LE VENGEUR
Chanson*
L*amiral Yîllaret-Joyease Avait quitté le port de Brest; L'escadre cinglait au sud^esl»
La.mpr était un pen houleiisau Four diercber mi convoi sanmeur Ramenant des blés d'Amérique, Des marins de ta république Uontaient le vaisseau le Vengeur.^ j^].
Le onze» un gabier de vigie S*écm : Voile sous fe ventl L'escadre se trouva devant La. flotte anglaise réunie; D*un brouillard la sombre épaisseur Couvrait TOcéan atlantique^ Des marins de la république montaient le vaisseau le Vengeur.
Deux jopis après, sor ees paragear
Brillait un soleil radieux'.
Et les matelots tout joyeux
Se groupaient dans les bastingages.
En avant! les nôtres en chœur
Ont répété ce mot magique.
Des marins de la république
{jlontaient le vaisseau le Yengeun (bis]«
fiéparé du corps de bataille,
Le r^^Mf combat contre trois.
Sa voihirè, son fôr, son bois,
Tout est haché par la mitrMe.
Ii*air brûkiht semé la fureur»
£t donne une force athlétique.
Des marins de la république
Montaient le vaisseau le Vengeur. Qis).
Sur les vagues cent boulets glisscnti
Et les mâts fèt(HBtbeàt Msèst
Et de mourants et de blessés
La dalé él l'ëtitrêpont s'eînplisécnt
Plus rassàiliant y met d'ardeur.
Plus la défense est énergiqùei
Des marins do la république
Montaient lé vaislieslu te féngeàf'. (Biâ^.
Que notre main sous nos pieds ouvro Une vaste tombe , morbleu !
Feu bas-bord, tribord! Partons, feu!
Avant que la mer nous recouvre.
Oui, saluons notre vainqueur.
Ôerrons-tious! C*est l'instant Critlqftè.
Des mdrhîÀ dé M république
HUxit^t la ^diam /^ Ytti^^^.^ ^>4*
— »fc —
AAen, nos pères et nos mèresl
Adiea , nos frères et nos sœars!
Adieu , tous !• • • Pour yos défenseurs
Pas de pleurs, de larmes amères;
Pourtant tressez en notre honneur
La verte couronne civique.
Des marins de la république
Uontaient lo vaisseau le Vengeur, (bis)^ '
Tous les ouvriera^ applaudirent à la cbanson du marin. C'était à qui lui presserait la main^ et le remercierait II y en avait qui pleuraient Le grand charpentier le priait alTec* loensement de lui en tirer copie, et le chauffeur était at^ tendri. Certes le chant de Chénier, Tode dithyrambique de Pindare-Lebrun^ ou des vers bien ronflants de Tictor Hugo Burle même sujet, n'auraient produit sur ces âmes humaines qu'un médiocre effet : elles goûtaient délicieusement Tes* pèce de ballade rimée du vieux marin. Ce cri :
Adieu, nos pères et nos mères!
Adieu» nos frères et nos sœucs! Adieu, tousl...
leur tirait des larmes. La fameuse métaphore de Lebrun sur le naufrage victorieux du Vengeur les aurait laissés froids comme glace. En voyant que nous étions les moins émus de tous, mon ami et moi, je fls une amère réflexion. Il n'y a plus de poésie pour nous, me dis-je, du moins dans le sens de la délectation que procure ce qu'on appelle l'art Pour éprouver ce plaisir, il faut une certaine foi : or il y a au-* jourd'hui deux publics^ et nous n'avons la foi ni de l'un ni de Tautre^ ei tant est qu'ils aient une foi et qu'on puisse
q>peler de ee nom leurs préjugés respèctift. S'il s'agit de ce qui platt aux riches^ si c'est la poésie des littérateurs qui ie présente^ nous sommes là pour juger^ non pour sentir, pour dire de la phrase ou de ce qu'on appelle la forme: c C'est béau^ » c'est-à-dire « c'est bien fait^ » ou « ce n'est (pas beau^ » et pour faire de la critique. Signe que cette poésie est passée pour nous^ ou dépassée par nous. Poésie des faiseurs de vers^ que me veux-tu? tu es trop vieiHe^ ou je suis trop vieux; va-t-«n^ tu m'ennuyes^vieille vaniteuse. £t quand il s'agit d'un chant simple qui plaît au peuple, cette simplicité naïve nous parait puérile fnous sommes trop penseurs pour elle.
Je cofnmençais ainsi à comprendre ce mot de mon ami : • Si vous pensiez comme moi, vous seriez tristes comme moi. 9 C'est que J'avais commencé à penser comme lui* Je savais ou je commençais à savoir en quel temps je vivais. Je laissai le marin, le grand charpentier et les autres s'entre«« tenir dé la Révolution et de l'Empire, qu'ils mêlaient asses, volontiers ensemble, comme une seule et même chose ; et, rassemblant de nouveau mes idées sur le sujet qui venait de nous occuper, et qui m'avait intéressé si vivement, je me demandai de nouveau : Est-il vrai, oui ou non, que nous soyons encore, à beaucoup d'égards, sous la féodalité? On le dirait, à voir quel train de poste nous éloigne des sentiments qui vivent dans ces cœurs naïfs, restés fidèles au culte de l'Empire et de la République. Je ne pouvaia demeurer dans l'irrésolution, j'avais besoin de conclure*
Après avoir réfléchi de cette manière assez longtemps, je sortis du silence par cette exclamation' qui m'était échappée déjà plusieurs fois : Tu m* étonnes ! en vérité, tu m* étonnes ! . --Tu.m'étonnes, m'écriai-je. Car^ si la propriété ac-«
taeUft res^eiible tant à la féodalité^ si die en décoiile^ et si eUe en est la ebatiniiatioD^ il faudrait doue dire» comAie l'a <}tt> a« reste^ iw publiciste de notre temps^ qne la propriéU €H le, vol.
*^ Tu n'étonnés à ton tour» me répondit-il. Qooi I ne X*t&^ je pas pronvé que la propriété dépend de hi loi» el ne dépadi que de la loi* Donc, puisque la loi autorise la prqiriété ae^ lÉeUe» la propriété n'est pas le vol. Le publieiste dont ta iMrles n'a pas été aussi heureux en eette occasion que H* Dopin. Il y a des loups-cerviers; mais la propriété actuelle a'est pas le vol. A plus forte raison est*il faux de dire quQ la propriété en générai» c'est-à-dire le besoin et le droit de €ba<ittn et de tous» soit le vol. Je ne comprends donc pas éétteforiâule» que la propriété est le vol. Mais je comprenâf eelle-ci» que la propriété actuelle est \di continuation de Ut propriété féodale. C'est au droit politique» comme nous l'a^ Tons déjà dit» à accorder le droit civil avec le droit naturel ott tfvec l'idéal (car c'est tout un). C'est donc au droit politique qàMl fiiit 8'«tt prendre si la propriété actuelle eut éncdra fliddele. Mais parceque le droit politique ne remplit pas Mmi idi mission» le droit civil n'en est pas moins le droit On nef saurait rendre les individus responsables» en tant qu'indivt^ dûs» du fait social. Ne serait-il pas absurde» par exemple ^ de dire que ce que gagne tout honnête industriel qui s'é*^ terttie ponr être riche n'est pas légalement et par eonsé^ ^uént légitimement gagné. Rébecca aussi (puisque now avons appelé de ce nom la catégorie des artistes et en géné^ irai dé tous ceux qui cultivent la beauté et la grâce)» Rébecca gagne légalement et légitimement son argent. Je ne dis même en aucune façon que sir Isaac» le nébfe actdël» ne 5ôit im dans, son droite puisque la Iôi4'a«t^ri9è. LeibotQ*^
mes peuvent-ils vivre sans lois? Seulement il faut change|r ^ les lois, à mesare que les besoins et les progrès de Tesprit humain !e demandent. Je ne dis donc rien qui puisse enga^ ger à violer la loi. Le vol est le vol, et la propriété est la propriété. Seulement la propriété est mal organisée; et j'ajoute qu'elle est féodale dans son principe et dans ses effets'. Dans son principe , c'est évident Car la propriété , telle iqu'on la connaît aujourd'hui, sort de la féodalité. Les seigneurs d'autrefois ont tout possédé; donc, en quelques mains qu'elles se trouvent, et de quelque façon qu'elles y soient parvenues, les propriétés actuelles sont issues du privilège que s'étaient arrogé les conquérants. En outre, elles ont gardé, dans la transmission , leur vice d'origine, c'est-à-dire le droit du seigneur, devenu aujourd'hui le privilège du capitaliste. Qu'on défende donc la propriété actuelle par ta loi, mais qu'on n'asservisse pas la loi à la prapriété cfans sa forme présente. Vous vous êtes fait donner des chartes, peut-on dire aux détenteurs actuels; vos sergneùrs vous ont octroyé des chartes, ou vous atez par la force extorqué des chartes à vos seigneurs : mais que m'importent vos chartes, si vos seigneurs n'avaient pas droit ? Et si vos chartes ont été faites d'après la loi qui régnait alors sur la terre, si le droit du plus fort y est devenu le droit da ] ' plus riche, c'est-à-dire encore du plus fort, je demande à I mon tour une charte d'affranchissement, comme vous en avez obtenu de vos maîtres. Voilà ce qu'on peut dire, au ' nom du droit, aux propriétaires législateurs qui gouvernent aujourd'hui la France, afin que la loi , qu'il est en leur disposition de changer, soit changée. En attendant, et pour que cela s'accomplisse.... si le Destin le veut.... voilà ce qu'il faut répondre 4 ceul qui prétendent écraser l'idéal et la
jostice 600S le fait; et, puisqu'ils font reposer la propriété dans sa forme actuelle sur le droit du premier occupant , il faut leur rappeler que ce fait n'a pas d'autre base que le droit des conquérants et des nobles , droit qu'il» ont eux-méoe$ nié, violé et renversé en 1789.
-—Ecoute 9 lui dis»je» ce qui me vient dans l'esprit Per«« sonne n'a jamais si bien défendu la propriété que tu viens de le faire ; car jamais personne n'a aussi clairement établi que la propriété n'a d'autre fondement que la loi. Mais per« fionne non plus n'a mieni montré la nécessité de changer la loi^ et par conséquent personne n'a mieux attaqué la forme actuelle de la propriété. Or il y a des lois de septembre qui défendent d'attaquer la propriété. Je me demande si> dans le cas où j'écrirais dans un journal ce que tu viens de dire^ je serais passible des lois do septembre.
—En tous cas^ répondit-il , les lois de septembre n'cm* pécheraient pas la vérité d'être la vérité.
—La vérité, dis-je, c'est donc que la propriété est indivise dans son essence , et que c'est l'équité sociale, représentée par la loi, essentiellement modifiable, qui la divise ou la partage.
^ Tu l'as dit Voilà la vérité.
—Mais, en ce cas, explique-moi donc d'où provient ril«> lusion générale sur la propriété. Je t'ai déjà fait cette ques* tion^ mais je n'ai pas trouvé que tu m'aies répondu. Ta conviendras que chacun entend par propriété un droit d'u* ser et même d'abuser (comme disent les légistes) indépen* dant de cette équité sociale dont tu parles. Cette équité co« ciale, personne ne la connaît ou ne veut la connaître. Fer* conne ne comprend ce droit abstrait de Tous sur les instruments et sur* les produits. Il y a plus; il semble à chacun
If
qae la recohbaissance de ce droit détruirait la pi^opriété^ \ tant .le besoin de Tappropriation individuelle est bertaio^ nécessaire^ légitime...
— Oui^ chacun prend te partage de la propriété pour'la propriété...
— Mais se trompe4-on en cela? Qui dit propriété dit par* tage. Qui dit propriété dit : Ceci est à moi.
«r E^t c'est pour cela que le travail, la force. Inintelligence^
la vertu, tous les dons que Dieu fait i rbomnie, toutes les
sources véritables de la production, sont aujourd'hui écra«
ses dans la personne du peuple, par sir Isaac. Tu as raison^
chacun aujourd'hui, poussé par le besoin de manifester le
. droit qui est en lui, se jette sur un objet, comme un chien
sur un os, et prend cet objet pour son besoin et son droit;
et c'est pour cela qu'aujourd'hui personne ne se douté que
la propriété, dans sa forme actuelle, est encore féodale. Chsk*
, cun, disant de son lopin : Ceci est à moi, trouve tout na*
* turel que le millionnaire dise : Ceci est à moi. Oui, tu as
bient raison : voilà l'illusion funeste qui empêche de voir ce
n'est réellement la propriété ; et cette illusion est générale.'
n'ai pas encore trouvé un homme qui ait pu y échapper*] Les plus forts tranchent le nœud gordien, comme Alexan* dre, en disant : La propriété est le vol. Mais ce n'est pas dénouer, c'est trancher. C'est raisonner de la même façoo que celui qui donne un droit absolu à la propriété en di*" s^t : Ceci est à moi.
— Hais enfin , cette illusion , d'oik provient^ll^ ?
— Elle provient du droit légitime de tous et de cbacufl à la propriété.
-^Explîque*moi cela.
«-Ecoute^ et suis mon raisooncmeot. Un boaune tra^
wfSne, et produit ^qnelqoe cbose» D'abord cet Piomme a Ha-
ttirellement ^e besoin de consommer et celai de prodoiré;
)iâr cofiséqilent 11 a^ comme nous Tavons dit, !e besoin
^e propriété, dans le sens légitime et Trai de J^ propriété.
X'acte-de predaire accrott encore le besoin d« consom--
mer de cet homme, et légitime daTantage en ce sens son
besoin de propriété. La peine que cet bomme a prise, le
sentiment qu'ira des efîorts d'attentioB et d'intelligence
'^ull a été obligé de faire ou des fatigues corporelles qu'il a
endurées, fortifient en hii cette conviction qu'il adroit &
'la propriété de quelque chose, comme suite et récompense
'des actes qu'il a faits. Mais voici alors ce qui arrive, et
^l'erreur que cet homme commet, et que les autres bomme»
tipprouvent, parcequ'ils la font aussi bien que lut. «Cet
^ homme se dit: J'ai produit cela, donc j'ai droit sur cela.
Oui, tu as droit, mais est-ce un droit absolu? es-tn produit
''seul, sans le concours de tes frères, sans l'aide de toute
^t'Hûmanité? Prends garde de te tromper 5 car tu serais
' ipudi.'La peine, comme dit un poète, suit le crime à*un pied
'^ ^ui n'est pas boiteux. Prends garde, encore une fois; car
*5i tu fais tort aux autres, tu te feras tort à toi-même. Il
* Q*éeoute rien, il se jette sur Vdbjet, comme le chien sur
^^ la proie. Et le voilà qui sTabdique ! car B met tout son droit
' ft'la propriété dans une chose. Il prétend user et abuser de
*" cette -chose, comme disent les légistes; et il appelle cela
^ propriété. Et si un de ses frères , épnisé de besoin, s'ap-«
proche et lui dit : « J'ai faim, laisse-moi profiter de ce que
tu as prèduit ;» il répondra : c Ce que j'ai produit est à moi,
' et tu n'y as aucun droit ; » et il repoussera son frère, qui
mourra de besoin. Mais l'insensé qu'il est^ il ne sait pas que
dans cette estimation de son droit, il se fait tort k lui-
fnitùQ % car il a plas droit qa'il a'estime. II avait droit à iout^ sous l'égide de la société; il n'a. plus droit qu'à une chose. Il s'est fait sa part; il a pri5> comme je disais tout-à-l'heure^' le partage de la propriété pour la propriété.
-^Yoilà^ répondis-je» une explication; mais elle est trog piH)fonde pour moi; je ne la comprends pas bien. C'est une explication morale^ psychologique^ métaphysique. . • •
»^Veux-4;u que je te la traduise dans le langage des éco* iiomistes? tu la comprendras peut-être mieux* IJn bomuM travaille et produit quelque chose. Mais pour travaillée e| produire, iUui a fallu des matières premières et des instr^^ inents; et, pour avoir ces matières premières et ces; instru^^ ments, il lui a fallu payer la dîme aux détenteurs de toutes les matières premières et de tous les instrumejit&« Qu'arc rive-t^il donc lorsque cet homme qui a travailla, et qui a un droit incontestable à une récompense, s'arroge le produit^ et dit : Ceci est à moi? Il arrive qu'en justifiant son propre droit, fondé sur le travail, il légitime indirectement le droit de l'oisif En effet, aussitôt qu'il a dit i Ceci est à moi^ il çonmecce à créer ce que les économistes appellent la vcki^urdeschosesj II taxe son produit: c'est ce que les économistes appellent t'offre; puis, d'autres se trouvant dans ja jnême cas qo^ lui,/ il fait avec eux une transaction que le9 économistes appellent Y échange::' ^x\dL dlme prélevée p^ les détenteurs des instruments de travail se retrouyé dsixis tout cela; elle est amalgamée avec le drok véritable do ^1^* : Tailleur dans V offre, dans Vichange, dansla va/S^i(r4çti^e ou réelle du produit Or ce n-étaiâ; pas la4tmé deToisiC ^(^'jl . fallait légitii9lier. Non, c'était un autre droit qu'il fallait re- ! connaître : c'étaitle droit collectif > le droit de^chaçuQ et de tous; c'était le droit de rBumanité. YoilS la vraie dfme
qu'il aurait fallu avoir payé, et non pas la dtme de Foisit : N'importe» dans son besoin d'appropriation, cet homme qui à travaillé et qui se sent un droit, s'approprie, sans aucun souci du droit de tous; il s'approprie sous la même loi sous laquelle les matières premières lui ont été transmises, et il n'hésite pas à dire : Ceci est à moi. Mais que demain il veuille de nouveau travailler et produire, il dépendra de* main de ces mêmes hommes à qui il a payé une dtme illi* cite Qe parle au point de vue du droit naturel et de l'idéal). Demain il lui faudra de nouveau les instruments de travail, et les instruments de travail seront peut-être à un prix qu'il né pourra donner. C'est ainsi que chacun, pour nier le droit de tous à la propriété, se trouve détruire son propre droit, ou le diminuer au profit de quelques-uns, à qui sont abandonnés tous les instruments de travail et la dîme de leurs produits. La vraie propriété, le vrai droit de propriét£ tient ainsi donner force à la fausse propriété, au faux droit de propriété. Et tout le monde de dire : Vous voyez bien que I9 propriété est légitime; car le besoin existe et le travail demande une récompense. Et il ne s'est pas encore, chose étrange! trouvé un seul philosophe pour distinguer ce qu'il est pourtant facile de distinguer, et pour expliquer cette con* fusion, source de toutes les iniquités et de tous les maux. Il s'en est bien trouvé d'assez courageux pour dire , voyant le mal que produit la fausse propriété : Lapropriété est le mai absolu, ou, comme tu disais tout-à-l'heure : La propriété est le vol. Mais le bon sens et la raison de tous, d'accord dVec leur propre conscience, leur ont bientôt répoddu : c Et prartant la propriété est nécessaire à l'homme; la propriété résulte des facultés mêmes de l'homme; elle est la manifes« ta^on de la personnalité de chacun ; donc elle n'est pas
le mal; donc elle est le bien; donc, loin d'être le yo\, elle est le contraire du vol » Et la fausse propriété s'est enor- |[ueiliic dans son triomphe, parceque les amis de la vérité, en Voulant la frapper, n'avaient pas su la distinguer de la vraie Iprapriéfé, dont elle est le spectre et l'apparence. Satan a ïî nu ûçz dès iphilosophes, et leur a dit secrètement à l'oreillc : c Vous ne me ferez pas déguerpir, car vous n'avez pas trouvé ma formule. J'ai une amie qui me protège , et qui est douée d'une force divine : c'est la vraie propriété ; el
celle-l|^, je vous défie de la détruire » La saisis-tu main*
lenant l'illusion qui crée le faux droit de propriété?
—Oui, dis-je. Suivant toi, c'est le droit même; le droit de chacun, qui, en se manifestant, crée le faux droit de quelques-uns, lequel se trouve ainsi n'être que le mensonge du droit, bien qu'il en prenne la pface.
— Tu m'as compris. Oui, dans toute ceuvre humaine il y a nn droit individuel de propriété j puisque pour produire cette œuvre il a fallu le besoin et le travail d'un ou de plusieurs individus & un moment donné. Mais il avait fallu aussi et il faut éternellement le travail collectif de l'espèce tout entière, de toute l'Humanité. Le droit individuel est donc, en essence, indivisiblement mêlé avec le besoin et le droit de tous à la propriété. Que chacun reconnaisse donc cette indivisibilité de son droit particulier et du droit de tous; que chacun paie la dtmc à THumanité. Mais si l'ignorance et le vice, établissant la séparation de l'homme et de l'Humanité, oient le droit de l'Humanité , qu'arrive-t-il? Chacun est puni; et la fausse propriété, entrant par cette erreur dans le monde, envahit la terre. Et c'est juste. Car le droit de l'Humanité, le droit de tous, peut-il se prescrire? N'est-il pas aussi bien la vraie propriété^ que le droit do chacun? D^c
si cbacon^ <aos sod égotsme , viole la loi (e&tetltâs-tu? !« 4^ divine), cette loi ne sera pas anéantie pour cela^ m^ia Sjsqi^ lement donnera lieu au mal par le vice des hom^e^, :^||% engendrera alors la fausse propriété. Quelques^«ps ^'^p^ reront do droit de tons ; et les mortels aveuglf^ ej^K^^^^roo^ ces faux dieux > et se courberont devant eux. Us devaîçA^ se courber devant la Justice ^ devant la Vérité, devaiit-J'Ij[Q(> manitéi ils se courberont devant Tinji^tieejfc deyanf le mensonge, devant Tégoïsme; et> k leur tour,, i^ imiie;^ ront les idoles qu'ils encensent; et l'idolâtrie prendm la. place de la vraie religion. Car chacun légitimant Fusur-pation ai moment oi il sent le besoin de s'appropriec. un produit, il en résultera que le droit de chacun doji*», nera, par illusion, par td^ik jugement, par erreur, une apparence de droit à cette propriété des ravisseurs du droit de tous et du droit de chacun. En cela, comme en toutf. ^est le bien qui donne au mal une certaine apparence qui. permet au mal d'exister. Il est écrit dans la Bible que Gain parcourera la terre avec cet écriteau : Laissez vivre Gain par la permission de Dieu, c'est-à-dire du souverain Biea Pourtant le temps approche où Gain, c'est-à-dire le mal^, ayant parcouru la terre tout entière , il sera bon de le détruire.
Il se tut; j'écoutais encore : j'étai$ sorti de la caverne. .
Vous me demandez. Lecteur, de quelle caverne je parle Se suis franc, je vais vous le dire. Je parle de la caverne oj:^ probablement vous êtes plongé vous-même, où la plupart des hommes ont vécu et vivent, mais où j'esj^ère qu'ils ne vivront pas toujours. Je parle de la caverne si bien dé-» erite par Socràte :
« SociiÂTs : Représentez-vous l'état de la nature bumaino
Sd^aptès le tableau all^riqiie que j'eo vais fidre. Imaginez »une caverne, nn antre souterrain^ ayant dans toute sa nrloogueur une (mverture qui donne une libre entrée à la •lumàère; et dam Qet antre des hommes enchaînés depuis irenfance, de sorte qu'ils ne puissent changer de place ^ ni «tourner la tête5 à cause des chaînes qui leur assujettissent rlés 'jambes et le cou; mais seulement voir Ie& objets qu'ils •ont en faceé Derrière eux^ à une certaine distance et une teertaîse élévai|c9i^ «st un feu dont la lueur éclaire la câ-| ivème; et wtre ce f^u et ces captifs est un chemin escarpé. » En travers de ce chemin» imaginez un mur à hauteur » d'appui^ semblable à ces cloisons que les charlatans met* f teni entre çnx et les spectateurs pour leur dérober le jeu et »les ressorts secrets des marionnettes qu'ils leur montrent.
> Gljlugon : Je me représente tout cela.
9 SoGRATB 2 Figurez-vous des hommes qui passent le long »de ee mur> portant des objets de toute espèce^ des figures »d'bomme&et d'animaux en bois ou en pierre^ de manière ■»que tout cela se fosse voir par-dessus le mur. Parmi les «porteurs^ les uns s'entretiendront ensemble^ les autres ^passeront sans rien dire.
bGlaucon: Voilà un tableau bien singulier et des pri^ [tsonniers d'une étrange sorte.
. »SoGRAT£: Us nous ressemblent de point en point. Et j d'abord croye2*-vous qu'il verront autre chose d'eux* •mêmes 9 et de ceux qui sont à leurs côtés ^ que les ombres •qui vont se peisdre vi»-à«vis d'eux dans le fond de la ca* • verne?
• Giaucon: Que pourraient-ils voir de plus 5 puisque de- •puis, leur naissance Us sont contraints de tenir toujours •la tfite immobile?
»SocBÂTE : Voient-iI$ aussi autre cbosc que les ftbLfâ •des objets qoi passent derrière eui?
» Glaucon f Non.
• Socrate: S'ils pouvaietit couTerser ensemble^ ne eoa-^ d viendraient-ils pas entre eux de donner aux ombres qu'ils •voient les noms des choses mêmes?
• Glaucon: Sans contredit
• Socrate: Et s'il y avait au fond de leur prison unëcho •qui répétât les paroles des porteurs de ces différents si- •mulacres dont l'ombre se projette dans la caverne » ne •8'imagineraient*ils pas que ces sons eont formés par les •ombres qu'ils ont devant les yeux?
• Glaucon : Oui. .
• Socrate: Enfin ^ ils ne croiraient pas qu'il y eût autre ^chose de réel que ces ombres?
• Glaucon: Sans doute.
• Socrate: Voyez maintenant ce qui doit naturellement
• leurarriver 5 lorsqu'on les délivrera de leurs fers^ et qu'on •les guérira de leur ignorance. Qu'on détache un de ces
• captifs; qu'on le force sur-le-champ de se lever ^ de tour- 9ner la tête, de marcher^ et de regarder fixement la lueur •du feu : il ne fera tout cela qu'avec des peines infinies; •la lumière lui blessera les yeux^ et l'éblouissement qu'elle •lui causera l'empêchera de discerner les objets dont il •voyait auparavant les ombres. Que croyez-vous qu'il répon« •dtt à eelui qui lui dirait que jusque alors il n'a vu que des ^fantômes; qu'à présent il a devant les yeux des objets plus •réels et plus approchants de la vérité? Si on lui montrait •ensuite au doigt les choses > à mesure qu'elle se présentesraient^ et qu'on l'obligeât^ à force de questions, à dire •ce que c'est^ ne le jetterait-on pasdana l'embarras^ et pc
tse persQaderait-U pas que ce qu'il voyait auparavant était »plus réel que ce qu'on lui montre?
» Glaugon : Sans comparaison.
»Sograte: Et si on le contraignait de regarder le feu «dont j*ai parlé y n'aurait-il pas mal aux yeux? N'en détour* >nerait-il pas ses regards, pour les porter sur ces ombres •qu'il fixe sans effort? Ne jugerait-il pas qu'elles ont quel-- »que chose de plus net et de plus distinct que tout ce qu^oa » lui fait voir?
>Glaucon : Assurément.
vSockate: De là, si on le traînait de force, par un sendtier rude et escarpé, sans le relâcher, jusqu'à ce qu'il pût «voir la lumière du soleil, quel supplice pour lui d'être «traîné de la sorte! dans quelle fureur il entrerait! Et lors- »qu'il serait arrivé au grand jour, les yeux tout éblouis de
• cet éclat, pourrait-il rien voir de cette foule d'objets que
• le commun des hommes prend pour des êtres réels?
• Glaugon : Il ne le pourrait pas d'abord.
• Sograte: 11 lui faudrait du temps, sans doute, pour
• s'y accoutumer. Ce qu'il discernerait plus aisément, ce
• seraient en premier les ombres, ensuite les images des •hommes et des autres objets peints dans les eaux, enfin •les objets mêmes. De là, il porterait ses regards vers le •ciel, dont il soutiendrait plus facilement la vue de nuit, à •la lueur de la lune et des étoiles, qu'en plein jour à la lu- » mière du soleil.
•Glaugon: Sans doute.
«Sograte: A la fin, il serait en état non seulement do •voir l'image du soleil, soit dans les eaux, soit quelque autre •part hors de là place réelle de cet astre , mais de le fixerj 1 de le contempler lui même d^ns son véritable lieu.
•GtÂtcoN : bai.
•SocRATE : Raisonnant après cela sur la nature de cet iastre^ il.compreadrak que c'est lui qui règle les saisons jet » je cours des années, qui gouverne tout dans le monde visiblo« , »et qui est en quelque sorte la cause de tout ce que nous ^ »joyons.
f »Glaucoi9: Il est évident qu'il en viendrait par degrés, •jusqu'à faire ces réflexions.
»SocRATE : S'il venait alors à se rappeler sa premiè^re n^meuca, L'idée qu'on y a de la sagesse ^ et ses compalinons d'esclavage > ne se flatterait-il pas de son chan* B^ement^ et n'aurait- il pas compassion de leur mal* »beur7
. bGlaugon^: Assurément
r bSogratb: Croyez-vous qu'il fût encore jalou;^ des 4ion--^ »néurs> des louanges et des récompenses quN^n y donnait àr •celui qui saisissait le plus promptement les ouibres à lear «passage, qui se rappelait le plus sûrement cdies qui allaient ^devant, 9^xhs ou ensemble» et qui, siur ce qu'il voyait^, létait le plus habile à conjecturer ce qui devait suivre? oo i^n'il portât envie à la condition de ceux qui. dans cette «prison étaient les plus puissants et les plus honorés? Ne «préférerait-ii pas, comme Achille dans Homère, de passer »sa vie au service d'un pauvre laboureur et de toi;it souffrir ^ «plutôt que de reprendre son premier état et sa 'première •façon dépenser?
» GiJiucoN : Je ne doute pas qu'il ne fût disposé à sou&ir 9 tout, plutôt que de vivre 4e la sortes ,
• SocRATB : Faites encore attention à ceci. S'il retournait •de nouveau dans sa prison pour y reprendre son ancienae «placci dans c^ p^fage sii^^it dç gr^f} j<{]^ i WV^^^j ne
»se tronveirait-il pâS comme ploogé dans Ie$ plus épaisses itènèbre/?-' ^ ' ^ > ^ ' ^ ^ '• '' ' ■ ' '"«
•Glaucon : Oui vraiment * ' *
»SoGRATE : Et sij» tandis qu'il ne distingae encore rien; ^ >qiie ses yeux ne sont t)as bien retaîs, ce qui ne pourrait • «arriver qu'après un assez long temps, il lui fallait entrer en ' «dispute avec les autres prisonniers sur la nature de ces ^•ombres, n- apprêterait-il point h rire aux autres, qui dt- «raîent delui qu'en passant à la région supérieure, il a •perdu la vue ; ajoutant que ce serait une folie à eux de Bsonger à sortir du lieu ou il sont, et que si quelqu'un s'a- \ visait de vouloir les en tirer et les conduire en haut, il ' »iaudrait s'en saisir et le faire mourir?
bGlaugon : Ils ne manqueraient pas de le tuer, " «SoiCKATE : Maintenant, mon cher Glaucon, appliquez 'i^étte image tout entière à ce qui a été dit ci*dessuk t'a - ^caverne, Fanûre souterrain, c'est ce itnonde visible ; le feu ^»qui l'éclaire, e^est la lumière du soleil; le passage à une ' «région supérieure et à la contemplation des objets t[ùi y l»sont, c*est l'élévation de l'âme jusqu'à l'espace inteIKgible. S Voilà, du moins, quelle est ma pensée, puisque vous -«voulez la savoir; Dieu sait si elle est vrâieV Quant à moi, ''«la chose me paraît telle que je vais dire. Dans le lieu le ^ rt>lus élevé du îniemde intellectuel , est I^idée du Bien , qu'on ^1 n'aperçoit qu'avec ' beaucoup de peiné et d'effort, mais ^ » qu'on né peut connaître sans condure qu'elle est la cause ' «firemière de tout ce qu'il y a de beau et de bon dans l'unii »vers; que, dans ce monde visible, elle produit la lumière ^Vetréstre qui y préside; que, dans- le monde idéal, elle «engendre la vérité et l'intelligence; qu'il faut par cons6- ^ »quent la cônnaftre, si on veut se conduire sagement dans
iministration des affaires tant pul)iiqQes qoe pafticn^ »lières.»
' J'étais donc sorti de la caverne ^ de la cavenie oi^ les
.hommes se. déchirent et s'entr'égorgent an nom da tien et da mien^ parceqa'ils ne savent pas quel est le vrai mien et .le vrai tienl Je commençais & voir sinon le 3oleil et la véritable Lumière^ du moins ce premier fanal qu^ ressemble à la Lumière, et que Platon appelle un feu dont la lueur éclaire la caverne.Mon ami avait tournémes regards vers cefeu jeté sur la route du Soleil; il m'avait dégarrotté de ma prison, et emmené de vive force par le chemin escarpé qui conduit à la Lumière, à TEtre, à la Vie.
D'un œil clignotant, et avec cette douleur et cet étonne-
ment que décrit Platon, cet étonnement de Faveugle-né qui
n'a vu que ténèbres depuis qu'il existe et qui conunence à
. voirie réel, je considérais l'image réûéchieda Bier^s^primes
de la vraie Lumière, du Soleil divin, de l'Etre, de la Vie,
dans la notion véritable du bim humain ou de \dLpropriiii}
et déj& je démêlais clairement comment la satisfaction avea«
gle du besoin a causé la chute de l'homme. J'avais un dé«
goût mêlé d'ironie pour les ombres dont se repatt le genre
humain; j'avais surtout pitié, faut*il le dire I de mes anciens
I . maîtres les savants, les économistes, qui me paraissaient
C . I I bbs plus malheureux de tous ceux qui se nourrissent d'ombres
^ \y dans la caverne obscure. Car, comme dit Platon, ces pri*
. sonniers'là sont seulement.plus habiles à saisir des ombi;es;
ce qui les conduit naturellemejat à être plus absurdes, plus
insensés que tous les autres prisonniers.
\ — Oui, je te comprends, lui dis-je tout enthousiasmé» Je
vois que mon économie politique d|e Smitb |1 de S^y ç'ér
croule devant cette seule af&rmatioD» que ta propriété^ (tans son essence, est indivise entre les hommes.
Cet avétt sincère parût lui faire plaisir. Il me répondit ^ en fixant sur moi un regard amical» mais qui semblait pourtant minterroger» pour savoir si j'avais une pleine conscience du principe que je venais d'admettre :
— Combien j'aime à t'entendre parler ainsi! Tu feras bien» en effet» de brûler au plus vite tous ces savants livres qui t'ont coûté si cher. Il y a des hommes qui fondent la science sur l'observation du fait Mais si le fait est ie mat, ils ne s'en soucient guère; c'est toujours le fait» et pour • eux toujours la science. Laisse-les chercher la loi de la vie dans la dissolution et la pourriture ; ils ne trouveront Jamais que la mort de leur propre intelligence dans une recherche pareille.
Est-ce que le mal» continua-t-il » peut engendrer le bien?
. Non» mais le bien peut produire de bons effets malgré te
maL Le mal limite le bien; et» dans l'état d'ignorance eC^
de péché où est tombée l'espèce humaine» le mal est
. oomme une enveloppe obscure qui cache et déguise le bien»
semblable à cette rouille qui se forme sur les métaux et en
ternit l'éclat Or ces prétendus savants voient le mal» et ils
. proclament que c'est le bien. Voilà toute leur erreur» ils ne
se trompent que de cela» ils prennent l'enfer pour le ciel I
. Us voient la propriété divisée» et ils proclament que la divi-
. sion est l'essence de la propriété; ils ne s'aperçoivent p^is
• que c'est l'imperfection et le mal. Ils voient les hommes en
: guerre» et ils proclament que l'égoïsme est le principe de la
nature humaine; ils ne s'aperçoivent pas que c'est l'imper^
. fection et le mal. Ils voient les hommes produire des richesses
malgré cette imperfection et ce mal; et ils proclament que
h richesse se produit à cause de cette imperfection de la nature Iiumainë et de ce mal qui la ronge. IbKsnmliieKlr trait pour trait, à un médecin qui n'anrait véco fae dans un de ces hospices où affluent les maladies produites par la débauche, et qui, n'ayant jamais vu la génération sans la maladie, proclamerait que la génération a pour accompar gnement nécessaire et pour conditions normales toutes les affreuses maladies qu'il aurait étudiées. Ce médecin aurait besoin d'être guéri lui-même de sa folie; et tes économiste? sont dans ce cas, eux qui ne s'occupent pas de guérir les hommes, mais d'accrottre par leurs enseignements dogmatiques le mal qu'ils légitiment et qu'ils encensent Laisse-Jes donc, laisse-les pour toujours, et r^rette le t^nps que ta as employé à les suivre.
— Ce qui produit la richesse , demandai-je j est donc bien différent de ce qu'ils supposent?
— Si différent, que c^est le contraire. Ils sont prédsément aux antipodes de la vérité. Sache que la loi qui crée, qui produit en ce monde, est une loi d'union, de synthèse, ^amour, d'unité; une loi violée, mais réelle et tocyours subsistante, qui agit malgré le mal, et sous l'apparence que * le mal lui donne en se superposant à elle. Or tes économistes ' prodament-ils cette loi? non; ils {«oclament, comme une loi, le contraire de cette loi. Ils sont donc ft l'inverse do ' vrai, et les ennemis les plus prononcés que la vérité puisse " avoir. Les médecins distinguent la santé de la maladie, les inoralistes distinguent le véritable amour de tous les faax alliages que nos vices mêlent à l'amour : mais eux, Us con- ' fondent le vrai avec le faux, l'amour avec son contraire, la "^ santé avec la maladie, la manifestation légitime de nos facultés avec l'abus effroyable que, par la permission de Pien^
nous pouvons en faire.. • Hais qo'ai-je besoin d'insister 1&dessus? Comprends la vraie loi éconoraiqae^ et to corn--» prendras surabondamment Terreur des économistes. Or il me semblait tout-à-l'heure que tu la comprenais, cette loi divine et toujours subsistante malgré sa violation. Ne viens4a pas dé reconnaître que la propriété, dans son essence, est indivise entre les hommes! Les raisons mêmes, ou plutôt l'unique raison que l'on apporte en faveur de la propriété divisée en essence (comme si une essence quelconque pou* vait être divisée du Tout éternel qui Tengendre), cette raison prouve que la propriété est indivise dans son essence. Car cette raison , comme nous l'avons vu , n'est autre que le besoin de propriété naturel à l'homme; et ce besoin, le besoin de chacun, prouve et suppose le besoin de tous. Hais si la cause dans l'homme de la propriété , à savoir le besoin de tous et de chacun, établit Yindivision, en principe, de la pro-* priété, la manière dont se produit la richesse, ou en d'antres termes la cause hors de Thomme de la propriété, ne l'éta-* blit pas moins.
Je fus quelque temps à saisir cette formule. Hais enfin :
•^ Ah I je f entends, lui dis-je. La cause hors de Thomme de la propriété, c'est la richesse produite; de même que la cause en nous de la propriété, c'est notre besoin. Or ta m'as déjà démontré que la production n'est jamais le résultat d'un travail individuel , mais que toute richesse est une résultante du travail social. Il n'y pas un seul fait de pro<duction qui ne résulte du concours de tous, du concours de la société tout entière, ou plutôt du concours de l'Hu^ manité tout entière. C'est ce que tu appelles la Commiinion...
«— Ce n'est pas moi| ce sont tous les sages qui oui va eo
grand j^rioçtpe de la prodoctioQ ; et Us Tout eonsacrÇ eomiQe un auguste mystère*
—Je vois, dis-Je en riant que Notre Seigneui^ Jésas* Christ en savait plus long en économie politique que M* Jean-Baptiste Say et que son maître Adam Smitb« Vauguste fondateur de ta science « comme l'appelle U JowrmU des iconomistes,
*-- L'Evangile est semblable h la Révolution Française^ il n'a pas encore été bien compris. La Révolution Française a «ervii faire comprendre l'Evangile; mais ces deux grandes choses, l'Evangile et la Révolution, sont encore des propbéties. Il se fait, au reste, aujourd'hui dans l'esprit humain une métamorphose: la religion devient la science. Tu Tas dit, s^ans bien soupçonner toute la vérité de ce que tu disais, Jésus est le plus grand des économistes, et il n'y a pas de science économique véritable en dehors de sa Doctrine. . Et, pour me le prouver, il commença par me rappeler le passage de la République que j'ai cité tout-à*rheure«
— Te souviens-tu, me dit-il, dans quelle admiration noua tombâmes quand, composant chez M. Didot l'édition publiée par M. Cousin de la traduction de Platon, par Grou, il nous arriva de lire ensemble le commencement du septième livre de la République, que j'avais à mon visorium? Platon suppose Texistence d'une caverne où depuis leur enfance, une multitude d'hommes vivent renfermés; et ces hommes sont chargés de chaînes, en sorte qu'ils ne peuvent ni se lever, ni marcher, ni tourner la tête. Derrière eux brille la lumière...,
•^ Je me rappelle parfaitement cette caverne, interrom* pis-jc* et il m'est avis qu'en t'écoutant je commence moimême i en sortir. Seulement j'éprouve, à l'entendre, cette €#p^$ d'ébflouisscttQm doot Socrate euppoK qu*oo est
frappé^ quand on «ort de là j et qu'ôD voit elair poar b
première fois.
—Puisque tu as celte allégorie si présente à la mémoire, tu dois te souvenir aussi de la conclusion de Socrate : que nul ne sera digne de commander aux hommes, s'il n'est sorti de la caverne , et s'il n'a pénétré dans le monde des essences et de la vérité; que nul ne conduira bien le&affaires humaines, s'il n'a joui de la contemplation de l'idéal et du divin. Celui-là seul connaît la justice et la loi, dit Socrate> qui est parvenu à s'échapper de l'antre ténébreux. Or Jésus est venu après Socrate pour arracher les hommes à cette caverne , les délivrer de cet enfer où il se tourmentent pour des ombres, et les conduire à la lumière. Donc» si Platon a raison (et il a raison) , Jésus est le plus grand des écono^ mistes, et quiconque nie fondamentalement sa Doctrine nie la science même de l'économie sociale.
L'entendant parler ainsi, il me prit un fou rire, et je ne pus m'empêcbcr de crier: —01 l'étrange paradoxe, et qui ferait pâmer tout le nombreux troupeau d'Adam Smith t Sais-tu que tu métonnesl
-^ Enfant I me répondit-il. Je vois bien que tu es dans cet état de demi-clahrvoyance que nous disions tout-à« l'beure. Tu commences à voir, mais tu ne distingues pas encore. Attends donc que ton œil soit plus fait à la lumière Tu es dans l'ignorance, ne te montre pas impie» Et il continua ainsi :
— Quiconque est magistrat et dirige les affaires publiques sans l'idéal vu par Jésus n'est qu'un tyran absurde et grossier. Mais quiconque aussi écrit an livre d'économie poU-< tique en dehors de cet idéal n'est qu'un coureur d'ombrçs dans les tfviittfcs de Tcnfer. Car si Jésus est sorti de la ç«^
▼erne, s*!) a gravi le chemin escarpé dont parle Platon, sll s'est élevé jusqu'à voir le divin Soleil et la lumière qui en émane 5 il a donc vu la cause , Tessence de ce qui se passe sur la terre 5 dans l'obscurité où nous gémissons. Il Ta vue cette essence de la propriété et de la production qui fait l'objet de la science qu'on appelle économie politique. II a vu comment se produit réellement la richesse au sein de l'Humanité, au sein des nations. Il n'a pas vu cela dans les ténèbres , comme une taupe, ainsi que le voient les sa« Tants de la caverne; il l'a vu dans la lumière.
— J'avoue que ton raisonnement m'embarrasse, repris-je; car il faut que j'admette ta conclusion , on que je dénie du même coup la vérité à Socrate et à Jésus. Si Socrate dit vrai, il y a un certain Bien suprême, qui est l'essence da bien même et par conséquent la cause de tout ce qui se fait et se dit de bien ici-bas. Or Jésus est censé avoir véca en communication avec ce Bien suprême. S'il en est donc ainsi , je suis forcé de convenir que Jésus est le plus grand des économistes. Mais pourtant je serais fort embarassé si on me demandait de le prouver. Montre-moi un peu cela, toi qui, à ce qu'il paraît, as gravi aussi sur la montagne.
-—L'Evangile, reprit-il, est un livre inspiré, qui ne se traîne pas dans la poussière. Tout y est en figures et en paraboles. L'action est sublime, au point de dépasser toutes les conceptions des poètes; et le style, tout simple qu'il soit, ou à cause de sa simplicité, est la poésie même. Mais crois-tu qu'il soit pour cela impossible de traduire l'Evangile en formules logiques, et de le présenter sous la forme que vous aimez aujourd'hui , hommes sans poésie que vous êtes, et que vous décorez du nom de rationnelle et de scientifi(|ae? Çel9 çst si peu impossible, que cette traduction^
je te Tai faite depuis que nous causons; je n'ai pas fait autre chose. Que t'ai-je démontré ^ en effets et de quoi es-tu con-* venu? Je t'ai prouvé que la propriété est indivise dans son essence entre tous les hommes ^ parce que la production se fait indivisiblement^ et parce que le besoin^ source de la production^ est un apanage de l'espèce tout entière, qui donne droit à l'espèce tout entière. Ce n'est aucun homme en particulier, c'est l'espèce tout entière qui produit la richesse, et c'est aussi l'espèce tout entière qui a besoin. Nous sommes une unité. Le genre humain est solidaire. Hippocrate ne définit-il pas l'unité corporelle en ces termes : Tout conspire, tout concourt, et tout consent. C'est la plus belle définition que les médecins aient donnée de la vie. Déduis-en la conséquence relativement à la santé et à la ma« ladie, c'est-à-dire au bien et au mat. Quand cctle conspiration mutuelle vers un même but, ce concours amical, ce consentement fraternel des parties du corps humain n'a pas lieu, comment appelle-t-on cet état? on l'appelle maladie, et la maladie tend à la mort. Quand l'harmonie existe, c'est la santé y et la santé tend à la vie. Or qui a mieux vu que Jésus en quoi consiste la santé et la maladie? Qui a mieux vu que lui dans le corps social cette unité qu'Hippocrate nous montre dans le corps humain? lui qui a voulu mourir^ qui est mort pour procurer cette unité l Rappelle-toi donc sa prière au moment suprême : « Je prie afin que tous ne • soient qu'xm. Comme toi. Père, tues en moi et moi en 9 toi, qu'eux aussi soient en nous. Je suis en eux et tu es wen moi, afin qu'ils soient perfectionnés dans TuNirÉ. »
Mon ami s'arrêta, après m'avoir fait pour ainsi dire ton* cher du doigt le sens profond de l'Evangile. Je ne sais ce qui se passa dans mon esprit, mais en ce moment je vis dair.
— ^AhllQiâiH^^to as raison, te graftd propriétaire^ parce qu'il est le grand producteur, c'est Tous indivisibleflient^ c'est l'Humahité. Or personne n'a mieux vu cela que Jésus, personne n'a mieux compris la loi de Yindivisibilité iramaine à travers le temps eomme à travers l'espace. Oui^ je le confesse 5 Jésus est le plus grand des économistes. Qu'ils ne s'appellent pas des savants , mes anciens mattres de la caverne^ eux les plus ignorants des hommes, les plus myopes, les plus attachés à leurs fers; qu'ils ne s'appellent pas des savants, eux qui blasphèment dans toutes leurs paroles la sainte doctrine de Jésus !
—•Rien ne se fait de bien sur la terre, continua mon emi, sans la Cause. Of Jésus a vu la Cause. Il a vu, il a aimé, il a senti, il a reçu en lui et incarné cette Cause de tout bien, qui est le Bien suprême, comme l'appelle Pla*ton. En Dieu , il a ru l'Humanité i dans l'essence de l'Hu* inanité, il a vu l'essence de la production et de la richesse. En prononçant la loi de Dieu, il a donc implicitement pro* nonce la loi souveraine de la véritable économie politique. Que les savants de la caverne ne la voyent pas dans TEvan* gile , je le «onçois parfaitement ; mais cela empêcbe-t-îl qu'elle y soit) Ils sont ateugles, voilà tout
Je suis heureux, ajouta-t-il, si je suis parvenu à te Tsi^ faire voir, cette loi de la production qui s'exprime dans un seul mot : Aime^ Sans l'amour, en effet, en prenant de terme dans sa généralité, point de production, puisque point de génération. C'est l'amour qui engendre, c'est l'amour qui produit. Le contraire de l'amour ne sert qu'à dé«* truire. Donc le contraire de l'amour ne saurait produire la richesse^ Mais ici vient se placei ce que tu n'as peut-être pas suffisamment comoris. Le bien, quoique existant seul par lui'*
mm 119 ^
même^ft^se mâftlfeste^éans notre mondé décliîl^ qifavëè une croûte de mal , si je puis m'exprimer ainsi. Or les écono* mistes du jour prennent cette croûte et cette souillure pont la cause génératrice^ la cause efBciente de la production^ Et voilà pourquoi ils proclament l'intérêt, Tégolsme ^ I'a« vidité, l'avarice, tous les péchés, tous le* vlces^ tous leû crimes, comme la vraie source de la richesse. Ili se tronn peut grossièrement. Ce qui produit, c'est le bien mêlé à ce mal; c'est l'amour, c'est la charité, c'est ^association; c'est l'unité virtuelle qui existe dans l'Humanité ; c'est le lien divin qui réunit les morts aux vivants, qui associe les peuples les plus étrangers en apparence les uns auxautres> qui rend les maîtres et les esclaves solidaires les uns des autres, qui change les larmes et les souffrances en salut profitable à tons, et qui a fait de la mort de Socrate et dé Jésus une rédemption pour le genre humain.
J'écoutais mon ami. Pourquoi ne puis-je pas rendre^ avec la force et la clarté que je voudrais, ce que je com<* pris alors! Mats ce que nous sentons si vivement qnand notre ftme est échauffée et comme ravie, nous ne pouvons le retrouver après le refroidissement. Une sorte d'éclair illuminait à la fois pour moi le présent, le passé, Tavenirif
Je voyais en esprit la caverne, les prisonniers chargés dé fers, et les ombres passant devant eux. Je me disais : C'est là l'enfer, l'enfer véritable, il n'y a pas d'autre enfer. LeS plus saints docteurs du Ghristanisme n'ont-ils pas déini l'enfer Céloî^nement de ta vue de Dieu? Or, dans ta ca*vcrne, tout occupés que nous sommes des ombres, nous tournons en effet le dos à la lumière, nous ne voyons pas Dieu. C'est donc là l'enfer; et c'est un enfer véritable, et qui se contin^ie apparemment à travers les géaératiws»
jusqu'à ce qo'anrive le royaume de Dieu pr^t par Jésus.
Il me prit une grande douleur d'être dans cet enfer^ et «in grand désir d'y échapper. Mais je ne voyais ^ pour cela; que le chemin indiqué par Socrate^ l'intuition de la Vérité ; à quoi j'ajoutais avec Jésus la propagation de cette Vérité j le soin de la répandre et de la faire fructifier chez tous les hommes. Car la solitude sur la montagne est encore un égolsme^ et le contraire de la loi d'unité et d'amour donnée par Dieu à notre espèce.
Oui , me disais-je^ cet enfer a beau être froid par places, et par places plein de feui dévorants^ comme l'enfer de TE* vaugile et comme les cercles du Dante; il a beau être obs-cur, ténébreux, et rempli de déceptions, comme la caverne de Platon, il faut y rester. Mais il fautj tout en y restant, tourner ses yeux vers la Lumière.
En ce moment, je me rappelai le sermon sur ta mon-iagne, ce divin discours qui commence ainsi: Bienheureux le$ pauvres.
—Voilà une idée singulière qui traverse mon esprit, dis* je à mon ami. Me trompé-je? II me semble que Platon me fait comprendre l'Evangile, et que Socrate m'explique Jésus. La montagne d'où Jésus proclame sa loi, cette mon* tagne qui n'a pas de nom dans les évangélistes, tandis que lous les autres lieux où l'action se passe sont indiqués par leurs noms propres, cette montagne qui est seulement désignée en ces termes: c Jésus, considérant le peuple qui •l'entourait, monta sur la montagne, et parla ainsi; » ne serait-ce pas précisément la même montagne allégorique dont parle Socrate, la montagne située auprès de la caverne où le genre humain se repaît de fantômes ?... Oui (conti- Quai-ie me parlant à ooi-mêine et mo confirioant d«uis m»
pensée > pendant que mon ami paraissait réfléchir profon« dément sar ce que je venais de dire) ; oui^ il n'y a pas à endouter> Jésns répond à Socrate^ et Socrate annonça Jésus; l'Evangile de Jésus est la suite plus divine encore de l'évangile du maître de Platon. O sages tous deux crucifiés par les hommes ^ quand vous veniez racheter les hommes, je vous.saIue ensemble. Comment est-il possible qu'on vous ait séparés 9 vous qui êtes unis au sein de la Lumière I
—Il est bien certain^ me répondit-il après un long silencç, que Jésus n*a jamais pu prononcer, devant une multitude qui n'aurait pu entendre sa voix, le discours oh S. Mat* Ihieu lui fait exposer sa doctrine. C'est donc une allégorie ; et je ne vois rien qui contredise ton idée, que cette allégorie se rapporte à celle de Platon. Jésus monte sur la montagne qui^ de l'antre ténébreux, conduit à la lumière ; et que voit-^ il sur la montagne? Il voit l'essence des choses ; il voit l'indi* visibilité du genre humain dans la production de la richesse. Et il en conclut l'iniquité de la répartition actuelle. Et il s'é<« crie : Bienheureux le» pauvres! Et il a raison. Car dans l'es^ seace des choses, aux yeux de l'éternelle Intelligence, qui sait comment la richesse se produit ^ ce sont les pauvres qui produisent la richesse; de même qu*aux yeux 4e l'éternelle Justice, ce sont eux qui la n^éritent et qui l'obtiendront un Jour, transformée, purifiée , divinisée par le principe qui» de l'Etre éternel tout-puissant, tout-aimant^ tout-intelligent, s'est communiqué à l'homme et incarné dans l'Humanité. C'est l'homme uni à l'homme qui produit; c'est l'association humaine^la communion humaine qui produit la richesse, et non l'égoisme. Donc bienheureux les pauvres^ puisque c'est en eux^ dans leur association, dans leur travail en commun $9QS la loi d'un mat^^e^ quç 80}79i9te, affaiblie et
dégradée; la loi créatrice, la loi qui prodoit O aisodatios ImmaiDe, société véritable , qui n'eiistes pas encore , mais ^i seras un jour ; si tu es déjà en germe dans le monde ^ tà tu agis> et produis, et crées avant de fëtre manifestée dans ta splendeur et dans ta gloire réservée pour l'avenir, c'est dans le peuple déshérité de la répartition et condamné tantôt à l'esclavage, tantôt an salaire, que tn agis, que tQ produis, que tu crées. Là da moins ta es, tu es engermei Là aussi est avec toi la puissance divine, dont tu n*es qu'an reflet et ane image. Mais il fallait un homme prédestiné entre les hommes, un prophète après tant de prophètes, on successeur de Moïse, un successeur de Socrate, pour te découvrir, et, te faisant sortir de la souillure, te procla«« iner dans la gloire.
•^O Jésus! m'écriai-je; et des larmes coolèrenl de mes yeux. Je me sentais purifié par ces larmes de ma longue in* crédulité, de mon scepticisme, et de ma fausse science.
En ce moment , une lourde main pesa sur mon épaule» Je me retournai brusquement, et me trouvai net à net aved •la grosse figure du marin. Il avait encore cet air de conrroot et de r^roche que je lui avais déjà vu; mais il me faisait toujours reflet du meilleur homme de la terre, malgré ses nines furibondes et ses yeux qui roulaient dans lews orbites.
~-Votts êtes des fous! me dit-il, oui des fousl et il me fit la grimace. Gelui-*là , continua-t-il en numtrant mon ami , est le plus fou de vous deux; mais, si vous Je laissez faire, il vous rendra aussi fou que lui. Quelles sornettes nous contez- vous là, avec votre JésnsI Est-*ce que irons êtes des femmes, ou de misérables calotins? Jésus I est-^e qu'il s'agit de Jésus? Que fait votre Jésus auf cbosss de ce
monde? J'aimerais mieux invoquer la Vierge^ comme j'ai vq faire ^ dans la Méditerranée^ à ces imbéciles d'Italiens ; car» dans l'Océan^ il n'y a plus que quelques stupides sauvages de Saint-Pol-de-Léon qui invoquent quelque chose quand la mer est houleuse. Mais enfln, quant à être bête^ j'aimerais mieux l'être tout-à-fait^ et prier la Madone^ comme il l'appellent^ que votre Jésus: au moins , c'est une femme qu'on prie, et ça ragaillardit toujours le cœur de penser anx femmes» Biais tout cela, ce sont des bêtises. Du fer, des balles, voilà ce qu'il faut et ce qui suffit à des hommes. Mais..»
Il fut quelque temps sans achever sa phrase. Je m'attendais à son éternelle redite. II n'y manqua pas, en effet; et, ôtant sa pipe de «a bouche> il me lâcha un nuage de fumée en me criant de sa plus grosse voix :
•—Vous êtes comme des rats 1
J'éclatai de rire.
— Ehl vieux, lui dis-je, vous ne savez pas de quel Jésus nous parlons, moi et mon ami. Vous croyez bonnement que c'est de celui des prêtres! II y en a un autre, vieux, que vous aimeriez comme nous, si vous le connaissiez.
«»-BahI dit-il naïvement, il y en a donc eu plusieurs? je n'en savais rien. J'ai embarqué le 16 prairial an II, et je ne connais pas toutes vos histoires. Vous pensez bien que je n'ai pas lu comme vous! J'ai lu la vie de Jean-Bartet quel* ques autres livres encore, mais je ne me suis pas occupé de la vie de Jésus; ce n'était pas un marin. Enfin il y a donc en un autre Jésus que celui des prêtres? c'est possible qu'il y ait eu quelque honnête homme de ce nom..... Mais c'est égal. Il ne s'agit pas de tant raisonner, ou de tant déraisonner. Du fer et des balles, je ne connais que ça.
<— Saves-vous, viem> ce que répondit XlaQûUeDesmQa^
lins^ qiind on lui demanda son âge an tribonal révolo^ tionnaire?
— Non.
— Eh bieni il répondit : Trente^troîs ans^ l'âge du sam-culoiie Jésus-ChrisL
— Vous voyez bien que vous vous moqnes de moi. Ca-* mille Desmoulins parlait de Jésus-Christ^ et non pas d'ua autre Jésus.
—En ce cas, cela devrait vous donner à penser. Car pour que ce grand révolutionnaire Camille ait donné à Jésus un tel certificat de civisme » il fallait bien qu'il le méritât
— C'est possible. Camille était un bon diable , quoique Vautre ait été forcé de lui couper la tête. S'il a dit cela de Jésus-Christ, il avait ses raisons, et peut*être avez-vous raison aussi. Mais c'est égal, tout cela ne me va pas. C'est trop loin de nous. Allez donc faire revenir le monde après je ne sais combien de siècles. Les prêtres ont fait de Jésus le petit bon Dieu, comme on dit dans mon village. Avec leur petit bon Dieu, ils nous ont crevé les yeux, et noos ont fait mettre & genoux. Je ne veux pas me mettre à genoox^ moi I je ne m'y suis jamais mis que pour tirer le canon.
Et là-dessus le voilà de plus en plusforieux, qui finit pw t}i'9iffeleT jésuite.
Je riais , je riais aux éclats ; je ne pouvais plus me con^ tenir.
Plus je riais , plus il enrageait. Il jurait tous ses jurons , il maudissait le pape et les cardinaux , les évêques et les curés , et finissait toutes ses kyrielles d'injures par : c Du fer, des baltes I je vous dis qu'il faut du fer et des balles, et pas autre chose. »
L'homme aux lèvres pincées cberc^^it vainement |i. 1%
modérer. Ce persoDOaj^e mystérieux^ ^i depuis lon^mpi n'avait pas proféré une parole, se bornant à nous écouter^ paraissait souffrir impatiemment les incartades du marin.
— Silence, silence , lui cria«t-il à la fin. Vous êtes trop bavard !
Et s'adressant à moi :
— Citoyen, ii faut que nous nous revoyions. Nous avons quelque chose à nous dire. Avec des hommes comme vous^ que ne ferait-on point? .
— Je ne vous comprends pas, repris*je. Que signifie eo tangage, et qu'avons-nous à nous dire ?
— Plus que vous ne croyez peut-être.
Je n'eus pas le temps de lui répondre. Notre attention fut détournée par un incident assez étrange. Le chauffeur cau^ sait, à quelques pas de nous, avec le grand charpentier et d'autres ouvriers. Ils rompirent tout-à-coup le cercle qu'ils faisaient autour du poêle , et se portèrent tous ensemUe à la table où nous étions. Puis le chauffeur, s'adressant i mon ami:
J'aime qu'on me mette les points sur les t , vous Je savesv Dame ! je suis comme cela , moi. Je ne dis jamais Je ccm» prends que quand je comprends. Je veux voir clair, et crains de me tromper ; il ne faut pas se tromper quand on conduit une machine à vapeur ! Voici donc ce que je veux vous demander. Je conviens maintenant que c'est nous, les ouvriers^ qui payons les équipages des riches ; et ces messieurs avee qui je causais en conviennent comme moi. Nous saisissons maintenant la malice de la chose. Il faudrait que la nation déterminât le revenu de tous ceux qui nous font travailler ^ comme elle fait pour les ofiiciers. An moins , à l'armée, les officiers ne peuvent pas groger le soldat Si la paye di) so^»
4il est de 8lx soito ^ ^e est de six sood ; l'offloier n^a pas à en rogner un liard. Et puis Tofficier n'employé pas le soldat hors du service. Le capitaine d'une compagnie ne fait pas battre sa compagnie contre celle d'un autre capitaine, A la bonne heure , parlez-moi d'une machine ainsi organisée. Hais l'industrie ! quel tohubohu , quel massacre » qudie
guerre I Tenez 1 J'étais à Lyon dans les Inexplosibfes
de la Satee ( inexplosibles, si l'on veut ; c'est une enseigne comme une autre^ une attrape pour les benêts^ qui n'osent pas monter sur un bateau , crainte de la chaudière , mais qui se rassurent quand ils voyent en grosses lettres sur un écriteau Inexplosibles ; ils se croyent garantis contre Tin- CBidie). J'étais donc i Lyon dans les prétendus inexplo^ tibies, bien attentif pourtant à ma chaudière et à gradua mon feu, lorsqu'un camarade vint me dire : c Veux-tu gagner dix sous de plus par jour ? Il y a monsieur un tel qui vient de laire une concurrence à vos bateaux. II prétend qu'il vous devancera d'une demi-heure dans le trajet de Ghftlons à Lyon. Il a besoin d'un chauffeur ; il te donnera dix sous de plus, t c Grand merci f répondis^je , il me donnerait dix sous de plus aujourd'hui ^ qu'il me les retrancherait de^ main. D'ailleurs 5 je suis bien où je suis ; je suis habitué à ma machine 5 elle à moi , nous nous -connaissons. » Je refuse , un autre accepte ; il y a tant de meuirt-dc^ faim. Savez-vous ce qui est arrivé ? Au premier voyage , l'entrepreneur de la concurrence était sur son bate&u^ qu'il avait appelé V Eclair. Nous partons de Châlons au petit jour; je chauffais Vlnexplosible; celui qui avait actepté à ma place^ et qui se nommait Jacques^ chauffait VE-^ clair. VEclair part le premier, et bientôt je le devance ; J43 be poussais pourtant p^ mon feu plus qu'à Tordiflake. J'«r<-
live k MâcoQ le premier ; nous débarquons nos paMgerd t>our Mâcon ; et nous voilà en route pour Lyon. V Eclair 6ta!t toiy*ours derrière. L'entrepreneur ( je l'ai su de^ pais) se désolait II appelle Jacques : a Je suis perdu» dit-il^ si nous n'arrivons pas les premiers. J'ai engagé cent mille francs dans cette affaire. Si Ylnexplosible nous devance» notre annonce fera rire de nous» et nous n'aurons pas de voya-* geurs. n faut arriver les premiers ; il le faut, il le faut à tout prix. Chauffez» chauffez fort» ne craignez pas d'élever la prea<; sion.*— Mais» dit Jacques» il y a du danger» monsieur ; êtes^ ?ous bien sûr de la chaudière? — Sûr ou non» il faut arriver. Vous n'avez que des ordres à recevoir de moi* Etes*vous donc un poltron ? Je m'expose bien» moi capitaliste» à sau-* ter^ si tant est que nous devions sauter. Qui m'a donné un lâche de votre espèce? » Jacques ne répond rien; il rentre dans sa cabine» boit un verre d'eau-de-vie» ejt chauffe. Il chauffa tant» le malheureux» qu'il arriva à Lyon ayant sur moi une avance de deux portées de fusil ; mais cric I crâc I pataplan ! voilà que le bateau saute avec lui Jacques que je regrette de tout mon cœur» avec ce maudit capitaliste que le diable avait fait si hardi ce jour-là pour son malheur» et avec cinquante passagers» des hommes» des fem* :6ies» des enfants : c'était horrible à voir; imaginez les membres de ces pauvres créatures rejetés jusque sur le quai de Lyon» ou flottant au milieu des eaux. Hé bien ! voilà l'industrie ; des faillites» des baisses de salaire» une guerre de tous contre tous» enfin, un tohuboliu. Mais qui gagne à tout cela? vous nous l'avez bien fait voir: les capitalistes» ceux qui ayant déjà beaucoup d'argent» sont les maîtres des petits entrepreneurs comme des ouvriers » des machines comme da tréTdiL Geux^Iài étant toujours les maîtres ^ loetteat do
letir eftté tout ee qu'ils veulent mettre. Cest ainsi qne nond les payons, nous qui travaillons ; nous les payons par notre travail même , tandis quMIs se carrent , prétendant que ce sont eux qui nous payent^ qui nous font manger le morceau de pain que nous mangeons. Vous nous avez fort bten expliqué tout cela ; et quoique je n'aie pas compris la centième partie de vos paroles, j'en ai compris assez , pour ne Ton^ blier de ma vie. Hais nous avons, moi et ces messieurs, une question & vous faire, une simple question. Peut-être cependant, toute simple qu'elle soit, ne pourrez-vous pas nous satisfaire. Voici de quoi il s'agit Vous nous avez dit que le budget publie, le budget national, le budget proprement dit, celui que votent les Chambres, est d'un milliard je ne sais combien de millions. Supposons un milliard et demi, en com« prenant une foule d'impôts perçus en dehors de ce budget, tels que les droits d'octroi des villes et les taxes de tons genres. Or, à combien croyez-vous que s'élève le budget non public, le budget occulte levé arbitrairement par les capitalistes, par les seigneurs de l'industrie, sur le travail de la nation, et par conséquent sur nous prolétaires, qui composons la presque totalité de cette nation?
Le lecteur se rappelle cette comédie où le joueur, occupé de ses pertes de la veille^ est interrompu par son valet qui lui demande :
Ce Sénèqae, mon^ear, était an hooaête hoaunct fiudt-U de Paris?
Le Joueur répond , sans se détourner de ses pensées : Non, il était de Rome.
Mon amif sao^ sortir de sa rêverie (car il paraissait h
p^ine aToir écouté la longue allocptiOQ da dhajHfeur)^ rfif pondit vivement et sans autre commentaire : ,
<<^ Quatre milliards.
— Gorbleul nous avons bon dos, s'écria le grand cbar-f pentier, s'il est vrai que nous payons tout cela. Quatre mjliiards et un milliard et demi, ça fait cinq mUtiards et demi. Hais combien donc gagne la France pour payer.eîoqoiilUar^^ et demi?
~La Fra9ce, dit mon ami, produit par w pçuf milli/urâs* —-La France, interrompis^je, p^ produit que neuf mll^
Iiards, et tu dis que nous en payons cinq et demi aui: g^u.?er?
nwts et aux capitalistes! il ne nous en rosieriât ÛQVfi que
trois et demi!
— C-e6t tout ce qui nous rés|e, répondit mon smU
— Combien qommes*nous , dis-je, pour vitte avcic ces trois milliards et demi?
*^ Nous sommes trente-trois millions.
— Et eus, les gouvernants et les capitalistes, coiQbicii fiont-Hs?
— Ils sont un million, c'est^^^ire deux cent millo pro^* priétaires et leurs familles.
— Voilà qui est affreux, dis-Je. Comment! tr^e<-tro» millions d'hommes, d'un côté, vivant avec trois mflliards et demi de salaire » et un million de l'autre partageant e4nq milliards et demi ! quelle effrayante inégalité 1
Oui, dit mon ami, nous sommes trente^trois millions qpi n'avons pas, en moyenne, cent francs par tête; et ils soiit uii million qui ont par tête, en moyenne , cinq mille cinq c<mD3 francs de revenu ! Voilà les chiffres !
— Parbleu, madame, s'écria un jeune Jiomnie qui n'avait encore rien dit, mais qui en revanche avait écouté nncntivo-
meùt,yersez un Ittre^ et que chacun de nous boive à la santé de monsieur.
— C'est ça, Ferdinand, c'est avoir des sentiments, dit le vieux marin; tu es reconnaissant, ça me plaît
Je fis venir un litre à mon tour, le marin fit de mfime, et tous ceux qui étarent dans la boutique trinquèrent de nonveau avec nous. Mais cette fois ce ne fut pas au cri de : Five ta liberté. Je ne sais ce qui s'était passé dans les autres; mais, quant & moi, ces chiffres étonnants, prodigieux, qui me montraient à quel point, au nom de la liberté même, nos fers étaient rivés, m'avaient fait une impression indéfinissable. . — Es*tu bien sûr de ce que tu nous dis là? continuai-je.
— Oui, reprit-il; mais le plus grand mal, ce n'est pas que l'inégalité existe déjà à ce point Le plus grand mal , c'est qu'elle continuera de faire des progrès, et qu'elle emportera la France. Chaque jour, chaque heure, chaque minute nous conduit de l'inégalité affreuse où nous sommes à une inégafité plus affrète encore. Nous ne faisons rien qui n'augmente cette inégalité. Tout travail, toute production , toute invention nouvelle l'augmente. Et comment n'en serait-il pas ainsi, puisque sans cesse le revenu net augmente, tandis que le salaire n'augmente pas.
— Mais le remède ? lui dis-je.
— Ah I le remède ! s'écria-t-il.
Il se passa en lui je ne sais quoi , C(MDme la première fois qu'il s'était subitement interrompu dans ses raisonnements. Sa figure prit l'expression d'une profonde tristesse. Il leva tes yeux au ciel, et, comme hors de lui, il me répéta ce qu'il m'avait déjà dit :
— Des tigres, des loups^ des renards^ des.,, que veux-tu faire avec cela?
Pais il ajouta : ^
— Nous sommes dans la période de la féodalité indas-^ trielle. M. Aguado ou M. de Rotbschild^ voilà les Montmo^ rency de la France.
Et il se mit à rire d'un rire qui me fit mal
Les ouvriers le regardaient avec un certain étonnement^ ncêlé d'admiration.
Le marin me dit à voix basse :
— Je vous ai d^jà dit qu'il est un peu fou^ votre ami
Hais c'est égal^ ajouta-t-il^ il dit de bonnes choses.
— Non non^ m'écriai-je tout haut; il n'est pas fou. C'est la propriété telle que nos vices la font qui est la cause de tous nos maux. C'est vous, vieux, c'est moi^ c'est nous tous qui sommes fous. Nous sommes ces tigres » ces loups ^ ces renards dont il parle.
Et laissant le marin, oubliant où nous étions et qui nous entourait, tout entier à l'idée , je pris mon ami par le collet, et m'écriai :
— Achève de me satisfaire. Je ne sortirai pas d'ici que to ne m'aies défini clairement la propriété. J'ai besoin de savoir si tu es fou, en effet, ou raisonnable.
— Est-ce la propriété en général que tu veux que je te définisse? Hé bien, c'est te droit de tou$ et de chacun à la propriété.
— Ce n'est pas la propriété en général, c'est la propriété ù l'usage de l'individu que je veux que tu me d'éfinîsses,
— Cette seconde définition n'est qu'un corollaire de l'autre. Si la propriété en général est te droit de tous et decha* cun à là propriété, il s'ensuit que la propriété individuelle est le droit pour chacun d'user d^une chose déterminée^ de la façon que la Loi détermine. En d'autres termes, et pour
employer ce qui est bon dans la définition que les légistes damnent ordinali^mieBl de la propriété^ ic*est le droit (i'user, Ulguele détermine la Loi.
— Je t'entends; ta rejettes de la définition ^es légistes |ç. droit d'abuser....
ttrrN'eslHîe pas une des boutes de Tesprit byipain qpe d'avoir proclamé le droit d'abuser. Ces termes mêipes/âra/f et abus hurlent de se trouver ensemble.
•*^ Et tu fais intervenir la Loi dans l'usage.
— Assurément. La Loi seule fondé la propriété, c'est dopc nlle qui en détermine l'usage.
Je ne sais comment vous files. Lecteur , qnaq^ ^^^ nRévBi de quelqu'un la vérité ; mais moi jç) ii'^i jiimai^ pu eniendre une idée juste sortir d^ la boucbe d'iia homme sans me sentir son obligé et jsans ëtrç riçcooitç^isr saut enyers lui. -
•**<* Merci, dis-jeàmon am|; je n'otifalierai pas ce qpe tVk m'as appris. La conversation a suivi je ne sais qnd détour ^ mais p'ést àssarément un détour heureux pour mor, que celui cpii^ d'une voiture passant sur le quai, nous a cooduit^^^ des vérités si certaines. Notre point de départ fut tp^s sifuple ; fiont-ce les riches qui payent les pauvres, ou les pauvres qui payent les riches? Mais nous n'avoi^o pu le saiirçir, ou dq moins moi je n'ai pu le savoir qu'après avoir pénétré dans la sp^ière otù réside , cotnme dit Platon, la Gausç, et avec elle la vraie Justice. Pour me conduire jusque 1$, jtu t'es ac-^ eommodé à ma faiblesse, et tu as consenti à te servir de mon langage. J'étais enivré de ce qu'on appelle l'économip poU^* tiqué : tu as discuté avec moi en employant l'espèce û'argof dont se compose cette prétendue science. Je faisais consis-ter ItOute vérité, dans la connaissance du faid Tu m'as expU^
ifiié la vraie natufé du fait ; ttftiDÎ'às îhmtvê lé éàlàirë pSp^l le capital qai semblé le ^ayer ^ et tu m*às têiëlê iiéà la malice de ta chose, comme on disait tOut-à-l'lièûre; mfàflîéb iqoi fait tés travailleurs pdavres et leà oisifs riclies. Je n^àvt^ blieirai jamais tés deux budgets , h bùâgei des cépitafllsies^ et le budget de l'Etat, qui est encore à bien des égards le Hùégctdes capitalistes, ûi ta formulé dé ta propreté i^lOélie suite de la féodalité. Ce dont des pensées qtti st gravent éi •ûé sXfacént plus. En t'écontaàti je croyais toujours marcher sur mon terrain ordinaire, quand déjà j'avançais^ danfs 'ime fégion tout-à-fait inconnue de moi. Je me suiis trottine t<)ût-à-coup dans la science, dans la ^cieiiiie véntsâ)Té, dadD ce qu'oii pourrait appeler la philosophie de Féconomiè pblitiqcie. Ta m'as montré comment la richesse se produit itt« divisiblement par tous, et comment le partage, où cb ^ii'on appelle la distribution, constitue plutôt aujourd'hui ut pif<* là^ qu'un partage véritable. Td m'as e^^Iiqué l'illusidii qtï fait que tous les hommes prennent le partagé de fa prb"^ priété pour la propriété; et de cette illusion funeste, de ce fi^arlàge insensé, dé ce pillage, j'ai vu sortir lé mal. J'ai donc vu comment rignorànce humaine engendre là fausse pr(/priété et tout le cortège des innombrables fléaui qu'oih entraîne avec elle. Alors tu as fait apparaître à mes ieni, au moment convenable^ Socrate et Jésus^ et tu me les as fait eoniprendre l'un par l'autre.
-— Je f assure que tout cela s'est fait naturellement et è^ns • nul apprêt. C'est toi d'ailleurs qui as conduit la conversation^ je n'ai fait que te répondre.
— Oui, je jure qu'avec toi , guidé pdr tes paroles qtii étaient pour moi comme des ailes, j'ai pu m'élever atijôurd'hui jusqu'à voir ce que je n'avais jamais soupçonné, fc
Bien luprême» cause do bien hamato oo de la propriété; et je sais maintenant ce que devrait être la propriété sur la terre et ce qu'elle est Merci « encore une fois; me voilà ri« cbe> tu m'as enrichi. La vérité est une richesse^ quoi qu'en dise le vieux ici présent, qui ne connaît que le fer et les balles.
"-«Le vieux dit que vous êtes des fous, interrompit le marin, et de plus de pauvres diables!
•— Non 5 poursuivis-je^ nous ne sommes ni fous ni pau-> vres, quoique nous n'ayons peut-être pas à nous deux vingt sous dans notre poche; nous ne sommes ni fous ni pauvres, puisque nous savons en quoi consiste la vraie propriété et la vraie richesse. Rousseau n'a*t-il pas dit: «La vérité gé* »nérale et abstraite est le plus précieux de tous les biens; •sans elle, l'homme est aveugle; elle est Tcnl de la raison; »c'est par elle que l'homme apprend & se conduire, à être •ce qu'il doit être, i faire ce qu'il doit foire, à tendre & sa • véritable fln. •
— Rousseau était un autre foo, grommela le marin.
— - Nous sommes si peu fous, mon cher, qu'en nous s'est vérifié ce que dit Socrate, qu'il faut avoir pénétré dans le monde des essences (tant pis pour vous, vieux, si voujne comprenez pas), qu'il fout, dis-jc^ avoir vu l'idéal, pour posséder quelque notion politique véritablement pratique. Vois, en effet (continuai-je en m'adressantàmonami), ce qui est arrivé, lorsque je t'ai ramené brusquement sur la terre, en te demandant subitb une définition de la propriété, une définition pratique^ que tout le monde pOt comprendre et accepter. Tu n'as pas hésité, tu m'as servi à la minute. Tu me Tas donnée à l'instant même, cette définition, nette, précise et si pleine d'évidence, qu'il faud[i*ait être insenséj
ce. me semble^ pour loi refuser son assentiment C'était le frait de notre voyage en haut, si je puis m'exprimer ainsi^ ^ Car cette définition de la propriété était en quelque sorte le résumé de tout ce que tu avais dit sur l'essence de la pro^ priété.
•— Elle en était au moins la suite et la conclusion.
*— Une théorie qui conduit à une vérité claire ne saurait fitre une erreur. Or est-il rien de plus conforme au bon sens que cette définition^ qui exclut Ta^itô de la propriété» et fait intervenir la loi dans Yusage ou la jouissance. L'i* déal qui te Ta fournie est donc réellement Tidéal. Comment se fait-il qu'une pareille définition ne soit pas en tête de toutes les constitutions? Cette vérité n'a-t-elle donc jamais été vue par les législateurs^ formulée^ décrétée » sanc-tionnée?
—Elle Fa été I me dit-il, elle Ta été I elle l'a été !
U répéta trois fois ces mots elle ta été avec on enthousiasme que je ne saurais rendre. C'était comme s'il m'eOt appris la plus heureuse nouvelle du monde ; et je doute qu'Archimède, lorsqu'il s'écria /'at7rou2?^j ait eu un accent plus sublime.
Mais il s'arrêta tout-à-coup > et se mit à réfléchir. Avait? il rencontré un obstacle qui l'empêchât de s'expliquer? I Enfin il se dit à lui-même» assez haut pour que je l'entendisse :.
— -U faut bien qu*H le voie tôt ou tardl
Qu'avait-il donc à me faire voir! Il me regardait» il me considérait; il semblait se tâter» pour savoir si j'étais digne qu'il me montrât ce que je devais voir tôt ou tard.
Tout-à-coup il ouvre son gilet avec tant de vivacité ^ qu'il arrache presque les boutons* et le voilà aui détache
dé son con une forte chaîne d*acier âilaqùeirepenirait.., comment appeler ce qui était attaché à cette chaîne? faut-il rappeler une boite ^ une plaque ^ ôa un médaillon? ' Pour la grandeur^ cet objet ressemblait bien, en effet, i ces larges plaques que portent dans les cours les cham-» bellans, les ministres, les ambassadeurs, et tutti quanti. On appelle vulgairement ces plaques des cracliat$. Est-ce pour signifier que l'auguste monarque à daigné cracher 8ur ceux qu'il honore? Les rois resâ^eîtiblent-ils au Dalat- Xama, dont les ordures sauvent! Â ce propos, je viens de lire dans un journal que le nouveau roi de Suède a
craché, à son avènement au trône, sur je ne dirai
pas sur qui. Voyez la liste dans les Débats. Est-ce que la reine Pomairé n'a pas aussi institué quelque ordre à crachats pour en gratifier les poètes sonores de Paris et les philo* sophes éclectiques?
Ce que Je puis affirmer, c'est que mon ami n'avait jamais reçu aucun crachat d'aucun roi. Il n'était chevalier d'aucun ordre, ni de la jarretière ^ ni de Péperon, ûi de là toison d'ér, nfdà lion, ni de l'aigle blanc ou noir ou roùge, ni de l'écrevisse, ni de la tortue, ni de l'éléphant. Seulement li avait un insigne qu'il ne portait pas ostensiblement, fruisqu'il le mettait entre sa chemise et son gilet . tés plaques des grands seigneurs sont plates et sans pro-^' fondeur ; elles ne consistent qu'en une simple étendue brillante, une pure (ou impure) surface. Mais le médaillon de inon ami avait une profondeur mystérieuse; il s'ouvrait par • un ressort. \}
Il commença par le tirer hors d'une sorte d*étui on de gaine, qui me parut faite ou recouverte d'un épais velours, tïous vîmes alors unti boite, convexe par-dessus, concave
par la face destinée à reposer sur fo poitrlite^ et ûàtxt f é'pâii^ sear était à peu près celle d^une montre ordinaire. Gèftè boîte avait la forme ronde ^ comme lé soleil et fa lun«e. Elfe était d'argent, mais recouverte d'un côté pàt wnè gïaéo; sous cette glace était un portrait Le cadre était dTôr tout uni; seulement quatre chatons avaient dû renféri!der des pierres précieuses, qui avaient été enlevées, à réiceptloh d'une seule, qui me garut un rubis, un beau rubis eiitrè le rose et le pourpre.
Surpris de cet étrange talisman, quej'îgnoraîs faire partie de l'habillement de mon ami, je le reçus de sa main, et me mis à le considérer d'un air... je ne saurais dire l'air que j'avais; ce devait être une sorte de stupéfaction mêlée d'inquiétude sur h santé morale de mon ami. Quel report,' en effet, pouvait-il y avoir entre cet objet dé toilette et notre conversation? Le chauffeur, qui regardait par-deésùâ ma tête, vit tout dé siîitéqVil y avait un secret, et me dit ; -^ cOuvrez donc^ que nous voyions ce qu'il y a dedans. Quel drôle de byoù I C'est-îl malheureux que ces pierreries soient ôtéesl Le beau rubis balais qui reste! Ça vaut dé l'argent. • Jfe n'écoutais pas le chauffeur ; je regardjaîs tristement Jfe portrait recoivert de sa glace , laquelle était largement fêlée en deux endroits, malgré Tétui de velours. Ce n'était pas une miniature délicate, une peinture, au pastel ou à l'huile, que ce portrait, mais un simple trait, un crayon sur du papier gris, qui paraissait avoir été bien des fois mouillé de larmes^ car on voyait comme les marques qu'auraient laissées des pleurs. Non , ce portrait ne pouvait pas être l'œuvre d'un peintre, ni même de quelqu'un qui sût dessiner. C'était une esquisse pénibiement faite par line main bien inhabile si\n$ doute, et qui avait effacé souvent et repassé
wise —
8ttr \ei traits. Pourtant il y avait dans cette ébantlie mie expressioo remarquable, et tant de naturel qu'on pouvait dire avoir vu l'homme qu'elle représentait Une main novice^ guidée par l'amour» peut arriver à l'expression et à la ressemblance mieux que la main du peintre le plus habile; un simple crayon vaut quelquefois sous ce rapport un portrait. C'était une belle tête déjeune homme» et qui me parut avoir quelque ressemblance avec mon ami.
— Ouvrez donc, me disait l'impatient chauffeur.
Je pressai un ressort, et le médaillon s'ouvrit
«--*IUen dedans! dit le chauffeur,
<— Sifait, lui dis-je.
J'apercevais un papier, mais qui était tout rouge.
Je dépliai ce papier. Je vis une tache de sang, si grande qu'elle couvrait presque la feuille tout entière.
Ce n'était pas du sang comme celui qui sort des veines: c'était du sang comme celui qui sort des artères, comme celui qui sort du cœur.
Je ne sais ce que la vue de ce sang répandu sur ce papier et conservé dans sa substance, où il avait séché, produisit 9ttr moi ; mais ma main tremblait, et j'étais tout troublé.
-—Lis ce qui est écrit sous ce sang, me dit mon ami. Lis donc, et comprends.
Je lus sans rien comprendre. Iles yeux seuls parcouraient les caractères. Hon âme était absente de mes yeux; mon esprit ne lisait pas.
Mon ami s'en aperçut
—Eh quoi! me dit-il. Tu me demandais tout-à-rhétire si la plus importante des lois qui concernent l'Humanité avait été aperçue par les législateurs; je t'ai répondu qu'elle l'avait été. Je t'en donne maintenant la preuve; et tu ne
comprends pas le rapport qui existe eatre cette page imprimée^ cette page immortelle que tu as sous les yeux, et notre conversation. Laisse ton émotion, oublie ce sang* Je le porte bien, moi, ce sang, sur mon cœuri Toi, à qui il est étranger, tu peux bien lire la loi à travers ce sang.
Je relus, et je compris.
«—Ah! m'écriai-je, tu as raison à ce point! Est-ce pos^ sible ce que je vois? Ce que tu me disais n'est pas un rêve, une utopie, une suite de raisonnements abstraits 1 Cela a été légiféré par les représentants du peuple! Cela a été la loi, cela est la loi! Vraiment! je ne rêve pas!
— Oui, dit-il c'est la loi, la vraie loi, la loi fondée sur la vérité. Ou plutôt, c'est la base des lois, la base éternelle es seules lois véritables, si on veut fonder les lois, non sur le fait, mais sur la justice et la raison.
Et, se levant, il lut à haute voix , devant tous les ouvriers étonnés, ce qui était écrit, imprimé, sur la page toute tachée de sang,
»- Citoyens, leur dit-il, voici la Déclaration des droits ite thontme et du citoyen que viennent de rédiger voa législateurs :
cLeS aSPBÉSENTANTS DU PfiUPLB FRANÇAIS, RÉUNIS EN
• Convention nationale, reconnaissant que les lois hu- »maines qui ne découlent point des lois éternelles de la «Justice et de la Raison ne sont que des attentats de Tigno- » rence et du despotisme contre l'Humanité ; conivaincus que •l'oubli et le mépris des droits naturels de l'homme sont les » seules causes des crimes et des malheurs du monde; ont » résolu d'exposer dans une déclaration solennelle ces droits » sacrés et inaliénables, afin que tpus les citoyeas, pouvant
iébiÈpètet sàAs cèsde les actes dii gouvéroemcnt avec fà «but de toute idstitution soetale, ne se hissent jamais ôp^ »primer et avilir par la tyrannie ; afin que le peuplé iii toù- » jours devaât les yeux les bases de sa liberté et de son bon- »beur^ le magistrat la règle de son devoir, le légishtèdt
• l'objet de sa mission.
»En consé(|ue]icei la Coifv£rmoN Nationàlb proclame ,
• à la face dé Tunivérs^ et sous tes yeux du LégisIatèuii
• IMMORTEL^ la déclaration snlvante des nnoitë ns Vàoms