DES-ARTS, H
seulement par la porte vitrée de la rue^ Qàeti*entaine d'ouvriers^ pressés eôte à côte sur des bancs dç bois ^ achevaient leur modeste repas autour fie, tables de sapin 5 sans nappes ni serviettes^ et devisaient entre eux comme je vous Tai ra« conté. Malgré tout mon respect pour vos habitudes^ Lecteur ou Lectrice plus ou moins aristocratique 5 il m'est im-^ passible de vous conduire dans des salons dorés; il faut 5 bon gré^ mal gré 5 que vous suiviez mon ami» s'il vous in* tére^se» au cabaret, comme je l'avais suivi moi-même.
Je me trompe en parlatnt ainsK Fi donc! nous n'étions paiS dans un cabaret! Dans les restaurants d'ouvriers, comme celui oii je me trouvais, le vin est à peine connu ; on n'y boit que de l'eau. Le vin est trop cher à Paris, grâce au droit d'entrée, et l'ouvrier n'a pas à sa disposition tant de ' jouissances qu'il puisse cumuler. Or boire du vin et manger en même temps, ce serait eumiricr. Boirectmanger est quel* que chose de si difiicire en soi, que quand nous mangeons, nous ne buvons pas, ou ne buvons que de l'eau, parce que Dieu nous la donne gratis, ou h peu près. A l'inverse, quand nous buvons, nous ne mangeons pas; et c'est olors le tour du cabaret
Ce. n'çst pas. uue bonne hygiène, me dira quelque honnête bo]irgQois.qui boit et mange en même temps. J'en conviens; mais , . mon boui:geQis , l'ouvrier peut-il faire comme vous?
Je vois d'ici mon interlocuteur se mettre en colère, et me iUre, se croyant sûr de son fait : Puisque l'tovrier va au cabaret, il peut bien boire du vie en homme tempéraût^ un Iku d'en boire en ivrogne.
Vot» ne connaissez pas le sujet dont vous parlez, Ihoâ brave homme ! Si l^ouvrier buvait son vin en mangeant son fÔtivil'»'^urait 9upune4i$u^actiQQ, Vous lai ate^ tcDeiâCût
èrjKiogé 8M (Ulâire, que boire et manger i b Mi cm^ {porterait le fond de sa bourse. Que fait-il donc pour coii<* Cerver quelque ebose au fond de cette bourse ?- II mange sans boire; il est comme un Gaton^ il ne boit qm de'Peau. tldis voici qôi efaange la thèse. Vieat le diinao^te ; it rencontre un dm), un camarade: il faut se Réjouir 5 il ùltoâ communier ensemble. ' On lie communie plus i Téglise; làajs le besoin de communier est éteiliel. Ils conûnunient donc sous Tenace du vîn. On va au cabaret comme on va au fe^ctaclé. Cest une distraction ^ un plaisir ^ une joie qu'on jBë donne. Le vin n'entre pas dans le budget ordinaire de la vie; c'est le chapitre suppIiSmentaire des divertissements;
Malheureux divertissement! Là est recueil dé là raison 5 ^e la sagesse. Uouvrier^ si économe ^ si prévoyant 5 quoi qu'on en dise 5 si réserve 5 Si tempérant à sa tâsblè do réfec« tron^ devient quelquefois^ insensé au cabaret Et pourquoi encore? Il faut lé dire^ parce que c'est ta vérité; l'on* vrier serait contenu et sage, même au câdl^ret, si on ne ^empoisonnait pas.
Mais comment résister au vin ialsifié^, fr^até, dont on l'abreuvé? Ah! voilà im ui^I horrible que la société tolère: tout ce qui sert à alimenter notre vie est abandonné & la spéculation des marchands. Et comment spécâlent-ilsl C'est horrible à dire: ils empoisonnent froidement^ tran* quiltenient leurs semblables 5 pour gagner déut tiârds.
C'est ainsi qde l'ou^vrler ^ qui ne boit que déï'edu toute la séniâine^ s'enitréle dimanche. Le tondi, iles« malade, et recommencé à é^émpôisonner. II y en a qui {tt^ennènt Phâ* bitude , et qui passent leur vie dans 1-ivr^se. Les sta« 'âsticicns' sû^è^ëût qu'il étistc à Paris dit'miHè habitants (la population 4'uliévâlet) ^ui ne jttiangew plus et qui
De foBt que' boire. Qae boivent-tls^ ce^malheurefis^ qui ODt changé leur nourriture solide en boisson? Le vin e^ trop ch^9 il en faut trop pour s'enivrer* Us boiv^l do Peau-de-vie.
Dernièrement l'Europe tout entière a retenti de plaintes contre TÂngleterre^ Les Anglais^ . disaitron^ veulçnt^ pat avarice, par avidité» avoir le droit d'empoisonner les Gbiliois en leur vendant de l'opium ! On trouvait ^ela étrange^ et il n'y avait qu'une nation de boutiquiers s, comme Nap^ léon appelait les Anglais^ qui pût sans vergogne alQçber ua tel crime. Ah! boutiquiers vous-mêo^sj I^ie souSrezrvpuç pas tous les jours qu'on empoisonne le pe^le avise du vit) frelaté et de i'eau-de-yie frelatée? r
On parle du vin bleu des cabarets du peuple; fiiais Jiç poète qui a mis cette expression à la mode n'eu avait pa9 goûté de ce vin bleu, ou il n'en avait dégusté que dan? quelque innocent bouchon de la banlieue^ là où se distille du vin de Surène. Comme le droi]; d'entrée urbaine ne s'^ tend pas à cette région» falsifier le Surène n'offrirait pas un bénéfice suffisant; le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. Mate que l'auteur des ïambes consente h boire avec moi on canon sur le comptoir^ che^tout marchand dç vin quelconque de la capitale» garde national» électeur et juré» il m'en dira des nouvelles. Ce n'est pas du vin» même bien, que le digne garde national» le digne électeur» s'il u'est pas éligible» le digne juré en qui s'incarne quelquefois la justice» vend à ses innocentes pratiques. Non» jamais le jus de la vigne ne servit à composer la drogue qu'il fabriqua la nuit dans sa cave. C'est du poison bleui -
Quand je vois tant de malheureux courir aa cabaret çt dçnisnd» du yiu^ et que jo pense k ce qu'est cç vip, |e «o
fan^l^ Roinéo dei&a&dant à rapothicairc une potion cor« diale pour en finir avec les douleurs de cette vie : Apothir jcary, give me some poison.
Mais pardon de cette digression : je reviens à mes mou* tons.
; Noos en sommes restés ^ k Tinstant où, le petit homme noir^ que j'ai dit être un chauffeur de bateau à vapeur^ ayant pris un carrosse qui passait sur le quai pour ie car^ ^osse de Louis 'Philippe, un cocher de cabriolet le traita ^* imbécile, ^X lui remontra son erreur. U lui apprit doctement que c'était la voiture d'un riche particulier. II. jlguado. J'ai raconté aussi comment d'autres ouvriers s'étant permis de dire que tous ces beaux équipages^ y com-» pris les^ laquais juchés devant et derrière^ étaient» ainsi .quieleur maîtres» payés par le paysan^ c'est-*à-dire par le peuple» lîaudacieux cocher traita sans façon d'^m^2£/iVr« ces libres penseurs. Ce mot avait fait dans toute la boutique une émeute ; et c'est alors que m'étant retourné Vers moo iOmi» je l'avais vu se lever de son banc.
; J'avais toujours eu pour mon ami une grande sympathie. Hais à ce moment où je tenais de le retrouver portant dans ^oute sa personne 1^ trace de profonds chagrins et d'une af« jTreuse misère, ce n'était pliis de l'amitié qu'il m'inspirait^ ! c'était de la tendresse. Aussi» quand» aux propos des ou« vriers» je crus qu'il allait prendre la parole» et qu'il me sembla se ranimer et redevenir ce que je l'avais connu autre* lois» je sentis dans ma poitrine un je ne sais quoi causé par la pitié» l'admiration» et l'amour. U me semblait que je vivais» que je sentais» que je pensais en lui.
. J'ai raconté la scène étrange» mystérieuse» qui fut suivie do la retraite du cocher. L^s mots échangés seoblaicst
faire aiMbh fi de èagique^ évènëtieièiits. t - ifMotebîéë A i'autfàèe de runt des adversaires^ le calme et là dignité de Tautre^ avaient produit sur tous les assistants une Yive ioi-* ptè6A\ùtÈ, Je âi^approchai de mon aïni.
— Quel est cet homme? lui dis-je^ et quels rapports...
•--Je te dirai cela un jour. Pajions maintenant dé nos
— Il entendait par là le sojet de conversation qui <tait 6ur le tapis au moment oh le cocher avait interrompu fii brutateàient les propos dès oùMé^s.
'-^Vo^s disiez donc, continua-t-iren s'adreisanit au petit liomme û(At, que voua ne compreniez rien à cette proposa thofif que t^est le peuple (fui paye les riches. Il vous sembldit^ au eontrairé, que te sont les riches qui payent le pèufile. Cela doit, en eOét, vous paraître ainsi. Quand iiii dé éâ jéuâéis gébs qu'on appelle aujourd'hui dès Honsi, trafdatif ^ Mûhr^ié une fille du peuplé qu'il abandonnera demàiâ à là ptttttftution pour en prendre une autre quMI abandonnera de même, vient fumer agréablement son cigàrre sur vhtté bâtëa» à vapbur, en se faisant conduire à quelque partie de plaisir, comment croire que ce n'est pas lui qui, potir sa part j vous paye, vous et la machine de votre bateau > et toùft 0éux^ui travaillent au service de cette navigation, y comprik le e£q)i):aine, de même qu'il paye les complaisances de si maîtres^, laquelle est bien à lui, parée quî'il t'a achetée? Il tire de sa poche dé l'argent blane^ et paye sa place ei c^elte de sa conquête. Cèst donc lui qui vous paye. Gela voua pa« râtt évid^t et tomber sous le sens.
—Eh! sans dôàte, dit le cbauiSeur, qui cfut que itioâ nini lui âonttait raison. C'est bien ce que je disais* Je ne
lais ^orqu(A £€$ iae9»téars me «ontrariditiit liais c'était
affaire de rire apparemment. Il faut être fon pour ne pas voir que ceux qui payent ne sont pas ceux qui n'ont rien, mais ceux qui peuvent payer , ceux qui ont de Tar* gent; enfin les riches. Pour acheter , il faut avoir des àche-^ toirs.,.
-^Hahe-Iàl interrompit le vieux marin; vous changez lu question. Il ne s'agissait pas des riches en général; il s'agis^ sait de Philippe et des gouvernants. N'est-ce pas le peuplé qui paye la liste civile et le budget? C'est donc le peuple qui paye tous les richards qui nous gouvernent
-* €'est 'évident! s'écrièrent à la fois tous les ouvriers qui avaieiit turlupiné le chauffeur au commencement du débat
•^-'Et si vous ne comprenez pas cela, ajouta l'homme aux lèvres pincées dont j'ai parlé précédemment > et qui était le plus dur pour blesser le pauvre chauffeur, c'est que vous ne comprisnez rien à la* politique.
"-■ Mon ami ne daigna pas répondre à celui-là, qui ne lui paraissait pas pur de cœur et d'intention ; mais s'apprôcbant dii Inàrin , qui avait une bonne et franche figure :
~ Ainsi donc, lui dit-il, vous ne vouliez parler que des fonctionnaires publics. Ceux-là seuls vous paraissent soldés^ nourris, entretenus par le peuple. En ce cas, vous avez tort.
— Comment I j'ai tort; morbleu ! s'écria le marin, prompt à prendre la mouche. Alors M. de Cormenin a tort aussi, lé il^^t^Mâr/ a tort, tous les journaux de l'opposition ont tort; tou^ ceux qui réclament un gouvernement à bon marché ont tort; tous ceux qui voudraient rogner les ongles à la liste civile ont tort; tous ceux qui crient contre un budget d'un milliard, et de plus d'un milliard, ont tort!
Et il pérora longtemps pour proa?er qa*il n'avait pas tortjr non plus que tous ceux^ en grand nombre^ qui pensaient comme lui. Je vis que ce marin était nourri dans les con^* tro verses quotidiennes de la presse. Je n'étais pas^ au sur-< plus, d'un autre avis que lui ; car j'approuvais la distinctioii qu'il faisait entre ceux qui s'enrichissent par le budget et les autres riches. Je pris donc part à la discussion^ et m'adres? eant à mon ami :
-^Tu ne peux disconvenir^ lui dis-je ^ qu'il n'y ait à dis* 4inguer entre ceux qui puisent au budget et ceux qui n'y puisent pas. C'est l'impôt qui fait vivre les premiers; et par conséquent on peut dire que c'est nous > le peuple ^ qui les payons ; et s'ils ont du luxe^ on peut dire que c^cstlepayMn qui paye ce luxe. Mais en est*il de môme des autres^ qui s'enrichissent par l'industrie ou le commerce ^ ou qui tien* nent leur fortune de leurs pères? Ceux-là assurément ne sont pas payés par le peuple. Ce sont eux» au contraire, qui payent les ouvriers qu'ils employent dans l'agriculture j âans l'industrie manufacturière » dans le négoce, ainsi que dans tous les autres services qu'ils nous demandent Et, de concert avec nous autres simples prolétaires, ce sont eul aussi qui payent ou salarient, par l'impôt auquel ils contri-* buent comme nous, les différents fonctionnaires publics j^ depuis le garde champêtre jusqu'au ministre, et même jus-^ qu'au roi, par la liste civile que votent à chaque règne les députés. Cela, je l'avoue, me paraît plus clair que le jour.
— Tant pis pour toi , répondit mon ami , si cela te paraît clair. En ce cas, tu penses comme M. de Cormenin, comme le National^ et comme monsieur, ajouta-t-il en désignant le marin. Je ne te mets pas en mauvaise compagnie. Vous êtes tous de grands polUi(|uçs, je le ve«x bien; mais c^oamoing
wons-n^étes pas forts en ëconomie politique. Quoi ! ta te eiH lisfais de cette raison que les fonctionnaires publics sont os* tensiblement payés par Timpôt perçu sur toute la nation ;eC parce que les capitalistes ne sont pas ostensiblement payés par les travailleurs ou par la nation représentée par ses dér pulés, tu nies qu'ils tirent leurs capitaux » leurs revenus, leurs richesses 9 leur luxe^ du travail général de cette nation. J'avoue que^ quant aux fonctionnaires publics^ la source de leur revenu est claire : c'est l'impôt II est donc fort aisô de voir^ comme vous faites, qu'ils sont payés par le peuple, itandis qu'il n'est pas tout-à-fait aussi aisé de démêler corniinont, en vertu de l'état actuel de l'industrie ctducommerce> les autres riches sont également, quoique non ostensible^ ment, payés par le peuple. Mais la proposition n'en est pas moins certaine.
Alors, dis-je, ce brillant équipage qui a donné lieu à notre conversation est aussi bien payé par le peuple, s'il ap« partient réellement à M. Aguado, comme l'a dit le cochec de cabriolet, que s'il eût appartenu à un ministre ou au roi Louis-Philippe,'Comme monsieur (en montrant le chauffeur) le pensait d'abord.
—Oui 9 assurément, répondit mon ami; c'est le peuple qui paye les banquiers comme il paye les ministres. C'est le peuple qui paye tout le monde.
—Tu serais charmant, répliquai-je, situ voulais me faire comprendre cela. J'avoue que cette proposition que c'est le peuple qui paye tout le monde me frappe comme devant être vraie; et pourtant j'y vois une grande objection. C'est qu'en fait, nous, les travailleurs des champs et les ouvriers des villes, qui composons la plus grande partie du peuple^ nous sommes nayés avant de payer à notre tour. Car avec quoi
pfa^ohé-fabiis {'imp^t, k par Timpdt les ibncii^raaiires ptt-* Mtcs^ sinon avec une portion de notre salaire? Mais qui nous fournit ce salaire, et nous permet ainsi de Vivre tâint bien que mal et de payer l'impôt? Ce sont ceui qui noili emplbyent, qui nous font travailler, ceux qui possèdent les ins^ truménts de travail et les avances nécessaires, en un motce que Ton appelle le capital. Et tu prétends qu'à l'inverse c'est néUs qui payons ces possesseurs du capital, c'est-à-*âire ceux-là mêmes qui nous payent 1 En vérité, je ne te comprends pas: Quoi ! tu supposes, par exemple, que c'est nous qui payons fit. Aguado ou M. de Rothschild, comme nous payons Ie6 ministres, les préfets, les gendarmes, et toutes lés autreb parties prenantes du budget. Il me semble que tù f amuses à nous faire d'étranges paradoxes.
— Nullement, reprit-il, je ne dis que la vérité. En réalité, c'est notts qui sommes les riches, puisque c'est nous^ par notre travail, qui produisons toute chose; et, étant les rlciies, nous seuls pouvons faire dés dons^ rémunéter des ibnctions , et nourrir des oisifs. . • ,
Noiis discourions ainsi au milieu d'un petit groupe. L'hoiiH die au front saillant et aux lèvres pincées, qiii me paraissait 'appartenir à quelque société secrète, le marin, qui m'fnspirsrit le même soui)çon, et quelque^ autres encore, s'étaiëih rapprochés de nous, et écoutaient avec attention. A cette 6poqiie,ia poliiic[ué était, comme on dit, descendue dans la rue. L'émeute, depuis trois ans, était en permanence : ausâi pa^làit-on politique en tout lieu. Mais certes l'homme aux lèvres piiicécs, s'il eût eu la parole, se serait fait beaucoup ftiicux accueillir àe la galerie, avec des lieux-communs et . dé grosses injures contre la poire, que mon ami avec ses tâti^bûiieiîieiits abstraits, Aussi^ vm, a^trea tabb^^ ne s'occu-^.
patt-oft guère de ce qui se disait dans notre coin. Si an y parlait^ c'était de toute autre autre chose. En général OQ jetait des boulettes de pain à mam'selle Julienne^ et on riait avec madame Noireau^ la maîtresse de rétablissements C'était un lundi, et il faisait un brouillard froid qui ne doni^ nait pas envie de sortir. Les affairés étaient partis.* les dé*? sœuTrés avaient allumé leur pipe^ et calaient à leur aise« Les nns chômaient de besogne, car l'ouvrage n'allait pas fort en ce moment ; d'autres chômaient le lundi. Quand les Chrétiens voulurent se distinguer des Juifs, ils tranSf> portèrent le jour du repos du samedi au dimanche : ce fut une grande affaire! Depuis la Révolution, le peuple dè^ grandes villes a délaissé le dimanche pour le lundi, ce qui ne laisse pas que d'être assez caractéristique.
Je vis le chauffeur qui faisait semblant d'écouter* Il était fier d'avoir donné lieu au débat, et il en attendait i'issne pour savoir s'il avait tort ou raison. Mais que cet honneur lui coûtait cher I comme il bâillait, le malheureux! Je crus qu'il allait se décrocher la mâchoire.
Sans bien comprendre mon ami, sans voir précisément où il en voulait venir, j'étais charmé de lui. Je retrouvais mon ancien discoureur de l'atelier, avec sa logique ner^veuse et sa forme simple. Ses pensées, quoique nouvelles et très étranges^ à mon sens, me paraissaient empreiptes d'une certaine vérité profonde qui m'attirait malgré moL
-<-Ttt parles comme un philosophe, lui dis-je. Voyons^ continue. Nous sommes des ouvriers, il est vrai, mais pour* quoi ne comprepdrions-nous pas ce que tu comprends si b^n? Explique-nous ce que les hommes d'Stat se gardent âe nous expliquer*
—Non, dit-il, je»ef «rlepM » mm> et je ne wenspi^a
VOQS faire QD cours; je parle comme un homme de boa sens, qui ne se laisse pas abuser par les apparences, .Voyea en effets combien vous êtes inconséquents 1 Un carrosse passe sur le quai : si c'est celui d'un prince ^ ou d'un ipinistrej vous criez vite : C'est nous qui avons payé celai Mais si c'est celui d'un millionnaire, il vous semble que vous n'avcs rien à dire, et que le luxe de ce particulier riche^ eomme vous l'appelez, est au-dessus de la majesté du peuple, et n'a rien à débattre avec votre censure. Mais alors, en vérit^, jc ne sais pourquoi vous criez tant contre le budget et ceux qui se le partagent. Car ne voyez-vous ,pas que les partictt* tiers riches prélèvent sur le travail général de la nation un budget au moins quadruple du budget discuté publiquement dans les chambres? Et s'il est permis à un particulier, ri* che, comme M. Aguado ou M. de Rothschild, d'accumuler 5ans cesse de nouvelles richesses, comment imagine^-vous pouvoir empêcher la déprédation > du budget ..national?
—En effets dit le marin, c'est l'objection que les- jour^ naux ministériels font souvent à. mon journal. QuoU disait l'autre jour l'infâme feuille de la rue des prêtres, en répondant au National, vous trouvez bon que M. LafBtte et les antres banquiers aient des millions, et vous vous fâchez du traitement n^odique alloué aux fonctionnaires publics du plus haut rang!
— Vous le voyez, dit mon ami, ces choses se tiennent comme les doigts de la main. Le luxe des capitalistes* en* traîne le luxe des fonctionnaires.
—Ma foi! vous avez raison, dit le marin. J'avais toujours^ pour ma part^ été aussi révolté des loups^cerviers de la Bourse que des ventrus du budget Mais je n'avais jamais pensé que c'était le peuple qui payait les uns comme les autres. fiQtï
jbtfrbai;^ài crie tant contré les derniers^ ne dît jamais rieë despréiniers ni de la source de leur revenu. Au fait, il a fàlla' que ce fût M. Dupin, Contràrius, comme l'appelle le Cka-^ rîvari,qùi Inventât le' nom dé loups-cerviers. C'est lui qui a dignement baptisé tous ces richards de la banque /do Findustrie, etdu commerce, qui font de nous ce qu'ils veulent, avec teur capital! Ah! je vous comprends. Ua foi! vous avez raièbn.
•—Oui, j'ai raison, dit mon ami, ou, si vous voulez. M.' Dupin a raison. Qu'est-ce qu'un capitaliste qui, sans con« trôle et sans surveillance, dispose de la richesse acquise par le travail indivisible dé la nation, et qui se fait la part du K6n dans la distribution du produit? Un 6U*e carnassier et rapace, un dévoratciîr du reste du peuple, un îoup^ervier. En vérité, il faut remercier M. Dupin d'avoir trouvé ce nom. Il a été donné à cet esprit pénétrant et fin de dire deux mots notables sur notre époque. Seulement il' ne lui â pa^ été donné d'en saisir le rapport, et de comprendre que tant qiie la devise du siècle sera chacun pour soi, chacun ches^ soi, il y aura des loups^erviers.
-—Vous faites trop d'honneur hV/ionorable, interrompit FhOBiméail front saillant Ce Dupin est un bourgeois qui a peur de temps en temps pour V établissement de Juillet} et quand il a peur, il ne ménage pas ses coups de boutoir contre tout ce qui peut préjudicier k\di boutique... Et puis ilaime l'argent, et il est jaloux de ceux qui en ont plus que lui. Il trouve que la fourrure du juif inillionnaire insulte à 8a toge. Voilà ce qui le rend si pénétrant.
Je vis que l'homme aux lèvres pincées était lui-même fort pénétrant sur le mauvaiscOtâ de la nature humaine.
<p-f c« m*importè; reprit monainl ^ par que) iqôtif 4 &A
4iiiee mpt %\ frai et ri espreasif. Tonjoim est-il quej^ mal est ajosi constaté. Oui» le peuple des travaiUears est anjoor* d'btfila pr^ie des loups cerviers.
•— Vous Toulez dire des i^o/l^ur^^dit le chauffeur, que co nom de (oup^^erviers, qu'il enteadait si souvent répéter intriguait fort, et qui voulait toujours avoir Tair de com-^ prendre.
— Tant que Tordre véritable ne sera pas connu et légiféré, reprit mon ami, on n'aura pas le droit de traiter de wleurs ceux à qui on laisse légalement k faculté de ri^ae. Ils sont d^ns la loi et protégés par elle. Ils agissent d'ail« l^urs en conforiçité avec la morale du temps. Si^ commePa dif li Dupin, la devise du siècle : chacun pour soig cha^ cun chez soi, est légitime et vraie, permis h diAd^w d'être qn loup-çervier , et on peut l'être sans croire faire ma}. G'e$]tle cas de dire ce qui e^t dit dans FEvapgile s Purdm^ ne^hw. Seigneur j car ils ne savent ce qu^ilsfont^ Quand ii y avait des esclaves et que l'esclavage passait pour }^gi« lime» un homme pouvait feire battre de verges des hommes^ jusqu'à leur donner la mort, sans mériter le titre d-a$s^ sttt. Mais il est une véi'ité certaine. Que ce soit le peuple, dans son mdivisibiliié, qui produise tout, cela est incootes* table. Les capitalises, quels qu'ils soient, les ricbefiAquel* que titre qu'ils possèdent, les pr^étaires fonoieif9> )ea rentiers, les négociants, tous ceux qui onten main des in^ trmnents k travail, et qui nous aj^iquenl i ces Jnstru* gients par notre besoin dé salaire, ne soAt a» fond q}m des fonctionnaires publics sans surveillsMce et sans contrôle jis^ tionalr Mais, quoiqu'ils fc^nçtiemaent sans suiiifeili^iice et sans contrôle, les fruits qnlls retirent de leur activité uti(^ ùtr permetfitee n^e» sdnt patjntiins pféleYés sur le irasail
^ét:^] deboîdtfoo^ Si dônp, le paipl0é(9otiafi$}to(S)»n]see de toute richesse, pajpccqye le peuplç, dan» soç in4ivmH* tité, comme disaient avec raison xos pères de la Révchition^ est le seul producteur; si, dis-je, Je peuple étant, en droit, Iç seul riche, la plus gr aiiiie partie de ce peu^e est daAs la réalité si pauvre, c*estque le peuple est vofé^ ou, çn d'ai^ très termes, c'est que nous, Jes trayai)leu}r$ ^ 1<^9 Pttvri^rsi 1^ prolétaires, nom samme$ volés,...
Et s'adressant à un maçon :
-— Avec quoi, lui dit-il, construit-on ^es inaisons?
-^ Avec de la pierre et du plâtre, répondit celui-çK
-^ ^ d.es charpentes et du fer> ajopta uç aQtrç pu-f yriep.
-^ P faut encQre des tuiles ou de Tardif j çontlpaa mi troisième*
— Oui, inais il faut letçrrain, Qbserv^ iio ^9trièm9«.
—Et puis il faut Tardent avec quoi on laqhète tout oejla^^ dit un dnquième.
— * Nous parlerons de l'argent tofut-à-l'l^iii^, reprit mon suiQl. Parlons d'abord de la pierre et du plâtre, des (thay^ pentes, du bois, du fer, et de la tuile oq de l'ardoise, nécessaires à la construction. Qui extrait le pljltire eit Id pierre des carrières? Qui coupe les arbres dans les bois, et ks équarrit en charpentes ou les scie en planches? Qui extrait le fer des mines, et le coule, et le foi^, et le limej pour le plier à tous les usages? ËELfin^ qui prépara et pos$ la couverture de tuiles ou d'ardoises, et plante au sommât 4e |a cbenninée, quand la construction estfinie, f arbre j^arriolé de rub^s qu'on sg)pelle un mai?
. -^ Parbleu ! c'est nous qui jEsiîsons^ tout cçla^ fi'^ièrcn$ c» riwt|>tasi€a» ouyriQïSi
' «—Quoi! vons senls faites tout cela, reprit mon atni» et ces maisons, produit de votre travail, ne sent pas à vous! ' Un éclat de rire universel accueillit cette conclusion.
— Halte-là I dis-je ; et Taisent que ta as oublié! Ne rcmarques-tu pas que l'argent domine toute cette question? Pour eitraire le plâtré et la pierre des carrières, il faut de Targent. Pour couper un arbre dans la forêt, il faut de l'argent, de même que pour Féquarrir en poutres et le scier en voliges. II faut encore de l'argent, et beaucoup, pour extraire le fer des mines, pour le forger, et l'adapter A ses mille emplois. Enfin, si l'argent est, comme on ditj le nerl de la guerre , il est aussi le nerf de la production. Remarque bien une chose : nous ne produisons rien, nous autres travailleurs proprement dits, sans matière, sans instruments, sans avances. Il faut qu'on nous donne le sol^ la carrière, la forêt, la mine, puis tous les instruments avec lesquels nous opérons, et les choses nécessaires & notre vie pendant que nous travaillons.
-^ Assurément, dit-il, nous ne créons pas, nous ne faisons que transformer. Dieu seul' crée, mais le travail de l'homme transforme incessamment ce que Dieu a créé. Seulement Dieu a créé ce sol dont tu me parles, cette car* Hère, cette forêt, cette mine ; et, par suite de l'ignorance humaine, quelques-uns, en fort petit nombre, se sont em* parés de toutes ces choses que Dieii a créées. C'est aussi Dieu, par l'intermédiaire des hommes animés de l'esprit divin, qui a créé toutes les sciences et tous les arts; c'est lui qui nous a donné la charrue, la scie, lalime, et tous les instruments de travail; c'est lui, et par le même moyen ^ c'est-à-dire par la lumière qu'il accorde aux hommes de génie^ qui nou» donne aujourd'hui les machines nouvellesi
Hais, par suite encore de r^dràncelunafaiiie^ linéiquesuns, en fort petit nombre, se sont emparés des sciences , des arts, de tout ce que Thomme éclairé par Dieu à inventé ; et quand ils consentent à nous livrer ces instruments de travail, fruit du génie de l'homme écNKré par Dieu même, c'est pour que nous les employions à leur profit seulement, et non pas au nôtre comme au leur... Mais, ajouta-t-il^ après un modnentde silence^ si je voos expliquais ce que je pense là^ndeèsus, 0t que je vous amenasse à voir lé àiondè comme m<)(i, il y a gros à parier que vous deviendriez comme m%U c*est-&-dire fort tristes et découragés; et cù n^ast pas Ta peine. J'aime mieux vous voir vivre (sî c'est Vit/te> ajouta^ t*^il entre ses dents). Or, pour vivre, il fiiut penser comme vous pen^z, comme pense le joutnal ^ comme pensent tous ceux qui crient après le gouvernement >' après le budget^ •près Hr V^e civile, api^..*w je ne sais quoi.... coiUme si c'était là la question. Si vous pen^é^ comme nioi. Vous ver?^ near eu toutes ces damecffs' mènent, ou plutôt otù elles iie mènent pas. Alors> je vous le répète, vous seriez fort tristes» vous me resseflri)Ieriéz. A qifoi bon ? Gsurdet vos îUusions. Ainsi' prenez que j^at etf tort de parler.
Et il répéta plusieurs fois : Oui, j'at eu tort... Pvdonnez* moi... ne vous occupez pas de moi.. • ne me demandels pas ce que je pense... Au surplus, nous sommes tous des malheureux abandonnés du Destin... La parole vous reste^ usezen... Maudissez votre sort, que voUs ne pouvez paëdiangér^
Puis, s'adressant à moi en particulier U me récita ces Ters de J.-«B. Ronsseati:
Ce môdde-d n*est qo- 11116 «titre comiquct Oùcbfteus fslt (to^le$ 4ifll(irc&ts.
L.ft* sur la scène, en habit âramatiqacV Brillent prélats, ministres, conquérants»
Pour nous, vil peuple, assis aux derniers raogs/ D*eB bas par nous la pièce est écoutée* Ifab NOUS PAYONS, utiles spectateurs!
Et quand la force est mal représentée.
Pour notre aident nous sifflons les acteurs*
. «—Il y a 4éjà un siècle^ contipuart-n , que cette €pigram«* me a été faite. Elle est fort profonde. C'est le peuple qjiipaye i il en a toujours été ainsi, et il paraît qu'il en sera toujours ainsi. Le peuple sera toujours pour payer. Les meilleurs €0médieps politiques seraient donc ceux qui permettraient an moins au peuple de siffler pour son argent, comme dit lé poète. Cela me fait revenir sur Mazarin, qui disait: Qu'ik me chansonnent, pourvu qu'ils payent.
<-**Eh bien! lui dis-je, donne-toi doncle plaisir de sifflee DOS comédiens d'aujourd'hui,
— Bab I me répondit-il , ce n'est pas la peine. J'ai vu trop loin.
Et il se tut Puis, après un instant de silence, il me dit à voix basse, comme si j'eusse été d'intelligence avec lui et que je pusse le comprendre sans explication : —Tu entends bien!... les hommes... des tigres, des loups, des renards, des... que veux-tu faire avec cela?
J'admirais comment cet homme qui tout-^^I'heure avait mis tant d'empressement à nous expliquer les questions d'é-« conomie politique, et qui avait commencé à exposer ses idées avec une si grande lucidité, ne faisait plus que bégayer des phrases inintelligibles. Involontairement, je pris du dépit contre lui, en même temps que j'avais compassion de cette 6orte d'impuissance. Ce qui lai lurrivait qu ce momçnt me
rappela son changement d'attitade le 28 juillet > lorsqu'au milieu du combat, il suspendit tout-à-coup ses efforts, comme je Tai raconté, et parut plein d'un sombre désespoir que j'élais encore à m'expliquer. Mais ce retour de ma mé-* moire, en me le montrant aussi tel qu'il fut, c'est-à-dire un héros, me le rendit plus cher et plus sacré; et ce fut avec une larme que je lui dis :
— N'es-ttt donc plus bon qu'à faire de la peine & tes amis? Vois ces braves gens qui s'aflSigent, comme moij de t'en tendre ainsi délirer... Allons, ajoutai-je d'une Toix plus élevée, crie avec moi : Vite ta Ubertél eo attendant que nous puissions de nouveau combattre pour elle.
Et je touchai son verre du mien. Nos voisins voalui^ent trinquer avec nous. Au bruit de nos verres, les ouvriers qui étaient aux autres tables firent de même entre eux. Alors nous nous levâmes tous, et, nous approchant les uns des autres, nous trinquâmes de nouveau tous ensemble > an cri de Vive ta liberté!
II me sembla que mon pauvre ami ne répétait ce toast que d'une voix étouffée par un sanglot, tandis que nous autres Teiuonnions avec un accent plein d'énergie, si énergique même que les passants sur le quai s'arrêtèrent aux carreaux pour nous regarder. Si des sergents de ville se fussent trou* vés là, nous courions risque d'aller coucher pour long-* temps en prison, comme convaincus d'une conspiration fla<grante, d'un complot suivi d'effets. Mais heureusement noufs n*cûmes qu'à rire au nez des curieux attroupés^ qui a'éloigoërent un peu honteux.
Quand l'ordre fut rétabli,
~ Gomme ça, c'est encore noos qui avons payé en joiQct
pMr Bons flaire ttiér ! s^écria on fort de la idiUe> en Tiaot luMaJoieaux éclats de sa i^flexiocr,
•^ Certainement, roquai -je, c*cst encore nous qui, avoiisfpayé pour noas faire ttier en juillet ;^ car le roi, lea ministres, les gendarmes, les soldats de la garde et lea Suisses, tous ceux enfin que nous combattions, ^Sûtient payés par le budget, que nous payions.
/ H se fit un moment de silence. Puis tout-*&H!OUp : \i'. -^ Tiens, Jacques, dit uH gros cbai*pentier, liooinie de /o ) ^ y einq à six jumees et d^utie énorme laideur, en lerantsoit / j «erre À la bauteur de sa bouche, qui est-ce qui dirait qu^éo
buvant ce verre de vin, je paye peiit^^tre la balle qat m^ tuera demain!
«^ C'est pourtant vrai, dit celui^i, puisqu'on fiebt de Fexpliquer; mais je n'ai pas bien comprit.
^^ Comment, Jacques , c'est toi qui as la tfite dure OMBHie ça! Tu n'as donc pas écouté,
«-i» Si; mais que veux^tu, c'est que je n'ai pas bien com« pris; et je ne crains pas de le dire tout haut, afin que came tmX expliqué.
•^Ecoute, lui dit le diarpenticr, je vnis te rexpliqaer« Uatige^tu..^ bois-ttt... et respires-tu tous les jours?
— Oui certainement, dit un autre en riant, Jacques boit, mangeet respire tous les jours; car il ne vivrait pas sans cela^ Et la. preuve, la voilà : regardes comme il vide SOD verre!
--«- fib bien, dit le grand charpentier à Jacques, qui efU ftctii^ement vidait son verre en écoutant, tu paye9, puisque tu fais Jout cela.
— Ecoute-moi, Pierre, répondit avec une cm'taine ironie ccloi ir qùi's'a({ve$9aieiK ces pai^olcs^ tu fl^'cispUqiie^ça^tottt
de travers, tfonsietiî^ aj§tita-t-il en mofitraAt mtt mti m'expliqoera ça mieux que toi.
«- C'est vrai, reprit avec vivacité le charpentier, où peu piqué 4e n'être pas trouvé compétent; moi, je n'ai pas fait mes études» Mais, vois-tu ^ ce n^est ni la faute de ition père ni la mieone; mais c'est qu'à Page de dix ans, il me fallait travailler et rapporter de l'argent tous les samedis , ou bien on dansait devant le buffet! Et monsieur m'a l'air, au con» traire, d'avoir commencé ses études avant que d'avoir travaillé?
Je fus assez étonné quand j'entendis mon ami répondre ccHirtoisement à cette invitation ; je le croyais incapable de dépouiller son humeur sombre et de sortir du silence oà i) venait de se renfermer»
'-^ Vous avez raison , dil-il ; j^ai mangé, comme m dîtj non pain blanc le premier.
il fut apparemment touché de la bonne volonté de ces bommes simples qui s'adressaient à lui, au nom de Tins* traction qu'il avait eu le bonheur de recevoir , tandis qu^u^ en avaient été privés par le hasard de leur naissance. Sans que je m'en mélasse^ il reprit la conversation qu'il avait si brusquement rompue un moment auparavant ; et, en homme qui avait étudié sérieusement cette matière, il expliqua tout le mécanisme de l'impôt
A son exemple, j'ai eu, depuis ce temps, la curiosité d'exa-» miner attentivement ce sujet J'ai voulu vérifier ses asser-tiens, et je les ai trouvées parfaitement exactes. B sulBt de considérer la nature ou, comme on dit ordinairement, tas^ siette des impôts, pour voir qu'à l'exception de la contribution foncière, et, à quelques égards, de la contribution pevsoooçllQ et mobiiiaire, ils portent indistinctement sur Ids
hùnm$$ de salaire comme sur les hommes de revenu nei; par téte^ par conséquent , et non en proportion de la fortune. L'impôt total est aujourd'hui d'un milliard cent trente millions(l); or^ si Ton retranche de cette somme la contribution foncière^ qui est de deux cent soixante et onze mil«* lions^ il reste, pour l'impôt non foncier» pesant, sous toutes sortes de formes, sur les objets de première nécessité, et jamais sur les objets de luxe, la somme de huit cent soixante millions, c'est-à-dire les trois quarts du budget total. Ce sont les mendiants, les indigents, les salariés sans aucun titre de propriété foncière, les ouvriers des villes, les prolétaires des campagnes, qui payent presque en totalité ces trois quarts du budget
Et pourtant la Charte avait dit, dans son second article^ que c les citoyens contribuent, indistinctement, dans ta pro* •portion de leur fortune, aux charges de l'Etat t La Charte vérité se trouve ainsi mentir dès son second article ; ce n'est peut-être pas le seul qui soit un mensonge.
Mon ami passa en revue les diverses sortes d'impôt, et il montra que toutes (la contribution foncière mise de côté) portent sur des objets de première nécessité, l'habitation, l'air, le pain, la viande, les boissons, le sel, le sucre ; ou sur des choses dont le peuple a l'habitude aussi bien que les riches, comme le tabac et les cartes à jouer ; ou sur les rouages essentiels de la production, comme l'impôt des patentes et l'impôt sur les voitures publiques, la navigation des fleuves, etc. Et il en conclut que, puisque, sur trente-quatre millions de Français, il y en a trente-trois millions, ou à
(i) Ce chiflVe était etact à Tépoqne où ceci fut écrit. Il vu Mn9 4ire qu'il a prodîfieiiseinent avgmçntf depuis»
peu pr&s^ qui ne vivent que de salaire^ ces salariés payent comme trente-trois, et la classe des ricliesqui possèdent le 6ol et les capitaux comme un.
Vous voyez bien, continua«-t-i!, que c^est nous qui paycms^ que c'est le paysan qui paye. Vous ne pouvez manger > ni boire un verre de vin ou même d'eau , sans payer au gou^ vernement; car le tonneau » les seaux et le portent d'eaa sont imposés. C'est nous ouvriers, petits consommateurs,, qui, pour boire un mauvais vin, souvent plus nuisible que salutaire, payons les impositions personnelles et mobilières^ la patente et le droit de licence du marchand, après quo nous avons déjà payé le droit d'entrée urbaine, lequel par parenthèse est aussi fort pour la plus chétive piquette que pour le bordeaux le plus généreux ; et c'est encore nous qui payons les loyers énormes que le propriétaire impose aa débitant, et le luxe souvent effréné que ce débitant est obligâ d'avoir, et sa fortune^ s'il en fait une. Le riche, au contraire^ ne paye, pour tous ces objets de première nécessité ^ qu'un quart de tribut à César; car il a soin d'avoir tout cela de première main et de première qualité. Enfin c'est vous^ c'est moi , c'est le peuple , le peuple des malheureux , le peuple des prolétaires, qui fournissons pour les trois quarts aux dépenses des gouvernants. C'est nous qui , par cette espèce de saignée continuelle qui affaiblit notre vie^ entretenons quatre cent mille soldats et l'armée des fonc«» tionnaires publics, y compris les sergents de ville et lesnou« Teaux gendarmes appelés gardes municipaux, pour nous arrêter ou nous sabrer... Ce tableau vous montre, ajouta-t'^il on s'adressant à celui qui avait fait la question, que monsieur j (en désignant le grand charpentier) avait raison de vous dire qu'en buvant un verre de vin il payait peut-être la
telle destiiiéé II foi dOttiier4a «a^rt; et, en te^ut cas» il V^ affirmer avec une complète èertitudè qu^en buvant U paje pour en enrichir d'autres.
—Ces farceurs4àl dit le questionneur, nous leur payons la course en voilure^ pendant que nous la faisons duremeoi & pied.
— Et nous aurons beau dire, ajouta le charpentier. ... -— Toujours ton nous tondra, dit un autre qui avait lu
6on Béranger.
— Ce n'est que trop vrai , dit le chauffeur, qui était enlin éclairé ; c'est du petit au grand, ça fait la boule de neige; ce sont toutes ces petites sommes, que nous donnons sé<parement, qui forment la grosse avec laquelle ils payent. Parbleu! c'est tout simple! Mais, voyez-vous, jamais je ne «l'étais inquiété de savoir qui payait. A présent fe commence à comprendre. Jamais je n'avais pris garde à cela.
Et comme un esprit vindicatif et rancuneux, qui n'ou* Uiàit pas ce qui s'était passé, il ajouta :
<» Voyez- vous, je ne suis pas de ces gens à dire fe comprenck, quand je ne comprends pas; il me faut à moi qu'on me mette les points sur les i. Et il sourit d'im àir satisfait.
*-^Hais ce n'est là qu'une de nos manières de payer, reprit mon ami.
—Quoi ! dis-je tout étonné, y en a-t-il donc une autre?
— ïu paraissais en convenir tout-à-i'heure, me répondit- Il, puisque tu semblaîs admettre que c^est le peuple qui paye tout le monde. Si le peuple paye tout le monde, c'est donc qu'il ne paye pas seulement les fonctionnaires publics. Or, coitime par l'impôt il n'y a de payés que les fonctionnaires publics^ 4:'est donc qu'il y a une autre manière de payer, ù
laquelle nous contribuoDS, non? mMe^ f roKtaires qjoA io9* mons la presque totalité du peuple.
r«- Ta manière de raisonner ,0i*eQd)arrasse^ f épondis^je. J'avoue que tu dois avoir raison^ s'il est vrai, jce doiùt je ne doute presque plus> que c'est le peuple, dans son indimi^ bilitê, comme tu dis^ qui produit touf, et qui par consé^ quen|t paye tous les services patents ou occultes. Et pour<« tant ce n'est point par l'impdt que nous payons le luxe d«6 millionnaires, ni en général les profits des capitalistes et des riches. Dis-nous, je t'en prie, quelle est cette autre ma^ aiène de payer dont je ne me doute pas?... Monsieur, ajou« tai-je en montrant le chauffeur, ne se doutait pas que nous payions l'impftt , et par l'iOMÔt les fonctionnaices publics. Moi, je ne me doute pas que nous payions autre chose que l'impôt ni d'autres hommes que ces fonctionnaires.
^-r Monsieur, reprit mon ami, n'a en qu'à fixer on mo« ment son attention pour comprendre comment nous payons directement ou indirectement l'impôt, et commept par l'im* jpôt nous payons nos seigneurs du budget, c^est-à-Klire cens 4o nos seigneurs qui nous gonvernent politiquement Eh bien, il ne te sera pas plus diflicile., avec la plus légère at« tsntion, de comprendre comment nous payons aussi no? seigneurs du capital, nos seigneurs de l'industrie, nossei« gneurs qui nous gouvernent économiquement , qui nous font travailler, qui nous distribuent notre besogne, qui nous tiennent à l'atelier comme des esclaves quand ils ont besoin de nous, mais nous jettent sur le pavé quand ils n'en ont plus besoin*
-^ Ah I dis-je, nous y voilà de nouveau. Cette fois-ci, j*es* pire, tu vas t'expliqucr. Car je te répéterai jusqu'à satiété ce qm je U disais tout-à-riieq^o : Coument vcos^tu quo cq
spit notts qni les payions^ puisqu'ao contraire ce sont eus. qui nous payent?
— Ehl précisément^ s*écria-t*-iL Ils nous payent, et voilà pourquoi ils s'arrangent de façon à nous faire payer. Ils nous payent, on leur laisse le droit de nous payer; ils nous payent mal, donc nous les payons.
-—Ah ! je t'entends, repris-je ; YOilà le mystère que j'étais assez bête pour ne pas comprendre. C'est comme si on les avait chargés de prélever sur notre travail l'impôt qu'il leur conviendrait de lever à leur proGt
-—Précisément Tu as saisi enfin le nœud de la question. Tous ceux qui, par le capital, c'est-à-dire par les instruments de travail et les avances, disposent de la production, sont ÛQ% fonctionnaires à qui l'Etat abandonne le soin dé se fixer à eux-mêmes leurs émoluments. Ces fonctionnaires ne sont pas appointés, comme le sont dans l'armée les ofiitiers de tout grade, comme le sont aussi les juges et lés divers magistrats, les professeurs de l'Université, les ingénieurs des ponts*et-chaussées et des mines, et en général tous les membres de la hiérarchie sociale, y compris les prêtres des divers cultes. Non, on les laisse libres de se récom* penser eux-mêmes de leurs services; mais en même temps On les laisse libres de gérer la terre et tous les instruments de la production comme ils l'entendent Toutes les découvertes faites par l'homme depuis le commencement dés siècles, toutes les machines qui peuvent faciliter le travail, Y outillage de P Humanité ^ en un mot, leur est abandonné. Ces chefs de l'armée industrielle n'ont aucub compte à rendre de l'emploi qu'ils font de cet outillage, ftlais, par suite, nous leurs soldats, nous sommes livrés à leur merci!.... Qu'arriv^e-t-i^^ «n efi^et? Gomme l'Etat ne
les paye pas , il faut bien que quelqu'un les paye. Qui les paye donc? c'est nous. Nous les payons par notre travail.^
Nous travaillons, ils récoltent. Voilà tout le mystère!
Tu le vois maintenant, chaque travailleur ne paye pas d'une seule façon, comme tu Timaginais; il paye de deux façons et dans deux bourses, dans deux budgets, pour me servir de ce terme anglais importé chez nous et qui veut dire bourse. Chaque travailleur paye dans une bourse quand il consomme, mais il paye aussi dans une autre bourse quand il produit. Il paye alors parla manière même dont il est payé. Notre consommation sert, par Timpôt, à payer le budget de l'Etat Notre production, devenue pour nous le salaire, sert, par ce que ce salaire devrait être et ce qu'il n'est pas, à payer le budget des particuliers riches.
Tu vois, continua-t-il, que j'ai pu soutenir avec raison que c'est nous qui payons les capitalistes, bien que ce soient eux qui nous payent. .. Ah! tu n'apercevais, ajouta*t*il en riant, qu'une des deux besaces où nous sommes tenus de verser le fruit de notre sueur! Nous n'avons pas qu'un sac ù remplir, je t'assure^ nous en avons deux : un par*devantj tm par^lerrière.
J'avais étudié l'économie politique, ou ce qu'on appelle de ce nom ; car c'était la science à la mode sous le règne da Libéralisme de la Restauration. Mais j'avoue que je n'$«« vais rien lu dans les livres de M. Say qui ressemblât à ce que j'entendais. Il me prit un remords de me laisser si fa« cilement faire ; et, résistante l'évidence intérieure qui me pé^ Détrait, je me mis à opposer objections sur objections.
«^ C'est fort grave, lui dis-je; c'est une manière nouvelle de considérer la société. Mais est-elle solide? Tu semblés faire de l'Etat ou du gouvernement quelque cbgse.dç fonda*
meiMsd 9 taojdis ffx^h l'iar erse nous étions halitaés^ sous ia Restauration^ à regarder TEtat ou le gouvernement comms une superfétation j à tel point que IL de Tracy l'appelait un cancer.
^ H. de Traçy se trompait
•^ Et Smithl loi dis-je, et M. Say I et tous les éconcHuistes^ et tous les libéraux leurs disciples!
•Tf Quand tu m'apporterais cent mille autorités à Tappui d'une erreur^ reprit-il^ ce n'en serait pas moins une erreur. L'œuvre des derniers siècles fut de détruire l'organisatian du Moyen-Age^ la papauté, la monarchie, la noblesse. II est donc tout simple que cette croisade des esprits contre une certaine forme de gouvernement ait abouti à la proscription de tout gouvernement et de l'idée même de gouvernement JLa critique, au bout de son œuvre de destruction, a posé le néant; et le néant, prenant un costume de docteur, s'est cru une science, et s'est appelé Véconomie politique. Pauvre ficience I ne m'en parle pas, je te prie. Nous avons cité touià-l'beure deux mots de M. Dupin qui la césumcnt: chacun pour ^oi, et loup^^erviers.
— Ainsi donc, continuai-je, suivant toi> l'Etat préexiste à ee qu'on nomme la propriété.
«-•Il faut s'entendre, répondit*iL II y a deux sortes de propriétés , aujourd'hui amalgamées et confondues à tort II y a la propriété qui se rapporte à la personnalité de chacun : cellerlà est sainte et sacrée. Mais il y a la propriété qui per« met de disposer du travail des autres hommes, et par là de leur personnalité et de leur vie : celle-là n'est pas la propriété véritable; elle est à la propriété véritable ce que l'Anté-Ghrist est au Christ
iPi» Explique-toi; lui dis-je,
— - Autrefois un mâltré avait droit de vie et de mott sut ses esctàves : édâ s'àppëtah propriété. A une autre épirquê» un seigneur avait droit d'emmener ses vassaux à la guerre^ il avait sur eux encore une foule d'autres droits : cela s'ap* pelait^priéfé; Aujourd'hui les possesseurs des instrument» de travail ont droit de nous faire travailler pour le salaire qu'ils nous imposent : cela s'appelle propriété. La vraie pnv priété^ c'était celle de l'esclave sur sa personne ^ celle da vassal et du serf sur sa liberté. La vraie propriété aussi ^ e^ést celle du travailleur sur son travail.
-^ Mais il reste une difDculté grande i^ lui dis*je ; le ti^avaiT de la production ne peut avoir Heu sans les instruments. Or b propriété de» instruments est aussi une propriété*
•^ Nous ne pouvons rien faire assurément sans înstruM»^ Délits de laravail, rqinrit^l; mals^ réciproquement^ les instrumcfnts es travail ne peuvent rien sans nous^ D'où vient donc que, dans le partage des produits^ aous n'avons ^e la part qu'on nous fait» et qu'on nous fait cette part aussi diétive que l'on peut! Ne vois-tu pas que la distribution des produits entre le capital et le salaire est inique?
— Mais» objectai-je» du moment que tu admets la pro^ jHTiété des instruments de travail» qu'importe que tu posée en face» comme une propriété sainte et sacrée» la propriété du travailleur sur son travail » et par conséquent sur le fruit de son travail ! Ne vois^tu pas que Tune de ces deux pro-« l^iétés détruit l'autre?
— Autrefois» me répondit*iI» le seigneur féodal conduisait de force ses vassaux à la guerre. Demande donc aujour* d'hui au général Bugeaud» dans tout l'éclat de sa gloire» de lever» de sa propre volonté» sa bourgade d'Excideuil» pour en faire un régiment^ et la conduire en Algérie.
— Je ne te comprends pas^ lai di's-je.
— - Non 5 tu ne me comprends pas 1 8'écria-t*iL Ta crois par moments me comprendre; mais ta ne saisis pas toute la valeur de ce mot d'indivisibilité, le dernier des quatre termes qui composaient la devise de nos pères. Cette devise : Liberté, Fraternité, Egalité, qu'ils complétaient par. Indivisibilité ou Unité, fut inspirée d'un esprit tout divin. Le principe de Y indivisibilité esx, en effet, la clef de voûte de l'édifice social; et, comme tel, il régit la production comme toute autre chose. Est-ce que quelqu'un produit quelque chose isolément? Est-ce que toute production ne s'ac-» complit pas indivisiblement ? Est-ce que toute production no se fait pas sous l'empire des lois, par la protection des lois? Est-ce que nous tous qui composons la nation ne concourons pas, par notre association et notre adhésion aux lois, à tout fait quelconque de production? Est-ce que les sciences et les arts ne sont pas un héritage collectif de tous les hommes? Est-ce que Dédale n'a pas inventé la scie pour tout le monde? Est-ce que Gérés et Triptolème, comme le croyaient les anciens, ne furent pas des dieui? or des dieux auraientils voulu ne communiquer aux hommes que des instruments de dommage, de ruine pour le plus grand nombre, d'esclavage et d'inégalité! Les inventeurs des sciences, les révélateurs de tout genre qui ont perfectionné l'Humanité, n'ontils pas fait tous comme ces dieux? N'est-^e pas pour tous les hommes qu'ils ont enrichi le monde du fruit de leurs pensées? Pour tous, entends-tu, pour tous indivisiblement? Et si ce fruit des divines pensées est immortel, qui le rend immortel, si ce n'est le grand Dieu lui-même qui se corn-* munique à tous? Donc toute production est indivise, jusqu'au moment où la justice la divise pour en donner \rx^
pâitA câiacdo* Combien donô sont ingéniés cens qnî/n'ûp^* portant qu'une part dans l'œuvre 5 et une ^art qiii n'est pas d'etii^ qui n'est/pas à eux > qui leur vient de Dieu et de l'Humanité^ disent non seulement de cet instrument qu'ils aiipifortent, maisencoredu résultat de cet instrument, ou de la production : Ceci est à moi! comme si cet instrumentj qui a pour origine la science collective et héréditaire de l'Humanité^ ne- leur ôvàit pas été communiqué; comme si te lôiy organe de 1 -association générale, n'était pas néces* saire , indispensable , pour leur en garantir l'usage ; et comme ii, en outre, le travail de leur frère 5 le prolétaire^ et par conséquent leur Trëre même, n'intervenait pas datis cette production, et ne la rendait pas indivise jusqu'au moment où l'équité en dispose. De quel droit te sers-tu de la science? peut toujours dire la Société collective à tout propriétaire. La science entre dans ta production : or la science est à tout te monde indivisiblement. Donc ta production restera indivise, jusqu'à ce que moi, la Société, moi rUni« té, moi l'Indi visibilité-principe, source de toute production comme de toute vie, parce que je suis la Loi, parce que je suis tous, parce que je suis l'Equité, la Justice, et aussi la Force, en un mot parce que je participe de Dieu, de celui par qui tous vous vivez, et que je le représente sur la terre ; jusqu'à ce que moi, dis-je, sans qui tu ne produirais rien , j'aie fait un équitable partage de cette production entre toi et ton frère... O communion! continua-t-il. Eucharistie dtt Christ, quand les hommes te comprendront-ils? quand comprendront-ils que le nom de toute société est commit* nion, que toute justice sort de la communion et y ramène? J'avais quelquefois entendu traiter la question de la pro^ priété; mais les riilfons qu'on appof tait^ soit pour^ soit
--sa —
cmtre/m^afatent toujours para faibles on fausses^ Pour la première ibis> la vérité sur ce potst m'a^araissait Mon ami me montrait le Yéritable principe de la propriété dans VàS^ sociation hiimaine; et^ rendant par là même à cette asso-^ ciation tous ses droits ^ il prouvait d'tme foçoû solide VAm actuel de la propriété* Il se tôt un moment 9 et continua ainsi :
— Âutourd'bui; quand on parle aux homnMS de vertu, il9 rient; quand on leur parle d'héroïsme, ils rient; quand on leur parle de charité, ils rient; quand on leur parle de reli-« gion, ils rient ; quand on leur parle de la vie future, ils rient; .^uand on interroge leur flme pour voir s'ils n'ont pas i^U que sentiment de la vie étemelle, ils rient; enfin, quand oa leur parle de Dieu, ils rient plus fort. Hais quand on leur parle de la propriété, ils deviennent sérieux et attentifs. U nous reste la propriété, osent-ils dire; avec cela notts* dé« ^ons tout; avec cela nous vaincrons les siècles! Il n'j â que cela de solide, majs cela est solide. La propriété a toujours ^isté,et elle existera toujours. Les dieux, les religions, les croyances, ont passé; mais la propriété est demeurée, et
demeurera à jamais Ah! misérables! je voudrais, pour
votre bien, vous enlever en quelques paroles ce refuge où s'appuye votre néant, la propriété, le prétendu droit de propriété, tel que vous le concevez.
— Parle, parle^ lui dis-je; nous t'écoutons, noustecom* prenons.
— Oui, reprit*il, la société actuelle, ne croyant pbis à rien, a voulu croire à la pr<^riété; et il s'est trouvé des aveugles pour dire et répéter que la propriété est le fondement même de la société. A ce compte , nous aurîc^s ^core une société véritable : malbeureosemeiit il n'en esi rien, La
propriété D*est pas une base. La propriété est an fait qui ào compagne la société; mais^ loin qu'elle soit le fondement de la société^ elle existe sous la sanction, sous Tégide, et avec la permission de la société. Voilà la vérité^ et riea n'est plus facile que de démontrer cette vérité.
•^ Démontre-la... Va ! tes paroles ne sont pas perdues» Il est trop vrai que la propriété est la seule religion de notre temps. Il serait bon de détruire cette fausse religion.
— C'est la religion du veau d'or, reprit-il, mais elle est stupide comme son idole. En effet, que disent ceux qui font de la propriété le fondement de la société, et ^ui s'imaginent follement qu'en l'absence de toute religion, la propriété peut encore être une religion; que disent-ils? Ils prouvent que la propriété est inhérente à la nature humaine, qu'elle 'a sa cause dans la nature humaine, c L'homme, disent-ils ^ a un absolii besoin de 's'approprier certains objets, et de 1& son droit. L'homme a besoin de propriété, puisqu'il a un corps, et qu'il ne peut pas vivre sans coips. Il a besoin de la nature : donc il a^un droit sur la nature. Son besoin fait son droit. » Je le veux bien , mais seulement j'ajoute : Puisque l'homme a besoin de propriété et a droit à la propriété ^ tout homme a ce besoin et ce droit Donc le droit de propriété n'existe que parce qu'il existe pour tous; le procla-* mer, c'est proclamer le droit de tous. Donc il n'existe que par la société.
— Tu m'éclaires, lui dis-je. Je n'avais jamais fait cette remarque, bien simple pourtant, que si l'homme a besoin de propriété, tout homme en a besoin, et que par conséquent il est stupide de fonder la propriété individuelle sur le besoin de la nature humaine , puisqu'il n'y a à conclure de (c besoin de la nature humaine que le droit de propriété
popr tou9, fiviU propriété wm^^cirr^ pour me servir d'ané I4ée lumineuse que tu viens de nous fournir... •• Hais tu oiil>Ues^ continuai-je, une autre raison que Toa donne ordinfiireiçeat de la propriété individualisée; c'est le droit da premier occupant.
r-- Autre absurdité I reprit-il. Que veut-on dire par là? Que celui qui occupe a droit d'occuper? Mais si celui gui a besoin n'occupe pas, que devient l'argument tiré da be- ^n? Ne vois-tu pas que ces deux raisons que l'on donne ;fda droit de propriété individuelle^ le besoin» d'abord » el le droit 4^ premier occupant, ensuite» se détruisent l'une l'autre? Car» au fond» pourquoi l'occupant a-t-il droit» si iCie tt'e^t parce qu'on lui reconnaît on suppose le besoin? Pane c'est son besoin qui fait son droit» et non l'occupa* |Î0D. Ilai9 alors il ne faut pas parler du droit d'occupatioo^ jpiais du droit du besoin ; et» en ce cas» le besoin seul fon^ ^df^ptle droit» le besoin d'un survenant détruira le droit da premier occupant Donc le prétendu droit du premier oc« .eapant n'est en définitive que le droit du plus fort II suffit id'être le plus fort ou le plus rusé. C'est au reste ce que l'on voit se pratiquer depuis bien longtemps dans le mondq. liais c'est ce que» de tout temps» on a appelé violence et nse; c'est encore ce qu'on appelle guerre ou conquête; et fi*est j^nssi ce qu'on appelle vol. Considérer donc ainsi la propriété» c'est-à-dire comme un fait» et rien que comme enfuît» c'est légitimer la violence» la ruse» la guerre» le despotisme» le vol. Non» la propriété n'est pas fondée sur Jte droit du premier occupant» c'est-à-dire sur le hasard et la force. La propriété est sainte dans son essence; elle est l'exercice légitime de notre personnalité» de notre liberté; . elle eH 9^\mi aaturelle que nécessaire h l'biMnme. Mais ce
fffi4ti. jQuast à V usage de ce droit, il dépead de l'a^çi<air iif^ \li»maLÏBc, il à&j^md de la loi. Si l'bc^^ e$t seul^ A$3^flae 4^ sauvage» f^u sein de la nature^ i) c^t possible jQli'il ^it drqit jsiu* toute la nature; il possède ^alqrs toi:y£ ce qu'il peut, posséder, et ç(^pm^ il P^^ }§ 99^P^^h H^ps assuréii;ieiit, s'il vit eu ,fiociété^ il p€$sè^e aous Vina^re ,c^ lois de cette ^pciété^ lesquelles ^ois résuir 1^91 des c^oyajQces qui règnest dans cette ^ciét^« £}t 1^ (^ef^ erçfaaçe^ .clif^gent, le mode de po^^er f^i^ aussi/ et se modifie. Or précisément c'es^ .te x;as |^{h jo^rd'hui. Les Grosa/^c^es fondaqientales de la ^pciété » qui légitimaient ,ft persistaient ja propriété , ^(^le j|i^'j!^ jAiii^e ^Aeore^ sont évideog^ent abrogées; ^^f^ Ip pro« priété^ telle qu'elle existe aujqi^^d'bqi^doôitjej^ep^ Jl^»(f^ .$««nd, jiii Jll€|u ^e icbercbe^ 4 fox»^ ^^ ^siuiiété IlowYyeJyief ur ^es i^ropncee^morales^ jOin /invoque le û^^t
le principe même d'une société morale, cajiAjb^ ^ J|^~* |i^F entre eux uç .certain mode de propriété^^ o^ f^mmet, jSqie^ment ou in^ciemmcnt^ Je plus grand de ,tpuç jles gf'me^, m véi^tc^ble crime de .Iè2;e-Hup;^.çiité.«... Qui» ftfturs^ivitril, je ^sais qu'il est encpro d'ignorant? Jégis-
. ffiiS, p9 de plus ign^çr^nts parleur? de p^iUçsojghiej» qui fondent la propriété aar le droit du preip^ier açci^a^t, jlirfiftsfnis 1^ S|ièc^ en .siècles , de la plus jfcpîQXi^ ^ntj^
. ^ff^ jusqu'à nouf^ par des yo^e» apparemo2e;iit lé^^time^, la guerre, le pillage, le voli ,et tous les crimes. Ma,is
. §i(a$ pourquoi aye;B-jvot^s renversé la ^oblos^e? Le» nobles
. piQuyaient au moii;ts ^guer de la conquête. |ij(^ ^eç rf.of^leeJj j^'aujqurd^bai i^w^y^vfi, parler d^ X^ys^ Içjasspjas fiapâ""
faire rire et sans rire ^ux-mêmes. Quand la noblesse « listait encore , quand on pouvait encore arguer de la force» Rousseau répondait: t Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le mattre. Sitôt que c'est la force qui fait le droite TefTet change avec la cause; toute force qat surmonte la première succède à son droit »
— Bravo! m'écriai-je. Vive Rousseau^ ce révélatenr tm« mortel ! Tous les pygmées qui s'acharnent après lui ne dé* truirontjamais sa parole.. • Mais résumons ce que tu viens de dire. Ainsi donc^ suivant toi» la propriété n*est pas de droit naturel?
*-Le droit à la propriété est seul de droit naturel; la manifestation de ce droit est de droit civil.
*-Et fonder la société sur la propriété» comme tant de gens le font aujourd'hui, est absurde?
—-Assurément, puisque c'est, au contraire, la pr(^ét6 ^ qui se fonde sur la société. Seulement la loi, organe de cette sociÀé, doit satisfaction au droit nature] et légitime de chacun à la propriété.
•^Mais, dis-jc, si le fait de propriété est de droit civil» bien que le droit de chacun à la propriété soit de droit na^ turel, comment accorder le droit avec le fait? Gomment prouveras-tu que la société doit et peut donner satisfac^ tion à ce droit naturel de chacun à la propriété? La so« ciété, te dira-t-on, fait ce qu'elle peut; elle institue la propriété , c'est-à-dire qu'elle lui donne telle ou telle forme ; puis elle laisse les individus s'arranger comme ils l'enten* dent en obéissant à ses lois.
— Et tu ne fais pas attention qu'en disant cela, tu te Mfûtes toi-même. Car tu dis : «La société institue la propriété }» mai9 ta es obligée d'ajouter» pour expliquer cçtte
institotioD : c c'est-à-dire qu'elle lai donne telle ou telld forme. » Or^ si la société donne à la propriété telle ou telle foroie» elle peut donc changer la forme de la propriété^ quand cette forme est mauvaise.
— Je t'entends^ repris-je; c'est affaire de droit politique que de changer la forme de la propriété^ quand cette forme est reconnue mauvaise.
—Assurément Le droit politique règle le droit civil, et a pour mission de donner satisfaction au droit naturel. •• Et c'est pour cela^ continua-t-iU que tout va si mal aujourd'hui; car aujourd'hui ce n'est pas le droit politique qui règle la propriété^ c'est la propriété qui règle le droit poli-* tique. Or la forme actuelle de la propriété n'est pas autre chose que la suite de la conquête barbare.
<» Quoi ! dis-je, tu m'étonnes. N'a-t*on pas renversé en 89 tous les droits féodaux? Gomment la propriété^ dans sa forme actuelle, serait-elle la suite de la conquête barbare?
— On a renversé certains droits féodaux ; mais uno autre féodalité a succédé à la première.
— Tu serais bien embarrassé, ce me semble, de prouver cela. Est-ce que nous avons encore des nobles, des seigneurs? Je ne vois, dans la société actuelle, que des propriétaires, des industriels, des marchands. La noblesse,, comme chacun le dit aujourd'hui, est une chimère. M. Aguado ou H. de Rothschild, voilà les vrais nobles de notre temps.
—•Tu dis toi-même ce que je dis, et tu ne veux pas reconnaître la vérité de ce que je disl... Ne viens-tu pas d'avouer que ceux qui disposent du revenu net de la France, les millionnaires, les capitalistes, étaient les nobles de notre temos?
~ËitéiidôD8-fi6ùs : As sont fed ùôBré^ de 6o\re temps; et pourtant ils û^exercent aucun droit féodal.
•^0 ibîbêeile'I dupe des mots! I^arce que le nom change^ ta ne reconnais pas la chose I 11 y a trois cents ans ^ to étais ûett, esclave : c'était un homme bardé de fer qui te tenait esclave. Aujourd'hui cet homme est un capitaliste incapable de soutenir le poids 4'nne armure ; mais tu n'en ts pas moins esclave. Ce n'est plus une forteresse perchée tut une montagne qui te domine et te fait la loi ; mais parce ^ue la forteresse est devenue un c6ffre*fort^ tu n'en bu6is pas moins la loi I
J'e baissai la tête, reconnaissant en moi-même la vé« JMté' de ce qii'il disait Je me sentais aussi asservi par l'or accumulé des capitalistes que pouvait l'être le serf dd jKoyen-Age par le fer aiguise eu hallebardes des seigneurs
— Oai, dl8-îe,rorâ remplacé le ferl toîlà tout.. Et pourtant^ ajoutai-je à l'instant méme^ je ne comprends pas cela. Je ne comprends pas quelle espèce de rapport il peut t^ avoir entré la propriété actuelle et l'ordre féodal. Je ne Comprends pas non plus comment l'une est la suite de l^autré. Jamais je n'ai entendu dire pareille chose; j'ai toujours enteiïdu dire le contraire. Tout lé monde dit le contraire; Voilà cinquante ans que l'on dit le contraire; voilà cinquante ans qu'on ëe félicite d'avoir aboli les droits féodaux. Personne n'a dans l'idée que nous soyons encore plongés dans là féodalité. Il n'y a que toi pour avoii^ de pareilles peiisées. Conviens que tu es un fier ori-« ginal! Mais îe crains que tu ne pousses l'originalité trop loin. Quoi ! te ^oilà qui prétends que l'a propriété actuelle est une suite de la féodalité! Reves-tu? La Révolution n'a
âodé.rienfait^ du bien eHé n*à pas éoiàl^irls cé tpféfié fafsait.
— LaRévolatîoD, reprît-il, n*a pas cntcore été Menéôiit^ prise.... An reste, pourquoi te scan'dalîses-l» d'une Méô aussi simple que celle-ci : La propriété actuelle est h mite du droit féodal? N*est-îl pas notoire que là Révd* lution a été arrêtée dans son coài%? et ne s^esrt^il pà8 trouvé une foute de gens, sans compter Napoléon, pour se iranter de l'avoir interceptée, comprimée, vaincue? Èie n'a donc pas fait tout ce qu'elle voulait faire.. ..
-^Mats cnflit, dis-je, quel rapport vois4u entre lé ptd<pHété actuelle et la féodalité t
—Je n'en vois qu'un, reprit^il, mâi$ Il en vatitmittes c'est fe droit du seigneur....
—Le droit du seigneur I dis-je tout étonné. J'àvôué qif fl lire prit une forte envie de lui rire au nez, comme on faft à un extravagant II est fou I me disais-je eu moi-même. Le droit du seigneur! le droit du seigneur! Oà diable voîf-fl te droit da seigneur? Et je le regardais, et j'ouvralsde grandes oreilles pour entendre ce cju'il allait dire.
it-Ouî, le droit dn seigneur, rcprit-il; jen'aî pasd'aùtm mot pour désigner cela. J^appeUe les choses par leur abtti$
jr^f^oUe iio dNt «r dMt , et RoUet QO Oripoo»
Cest pourquoi J'appelle le droit du seigneur lé droit et seigneur. Et je ne veux pas deux secondes pour que tu t'entendes avec moi là-dessus. C'est cette maudite habitude quer tu as de croire à l*aboIilîôrf des droits féodaux en 1780 qui fobi^ué le jogetoent, et ^uî t'empécfbe de re-
comiattreYe droit du seigneur, qoand il existe ponriaot et s'exerce sur toi à tous les moments de ton existence. •• Il est bien certain, historiquement et de toute façon, continua-t-il, que la propriété, telle qu'elle est constituée aujourd'hui^ n'est que la suite et, à quelques égards, la parodie de la conquête du Hoyen<-Age;ce qui n'empêche pas tout le monde de répéter que la Révolution de 1789 a aboli complètement et radicalement les droits féodaux. U laut convenir qu'être la suite de la conquête barbare et la queue de la féodalité n'eût pas été un principe rationnel ù invoquer par le Tiers-Etat, -vainqueur de la Noblesse, avec le secours de la nation tout entière* Hais la passion est so* phiste , et les castes sont peu scrupuleuses sur la logique^ quand il s'agit de leurs intérêts. Le Tiers-Etat, heureux de sa victoire, s'en glorifie donc hautement; et il appelle cela Cabolition de la féodalité, tandis que ce n'est que te début de Cabolition de la féodalité.
— Prouve-moi cela, m'écriai-je.
«r C'est facile à prouver. L'axiome de tout lelIoyen-Age ne fut-il pas cette maxime : Nulle terre sans seigneur. L'axiome de 89 fut au contraire : Nulle terre n*a de sei^ gneur. C'est ce qu'on appelle l'abolition des droits féOidaqx, Mais au fond c'est en principe l'abolition de la pro« priété pour ce temps-là ; car le vrai propriétaire, c'était le seigneur. Le détenteur, le vassal n'était qu'un concession^ naire, un délégué; il possédait à titre féodal, k titre de redevance et de vassalité. L'abolition des droits féodaux fut donc véritablement une insurrection contre la propriété^ ou, si Ton aime mieux, une conquête en sens] contraire de l'ancienne conquête. Ce que la force avait établi, la force le détruisit. Mais un nouveau droit du plus fort s'établit à
rin&tant mSinê : le détenteur, le vassal, ce second proprié* taire féodal, remplaça sou suzerain, et se fit seigneur à sa place; et de là l'axiome qui règne aujourd'hui : Toute terre, c'est-à'dire tout instrument de travail, a un propriétaire. Il y a un homme qui concède cette terre ou cet instrument de travail au véritable travailleur, et perçoit redevance pour cette concession. ••
— • Ah ! je t'entends^ m'écriai~je en l'interrompant brus-« quement Ce que les économistes appellent la rente t'appa« ralt comme un droit féodal.
•— Est-ce que cela ne t'apparatt pas ainçi? Peux-tu don^* ner une autre raison du privilège de l'oisif? La société aujourd'hui est repréi^tée par deux hommes, deux types : l'un s'appelle riche , et l'autre pauvre. L'un a en son pouvoir la richesse accumulée ; c'est-à-dire qu'il possède l'espace et le temps, l'instrument et l'avance. Son voisin n*a que son génie et sa force. Quand l'oisif par essence éprouve un be« soin, le voisin s'offre à le satisfaire. Prêtez-moi votre instrument, dit-il à l'oisif; je produirai pour vous contenter et pour me faire vivre. Il y a alors de la richesse créée, et l'instrument devient un instant la propriété du travailleur. Mais que l'oisif soit tout-à-fait oisif, c'est-à-dire que, res« tant dans sa nature, il refuse jusqu'à son instrument, le TOisia expire, et la richesse reste stagnante. La richesse so crée aujourd'hui sous ces deux conditions, ce qui fait qu'elle est infiniment minime en comparaison de ce qu'elle de- Trait être, au point oik en sont déjà les sciences et les arts. Eh bîenl dis-moi, ce double privilège de l'oisif, qui fait d'abord que lui seul dispose des instruments de travail , et ensuite qu'il en retire un droit indépendamment de tout travail, cette double iniquité, d'où vient-elle? Elle n'est
pas DOUveiTe dans. lé monde, il est vrai ; elle existaît bier^ comme elle existe aujourd'hui ; le nom seul a cliangê. Ce premier privilège de l'oisif > qui fait que lui seul Àspésé des instruments de travail^ tu l'appelles ;7ro)7nV/^ ou capiiat Mais durant les derniers siècles ce privilège existait aussi , et comment s'appelait-il alors? Il s'appelait puissance où noblesse. Et ce second privilège qui fait que Tolsif perçoit une redevance pour l'usage qu'il concède des Instruments de travail 5 tii l'appelles intérêt ou rente. Mais durant les der* niers siècles ce privilège existait aussi, et comment s'àfH pelait-il alors? Il s'appelait suzeraineté ou droit du sei^ gneur. Quoi! ûé vois-tu pas que ce riche, qui primitivement^ et pendant tout le règne de la féodalité, ne tenait sa pro^ priété qu'à titre de vassal, et qui aujourd'hui n'est pTià vassal, mais est toujours suzerain, n'est autre chose qil'ua nouveau seigneur qui s'est substitué à l'ancien? Ne vois-tU *^pas plus encore? ne vois-tu pas que son prétendu droit esft toujours le même droit féodal? £n effet, avant de cfiàsèèlr l'ancien soigneur son maître, il ne possédait qu'à titre fêtl* dal, en qualité de vassal : or a-t-il renouvelé ses titres, c'est-à-dire a-t-il aujourd'hui un autre litre de propriété isur les instruments de travail que celui qu'il avait bîer? Non. Donc, s'il possède sans maître, s'il est seigneur à ^on tour, c'est toujours en suite de la féodalité qu'il possédé et <[u'il est seigneur. Seulement on peut lui demander ce qu^'^l a faitde son seigneur...
—Oui, dis-je, on peut lui demander, comme Dieu dàùs la Bible : Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?
— Et l'on peut demander à tous les deux, c'est-à-dffe au noble et au capitaliste, ce qu'ils ont fait de leur autre * fière, le triavaîlleur, le paum, le piolètairç.
— Cette iérité historique ûiè frappe^ m'éei*iai-fè; 3e mis ][>resqQe prêt à juf èr avec toi que la rente n'est que le dfofl îfti seigneur conservé outre niesure... Ôlil mes sots d'éco- Uôtaiistes^ murmurai-je entre mes dents ; que ne puis-je vous faire payer tout le temps que vous m'avez fait perdre avec Vos sornettes sur Torigine de la rente I... Ils vont chercher midi à quatorze heures ! continuai-je me parlant à moimême. Au lieu d'étudier l'histoire^ de voir ce que fut la propriété pendant le Moyen-Age^ et de se demander si là propriété actuelle ne procède pas de l'ancienne et n'a pas là même origine ^ ils appellent la propriété actuelle capital et le droit qu'elle donne à l'oisif rente. Puis, trompés par ces 'mots de capital et de rente, dont ils ne voient pas les analogues dans l'époque antérieure, les voilà qui battent la chamade : qu^est-ce que la rente? d*où vient-elle? comment se iégitime-t-elle? Il est vrai qu'il était fort difficile de la légitimer. Une fois entrés dans cette abstraite recherche, ils dé* Tiennent plus obscurs qu'un four; ils s'embrouillent, ils se coupent, ils se rétractent, ils font hypothèse sur hypothèse* lis déclarent, en fin de compte, que la matière est difficile; ce qui ne les empêche pas de raisonner toujours comme Û la rente était la chose ta plus claire, la plus évidente, là {)lus juste, la plus incontestable; et les voilà qui font des quatre, cinq, six et même dix volumes sans broncher, efi éùjpposant toujours légitime cette rente qu'ils n'(>nt ^u et« pliquer raisonnablement Puis, l'un disant blanc, l'autre dfsant noir, les voilà qui se disputent f Eh ! mes maîtres, vous êtes bien embarrassés! Vous n'avez donc pas étudié l'his^ foire? Parbleu! là rente, tetterente qui vous tracasse tant, cette rente qui vous a tant fait rêver, suer, souÉer dans vos doTgt:^, cette rente à propos âé laquelle vous avez noirci
— ft& —
tant de papier, la rente enfin » toos flates bien? la rente J... Eli bien! vous ne devinez pas encore?... C'est cependant bien simple. .. Il semble qn'il ne fallait pas être malin pour le trouver... Allez I ce n'est pas grand'chose que la rente.... surtout ce n'est pas grand'chose de bob... Vous donnez vor tre langue au chat? Eh bien! je vais vous le dire : la rente ^ c'est Tancien droit du seigneur.
Je vous ai déjà confessé. Lecteur, que j*avais beancoi^ étudié l'économie politique. On m'avait dit que c'était nne lumière, et j'avais eu la sottise de le croire. Jugez de m<m Ctonnement quand mon ami me donna l'explication toute naturelle de la rente. Avec cette explication, plus d'écono* mie politique, j'entends plus d'économie politique à la façoB de Smith, de Jean-Baptiste Say et consorts. Car si la rente n'existe pas^ économiquement parlant, si elle n'est qu'un fait, un abus, un droit féodal , toute l'économie politique est une vessie gonflée de vent
Je restai au moins cinq minutes à ruminer cette idée que ta rente est le droit du seigneur, ni plus ni moins. Le plai« sir que cette vérité me causait compensait le dégoût que j'é* prouvais pour mes anciens maîtres les économistes. J'ai toujours aimé les vues historiques. Rien ne me touche comme la succession et l'eugendrement des choses. Il ne me suiSk pas qu'une chose soit; j'aime à voir comment elle s'est pro* duite, et je tire de son origine des inductions qui m'édaU rent
Mon ami , me voyant silencieux, tomba lui-même dans le eilence. Nous étions seuls à notre table. Dans toute la bon* tique, il n'y avait plus que le patient chauffeur qui parût s'occuper de nous et de notre conversation. Le marin et Tbomme aus lèvres pincées avaient cessé depuis longtemps
dé noad écouter. Ils jouaient aa domino avec un impertOT* bable sérieux.
—-Sortons, me dit mon ami. II y a une heure au moins que nous causons. N'es-tu pas fatigué d'un si long bavar^ dageî
— Il pleut, lui dis-je. Tous ceux qui étaient sortis reo^ trent maintenant Restons encore; et, si tu le veux, repre* fions le même sujet C'est une question qui vaut bien la peine qu'on s'en occupe. Tu m'as appris bien des choses depuis une heure.... Sais-tu, continuai-je, que c'est une grande vérité que ce que tu viens de me dire sur l'origino toute féodale de la rente. Je n'avais jamais pensé à cela, et ' réellement personne n'y pense. Hais comment se fait-il que t^rsonne n'ait jamais pensé à cela? Une vérité aussi claire îque le jour ! un fait qui devrait nous crever les yeux , comme on dit; car il est gros comme une maison.... Laisse^moi^ àjoutai-je, le plaisir de développer ce que tu viens de m'ap» prendre, afin que je sois de moitié dans ta découverte; car c'est une découverte. Il y a une foule de gens qui font de l'histoire, et qui auraient bien dû penser à cela... ^ «— Je reconnais ton goût pour l'histoire.... Hais il y a si longtemps que nous causons, et toujours sur le même sujet!... Si nous faisions une partie de domino, comme ces messieurs?... Ou bien encore si nous parlions musique? La musique est l'art divin; tout le monde le dit, et d'ailleurs le fait le prouve assez. Le gosier d'un chanteur rapporte aujourd'hui deux cent mille francs par an. C'est le double du traitement d'un ministre, et le quadruple des honoraires d'un maréchal de France. Je lisais hier dans un journal que Itubini, riche à plusieurs millions, vient d'acheter une délicieuse villa eu ItalicM Ou bien encore« si nous parlions d^
U ^ipSffi «t4fe8 4X9SiiiMB ée Fanny ESsfler^ 90! jMrcfmn ^ ce moment les Etats-Unis? Le peuple détèle se^ chevaux^ et hi^ fié.i^%t^i],i:« de Philadelphie s'attèlent à son char. Tout le iDOi^e ye^t conttempler ces beUes jauges <}ui dansent jp bien la cachucha. Voilà trois grands triomphes qu'a vus Wff^egiiifiie, et qui jpeuveat servir à calculer S4 Joi de £ra« tité.€it la i;aipidité de sa chute. En n^oins de vingt-oii^q ^f^j, Iff t;;ioffipbe 4® Napoléon^ que ^es rhéteurs du temps comrl^ècc^jt à.cdui de Trajan ; le triomphe de ]La Fayette lorsr §B-JljaDa visiter les. concitoyens de Francklin et de Wastain^. ^, qu'il ayait niidé^ autrefois à s'affranchir 4e^ Apglais^ Haif ,non pqs de ramour du gain; et enfin le triomphe ^e PJa^vy Elssler, adorée par ces marchands comipe ^a dées^ ^^fffffjié. Ma fpi! ylvje la no^sique et la cachucha ï».. Tien?^ 1^ fy^s dju goj)t d^ çps jpessipcir3# ff^sona we jp^e f^
. rrJ^p^^ disrje^ tu ne m'échapperas pa$ ç^mme /cel^ J^\ ç'f^^au de mettre les gens en train » deieur faire veo^îf ^'ifiau Ji If Ijouçbe» ,e]t ensuite de les planter Jài tfl es .un plaisant,... 011 tu es btien triste!.». Triste ou noç ^ il Csint pf ^^ifie. Je vcu^ te traire comme une vache à jfiit Te f*f^p^,llefs^9 cet homme de lettres > aujourd'hui académie ^€^5 q^oj, 4^gnant oau^ avec nou^à Taiel^er^ iipus4is^it ^'m pauyre ouvrier, jptotre camarade, avec qui il ayait ej|^ ^s relations: Ç'^t un penseur^ il a des id^es \ je l'ai traif fiff^me une vache à Iqit* Ce même boinme 4^ lettres ^ ^^tpa^ aujouF^'h^ 4e se déshonorer ep ^cjriyanjt de ^ ^^be ,^lait, qui a faijt je ne sais quel système : Le creu^p ] ^f$n^stém^estif4éçuaijaucreîixde$ûn l^ ^?^ \
inieu^ qijLe personne que notre c^mariide aurait pu i^e^ik | §9J^ IJiH^tr Ei^ M^fi^ :^oi> je veux te déyaliçer 4e Us
pfiflsée^^çauf^ écrire eqsuite dans la Revue (Uf Peux;? Hf ondes q,(^ tfi$ pensées sppt aussi crevses que ta pqche. Voyons! pa^ de détours» pas d'échappatoires. Nous par-? Ions de la propriété^ parlons de la propriété.
-T-po (iira ijue nous parlons de ce que nous n'avons piaç^ et que le çrei^^^ de notre système est adéquat aq creux de j^çtre gousset.
T- Kqus ijious rooquops des mauvaises langues, P*est-çe pas? Nous devisons pour nous. Tiens J estrce que nous n'avpttSjpa;5 un^ âme comme les riches? est-ce ^u'il f^ut avoir de l'argent pour voir clair? M'est avis qu'on n'en voit pa^ p^is ^iVf parcequ'on a son gousset rempli. Il me sem« ble que T^cadémicien qui écrit de ces honnêtetés voyait l)eaao.oup plus clair lorsqu'il avait des sentiments plus no^ l^les. MaiSi içuqoire une .fois> laissons tout cela; de pareils scrupule? ne méritent pas .de nous , occuper. Il s'agit de la vérité. Je yeux la vérité; tu la possèdes : doujoe-Ia-moi*
— Tu la possèdes comme moi, reprit-il, et il y a lougtemps que tu serais entré en jouissauce d'elle, sans ces inaudi^s économistes dont tu t'es bourré la cervelle, fe te disais I^jen».d(ms le temps* quand nous causions de cela (ious la Kestauration» que ces gens ne m'ins^.iraient aur çune confiance* Tu n'as pas voulu me croire; ;tu t'es obstiné à les étudier; ils ont obscurci ta lumière naturelle» avec tous Iqurs SQjpbismes pour expliquer idéalement le fait ac* tuel de propriété,
— ^Ab! c'e3t précisément cefaîjt actuel que je voudrfiis pompreodre. Nous aflirmons donc ou plutôt tu alQ.rmais qae la propriété, dans s^ forme prés^nte^ est encqre entachée de féodalité, £t <iu'Qlle n'eçt ,même q^u'une suite de la féodalité. Eb Weji^I vois ce qui.m'aiwe*,... ?u ranri^uw^s eh-
:ofe & ma trop grande lecture des économistes.. • Il est cer* jAin que tout-à-rheure, quand tu parlais, ton idée me pa« .àissait pleine de solidité et d'évidence; je t'ai même dit lue j'étais prêt à jurer avec toi qu'elle était vraie. Biais tu as changé de conversation , et me voilà retombé dans mes ténèbres. Je t'avoue que depuis que tu m'as parlé des sommes énormes que gagnent aujourd'hui les chanteurs et les danseuses, je ne vois plus du tout que la propriété soit encore féodale. Est-ce que Rubini ou mademoiselle Elssler gagnent fiodalcment leurs palais et leurs villiUf ou leurs vUtâ, pont parler comme les dandys, à l'italienne?
— Est-ce que, du temps de la féodalité, il n'y avait pas des courtisanes à qui les princes faisaient b&tir des palais? Est-ce qu'il n'y a pas des eunuques que les sultans d'Orient comblent de richesses? Lorsque la république romaine eut dévoré le monde, et que l'empire eut dévoré la république/ cst-Ce que Rome ne fourmilla pas de danseurs et d'histrions occupés à achever de corrompre le genre humain par la vo« lupté? Est-ce que ces danseurs et ces histrions n'étaient pas couverts des dépouilles opimes du monde? Est-ce que le comédien iEsopus n'avalait pas des perles fondues dans un acide, pour montrer combien il était riche? Les riches de notre temps, attirés par la volupté, entretiennent des danseuses et payent les distractions que les cantatrices leur pro-^ curent. Est-ce que ce petit commerce empêche que la propriété soit encore féodale? La richesse sert à corrompre les arts, et les artistes servent à corrompre les riches. Voilà tout ce que prouve ce que tu m'objectes... Tiens! conti* nua-t-il, te rappelles->tu Ivanohe, cette belle symbolisation du Moyen- Age, ce chef-d'œuvre de Walter. Scott, qui serait aussi beau qu'une épopée antique, si une épopée pouvait
exister saosTeathousiasmeetiafoi. Malheureusement Tau* tçiir était sceptique. Mais, s'aidant du grand maître Shakespeare, il a tracé des caractères pleins de vérité. N*est-il pas vrai qu'au premier plan, tout est noblesse et féodalité dans ce h*v^*e? Quiconque n'est pas noble et ne sort pas des conquérants n'a aucun droit, et n'est qu'un gardeur de pour* ceaux, un misérable esclave. Seulement les nobles se dis« putent et se battent entre eux. Saxons contre Norinands. Hais derrière ces personnages, derrière Cédric, Ivanhoe et tous leurs compagnons, vois-tu dans l'ombre ce Juif au ré* Çard de basilic, taillé sur le patron du Juif de Shakespeare? Comme il est plat, comme il est vil, comme il a l'échinc Ôexible, comme il se courbe sous les coups, comme il re« çoit les crachats, les soufflets, comme il lèche la terre sur les pas de ses maîtres! Mais aussi comme il se regimbe ça lui-mfime, comme il couve sa vengeance, comme il sup^ pute et enregistre les outrages pour les rendre un jour avec usure ! Il s'appelle le pauvre Juif Isaac d'York. Il deviendra sir Isaac de Londres ou de Paris, et il aura dèd armoiries. Permets-moi de faire une variante à la concept tionde Scott. D^ns son roman, Isaac a pour fille la belle Rébécca. Je suppose que Rébecca ne spit pas sa fille, et qu'il l'aimé. Le vois-tu lutter par la ruse avec le Tèm« plier, ce colosse de grandeur et de crime, moitié latc, moitié prêtre, réunissant tous les vices et toutes les ambiticins de la couronne et de la tiare. De quel droit le Templier s'aN roge-t-il Rébeccà? pourquoi, lui Juif, ne la posséderait-il pas? Et le vQilà qui cache sous son hypocrisie autant de luxure que le hardi Templier en montre dans ses déborde* ments. Rébecca d'ailleurs n'est-eïle pas Juive? L'attachement du Juif à sa caste vient ajouter à sa passion, et lid
donner un caractère de fanatique légitimité. Et puis il a de l'or, si le Templier a du fer. Le Templier a besoin de son or; mais il saura le cacher, et au besoin s'en servir pour perdre le Templier. Il connaît tous les vices de la nature humaine, parce qu'il les a; il fera calomnier, dénoncer, assassiner son rival, et il sera noble à son tour. L'or aura remplacé le fer. Alors il aura Rébecca.
— Et les dons qu'il fera à Rébecca, dis-je, de quelque façon que Rébecca les obtienne ou les mérite, n'en seront pas moins entachés de féodalité ?...
— Sans doute, et voilà pourquoi Rébecca elle-même cherche à son tour à s'affranchir du Juif orgueilleux et des« pote dont elle est devenue l'esclave, après avoir été la proie du Templier; car c'est ainsi que la ruse répond au despotisme, et que le mal se perpétue sur la terre, des forts aux faibles, des oppresseurs aux opprimés.
—-Pardon, dis-je, je n'ai pas voulu te demander si l'art aujourd'hui est esclave de la richesse, et se rend compte intérieurement de son esclavage; je parlais dés échanges auxquels donnent lieu ïes générosités de sir Isaac. Rébecca, puisque tu appelles ainsi la beauté et l'art, Rébecca dé* pense, achète des parures, des meubles, des voitures ; Ré-* becca voyage; Rébecca va au bal, à l'Opéra. •••
— Et Rébecca ne fait tout cela qu'avec la monnaie que lui a donnée son seigneur, et Rébecca exerce à son tour le droit du seigneur....
— Tu m'étonnes vraiment. Quoi ! les poètes et les mu* 6iciens, les journalistes et les danseuses, tous ceux qui amusent aujourd'hui les riches avec ct^ qu'on appelle l'art, et ces autres artistes aussi qui séduisent Isaac par la vo-* lupté pluis ow jnçins Idéale, plu§ çu moins çro&$ièrç^ exer-
çcraientà lear tour un privilège féodal ! Ah! je te jure que ni la grisette, oi la lorottc^ ni la femme du grand monde ^ ni la grande cantatrice, ni l'aimable danseuse» ni le grand poète, ni le grand journaliste, personne enfin de ce brillant choeur de Vénus et des Muses qui s*emprcsse autour de sir Isaac, le noble seigneur de notre temps, ne se douta jamais d'un pareil crime. Est-ce parce que c'est sir Isaac qui les paye, et qu'il les paye d'une certaine monnaie prélevée sur les travailleurs, en vertu de son privilège?
-—Je t'ai déjà dit que cette raison est bonne, mais elle n'est pas la seule. Oui, d'abord, puisque c'est notre salaire qui paye le luxe, toMs les employés du luxe, tous lesdivertisseurs du capitaliste participent à l'œuvre de leur mattre. Ils ressemblent à la courtisane et au bouffon des anciens princes et seigneurs féodaux, ou, si tu l'aimes mieux, aux troubadours des châtelains du Moyen-Age. Est-ce que ces courtisanes, ces troubadours et ces bouffons n'étaient pas nu appendice de la féodalité, et ne faisaient pas corps avec elle? N'était-ce pas la féodalité qui les entretenait, qui payait leurs danses et leurs grâces , leurs chansons et leurs facéties? Quand l'esclavage existait, toute production était entachée do sang de rcsclave, et portait la marque du vol de sa liberté. Aujourd'hui toute production est entachée de notre sueur, et porte la marque de notre salaire. Une chose change-t-elle de caractère, parce qu'elle passe dans telles ou telles mains? Si tu avais perdu le fruit de ton travail de la semaine, et que je l'eusse trouvé, pourrais-je dire équitablement que cette somme m'appartient? Une chose est produite avec le sang et la sueur des esclaves; au moment où elle est produite, elle est marquée de ce caractère: or^ ^cçarîiçlère, peut-çHc le pcr^rç ensuite? jEHc durerait yin^l
6iSde«9 ciette cbode, et passerait aax mains d'un million de personnes, qu'elle n'en aurait pas moins été produite à force de sang et de fatigues. Qu'importe donc que les pro* fusions du Juif, devenu Noble, passent de main en main par tous les débouchés du luxe? Ce qui circule ainsi par le luxe n'en a pas moins coûté aux prolétaires. Vespasien avait prélevé un impôt dont la source paraissait ignoble; il prit une pièce d'or, et dit: Cet or ne sent pas mauvais. Biais aux yeiîx de l'éternelle Justice, l'or qui provient de Tinjus* lice sent toujours mauvais.
— Oui, dis-je, je comprends que tous les serviteurs do luxe participent ainsi au droit du seigneur » conservé encore aujourd'hui. Mais conviens du moins qu'ils tt*y participent qa* indirectement. Car Rébecca, pour suivre le symbole que tu as employé, se livre à des occupations tout autres que air Isaac. Elle ne s'occupe pas, elle, de faire produire et de lever une dtme sur la production ; elle s'occupe plutôt de dépenser. Elle ne participe donc au mal que comme aurait pu faire un affranchi de Vespasien , par la source d'où pro« vient l'or qu'il lui est donné de palper. Il est vrai qu'elle dit, comme Vespasien lui-même, la corrompue qu'elle est : Cet or ne sent pas mauvais. Tu voudrais qu'elle dtt comme Jésus, à qui on présentait une pièce de monnaie à la mar«' que de César : Rendez à César ce qui appartient à César. Il s'agirait de savoir qui est César: est*ce sir Isaac, ou lô prolétaire de sir Isaac? Mais Rébecca se dit: C'est de l'or,' il me suffit ; je ne veux pas thésauriser, moi, je ne suis pas faite pour cela, je vais le dépenser. Et elle le dépense.
— Et où va-t-il, cet or qu'elle dépense sans songer à sa source. Il retourne produire le même mal au sein duquel il s'est enp[endré. Est-ce que la richesse, produite sous une
certaine loi ^ ne se reproduit pas sous la m6me loi? L^or cfue dépense Rébecca sort du coffre-fort de sir Isaac^ mais il y revient Que représente, en effet 5 cet or dans les mains de Bébecca? Il représente delà production future. Or, sous quelle loi se fera*t-elle» cette production nouvelle? Toujours sous la même loi. Donc cet or est une chaîne rivée au passé pour enchaîner l'avenir. Aux deux bouts de la cbatae sont les serfs de l'industrie qui meurent à l'hôpital.
•^Tu m'étonnes, dis-je. Tous les jours on se livre aux affaires ou au f<ir niente^ on encaisse et on dépense, od travaille, on produit, on vend, on achète, sans que per« sonne se doute seulement qu'il y ait en cela rien qui res* semble à la féodalité. Le mécanisme de la production et de la consommation^ le lien de Tune à l'autre par ce qu'oo appelle l'échange, le. commerce, la vente, paraissent aux ^onomistes une sorte de mathématique absolue et néces* saire, qui a toujours été la même, et qui ne changera jar majs. La légitimité de toutes ces transactions fondées sur la valeur des choses leur semble incontestable; et tu cou* viendras que la masse des hommes pense comme les écono* mistes. Explique-moi donç^de grâce, d'au provient cette illusion générale. Car enfin ^ quand j'admettrais que le capitaliste actuel, qui dispose des instruments de travail, et par là des trsivailleurs eux-mêmes, ressemble à quelques égards au seigneur du Moyen-Age, il n'en serait pas moins vrai que la production, une fois qu'elle est obtenue» ne donne plus lieu qu'à des échanges. C'est l'abondance ou la roreté sur le marché, comme disent les économistes, qui décident de la valeur des produits. Qu'y a-t--il de féodal dans l'offre et la demande, dans la v^te, dans le commerce, QD un mot dans toutes les transactions qui s'opèrent sur
ces produits? Je t'abandonne la production preœiërc. Il est bien certain que la manière dont elle se fait^ en vertu da privilège que les économistes appellent la rente, privilège qu'ils n'ont jamais pu expliquer raisonnablement^ a un air très prononcé de féodalité ; oui , la rente est le droit du sei^ gneur, tu m*as convaincu là-dessus. Mais une fois que la pro* duction est accomplie^ une fois qu'elle est sur le marchéjtout prend un autre aspect. Alors vient la concurrence des produits en ire eux^ et la concurrence des consomma teui*s. Vous vous trouvez avoir ceci ^ moi je me trouve avoir cela; changeons , je vous donnerai du retour ^ ou vous m'en donnerez. Cet échange se fait au moyen de l'argent ^ qui sert de commune mesure. Encore une fols, qu'y a-t-il d'injuste dans tout cela? Je n'y vois que la liberté des désirs et des besoins 5 suivant l'avoir de chacun. Il y a des riches et des pauvres, il est vrai, et plus de pauvres que de riches; mais l'égalité règne sous un certain rapport. Un lièvre vaut cent sous pour moi comme pour M. de Rothschild : la question , c'est que j'aie cent sous dans ma poche. Mais si je les ai, et qu'il me plaise d'acheter ce lièvre, il n'y a pas de droit du seigneur qui tienne; je suis le seigneur, si je suis le plus offrant. Encore une fois, je t'accorde que ton 'capitaliste, sir Isaac, qui a fondé une manufacture, ou qui a obtenu de l'Etat une concession de mines, prélève un vrairfroiV du seigneur sur les ouvriers qu'il employé; mais une fois qu'il a payé aux ouvriers leur salaire, et qu'il a mis dans son coffre-fort sa rente, il me semble qu'il a complètement épuisé son droit du seigneur, et que son privilège féodal s'arrête lîi.
— Bah! tu crois ! Et si , non content de s'occuper de la production directe^ sir Isaac intervient encore dans les
échanges ; s*il monte à Paris un magasin de nouveautés au capital d'un^ de deux ou même de quatre millions^ ne va-t-il pas. écraser tous ses concurrents^ et ne restera-t-il pas mattrc du marché? Comment appellcs-tu ce bénéfice qu'il fera alors parce qu'il est le plus fort? n'est-ce pas là un droit féodal^ le droit du plus fort? Est-ce que le commerce tout entier n'est pas livré aux capitalistes, comme la production première? Et si sir Isaac, conservant du goût pour son principal métier quand il gémissait sous laféodalité^ con-* tinue de se livrer à la banque, ou à ce qu'on appelle ainsi ^ l'agio, la spéculation, l'usure, ne va-t-il pas, ' comme l'aigle ouïe vautour, planer du haut de cet empyrée de la ricbesse sur tous les producteurs? Qui l'empêchera alors d'être un toup-cervier? Est-ce M. Dupin, avec ses boutades et sa mauvaise humeur? Mais M. Dupin plaidera pour lui, et gagnera ses procès par son éloquence. A propos, nous avions oublié l'éloquence des avocats parmi les courtisans et courti« sanes de sir Isaac. L'avocat de sir Isaac plaidera pour le droit qu'a tout honnête homme d'être un loup-cervier, et il ne manquera pas d'arguments; il en aura, et des meilleurs. Ne vois-tu pas, en effet, que tes économistes, conséquents jusqu'au bout, ont légitimé de toute manière le nouveau droit féodal, le droit féodal de sir Isaac? Car n'ont-ils pas assimilé l'argent à toute autre matière, à tout autre produit? et n'ont-ils pas détruit, autant qu'il ont pu , comme un misérable préjugé, la réprobation qui s'attachait à l'usure? Qu'importe que quelques dispositions surannées existent encore dans les codes? Il n'y a que les usuriers de province qui soient quelquefois pris à ce piège, et encore une fois sur cent. C'est une légère prime, mais qui n'atteint jamais les gens habiles. Est-ce QUe Tai^geat D*est pas une
Uàrcbandiae» et dc pent'-on pag taxer sa marcbandiso comme on Tcnteod?
—Ah! je t'arrêterai au moins sur ce point, lui dis-je; Targent a un taux légale et ce taux est même supérieur à roflre. L'argent ne vaut déjà plus que trois ou quatre pour cent» et Tintérêt de l'argent, au dire des économistes, diminue insensiblement; de telle sorte qu'ils entrevoient^ dans le lointain, le jour où, l'argent ne rapportant pas d'intérêt^ ils n'auraient plus à s'expliquer sur V intérêt et sur la rente, ce qui leur ôtera» comme on dit^ une fameuse épine du pied*
—Ah! pauvre enfant, laisse donc là tes économistes. Veux-ttt que je te dise ce que je pense d'eux. C'est qu'ils sont les plus mystifiés des hommes, s'il n'en sont pas les plus mystificateurs. Les papes, dit-on, ont payé des faussaires pour rédiger les fausses décrétales et organiser le droit canonique. Eb bien ! tes économistes sont les professeurs de droit de sir Isaac^ et ils sont venus au monde pour préparer le règne de l'Anté-Christ L'intérêt de l'argent, me dis-tu, est minime, et tend à diminuer; je le crois bien. Est-ce que les petits châteaux avaient une grande valeur quand la féodalité existait? Un petit castel isolé, et qui ne dépendait pas d'un puissant suzerain, était an premier occupant. L'art du vassal était de se ranger, s'il le pouvait, sous un seigneur redou* table. Il se donnait, il donnait sa foi et son château, afin qu'on les ftt valoir. C'est ce qui arrive encore aujourd'hui sous une autre forme, t Ah I vous disposez de cent cinquante millions, dit aujourd'hui tout petit propriétaire d'argent au {rand capitaliste. Eh bien ! je vous rends hommage; je vais à vous, je veux servir sous vous. Donnez-moi quatre poiir cent de mon argent Vous avez ma foi, monseigneur Isaac,
prenez ma bourse. » Et sir Isaac prends et oe dpiioç quo deux pour cent^ s'il le peut^ et gagne cinquante pour cent Et tes économistes sont assez bêtes pour ne pas voir à quoi tient la baisse de Tintérôt I L'argent ne yaut^ dis-tu, que trois ou quatre pour cent : oui, pour ceux qui en ont, qui eo ont beaucoup. Il ne vaut que cela pour eux^ parce qu'il ne paraît en sûreté qu'avec eux, sous leur patr(mage , sous leur suzeraineté. Mais procure^'en donc de l'argent, toi qui en as besoin. Si tu n'en as pas, je te défie de t'en pro* cnrer^ à quelque taux que ce soit. C'est comme si nô serf avait voulu enlever le plus petit donjon sei^eurialr N'est-il pas vrai que le serf eût été arrêté par la moindre muraille, par deux pertuisanes et un fossé? Impossible au serf d'arriver à être maître du moindre poste féodal. E|i bien! de même, impossible à celui qui est démuni d'or d'emprunter le moindre capital, eûtnl tous les talents dii monde pour le faire produire. Mais celui qui a déjà beaucoup d'or en a tant qu'il veut; tout petit lopin vient agran* djir son domaine. Car là seulement l'or, cette précieuse propriété, plus précieuse que l'honneur et la vie, paraît en sûrq* té; ailleurs il y a tout ^ craindre. Le petit propriétaire pflrir^ vainement cinq, s|x, ou. même dix pour cent Plus il oOrq, plus on craint les faillites. Et, en effet, ne dépend-il pas toujours du grand capitaliste de ruiner le petit? C'est absolument, te dis-je» comme au BIoyen-Age, où les petits châ« teaiiix étaient facilement emportés quand ils n'étaient pas puissamment protégés. Ah ! tes économistes 5 avec leurs bénignes considérations sur la modicité du taux de l'intérêt, çont d'étrange^ farceurs!... Mais laisse-moi con^ tinuer; je n'ai pas fini. Je t'ai montré ce que c'est que l'industrlCj le commerce^ et la banque. Mais cela peot«
~ 58 — • il suffire & Tambition de sir Isaac? (la po&tc a dit *
Toat petit prince a des aL^ssadeori^ Toot marquil veol avoir des pages»
Et s*il platt à sir Isaac , qai n*est pas, certes, un petit prince, d'avoir des journalistes pour pages, et des députés pour ambassadeurs? Hem! qu'en dis-tu? n'est-ce pas une bonne spéculation? qui sait^ce' que cet argent rapportera! Et si sir Isaac lui-même daignait se faire législateur? s'il accordait au congrès national l'honneur de sa présence? si, dans cette politique d'^iffaires, comme Oû dit déjà aujourd'hui, il venait parler, de son auguste voix, lui, le grand directeur et dispensateur de toutes les affaires, lui qui vit dans l'or, dans ce milieu éthéré où tout s'en* gendre et se produit? Non I on pourrait s'offusquer de sa présence, et il serait peut-être un mauvais orateur. Il restera modestement dans son palais, et continuera d'aller à lâ Bourse. Mais il aura des ambassadeurs, en prince qu'il est Oui, le temps approche ou les Hébreux convoqueront le conseil des ministres. Nous sommes en 1833 ; crois-ta que nous soyons bien loin de voir cette prophétie se réaliser? J'en sens la vérité dans mes veines, moi qui ai faim... Va, va, le mal s'enchatne au mal, et c'est toujours le maL Féodalité nobiliaire ou pécuniaire , droit du plus fort ou du plus riche, rente, fermage, intérêt de l'argent, usure, luxe, corruption, gouvernement des riches, c'est toujours la plaie d'Egypte, qui avait sept faces.
Il s'interrompit un instant, et, comme s'il se fût entretenu avec lui-même, il dit à voix basse :
— Une agglomération d'hommes n'est pourtant pas une
société! L'égoïsme et la rapacité ne peuvent remplacer Dieu sur la terre. L'âme humaine ne saurait reconnaître une telle domination; et Tesprit humain^ émancipé des rois^ | des nobles et des prêtres. ••
Il n'acheva pas sa phrase.
Je demeurai pensif, à son exemple. Tout ce qu'il venait de dire m'avait frappé. Il me semblait que je voyais le véritable état de la société pour la première fois de ma vie. C'était comme si on m'eût ôté la cataracte : seulement je voyais troublé encore. Je me mis à réfléchir profondé-» ment
Mais j'entends le Lecteur s'écrier : En avez-vous bientôt fini avec tous vos raisonnements sur la propriété? Le Lecteur ressemble & Charles-Quint, tel qu'il a plu à M. Hug;o ûe le peindre dans je ne sais lequel de ses drames. Comme Charles-Quint, lé Lecteur a daigné venir pour la bagatelle; et le voilà enfermé dans une armoire, d'où il est obligé d'en« tendre des propos qui lui déplaisent, ou ne lui plaisent que médiocrement. Il se fatigue, il suc, il souffle, il est prêta éclater d'indignation; enfin il éclate » et me crie : Finissez donc! vous en dites bien long!
Croyet-vous donc qu^oa soit si biea dans cette armoire I.
Eh ! Lecteur délicat, qui n'aimez pas la fatigue et fuyez les sujets sérieux, vous ai-je promis du plaisir, moi? Croyezvous que j'écrive pour amuser sir Isaac? — Mais vous êtes ennuyeux à mourir avec votre question de la propriété! — - Ilé^bien , je suis ennuyeux ; il y a longtemps que vos poètes ont dit que la vérité toute simple était ennuyeuse. —Mais vous m'avez trompé; vous m'avez fait prendre pour w
.tomn çc qoi n*etk est pas un. --* Il toos arrive quelquefois (de prendre des phrases plus ou inoins poétiques pour un traité de philosophie^ — Quelle confusion de tous les genres I n faudrait avoir un peu de goût^ au moins ; vous Otes un pî-« toyabte auteur. — Je ne suis pas un auteur ; j'écris une bi(^a^ie. MoQ ami avait son opinion sur la propriété » et cette opinion lui teoaitfortau coeur. ..-r-Hé bien^ ditesmoi en deux mots Topinion dç votre ami^ et passons outre. -r /Vous parlez 5 Lecteur, cpmme un homme chez qui les convictions raûsonnées ont peu d'inQuençe. Voilà une question qui occupe le monde depuis Gain et Abel, et dont la solu* tioQ vaut mieux que tous les romans que je pourrais vous faire. *^ Mai;» vous m'aviez d'abord parlé d'une jeune femme h laquelle je pouvais peut-fitre m'intéresser-.* nousau* . rions vu.... puis d'un homme que se battit comme un diable eQJilillet: cela m'allait encpre, quoique je n'aime pas juillet jtt 4jpiie je déteste les émeutes; mais il me plattque daqs les . livres on aime et se balte. Mars et Vénus, la guerre et les mnoprsiti^ai domaine de l'art! Maisdes héros raisonneurs!... Encorje si c'était dans un salon : on parle de tout dans un salon ; mais au cabaret! quelle sotte invraisemblance ! Quoi! vous avez le front de me soutenir que tout cela s'est dit dans un cabaret? on a parlé économie politique dans un oa« baret! on a cité Rousseau dans un cabaret! Et ce sont des Quyrieiis qui ont fait tous ces beaux raisonnements sur le droit et le fait de propriété; distinguant le fait du droit, comme desphilôsophes, et même mieux que les philosophes!. • — - lilh ! oui , Lecteur, ce sont des ouvriers. Le vrai peut quel* qpccfoisn*êtrepasvraisembtable. Ah! vous croyez que les pro* létaires n'ont pas entre eux des conversations sérieuse^ I Hais TOUS VOUS trompe; bçaucoup, et j'ai à vous en remontrer sur
ce point) comme f ai fait sur d'àutreé. Vons ne savez pas qnel via nous Buvons ^ je vous l'ai déjà dit^ ni de quel bois nous nous chauffons. En général ^ nous autres prolétaires, nous vivons un peu comme les sauvages, sans penser; c'est-à« dire que nous ne nous en donnons pas la peine. A quoi l>bn penser? La moyenne du travail en France est de vingt-^^ et-unsous par jour... un sou de plus qu'avant la Révolu-^ tion!... Pensez donc avec cela, donnez-vous donc la peine de penser! Et quand vous gagneriez cent sous, comme quelques-uns, si vous avez une femme et des enfants h nourrir, c'est bien la peine de penser! mieux vaut ne penser à rien. Ainsi faisons-noud pour l'ordinaire. Hais, quand nous nous mettons à raisonner, nous raisonnons & perte de vue. Une fois notre faculté logique en mouvement, rien ne peut Tarréter. C'est que nous ne sommes pas comme vous, de simples amateurs de la Vérité. Vous aimez surtout la parure dont les artistes daignent parfois rhabiller, cette Vérité, et vous l'attrapez par sa robe, quand sa robe, est longue et flottante. Nous, plus elle est nue, plus nous l'aimons. Âucime peine pour la saisir ne nous re^ bute. Nous sommes faits au travail, et habitués à la pa-*' tlence : il en faut tant pour fabriquer vos joujoux ! Votre luxe est, à cet égard, un excellent éducateur^ Vous nû savez pas ce qu'il faut de patience pour vous servir! Donc» quand nous raisonnons, nous raisonnons bien et fort, et longtemps; nous ne connaissons pas de milieu. Nous n'ai« mons pas à batifoler comme vous. Par exemple, nous étions -là dans cette boutique une quinzaine de braves gens... Je suppose qu'il n'y avait pas d'espions ni d'autres vauriens parmi nous... Au vrai, je n'en sais rien, ou ne vous en dis rien pour le moment. Hé bien, 6ur quinze que iioùs étions^
iLy en avait bien dix qui, vu la moyenne dn salaire en France, ne se donnaient pas la peine de penser. Ils famaient, abso-* lôment comme des //o;i.t. Seulement ce n'étaient pas des cigares de quatre sous ou des cigarettes qu'ils fumaient, mais diu caporal dans des pipes bien culottées. Ils fumaient sans rien dire; et qunnd leur pipe était finie, ils se reposaient de fumer; puis ils en allumaient une autre; ce qui leur fai* sait une petite promenade de leur table au poêle, et da poêle à leur table. Les plus actifs faisaient comme le marin et riiomme aux l&vres pincées... Je pourrais bien me tromper sur le marin et Thomme aux lèvres pincées.... Peut-être que ces deux-là faisaient plutôt semblant de jouer qu*ils ne jouaient réellement. . . Ils ne s'étaient pas mis si près de nous pour des prunes... Mais les autres, en petit nombre, qui jouaient aux cartes et au domino, jouaient réellement, et ne pensaient guère. Mon ami et moi nous pensions. Et avec votre permission^ Lecteur, ou sans votre permission, nous allons continuer de penser. Il s*agit, quoi que vous en disiez, d'un sujet Tort intéressant, et qui dominé tous les autres. Il s'agit de ce qui vous permet d'avoir de rimagination ou da moins d'exercer cette imagination, et empêche le peuple d'en avoir ou d'en jmontrer; il s'agit de ce qui fait qu'il y a des prolétaires. Vous voyez bien que je suis dans mon sujet
Je passai cinq minutes à chercher des objections contre ce que venait de dire mon ami ; car j'étais ébranlé , mais je n'étais pas convaincu. L'homme aux lèvres pincées interrompit ma méditation.
— La causette est donc Gnie, dit-il. Nous avions cependant du plaisir à vous écouter.
— Ah ! vous nous écoutiez ! je croyais qu'il n'y avait ^0 iponsieur qui nous écoutaitt
Je parlais du chaufiTeur^ qui était toujours au bout de notre ] table, droit comme un piquet. Je commençais à Taimer, ce cliauffeur; il m'intéressait par son zèle infatigable pour sa« voir s'il se trompait ou non. Il n'y avait pas que de la vanité chez lui 5 je vous assure. Je l'ai revu depuis , et j'ai découvert dans cet homme qui ne comprenait pas facilement , et qui aimait, commme il disait, qu'on lui mît les points sur les t% lin vrai génie pour la mécanique. II a fait un nouveau modèle de machine à vapeur pour les navires. Il avait tant étudié la machine de son bateau, qu'il a peut-être réussi à perfectionner la navigation à vapeur. Je dis peut-être; car il n'en sait rien encore, ni moi non plus, vu le capital qui lui manque pour réaliser sa découverte.
La provocation de l'homme aux lèvres pincées, qui aiinait notre causette, produisit son eflet ; et ce que j'avais couvé de réflexions pendant mes cinq minutes de silence éclata en ces termes :
— Tu me diras ce que tu voudras, tu m'accuseras, comme tu l'as fait tout-à-l'heure, de stupidité ; mais je te déclare que je ne suis pas encore de ton avis. Je vois bien une certaine vérité dans les rapports que tu établis entre le fiu't ancien et le fait actuel; mais j'ai beau réfléchir, je ne découvre pas la féodalité dans le fait actuel. Le fait actuel est le fait actuel, la féodalité était la féodalité...
— ^Te voilà qui parles comme M. Guizot, interrompit mon ami.
— Ou comme Arnal, dît l'homme aux lèvres pincées.' ÂVez-vous vu cette pièce où Arnal répète si souvent : La cavalerie est la cavalerie, et t infanterie est P infanterie?
—Ce n'est pas moi, dis-je un peu piqué, ou du moins çc n*Ç5t pas njQî seul qui suis bote comme Arnal, C'est WA
le inonde ; car tout le monde pense ^ comme moi > que la féo« dalité était la féodalité^ et que la propriété est la propriété. . — II est vrai, dit mon ami, que personne n*apprécie le lien étroit qui existe entre la féodalité et la propriété. C'est pour cela que je voudrais que tu le visses.
— J'aperçois bien quelque ressemblance entre ces deux faits, et je t*ai déjà accordé que le droit du capitaliste a*c3t pas plus juste que le droit du seigneur...
— -àé bien, puisque tu m'as accordé cela, tu devrais m'ac* corder tout le reste. Car si ie droit du capitaliste est nn droit féodal, comme le capitaliste est le maître de notre sa«» laire, et par là de nos existences, il s'ensuit que nous sommes encore dans la féodalité. Seulement c'est une phase non** velle, et, si tu veux, une dernière phase de la féodalité : c'est la phase industrielle.
— Oui, dis-je, je vois bien que Tindustriel actuel, Iç grand industriel, ou mieux encore, la banquier qui le corn* maudite, le riche capitaliste, le loup-cervier de II. Dupin, ressemble au seigneur féodal. Je vois ce chef de l'industrie commandant, par le besoin, à des masses d'hommes qu'on appelle ouvriers. Je le vois, par le salaire dont il est l'arbitre, lever à volonté un régiment de travailleurs, comme autre* fois le seigneur féodal levait ses vassaux quand il déployait son oriflamme ,^ ou cpmmc pi lis tard, les chefs de bandes, les condottieri, qui ravagèrent l'Europe, levaient des soldats avec la promesse du pillage, chose qu'aujourd'hui personne ne pourrait faire, pas méme> com;ne tu l'as remarqué, le glorieux Bugeaud dans son bourg-pourri d'Excideuil. Oui, je saisis très bien ce rapport, et j'en vois encore quelques autres. De même que, dans le désordre de la féodalité, les eei^neurs se faisaient la guerre, de mCme les nouveaux sei-
gneors Se font eûtre eux une gaerre adiàrttée sons le nom de concurrence. Les vassaux des anciens seigneurs étaient forcés de les suivre et de les servir dans cette guerre^ letf vassaux des nouveaux seigneurs sont obligés de suivre en-^ core leurs maîtres dans cette autre guerre qui n*a de but que l'avidité du gain et l'avarice...»
— Ab I tu vois tout cela 5 et tu ne vois pas que la lISDdalité règne dans cette industrie qui a remplacé la gncfrrè? C^esi donc parce, que la forme a changé^ que tu ne vois pas la féodalité là du pourtant tu la voisi Alors c'est une dispute de mots.
<*— Non pas 5 dis-je^ conviens que la féodalité pourrait exister en outre de ce que tu appelles de ce nom^ et qu'aloré nous aurions plus de mal encore que nous n'en avons.
— - Je ne sais, dit-il. Pour moi, je regrette quelquefois te passé. J'aimerais mieux mille fois servir sou6 Du Guescliû que sous M. de Rothschild. *
-* Et vous avez raison, dit le marin. Moi, je regrette Na^ poléon. Mais j'aimerais encore mieux la République... «•' J'aurais voulu sauter sur le Vengeur... C'est pour cela que j'ai pris la mer. Mais l'homme propose, et Pieu disposé: Je ne voudrais pourtant pas mourir comme uii pleutre à l'hôpital ou dans un trou entre quatre murs. J'ai toujouffe eu l'idée de faire une belle mort. De notre temps, quand j'étais jeune , on ne pensait qu'à cela. Aujourd'hui on ne penëé qu'à végéter comme des rats, qui ont peur de la souricière; mais qui veulent attraper du lard et du fromage. K^ais ça île me va pas à moi, ça; et j'espcre bieù vous montrer quelque jour comment on se fait sauter. . .
Et comme s'il en eût dit trop long sur seâ résolutions itt^ tiflpfcs^ il &e bâta d'ajouter : '
— Après tout, liberté pour tout le monde. Il ne faut pas disputer des goûts et des couleurs. II y eu a qui aiment diantremcnt le plancher des vaches ; et monsieur est peut-être do ceux-là.
. Je ne répondis rien au marin; j'étais tout entier aux idées que mon ami avait soulevées dans mon esprit
— Tiens, lui dis-je, veui-tu que je t'indique un pays où la féodalité existe encore, et constitue réellement la propriété? C'est l'Angleterre... Mais la France.... depuis la Révolution !... Je ne te comprends pas... A la bonne heure» cite l'Angleterre. Là, ton idée est parfaite. Propriété et féo« dalité ne font qu'un en Angleterre. J'ai lu dernièrement un livre sur l'Angleterre où l'on montrait cela à merveille; mais l'auteur avait bien soin de faire remarquer le contraste qui existe entre ce pays et le nôure. Le territoire entier de l'Angleterre appartient à six cents familles environ, pas davan^» tage. Ce sont les seigneurs féodaux, les nobles. On peut dire, sans nulle métaphore, comme sans nulle exagération, que l'Angleterre est encore à l'état de conquête* Lorsque les Nohnands s'en emparèrent, à la fin du onzième siècle, ih se divisèrent le sol entier, comme en fait foi le grand Ca« dastre de GuilIaume-le-Conquérant, que les Saxons dépossédés appelèrent Doomsday Book, ou Livre du jour da jugement dernier. Aujourd'hui, tout le sol est, comme au onzième siècle, divisé en domaines presque symétriques, le château au milieu, les fermes alentour , les terres d'un seul tenant, bien réunies et bien closes. Voilà, j'espère, la féodalité délicatement conservée sous la forme de propriété. N'est-ce pas que c'est joli ! Toute l'Angleterre entre les mains des six cents atnés de six cents nobles familles} Et çe)a depuis sep^ sjHtC^i ^^^ ÇQiQptçf çci <)wo (Kld dttrern
encore! C'est que rien ne fut plus eomplet^ plus régulier; plus ddmirablemcnt exécuté que le vol de rAngIeien*e par les Normands...
•^Oui^ interrompit-iU les Normands s*y entendaient I Venus après tous les autres Barbares^ ils savaient bièn^ eux^^ que conquête et propriété c'était la même chose. Maîtres de l'Angleterre^ ieur premier soin fut de la cadastrer ^ coiiirae tu le dis^ pour bien délimiter la proie de chacun , c'ést-à* dire s^ propriété. La vraie Bible de l'Angleterre, le grand Cadastre de Guillaume, parut; les Saxons dépossédés rappelèrent le Livre tlu jour du jugement dernier. Ils étaient; en effet, jugés en dernier ressort, les malheureux ! et si cela continue , ils sont jugés pour jusqu'au jugement dernier. Au resie, eux et leurs vanqueurs, de concert, ont jugé de même la malheureuse Irlande. Le mal, et puis le mal, et toujours le mal !
— Tu as raison de dire, continuai-je à mon tour, que lé Doomsday Book, pvec ses commentaires, est la vraie Bible de l'Angleterre. Cette Bible aengendrédes collèges de blason et toute une littérature héraldique. Pas de livres plus répandus et plus consultés que ceux qui constatent les droits à la pairie et à la noblesse, les livres du peerageetdubarorietage. Toutes les familles nobles ont encore des noms normands. Par le droit d'aînesse, les majorats, et les substitutions, ces familles ont conservé, avec leurs noms anciens, leurs domaines primitifs. Exclus de la possession des terres et des titres, les cadets de ces familles occupent les places de la magistrature, du clergé, de Tadministration , de l'armée^ qu'ils achètent quand elles ne sont pas d'investiture ministérielle. Itùs aînés, maîtres de tous les biens, composent eu
cbeisei et du pouvoir^ par tes ressooreet de la comiptioo^. par le patriciat enfin ^ ils dominent la CbaœJbre. des Çom«* niunes, pleine des leurs ou de leurs créatures, et oit la majorité se forme d'habitude par les représentants des comtés unis contre ceux des villes. Les nobles ont même sous leurs patronage, comme présidents, stewards , ou sous toute autre désignation honoriGque, toutes les corpora^ tioas, institutions, compagnies industrielles, commerciales, artistiques, bienfaisantes. En un mot, ils ont dans les nains le sol, la richesse, le pouvoir, l'influence, et la loi^ gui, de temps immémorial, est faite par eux et pour eux. En voilà, j'espère, de la féodalité propriétaire, ou de la propriété féodale! Mais en France que vois-tu de sem« Uablel...
-^Ck)mment malheureux! tu vois que la féodalité s*es( changée en Angleterre en propriété, et tu ne comprends pas que cette métamorphose est due au lien naturel qui existe entre la propriété dans sa forme actuelle et la féoda* Ktél Si la propriété était réellement autre chose que la féodalité, est-ce que la féodalité s'en serait arrangée? Tau- Fait-elle laissée naître? ou plutôt l'aurait-elle fait naitre! II j a en Angleterre d'autres riches encore que les nobles : voit-(m ces nobles renverser ces riches, ou ces riches renverser ces nobles? Us peuvent se jalouser, ils se jalousent assurément; mais tu vois bien qu'ils ne se dévorent pas les uns les autres, puisque voilà sept cents ans que cela dure. A côté des seigneurs, sous leur patronage, à l'abri de leur chartes, une autre propriété 8*est fondée. C'est la propriété industrielle ou commerciale. Tn esmaltre de ton château, de tes terres, de tes fermes, e( de tes fermiers, a dit l'industriel au seigneur^ eh bien!
i^ 6cj .^
boi^ je vent être maître comme toi. To as pris la terre) j'aurai la mer. Et la puissance maritime de TAngleterre a tiré de là son origine. Les chefs normands ^ ces hardis fli« bustiers^ s'étant faits seigneurs des villages ^ propriétaires des terres^ ceux de leurs enfants que le droit d'atnesse ex* cluait de l'héritage ^ et leurs compagnons qui n'avaient pas eu pari au pillage ^ ont commencé à se faire, par la rapine exercée en grand, au moyen de leurs vaisseaux, sur tous les peuples de la terre, une propriété d'un nouveau genre. C'est le capital; mais ce capital > c'est encore la féo« dalité.
•— Ahî voilà oii je t'arrête, voilà où est ton erreur. Gc capital n'est plus la féodalité!
-- Nous allons voir cela !
— Ce capital, n'est-ce pas le travail qui Va produit de« puis le onzième siècle?
^- Je ne dis pas non.
— Eh bien ! si c'est le travail qui l'a produit, ta as tort; car la propriété de ce capital est légitime. Cette nouvelle richesse, créée par le travail après la conquête du sol, n'a aucun rapport avec la féodalité, et est aussi sacrée que l'autre est illicite.
— Vraiment, tu penses ainsi !... Il est certain que c'est la manière de penser de tout le monde aujourd'hui... Oh I que de préjugés il y a sur la terre ! Quand l'un est renversé, un autre prend la place; c'est comme un champ où il vient des chardons quand on ôte les orties. Luther avait raison : l'esprit humain ressemble à un ivrogne h cheval; vous le relevez d'un côté, il retombe de l'autre. Jadis il n'y avait de beau, de bon, de glorieux que la noblesse; on renverse la noblesse, et voilà qu'on se prend
d'admiration et d'amour pour quelque chose qui ne taut pas mieux I... -
— J'ai hâte de savoir comment tu vas me démontrer que la propriété sortie de l'industrie et du commerce est encore ^de la féodalité, tout comme la propriété foncière venue de la conquête. En voilà du nouveau!
— Eh bien> pour être nouveau^ ce n'en est paa moins vrai.
— Hâte- toi donc; tu fais bien des façons.
— Nullement Je réponds à tes bravades. Oui, la prOf priété qui s'est formée en Europe après la conquête barbare, et notamment (puisque c'est celle-là qui nous occupe en ce moment) la propriété industrielle et commerciale anglaise, est féodale, archi-féodale, aussi féodale que la propriété foncière des ducs de Sussex et de Northumberland.
— Voilà ta proposition; mais elle paraîtra absurde à tout le monde.
— Et pourquoi?
— Par plusieurs raisons. La première, c*est que la conquête est la conquête, et que l'industrie et le commerce sont le commerce et l'industrie.
— Te voici derechef qui raisonnes comme M. Guizot et comme Amal : la cavalerie est la cavalerie, et l'infanterie est l'infanterie. Mais, dis-moi, que la conquête soit la conquête, et que l'industrie et le commerce soient le commerce et l'industrie, cela fait-il que le commerce et l'industrie légitiment la richesse qu'elles procurent, mieux que ne fait la conquête?
— Sans doute, puisque l'industrie et le commerce ne se ^ font pas sans travail, et que, de ton propre aveu, c'est
le travail seul qui produit et qui par conséquent mérité.
— Halte là 1 à mon tour. Tu pourrais bien me faire dire des choses que je n'ai pas dites. C'est le travail qui produit, c'est le travail qui mérite; oui 5 si tu ajoutes « comme moi 9 que le travail ile tous est indivisiblement mêlé au travail de chacun dans tout fait de production. Avec cette clause , je suis de ton avis; mais sans cette clause , je n'en suis pas. Je ne veux pas créer, moi, sur un faux semblant de raison, un droit féroce et tout-à-fait féodal, quoi que tu en dises.
—Je t'entends. Tu vas t'armer de ton principe de Vin* divisibilité humaine dans tout fait de production; et tu vas me dire que tout industriel, tout commerçant qui ne respecte pas le droit de tous n'est qu'une espèce de conquérant barbare qui s'arroge un droit qu'il n'a pas.
— ^^ Assurément, je te le dirai, et j'aurai raison 4t te le dire. Cette richesse industrielle et commerciale, qui s'est : formée en Angleterre depuis le onzième siècle, qu'est-ce autre chose au fond que la continuation et la suite de la ^conquête normande? Entre les mains de ceux qui la possfi« dent, comment la définir autrement que la prise de possession des instruments de travail découverts depuis la conquête, comme la féodalité était la prise de possession des seuls instruments de travail connus à l'époque de la con« quête.
— Mais le travail , enfin, le travail !...
— Tant que tu ne me donneras pas d'autre argument en . faveur de la propriété née de l'industrie et du commerce
que celui-ci , qu'il a fallu travailler pour créer cette richesse, je te dirai que ce n*est pas le travail seul et la peine que des hommes avides et rapaces prennent sur eux de se donner qui peut légitimer la propriété dcis choses. Autrement
je ne connais rien de plus légitime que la propriété issue de la conquête; car quel plus grand travail que celui des eon<* quârants? Leur propriété leur coûta des flots de sang et des eiploits sans nombre; l'industrie ne demande que de Tattention et de la sueur... Fouille donc dans ton sac, et fois si tu as de meilleurs arguments.
. —Je n'en chercherai d'autre que quand j'aurai renoncé à celui-là. liais je m'étonne vraiment que tu ne l'admettes pas. Quoil tu ne veux pas voir l'énorme différence qui existe entre la conquête et l'industrie, sous le rapport du travail!
Je ne vois qu'une différence , sous ce rapport, et elle est è l'avantage de la conquête. Tes industriels sont d'ignobles fainéants, comparés aux conquérants. Va donc demander aux yldats de Napoléon, qui restent encore pour en té^ moigner, si les batailles et les exploits guerriers ne sont pas les plus rudes travaux. En vérité, je conçois bien tosunent les anciens nobles méprisaient la roture. N'étaientils p^s, eux, les plus grands travailleurs? t<a guerre fut * autrefois le travail, et tout autre travail pâlissait devant *^e. Mais si ce grand labeur des conquérants et de leurs fils ne justifie pas à tes yeux la propriété sortie de la fiierce, comment vcux-tu que les fatigues dos industriels légitiment aux miens la propriété sortie du commerce! Auprès des travaux de Clovis et de Charlemagne, tu veux 4oiic me faire admirer les travaux de sir Isaac!
~I1 ne s'agit pas d'admiration. L'industrie et le commerce ne demandent pas qu'on les admire...
— Si fait. Sjr Isaac veut qu'on l'admire^ il paye pour cela.
.{1 veut djiissi qn'on l'aime, ou qu'on fasse semblant de
l'aij^ien £til est à moitié parvenu à ses fins; car déjà on
n^ainie plus autre chose. On n'aîme plus Dieu, on tt*9 plut de religion. On n'aime plus la vertu ^ on ne connaît quo i*or. On n'aime plus la patrie^ on ne suit que Tintérêt Uai^ comme il est dans la nature humaine d'aimer quelque chtm, on finira par aimer sir Isaac^ on finira par aimer le* diable.
— Tu plaisantes , tu ne raisonnes plus sérieusement Mai^ fe vais te poursuivre pied & pied. Voyons^ que réponds-tu h cette proposition : ce sont les industriels qui produisent les richesses, donc les richesses leur appartiennent légitimement
— Si tu possédais un jardin ^ et que j'allasse^ sans ta pei^ mission 5 planter un chou dans ton jardin^ serais-je en droit de dire que ce chou^ étant le fruit de mon travail, m'ap» partient? Pour raisonner juste ^ il ne faut donc pas seule* ment que tu me prouves que les industriels travaillent , et par là produisent des richesses ; il faut encore que tu me prouves qu'ils ont droit de travailler de la façon qu'ils travaillent^ de produire comme ils produisent^ et dé récolter comme ils récoltent Car ce n'est réellement pas le travail en lui-même qui donne droit à la propriété des richesses créées 5 mais seulement ce travail en tant qu'il est légitime. Je sais que les plus profonds de tes économistes 5 et en gé-> néral tous les raisonneurs de notre époque^ ont imaginé de donner pour source légitime de la propriété le travail ; en quoi ils paraissent 9 au premier abord , s'être beaucoup plus approchés de la vérité qae ceux qui fondent cette même propriété sur le droit du premier occupant Mais^ ignorant ou méconnaissant le principe de ^r indivisibilité humaine dans tout fait de production^ ils ont fait d'une chose qui pourrait être vraie « si elle était bien comprise 5 une erreur colossale; d'où il résulte que, tout voisins qu% semblent
— lustre de la vêtiXê, Us en sont ponrtant i des miUions i!o lieues. Encore une fois, ce qui produit, ce qui mérite^ c'est bien le travail ; mais ce n*cstpas le travail individuel, c'est indivisiblement le travail de tous et de chacun ; en sorte que c'est le travail uni à l'association humaine, ou plutôt encore l'association humaine manifestée par l'individu, par le travail individuel fonctionnant légitimement Hais tes économistes, qui font profession de n'avoir que des yeux pour observer ce qu'ils appellent les faits, ne pouvaient s'élever jusqu'à comprendre cette vérité. Qu'estil donc arrivé? Ils ont donné le coup de pied de l'âne à l'ancienne noblesse; mais ils ont entonné en même temps un cantique en faveur d'une nouvelle idole. L'astre de la féodalité disparaissait au couchant; ils ont bravement rejctô le droit du premier occupant, sur lequel se fondait directement la propriété féodale. Hais en proclamant le droit du travail, sans le bien comprendre et sans l'expliquer, ils se trouvent avoir acclamé à l'astre naissant de sir Isaac ; et t'est toujours le droit du premier occupant qu'ils révèrent
•^ Gomment cela?
— Eh parbleu! c'est bien simple. Les industriels, dis-tu, produisent les richesses. Oui , les capitalistes avec l'aide des prolétaires produisent les richesses. Donc, ajoutes-tu , les industriels ont droit à la propriété de ces richesses. Je t'accorde encore cela, quoique je pusse te soutenir que tous, industriels ou non, ont droit Mais, en réalité, qui accapare ces richesses? Ce sont les propriétaires du capital, c'est-'Mire des avances et des instruments de travail. Les prolétaires n'ont que le salaire, et ce salaire est toujours réduit à ce qui est nécessaire pour les empêcher de mourir pendant qu'ils travaillent Donc le prétendu droit tiré du
travail ne tourne qu'à l'avantage de cens qui possédaient déjà avant l'acte de production. Donc^ ainsi entendu > il Cquivaut au droit du premier occupant
— Ah! je te comprends. Tu dis que toute cette richesse industrielle et commerciale produite en Angleterre depuis leonzième siècle est bien à la vérité le fruit du travail, mais qu'il est arrivé pour elle comme il était arrivé pour la terre lors de la conquête des Normands. A cette époque, les chefs seuls ^ c'est-à-dire ceux qui possédaient déjà des châteaux et des terres en Normandie , se partagèrent le sol de l'Angleterre; et de même ceux qui possèdent déjà acca^ parent journellement les fruits de la production. En sorte que la richesse produite depuis le onzième siècle peut bien être le fruit du travail, mais n'est, entre les mains de ceux qui la possèdent, que le fruit d'une usurpation sur le corps entier des travailleurs, absolument comme cette propriété iléncière qui attribue le sol de l'Angleterre à six cents fa-« milles.
«-Oui 5 voilà ce que je dis. Le nombre des seigneurs féodaux de l'industrie est plus grand sans doute que celui des seigneurs féodaux de la terre. Mais l'absence de droite au point de vue de l'équité naturelle, est la même. .
—Suivant toi, pour que la propriété industrielle et com" merciale fût véritablement fondée sur le travail , il faudrait qu'elle eût été équitablement répartie entre les travailleurs?
<— Oui assurément
-—Et c'est ce qui n'a pas en lieu?
—Non, mille fois non. Et la preuve, c'est que l'immense majorité du peuple anglais vit dans la misère, ou du moins dans la gêne, et que sur seize millions d'Anglais il y en a quatre millions à l'indigence, qui vivent des secours de I9
charité poUiqQe on privée, qui mearent daD8le»kdp!taoi et s'abritent dans les work-houses. Donc ces travailleurs n*ont pas profité, de génération en génération, des fruits du travail. Donc la richesse accumulée a été.... conquise.
-^Conquise! je t'entends; conquise comme la terre avait €té volée par les Normands.
•^ Oui, conquise par les loups-cerviers.
— Ainsi, en présence des ducs de Susses ou de Nor-> tbumberland, un riche industriel anglais, un négociant ou un banquier de la Gité^ n'a pas, suivant toi, un droit plus légitime à la richesse que ces seigneurs féodaux?
•—Non, aux yeux de la raison et de la justice.
— Je t'accorde h peu près tout jusque là; mais, sur ce dernier point, je ne pais pas te suivre. Tu as beau dire, les capitalistes travaillent, et travaillent pour produire. L^s Dobles, eux, n'ont pas travaillé dans le but de produire des richesses, mais seulement dans le but de les ravir, éh les accaparer, de les voler. Oui, les nobles, les conqôiî» rants, étaient, comme on l'a dit tant de fois, des ravisseurs, des pillards, des brigands, des voleurs de grands cbè* mins
— Et sir Isaae est le bienfaiteur do peuple)
— - Non, pas tout-à-fait; mais il s'occupe de la produc^ tion des richesses.
— Et si je te disais qu'il s'occupe mal de cette produc* tion, et que son droit exclusif à s'occuper de cette produc-* tion est encore plus détestable et plus nuisible que son droit à accaparer le résultat du travail i Va, va ! le noble actuel ne gouverne pas mieux le monde que le noble ancien. Or, suivant toi, le noble ancien l'asservissait Ce qui pro« dait aujourd'hui^ ce qai ct^e là richesse^ ce qui consolera
et sauTera Te moii4e« comme ce qui l> consolé toiyoarset^ toujours snQvé^ c'est ce qui est asservi^ et non pas ce qui domine.
•^ Hais au moins celui qui domine aujourd'hui travaille; et quand même on concéderait qu'il travaille égoistement> qju'il accapare sans droit, et que sous ce rapport il res^ scanble au conquérant, au noble primitif» il serait vrai an moins qu'il rend un service actuel, tandis que le descen* dantdes Nortbumberland et des Sussex peut bien jouir des services vrais ou faux rendus par ses pères il y a des siècles, mais n'en rend aucun maintenant. Ainsi la propriété fondée sur l'industrie et le commerce serait encore mieux fondée que l'autre.
•^ le ne donnerais pas un (étu de la difôrence. Car, sof « tic de la féodalité, et drayant pas d'autre principe qu'elle» hr propriété industrielle et commerciale rentre i chaque instant dans la féodalité. Prenons un exemple. Un homme^ en Angleterre^ il y a une cinquantaine d'années, invente, en s'aidant de tout ce qui avait été fait avant lui, certains métiers qu'on appelle muU^enny. Cet homme avait tra« vaille, il avait doté ses concitoyens et l'Humanité tout en<^ ttère d'un instrument d'une utilité générale. Certes cet homme avait droit à une récompense. Hais vois ce qui ar« rive. Cet bomme meurt> et son fils hérite. A-t-il travaillé éeluMà? Le voila possesseur d'une des plus grandies fortunes d'Angleterre ; il rivalise de luxe avec les descendants des aitaciens nobles. A*t-il travaillé? dis-je; et son petit*fils> qui héritera de sa fortune> aura'-t-il travaillé? et son arrière^ ^tit-fils, et toute leur prostérité? Ne yois-tu pas que si tu .iriosledJK>itdu duc de Nortbumberland à posséder son im-* mensc fortone^ par la rai^n que lui ni se» ale^Xj depvif
quelques siècles, ne travaillent pins, ta devrais nier sem* Mablement le droit des descendants de Tinventear da muil Jenny?
Et il ne me prit aucune envie de lut rien objecter davantage sur ce point. Cette vérité que la propriété actuelle n'est que la féodalité déguisée me pénéurait par tous les pores. J'avoue que je me sentis effrayé en songeant combien il avait fallu de siècles pour opérer cette modification qu'on appelle faussement l'abolition des droits féodaux, c'es^^-dirc pour remplacer la forme des anciens seigneurs parla forme des capitalistes. Mais en même temps je jouissais du plaisir que procure toujours la vérité. Il me semblait qu'avec mon ami j'étais sorti pour la première fois d'une caverne obscure, et que j'étais monté sur un fatte d'où je contemplais le monde aux rayons de la lumière.
' Il y a une plante des tropiques qui reste plusieurs années sans fleurir; tout-&-coup on entend un bruit comme une détonation, et de cet arbuste jusque là infécond sort en quelques jours une fleur géante, d'une beauté incompa-rable, avec une sève si abondante, une végétation si rapide, que l'œil, dit-on, peut à chaque instant en mesurer la crois* sahce. Nous ressemblons tous à cette plante ; il n'est per« sonne qui n'ait eu dans sa vie une illumination soudaine de l'intelligence. Chacun a, pour ainsi dire, son jour mar« que pour cela et son heure écrite là-haut, comme dirait Jacques le Fataliste. Aux uns cette révélation vient par l'a* mour; car qu'est-ce que l'amour, si ce n'est une intuition du beau, du bon, et du vrai? D'autres voient tont^hcouple nuage s'ouvrir et le sc^eil de vérité paraître à la voix d'uu homme inspiré. Il y en a qui reçoivent la révélation nn n9Q)«ot m^mç qu II s'ariQaicDt pour \% combattrei »ein«
blables à ce Saul qui venait de lapider ses frères^ et qui se releva Paul sur la poussière où l'éclair divin l'avait renversé. Heureux ceux qui^ une fois éveillés de leur létbai^ie, gardent; comme le fer aimanté, la faculté qu'ils ont reçuel; Pour le plus grand nombre, la révélation est un météore qui brille et s'éteint. Mais ceux même qui ne paraissent vivre que de la vie des sens reçoivent pourtant, à certains moments, à travers leur cristallin opaque, comme une aurore de la divine lumière; et vainement nieraient-ils le plaisir que la vérité donne.
L'obscure boutique où nous étions avait disparu à mes yeux. J'y étais entré avec une façon de penser vulgaire > rpsprit fasciné d'erreurs et obscurci de préjugés. Je ne voyais alors que le fait. Nous sommes tous naturellement disposés à nous courber sous le fait; le monde, tel qu'il çst, est la grande idole qui enserre notre intelligence et rétrécit notre cœur. Quant à moi, les savants du jour, dont j'avais dévoré les leçons, avaient achevé l'œuvre de ténèbres, avec leurs ténèbres érigées par eux en sagesse. J'avais adopté le système à la mode, la méthode d'observation des parleurs de philosophie. La science, pour moi, c'était le fait, l'observation du fait; je ne connaissais pas d'autre science. L'art, pour moi, c'était encore le fait, la peinture du fait, la description, la figuration du fait. Mais maintenant, au lieu du fait, je commençais à voir le droit; et^ au lieu de la peinture du fait, j'apercevais l'idéal. Je commençais donc à voir, d'un côté, le droit et l'idéal, et^ de l'autre, le fait avec son vrai caractère.
Combien de fols, avec les économistes, je m'étais posé cette question : D où vient la richesse, et comment s'ob^ liÇBHlle? L« Miiv dtsent (jtVoUQ yiQni dQ la terre, le^auirçs
— soda capital^ les autres da travail. Mon ami venait de me montrer qu'elle vient de la société» du lien bon ou mauvais qui règne entre les lioniroes, de rassociation humaine en un mot Et mon ami avait raison.
Supposons Tun des accapareurs du mobilier social actuel abandonné par la société. Voyez ce qui adviendrait à ce spoliateur du bien commun qu'on laisserait tout seul avec tés richesses I
Je né m'amuserai pas à prendre un de ces petits tyranneaux qui» par la ruse» la fraude» l'usure» ou toute autre Yoie usitée» sont parvenus à arrondir ce qu'ils appellent une bônnête fortune. Je dédaigne aussi pour mon exemple ce qu^on nomme aujourd'hui un capitaliste; il est trop clair qu'enfermé en tête à tête avec de l'or» il aurait le sort dé Midas» ce roi de l'or et du capital.
Laissons ces richards obscurs» et prenons lin colosse» lôm's XIV ou Napoléon; Je donne à Louis XIV éon Ver« sâilles» tel qu'il parvint à Tobtenir du sang et de la sueur du peuple après trente ans d'extorsions; je le lui donné pourvu d'eau» de cette eau qui lui coûta tant de peine h obtenir» et qui coûta la vie à tant de milliers de travailleurs décimés par des épidémies; je le lui donne» ce Versailles» avec ses galeries peintes par les Lebrun et les Coypel; àVec sa salle de spectacle et sa chapelle de Mignard » au grand complet enfin; et je demande si Louis XIV» abandonné par la société dans ce Versailles où il a entassé tant de richesses» ne devient pas à l'instant même le plus pauvre des hommes. Ah! que ne donnerait pas Louis XIV» en« fermé ainsi seul dans son beau Versailles» pour pouvoir en 'sortir! Combien il sent le besoin^ d'un laboureur et d'un cuisiniei'! îjà vue d'ud homme lui rendrait la vie préteàlm
échapper dans sa prUon dorée. Qu'importe qu'il ait acçùr muIé là un immense capital ! Il a le sang et la viç de ces sujets transformés en bosquets, en statues» en tableaùi^ CD bâtime9ts> c^ il est pauvre! Il a le ciel^ la terre, réaii, et il est pauvre I
Donc les plus riches ont besoin des plus pauvres. Donc un roi n'est rien sans un laboureur. Donc c'est une pùrë illusion de croire que la richesse existe indépendamment j^ la société. Il n'existe, indépendamment de la société, que des ronces et des épines, et, dans le cœur de Thommé^ le principe de la société et des biens qu'elle procure.
C'est l'homme uni & l'hèmme, soit comme esclave, s6ijt comme associé, qui produit la richesse. L'esclavage est lè fait, l'association est le droit.
Donc le vrai fondement de la propriété, c*est-à-diréjé principe vrai de la propriété, c'est l'association.
Donc l'association a droit sur la propriété.
Donc la société peut et doit modifier la propriété, 8i elle est injuste; car la société a pour principe la justice.
Vous dites: Cette scie est è moi. L'avez-vous inventée^ pour dire qu'elle est à vous? Elle a été inventée par Dé^ dale : êtes-vous descendant direct de Dédale? Uoqtrez* moi votre généalogie.
Dans un sens absolu, Thomme ne crée rien : le fond de tout est de Dieu, source commune. De plus» l'bouiinè nç peut rien créer de cette création secondaire qui lui appartient sans recevoir des autres hommçs çt sans influeir siif les autres hommes, sans leur communiquer. Chaque hôinmê est un conducteur de vie; il n'y en a aucun qui ne sôit propre à en produire et à en recevoir; il n'y en ^ aucun qui ne communique, en bien ou en mal^ à ses semblables.
' Et cette eommuoieatioQ D'est pas seuiemeiit dire^ te, e'estr ù-dire que ce D'est pas seolement l'esprit qui se communique h l'esprit, la matière & la matière : l'homme ne peut pasmo* pilier I^, matière sans 4qqQ^' à d'autres, homme; des.im* pressions spirituelles; et.il nq peut pas exercer, sa pure in« :, ^ telligence sans a^iir phy$iqueniqnt sur sçs. semblables. Il n'y
a pas 4c phénomène spirituel qui: ne soit pr^^ acconi* pagné et suivi de phénomènes matériels ; et réciproquement Comme Içs Chrétiens disai^^^^Jf qoqp^ mystique de Jésm se changait ea paiç ^uj^^j|^te^,ai9S^ l'esprit, qui animç l'artiste daAsJ'inspiratij9^^^'^et|^ un ali«* <! • V ment de , Tâme, : m^s^^Ç: <^?^S^ ,^Q. ^^ produit matérieL ï^'art pui^q au sein ,dq Pieu la vie ; ^ il la con^munique ; et ^ cette vie communiquée anin^e.lf savaqt et rîn^ustriel^^et» .. , . y^ par desi,r.outes dont Pieu a le; secret^ produit des. fruits :de l , science et d'industrie.. Et, réciproqueo^ent, Ip travail même r le plus dénué d'intelligence, par cela j^eul quMl ipodifi^. Ift: sature extérieure pour çn préparer rj^ssimilatipn à notre ïie, ,; # devient une sourc^ de vie spii:itMelle. La vie coule en nous jiia^ le vin et les aliments,méme les moins généi;eux ; et les plus intellectuels y puisent leqr. ardeur, ^e même que le savant et rartiste,,à leur tour, ^onn^nt à la société la force physique qui fait produire. le vin, et les autres aliments, C'est cette ; continuité de phénofpènes matériels et spirituels, cette iur j carnation incessante, de Tesprit^ et cette mapifestation de I l'esprit latent dans la vie, qui sont la vie. C'est cette faculté de communiquer qui est la base et l'essence de la société. \ V échange en est la forme; et ç'esj cet échange, dont l'échange actuel, l'échange eiitendu comme il l'est encore aujourd'hui, n'est qu'une misérable ligure, que rHumjiaité est destinée à réaliser de plus en plus.
Si je ne voyais pas encore ce divin principe de VÛniti avec autant de clarté que je le vois aujourd'hui^ j'apercei- , vais du moins la cause de mon mal^ de notre mal à tous^ dans la désharmonie^ h dissociation, si je puis me servir de ce mot^ dans la guerre mutuelle que se font tous les membres d'une même société politique. Cette dissociation s'appelait autrefois féodalité^ aujourd'hui elle s'appelle propriété. Elle 8e manifestait autrefois par la guerre; elle continue de se manifester par la concurrence. Concurrence ! le beau terme que les économistes ont inventé là ! II exprime l'action de $o ruer les uns contre les autres. Oh ! la belle loi^ et qu'elle est bien faite pour nous rendre bons et heureux! Je me rue sur toi^ mon frère; voilà ce que veut dire concurrence. Jésus avait dit : Aimez votre prochain comme vous-même. Les savants du siècle ont changé cela^ et disent : Ruez-vous \ \
. sur votre prochain, et que votre prochain se rue sur vous. Encore s'il nous était donné de nous ruer les uns contre les autres avec le secours de nos seules facultés naturelles I Ce serait la barbarie^ direz-vous. D'accord; mais barbarie tant que vous voudrez^ comment appelez-vous l'admirable civilisation fondée sur le capital uni à la concurrence? La concurrence est le canon 5 le capital est le boulet Un banquier se rue contre le genre humain avec un capital de cent cinquante millions, tandis que cent cinquante millions d'hom« mes n'ont pas six sous de capital à opposer à la batterie de l'Hébreu capitaliste. N'est-ce pas la barbarie perfectionnée?
Qu'importent les siècles écoulés, qu'importe la voix 4e la grande Révolution qui apportait, disait-on, de nouvelles lois au genre humain? Cette voix a passé comme un orage, et la féodalité a subsisté; car la féodalité; c'est Tégolsme et la guerre.
Il n'y a pas à en douter » me disais-j^ f U ^ raisM ; et let Anglais le savent bien que la propriété actaelle est la féoda*« lité^ eux chez qui tout propriétaire se compare fièrement à un châtelain 5 à un seigneur féodal, la devise de tout bon libéral anglais n*est-elle pas : My house t$\my castle : < Ha maison est mon castel, mon capital est ma forteresse I> Ainsi la propriété en Angleterre s'affirme par sa ressemblance avec la noblesse. La conquête barbare s'étant faite plus tard dans ce pays^ la filiation y est mieux sentie et l'identité plus facile à constater. Ah ! ces Anglais ont vraiment le sentiment pro« fond des choses! Ils ne se trompent pas, eux 5 sur la pra« priété et sur la noblesse ; ils n'en font pas deux faits distincte, mais un seul fait en deux parties. Ils ont la noblesse de terre, les landlords, et la noblesse d'industrie et de commerce, les gentlemen. L'accaparement successif des nouvelles ri« chesses créées après la conquête a donné lieu chez eux à une nouvelle couche d'aristocratie voisine de la première : c^est ce qu'on appelle la gentry. Puis , comme là noblesse C^est la richesse, et réciproquement, il y a un séminaire ouvert à tout nouvel enrichi. Enrichissez-vous, et vous serez qualifié squire, et vos descendants auront l'honneur ^e la gentry, et leurs filles s'allieront avec les nobles descendants àes conquérants normands. Il est vrai que la noblesse pri« mitive, fondée sur la conquête et sur le droit de primogéni« ture de mâle en mâle, reste distincte de la noblesse d'argent, liais elles s'entendent comme larrons en foire, c'est le cas de le dire. Passe-moi la rhubarbe, et je te passerai le séné. Toutes les lois qui régissent la propriété en Angleterre sont des lois féodales, à peine modifiées par le besoin des temps, à mesure que le commerce et l'industrie ont créé, à côté de la propriété territoriale /une autfc propri!^];é^ uàc
autre féodalité. Ce qui servait à Tune a servi à l'autre^ paf^ ceque Tune a engendré l'autre.
Mais^ continuai-jc en moi-même^ si la propriété est encore
â évidemment féodale en Angleterre ^ comment oe s'est-oa
pas aperçu qu'elle doit l'être en France? La propriété iacltts^
tricile et commerciale s'est formée en France comme en
Angleterre^ en vertu du droit féodal^ so^s la sanction des
Chartes des seigneurs^ par extension de la propriété de c^a
seigneurs^ et d'après le môme principe^ puisque tout fut d'à**
bord propriété féodale^ hommes et choses. Or y a-t-il eu un
jour ojlli l'on ait constitué la propriété sur une autre base
que le fait né au sein même de la féodalité? Qu'on me moos-
tre ce Jour dans l'histoire de France! Ce jour n'existe p^9»
Il est vrai que^ dans une heure d'enthousiasme^ on 9 d^cr^tô
Tabolition des droits féodaux. Mais on s'est tcau au:!^ pliui
vieux 5 on a laissé les plus nouveaux; on n'a pas touché aqi
corps de l'arbre. Donc la propriété n'a pas changé de ba^e ;^
elle est toujours féodale dans son essence 9 bien que les pe«
lits seigneurs j c'est-à-dire les vassaux , aient chassé leura
maîtres....^ lesquels^ au surplus^ sont rentrés.. ..Out^ U araU
6on^ mille fois raison ! Oh I la brute que j'étais de croirç U|
féodalité abolie!... Par préjugé^ par orgueil» ou par él^va^^
tion d'âme^ l'ancienne noblesse n'a pas su ou voulu rallier à 8^
cause la noblesse nouvelle qui devait sortir de l'industrie ^%
du commerce; elle n'a pas voulu déroger. Les cadets de f^.^
mille n'ont pas fait en France comme en AngleteriHs : ils..i$a>
sont crus aussi nobles que leurs aînés^ et n'ont yonla âei>
vir que dans l'Eglise ou dans l'armée. C'est ainsi que la No^
blesse s'est trouvée sans lien avec le Tiers-Etat > e( que le^
Tiers-Etat^ aidé du peuple^ l'a renversée. Mais en reayersant-
ce qu'elle pren^t pour toute la féod^lité^ la France s'est
troQTée avoir encore la féodalité dans son âeio... L*AngIe« terre est féodale de la vieille roche, la tradition n'y ayant pas été aussi troublée qu'en France : cela empêche-t-il la France d'être restée féodale ?.... Non, il n'y a pas moyen, quand on compare aujourd'hui les deux peuples, de dire féodalité d'un côté, liberté et justice de l'autre, comme Pascal Ait d'un degré du méridien. Il n'y a pas de degré du méridien qui fasse en Europe une si grande démarcation. Allez à Londres, vous croirez n'avoir pas quitté Paris. C'est le cas de dire avec le proverbe italien : tout le monde ressemble à notre famille. Qui se doute, en vérité, aujourd'hui que la propriété soft plus féodale en Angleterre qu'en France? Il y a de grands propriétaires en Angleterre qui ont des noms nobles, voilà tout. Mais la propriété est partout la propriété. *^ Hais, me dis-je encore, m'abandonnant toujours au fil de Inès idées, n'est-ce pas pour cela que la Révolution, représentée par la Montagne, détestait si cordialement les Anglais? Malgré tant de panégyristes qui avaient célébré la liberté anglaise au dix-huitième siècle, les hommes de France sentaient la féodalité sous son masque... Et Jeanne aussi, qui sauva la France quand les nobles se livraient à l'Angleterre, Jeanne sentait que l'Angleterre représenterait longtemps la féodalité dans le monde sous toutes les formes possibles... Et Napoléon î d'une main, il est vrai, il reconstruisait la féodalité en France pour avoir une forte discipline et une vigoureuse armée; mais, de l'autre, il frappaitsurles Anglais^ parcequ'il sentait en eux la féodalité. C'était un homme contradictoire, mais qui avait hérité de la haine instinctive de Jeanne, la fille du peuple, le peuple incarné, et de la Convention, cette autre incarnation du peuple.... Et aufourd'bui encore, quand tous les sentiments sont détruits
m eœar.dela fiaticm^ s'il est uQeflbte sél^ibte^^e^^tJietW là... Ah! medis-je, on n'a pas encore çoinfins pourquoi cette éternelle rivalité de la France et de rAngleterre* C'est que la France aspirait & détruire ce qui règne au ^suprême ^egré en Afîgieterre... Mais noo^ayonsétéviûnqusrà Wa« terloOj et l'Angleterre nous a r^oncné la tête de la féfdalké séparée de sQn tronc Aussi a-t-on js^pdé la nouvelle cons^ titutioB une Charte*. Ufie Charte l ça mot en.dit plus qu'il n'est gros. Une Charte! yojeiç donc coromeni c€jl% s'ar* r(ingel la propriété étant encore féod^e> nne Charte était bien le nom qui convenait. à la çonstitutioa Lesseigneurn ftvaient donné des çb^rt^s^ qui avaient servi à, créer le capt» taliste; il convenait bien que le seigneur des.seigneurs^ te roi^ donnât une charte aux capitalistes*.. Et ce bonJA. Cou» sinquifaisaitsous la Re^teurjatiap l'apologie de ff^qtertoo et de la Charte^ il avait pourtant rai^jOiA^'^ccoupIer ^ela mtp lemble^le brave bommel . . , . -. ?
Et je me perdais dans mille autres céfl^ions dont, je n'A pf» gardé le souvenir... ..Diable^ diable 1 dis-je&Ia fin» vdlft toute nna obatno de. vérités historiqueaçurieasesç il y an^ rait de quoi d^rayerun gros livre* . . Pardon, Lecteur» si je vous confesse ma vanité; àforeeda composer à l'imprimerie les livres des. autres» j^avajs eu le désir d'en faire un moi-même. Je ne savais pas qu'il me snflSrait de répéter les pensées de. mon ami.
Tout en méditant ain^i» il m'arriva de laisser édiappet cette phrase» qui était comme le césumé.de mea réflexions:
—La France vogue à pleines voiles dans le sillon traoé par Albion... Nous devenons Anglais» mon cher» nous devenons Anglais ! Nous nous atiglaisons.
^Anglais I s'écrit le marin qui interrompit du oopp 99
partie dé domlM. Afighiil nim Anglais! Janiàte, jafiiafa^ ^tciiieiiftd'Anglatoi
Je ne savais pas s'il disait cMens d'Anglais aa plariet^ tm Mm d'Anglais en s'aéressaat à moi.
»<- Je ne sais pas plos Anglais que voes» Itii rjpMdis-je ; mis je vois que la fttaiité eotratoe la Praoce dans mte «oute qui ¥a la faire bientôt ressembler à TAngleterre. Nous lallons élre ma ptnple de boMiqiiiers, comme disait N^kh
-9"OhI c'est impossible! nous boos flefons {ilotôt am^ tiff comme le Vengeur..... Madame Noirean^ apportes*^ HQQS un litre. •• Vous ne conÀaissea donc pas les marins dsi FengeurI eoDtinaa4-il en me regardant de près avec de •fpws yens... Hais non, vous ne connaisses pas cela, vons. Vooà aimes trop le plancher des vaches pour notarir de ee$ #nivenHr»JàI
C'était la seconde fois qu'il me hnçait ce sarcasme i fai MBte. {1 me prit une envie démesurée de rire; m^is je fus re- 4tlM par Tair de sympadiie avec lequel il me disait des mé<» ««hnnpèlé^» J'éCsns mteie tenté de l'embrasse^ tant sa grosse figure était bonne, bien que mâle et énergique.
* «^<2ui est-ce qui ne connaît pas les marins du Vengeur f ifai dis-je. Hais vous n^élies pas sur ee plancher Jà , vous sqni acopsez les autres d'aimer trop le plancha des vaches}
— Comment y aorais^je été? Je me suis Uit marin de la A^pfikUque le jour même oft la flotte rentra. C'était le 15 prairial an IL Toute la ville était en fâie..«
r^ Quelle ville? dis^.
• ««.Xhl parbleu I la vltte de Brest. On dirait que c'est de l'histoire ancienne que je vous conte 15. Vous ne savezdono paaiqoe /« Vendeur disait partie de notre armée nayale de
f Océan, qui quitta la Fade de Brest pont pfotfgef tin con^ "voi de grains venant d'Amériqae 1 Je l'ai vue partir, cette armée navale, et je Tai vne rentrer. 0ht c^est le plus beau jour de ma vie! Nous ne dormions pas, en vérité, depuis qu'ils n'étaient plus en vue. Le |our où ils furent signalés ^ ce fut un branle-bas général dans toute la ville. On pleurait, on riait, on s'embrassait; et tous les jeunes gens couraient mi bureau de la marine pour se faire enrôler. Imaginez-* vous cette belle flotte de vingt-six vaisseaux, dont trois à trois ponts, la Montagne, le Terrible, et le Républicain,... Je me trompe, le Terrible ne rentra pas, il coula avec /? f^en^ geur... Il y avait vingt-six vaisseaux quand l'escadre soitlt; il n'en rentra que dix-neuf : les chiens d'Anglais en prirent cinq... Ils ne prirent pas te Terrible ni le Vengeur... Mais si nous avions perdu «ept vaisseaux et huit mille hommes, nous leur avions bien coulé une douzaine de leurs coques avec les équipages; et la division du contre-amiral Van- Stabel airait pu passer et ravitailler la république ; car c'é«> tait le temps de la disette. Vous n'avez pas connai6sance de tout cda, vous autres enfants. Et puis qu^est-ce que cela 90US ferait? Je vcms ai déjà 4it que vous êtes comàie dèa «ts^*. •
— Oui, des rats qui craignent la souricière, quoîqu'Hi ûin^t bien à mangeur le knl et le fromage, n'est-ce pas? Hais tout beau ! vieux : nous nous sommes battus quelquefois comme on a pu faire sur le Vengeur et sur toute autre coque oh vous auriez pu être. Il ne faisait pas froid à la révolution de juillet I
—-Ah 1 votre révolution de juillet ! c'est elle qui m'a fait venir à Paris. Je m'étais dit : puisqu'on ne saute plus sur mer, excepté par accident avise tes çb^v4itef0 d^s macbioes
h vapeur 9 voyons s'il D'y aorait pas moyen de santtf $m terre, j'entends comme les marins du Terrible et dn Fen-» geuK Mais voilà trois ans que je lis les journaux, et que j'attends. Il paraît qu'il n'y a moyen de sauter d'aucune façon. Tenez ! depuis que je suis à Paris^ je n'ai pas encore été faire ma visite au Panthéon.
—Qu'appelez-vous votre visite au Panthéon?
-—Vous ne savez donc pas que , par décret de la Convenu tion, l'image en ivoire du vaisseau de ligne le Fengeur est suspendue aux voûtes du Panthéon? J'attends on jour^ un certain jour, pour lui aller faire ma visite... . — Ah I lui dis-je, je doute que vous trouviez encore votre vaisseau en ivoire. Le Panthéon a subi trop de vicissitudes.
— Vraiment 1 s'écria-t-il , vous croyez qu'ils l'ont détruit ? Ils en sont bien capables, les gredinsl
— Sous l'Empire, le Panthéon fut affecté aux grande hommes...* du Sénat; sous la Restauration, on en fit une église. Aujourd'hui on n'en faitrien, parceque c'est encore trop tôt pour y dire la messe. Allez donc chercher votiv Vengeur en ivoire 1 Le curé l'aura vendu pour acheter une autre relique. Allons, consolez-vous. Si le vaisseau d'ivoire a disparu, il reste de ce temps-là quelques beaux vers oà sont dignement célébrés nos amis do Vengeur.
Et, pour lui montrer que je connaissais le Vengeur, je me mis à lui déclamer :
Lève-toi, sors des mers profond«4»
Cadavre fumant da Vengeur, Toi qui vis le Français vainquettr Des Anglais, des feux, et des ondes.
D'où partent ces cris décliirants ?
Quelles sont ces voix magnanimes?
^ sont les braves expirants Qai chantent da fond des abîmes :
Gloire aa peuple français » elc^
— ï)e qui sont ces vers? demanda mon ami.
— ^De Marie-Joseph Cbénier^ lui dis-je.
' -^Ils sont fort beaux. Les dandys littéraires d'aujour^ d'hui, avec leur fanatisme pour ce qu'ils appellent la forme, ont beau faire^ ils n'étoufferont pas la gloire de Marie-» Joseph en exaltant celle d'André. Les deux frères iront ensemble à la postérité. Le sort de celui qui mourut sur Téchafaud fut plus doux que celui de l'autre.
Il prononça ces dernières paroles avec une tristesse si profonde 9 que je craignis de le voir retomber dans son butineur noire. Pour le distraire^ j'ajoutai :
—Il y a aussi de beaux vers de Lebrun sur ce sujet, une ode magnifique :
Voyez ce drapeau tricolore QQ'dlèv3 en périssant leur eourage indompté»
Sous le Ilot qui les courrai entendéi-Toas encoïc
CecriscVivelaUbertél»
Ce cri, c*e8t en vain qu'il cxpirei fitouifé par la mort et par les flots jaloux i Sons cesse il revivra, rép'^té par ma lyre :
Siècles, il planera sur vous»
— Il fallait mettre la lyre, dit-il^ et non pas ma lyre. Du :âoins on est fâché de voir le poète poser sa personnalité au milieu même de l'inspiration. Si l'inspiration était pluspro« fonde, le poète sentirait l'infini dans son âme^ au lieu de se distinguer^ lui qui n'est qu'un écho de cette grande voix de l'infini.
— Ta as pent-etre raîson : la vanité a perda Lebnin , et elle en perdra bien d'autres.
— Tout ce que vous me contez-Ià^ dit le marin en inter« rompant nos réflep'ons littéraires, ne me platt pas ^utnnt qu'une chanson toute simple que je sais, et que j^e vai^ vous chanter^ si je puis encore chanter. Car voilà bien trois ans que je n'ai chanté, et j'ai toigours eu la voix un peu rud^t Ënfin^ n'importe, c'est pour le Vengeur... Madame Noireau^ apportez-nous donc ce litre I
II nous força d'accepter un verre do vin, en but deux pour sa part^ et se mit à chanter :