en sortit qui leur jeta une poignée de riz.

C'était une de ces jolies Malaises des Moluques

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dont le type s'est affiné par des unions avec les races arabe et chinoise. Sa chevelure, qui lui serait facilementdescendue jusqu'aux talons, était tordue en une masse lourde d'un noir de jais, avec des luisants bleus, et retenus par une épingle de cuivre dont la tête ciselée brillait sous le soleil. Elle avait le teint clair, la peau d'une nuance chamois tendre, comme ambrée à la nuque; et son oreille, finement ourlée comme les coquilles de la mer, portait des bijoux. barbares. Son cou gras et délicatement tourné avait un pli circulaire qui le ceignait comme un collier et, sous sa koubaye blanche à fleurs roses, se bombait sa gorge dont les pointes redressaient l'étoffe du corsage agrafé par une fibule d'argent. Son sarong violet et bistre largement zébré de lignes rouges et jaunes, disposées en dents de loup, bridait le galbe des hanches doucement arrondies et se tendait sur la croupe. Cette femme avait des anneaux de cuivre et d'argent aux poignets et aux chevilles, ses jambes étaient grasses et ses bras pleins. Je me la rappelle encore aujourd'hui, Timothée, car elle était très belle.

— Elle n'avait rien de particulièrement remar-

quabie, dit Timolhée en haussant les épaules. Vous en avez trouvé comme cela, à ramasser à la pelle, dans tout le pays malais. Il y en avait de bien plus jolies à Ternate, et vous le savez tout comme moi ; avez-vous oublié ces nouas si bien tournées que Ton reconduisait chez elles, la nuit, après le bal, au son des triangles et des violons ?

— Oui, Timothée, sans doute, il y eut et il y a encore des femmes plus belles, quand ce ne seraient que celles du sultan de Tidore, qui, vêtues de pagnes de soie blanche, couronnées de jasmin, dansèrent avec nous au grand bal du résident. Le sultan de Ternate y vint même dans une antique berline traînée par plus de trente hommes. Car ce souverain pacifique avait grand' peur des chevaux et il trouvait, d'ailleurs, mauvais que le cocher fût assis sur un siège plus haut que celui du maître ! Cette jeune Malaise me revient cependant à l'esprit et cela n'est pas pour moi sans quelque plaisir. Car je rattache ma jeunesse passée à son visage, qui sera toujours jeune aux yeux de ma mémoire.

Vous vous permîtes à son endroit un compliment d'une nature sur laquelle nos opinions

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peuvent différer, mais qui me prouve que vous l'aviez trouvée désirable. Voyez-vous, Timotliée, nous avons toujours manqué, vis-à-vis des femmes, du sens de la vénération.

— Eh ! c'est là, mon pauvre ami, dit en ricanant Timothée, le sentiment qu'elles estiment le moins en nous. Les respecter me semble puéril, surtout dans ces régions équatoriales ; au reste, elles sont partout les mêmes et puisque vous aimez les réminiscences des livres, je vous renvoie à ce que Koëleth, dans le Livre Saint, nous a dit d'elles sans autrement spécifier la nation.

— C'est une chose banale et facile, Timothée, de mépriser la femme ; l'on est puni de ce mépris par le vide très grand dans lequel nous vivons par leur absence. Et toute la sagesse du monde ne pourra jamais meubler ce vide.

— Voilà, reprit Timothée, de bien grands mots pour une petite chose. Partout où nous sommes passés nous avons fait raisonnablement le possible pour essayer de nous amuser.

— Il nous en est resté la vanité de la tristesse. Aussi, pour cette raison et quelques autres encore, sommes-nous demeurés solitaires et notre vie

s'est passée grise et sèche comme ces torrents des déserts éthiopiens, laissant derrière eux un ht aride, plein de poudre et de cailloux brisés. Nos souvenirs ne sont que dans des faits, et ils n'intéressent point notre cœur. Trop tard nous avons appris que l'activité comme la science sont choses vaines et que la plus haute connaissance des choses, plus mensongère et pleine de superbe que les discours d'un mage, ne vaut pas l'amour d'une femme. Répétez avec un grand esprit, Timothée, que la femme « fait la désolation du juste » ; répétons avec conviction que l'amour est une supercherie très grande, sûrs que nous sommes aujourd'hui de ne pouvoir plus l'obtenir.

— L'amour, objecta Timothée. nous met souvent dans des situations ridicules, et elles sont toujours difficiles. Plus qu'aucun autre sentiment il crée des illusions décevantes et ne laisse après lui que la honte ou la tristesse. Mieux vaut vivre seul et libre, que de se forger des chaînes qui vous hent étroitement aux misères de l'humanité, et cela comme à plaisir ! Et d'ailleurs, cette humanité, vous ne l'aimez pas plus que moi ; tombant dans l'excès contraire, vous vous êtes montré dur

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aux hommes comme à vous-même. Voire âme n'est point faite pour Tamour et elle se réjouit — suivant la mode que vous suivez en aveugle, tout en croyant la honnir — dans les u mépris amers ). — En cette affaire, Timothée, les apparences sont trompeuses et tournent visiblement contre moi. Si, plus indulgents aux hommes et plus pitoyables à nous-mêmes, nous avions su écarter de notre esprit les visions idéales abstraites, nous aurions pu trouver le bonheur. Aujourd'hui, nous sommes trop avancés pour remonter la route. Estil d'ailleurs de route dans le désert ? Chaque jour, le vent qui souffle recouvre les traces de nos pas et nos yeux obscurcis ne sauront plus distinguer l'étoile qui servit aux gens simples pour rejoindre la crèche du Nazaréen. Comme le dirait un professeur du ^luséum de notre connaissance : (< Xotre situation est acquise. »

Plût au ciel que la poule de la Malaise eût

été acquise. Timothée, cela nous eiit épargné bien des tribulations I

Je demandai à cette jolie personne si elle voulait nous vendre une poule. Grâce à votre mauvaise attitude — car vous la considériez d'un air astucieux et pervers, — je n'obtins pas de réponse, et la dame haussa les épaules, nous tournant son dos qui n'était pas moins digne d'admiration que le reste. Rapidement, j'abaissai mon fusil vers un gros coq roux et bronzé qui s'empressait autour d'un cocotier, où il pourchassait quelque insecte. La Malaise mavait vu. Tout en nous traitant de « Français pourris » — car on connaissait notre qualité, — elle s'élança pour couvrir le volatile de son corps, et elle tremblait de colère. Son beau visage avait pâli, il ressemblait au masque de la Méduse que les vieux Negroli de Milan repoussèrent sur cette rondache de l'empereur Charles-Quint qui est à TArmeria de Madrid. Et je pense, à me rappeler cette femme, à l'inscription latine amphigourique courant autour de la Gorgone échevelée. Les cris de la Malaise ameutaient les gens de la maison; aussi nous nous retirâmes sans avoir tiré, poursuivis parles malédictions de toute la famille.

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Notre criminelle entreprise ne nous amena pas d autre châtiment. Mais le dîner qui vint fut désastreux. Un peu de riz et un vieux kakatoès tué par Rafîray composèrent tout le menu, et Toiseau huppé, dur comme du bois, se défendit sous nos dents; sa chair était encore plus coriace que son misérable squelette. On se coucha mécontent, car les matelots déclarèrent qu'ils ne voulaient plus rester à Tidore, où les habitants se refusaient à leur vendre même du sagou. Le seul Saptaou montrait un visage serein, sans doute se procuraitil des victuailles auprès des Malaises, grâce à sa charmante figure, plus puissante que les rixdales ou les fusils.

Mais, le lendemain matin, la famine fut complète. On but du thé, on mangea du riz au sel, au sucre et même du sagou. Quand j'en mordis un morceau, il me sembla attaquer un bloc formé de sable aggloméré avec de la colle forte ; cela en avait et l'odeur et le goût. Les matelots s'en régalaient non loin de là, mais c'était le fond de leur sac, et il n'en resta bientôt plus.

Aussi, à l'heure de midi, nous fallut-il quitter cette terre inhospitalière, qui n'avait pu nous

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nourrir. Et, quand nous partîmes, les indigènes du lieu durent faire des vœux pour que les étrangers fussent engloutis par la mer des Motuques, tout comme les Égyptiens le furent avec leur Pharaon dans les flots de l'Erythrée.

— Cette dernière comparaison, conclut Timothée, en se levant, était bien inutile. Bonsoir. Je vous apporterai prochainement des échantillons remarquables de gutta-percha. »

Huit années ont passé depuis cet entretien, et j'apprends aujourd'hui, par un hasard, que Timotlîée^ qui a oublié de reparaître avec sa guttapercha, dirige une importante factorerie dans la Chine Orientale. Puissent ces lignes Ty rejoindre et le plonger dans la confusion.

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