HISTOIRE DU VIEUX TEMPS
Le vendredi 3 août 1590, à huit heures du matin, un g-ros de cavahers traversa le faubourg Saint- Jacques. Ils étaient cinquante, lous montés à l'avantage sur des roussins poil de rat, portaient Técharpe verte sur leurs armes noires, et chacun avait sur l'arçon un quintal de farine en deux sacs. Tel était le secours que le duc de Parme, Alexandre Farnèse, commandant les troupes espagnoles venues des Flandres, envoyait aux Ligueurs parisiens, bloqués par le Roi Henri de Navarre, pour leur annoncer son arrivée à Meaux.
La demi-compagnie de Royaux, qui, depuis Gentilly, poursuivait ces. cavaliers, sans les pouvoir joindre, s'arrêta à la croix de l'Église Saint- Jacques du Haut-Pas, pour ne pas s'exposer au feu des remparts. Mais, avant que de se replier, les gendarmes déchargèrent d'un temps, à vingtcinq pas, leurs pistolets sur les Ligueurs, sans autre résultat que de couper deux panaches dont les plumes volèrent, de rayer quatre armures, et de blesser trois chevaux qui, portés par la main e^ l'éperon, ne s'abattirent que sur le pont-levis de la porte Saint-Jacques, quand la farine et les hommes se trouvèrent en sûreté.
S'il n'eût écouté que son courage, le maître gantier Malichet, capitaine à qui était confiée la garde de cette porte, aurait poursuivi les Royaux tambour battant. Mais le sergent Taillechair, dont l'expérience n'était point contestable, fît observer au bouillant gantier qu'il s'agissait là d'une affaire où il n'y avait que des horions à gagner. Et le sergent Taillechair, qui joignait à ses vertus militaires un esprit sentencieux, ajouta: « A l'ennemi qui s'enfuit, fais un pont d'or. »
Puis, sans s'occuper des cavaliers démontés qui
demeuraient la bolle prise sous leur cheval expirant, il donna Tordre de relever les sacs. Prêchant d'exemple, il en saisit un lui-même. La toile éventrée laissait échapper son contenu sur le tabUer du pont. Sans souci de la farine qui blanchissait son habit, le sergent disparut dans le corps de garde, en serrant amoureusement la lourde charge de froment sur son cœur.
Le capitaine Malichet put obtenir d'un caporal qu'il appelât le poste. Et l'on salua Fofficier du détachement de cavalerie :
— Monsieur, lui dit civilement le gantier, vous êtes ici les bienvenus, vous et particulièrement vos farines. Nous sommes tout à votre service. Voulez-vous boire un coup de vin ? Nous n'en manquons pas^ Dieu merci ! Quant à vous offrir la moindre victuaille, vous m'en excuserez. H y a beau jour qu'on ne vit plus ici que de vieux chevaux et de chandelles. Nous avons aussi du pain fabriqué avec des ossements piles. Et, encore, n'est-ce point sans grande difficulté qu'on s'en peut procurer. Moi qui vous parle, j'ai dû, hier, répondre à ma femme, Mlle Gloriel, qui me demandait comment on pourrait souper. . .
lU LE CARQUOIS
Mais, coupant le gantier dans son histoire de souper, roffi<-ier se nomma. C'était le baron de Balsandras. lieutenant de la compagnie de feu M. de Sagonne. Il arrivait de Meaux, sans débrider, par les ordres de M. le duc de Parme. — Ici le capitaine Malichet salua. — Il annonçait un prochain secours et apportait des lettres, et aussi quelque cinquante sacs de farine pour M. de Nemours, Gouverneur de Paris, au nom delà Sainte Union. Enfin, il désirait qu'on le conduisît près du duc, sans retard.
M. Malichet écouta le baron avec déférence, donna des ordres, s'empressa. Son cabasset et son corselet dorés luisaient comme des calices, contrastant avec les harnois, gris de poudre, des nouveaux venus. Mais le désordre était sous la porte. Déjà le bruit se répandait qu'un convoi de vivres entrait, et la foule des affamés, plus nombreuse encore que celle des curieux, obstruait le porche. 11 fallut bourrer ce monde avec les bois des piques. Les femmes et les enfants pleurèrent, les hommes grondèrent, et le cri : (^ Du pain ! » revenait avec une monotonie persistante.
A grand'peine put-on retrouver quarante-deux
sacs sur cinqu-ante, tant les soldats du poste avaient apporté de complaisance à décharger les cavaliers, soit pour peser la farine, soit même sous le prétexte de (( soulager, un moment, le cheval ». Un sac fut même crevé, et ce fut une mêlée sordide de malingreux qui s'égorgeaient, le couteau au poing, pour se disputer la fleur de froment mêlée à la boue, dans la sueur fumante des chevaux.
Une h^ure se passa, sous la voûte, à attendre les lansquenets qui devaient convoyer les farines. Si les cavaliers du baron se fussent aventurés sans l'escorte de deux ou trois cents piques dans les rues de l'Université, ils auraient été dévalisés par ce peuple qui mourait de faim. Du porche où iis se tenaient rangés, soutenant de Féperon leurs bêtes qui tremblaient de fatigue, les chevaulégers entendaient monter les cris de rémeute.
— Du pain ! Du pain ! Il y en a là !... Tant et plus! Prenons-le!... Tuons-les!... Tuez-les !...A mort !... Le pain est pour nous !
Et les femmes hurlaient:
— Voyez comme leurs chevaux sont gras et luisants !... Et nos enfants meurent de faim !... A mort î A mort ! Ce sont des Rovaux ! Des ma-
heutres ! . . . Des traîtres 1 ... Ils viennent pour acheter Paris I...
Jusque sous les fers du premier cheval, une pauvresse s'était glissée, frêle, efflanquée sous son court jupon, minable ; si maigre que dans sa face, perdue sous une broussaille de cheveux fauves, on ne voyait plus que les yeux cerclés de bistre. Et sur son sein tari, entre les plis de son pauvre vêtement, râlait un nourrisson au maillot.
De son bras libre, elle embrassa la botte poudreuse du baron, et elle murmurait dune voix humble :
— Donnez-moi un peu de pain. Monsieur le soldat ! Oh I pas beaucoup 1 Et pas pour moi. . . pour Tenfant ! Voyez, il va mourir !
Balsandras, si gêné qu'il fût par son bissac de farine, car il était chargé comme ses hommes, pour l'exemple, réussit à atteindre sa bourse et donna une pièce d'argent à la malheureuse, avec un : '( Sauve-toi, vivement ! » que sa protégée ne comprit pas assez vite. Le poing dun arquebusier s'abattit, et la loque humaine roula sous les pieds des chevaux. Mais la mère n'avait pas lâché son
enfant, du bras replié elle le protégea dans sa chute, et sa main droite crispée garda Técu. Souple comme une bête sauvage, elle se releva, glissa entre les sabots des grands étalons et se perdit dans la foule.
Alors ce fut une tempête de cris féroces, de malédictions, de blasphèmes :
— Ils tuent les femmes, maintenant!... Misère de nous!... Et toujours des soldats qui entrent quand il n'y a plus à manger pour personne !
Des moines s'essayaient à calmer les plus furieux.
« Les nouvelles étaient bonnes! Le roi d Espagne arrivait, en personne, et avec des charrettes pleines de pain î Henri l'hérétique allait être chassé !... Allons, un peu de patience ! »
Mais tous ces petits, ces simples, ne voulaient rien entendre : « On la leur baillait belle ! Il y avait quatre mois qu'on la leur prêchait, la patience ! Puisqu'il y avait des charretées de pain, derrière ces gens de guerre, qu'importait alors qu'on distribuât la farine ! »
Et la cohue se pressait, insensible aux coups des hampes, aux bourrades de pommeaux d'épée.
Tou^, hommes et femmes, pris entre la faim et les coups, préféraient les coups.
Enfin les lansquenets arrivèrent, lourds et lents, sur huit rangs de trente hommes. Ce fut comme une muraille qui aurait marché. Devant cette masse cuirassée, tenant toute la largeur de la voie, la foule recula, se dispersa, fondit, silencieuse et morne. Ces Allemands, disciplinés et sauvages, faisaient peur. On se disait que le soir ils allaient à la chasse des enfants, par les rues, et qu'ils les mangeaient, rôtis au four.
Les cavaliers du baron de Balsandras purent avancer, pris dans le hérisson de piques, qui allait, s'élargissant ou se rétrécissant suivant la forme du chemin.
Maintenant ils descendaient la rue Saint-Jacques. Mettant furtivement le nez aux fenêtres, de rares bourgeois les regardaient passer, en silence. A peine quelques réflexions s'échangeaient-elles à voix basse, tant la subtile police des Seize était redoutée. Leur comité, tout -puissant depuis le départ du lieutenant-général, duc de Mayenne, exerçait un despotique pouvoir. Dans tout Paris les fronts étaient courbés sous une commune 1er-
reur. Ce n'élail qirarreslations, exécutions sommaires, rançonnemenls, pillages. Nul ne savait s'il coucherait dans son lit, le soir, s'il ne pourrirait pas en prison, s'il ne se verrait, pour le moins, dépouillé de ses biens. Toutes les boutiques étaient closes. Quelques élaux de bouchers montraient des carcasses de chiens, des chats, des quartiers de chevaux pour toutes viandes; certains produisaient des rats pendus à leurs crocs.
Les rues boueuses et solitaires étaient jonchées d'immondices. Et la plupart des maisons, abandonnées, vidées, n'avaient plus ni huis ni volets. Si une porte restait ouverte, c'est qu'un cercueil s'y dressait sur ses tréteaux, gardé par des pénitents en cagoule.
Entre les Mathurins et Saint-Séverin, M. de Balsandras ne compta pas moins de dix hommes et femmes morts ou mourants, adossés aux murs, et dont personne ne se souciait. Devant l'église, quatre enterrements, avec leurs crieurs, leurs pleureurs, leurs dais de confrérie, leurs porteurs de cierges et de sonnettes, encombraient la voie.
A dix heures du matin, seulement, il passait le pont du Petit-Ghâtelet. Devant la Madeleine et
Saint-Denis de la Chartre, les lansquenets durent refouler le peuple avec la pointe des piques. Un détachement nettoya le pont Notre-Dame. Et à grand'peine put-on percer la foule qui se pressait sur la place de Grève, car on y pendait, en cérémonie, trois personnes soupçonnées d'intelligence avec Henri de Navarre. A midi, enfin, M. de Balsandras put voir le duc de Nemours, puis le Prévôt des Marchands, qui prit charge des farines, et s'occupa de loger le baron et son monde.
— Je vous ferai conduire, monsieur, avec votre page, et ce qui vous revient de ces farines — ce sera deux sacs, s'il vous plaît — à la maison de certaines demoiselles où vous serez honnêtement traité. Vous nous obligerez particulièrement en nous donnant à savoir, par occasion, ce que ces personnes, dontratîection à la Sainte-Ligue demeure assez suspecte, disent dans l'intimité. C'est pour le bien de FÉtat que je vous en prie, monsieur.
M. de Balsandras ne se crut pas tenu de répondre à M. La Chapelle-Marteau, Prévôt des Marchands, et affilié au conseil secret de TUnion, qu'il était venu à Paris pour porter les nouvelles du duc de Parme, et non espionner les dames de
cette ville. Il salua le Prévôt et se laissa mener chez Mme de Charrostqui demeurait rue Poupée, non loin du Paon Couronné, près du pont Saint- Michel.
Quand elle entendit heurter à sa porte, quand elle vit surtout des cavaliers en armes arrêtés sous ses fenêtres, cette dame pensa tomber en faiblesse:
— Le ciel m'assiste ! Voici qu'on nous vient arrêter ! Ce sont les propos inconsidérés de ma nièce qui nous mènent tout droit à la prison et ensuite en Grève!
Elle essayait de se rassurer : « Sans doute ces gens de guerre se trompaient. » Mme deCharrost envoya sa servante Monique [)our voir ce dont il retournait. Cette servante parlementa à travers le petit g-uichet de la porte et revint vers sa maîtresse.
« C'étaient des gendarmes, avec leurs billets de logement. Ils les lui avaient passés par le guichet. »
— Les voilà !
Mme de Charrost fut si épouvantée à l'idée de loger des hommes de guerre qu'elle ne regarda
122 LE CAROUOIS
même pas les billets. Et elle cria de toutes ses forces :
— Et moi je te dis, Monique, qu'ils se trompent ! Comme si ce n'était pas assez pour une paus^e veuve d'héberger ce capitaine allemand qui s'est installé en maître et m'a pris mon meilleur lit I Et je serais obligée encore de donner le couvert à des cavaliers I Xon ! ]\Iille fois non !
Mais les sergents en hoqueton. qui accompagnaient ces cavaliers, menaçant d'enfoncer la porte cochère, Mme de Charrost dut donner l'ordre d'ouvrir à deux battants, et M. de Balsandras entra avec ses trois chevaux, son page et son valet. On les mit dans l'écurie aux lieu et place de la mule, de la jument et de l'âne que Mme de Charrost nourrissait, pour son usage, en des temps plus heureux, mais dont elle avait dû se défaire à cause de la famine. Ses ennemis l'accusaient d'avoir profité du malheur des temps pour vendre les trois bêtes six fois plus cher qu'elle ne les avait achetées.
Cette dame d'âge incertain, de figure molle el douce, veuve d'unconseiller à la Courdes Aides qui mourut sous le roi Charles IX, reçut le baron de Bal-
sandras sans amitié ni contrainte. Elle se plaignit d e la diiretédii siège, s'excusa du délabrementde sa maison. Bidault, sonunique valet, avaitété tué d'un boulet, le mois dernier, sur la Porte Saint-Konoré, aux côtés de M. de Nemours et du chevalier d'A.umaie. Il n'y avait plus que des femmes, Mlle de Vérit, sa nièce, et sa servante Monique. Elle s'en remit à la gentilhommerie de son hôte, se déclara ligueuse déterminée et fidèle. M. de Balsandras, tout aussitôt, offrit à cette alliée de robe les deux doubles sacs de farine que le Prévôt lui avait donnés. La dame se confondit en remerciements, pria le baron à souper pour le soir et ordonna à Monique de donner un bon lit à « cet excellent jeune homme » .
— Dieu soit loué ! Monique, nous allons manger enfin du beau pain blanc ! Prépare-nous lestement une g-alette !... Je t'avais toujours dit que la Ligue, la Sainte-Ligue, serait victorieuse du Roi de Navarre !
Car Mme de Charrost ne voulait pas reconnaître au Béarnais, Henri de Bourbon, la qualité de Roy de France.
M. de Balsandras fut exact pour se présenter au
souper. Il charma Mme de Charrosl par sa simplicité et sa bonne grâce. Sa nièce, le nez baissé, ne desserrait pas les dents, par timidité sans doute. Entre ces deux femmes vêtues de noir et dont les guimpes et les bonnets plats rappelaient ceux des béguines, le jeune homme luttait mal contre une violente envie de dormir.
En vain Mme de Charrost l'interrogeait curieusement sur les choses du dehors. 11 répondait brièvement :
" Le duc de Parme Tavait choisi sur la recommandation de M. de Mayenne et l'avait envoyé, lui .soixantième, à la faveur d'une grande escarmouche dirigée sur Claye, pour forcer le passage et pénétrer dans Paris. Il était parti dans la nuit du 3o avec son monde, avait passé l'eau au-dessous de Lagny, filé entre Combault et Portault par Ormesson, traversé la Seine au-dessus de Vitry , évité les postes de Gournay, atteint Gentilly sans encombre; Mais, là, deux partis d'arquebusiers royaux l'avaient pris d'enfilée dans un chemin creux et lui avaient mis dix hommes par terre, tués ou blessés. Puis des gendarmes lui avaient appuyé une chasse jusqu'à Saint-Jacques du Haut-Pas. »
— Et c'est tout, Madame. Avec la grâce de Dieu, nous sommes arrivés cinquante. Mais j'ai encore perdu trois chevaux sur le pont de la Porte.
Mme de Charrost ne put retenir son admiration. La modestie de ce soldat lui semblait plus à louer que son courage. Décidément, elle aurait voulu être la femme d'un homme de guerre ! Et elle interpella sa nièce :
— Tu entends, Hugueline ! N'est-ce point merveilleux ? Une pareille expédition ne pouvait être menée à bien que par nos amis de la Ligue!... Paris est débloqué, à cette heure, c'est certain. Allons, petit garçon, verse à ton bon maître, et buvons à ia Sainte-Union.
Le page rempHt les verres. Mais la nièce ne paraissait rien entendre. L'entrée de la galette elle-même, présentée en pompe par Monique, ne parvint pas à la dérider.
C'était pourtant un maître gâteau, doré, rissolé, fumant, craquelé à souhait. On n'y avait pas épargné le beurre, prodigalité insensée, car il se vendait, tout salé qu'il fut, deux écus la livre, alors que le prix habituel n'avait jamais dépassé
six SOUS. Et au milieu de ce plat odorant, flatteur, se dressait un petit homme armé, modelé en pâte, argenté, par les mains de l'industrieuse Monique qui lui avait mis. aux deux poings, un drapeau de la Ligue.
Mme de Charrost était un peu portée sur sa bouche... D'une main que Fémotion faisait trembler, elle porta le couteau dans la galette, la débita en quartiers, servit chacun. On vit alors Mlle Hugueline de Vérit repousser son assiette avec un geste de mépris.
Et comme sa tante lui demandait la raison de ce refus, la jeune fille, les lèvres serrées, baissa le front sans répondre. Mme de Charrost insista : « Que penserait leur hôte qui avait rapporté le froment au risque de sa vie? »
Alors Mlle de ^'érit dit simplement:
— .Je ne veux pas manger la farine des Espagnols.
Frappé moins par ces paroles que par leuraccent d'ingénue fierté, le baron leva les yeux sur la jeune fille, qu'il n'avait pas encore regardée. Sous la fatigue qui l'accablait, depuis douze heures qu il était resté à cheval, tout armé, il sommeil-
LA FORTUNE DE lîALSANDRAS 127
lait depuis le commencement du repas. Il regarda Hugueline de Vérit et tressaillit, ébloui, charmé par la beauté de ses traits, par leur expression courageuse et droite, par la limpidité de ses yeux. Il ne se sentait pas attiré vers elle par la pâleur transparente de son visage, par le foisonnement doré de ses cheveux roulés autour du front et des tempes, en fer à cheval, ourlant les bords arqués du bonnet sombre. Mais les yeux gris, bleus, couleur de pervenche, couleur du t^mps, vivants, lumineux, aimables, l'appelaient plus fort que la pierre d'aimant n'appelle la limaille du fer. Il aurait voulu, et sur l'heure, trouvera se faire tuer pour ces yeux-là, quoiqu'il crût comprendre que oes yeux ne l'examinaient pas en ami.
Beaucoup plus troublé (ju'il ne voulait le paraître, le grand garçon brun, simple et brave, trempé aussi sûrement que sa bonne épée d'armes qu'il avait accrochée au dossier de sa chaise, dit alors :
— Eh ! Mademoiselle, ce n'est point de la farine espagnole. C'est, ne vous déplaise, de lafine fieur de froment de France. Et je suis heureux de l'avoir apportée ici pour l'amour de vous.
A ce compliment honnête, la nièce de Mme de Charrost répondit avec hauteur :
— Monsieur, je suis de noblesse française et, dans notre maison, on est fidèle au Roy de père en fils. M. de Vérit, mon père, fut tué au siège de Senlis pour le service du Roy. Je hais les ligueurs et ne les estime point.
Et, posant sa serviette sur la table, Mlle de Vérit se leva, se signa, murmura ses grâces, et sortit de la chambre.
— Par le Dieu juste, monsieur 1 — s'écria Mme de Charrost — ne croyez pas un mot de ce que raconte cette folle !... Je ne sais quelle idée lui est poussée dans la cervelle?... Ce siège nous a tous rendus fous, c'est certain !... Ma nièce, avec ses airs de chipie, est aussi bonne hgueuse que vous et moi 1
Mme de Charrost ne possédait pas à un haut degré la vertu du courage. Elle continua de s'excuser humblement. Ce à quoi elle tenait surtout, c'était que le baron de Balsandras ne la rendît pas responsable des sottises de sa nièce : « Une orpheline sans figure, sans état dans le monde, née petitement, et nourrie chez elle par pure charité. »
Indignée autant par la crainte qu'elle avait d'ennuis possibles avec le gouvernement des Seize, que par cette contrariété d'être interrompue dans le seul bon repas qu'elle eût fait depuis tantôt quatre mois, la dame n'arrêta point de charger sa nièce.
« Une pimbêche ! Sans éducation ni belles manières, niaise, engourdie, rustique. Heureusement que bientôt, un bon couvent... Enfin!... Surtout que le baron ne crût pas un seul instant qu'elle, Madame Jeanne de Charrost, professât des principes aussi abominables qu'insensés ! )^
L'humilité de la tante déplut davantage à M. de Balsandras que l'audace mesurée de la nièce. Il prit pour hypocrisie ce qui n'était qu'excès de prudence. Toutefois il rassura son hôtesse, fît honneur à la galette et au vin de Bourgogne que son page lui versait au moindre signe de la maîtresse de la maison, et, s'excusant sur l'heure avancée, prit congé.
Avant que de se coucher, il s'en fut visiter ses chevaux. Mais, comme il passait par le couloir pour gagner sa chambre, il entendit un grand bruit de portes heurtées, des jurons, le fracas
dobjets qui tombaient : et une voix s'éleva :
— Vous êtes un insolent et un lâche ! Sortez, Monsieur, ou je vous taille le visage avec mes ciseaux !
Balsandras, tirant son épée hors de la gaine, s'élança. Il avait reconnu la voix. C'était celle de Mlle de Vérit. Il enjamba trois, quatre marches, bondit jusqu'aupalierdeTétage. Là, il vit,àlaclarté d'un flambeau posé sur le carreau, un lansquenet à la longue barbe couleur de filasse, en velours bleu de roi, lamé d'argent, qui s'escrimait du pied contre une porte entrebâillée et grommelait :
— Oui, coquine de Française, ma mie, vous me tirerez les bottes, ou je vous rouerai de coups !
Mlle de Vérit, ainsi assiégée, essayait de pousser le battant, mais, dans ce combat inégal, elle devait fatalement succomber. Mme de Charix>st dormait sans doute, et la servante Monique ne paraissait pas. Au moment même où T Allemand allait forcer la porte, il se sentit saisir au collelin et au garde-rein de sa cuirasse. Et une force inconnue le fît passer par la fenêtre du palier. Il fendit Tair, puis s'étala, d'une pièce, sur un carré de rosiers, dans le jardin.
Sans daig-ner remercier son sauveur, Mlle Hugueline avait tiré sa porte, poussé les verrouxetla barre. Balsandras redescenditTescalier en s'éclairant du flambeau. Par prudence, il garda son épée nue à la main. Bien lui en prit, car le capitaine Glockenthonn, dégrisé par sa chute, un peu meurtri malgré la mollesse du terreau, remontait le même escalier avec son estramaçon dégainé. Les deux hommes s'arrêtèrent, se mesurèrent un instant du regard, tandis que leur main experte tenait la lame à bonne hauteur.
L'Allemand parla le premier :
— C'est vous. Monsieur, qui m'avez jeté par la fenêtre ?
Balsandras répondit : « Oui, Monsieur », avec la plus affable politesse.
Alors le capitaine de lansquenets descendit une marche, salua sans quitter sa garde et demanda encore plus civilement :
— Me sera-t-il permis, Monsieur, de vous demander pourquoi ?
— Parce que, Monsieur, le bruit que vous aviez l'intention de mener là-haut menaçait de m'empêcher de dormir.
— Vous êtes gentilhomme, peut-être ? — Oui ? C'est pour le mieux I II y a un très beau clair de lune, dans la rue Poupée. Venez donc un peu y finir cet agréable entretien avec moi ! Ah, à propos ! Français de mon cœur, voulez-vous que je retire ma cuirasse, afin de vous tuer plus à Taise?
— Inutile de prendre cette peine. Je vous arrangerai tout armé.
— Comme vous voudrez. Ce que j'en dis est pour votre bien.
— A vos ordres !
Ils sortirent, s'éloignèrent chacun de dix pas, revinrent ensemble l'un vers l'autre et se chargèrent avec méthode et lenteur. L'Allemand, extraordinairement habile à manier son arme de taille, faillit deux fois couper la gorge du baron, qui sut se couvrir à propos de son épée, puis de sa dague. Et d'un coup de pointe à l'épaule, sous le gousset du plastron, il mit le bras droit du lansquenet hors de service.
Alors celui-ci abaissa son estramaçon et dit :
— Voilà qui est bien. Je suis vaincu. Si vous avez l'intention de me tuer, vous en êtes le
maître. Ou, vous plaît-il de prendre ma bourse et de me donner la vie ?
M. de Balsandras répondit très poliment :
— Non point ! La querelle est vidée, et je ne me bals point pour Targent. J'ai l'honneur de vous saluei*, Monsieur.
Alors le capitaine Glockenthonn, ayant remis avec assez de peine sa lame dans la gaine, car son bras se faisait lourd, interrogea placidement son ennemi :
— Savez-vous, au juste, pourquoi nous nous sommes battus, Monsieur ? J'étais tellement ivre, il n'y a qu'un moment, que je ne me rappelle plus rien que ce coup d'épée. Il est assez bien donné, d'ailleurs.
M. de Balsandras consentit à s'expliquer. Alors M. Ulrich Tisch von Glockenthonn lui parla en ces termes :
— Beaucoup de remerciements, Monsieur! Je quitterai cette maison, et ce soir même, car je ne m'y trouverai plus assez à l'aise, quoique vous me plaisiez infiniment. D'ailleurs, à vous parler franc, je ne saurais vous disputer la place, car je n'ai jamais eu le droit d'y résider. Le billet de loge-
ment que j'ai présenté à la vieille — (ainsi ce lansquenet saxon appelait-il Mme Jeanne-Honorine Rupert de Baranger de Charrost) — avait été fabriqué par moi, sur les indications de mon fourrier. J'en ai un autre, dont je me servirai sans plus tarder. Bonne nuit, Monsieur, et que Dieu vous assiste I
Le capitaine Glockenthonn, tenant de sa main gauche son bras droit qu'il ne sentait plus, s'en fut chercher un pansement chez un apothicaire de la rue Saint-Jacques, à l'enseigne des Raisins de Damas. Et M. René de Balsandras se coucha pour rêver à des yeux couleur du temps.
Mlle de Vérit s'occupait à faire un bouquet de roses dans le jardin de sa tante. Armée d'une paire de ciseaux, elle tranchait les tiges, sans craindre les épines, et couchait les fleurs dans une corbeille suspendue à son bras. Attentive à sa besogne, elle ne vit pas M. de Balsandras qui la regardait sans oser la troubler dans son travail.
Mais une guêpe, qui vagabondait parmi les rosiers, ayant effleuré la main de Mlle de Vérit, celle-ci poussa un petit cri d'effroi et lâcha ses ciseaux. M. de Balsandras, vivement, s'avança, les ramassa et les tendit à leur propriétaire. Si bas qu'eût été son coup de chapeau, un « Merci, Monsieur » tout sec, fut sa seule récompense. Sans se laisser décourager par ce que cet accueil
avait de peu eno^ageant, le baron s'extasia sur la beauté des roses. 11 s'embarrassa ensuite dans un compliment où Mlle Hugueline s'entendit comparer aux fleurs <( sur lesquelles elle exerçait un naturel empire ».
La nièce de Mme de Charrost ne parut point touchée par cet hommage. Elle continua de couper les tiges, et son impatience se traduisit même par un geste saccadé grâce auquel une belle épine entra profondément dans un de ses doigts. Une goutte de sang jaillit. M. de Balsandras, imposant alors ses services, entortilla le doigt blessé dans son mouchoir blanc, et, saisissant d'autorité les ciseaux, se substitua à la porteuse de corbeille. « Il couperait lui-même les roses que Mlle de Vérit choisirait. 11 s'entendait d'ailleurs, mieux que quiconque, aux choses des jardins. Là-bas, au pays, c'était sur lui, Balsandras, que Mme de Pimple, sa marraine, s'en reposait du soin de fournir ses pots de fleurs. »
Et le jeune homme racontait avec simplicité sa petite vie modeste de gentilhomme du Ouercy. « Il habitait une maison des champs, avec son vieux père, du côté de Gourdon. Mais il avait dû s'éloi-
gner pour gagner sa vie en portant les armes. Depuis plus d'une année il avait grade de lieutenant dans les chevau-légers de M. de Sagonne, quand celui-ci fut tué à la bataille d'Arqués. Alors il avait passé dans la compagnie de M. de Mayenne. »
— Et je ne vous en fais pas mon compliment. A cette remarque méprisante de Mlle Hugueline,
le baron répondit innocemment :
— Et pourquoi, s'il vous plaît, Mademoiselle ?
— Parce que, Monsieur, quand on se dit bon gentilhomme, on ne porte pas les armes contre son Roy.
— Eh ! IMademoiselle, je pourrais vous objecter que, d'abord, il n'y a plus de Roy !... Ne vous fâchezpas,je vous prie, et laissez-moi lesciseaux... Oui, Henri... de Navarre... Sans doute... Mais on ne Ta pas, généralement, reconnu. La meilleure noblesse de France a abandonné son parti...
Mlle de Vérit s'était redressée de toute sa hauteur. Toisant le malheureux chevau-léger qui, cependant, la dépassait des épaules, sans daigner recevoir dans sa corbeille la fleur qu'il allait y déposer, elle cria d'une voix vibrante :
— Vous oubliez. Monsieur, à qui vous parlez !
Ne VOUS ai-je pas dit que le feu comte de Vérit, mon père, fut tué, l'an passé, en défendant Senlis contre les Ligueurs, pour le service du Roy...
Elle s'éloig-nait, les larmes rompaient sa voix. Le baron osa la retenir par sa corbeille :
— Foi de Balsandras, Mademoiselle, je ne voulais pas vous offenser. Il y a dlionnêtes gens dans tous les partis... Écoutez-moi, je vous prie, et ne me laissez pas ce mortel chagrin de vous voir affligée... Si... je... pouvais...
Mais ses humbles protestations ne fléchirent point Mlle de Vérit. Elle continuait de marcher^ dans l'allée où le malencontreux Balsandras la suivait en vain :
— Lâchez cette corbeille, Monsieur, s'il vous plaît, et laissez-moi aller. Vous ferez tant que je manquerai ma messe de Saint-Séverin, où je porte ces fleurs...
— Eh bien, je les porterai avec vous! Et, que vous le veuilliez ou non, je prierai à vos côtés pour l'âme du défunt comte, votre père.
Elle s'arrêta alors, et gravement, regardant bien en face le jeune homme qui baissa les yeux devant
le radieux et fier visage de Torpiieline, elle lui dit doucement :
— Non ! Pas tant que vous serez ligueur.
M. de Balsandras en lâcha la corbeille. — Mlle Hugueline avait disparu qu'il était encore là, planté parmi les rosiers, au coin delà petite treille, entre deux pots de faïence bleue. La stupeur le rendait plus immobile encore que ces mannequins disposés avec art pour épouvanter les oiseaux. Et de ces mannequins, son vêtement râpé par le frottement des armes le faisait certainement le frère, quant à l'aspect. Mme de Charrost, qui entrait dans le jardin, avec un arrosoir, crut un moment s'y tromper. Mais elle reconnut vite son hôte, et, fidèle à son habitude de chaque jour, elle le complimenta sur l'excellence de sa farine.
— J'ai fait mon tour de cuisine, car il faut veiller à tout quand on n'est point des richards. Monique a préparé une pâte de tourte, telle que l'eau en vient à la bouche, rien que d'en parler. Ah ! vous en goûterez, je le veux ! Aussi bien ne vous laisserai-je pas que vous ne m'ayiez promis de dmer avec nous. Sans cela, je croirai que vous me boudez à cause des propos de ma nièce.
Et la dame recommença ses plaintes.
— Ne défendez pas cette péronnelle; on voit bien que vous ne la connaissez point I Avec ses dix-huit ans, ça croit posséder la sagesse du roi Salomonl... Quelle charge pour moi! Depuis la mort de son gueux de père, qui s"est allé sottement faire tuer à cette malheureuse affaire de Sentis... Après tout, c'était le mari de ma défunte sœur Éléonore, Dieu ait leurs âmes ! Enfin ! Ah, Monsieur, que vous êtes heureux de ne pas avoir d'enfants I... Car vous n'êtes point marié, je le gagerais !... Allons, tant mieux pour vous!... Oui, j'entends 1... Vous n'avez que vingl-cinq ans?... C'est merveilleux: ! Grand et fort, ainsi que vous êtes, on vous en donnerait plus de trente... Ma nièce. Monsieur, est ma croix sur cette terre... Elle trouvera, me dites-vous, et facilement, un bon parti?... Ah 1 mon pauvre enfant, combien vous êtes jeune ! Et qui voudrait, s'il vous plaît, de cette mijaurée, sans sou ni maille ?
M. de Balsandras aurait bien répondu à Mme de Charrost qu'il connaissait un chevau-léger tout prêt à (( vouloir de cette mijaurée », mais il n'osa pas s'en ouvrir à cette amie de la veille. Attendant
des temps meilleurs pour formuler son avis, il continua d'écouler l'infatigable bavarde qui, lout en arrosant son carré de roses, Finstruisait sur les hommes, les femmes et les choses.
— Oui, Monsieur, ma nièce est une sotte !... Ah ! un limaçon ! Ecrasez-le bien vite, s'il vous plaît ! Là, merci!... Et encore un, ici, sous votre pied!... Ah ! si Ton pouvait ainsi fouler aux pieds tous ces royaux, hérétiques et autres malintentionnés, ennemis de la Sainte-Ligue... Et aussi, ne croyezvous pas, ces odieux lansquenets... Oui, nous en avons besoin, c'est certain !... A propos de lansquenets, vous savez bien, ce capitaine despotique et grossier que Ton m'avait imposé ? Eh bien, parti, mon cher Monsieur, évanoui en fumée ! Depuis huit jours, il a fait place nette, déménagé son bagage ! Mais je ne vivais pas, craignant sans cesse de le voir revenir. Non, mon cher Monsieur, il est parti, bien parti... Je cours à Saint- Séverin remercier Dieu de m'avoir délivré de cette plaie d'Egypte... Ne m'accompagnerez-vous pas?
M. de Balsandras s'en excusa. Son devoir l'appelait près de ses cavaliers : o Une montre, une revue de détail, si vous préférez, pour la solde...
Enfin, VOUS comprenez! » Cependant, par politesse, il conduisit son hôtesse jusqu'à la porte. Le pavé, devant le seuil, montrait encore un miroir de sang" ^ durci. Mais le baron ne crut pas devoir se vanter à la tante de la saignée qu'il avait faite à un lansquenet, au clair de lune, pour les beaux yeux de sa nièce. Il préféra revenir dans ce carré de rosiers où il avait tenu, un instant, le doigt menu et effilé de Mlle de Vérit enroulé dans son mouchoir blanc. Il regarda ce mouchoir. Des petites marques cramoisies, vermeilles, le mouchetaienl. M. de Balsandras baisa dévotement sur la toile le sang de Mlle Hugueline, sans s'occuper autrement de la porte d'entrée qu'il avait négligé de pousser.
M. Julien Domerat. trouvant la porte ouverte, ne se fit pas faute d'entrer. Et, en personne discrète, il eut soin d'entrer sans bruit. D'ailleurs, cet homme de bien portait, hiver comme été, d'épaisses mules de feutre par-dessus ses escarpins de veau ciré — « par crainte de la froidure », avait-il la coutume de dire ; — de telle sorte que jamais on n'entendait le bruit de ses pas. M. Domerat portait un pourpoint de camelot, un haut de-chausses
ballonné en serge et un manteau à fond de cuve en drog'uet, dont la couleur, tout à la fois éteinte et sombre, se mariait fidèlement avec le ton des murailles. Ses bas, son chapeau, voire le fourreau de son épée noire, ses chaussures étaient d'une nuance pareillement incertaine. Il en allait de M. Domerat comme de ces papillons de nuit, qui une fois collés contre quelque écorce, y disparaissent entièrement.
M. Domerat suivit le couloir qui aboutissait au jardin. Se glissant derrière les vieux arbres fruitiers, il joignit M. de Balsandras, à le toucher, sans que celui-ci soupçonnât son approche.
Un hasard malheureux voulut que cette même guêpe qui avait effarouché Mlle de Vérit, revint alors bourdonner autour de Balsandras, qui pliait soigneusement son mouchoir après l'avoir baisé plus de vingt fois. D'un geste brusque et large, le baron chassa Finsecte, et la main fauchant l'espace rencontra M. Domerat, qui reçut ainsi un magnifique soufflet. Son chapeau en façon de pain de sucre roula parmi les iris et les petits buis taillés en boule ; sa fraise modestement tuyautée en perdit son ordonnance; le collet du manteau
lU LE CARQUOIS
se trouva raballu, et le visage long, émacié, bénin, respectable, blafard, de M. Julien Domerat apparut aux yeux surpris de Balsandras.
« D'où sort, se dil-il. cette figure de carnaval ? » Et, élevant la voix :
— Eh Ijien. Ihomme, quand aurez-vous fini de m'examiner? Qui vous a permis de venir ainsi me regarder sous le nez ?
« L'homme >^ s'excusa tout aussitôt. Ramassant son chapeau, il le brossa, s'expliquant. Il était l'ami de Mme de Charrost. son homme d'affaires, son confident, son conseil, Julien Domerat, pour tout dire. Et comme tel, il s'intéressait à tout ce qui se passait dans la maison de cette dame. C'est pourquoi, voyant un étranger — de si bonne mine — au milieu du jardin.il avait tenu à se rendre compte...
Et M. Domerat ajouta:
— Vous saigniez du nez, Monsieur. Aussitôt je me suis approché pour vous offrir mes services. J'ai, jadis, un peu étudié les simples, appris même à pratiquer la saignée...
Alors M. de Balsandras comprit. Ce sinistre et insidieux personnage était certainement un tueur
de profession, un spadassin que le capitaine Glockenthonn lui envoyait. Sans perdre des yeux le long et sec M. Domeral, qui avait recoifle son chapeau, rajustait sa fraise et caressait sa barbe pointue, fauve, couleur queue de vache, il porta la main à son épée et cria :
— Une saignée, mon brave ? C'est moi qui vais vous tirer quinze palettes de sang, et gratis !
Mais, à sa grande surprise, l'homme à la fraise recula, salua très bas et déclara qu'il s'agissait d'une méprise. Jamais homme de sa condition — cette condition était de robe — n'avait songé à provoquer un officier de la Sainte-Ligue.
— Car vous êtes, Monsieur de Balsandras, glorieux parmi nous. Nul n'ignore vos exploits non plus que votre nom. .J'ai vu. Monsieur, j'ai vu, dans la cour, votre valet occupé à fourbir vos nobles armes, et elles sont des belles, Monsieur, couvertes comme elles se montrent de coups. Ah ! Monsieur, souffrez que je vous embrasse au nom de ces Parisiens que vous avez délivrés... Non? Pourquoi?... Enfin je vous remercie tout de même. D'autant que j'ai l'honneur de connaître votre famille. Vous plairait-il, en attendant le retour de
MmedeCharrost... Quelle charmante femme, entre nous, et combien j'envie l'homme qui serait assez heureux pourla décidera abandonner le veuvage... Oh ! non, pas moi. Monsieur, je suis de* trop petit état!... Et je ne vous parle pas de la nièce, cette adorable enfant que je voudrais tant voir mariée à quelque homme de bien !... Ce sujet ne vous intéresse pas, sans doute?...
M. de Balsandras s"v intéressait tellement qu'il se sentit pris pour ^I. Domerat d'une sympathie subite. Il accepta donc de faire un tour de jardin avec cet homme de confiance.
« .Je l'ai mal jugé, pensait-iL sa mine est gauche et son air emprunté. Mais il a de l'esprit et il abonde en sagesse. Ce peut être un utile allié, et il me renseignera sur tout ce qui me touche. »
Le jeune baron écouta attentivement les propos de M. Domerat. Celui-ci, qui, à son expérience d'homme de quarante ans, joignait la science de la belle société, séduisit son auditeur par la variété et la solidité de ses discours.
— Mais, je m'égare, mon jeune ami — permettez-moi de vous donner ce titre. — je radote, pour mieux dire, et je profiterais plus en vous
L\ FORTUNE DE BALSANDRAS N7
écoutant. Racontez-moi, un peu, pour mon particulier plaisir, cette héroïque chevauchée, objet, ici, d'admiration pour chacun ! Ah ! vous êtes célèbre dans tout Paris. Le peuple en lier vous nomme. Si vous sortiez, on vous porterai! en triomphe... Entre nous, ce pauvre peuple est un peu dupe de ces Messieurs de la Ligue... Hem! Hem !... Enfin nous sommes ici loin de tout espion, et les murs n'ont pas d'oreilles... Eh bien ! pour aller au vrai, je crains bien que le gouvernement de tous ces Guises, des Seize, des Espagnols, n'ait fait son temps... Savez- vous, si nous étions des sages, ce que nous devrions préparer... Eh bien, mon jeune ami, ce serait un bon accord avec le Roy...
Ainsi ^L Domerat entretenait-il M. de Balsandras avec une candeur si aisée, que celui-ci se laissa aller à lui confier un ou deux de ses petits secrets. Quand ils se quittèrent, M. Julien Domerat savait tout du baron, qui n'en avait rien appris en échange et se demandait pourquoi ce personnage gracieux et subtil s'intéressait tant à sa fortune, à ses projets, à ses amours.
Vous avez là, dit-il le soir à Mme de Charrost,
un ami bien sage, très avisé et d'excellent conseil. Quel dommage qu'un homme aussi éclairé et vertueux n'ait pas trouvé de compagne digne de lui?
La dame rougit légèrement et toussa, sans répondre. Mais Balsandras. innocent complice de M. Domerat qui l'avait adjuré de le servir auprès de la veuve, continua d'exposer les principales qualités de son nouvel ami.
Mme de Charrost n'y contredit point. Elle renchérit même sur les éloges du baron, les amplifia, les grossit, jusqu'à ce que celui-ci, pris par la torpeur qui précède le sommeil, demandât la permission de se retirer.
Mlle de Vérit n'avait point paru de la journée. Elle gardait la chambre. Sur une question timide du jeune homme, désolé dans le tréfond par cette absence, Mme de Charrost avait haussé les épaules avec impatience :
— Eh non î elle n'est pas malade ! Quand cette pimbêche a ses lunes, on n'en peut rien tirer. Mieux vaut ne point s'en occuper. Parlez-moi plutôt de notre ami Domerat. Sa conversation vous a charmé. n"est-il pas vrai ?
Si Mme de Charrost avait entendu la conversation que tenait à la même heure, et non loin de sa porte, son fidèle ami M. Julien Domerat avec M. de Prémillac, nul doute que cette sensible veuve n'en eût été nullement charmée.
Abrité contre la pluie par le porche en retrait et l'encorbellement d'une maison abandonnée, dans la rue de la Harpe, M. Domerat s'entretenait avec M. de Prémillac. Et telle était la position de cette bâtisse délabrée, que les deux hommes pouvaient voir, sans être vus, ce qui se passait devant le logis de Mme de Charrost, logis occupant presque le coin de cette rue de la Harpe et de la petite rue Poupée.
M. Domerat, embossé commodément dans son manteau, se confondait avec les pieds droits de la porte où M. de Prémillac disparaissait pareillement. Son vêtement noir étriqué, à la mode espagnole, ajoutait, si possible, à son extraordinaire maigreur. Auprès de ce compagnon brun de poil,
décharné, exsangue, dont les nioustaches en gardes de poignard menaçaient les yeux, M. Bornerai pouvait passer pour frais, corpulent et vermeil. Et répée de M. de Prémillac était si longue que, tandis qu'il appuyait ses deux mains sur son pommeau, comme il eût usé d'une canne, ce pommeau bleu sombre, ovale, arrivait à hauleur de son estomac, donnant ainsi la mesure d'une véritable épée < l'Espagne, qui — ceci est à la connaissance de chacun — ne doit pas être au-dessous de quatre pieds.
Mais les idées de M. de Prémillac ne se tournaient point vers les combats singuliers, à cette heure de la nuit. Persécuté par la fortune contraire, à bout de ressources, l'ami de j\I. Domerat en était à se demander s'il ne trouverait pas la fin de ses ma .x en plongeant dans la Seine, ou en s'élançanl dans l'espace après avoir pris cette précaution de passer à son cou un lacet solide préalablement relié à un clou. M. de Prémillac se désespérait donc, solitairement, dans son misérable taudis de la rue Galande, quand un appel doucement et savamment modulé avait frappé son oreille. Quatre à quatre, il avait dégringolé par
Tescalicr p.inl et obscur où son épée s'accrochait à la rampe de bois vermoulu, bondi dans Ja rue, reconnu M. Domerat qui ne montrait que son dos. Alors, levant le nez, marchant d'un air distrait, il avait suivi à distance respectueuse l'homme de bien qui le daignait appeler : et il ne s'était cru autorisé à lui adresser la parole que sous le porche obscur où personne ne les pouvait distinguer.
Sans interrompre le désolé Prémillac, M. Bornerai lavait laissé dévider son peloton de plamtes, de récriminations et de blasphèmes. A peine si, de temps à autre, il prouvait son attention par un « Évidemment, ce n'est pas gai » qui ne préjugeait d'ailleurs en rien de sa bienveillance. Et cependant, M. de Prémillac parlait d'une façon si touchante, que les pierres, elles-mêmes, eussent pleuré si elles avaient eu des oreilles.
— Vous êtes mon dernier, mon suprême espoir ! Soyez-moi secourable, Domerat ! Si vous m'abandonnez, je n'ai d'autre ressource que de boire du poison. Et encore n'en trouverai-je point, car les apothicaires ne le débitent guère à crédit.
LA FORÏUiNE DE BALSANDRAS 153
Alors M. Domeral prêcha avec autorité et douceur :
— Taisez-vous, et m'écoutez un peu sans chercher à m apitoyer sur vos calamités chimériques. Si vous n'aviez pas cette habitude ridicule, pour ne pas dire plus, de perdre, chaque jour que Dieu fait, votre argent à la basse tte, à la prime ou au bonhomel, sans énumérer d'autres jeux, vous en auriez tout autant que moi, sinon plus... Taisezvous, et m'écoutez, ou bien je me retire... Je ne me suis pas dérangé par cette pluie, je ne vous ai pas appelé pour le plaisir d'ouïr vos lamentations. Taisez-vous, sinon je vous plante là, aussi vrai que cette vieille sotte d'Honorine met en ce moment son disgracieux museau à l'air, avant de clore ses volets î
Et M. Domerat, d'un geste discret, recommanda à l'admiration de U. de Prémillac Mme de Charrost qui, coiffée d'un bonnet de nuit, se montrait à sa croisée, et il reprit :
— Vous répéter, Prémillac, que vous êtes un gibier de potence n'avancerait ni vos affaires, ni les miennes. Et les miennes sont. Dieu merci, et si j'en crois les événements qui se succè-
dent, pour devenir exlraordinairement prospères. M. de Prémillac se crut obligé de murmurer un « Tant mieux pour vous I » qui se perdit dans un éternuement excusable par la grande fraîcheur de la nuit.
— Il est possible, Prémillac, continua M. Do merat, insensible à cet aveu d'envie, que je vous emploie sous peu dans une... négociation...
Au mot « négociation ■» M. de Prémillac caressa amoureusement le pommeau de son épée et aussi ses gardes, tant il appréciait à son exacte valeur le terme choisi par son ami Domerat.
— Une négociation, Prémillac, délicate, ardue et subtile. Pour y réussir, ce ne sera pas trop de tous nos moyens combinés. C'est un coup de partie pour nous deux. Si nous gagnons, je... Hem 1... Nous serons riches... Extrêmement riches !
M. de Prémillac trépignait d'impatience. Mais ^I. Domerat s'exprimait avec lenteur, cherchant ses mots, ne se livrant un peu que pour se reprendre tout à fait. Enfin il entra dans le vif de la question :
(f Par un transfuge, reçu hier dans Paris, il avait obtenu des nouvelles considérables. Les Janguy
LA FORTUNE DE BALSANDRAS I5i>
avaient trouvé là mort, à la prise de Gergeau, avec bon nombre de lipfiieurs alliés de cette maison. »
L'histoire, pour M. de Prémillac, manquait d'intérêt. Un pareil accident était de tous les jours. Il se moquait des Tanguy au moins autant que sa dernière chemise, chemise sans doute unique, car son pourpoint ne laissait dépasser le moindre linge, au col non plus qu'aux poignets.
~ Vous avez grand tort, Prémillac, de vous moquer des Tanguy. Depuis qu'ils sont morts, tant hommes que femmes et petits enfants, dagues, noyés ou pendus, arquebuses même, si j'en crois la rumeur, Mlle de Véril se trouve hériter de ces braves gens une fortune qui peut se chiffrer par... trois ou quatre cent mille écus... Oui, mon garçon, c'est ainsi.
Alors M. de Prémillac ne voulut plus rien ignorer des Tanguy. Si, par grand hasard, un héritier à quelque titre, un petit Tanguy d'occasion, un Tanguyot surgissait, il se faisait fort de lui pousser son épée dans le corps pour le plus grand bien de... Là, il se ravisa :
— Ah, à propos! Pour le plus grand bien de qui, s'il vous plaît?
— Pour mon plus grand bien, innocent et gracieux garnement I II faut que j'épouse Mlle de Vérit, et sans tarder, pour relever le nom de Tanguy.
— Vous ne pouvez moins faire. Mais, respectable fiancé, sa bonne tante, sa tendre tante, Mme de Charrost, à qui vous promettez sincèrement le mariage depuis des mois ?
M. Domerat haussa les épaules et sourit :
— Prémillac, mon ami, les temps ont changé où faute de grives on se contentait de merles. De nouveaux astres luisent à mes yeux. Aujourd'hui, c'est peu pour moi que les écus de la robine Charrost. Épousez-la, si vous voulez.
— - Encore que la dame puisse être ma mère, elle me plairait assez, tant mon ambition est médiocre... Le sage se contente de peu. Aurea mediocritas, Domerat ! Je me retirerai à la campagne... Mollesqiie sub arbore somnàs ! Dormir à l'ombre d'arbres qui vous appartiennent, quel rèvel... Partez, Domerat, volez à tire d'aile, et demandez, pour moi, la main de celte aimable veuve î
— Trêve de plaisanteries, Prémillac. Je vous
parle de choses certaines, positives, prouvées. Ne perdons pas notre temps ; le fer est chaud, il s'agit de le battre. .Je vous embauche. Si vous me donnez un coup de main avec vos hommes, nous enlevons les deux sottes, dont la plus jeune Cûe le parfaitamour avec un chevau-léger qu'elle prétend obliger à passer dans le camp des Royaux. C'est là une question de police qui vous regarde. Vous me débarrasserez d'abord de ce nigaud. Puisj'achèterai des sauf-conduits et l'autorisation de sortir de Paris. Nous accompagnerons gracieusement les deux femmes jusqu'à la sortie des faubourgs, plus loin même. Vos hommes, embusqués dans une bonne position, nous attaquent, nous capturent, nous emmènent dans ma maison des Essarts. Et le moine dont vous aurez eu le soin de vous pourvoir — il n'en manque pas de l'espèce qui bat le pavé de Paris avec le morion en tête — nous mariera.
— Il est certain, ingénieux Domerat, que ce plan est tracé avec un art supérieur.... Mais....
— Taisez-vous et me dites seulement combien vous demandez de jours pour régler cette affaire à la commune satisfaction des parties, et quelle
158 LE C\ROUOIS
somme VOUS sera nécessaire pour les premiers frais. Abandonnant le pommeau de son épée, M. de Prémillac se gratta le menton d'une main fiévreuse. Il se recueillit, murmura des nombres, des mots sans suite, et dit enfin :
— Le cruel défaut d'argent où je me trouve m'interdit pour l'heure de reparaître dans le cabaret des Trois Poissons. C'est pourtant là le seul endroit où je puisse conférer utilement avec les braves qui nous assisteraient dans cette entreprise.
M. Domerat sussura, d'un ton narquois:
— A d'autres ! On peut très bien agiter les conseils de Mars sans s'abriter sous la treille de Bacchus.
Insensible à cette réflexion. M. de Prémillac continua :
— Mais si je me glissais, la bourse vide, dancette assemblée de choix, je m'en verrais chassé, sur Fheure, par l'odieux Jérôme Patriquest, ou bien ce tavernier sans entrailles me ferait jeter en prison... Vous ne semblez pas vous douter, vertueux Domerat, que je lui dois une trentaine d'écus, au bas mot. à ce cabarelier de malheur.
— Et croyez-vous, Pi-éiiiillac, que j'ignore les arrêts du Conseil des Seize (|ui suspendent les poursuites pour dettes, vu la dureté du siège? La vérité, mon cher, est que vous devez à Dieu et à Diable. Je veux bien, par égards pour notre ancienne amitié, vous aider encore de trente écus, quoique ce soit beaucoup d'argent par le temps qui court. Mais je vous préviens que cette avance sera la dernière si, samedi, à pareille heure, vous ne vous trouvez en mesure d'entreprendre ce dont nous sommes convenus. C'est à prendre ou à laisser. .. Ou bien je m'adresserai ailleurs...
— Et vous ne trouverez rien, mon maître, que d'honnêtes gens pour vous dénoncer à ces Messieurs du Conseil !... Allons, généreux Julien Domerat, exécutez-vous ! Nous sommes liés Tun à l'autre comme le corps à son ombre.
M. Domerat, sans répondre, dénoua avec précaution les cordons de sa bourse, compta les pièces avant que de les laisser, une à une, aux doigts crochus de son aspocié. Puis il rentra chez lui, rue de la Parchemmerie, escorté par ^I. de Prémillac qui marchait en avant, son épée dégainée sous le bras, par crainte de mauvaise rencontre.
Tout en regagnant son taudis de ia rue Galande, M. de Prémillac réfléchissait sur l'entreprise où prétendait l'engager son ami Domerat. Non qu'il en critiquât le fond, mais il en examinait le fort et le faible, supputait les chances favorables ou contraires, et cherchait à dégager son particulier intérêt :
« Je serais bien sot de ne pas travailler pour mon compte. Ce qu'un Domerat peut faire, je suis capable de Taccomplir mieux encore, étant homme de main. La crainte des coups paralysera toujours ce petit coquin sans étoffe, dont l'épée n'a jamais lui hors du fourreau et qui appelle le médecin dès que le capitaine de son quartier le désigne pour monter la garde. La chose est bien simple : je serai qui tire les marrons du feu et lui qui les croque. Pour moi, les risques d'un enlèvement, opération aléatoire et cas pendable; pour lui. le bénéfice sans danger. Il épousera une fille riche, et moi... peut-être... une corde neuve que me passera le bourreau. Crime de rapt!... Et Domerat, déplorant mon indignité, témoignera vertueusement contre moi. »
Ainsi, de réflexions en réflexions, M. de Pré-
milJac en était-il venu à se persuader que, les risques étant les mêmes pour une petite dot que pour une grande, il devait chasser le gros gibier et se substituer à M. Julien Domerat dans le rôle de fiancé présomptif de Mlle de Vérit.
Et, tout bien pesé, il s'endormit sur son méchant grabat, bercé par le bruit de la pluie qui fouettait la toiture, à quelques pouces de sa tête, et par le grincement d'une girouette qui prouvait Tindifférence du vent à souffler dans une direction déterminée.
Les songes de M. de Prémillac furent influencés par ces diverses musiques. Il rêva qu'une pluie d'argent s'abattait sur sa tête, mais qu'au milieu de cette averse d'une nature si rare, une main invisible le ravissait jusqu'au gibet de Montfaucon où sa carcasse se balançait au caprice de la brise.
Guyon Emerand de Prémillac appartenait à la noblesse de robe du Bugey. Étudiant le droit à Toulouse, il se distingua par la dissipation de sa vie, son amour du jeu et son caractère irascible. A la veille d'être appréhendé au corps pour un meurtre, il s'enfuit, n'ayant pour tout bien que son
épée et sa dague, et s'engagea dans les bandes du Languedoc. Par fatigue de porter le mousquet, il rompit son engagement et s'en vint à Paris, où des amis Faffîlièrent au parti des Guises. Il se créa les plus belles relations parmi la canaille politique de la place Maubert, des Halles et de l'Enclos Saint- Laurent. Il fut un des agents principaux de toutes les émeutes guisardes qui aboutirent à la jouruée des Barricades et au départ du Roy Henri Trois. Quand Paris se trouva en proie à l'anarchie de la Ligue, M. de Prémillac prit rang dans la police secrète du comité des Seize ; il fut sur le point de devenir une puissance. Mais la vie crapuleuse de cet homme d'aventures l'empêcha de prendre dans ce milieu Tinfluence qu'il eût été capable d'y exercer. Joueur autant malheureux qu'opiniâtre, ivrogne consciencieux, logeant en tous temps le " Diable au fond de sa bourse, il eût tari le Pactole sans profiter de ses eaux. Son cynisme scandalisa pareillement protecteurs et obligés, gens pourtant peu scrupuleux, mais qui tenaient au respect des formes extérieures. A fréquenter dans les bouges de la Ville, de la Cité et de rUaiversité, M. de Prémillac en avait pris trop exactement les
coutumes. Peu à peu il se diminua, se dégrada, tomba au plus bas. Ainsi, ayant atteint l'âge de trente ans, il en était réduit aux petites œuvres de police, tenant rang parmi ces malfaiteurs que le gouvernement de hasard, subi par Paris, soudoyait pour entretenir Ja terreur.
Réduit à la portion congrue, le disgracié Prémillac végétait obscurément. Si, d'occasion, il lendait quelque signalé service, on le payait peu ou point, ou môme on le remerciait par la simple promesse de fermer les yeux sur ses peccadilles passées ou futures. Il vivait à crédit sur l'indulgence de la justice.
M. Julien Domerat, qui tenait dans la police secrète du grand Conseil de la Ligue une place privilégiée — celle de dénonciateur des lièdes partisans du régime, — employait Prémillac ne sous-main, profitait de ses découvertes et ne lui abandonnait que les reliefs du festin. Lui, Domerat, touchait une forte part sur les biens confisqués ; il ne notait sur ses listes que les gens iPiches. Pour les perdre, il produisait les preuves forgées par Prémillac et sa ba,nde de faux témoins.
Ainsi, M. Emerand de Prémillac en était il
réduit à souper des miettes ramassées sous la table de ce mauvais riche qu'était M. Julien Domerat. M. Domerat était, en effet, riche et mauvais. Cet ancien procureur, que les méchantes langues accusaient d'avoir été obligé à vendre sa charge, dans la crainte de poursuites criminelles et pour abus de pouvoir et pour falsification de pièces, avait profité des malheurs de Paris pour s'engraisser, à l'instar de ces oiseaux qui suivent de loin les armées et ne soupentque de cadavres. Si, par son imposante gravité et sa haute mine, M. Domerat pouvait affronter sans crainte la comparaison avec un vautour, M. de Prémillac méritait d "être rangé dans la catégorie des corbeaux. Comme eux, il était noir, dépenaillé, croassant et sagace, sautillant et sournois, toujours en espoir de quelque rapine.
Un sien confident, M. Sébastien Lorgerot, homme propre à toutes les besognes, avait pignon sur les rues de la Harpe et de la Vieille Boucherie. Ainsi son jardin touchait-il à celui de Mme de Charrost. Un respectable mur, dont le chaperon portait une forêt en miniature de plantes parasites, séparait ces deux enclos. Il suffisait de grimper
sur une échelle, d'avancer prudemment le nez entre les giroflées, les pariétaires, les folles avoines, les herbes de toutes sortes, pour voi entendre ce qui se passait chez le voisin,
M. de Prémillac, avant de préparer son expédition, se résolut à observer Tennemi dans sa place. Il entra donc, le matin, chez son compère Lorgerot, sous le prétexte honnête de dormir dans son clos champêtre, sous un vieux poirier. Quand il se vit bien seul, il dressa une échelle contre le mur et commença d'inspecter le jardin de la veuve. Le hasard, qui se montre toujours favorable aux audacieux, servit M. de Prémillac au delà de ses souhaits. Dans le carré de roses, à moins d'une toise du mur, M. de Balsandras, en personne, s'entretenait avec Mlle de Vérit.
— Voilà des jours que vous me reprochez, Mademoiselle, mon entière fidélité pour la Ligue. A vous entendre, le seul parti royal compterait d'honnêtes gens dans ses rangs... De quel œil regarderiez-vous, cependant, tel gentilhomme assez peu attaché à ses devoirs pour changer de drapeau et...
Mlle Hugueline interrompit sèchement le baron :
— Il n'est qu'un drapeau, Monsieur, celui du Roy ! C'est aussi celui de la France ! Vous n'allez pas, je suppose, jusqu'à prétendre que ces enseignes sous lesquelles se promènent des processions de faux capucins, casqués et cuirassés, soient comparables au drapeau royal !
M. de Balsandras, hésitant beaucoup plus devant la jeune fille que devant ses arguments, essaya d'un (< rson, sans doute... Mais... » qui le fit rabrouer dans les règles par la courageuse nièce de son hôtesse.
— Il ny a pas de mais, Monsieur 1 Feu mon père, que j'aimai et honorai plus qu'aucun homme sur terre, m'a toujours dit qu'il n'y avait que deux voies, la bonne ou la mauvaise... Celle de l'honneur et celle du...
— Par pitié pour moi, n'achevez pas î s'écria Balsandras en riant. Et d'un ton grave, il reprit :
— La seule préoccu]>ationqui me tienne est celle de ne pas vous déplaire. Ne prenez point celte mine irritée... Si vous saviez combien je désire... je souhaite...
Mlle Hugueline leva sur M. de Balsandras ses veux couleur de lin et l'examina avec une att^n-
lion moqueuse. Le jeune homme rougit, balbutia, mordit machinalement le bout de son gant, et dit enfin :
— Si vous me permettiez de dévoiler ma pensée, en toute vérité et franchise...
« Nous y voilà ! — se dit alors intérieurement M. de Prémillac. — Il faut avouer, mon garçon que tu nés guère pressé... Ce serait moi.... Au Diable ! Ces sottes herbes me chatouillent les narines et me donnent envie d'éternuer, et voici une araignée qui grimpe dans mes moustaches... »
Mais M. de Balsandras avait cessé de parler. Sans doute attendait-il rautorisalion de Mlle Hugueline.
— Allez ! — fit alors celle-ci avec ce petit air tout à la fois timide et impérieux que prend toute femme, si jeune soit-elle, quand elle se sent tenir un amoureux à sa discrétion. — Mais, allez donc !
Elle lapait du pied, impatientée, tout en taillant au hasard dans un rosier, avec ses ciseaux damasquinés.
— Eh bien. Mademoiselle Hugueline, je vous dirais que si vous vouliez
Il s'arrêta encore, au grand déplaisir de M. de Prémillac. qui, le nez dans ses herbes, n'osait remuer, bien que l'araignée se fût émancipée jusqu'à visiter son oreille. Et Mlle de Vérit, lasse d'attendre, haussa les épaules :
— Si je voulais ?... Ah, vraiment!.. Ce serait bien la première fois que je serais admise à formuler une volonté !.. Allons, parlez, et vivement, si vous en êtes capable.
— Alon Dieu, -Ma lemoiselle. c'est qu'il est assez difficile de dire ...
Alors, elle vint à son aide,, gentiment :
— Plus difficile, peut-être, que de jeter par la fenêtre un capitaine de lansquenets ?
M. de Balsandras. ainsi encouragé, débita sans s'arrêter ce qu'il ne pouvait énoncer clairement, depuis une heure qu'il « tournait autour du pot ». — Cette expression inélégante fut d'ailleurs employée par M. de Prémillac, qui respirait plus librement depuis qu'il avait réussi à secouer son oreille. L'araignée était partie, mais tout aussitôt un papillon noir et rouge s'appliqua sur le nez de l'ami de M. Domerat. Et la bête ailée était excusable, car le nez de M. de Prémillac s'éclairait
d'une si belle teinte cramoisie, qu'ainsi mêlé aux plantes du mur, il pouvait passer pour une fleur. Malgré ce papillon indiscret, M. de Prémillac entendit très distinctement son rival qui di sait:
— Si vous daigniez m'octroyer cette grâce de devenir la baronne de Balsandras, — sur ma vie! — j'aurais la meilleure des femmes, et vous un mari qui vous serait tout dévoué... Oui, Mademoiselle!... Et dévoué jusqu'à passer sous le drapeau royal... Un mot de vous, et ce sera chose accomplie, foi de Balsandras !
« C'est plus que je n'osais espérer pour la première fois! Mon garçon, j'ai là de quoi te mener pendre. ^)
M. de Prémillac garda pour lui cette réflexion et attendit la réponse de « sa fiancée » à « son rival ».
Très émue par cette déclaration, dont l'accent de sincérité était de ceux qui ne trompent pas, Mlle de. Vérit s'appuya un instant contre un arbre et M. de Prémillac put voir son beau et pur visage qui était devenu tout rose, mais il ne le vit, en quelque sorte, qu'à travers le papillon qui conti-
nuait de chevaucher son nez à Tinstar d'une paire de besicles'. M. de Balsandras, mordillant son gant, attendait son arrêt, et tremblait sans le trop laisser voir.
D'une voix très douce, Mlle Hugueline dit enfin :
— Monsieur, je ne suis qu'une pauvre orpheline, nourrie par charité chez sa parente. Je ne puis disposer de moi. Mais, le pourrais-je, je vous sommerais de remplir d'abord votre engagement. Puis, alors, je... je vous épouserais, oui. Monsieur.
M. de Balsandras, s'avançant, osa prendre les deux mains de Mlle Hugueline et les emprisonner entre les siennes. Et il lui parla. Mais ses paroles furent perdues pour tout le monde : d'abord parce que M. de Prémillac proféra une malédiction épouvantable en se sentant saisir aux jambes sur son échelle, et ensuite parce que Mlle de Vérit poussa un grand cri d'effroi en entendant ce blasphème qui paraissait venir du ciel.
M. de Balsandras, moins effrayé que surpris, leva le nez vers la crête du mur, d'où s'était élevée cette clameur sauvage. Mais il ne vit rien, sinon les herbes folles qui se balançaient sur le chaperon.
De l'autre côté, dans le jardin de M. Lorgerot,
une aigre dispute divisait M. de Prémillac et M. Domerat. Ce dernier s'était glissé, suivant son habitude quotidienne, chez le voisin Sébastien, d'où il espionnait à loisir, depuis une semaine, le baron de Balsandras et la nièce de Mme de Charrost. Par la petite porte domianl sur la rue Maçon, il avait accès directement dans le verger du bonhomme.
Sans voir ([u'il y avait un quidam sur son échelle, enfoui qu'était M. de Prémillac dans le fouillis des clématites, de la vigne et du lierre où se perdaient ses guenilles, M. Domerat avait commencé de grimper. Mais il n'avait pas gravi cinq échelons qu'il donna de la tête dans un des talons de Prémillac. Celui-ci, croyant que quelque chat, échappé de fortune aux affamés du siège, allait agripper ses mollets, avait donné un coup de pied en arrière. Alors M. Domerat, pour éviter d'être précipité en bas, s'était saisi du so'j^ier éculé de M. de Prémillac. Ce gentilhomme, ainsi happé, dégagea son pied, perdit son soulier, poussa un cri épouvantable et rua à la manière d'un âne sur la tête respectable de M. Domerat. Ce fut au grand dommage du chapeau en pain de
sucre qui, par bonheur, amortit un tant soit peu le choc en s'enfonçant jusqu'à la bouche de son propriétaire. Ainsi privé par un même coup et de la vue et de la voix, M. Domerat tomba, entraînant l'échelle et avec elle M. de Prémillac, qui s'abîma de son côté.
Et les deux amis confondirent dans un carré, naguère planté de choux, et leur chute, et leur colère, et leurs plaintes; mais celles de M. Domerat ne purent se donner cours que lorsqu'il eut enlevé son chapeau. Et cela nalla pas sans grande difficulté, car, pour ajouter à tant de maux, c'était la tête de M. Domerat qui avait pris terre la première.
Couvert de boue, tant la pluie avait détrempé le sol, le nez écorché et aplati, l'ancien procureur reprocha aigrement à Prémillac et son attitude et son audace à venir le traverser dans « ses amours ». Mais l'inculpé, non moins fangeux et froissé, répondit, tout en rechaussant son soulier dont la semelle plaidait en séparation avec l'empeigne, que de pareils procédés « sont de ceux qui dégoûtent à tout jamais de rendre service aux Domerat et à leurs pareils ».
— Vous essayez de me rompre les os, tout cl abord, et vous me traversez dans mes desseins. A l'heure même où je travaille pour vous, vous arrivez pour brouiller les cartes !
M. Domerat moucha du terreau et du sang, et répondit qu'on lui en donnait à garder.
« Il ne payait pas le sieur Prémillac pour espionner sa fiancée, mais bien pour lever une troupe de vauriens chauds à la besogne. »
Et il conclut, en croisant les bras et en toisant le loqueteux, qui s'essayait à renouer trois aiguillettes de son pourpoint rompues dans sa chute :
— Où en êtes vous, dites-moi un peu, s'il vous plaît? Oui, où en êtes-vous de notre affaire?
Alors, dominant M. Domerat de toute sa hauteur, M. de Prémillac ramena son épée sur la hanche et sa dague sur les reins, et il s'écria :
— Il n'y a plus d'affaire !
M. Domerat, confondu de tant dy'audace, demeura bouche bée. Puis il baissa le ton :
— Éloignons-nous de ce mur, il y a sans doute des oreilles, derrière I
Mais M. de Prémillac, campé sur ses jambes
écartées, le poing sur le bourrelet de ses chausses, favorisa rtiomme prudent de cette déclaration ait i ère :
— Vous êtes un ingrat ! Je vous sauve la vie et vous me menacez, m'injuriez !
îl se rapprocha de M. Domerat qui commençait de trembler, craignant un coup de dague. Mais M. de Prémillac lui mit la main sur l'épaule, et, mystérieusement, parla d'une voix plus légère qu"un souffle :
— ^lais vous ne savez donc pas, malheureux, que, derrière ce mur, M. de Balsandras, entretenant une personne inconnue, s'expliquait sur les moyens à prendre pour vous envoyer dans un monde meilleur. J'allais savoir...
M. de Prémillac s'arrêta, lut sur la face décomposée de son compère Domerat le succès de son artifice, et conclut d'un ton détaché, sans avoir fini sa première phrase :
— Allez, mon bon, votre vie ne lient qu'à un fil. Une douzaine de gens armés vous attendent à la sortie... Et ce que je ne sais pas, c'est comment vous vous en tirerez ! Adieu !
H -s'éloignait d'un pas rapide, il allait franchir
la porte du jardin, et ^r. Domerat, suivant ses pas, s'abaissait aux supplications les plus humbles :
— Ecoutez-moi, Prémillac ! mon ami !... Ecoutez-moi ! Si nous remontions à l'échelle ? Peutêtre pourrions -nous ?... Mais écoutez donc ! Prémillac !... Justement je vous apportais de l'argent !...
Le seul tort de cet argument fut de venir trop tard. M. Domerat le produisit en vain, son associé était déjà loin.
Ce que le baron de Balsandras avait dit à Mlle de Vérit quand il lui eut pris les deux mains pouvait se ramener à cette simple phrase :
« Je vous aime de si bon cœur que je me sens incapable de vivre sans vous. Jurez-moi que vous serez ma femme ! »
Si M. de Prémillac, alors renversé avec son échelle, leût entendue, cette phrase, il eût pense qu'elle ne se recommandait ni par sa nouveauté ni par son élégance. Cette phrase eut cependant le mérite de convaincre Mlle de Vérit,
Suivant toute apparence, M. de Balsandras était loyal et sincère. Et Mlle Huguehne pouvait être assurée de son désintéressement : elle ne lui avait pas ménagé l'aveu de sa pauvreté. Ce n'était donc
pas à l'héritière qu'il s'adressait, car Mlle Hugueline ignorait ce secret que M. Domerat regrettait tant d'avoir confié à M. de Prémillac.
Et cet héritage, qui menaçait de mettre aux prises deux si parfaits gentilshommes, M. de Balsandras l'ignorait pareillement, tout comme les intentions de Mlle de Vérit. Il était même si dépourvu de fatuité qu'il n'osait espérer que la jeune fille lui rendît son amour. Mais en cela il se trompait.
— Jurez-moi -— avait-elle dit, une fois passée l'alarme que leur avait donnée le cri de M. de Prémillac — que vous abandonnerez sans retard cet abominable parti de la Ligue. Si vous voulez me plaire, sortez de Paris sur-le-champ. Ma condition de fille noble aussi bien que l'honneur me défendent de vous suivre, mais mon cœur vous suivra. Si vous mourez et que je vous survive, ce qu'à Dieu ne plaise, je me retirerai dans un couvent et y prendrai le voile. Je ne serai qu'à vous sur la terre. Allez !
Sans essayer de corriger ce que ce commandement avait d'impérieux et de sauvage, le baron jura tout simplement d'obéir. Ainsi M. de Balsan-
dras et Mlle de Vérit échangèrent leurs serments en toute honnêteté et droiture. Puis il partit à pied, accompagné par son valet Morin.
La manière imparfaite dont la porte Saint- Jacques était gardée, en ce jour où il entra dans Paris avec ses farines, navait pas quitté son souvenir. Balsandras se résolut à tenter le passage par cette voie. Son valet connaissait bien de ces artifices usités dans les surprises de places^ et lui n'était pas novice dans les arts de la guerre. Peutêtre réussirait-il à surprendre le mot d'ordre quand on relèverait les sentinelles. Ce serait jouer de malheur si on ne pouvait pénétrer dans le corps de garde. Avec un peu d'argent — et le baron nen manquait pas — on payerait bouteille à ceu?^ du poste. Au besoin, on se servirait de Tépée, et aussi des pistolets, dont lui et Morin portaient chacun une paire, et la batterie en était à rouet. Maître et valet avaient le collet de buffle, le^ manches de maille, par précaution l'écharpe verte. Mais sous leurs longs manteaux et leur chapeau rond, ils pouvaient passer pour de bons bourgeois qui auraient pris leur épée pour rentrer chez eux.
A dix heures du soir, ils arrivèrent en vue du porche, en même temps qu'une patrouille de gens de pied. C'étaient des gardes bourgeois qui marchaient sans ordonnance, causant de leurs affaires, traînant la jambe, s arrêtant à chaque coin de rue. On s'amusait à frapper de grands coups dans les portes et les volets, on réveillait les amis, on chantait. Tout le monde d'ailleurs se trouvait assez ivre pour prendre les choses en gaîté. Ces braves avisèrent un cabaret qui était demeuré ouvert. Le sergent commanda de faire halte :
« Le tavernier Lantruche bravait évidemment la force publique et les édits, en ne se conformant pas au couvre-feu. On allait lui montrer de quel bois se chauffait la garde montante et percer ses tonneaux, pour l'exemple ! »
Et le sergent s'empressa d'entrer avec ses hommes. Balsandras, se glissant au milieu d'eux, commanda aussitôt à boire, en n'oubliant pas de découvrir un pan de son écharpe verte. Au bruit des pots qui se heurtaient, les traînards accoururent, et avec eux le capitaine IMalichet, en personne, qui commandait cette troupe de choix.
180 LE CAROUOIfe>
Le courageux gantier, fatigué de marcher sous ses armes dorées, s'assit tout d'abord, tarit un bocal devin, en demanda un autre, reconnut alors le chevau-léger des farines, et déclara qu'on devait fêter une aussi heureuse rencontre par quelques rasades dhypocras, après quoi on verrait ce que valait l'hydromel ; quant à lui, ses préférences étaient depuis longtemps acquises au vin épicé. Il en otïrirait une mesure, de ses deniers.
Une politesse en valant une autre, et le valet Morin ayant défié quiconque, le verre à la main, les brocs ne cessèrent de se vider à mesure que le cabaretier et ses servantes les apportaient pleins. Si beaucoup de ces guerriers bourgeois, par faute d'argent ou par naturelle avarice, se dispensèrent de contribuer de leur bourse, aucun ne refusa de porter la santé de la Ligue, de boire à la confusion d'Henri de Navarre et à la prochaine arrivée des Espagnols.
Certains, gagnés par une généreuse émotion, pensèrent aux camarades du poste qui attendaient la relève, sans avoir, peut-être, de quoi s'humecter le gosier.
M. de Balsandras ouvrit alors cet avis, qu'on
allât chercher ces braves gens, sans tarder :
— S'ils ne peuvent venir tous, qu'on les remplace par quartiers. Ils boiront un coup, puis s'en retourneront, et nous monterons la garde à leur place.
Il fut généralement approuvé. Le capitaine Malichet, tassé sur un banc, vu le poids de sa cuirasse de Pise, délégua le mégissier Duparquet, son sergent, pour relever une partie du poste :
— Voyager seul est mauvais, fit le facétieux Morin, qui avait déjà couché trois buveurs sous la table — emportez au moins deux flacons !... Non !... Le nombre trois est meilleur !
Et il ajouta, d'un air confidentiel et de manière à ce que personne n'en perdît un mot :
— N'ayez crainte ! La nuit sera bonne ! Mon maître, a été envoyé ici en mission secrète, par M. de Nemours, pour voir comment vous vous conduisez. Je bois à vos santés, Messieurs, avec le plus profond respect !
Entre le cabaret et la porte Saint-Jacques s'établit une procession ininterrompue de buveurs. Le sergent Taillechair qui, le premier, avait déserté sa faction, parla deux fois, pour mémoire, de la
discipline, puis cacha son nez dans un pot. Morin dévoila alors son intention d'aller voir si on ne pourrait point tenter un bon coup dans le faubxDnrg.
« A en cruire la rumeur, des paysans s'y étaient réfugiés avec des vaches. Par ce temps de disette la chasse au bétail devenait œuvre de salut public. «
— Idée admirable 1 s écria le sergent Duparquet qui ne demandait qu'à gagner.
Le gantier Malichet, incrusté entre son siège et la table, émit une objection :
« Des coureurs royaux rôdaient peut-être dans le faubourg Saint- Jacques ? Pas plus tard qu'hier, un pauvre moine avait été enlevé ! »
— Eh bien, conclut Balsandras, nous les arq-uebuserons en mesure, ces cavaliers huguenots, et nous vendrons leurs chevaux pour notre argent mignon.
Morin, brandissant son broc, osa prétendre qu'avec cette seule arme d'étain, il renverserait tous ces petits gendarmes d'un liard comme autant de bouteilles vides, u Et même... »
Les acclamations couvrirent sa voix. Déjà il
LA FORTOiNE DE BALSANDRAS 18:^
sortait du cabaret sans lâcher le pichet, au grand désespoir du cabaretier qui n'osait retenir ces clients quis'enfuyaientsans payer. M'aisBalsandras r^gla la dépense et mit l'épée à la main, en criant :
— Nous verrons ce qu'ils valent, ces suppôts du Béarnais !
Les ivrognes furent bientôt dehors. Le gantier Malichet suivit, bien qu'il sentit la terre trembler et tourner sous ses pieds; les fumées du vin s'ajoutaient au poids de ses armes, et il s'essayait à rappeler ces forcenés. Ses objurgations, tant il avait la langue pâteuse, ne furent entendues de personne, et il continua de tituber, portant son morion à bout de bras, par les oreillettes, ainsi qu'une ménagère tient un panier par son anse.
Le petit battant de la porte fut ouvert, on tira le pont volant, et le sergent Taillechair partit à la découverte, accompagné par M. de Balsandras; et Morin, agitant son broc, courait sur ses talons.
Mais, au moment même où ils franchissaient le seuil, une troupe de gens de police, en hoquetons, se rua sur eux. Il fallut faire face. Morin eut beau crier: « Assommons le guet! », Balsandras frapper de l'épée tous ceux qui tentaient de le saisir,
la porte fut refermée, le poste refoulé, et la bande du Châtelet demeura maîtresse du porche, où M. de Balsandras succomba sous le nombre.
Bien en prit cependant à M. de Prémillac d"avoir cousu sous la forme de son chapeau une calotte d"acierde belle trempe, car le baron, avant que de tomber, lui administra un coup de taille à ce point magistral que l'ami de M. Domerat en chut sur les genoux. La lame, glissant sur la calotte d'acier, lui fendit le bord du bonnet et lui entama la joue gauche, jusqu'au menton.
Ce qui n'empêcha rien. Saisi aux jambes, à brasle-corps, à la nuque, le baron fut renversé, désarmé, ligoté, ainsi que son valet, qui eut cette consolation dernière de décharger ses deux pistolets sur les hoquetons, et d'en mettre deux par terre. Une fois qu'ils furent ficelés, dévalisés, on les entra dans un vieux coche tiré par un mulet étique.
A minuit tapant, on les incarcérait à la Bastille, où M. Bussi-Leclerc. gouverneur par occasion de cette prison, les prit en garde, sous les noms de Caternau et Pomeraz, criminels d'État, réputés parmi les plus dangereux espions royaux,
et que l'on recherchait depuis six semaines. M. de Prémillac, la tête prise dans un appareil de toile, avait fait cette déclaration en signant de sa main sur le livre d'écrou.
Aux premières lueurs du matin qui suivit cette nuit mémorable, j\I. Domerat fut réveillé par sa servante : ^
« Un homme de mauvaise mine était à la porte et demandait à lui parler. » Comme signe particulier, ce visiteur portait autour de la tête une sorte de béguin blanc. Et son air était si méchant que la bonne femme n'osait point le laisser entrer.
Mais l'étranger n'avait pas craint de pénétrer à ce moment même où Domerat criait :
— Qu'on me laisse dormir en paix I Je n'ai affaire avec personne à cette heure !
Et M. Domerat reconnut son ami Prémillac, moins à son visage, dissimulé presque complètement sous des bandes de toile, qu'à l'ordonnance des loques dont se composait son habit, et à la longueur de son épée et de sa dague
M. Domerat en pensa défaillir sous ses draps. Si brave soit on, on ne peut compter sur une simple chemise et un bonnet de nuit pour se défeudre contre les coups. Aussi bien l'intention de M. de Prémillac était-elle de l'assassiner, peutêtre? Mais celui-ci, écartant les rideaux du lit avec un geste large, dit d'une voix tout à la fois caverneuse et joviale :
— Bonnes nouvelles, mon maître! Notre Balsandras a été cueilli de ma main, lui et son valet. Et ils dorment, chacun dans son coin, à la Bastille. Plus n'est besoin d'y penser. Bussi-Leclerc s'en charge.
— Dieu et ses anges soient bénis ! — murmuira componctuellement M. Dom^rat — Mais pourquoi venir de votre personne ? Vous savez bien q«'il a été convenu entre nous, une fois pour toutes, que jamais vous ne passeriez mon seuil. Vous me compromettez terriblement.
— .Je ne m'appesantirai pas, — continua imperturbablement Prémillac qui s'assit au pied <iu iit malgré la boue et la poussière dont se couvraient ses chausses, — je ne m'appesantirai pas sur les dangers que j'ai courus pour vous sauver la vie,
tant y ai peu de rancune, non plus que sur ce coup d'épée qui m'a fendu le visage et mis mon œil gauche hors de service, peut être à tout jamais. Votre libéralité saura panser ces plaies...
Sans se lier par une promesse, M. Domerat hocha la tète avec affabilité.
— Oui, Domerat, je compte sur vous ! Mais, avant tout, songeons à lenlèvement de nos femmes.
Ce « nos femmes » scandalisa M. Domerat. Il n'osa cependant montrer son mécontentement, et trop occupé de surveiller les mains de Prémillac, et aussi sa dague, pour s'arrêter à un pareil détail, il approuva :
— Songeons-y en effet ! Il faut les emmener sans plus tarder... Le Balsandras n'aurait qu'à sortir de pason !... Vous comprenez, Prémillac, avec ce Bussi-Leclerc, on ne sait jamais !,.. Il suffit de lui donner de l'argent...
— Souffrez que je vous arrête, estimable Domerat ! Nos deux braves sont entrés, à la Bastille sans un rouge liard. Nous avons eu soin de les fouiller, en conscience.
M. Domerat loua fort cette précaution. Il re-
grettail, pourtant, que l'on n'eût pas tué sur place Balsandras et Morin : « On serait plus tranquille. » '
— Ne vous inquiétez point d'eux. Je les ai inscrits sous les noms de Caternau et Pomeraz. On ne les lâchera jamais, d'autant que je sais, de bonne source, que les susdits espions sont passés en Angleterre depuis tantôt quinze jours... Résumons, s'il vous plaît : J'ai présentement sous la main une bande d'hommes déterminés. Inutile de répéter qu'à prix d'or on obtiendra bonne besogne. Les circonstances sont propices entre toutes. Le roi de Xavarre a autorisé, depuis hier, nombre de dames et de demoiselles à sortir de Paris. J'accompagnerai donc avec mes gens nos deux femmes...
— Encore I gémit intérieurement ^L Domerat.
— Jusqu'à votre maison des Essarts, cependant que vous surveillerez tout, ici, et particulièrement Balsandras...
M. Domerat, s'étant cru autorisé à objecter que sa propre présence était au moins aussi utile que celle de Prémillac dans sa maison des Essarts, s'attira cette repartie :
— Erreur, mon maître ! Si mes hommes vous
voient — et ils vous connaissent, soyez-en sûr ! — vous aurez à payer une somme quadruple de celle qu'ils exigeront de moi.
M. Domerat fut de cet avis. Il renvoya son acolyte avec promesse de deux cents écus à toucher la nuit prochaine sous le porche de la rue de la Harpe, où ils tenaient leurs conciliabules ordinaires.
Mais, mis en éveil par Tobstination de Prémillac à se charger seul de l'enlèvement, il réfléchit longuement à Tombre de ses rideaux, fit un léger somme, et se leva avec l'idée bien nette que son associé voulait le tromper. Tout, dans les allures de cet homme de louage, depuis Thistoire de l'échelle jusqa'à ses dernières manigances, dénonçait la trahison.
De telle sorte que M. Julien Domerat regretta amèrement sa confiance. Cette fortune de Mlle de Vérit, fortune insoupçonnée, ignorée de tous, de la demoiselle elle-même, n'était plus mi secret puisque Prémillac en connaissait l'existence.
« Décidément, se dit-il, dût mon cœur en saigner, il me faut supprimer Prémillac, d'autant que je n'ai plus besoin de lui. Capoferro, avec sa
bande, me rendra le même service, et à p«u près au même prix. Et celui-là ne sait rien de riiérilage. J'apaiserai ses scrupules, s'il en a d'occasion, par la confidence d'une entreprise amoureuse 1 Faisons arrêter Prémillac sans retard... Mais il n'est pas de prison assez sûre pour un scélérat de ce mérite. La potence est le seul remède. Morte la bêle, mort le venin 1 .Je m'en irai trouver sans délai quelqu'un des Seize.
M. Domerat se dirigea donc vers le Petit Châtelet. Mais, au milieu de la rue de la Huchette, il s'arrêta et revint bientôt sur ses pas :
« Que tu es lourd et stupide, mon pauvre Julien I De quel secours te serait ton expérience si tu ne prévoyais point ce qui va se passer quand tu auras dénoncé Prémillac. On l'incarcérei^ 1... A merveille!... On l'interrogera, étroitement!... D'accord!... Et il parlera sans se gêner de notre entreprise. J'aurai des ennuis majeurs, parmi les quels mon mariage manqué ne sera pas le moins considérable Le conseil des Seize nommera d'office un tuteur à mon héritière et la mariera, à mon nez et à ma barbe, avec quelque ligueur d-e marque... Loin de moi ce calice 1... Sans compter que
je pïïis être ruiné à plat, emprisonné, que sais-je?. . Où est ta tète, mon pauvre Julien ?... Mais tu ne vois donc pas, triple sot, que le moyen le plus simple est d'atermoyer. Prémillac ne peut rien sans argent. Je vais lui tenir le bec dans l'eau sous divers prétextes, et traiter avec Capoferio, en sous-main. L'important est de savoir exactement ce qui en est de notre Balsandras. »
Se livrant ainsi à de salutaires réflexions, M. Domerat atteignit la Bastille, dont le gouverneur, M. Bussi-Leclerc^ donna ordre de baisser le pont, à la seule annonce de son nom. Car, pareil à M. Domerat, M. Bussi s'enrichissait du bien des proscrits.
— Voici, se dit-il, cet excellent Domerat qui m'apporte quelque nouvelle affaire !
M. Domerat le félicita tout d'abord sur la capture de Caternau et de Pomeraz :
— Les deux prisonniers que Prémiilac vous a remis cette nuit sur mes indications sont bien ceux que no;;s cherchions... Comment, vous me dites qu'ils se réclament de moi 1 Quelle audace !
— Mais l'un d'entre eux prétend être le baron de Balsandras, il demande à vous voir.
A ces paroles de Bussi-Leclerc, M. Domeral leva les yeux vers le plafond, les baissa ensuite, regarda les carreaux, fronça les sourcils, se gratta le front.
— Balsandras? — dit-il enfin très lentement, Le baron de Balsandras ? Je ne me rappelle pas ce nom... Vous avez sous vos clefs deux des plus grands imposteurs... Mais il s'agit d\m secret d'État ! Ma bouche est close I J'aurai prochainement une affaire à vous proposer... Un peu de patience, elle n'est pas mûre.
Et M. Domerat parla vaguement de conspirateurs, gens riches, qu'il surveillait étroitement : « Bientôt on aurait des nouvelles. »
Puis il s'en fut, croyant avoir convaincu Bussi- Leclerc de ridentilé du conspirateur Caternau avec Balsandras. En cela M. Domerat se trompait. M. Bussi, qui tenait avant tout à l'argent, prit sur lui d'interroger Balsandras, et même de composer avec le gentilhomme pour une somme ronde de mille écus. Et, six jours après son arrestation, le baron, ayant trouvé, par voie de messager, à emprunter ces mille écus chez un orfèvre du Pont Saint-Michel qui connaissait sa famille,
put sortir de la Bastille, à la nuit tombaute, en compagnie de son fidèle Morin.
Leur premier soin fut de courir chez Mme de Charrost. Ils frappèrent doucement d'abord, puis à tour de bras. Personne ne leur répondit. La maison était vide.
Alors M. de Balsandras et Morin se dirigèrent vers le collège de Boissy, comptant trouver et un gîte et des nouvelles. C'est là qu'on avait logé les chevaux de sa troupe et la plupart de ses hommes.
Ils trouvèrent visage de bois. Le portier refusa de les reconnaître et ne voulut même pas leur ouvrir. « Il y avait beau jour que le lieutenant Balsandras était parti avec son monde et avait quitté Paris. » Et, leur fermant le guichet au nez. le portier menaça d'appeler la police.
Le bruit d'une arquebuse qu"on armait servit de péroraison à ces propos hospitaliers. Balsandras et Morin, sans insister davantage, prirent la large,
LA FORTUNE DE BALSANDRAS VJÔ
tant la crainte les tenait de retomber aux maii:s de M. Bussi-Leclerc.
Errant par les rues, en pleine nuil, ils ne tardèrent pas à s'égarer dans un dédale de ruelles. Pour éviter une ronde de gens du guet, ils durent pénéirerd^ns un jardin parla brèche d'un murée ruines. Mais la ronde venait à peine de disparaître que deux gros chiens les attaquèrent avec des cris furieux. Par bonheur, le greffier de la Bastille leur avait rendu épées et dagues. Morin tua un des mâtins avec la pointe, et Balsandras décapita l'autre d'un coup, non sans avoir senti les crocs déchirer sa jambe.
Puis ils s'enfuirent, à Taventure, entendant des clameurs qui s'élevaient derrière eux. Le hasard les ramena dans .la rue Poupée, devant la maison déserte de Mme de Charrost. Ils s'assirent découragés sur le seuil, dans la position ridicule de gens abandonnés sur le pavé, sans un sou en poche, avec l'estomac vide et la voûte du ciel pour abri.
Comment se renseigner ? Que faire?... Pas un feu ! Partout portes et fenêtres closes ! A heurter aux huis, on risquait d'ameuter le quartier, de
faire revenir le guet, de se faire emprisonner à nouveau, et la nuit était si épaisse qu'on ne distinguait rien.
M. de Balsandras avait imprudemment escompté la joie qu'il se promettait à revoir Mlle de Vérit, ou, tout au moins, à rentrer sous son toit. A cette heure, il commençait d'avoir peur. Cette arrestation, si longtemps maintenue, et dans la Bastille même, pour une peccadille de corps de garde, coïncidait trop exactement avec la disparition de ses hôtesses, pour qu'il ne s'en effrayât point. Et l'idée qu'on l'avait espionné, pendant qu'il causait avec la nièce de Mme de Charrost, quelques jours avant, dans le jardin, cette idée, qui l'avait obsédé en prison, vint encore l'assaillir.
A qui s'adresser?... Balsandras pensa au bon M. Domerat. Seul, cet homme de bien, familier de la maison, pourrait lui dire la vérité. Il fallait courir !... Oui, mais où demeurait-il ?... Dans le voisinage. Oui, certes ! Mais où, dans quelle rue?... Le baron ne le savait. Il l'avait su, peutêtre, mais, en ce moment, il ne se rappelait plus rien.
Ainsi condamné à attendre le matin, Balsandras
résolut de finir la nuit chez Matthieu Bernicle, cet orfèvre du Pont Saint-Michel grâce auquel il était sorti de prison. Ils se dirigèrent donc vers la place, à tâtons, marchant ainsi que des aveugles, avec leur épée engainée comme bâton.
Tout à coup, au coin de la rue de la Vieille- Boucherie, apparut une lumière qui ondulait, se balançait au ras du sol. Et, en même temps, s'éleva une voix menue : « Oublie ! Oublie ! Où estelle ? »
C'était une marchande de gâteaux. On entendait maintenant résonner sa cliquette de bois. Balsandras appela.
« Elle m'éclairera avec sa lanterne, et je lui donnerai un denier pour sa peine. . . Si toutefois Bernicle m'ouvre sa porte, car je n'ai pas un rouge liard dans ma bourse, ni d'ailleurs de bourse pour l'instant. »
La femme continuait d'avancer, poussant son cri monotone : « Oublie ! Oublie ! Oui en veut? »
Et elle apparut, éclairée par sa lanterne de papier huilé où se profilaient, peints au naturel, des oisons bridés, des éléphants, des coqueci-
198 LE CAROUOIS
grues et autres bêtes étranges qui se reflétaient sur soniaMier blanc. La robe relevée bouffait sur une cotte de ratine sombre. Et, par des rubans et de? sangles, une corbeille plate, vaste comme un van, se rattachait à ses épaules et à sa taille. €et évenlaire était chargé d'oubliés, de galettes et d'échaudés.
La vendeuse s'arrêta, hésitante. Et Balsandras put craindre qu'elle ne s'enfuît. >Iâis ayant dirigé la chandelle sur les deux hommes, et, ce premier examen lui paraissant favorable, la vendeuse se décida à parler :
— Est-ce vous qui m'appelez ?... Que voulezvous ?...
Puis, grossissant sa voix :
— Mon compagnon est derrière moi, vous savez!
— N'ayez crainte, la belle marchande, répondit Balsandras. Nous n'en avons ni à vous ni à vos oublies, mais bien à votre lanterne. Dans cette nuit, moi et mon valet nous sommes perdus, et si vous voulez bien nous éclairer jusqu'au Pont Saint-Michel, je vous donnerai volontiers une petite pièce.
— Au Pont Saint-Michel? Mon b^au Monsieur, voUwS ne passerez pas !...
Pourquoi ?...
Parce que ce sont les gens de Crucé qui oint la garde, et il n'y a pas plus méchant.
— Ils laisseront passer Balsandras, celui qui leur apporta des farines...
La marchande d'oubliées se rapprocha, levant sa ianterae, et la porta sous le nez du baron. Alors elle chancela, et si le laquais Morin ne lavait lest-emeint happée au bras, elle serait tombée de son haut :
— Monsieur de Balsandras !... C'est vous qui êtes entré par la Porte Saint-Jacques?,.. Oh oui! Je vous reconnais maintenant! Ah, 'Monsieur, si la vie d\me pauvre créaturevous peut être de quelque service, usez de moi ! Je suis votre servante !
Et, dune voix entrecoupée, la petite femme rappela comment le baron lui avait donné un belécu le jour de l'émeute :
« Oui, un solda't Tavait battue, c'était vrai ! Mais, après, on lui avait laissé prendre quelques poignées de farine, et offert une écuelle de soupe à elle et à son enfant. »
— Tenez, le voilà !
Et haussant sa lumière, elle montra le marmot qu'elle portait dans une bourriche d'osier à la manière d'un carquois suspendu par une bretelle, à son épaule, « pour la plus grande commodité de son commerce ».
— Je l'emmène toujours avec moi. On ne maltraite pas une femme qui porte son petit, n'est-ce pas?... Et puis le cœur me manque à Tidée de m'en séparer... Ah, Monsieur, grâce à vous nous avons pu vivre! Ah, quel bonheur pour moi de vous rencontrer 1.... J'ai joliment bien fait de veiller jusqu'à cette heure. Il faut vous dire que j'ai été retenue par les marmitons de l'hôtel de Lens où j'avais vendu mes oublies.
Et la marchande n'en finissait pas de raconter son histoire, agitant sa lanterne peinte. Et leurs ombres dansaient le long des façades, de compagnie avec celles des animaux fantasliques :
— Enfin, c'est à vous que je dois de m'ètre tirée d'affaire !.. Voilà, Monsieur, aussi vrai que je suis Macée Bourdelote demeurant rue Gilles-Cœur, près du Cerf- volant... Et avec tout ça je ne peux pas vous aider à passer le Pont Saint-Michel...
Si! Peut-être?... Nous avons cette chance que Salambroux soit de garde !.. Salambroux, c'est un pays à moi, un garçon mégissier....
M. de Balsandras se dit qu\me créature aussi délurée, et qui habitait dans le quartier, pourrait sans doute lui fournir quelque renseignement utile sur Mme de Gharrost et sa nièce :
— Les connais-tu ?
— Si je les connais !
Et frappant joyeusement ses jupes avec sa cliquette de bois, Macée reprit :
— Si je les connais, les dames de Gharrost, et leur servante Monique ! Ah, Monsieur, les chères créatures du Bon Dieu ! Jamais je ne passais devant leur porte sans qu'elles ne m'appelassent pour m'acheter quelque chose!... Hélas! Elles sont parties depuis bientôt deux jours... Il faut que je vous raconte d'abord !....
— Mais parle donc!... Elles sont parties?... Avec qui ?
— Avec un vilain homme noir qui gourmandait Mme de Gharrost... Même que Mlle Hugueline ne voulait pas venir. Je l'entendais qui pleurait, elle essayait de décider sa tante à
demeurer.... .Je m'en souviens maintenant, où avais-jela lête î... On se plaignait de ne pas savoir où vous étiez!... Alors Thomm-e noir a crié que vous attendiez ces dames à la Porte Saint- Antoine avec vos cavaliers, pour leur faire escorte... On Ta entendu, aussi vrai que je vous vois.
Et la marchande abonda en détails. Elle les tenait de son pays Salambroux, grand tlâneur par défaut d'ouvrage et qui jouissait de la confiance de la servante Monique.
« L'homme noir avait de mauvaises intentions, c'était sûr. Depuis que M. de Balsandras avait quitté la maison, sans donner de ses nouvelles, on n"y voyait plus que ce vilain museau d'hypocrite. Le page était parti avec les chevaux pour rejoindre les aavaii^rs du baron, logés à côté, au Collège de Boissy. Ces cavaliers, d'aillemrs, étaient sortis de Paris, sans doute devaient-ils renforcer l'armée des Ducs de Mayenne et de Parme qui avaient pris Lagny. »
Ainsi Balsandras apprit-il cette importante nouvelle : Le roi de Xa^-a^-re était parti. Son armée était dispersée. A peine restait-il quelques garnisons 3e long de la Seine. Du coup, Paris était dé-
bloqué. Maintenant on avait du beau pain blanc (le Gones?ie. Et Macée en montra un morceau : « Le souper du petit ! »
Pais elle reprit son récit :
« Le vilain homme avait emmené les dames dans des brancards à rideaux de cuir attelés de deux mules. La servante avait été mise en croupe d'un laquais, deux ânes suivaient chargés de paniers et de bahuts ; et l'homme noir, en personne, chevauchait un courtaud fleur de pêcher. Il se tenait à la portière droite des brancards, et à la gauche amblait une sorte d'estafîer, drôle de mauvaise mine, que Macée connaissait d'ailleurs, de vue, pour appartenir à la bande du capitaine Capoferro. »
Le baron n"ignora bientôt plus rien du départ de ses hôtesses, Capoferro avait dû participer au €Oup. Avant de confier son bienfaiteur aux soins du sergent Salambroux, à la porte du Pont Saint- Michel, la marchande d'oubliés lui avait promis de le mettre en rapport, dès le lendemain, avec le fameux Napolitain qui tenait ses quartiers au Cabaret des Trois Poissons.
Et M. de Balsandras, ayant pu éveiller l'orfèvre
Matthieu Bernicle, qui refusa quelque temps sa porte à des gens armés frappant à pareille heure, trouva enfin un gîte. Il s'endormit dans un bon lit. tant la jeunesse et le courage ont vite raison de ces inquiétudes qui suffisent à tenir en éveil les hommes faibles, irrésolus et timides.
Sur le bord de la Seine, le cabaret des Trois Poissons ouvrait sa porte et ses trois larges fenêtres munies de grilles en fer, dont les piques se terminaient par des pommes de pin, des thyrses et des têtes de chardon — ces dernières en vue de la défense, tant était grande la quantité des rôdeurs. En cet endroit écarté, peu distant de la Tournelle, fréquentait une clientèle choisie parmi les bateliers du quai, les écoliers du collège du Cardinal Le Moyne et les écumeurs de Seine. Le voisinage de Tlle aux Vaches, terrain préféré des duellistes, avait fait de cette taverne le rendezvous des laquais qui gardaient les manteaux et des spadassins qui pouvaient donner un coup de
main, à loccasion. Bien que, depuis le siège de la ville, la besogne leur manquât, les braves continuaient de venir attendre là les événements possibles, tant la force de l'habitude ramène bêtes et gens dans leurs quartiers familiers.
L'enseigne, fraîchement repeinte, en l'honneur de l'arrivée du renfort espagnol, se surmontait d'un rameau de feuillage passé en sautoir dans les anneaux de la tringle. Cette branche attirait l'attention, le tableau la retenait. Sur son champ d'azur brillait un chabot en pal, flanqué d'un bar et d'un dauphin adossés, tous trois d'argent, barbés, lorés, peautrés de gueules, couronnés d'or, et du meilleur efîet. Et cet écusson avait pour supports deux sauvages occupés chacun à boire dans une grande pinte où ils enfonçaient le museau, de sorte qu'on ne distinguait que leur barbe, si longue qu'elle rejoignait leur ceinture de lierre.
Jaloux, sans doute, d'égaler ces remarquables modèles, plusieurs personnages, assis sur un même banc, devant le cabaret même, saluaient le soleil du matin en humant le pot. On eût dit que ces honnêtes gens, qui avaient choisi le rang doicrnons pour formation militaire, étaient un vivant
symbole des joies qui attendaient quiconque s'arrêterait à ce cabaret des Trois Poissons.
« Entrez, semblaient-ils dire, prenez place ! Et vous serez bientôt légers et contents comme nous ! »
Ce n'était pas que leur habit se recommandât par sa richesse non plus que par sa bonne qualité. Plus d'un haut-de-chausses devait ses chiquetades à la faux du temps et non point aux ciseaux du tailleur. Et de plusieurs pourpoints le rembourrage se montrait à nu, ayant pour simple doublure la peau du propriétaire. Tout riait, se mettait à l'aise, jusqu'aux fourreaux des épées qui s'amusaient à imiter ces arbres dont Técorce pèle après la gelée.
Le bonnet d'un de ces buveurs se trouvait réduit à sa coitïe, grasse, ridée, à demi-diaphane, telle une vessie de porc. D'un autre, le chapeau n'existait pas, à vrai dire. Car c^tte merveille unique possédait plus de vides que de pleins. Au vrai, on n'y comptait que des trous. C'était un vrai chapeau d'été, permettant au vent de se jouer entre la doublure et la forme, puis de sortir en rafraîchissant le crâne. Une plume de chapon dressée, une croix de Lorraine en plomb, une corde effilo-
208 LE CAROUOIS
chée enserrant la passe concouraient à orner cet objet travaillé à jour.
Dun troisième, la tète s'abritait sous un appareil bombé, en façon de coupole, et qui était en fer-blanc, selon toutes les apparences. On eût pu croire, au premier abord, qu'il s'agissait là d'une marmite à trois pieds. Mais ces trois pieds étaient autant de pointes acérées, long-ues de six pouces.
— Vous avez tort, seigneur Patrisquet, de vous obstiner à retenir mon chapeau. Et vous me lavez enlevé par surprise, tandis que je vous tournais le dos. Kendez-moi donc ce chapeau, s'il vous plaît. Outre qu'il ne saurait vous servir, son défaut me met dans un cruel embarras, car je ne pourrai aller par les rues avec celte secrète d'acier sans attirer les regards des bourgeois qui, suivant la simplicité ou la malveillance de leur esprit, me prendront soit pour un diable cornu, soit pour un échappé de Thùpilal I... Messieurs, je vous établis juges du procédé 1
Ainsi parla le propriétaire de la calotte à trois pointes, qui avait déjà commis une vingtaine de meurtres au moyen de cet appareil ingénieux. Abritant sous un chapeau de forme haute son crâne
ainsi armé, il fonçait tète baissée sur sa victime sans défiance et lui perçait le moule du pourpoint.
Ne se croyant pas tenu de consulter « ces Messieurs » qui continuaient de boire au soleil sur leur banc — et ils étaient bien douze, — le cabaretier Jérôme Patrisquet répondit avec une majesté qu'augmentaient sa corpulence et l'épaisseur extraordinaire de son cou :
— Seigneur Capoferro, point nest besoin d'appeler à Taide. Votre chapeau est en bonne place et il y restera. Je Tai accroché à un beau clou, sur la porte où est inscrit, à la craie, le compte de ce que vous me devez. L amitié que j'ai pour vous m'oblige à laisser là ce précieux chapeau qui tient ainsi votre nom illustre à l'abri de Findiscrétion et de l'envie. Que penserait, en effet, celui qui, entrant de fortune, lirait sur ce panneau que le capitaine Capoferro, napolitain, a laissé vieillir chez moi une misérable dette de quatre écus, deux deniers et quelques liards?... Croyez-moi, seigneur Capoferro, laissez là ce chapeau. Il dort en compagnie de la cape béarnaise de votre ami M. de Prémillac, qui me l'a confiée
pour que je l'emploie à cacher pareillement son compte arriéré.
A ouïr d'aussi sages paroles, « ces ^lessieurs » s'oublièrent jusqu'à rire en se tenant les côtes, d'une seule main, pourtant, car de l'autre, ils maintenaient leur pot à bonne hauteur. Et le capitaine Capoferro, mécontent, détourna la tête, ce qui permit à l'assistance de voir que sa secrète étamée avait été extraordinairement ébréchée à hauteur de l'oreille gauche, et que l'oreille ellemême manquait, comme la droite d'ailleurs. A cette particularité on pouvait connaître que le capitaine avait été appelé, en d'autres temps, à l'honneur insigne de ramer sur les galères de Sa Majesté.
Le capitaine Capoferro était, ainsi qu'il convient à un brave dont les armes aident les gens dans leurs affaires privées, construit à la ressemblance d'un coq. Tout en bec et en ergots, il paraissait vivre sous un camail de plumes qu'il hérissait à volonté. Son nez crochu était un bec, les éperons de ses bottes — bien qu'il n'eût jamais possédé de cheval — étaient de sonores ergots. Quand il appuyait sur la garde de son épée, jadis
LA FOUTUiNE DE BALSANDRAS 211
dorée, et dont la lame mesurait trois doigts en largeur, le bout du fourreau relevait sa €ape pour imiter la queue des irascibles volailles, tandis que les pans de ce vêtement dentelé par les intempéries et le hasard des chocs, recouvraient les bras en simulant des ailerons.
On aurait pu ajouter que le costume du capitaine avait été primitivement de peluche verte, tracée, récamée d'or. Mais les flèches du soleil et les rayons de la pluie, et aussi le contact des bancs, des tables, du sol, des murs, lui avaient donné cette coloration diaprée, tout à la fois violette, livide et vermeille, que les amateurs de batailles de coqs admirent dans leurs oiseaux favoris.
M. de Balsandras pouvait déjà goûter de loin la belle mine du capitaine napolitain, car Macée Bourdelote l'avait amené, suivant sa promesse, non loin du cabaret des Trois Poissons. Tirant le baron par son collet de buffle, la marchande d'oubliés lui désigna le personnage bigarré :
— Le voilà ! Et il n'a pas d'argent, bien sur !... Mais oui, puisqu'il n'a pas son chapeau!... Je vous expliquerai ça plus tard! Attendez-moi ici, je vais vous l'amener.
Elle s'avança vers les buveurs, appela Capoferro de la main. Aussitôt le capitaine tira galamment sa moustache, qui avait un bon demi-pied de long, se leva, puis rentra précipitamment dans le cabaret.
— Holà 1 ^laître Patrisquet, cria-l-il, voilà une dame de grande maison qui demande à me voir 1 Et je ne puis me présenter sans coilîure. Allez, prenez ces cinq écus, et me rendez mon chapeau !... Nous compterons ce soir.
Et jetant les pièces sur la table où le gros homme sommeillait, à demi-vautré, le capitaine s'empara lestement de son couvre-chef, y rattacha sa calotte à pointes, sortit, et rejoignit Macée.
Ils échangèrent quelques paroles. Puis la petite revint seule et annonça à Balsandras que son hommeTaltendait danslejardindes TroisPoissons.
— Vous pourrez causer sans qu'on vous dérange. Xon, n'entrez pas de ce côté ! Venez par ici, entre l'abbaye et le chantier des haleurs, il y a une ruelle I... Là! Maintenant, adieu, Monsieur!
Et comme Balsandras lui tendait une poignée d'argent « pour sa peine », Macée rougit, baissa la tête. Des larmes mouillaient ses veux.
« Oh ! murmiira-l-elle, ce n'était pas pour l'argent qu'elle avait fait ça!... C'était pour.. . Par reconnaissance, enfin !
Le baron prit entre ses deux mains la tête de la pauvresse et l'embrassa doucement sur le front :
— Macée, tu es une bonne fille, et si je ne sais t'en récompenser, Dieu s'en chargera pour moi ! Il aime les faibles et les simples, et ceux qui sont de bonne volonté ! Je te dis merci, et au revoir !
Il entra dans le jardin, laissant la petite mar chande appuyée contre la clôture de la ruelle. Quand Balsandras eut disparu, elle envoya un baiser vers la porte, et s'enfuit. Mais elle s'arrêta brusquement. Là, dans la pochette de son tablier, sous sa main, elle venait de sentir quelque chose de dur et de lourd... De l'argent !
Et moitié pleurant, moitié riant, Macée Bourdelote reprit le chemin de la Cité, inquiète de son enfant qu'elle avait confié à une voisine. Tout en trottant le long du quai, elle songeait :
u Ce qu'ils sont trompeurs et bien disants, ces seigneurs !... Et d'autres gens que nous, bien sûr!... Voyez celui-là, il a bien su me passer son argent, et contre ma volonté!... Un enjôleur!...
Ah, si j'étais née belle demoiselle, et riche 1... Mais que je suis bête !... Alors je ne serais pas Macée; la veuve de Bourdelol le batelier... Et je n'auiais pas connu M. de Balsandras ! »
Dun air tout à la fois affable et hautain, le capitaine Capoferro salua le baron et le pria de s'asseoir sous la tonnelle. Un petit Baeehus de pierre se dressait au-dessus de sa vasque, et les mains de l'anlique enlanl étaient pleines de gros raisins, dont elles exprimaient le jus. L'eau qui s'échappait de ces grappes, par un habile artifice, tombait goutte à goutte dans le bassin ovale, où nageaient des poissons gris. La servante s'approcha, borgne, dépeignée, et plus semblable à une sorcière qu'à une fille de bien. Capoferro lui adressa la parole avec bieuA eillance :
— Gracieuse Mégère, ma mie, enfourche légèrement ton balai, vole et nous sers! Que deux bouteilles de vin de Sicile, ou de Suresnes, si tu n'as pas mieux, reviennent avec toi 1 Ainsi muée en Hébé. tu mettras le nectar fraîchir dans cette vasque où lu pourras, par extraordinaire, laver les verres.
Puis il prit place en face de Balsandras sur un
escabeau, et entama un éloge de la vie champêtre. D'une voix chaude et vibrante, il célébra les charmes de la nature, et s'attendrit sur les feuilles de la treille rougies par les rayons du soleil d'automne. Gela dura jusqu'à ce que la servante fût partie après avoir apporté le vin.
Alors le capitaine Capoferro, ayant porté la santé de son visiteur, baissa la voix et parla sérieusement :
— Vous êtes le troisième, Monsieur, qui se présente à moi, en cette même semaine, et sollicite mes bons offices pour enlever la même demoiselle... Ne m'interrt)mpez pas, le temps a des ailes !... Les deux premiers m'ont cruellement trompé. Souffrez que, mû par un sentiment de discrétion dont je vous laisse juge, je ne les nomme point, quant à présent. Avec vous, il n'en va plus de même. Me piquant de m'y connaître en hommes, je ne vous demande ni avances, ni arrhes, sinon une pauvreté de vingt écus pour payer quelques douceurs de cave ou de gargote à mes braves, qui bayent aux corneilles, là-bas, en attendant notre bon plaisir. Pour la suite, je m'en rapporterai à votre générosité... Non ! Non !
Inutile de me dire qui vous êtes ! Je sais tout de vous. Baron René de Balsandras, chef du nom et d'armes de votre famille, vous avez pour ami un homme de bien qui vous a fait coucher à la Bastille pendant qu'il enlevait votre fiancée, Mlle de Véril.
Balsandras commença de regarder avec inquiétude ce quidam si bien renseigné, mais il ne se permit plus de l'interrompre.
— C'est à moi, Monsieur — continua le capitaine en laissant couler sur Tongle de son pouce une goutte du vin vermeil — que cet excellent seigneur confia le soin d'emmener Mme de Charrost et sa nièce. Mais Tamour que je porte aux dames me défendait de me mêler d'une pareille expédition. S'il se fût agi de tirer l'épée, passe encore 1
Un Capoferro d'Aversa ne se met pas en campagne contre des femmes... Enfin, pour tout dire, je donnai à ce client quelques-uns de mes hommes et ne lui demandai qu'une modeste rétribution... Ma bonne foi a été surprise. De vous à moi, sachez qu'il m'a promis beaucoup, et ne m'a rien donné, ou si peu que rien. Mais voici que
mon ami Prémillac... Vous le connaissez sans cloute?
Le baron- avoua qu'il ignorait jusqu'au nom de celui-là. Capoferro en marqua quelque surprise :
— Il a pourtant reçu de vous un maître coup d'épée sur la tète, à la Porte Saint-Jacques.
— Ah ! fit Balsandras avec dédain. C'est un homme de police ?
— Oui et non. En vous arrêtant au moment où vous alliez sortir de Paris pour rejoindre l'armée royale...
— Pardon !... Comment osez-vous m'accuser... ?... ?
— Patience 1 Je vous ai déclaré savoir tout de vous, ne m'obligez pas à vous le prouver dans le détail. Prémillac, en s'assura nt de votre personne, devançait les désirs de son associé. Pour des raisons que nous laisserons de côté, quant à présent, il vint me trouver quelques heures après mon entrevue avec le gentilhomme en question et me proposa un marché. Il s'agissait d'enlever les mêmes dames. Pour m'en donner à garder, ce rusé coquin inventa une merveilleuse histoire :
Sauver Mme de Charrost et Mlle de Vérit, les sauver des embûches du gentilhomme sus. dit. tel était lobjet de sa généreuse entreprise- Il fallait agir, et sans perdre un instant! Ma simplicité me précipita tête baissée dans le piège. Je me mis à courir après mon monde, lesté de quelque monnaie par ce scélérat de petite mesure. Et, lorsque je revins au rendez- vous, j'étais volé :... Oui, Monsieur, volé comme dans un bois !
Ici le capitaine soupira, but un coup de vin, dérangea les poissons en replaçant la bouteille dans la vasque et conclut :
— Ce Prémillac — que Tenfer le dévore ! — avait profité de mon absence pour embaucher les meilleurs de mes hommes et je demeurai pareil à \m petit Saint-Jean
— Mais enfin, fit Balsandras, m'apprendrezvous comment a fini l'aventure?
— A merveille. Monsieur !... Ou, pour mieux dire, au plus mal I... Prémillac a surpris le convoi mené par mon premier client, l'a dispersé dans le Bois de Vincennes, et a mis les deux dames en sûreté. La renommée...
— ^lis OÙ ? Mais parlez donc, cria le baron, que rimpatience rongeait.
— Chut! On nous observe!... La renommée, Monsieur, n'a pas embouché sa trompette pour chanter la retraite du vertueux anonyme. Nul ne sait- ce qu'il est devenu. On suppose que, fendant Tair et le vent, il s'est enfui, empruntant les ailes de Mercure pour s'en^aider les talons. Vous connaissez la chanson :
« Les pieds sauvent la personne, « Il n'est que de bien courir. «
— Mais je me moque de votre anonyme ! gémit Balsandras. Me direz-vous où sont ces deux malheureuses* dames ?
Le capitaine Capoferro, qui se servait d'une bouteille vide en guise de mandore pour s'accompagner en chantant, répondit posément :
— Je ne sais si je vous le dirai. Quant à savoir où elles sont, je puis vous garantir que je le sais. Tenez-vous en repos et m'écoutez !
Balsandras, pour calmer sa rage, commença de ronger le second de ses gants, car de ses dents il avait déjà déchiré le premier.
« Si je le brusque, songeait-il. ce drôle m'enverra promener. Et ma vie, mon cœur, mon âme sont entre ses mains ! »
— C'est là, continua l'imperturbable Napolitain, le seul point important de l'affaire. Si vous consentez à me donner ce que je vous demanderai, je me fais fort de vous mener, au plus tôt, dans la maison où ce sycophante a enfermé ses intéressantes captives.
— Ce que vous voudrez I Ou plutôt ce que je pourrai ! Car. pour aller au vrai, je suis mal muni d'argent.
— Eh, Monsieur, il ne s'agit point d'argent 1
— De quoi peut-il s'agir, alors?
— Voici ce que je vous propose : Vous m'allez donner votre parole de noble que vous me compterez cinq mille écus, après votre mariage.
— Verbiage ! murmura le baron désappointé. Mais, — ajouta-t-il en haussant les épaules — vous qui savez tout n'en êtes pas à ignorer que je suis sans fortune et que Mlle de Vérit est une orpheline sans argent I... Parlons sérieusement, s'il vous plaît.
— Calmez-vous, Monsieur de Balsandras. C'est
bien simple. Vous me compterez cinq mille éciis sur le premier héritage que fera votre femme... Votre parole, rien de plus !
— Mais vous êtes insensé !... Jamais, au grand jamais, nous n'aurons de telles sommes que nous puissions...
— Votre parole !... Oui ! Je m'en contente.
— Puisque vous y tenez, je vous la donne ! Ne vaudrait-il pas mieux, pour que la folie soit complète, que je vous signe un billet ?
— Inutile; un papier se perd. Votre parole vaut mieux. Bien!... Et maintenant trouvez-vous à la Porte Saint-Antoine avec votre valet. Ayez des pistolets. Vous m'y verrez sur le coup de trois heures. Je serai derrière vous. Vous me nommerez Martin et me donnevez pour votre second laquais. Si on vous demande pourquoi vous voulez sortir, vous répondrez que vous allez vous battre en duel dans le Bois avec un royal quelconque et qu'on vous a assuré le champ. Je me charge du reste. Mes hommes partiront par voie d'eau... Adieu !... Ah! N'oubliez pas les vingt écus... Merci, c'est parfait !... Jusqu'à ce soir nous ne nous connaissons plus.
Et, ramassant lentement l'argent qu'il enfouit dans son haut-de- chausses, le capitaine Capoferro salua le baron tout juste assez pour prouver à la servante, qui les épiait, que le visiteur n'était pas un client d'importance.
« Si cette furie se doutait du coup de filet que je viens d'envoyer, elle avertirait la bande et je ne pourrais satisfaire les exigences de « ces Messieurs ». Allons ! Je me vengerai de Prémillac et je serai riche par surcroît I On a sa petite police. Moi aussi je me promène la nuit dans la rue de la Harpe. On y entend des propos utiles. A moi, la bonne dîme sur l'héritage des Tanguy ! Je m'associe à la fortune de Balsandras ! »
Un instant après, le capitaine priait « ces Messieurs » de vouloir bien se mettre en route, avec un demi-écu, par tète, comme viatique. 11 s'agissait de se couler en bateau jusqu'au pont de Charenton, sans scandale, et surtout de se tenir coi jusqu'au signal convenu : « Tanguy ! »
(' Soyez tous là, dès six heures du soir, secs et dispos, avec l'épée et la dague, quelques arquebuses et une saucisse de poudre. L'affaire est petite. Mais si elle réussit, il y aura double paye. »
Depuis que le duc de Parme, trompant par ses manœuvres savantes le roi Henri IV, avait enlevé la ville de Lagny à sa barbe, Paris se trouvait dé^ bloqué. Les vivres affluaient de toutes parts. La garde de l'enceinte était négligée : entrait et sortait qui voulait.
Quand le baron de Balsandras gagna, à l'heure dite, le guichet de la Porte Saint-Antoine, son étonnement ne fut pas mince de s'en voir interdire l'accès. 11 eut beau insister, réciter son histoire de duel, on lui déclara qu'il ne sortirait pas sans un ordre signé du Gouverneur : « La consigne était pour tout le monde et sans explications. »
Force lui fut de se retirer avec ses deux valets.
Morin et ]\Iaitin Capoferro. Celui-ci jurait, par Bacchus. nv rien comprendre. Mais, tout à coup, il se frappa le front, et donna l'explication du mystère :
« Un mouvement de troupes, sans doute ? Il croyait se rappeler qu'on avait parlé, la veille au soir, d'une entreprise sur Charenton !... Les lansquenets d"Éberstein devaient fournir un détachement pour essayer d'opérer jonction avec le duc de Parme, qui devait attaquer le pont fortifié. >^
Et Capoferro conclut :
— Ce sera bien le Diable si nous ne pouvons sortir avec le convoi des lansquenets !... Tenez, les voici qui arrivent I Rangeons-nous, car il n'y a pas de pires brutes. Ces Allemands renverseraient les Saints Apôtres, fouleraient aux pieds Dieu le Père, s'ils s'avisaient de demeurer devant eux.
L'aigre son des fifres se perdait dans le ronflement des tambours, et le pas des piétons cuirassés foulait lourdement le sol, avec une régularité rigoureuse. Les joueurs d'épée à deux mains précédaient chaque escouade, et ces colosses à longue barbe portaient leur espadon en sautoir, sur le dos, la longue poignée à floches de soie dépas-
sant l'épaule gauche. Sur les flancs, les caporaux attentifs rectifiaient lalignement avec la hampe des hallebardes, et M. de Glockenthonn, en personne, s'avançait, gardé par douze trabans en demi-armure noire et blanche, coiffés de bourguignotes à masque dont le panache, à ses couleurs, sable et sinople, mesurait deux pieds de haut. Le capitaine, ainsi entouré par ces porteurs de pertuisanes à fer doré, brillait, sous ses armes argentées et son costume neuf de taffetas cramoisi, coiTime un coquelicot dans une pièce de seigle.
La tête de ce bataillon ayant atteint la porte et fait halte, le capitaine Glockenthonn sortit des rangs avec ses trabans, pour surveiller le défilé. Il reconnut Balsandras et, à la grande surprise de celuici, lui présenta ses civilités.
— Eh bien, Monsieur, êtes-vous toujours aussi heureux dans vos rencontres à Tépée?... Il convient d'avouer que vous vous en servez à votre avantage. Et comment vous portez-vous?... Pour moi, mon bras va très bien, Dieu merci, grâce à un emplâtre que m'appliqua l'apothicaire Henrion Létice, et je vous le recommande, à l'occasion :
Rue Saint-Jacques, aux Raisins de Damas!... Mais qu*atlendez-vous ici ?
— Hélas, cher Monsieur, ce que j'attends?... Je désire sortir pour régler un compte que j'ai avec un certain... chevalier... de... de Neauphle... du parti du Roy de Xavarre, qui m'a provoqué récemment... On nous a donné le champ dans le Bois de Vincennes. et ces sots de la porte ne veulent pas me laisser aller I
— N'est-ce que cela ?... Vous viendrez avec moi ! Et si vous avez besoin d'un second, je suis à votre service.
— Merci mille fois ! Un second tel que vous serait la victoire assurée. Mais il s'agit d'une afîaire purement personnelle.
— Tant pis!.. Personnelle ?... Ah ! Ah ! Histoire d'amour ?
— Non point ! Une dispute de préséance...
— A la bonne heure ! Eh bien, je vais vous aider à passer... Quels sont ces deux drôles?
Le capitaine Gapoferro reçut stoïquement cet outrage ; le valet Morin ne s'en occupa point. Tous deux, d'ailleurs, surveillaient la porte, attendant une occasion de se faufiler.
— Ces deux braves gens, Monsieur, sont à mon service, ne vous déplaise, et tiennent mes épées de rechange.
— Très bien ! L'épée large me plaît. Ces drôles nous suivront.
Et le capitaine Glockenthonn ayant donné Tordre d'ouvrir les deux battants, assista à Técoulement de sa troupe, puis poussa rudement Capoferro et Morin à la suite, pêle-mêle avec les valets des soldats.
— Allons, canaille, à votre rang !
Et il garda Balsandras à ses côtés. Un des gardiens, qui prétendait s'opposer encore à son passage, reçut un maître soufflet du capitaine de lansquenets, sans compter douze coups de hampe de pertuisane, un par traban. Alors il rentra dans le corps de garde et ne reparut plus.
Et M. de Balsandras put enfin respirer à l'aise, dans le faubourg Saint-Antoine, ayant à dos la Bastille et les tours de l'Arsenal. Ce fut avec un soupir de soulagement qu'il entendit la lourde porte se fermer et le pont se relever derrière lui.
Entre Saint-Antoine des (-hamps et les ruines des moulins incendiés, il prit congé du capitaine
Glockenthonn et lira vers le Bois de Vincennes.
— M'apprendrez-vous enfin — dit-il à Capoferro qui humait le vent en tirant sa moustache — ce que nous allons tenter, et pourrai- je savoir dans quel repaire ce Prémillac a entraîné les malheureuses femmes dont il s'est emparé ?
— Tout doux, Monsieur ! J'ai plus d'une raison de croire que nous devrons aller jusqu'à la futaie de Roissy, et je ne serais pas surpris qu'à Marolles nous puissions souper et avoir des nouvelles de vos dames. Battons d'abord le bois et laissons, si vous m'en croyez, les lansquenets gagner le pont. Nous passerons Teau en quelque bateau avec mes hommes, et...
Capoferro s'arrêta, au milieu d'une petite clairière. La terre défoncée gardait des empreintes de fers et de pas. Il se pencha sur le sol; sans crainte de gâter ses chausses de peluche, s'agenouilla.
— Voici l'endroit même où M. Domerat fut assailli. Huit fers de mules ! Pas un de moins ! Et un cheval... Un moyen cheval, oui ! Et un courtaud, puis une bête d'amble... Il a été attaqué par des gens à pied qui ont pris les montures,
c était certain ! Et le courag-eux seigneur s'est enfui parla, poussant son courtaud de l'éperon... Voyez, il y a même des poils qui ont volé... Regardez les traces!... Départ au galop de pied ferme ! Comptez les fers pour la pirouette... Quel saut ! Regardez les traces...
La frayée du cavalier pouvait se suivre à travers les taillis Évidemment M. Domerat s'était laissé emmener par sa monture. Mais, chose singulière, la piste se marquait mieux encore sur la terre, oii les herbes et les mousses semblaient avoir été ratissées, pressées au rouleau.
— Tout m'annonce — déclara Capoferro qui s'avançait plié en deux, écartant avec précaution les rameaux fraîchement brisés et dont les cassures étaient humides, les feuilles à peine flétries, tout m'annonce que nous allons avoir des nouvelles de votre ami Domerat. .Tiens, une épée!... Et sans sa gaine!... Une épée de ceinture... et d'assez bonne étoffe... Excellente trouvaille... Tiens ! Tiens ! La piste tourne et se croise, on dirait...
Un bruit sourd, une grande ombre se dressant brusquement devant eux, puis disparaissant, un
craquement, la chute dune grosse branche, puis un galop désuni, éperdu, et les trois hommes n'entendirent plus rien.
— \ous aurons toujours le cheval, fit Capoferro. Et il courut tête baissée dans le hallier. Balsandras et Morin avaient peine à le suivre. Ils allèrent ainsi devant eux, se heurtant aux troncs, s'embarrassant les pieds dans les tiges traînantes. Des branchages les cinglaient, les souffletaient, les ronces les agrippaient. Derrière lltalien qui fonçait, le maître et le valet se hâtaient, suant, essoufflés.
Et Capoferro donnait de la voix, les encourageait :
— Taïaut ! Taïaut I Ça va bien ! Voici la bête, je vois son poil I
La bride traînante s'était nouée autour d'une souche, et le cheval affolé, pointait, ruait, s'écartait, tournait.
D'un temps, ils lui sautèrent au mors, aux naseaux, le maîtrisèrent. Morin, lui jetant sur la tête son manteau, l'aveugla. Et le courtaud fleur de pêcher demeura immobile, tremblant sur ses \ quatre pieds, de longs frissons courant le
long de ses flancs, trempés de sueur et de sang- .
Alors on vit que quelque chose pendait à Tétrivière gaucho. Et cette chose sans nom, continuant la jambe bottée prise par le cou de-pied dans rétrier, était tout ce qui restait de M. Julien Domerat, ancien procureur, de son vivant conseiller privé et informateur des Seize. De sa tète il ne restait plus qu'une moitié . Le crâne scalpé, ouvert, avait laissé fuir la cervelle. Seules les mâchoires étaient intactes, et les dents, découvertes, brillaient étrangement. Un bras rattaché au tronc par quelques fibres avait perdu sa peau. Et les lambeaux du drap s'étaient incorporés aux lambeaux de chair, aux os fracassés. Par une dérision funèbre, la bourse de cet homme d'argent était restée pendue à sa ceinture, où il ne restait plus que les pendants de Tépée et la moitié d'un fourreau de dague.
Le capitaine Capoferro recueillit pieusement cette bourse. Elle contenait trente écus et vingt pièces d"or. Il recueillit aussi le courtaud. Mais la selle était à ce point rompue et éventrée qu'il dut l'abandonner sur la place.
Les trois hommes sortirent du bois, Morin
menant le cheval, Capoferro comptant l'argent de feu Domerat, et M. de Balsandras songeant.
— ^'oici une entreprise qui s'annonce merveilleusement favorable, Monsieur — dit le capitaine napolitain, empochant la bourse. — A peine entrés en campagne, nous son mes montés et soldés par l'ennemi, et cet ennemi m'a légué une épée de qualité supérieure. Bientôt je compte lui fournir une gaine digne d'elle, avec la peau de M. de Prémillac. Aussi vrai que votre ami Domerat fut un juste parmi ses pareils !
Telle fut Toraison funèbre de M. Julien Do- ^ merat, qui, victime de son ambition démesurée et de son imparfaite connaissance du cheval, nourrit pendant des jours, dans un fourré sauvage, les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre.
— Et moi je vous dis, Monsieur, que je ne vous obéirai pas! Si, par une violence exécrable, et dont vous serez bientôt puni, je l'espère, vous nous tenez, ma tante et moi, en votre pouvoir, ce pouvoir ne va pas jusqu'à m'imposer une alliance indigne... Ne m'approchez pas, surtout!... Ou je me précipite par cette fenêtre !...
Ainsi répondait Mlle de Vérit aux entreprises matrimoniales de M. de Prémillac, qui, depuis Tavant-veille, gardait sous clef Mme de Gharrost et sa nièce dans le propre château de M. Domerat. Il s'y était introduit avec sa bande de sacripants, moitié par persuasion, moitié par force, en donnant au portier cette raison, qu'il précédait le légitime propriétaire.
Grâce à larg-ent avancé par M. Domerat, M. de Prémillac avait soudoyé une partie des braves du capitaine Capoferro, attaqué le convoi dans le Bois de Vincennes, dispersé l'escorte, mis en fuite M. Domerat et emmené les deux dames dans leurs brancards jusqu'à la maison des Essarts. Là, il avait déclaré à Mme de Charrost que M. Domerat allait bientôt revenir, de sa personne, pour exécuter sa promesse de mariage, et aussi pour l'unir, lui Prémillac, à Mlle de Vérit. Un prêtre serait là pour bénir les deux couples.
Et M. de Prémillac, qui avait employé une partie des écus de son associé à se vêtir décemment chez un fripier, avait entamé un éloge de son propre mérite, ébauché Ihistoire de sa maison : « une des principales du Périgord « et dont il ne portait point le nom, « pour des causes politiques ').
11 avait ajouté que Mlle Hugueline et lui étaient d'accord. C'était un mariage d'amour, projeté depuis longtemps entre les parties. Et. comme si son désintéressement n'apparaissait point assez manifeste, M. de Prémillac insista :
« Mademoiselle de Vérit était une orpheline
LA FORTUxNE DE BALSANDRAS 235
sans le sou et qui ne pouvait vivre aux crochets de sa tante. Ami dévoué de ce bon Donierat,il se devait de se charg-er de cette enfant. »
Mme de Charrost dut d'ailleurs en croire le gentilhomme sur parole, car il lui fut impossible de communiquer avec sa nièce. Claquemurée dans une petite chambre, aux soins d'une femme muette d'épouvante qui avait remplacé la fidèle Monique, la bonne dame n'avait point licence de sortir :« C'était pour sa sûreté — disait la malheureuse servante d'occasion que Prémillac avait menacée de la corde — tant on redoutait une attaque des bandes royales qui battaient le pays. » Et Mme de Charrost avait une peur épouvantable des bandes royales. N'était-ce point ces bandes, en effet, qui l'avaient assaillie dans le Bois de Vincennes, où, sans l'arrivée de Prémillac, elle fût demeurée avec sa nièce au pouvoir des soldats du Roy? Telle était la fable que M. de Prémillac avait réussi à faire accepter à la bonne dame.
Fatigué d'exhorter Mlle de Vérit à la soumission, M. de Prémillac résolut de brusquer les choses. Ce soir-là même, il avait réussi à se procurer un prêtre, pauvre vieil homme de campagne que ses
gens enlevèrent comme il revenait de porter les sacrements à un mourant. Et ce curé fut invité à choisir d'être jeté dans le puits des Essarts ou de marier, à minuit, « deux tendres amants qui s'étaient réfugiés dans ce château, pour échapper à la tyrannie d un tuteur barbare ».
Mais Mlle Hugueline ne voulait pas de M. de Prémillac pour époux. Celui-ci, comprenant que la violence n'avancerait pas ses affaires, essaya de parler doucement. Son hypocrisie ne le servit pas mieux. Jamais il n'aurait cru qu'une jeune fille pût se montrer aussi courageuse. Il songea alors à la faire lier, ficeler sur une chaise et proprement bâillonner. Ainsi présentée, sous un grand manteau, à un faible prêtre aux trois quarts terrassé parla frayeur et la faim, la fiancée pouvait convenablement recevoir le sacrement du mariage.
M. de Prémillac s'arrêta donc à ce dessein. Aussi bien lui paraissait-il le plus sage. Laissant Mlle de Vérit exhaler son impuissante colère, il la salua très bas, lui souhaita gracieusement une bonne nuit et s'en fut, tirant la porte, qu'il ferma à grand renfort de verroux. Il prescrivit à deux hommes de mener bonne garde sous la fenêtre,
de repêcher la prisonnière si elle sautait dans Feau du fossé. Il rerommanda à la servante de surveiller étroitement la jeune fille, en collant son œil aux fentes de la porte, et de le prévenir dès qu'elle serait endormie.
Vaincue par l'émotion et la fatigue, Mlle Hugueline se laissa, en effet, gagner par le sommeil, sur la chaise où elle s'était assise, accoudée à la fenêtre de l'étage. M. de Prémillac, averti, se glissa dans la chambre, avec quatre compagnons, déchaussés, pour qu'on n'entendît point leurs pas. Et ils étaient munis de longues bandes de toile, empruntées aux draps de M. Domerat.
Brusquement entourée, saisie, Mlle de Vérit n'eut pas même le temps de crier. Un oreiller lui fut appliqué sur la face, ses chevilles, ses genoux, ses poignets, ses bras attachés aux pieds, aux barreaux, au dossier, aux accotoirs du siège. Alors on lui passa un bâillon de toile sur la bouche, on l'assura par une mentonnière, on jeta sur sa tète un grand manteau qui la couvrit jusqu'à'la pointe de ses pantoufles, et on la descendit dans la salle basse où l'attendait, plus mort que vif, le curé de Mauzieux. Il sursauta à
l'entrée de ce cortège, qui comprenait les mariés et leurs témoins.
Clés témoins n'étaient autres que les honnêtes porteurs de la chaise. Au moment où ils déposaient avec précaution leur précieux et léger fardeau, un coup de feu éclata, puis un autre, et enfin uns détonation tellement forte que deux volets des fenêtres en sautèrent hors de leurs gonds. Les murs semblèrent se pencher pour se joindre, trois chandelles sur cinq s'éteignirent. Tombant à genoux, le prêtre cacha son visage dans ses mains jointes. M. de Prémillac cria : « Alerte ! » et se précipita au dehors, suivi de ses témoins qui cherchaient leurs armes. Car ils nourrissaient telle confiance dans les défenses de cette demeure fortifiée qu'ils avaient laissé épées et arquebuses dans les chambres.
Sous la pluie que le vent rabattait, mouraient les flambeaux et les torches. On se battait dans la basse-cour, c'était clair, et la première porte du pont avait été forcée. Mais par qui ? Les coups de pistolet traçaient des traînées de feu dans la nuit ; on entendait des jurons, des cris, des chocs sourds. La seconde porte tenait bon : rien n'était perdu.
M. de Prémillac y courut en tète de son monde. Il dut reculer pour ne pas être écrasé sous les lourds battants qui s'abattirent dans le fracas et la lueur d'une charge de poudre qui fusait, La seconde saucisse du capitaine Capoferro avait été d'aussi bon service que la première. I^rémillac dut battre en retraite vers la maison, poursuivi la pointe aux reins par Balsandras et sa troupe. Sur le perron, il rallia les siens et fit fenne, mais Capo ferro se précipita d'une telle ardeur que l'associé de M. Domerat rompit en désordre et se couvrit mal. La large lame du capitaine le traversa de part en part. Engagée jusqu'à la garde dans la poitrine, elle se rompit quand le moribond glissa sur les marches. Alors Capoferro se rua à la façon d'un bélier, cossant dans le groupe, et chaque coup de sa tête armée mettait un homme par terre, avec trois beaux trous dans l'estomac. M. de Balsandras fauchait avec sa forte épée, d'une si bonne main, qu'on eût cru voir l'Ange exterminateur qui jadis plana sur l'Egypte. « Ces Messieurs » ne travaillaient pas avec un moindre à-propos. Ne se piquant pas de noblesse, ils défaisaient les gens en leur tranchant les jarrets.
La place fut bientôt nette. Et Balsandras, entrant dans la salle basse, y vit. à la lueur de deux chandelles, un vieux prêtre qui priait, prosterné, le nez contre le mur, et une forme humaine palpitant sous un manteau. Il enleva vivement ce manteau et reconnut les yeux de Mlle de Vérit, qui le regardaient dun air moins effrayé que charmé. Et ces yeux couleur du temps semblaient dire :
« Nous savions bien que vous finiriez par arriver. »
Mlle Hugueline fut vite délivrée de ses bandes de toile. Et comme ^I. de Balsandras, tout à Témotion de cette aventure singulière, la serrait tendre ment dans ses bras, elle lui demanda sévèrement :
— Eh bien, Monsieur, avez-vous rempli votre promesse ? Et nous revenez- vous avec les gens du Roy?
M. de Balsandras ne répondit pas catégoriquement à cette question.
(( Avant de passer dans les rangs de l'armée rovale, il avait tenu à retrouver sa plus chère amie, dont certains renseignements lui avaient fait pressentir le danger... Quant au Roy, il le rejoindrait dès demain. .. >.
Ceux que Mlle de Vérit avait confondus avec les gens du Roy ne se permirent point de troubler cet entretien. Ils achevaient leurs anciens compagnons blessés, sur Tordre du rancunier Gapoferro, non sans les avoir remis d'abord entre les mains du malheureux prêtre, qui les exhorta dans ce moment difficile. Puis ils dépouillèrent les morts, sans en excepter deux des leurs qui avaient eu la mauvaise chance de se laisser tuer dans une aussi petite affaire. Après quoi, le curé put s'en retourner à Mauzieux, et on raccompagna avec des falots.
Ainsi ]>xi3édition, partie de Charenton, où M. de Balsandras avait retrouvé « ces Messieurs » cachés au fond d'un bateau de foin, réussit-elle à enlever le logis des Essarts, lieu d'une forte assiette, situé non loin de la futaie de Boissy. Mme de ( ".harrost, quand elle fut mise au courant de ces choses, se refusa tout d'abord à reconnaître les mauvais desseins de son fidèle ami ]\L Domerat. Puis elle pleura amèrement, dénonça son ferme propos de se retirer dans un couvent, et consentit enfin à accompagner, dans les brancards qui avaient déjà couru tant de fortunes diverses, sa nièce et son fiancé avéré, le baron de Balsandras, jusqu'aux quartiers du Boy, qui devait chas-
ser, d'après la rumeur, dans le pays de Beau vais.
En quatre jours, grâce à la diligence du capitaine Capoferro qui, monté sur le courtaud fleur de pêcher, servait de fourrier, le convoi atteignit les lignes royales. Là, le capitaine et « ces Messieurs » disparurent, fondirent, sans qu'on ait su, au juste, s'ils passèrent sous le drapeau blanc ou s'en retournèrent à Paris servir la Ligue sous Técharpe verte.
Henri IV accueillit Balsandras avec cette bonne grâce qu'il prodiguait à ses ennemis plus encore qu'à ses amis. Il voulut que le mariage se célébrât en sa présence, passa sa propre bague au doigt de Mlle de Vérit et dit au baron :
— Holà, mon compère, tu ne fais pas là un mauvais rêve ! Mademoiselle la mariée est une des plus riches entre les héritières de mon royaume... Eh quoi?... D'où te vient cet air étonné?... Cracherais-tu sur la succession des Tanguy ?
Et quand il sut que le marié et la mariée ignoraient tout de l'héritage des Tanguy, le Roy frappa sur l'épaule du baron et s'écria, en se tournant vers les courtisans qui se crurent obligés à rire plus haut que Sa Majesté :
— Voici, Messieurs, un coup de celte Déesse Fortune ! Elle caresse les dormeurs d'une aile si légère, qu'ils ne la sentent point passer. Et ils se réveillent sur un lit de bel or ! ... Un pareil bonheur ne m'est pas encore échu. Monsieur de Balsandras, tu me prêteras de l'argent quand je serai par trop gêné I
Le capitaine Capoferro ne put entendre ces mémorables paroles, car il était déjà parti. Mais il n'oublia pas, six mois après le mariage, devenir réclamer son dû. On dit même, qu'ayant touché la somme convenue, à quoi la baronne de Balsandras tint à ajouter une chaîne d"or de deux brasses, il retourna dans son pays, y acheta une vigne, laissa se rouiller au clou sa calotte d'acier à trois pointes, et finit ses jours dans la peau d'un homme de bien.
A Léon Laijlaize.