ILE CARROSSE
cramoisi... Niez, niez-le ! je ne vous en empêche pas.
LA PERICHOLE. — Il aurait dû me donner aussi une mantille de dentelle. J'ai déchiré la mienne.
LE VICE-ROL — Et on l'a surpris à demi vêtu
sous vos fenêtres Je le sais bien, je l'ai vu...
Mais, vive Dieu ! dites donc que cela est faux... Vous qui êtes si bonne comédienne, vous devez mentir de l'air dont les autres disent la vérité.
LA PERICHOLE. — Merci du compliment.
LE VICE-ROL — Vous sentez bien, ma mie, que cela ne peut durer. Aussi nos relations vont cesser... Et cela devrait être fait depuis longtemps... car je ne suis pas homme à entretenir les maîtresses du capitaine Aguirre... — Vous êtes bien tranquille... Vous croyez peut-être que je prends votre flegme pour le calme de l'innocence ?
LA PERICHOLE d'un ton tragique. — C'est le calme du désespoir. Je ne vois là dedans que l'occasion perdue d'aller à l'église en carrosse. L'heure va se passer, et, quand vous me demanderez pardon, il sera trop tard.
LE VICE-ROL — Ah ! vous demander pardon, ma mignonne ? Ah ! vous ne prétendez à rien moins ? Eh bien ! je vous demande pardon d'avoir découvert une autre intrigue avec un personnage bien illustre.
LA PERICHOLE. — Et de deux. Quand nous serons à trois, nous ferons une croix.
LE VICE-ROL — Ce n'est rien moins que le vaillant Ramon, cholo de nation et matador de son métier. — Vous choisissez bien vos amants, madame.
C'est un homme célèbre, et tout Lima est rempli de son nom.
LA PERICHOLE. — Il est vrai, et sa réputation n est pas usurpée comme tant d autres. C est le plus brave toréador du Pérou, et peut-être le plus beau et le plus robuste.
LE VICE-ROL — Parbleu ! il est clair que vous n'êtes pas femme à quitter un vice-roi pour le premier venu. D'ailleurs, en personne habile, vous quittez un amant pour en prendre deux. Vous donnez un ducat, mais vous en prenez la monnaie.
LA PERICHOLE. — Si bien qu'à votre compte un capitaine et un matador seraient la monnaie d'un vice-roi ? Votre Altesse se trompe dans son calcul. Il faudrait, suivant moi, trois vice-rois pour faire la monnaie d'un capitaine, et six vice-rois au moins pour la monnaie d'un matador.
LE VICE-ROL — Vous êtes une impudente...
LA PERICHOLE. — Courage !
LE VICE-ROL — Une effrontée, qui ne prend pas même le soin de cacher ses débordements par un peu de respect humain.
LA PERICHOLE. — Ferme ! (Déclamant.) « Cruelle imagination ! pourquoi, par tes doux prestf tiges, affliges-tu mon cœur * ? »
LE VICE-ROL — Prendre un matador et un cholo pour amants !... Vous êtes une Messaline !
4. Vers d'El migicQ prodigioso, comédie de C&Idéron. I Pesada inuisinacion Al parecer lisonjera, Cuando te he dado ocasirn Para que de?ta manera AfHjas mi corazon I
LA PERICHOLE. — Qu'est-ce que cela veut dire ?
LE VICE-ROL - Vous êtes...
LA PERICHOLE. — Que Votre Altesse ne se contraigne point. J'imagine qu'elle se livre à ces accès de fureur par ordonnance du médecin. En effet, vous vous échauffez, et cela doit être bon pour la goutte.
LE VICE-ROL — Taisez-vous, infâme ! Prendre un cholo pour amant ! Vive Dieu ! — Je vous aï comblée de mes faveurs... Pour vous, je me suis presque compromis aux yeux du public... car il est scandaleux que le représentant du roi d*E!spagne aille chercher sa maîtresse sur les planches d'un théâtre !... Je ne sais qui me retient... Mais, si je n'étais mille fois trop bon, je vous ferais fourrer dans une maison de correction.
LA PERICHOLE. — Vous n'oseriez pas !
LE VICE-ROI. — Je n'oserais pas !... Vite une plume et de l'encre, et je signe l'ordre.
LA PERICHOLE. — Il y aurait une révolte à Lima, si la Perichole était en prison.
LE VICE-ROL — Une révolte ! ta, ta. ta !
LA PERICHOLE. — Oui, une révolte. Faites décapiter, pendre tous vos nobles marquis, comtes et chevaliers de Lima, pas une voix ne criera, pas un bras ne se lèvera pour eux. Faites égorger douze mille pauvres Indiens, envoyez-en vingt mille dans vos mines, on vous applaudira, on vous donnera du Trajan par le nez... Mais empêchez les Liméniens de voir leur actrice favorite, et ils vous assommerons à coups de pierres.
LE VICE-ROI. — Oui, oui !... Et si je défends au directeur de renouveler votre engagement qui va finir ?
LA PERICHOLE, — Eh bien ! je prendrai ma guitare, et j'irai chanter dans la rue, sous vos fenêtres ; et dans mes chansons je ferai rire aux dépens de votre vice-royauté et de votre goutte.
LE VICE-ROI. — Fort bien. Et que feriez- vous, si je vous envoyais en Espagne par le premier galion ?
LA PERICHOLE. — Vous ne pourriez me faire un plus grand plaisir... Je meurs d'envie de voir la vieille Europe, et d'ailleurs, en Espagne, j'ai la chance de devenir la maîtresse du premier ministre ou du roi, et, le cas échéant, je me venge de vous. Je vous fais accuser, ramener prisonnier en Espagne, les fers aux pieds, comme Christophe Colomb, et ensuite vous serez bien heureux si je vous fais grâce de la potence et si je vous envoie seulement pourrir dans la tour de Ségovie.
LE VICE-ROI. — En attendant que cela arrive, ne remettez plus les pieds dans ce palais.
LA PERICHOLE. — Certes, jamais je n'obéirai plus volontiers à Votre Altesse.
LE VICE-ROI. — Encore un instant. Comme c'est la dernière fois que nous vous voyons, il faut terminer nos comptes... Je vous méprise trop pour vous accabler. Andres de Ribera ne daigne pas punir une offense quand elle part de trop bas. — Je vous ai donné des sommes considérables, des cadeaux précieux... gardez-les. On vous paiera trois mois de votre pension, et j'espère qu avec cela vous entrerez à l'hôpital quelques semaines plus tard.
LA PERICHOLE. — J'ai écouté patiemment vos injures et les calomnies atroces que vous venez de me faire entendre ; je les attribuais à l'état de souffrance où je vous vois ; mais ce dernier outrage ne peut se pardonner. Je descends de vieux chrétiens et de Castillans, monseigneur, et j'ai le cœur trop haut pour accepter les présents d un homme que je n'aime pas. Tous vos cadeaux vous seront rendus. Je vendrai ma maison et mes meubles pour payer le reste. En attendant, voici un collier de diamants et des bagues que vous m'avez donnés... Ce soir, je n aurai rien à vous.
Elle ôte ses bijoux et se dispose à sorlir, LE VICE-ROI ému. — I^erichole !... Perichole 1 La... ne vous en allez pas. ..Ecoutez... écoutez donc... Faut-il que je me lève ?... Aïe ! aïe !
LA PERICHOLE s'arrêtant. — Vous vous êtes fait mal ?
LE VICE-ROI. — Vous parliez de calomnies ? LA PERICHOLE. — Je ne me souviens plus de ce que j'ai dit.
LE VICE-ROI. — Dis seulement que cela n'est pas vrai, et j'oublie tout.
LA PERICHOLE. — Croyez-en ce qu'il vous plaira. Je baise les mains de Votre Altesse
LE VICE-ROI — Non, ne t'en va pas encore... Perichole... J'étais en colère... j'ai été trop vif... Mais maintenant expliquons-nous tranquillement. — Ainsi, tout ce qu'on m'a dit de toi était faux !
LA PERICHOLE. — Laissez-moi m'en aller.
Je tiens peu à votre opinion.
LE VICE-ROI. — Voyons donc, Camila. Eh bien ! je crois que j'ai eu tort. Es-tu satisfaite ?
LA PERICHOLE. — Non, non, vous avez raison.
LE VICE-ROL — Entêtée ! méchante !... Je te déteste ; mais va, tu es charmante toujours... Je t'aime trop... Je sais bien que tout ce que l'on m'a dit est faux... Mais dis-moi que cela est faux... rien que...
LA PERICHOLE. — Non : vous m'avez trop offensée pour que je tienne beaucoup à votre estime.
LE VICE-ROL — Allons. Camila ! Eh bien ! n'en parlons plus... Je te demande pardon... J'ai eu tort... C'est que j'étais si souffrant que je ne savais ce que je disais. Tout est fini... Donne-moi la main... Mais dis-moi...
LA PERICHOLE. — Que je vous dise ?...
LE VICE-ROI. — Que tu n'es plus fâchée, et que tu me pardonnes mon emportement.
LA PERICHOLE Im dormant la main. — Oui, je vous pardonne ; car je crois que vous m'aimez véritablement.
LE VICE-ROI. — Au moins, par générosité... Je suis bien sûr de toi... Je ne suis plus jaloux... Mciis est-ce que cela te coûterait beaucoup de dire qu'on t a calomniée ?
LA PERICHOLE. — Quoi ! toujours vous en revenez là ?
LE VICE-ROL — Allons ! voilà qui est dit... n'en parlons plus... Je te crois sans que tu te défendes. . Pourtant... Vois comme je suis faible !
LA PERICHOLE. — En vérité, monseigneur, faut-il vous montrer à quel point la jalousie vous a troublé la raison ? Voyons : cherchons à nous rappeler vos reproches. Ah ! la robe de satin cramoisi?... Bon Dieu, quelle idée !
LE VICE'ROI. — Oui, cela était ridicule; mais...
LA PERICHOLE. — Il est parfaitement vrai que je possède une robe de satin cramoisi, et il est non moins vrai que je l'ai achetée d'une fille de couleur, ma voisine, qui est entretenue par le capitaine Aguirre. Avait-elle reçu cette robe de son amant ou d'un autre, c'est ce que j'ignore... C'est ma femme de chambre qui a fait le marché, et vous pouvez l'interroger là-dessus.
LE VICE'ROL — Je m'en garderai bien, mon enfant !... Je te crois. (A part.) Ah ! coquin de Martinez, tu me paieras l'imposture.
LA PERICHOLE. — Quant à l'autre histoire du capitaine Aguirre, je n'ai rien à vous dire, sinon que les accidents de cette espèce sont communs à Lima, et que je ne puis les empêcher. D'ailleurs, je crois me souvenir que ce jour-là même vous êtes resté fort tard à souper chez moi.
LE VICE-ROL — Perichole ma mignonne, je ne veux plus entendre un mot là-dessus. Cela me rend trop honteux... Dieu merci, je ne suis plus jaloux... Tu disais donc que ce cholo...
LA PERICHOLE. — Vos espions vous ont aussi bien instruit relativement au cholo Ramon. Il est vrai qu'aux dernières courses je fus transportée d admiration en voyant son adresse et son courage, car aussitôt qu'il eut enfoncé son épée dans l'épaule du taureau, sûr de son coup, sans daigner regarder si l'animal conservait encore quelque reste de vie, il fit une pirouette, et, tournant le dos au taureau, il me fit un salut fort gracieux pour un homme de sa profession. Je compris ce que cela voulait dire.
DU SAINT^ACREMENT 3Î
et je cherchai ma bourse pour la lui jeter ; mais je t'avais oubliée. Je pris donc le premier objet de prix qui me tomba sous la main. Mais jamais je ne me serais avisée de croire que dans une semblable action on pût voir de l'amour. Un cholo 1 un matador ! un homme qui boit de l'eau-de-vie et qui mange des oignons crus ! Ah ! monseigneur !
LE VICE-ROI. — Oui, oui, j'avais tort, ma toute belle... Cependant, si j'avais été ce taureau, j'aurais rassemblé le reste de mes forces, et j'aurais rudement secoué monsieur Ramon.
LA PERICHOLE. — Alors j'aurais crié : « Vive le taureau! »
LE VICE-ROI. — Tu es charmante ! demandemoi ce que tu voudras... Car je ne crois pas du tout que tu fasses venir chez toi ce Ramon qui mange des oignons crus.
LA PERICHOLE. — Pardonnez-moi. Votre Altesse n'ignore pas que je dois jouer bientôt le principal rôle dans la comédie du poète Peransurez. J'y dois chanter un air avec des paroles dans le patois de ces gens-là ; et pour bien saisir leur accent et leur prononciation, je fais venir Ramon qui a une assez belle basse-taille, et qui chanterait toute une journée, pourvu qu'on lui donnât suffisamment à boire. — Je n'ajouterai plus qu'un mot. Pour peu que Votre Altesse conserve des doutes, elle peut envoyer le capitaine à Panama, et le matador à Cuzco ; mais je crains que, si la chose a fait du bruit, leur exil ne donne lieu aux mauvais plaisants de s'égayer à vos dépens et aux miens.
LE VICE-ROI. — Ah ! ma bonne Perichole, comment te faire oublier
LA PEFUCHOLE. — L'amour fait excuser \Àea des choses ; mais j'engage Votre Altesse à se tenir en garde à l'avenir contre ces domestiques quî afïectent beaucoup de dévouement, tandis qu'ils sont tout disposés à trahir leurs maîtres.
LE VICE-ROL — Comment ?
LA PERICHOLE. — Je ne nomme personne, et le métier de dénonciateur ne sera jamais le mien. Jeune, assez jolie, comédienne, je suis exposée à recevoir bien des propositions impertinentes, et j'imagine que certain petit présomptueux que vous honorez de votre confiance, et que j'ai fait chasser de nos coulisses, vous aura régalé de toutes ces belles histoires.
LE VICE-ROL — Oh ! le scélérat ! Je m'en étais toujours douté. Oh ! le monstre ! comment l îl a osé te faire des propositions ! Tu parles de Martinez, n'est-ce pas ?
LA PERICHOLE. — Je ne veux nuire à personne.
LE VICE-ROL — Ah ! coquin ! ce n'est pas avec Garci Vasquez que tu iras. C'est au fort de Callao, et le diable m'emporte si tu en sors de sitôt 1
LA PERICHOLE. — Je n'ai rien dit contre ce jeune homme. Qui vous prouve que j'ai voulu le désigner ?
LE VICE-ROL — Laisse-moi faire. Je sais ce que je sais... — Mais, mon enfant, tu m'avais demandé, je crois, mon carrosse ?... Diable I c'est...
LA PERICHOLE. — Ne parlons plus de cela ; je suis assez heureuse maintenant, puisque je n ai pas perdu votre amitié.
LE VICE-ROI. — Mais cela te ferait donc beau-
coup de plaisir ?... C'est que, vois-tu, ma petite...
LA PERICHOLE. — Oui, j'y tenais beaucoup... Mais depuis cette cruelle discussion j'ai changé d'idée.
LE VICE-ROL — Tu comptais que je te l'aurais donné... C'est que, diable,,, ce carrosse.,, non pas que j'y tienne,., mais que diantre dira-t-on si,..
LA PERICHOLE. — Laissons cela. D'ailleurs, 11 est bien tard pour aller à la cérémonie. Je n'arri-^ verais pas à temps.
LE VICE'ROL — Quant à cela, mes mules trottent vite... Je ne crains que ces maudits Auditeurs... Ce Pedro de Hinoyosa... il va travestir l'affaire à sa guise,,.
LA PERICHOLE. — Il vous déteste parce que le peuple vous aime... Mais je serais désolée de •vous compromettre avec lui. Il paraît que c'est un monsieur qu'il faut ménager,
LE VICE'ROI après un instant de réflexion. — Parbleu 1 qu'il dise ce qu'il voudra... Ne suis-je pas le maître de donner ce qui m'appartient, et à qui bon me semble ?
LA PERICHOLE. — Non, de grâce. J'ai fait réflexion à l'extravagance de ma demande, et je rougis maintenant de vous en avoir importuné. — Et puis,,, je me suis tellement fait violence tout à l'heure pour ne pas pleurer... que j'ai plus d'envie de me jeter sur mon lit pour reposer mes nerfs, que d'aller me promener.
LE VICE'ROI. — Pauvre enfauit, comme elle m'aime 1... Non, ma fille, il faut que tu prennes l'air, cela te fera du bien. Pineda m'ordonne de monter en voiture, quand je viens de me mettre
en colère... Va, mignonne, mon carrosse est à toi. Sonne, pour que l'on attelle sur-le-champ.
LA PERICHOLE. — Monseigneur, de grâce, réfléchissez ; vous êtes maintenant trop bon, comme vous avez été trop injuste tout à l'heure.
LE VICE-ROL — Sonne, te dis-je. Je veux que tes ennemies en meurent de jalousie.
LA PERICHOLE. - Mais...
LE VICE'ROL — Enfin, si tu n'acceptes pas ce • présent, je croirai que tu es encore fâchée contre moi.
LA PERICHOLE. — De cette manière, je ne puis vous refuser... Mais je suis véritablement confuse. (Elle sormt. Balthasar entre.)
LE VICE'ROL — Qu'on attelle sur-le-champ les mules blanches à mon nouveau carrosse, et dites au cocher que les mules, le carrosse et lui appartiennent à mademoiselle. (Balthasar sort.) Pauvre petite ! comme ton pouls est agité 1 Allons, m'en veux-tu encore ?
LA PERICHOLE. — Comment ne serais-je pas pénétrée des bontés de Votre Altesse ?
LE VICE-ROI. — Laisse là ton Altesse, et appellemoi comme tu m'appelles quelquefois.
LA PERICHOLE. — Eh bien ! Andres, tu m'as rendue bien malheureuse et bien heureuse aujourd'hui.
LE VICE-ROI. — Embrasse-moi, mon ange. Je t'aime comme cela. Vois-tu, je ne veux pas être le vice-roi auprès de ma Perichole ! — Méchante ! souviens-toi de ce que tu as dit du mérite des vicerois en amour !
DU SAINT^ACREMENT 37
LA PERICHOLE. — Va, tu sais bien que tu es Andres pour moi, et non le vice-roi du Pérou. — Vois donc les jolis souliers brodés que m'a faits Mari no, ce cordonnier pour le neveu duquel je tai parlé il y a longtemps.
LE VICE-ROL — Quel joli petit pied ! Je le cache tout entier dans ma main. A propos, tu dis que son neveu est un gaillard qui a de l'intelligence ? Je le prends à mon service à la place de Martinez.
LA PERICHOLE. — Non, je ne veux déplacer personne. D ailleurs, Martinez vous est utile. II fait de bons rapports.
LE VICE-ROL — Rancunière 1 — Va I il couchera ce soi r au Callao.
BALTHASAR rentrûnt. — La voiture est attelée.
LE VICE-ROL — Allons, ma toute belle, amusetoi bien et reviens tout de suite après la cérémonie; Si quelqu'un te f?isait quelque affront, ne manque pas de m'en prévenir. Vive Dieu ! les mauvais plaisants ne riraient plus... Et ton collier et tes bagues que tu oubliais. Approche, que je te rattache ton collier... Va, tu es divine aujourd hui.
LA PERICHOLE. — J'emporte d'ici quelque chose de plus précieux que ces diamants : ta confiance et ton amour.
Elle iort.
LE VICE-ROL — Tu es un ange. Cette fille-là fait de moi ce qu elle veut. Il est vrai qu'elle maime tant... Je ne puis rien lui refuser... Cependant... lui donner mon carrosse !... Je ne sais ce que le monde en pensera !... Une actrice en carrosse doré, tandis que tant de marquises et tant de comtesses sont trop heureuses d'aller en litière !... J'imagine
que la cérémonie doit être terminée... Elle n'arrivera que pour l'exhortation de l'évêque... Tant mieux,. , Ah ! j'entends le bruit des roues dans ma cour. Elle n'a pas p)erdu de temps... Balthasar, roulez mon fauteuil auprès de la fenêtre, et donnez-moi ma longue-vue. Je veux voir quel air a ce carrosse... Parbleu ! je la verrai jusqu'à la porte de l'église... Peste ! comme elle va !... Jamais mon cocher ne me mène de ce train-là... Tout le monde s'arrête pour la regarder... En voilà qui ôtent leur chapeau, comme si c était moi qui passais... Quelle folie !... La voilà déjà près de la grande place . Bon Dieu ! elle va accrocher. . Ah ! Jésus ! heureusement que c'est l'autre carrosse qui est renversé... Et tout le monde qui s'attroupe... Que va-t-on faire ?... On va peut-être l'insulter... Balthasar, allez donc...
BALTHASAR. — Oui, monseigneur...
LE VICE'ROL — Vive Dieu ! on se bat là-bas... Gïurez tous, vous autres... Allez, prenez les armes... Assommez-moi cette canaille... Perichole 1 Ah ! heureusement... elle poursuit sa route, grâce à cet homme qui fait si bien le moulinet de son bâton... Il lui ouvre un passage.
BALTHASAR. — Doîs-je courir après le carrosse de madame ?
LE VICE-ROL — Non, demeure. Cela est inutile maintenant... Cependant à son retour... Dis à Sébastien et à Dominique de monter à cheval. Qu'ils prennent des mousquetons et qu'ils la suivent de loin... et qu'ils ôtent ma livrée... S'il arrivait quelque malheur, je m'en prendrais à vous. — Ce peuple de Lima est si grossier ! je crains qu'il ne lui fasse quelque avanie... Après tout, il semble
qu'il ne soit pas arrivé d'accident ; car voici l'autre carrosse relevé et qui continue sa marche... et la foule entre dans l'église. Fasse le ciel qu'elle s en tire sans malencontre 1 On aura beau dire, il n'est pas défendu aux comédiennes d'aller en carrosse si elles en ont... Tant pis pour les marquises, si, moins jeunes et moins jolies que les actrices, elles ne trouvent personne pour leur en donner... (Il fume un cigare.) Ce baptême n en finit pas !... Il me tarde de la voir revenir pour apprendre d elle les détails de l'aventure... Oh I maudite jambe !... Je souffre davantage, je crois, quand je suis inquiet... Voyons : la dernière fois que j'ai été malade, cela m'a duré cinq... six jours... bon ! Cette fois-ci, je l'espère, j'en serai débarrassé plus tôt. Ainsi je pourrai assister à la première représentation de la comédie où elle doit jouer un rôle... Et si je ne pouvais sortir... Ma foi ! je ferais retarder la représentation.
BALTHASAR. — Monseigneur, monsieur le licencié Thomas d'Esquivel demande la faveur d'entretenir Votre Altesse.
LE VICE-ROI. — Fais entrer. — Il vient sans doute me régaler d'une petite morale, afin de tirer de moi quelque cadeau. Au fait, il y a bien un mois que je ne l'ai vu.
LE LICENCIE entrant. — Je baise les mains de Votre Altesse
LE VICE-ROI — Ah ! monsieur le licencié, vous voyez un homme bien malade I
LE LICENCIÉ. — Je suis désolé de l'apprendre. C'est donc cet accès de goutte qui a empêché Votre Altesse d'assister à la cérémonie de ce jour ?
LE VICE-ROI. — Je n'ai pas la goutte... C'est un bruit que répand Pineda ; ce n'est qu'une enflure au pied. Je le sais mieux que lui.
LE LICENCIÉ. — Au surplus, Votre Altesse ne doit pas regretter de n'avoir pas assisté à ce baptême. Elle a eu le bonheur de n'être pas témoin d'un grand scandale.
LE VICE-ROI. — Un scandale ?... (A part.) Diable ! la Perichole doit y être pour quelque chose.
LE LICENCIE. — Oui, un scandale énorme et dont Votre Altesse aurait été profondément affligée, j en suis sûr... d'autant plus que, suivant les apparences, elle en est la cause involontaire.
LE VICE-ROI. — Expliquez- vous.
LE LICENCIÉ. — Un jour comme celui-ci, une cérémonie aussi touchante !... En vérité, je suis désolé d'affliger Votre Altesse... mais il faut que je parle, et que je parle franchement, même au risque de lui déplaire. — Mon devoir et l'intérê^ de Votre Altesse le commandent impérieusement.
LE VICE-ROI. — Je ne devine point...
LE LICENCIÉ. — Cette comédienne fameuse...
LE VICE-ROI à part. — Nous y voilà !
LE LICENCIÉ. — ... A qui Votre Altesse porte, dit-on, tant d'intérêt, vient de causer un désordre bien grand aujourd'hui même. La protection que Votre Altesse lui accorde l'enhardit au point, permettez-moi de vous le dire, qu'elle se croit tout permis.
LE VICE-ROI. — Je vous assure que je ne la protège point... seulement j'estime son talent... qui
est fort estimable, monsieur le licencié. Mais, je vous en supplie, contez-moi l'afïaire.
LE LICENCIÉ. — Voici le fait. Il paraît qu'elle a un carrosse ; et ce carrosse, dit-on, vous le lui avez donné.
LE VICE-ROL — C'est un carrosse qui m'était inutile.
LE LICENCIE. — Ah ! monsei gneur, ce carrosse eût été mieux employé... mais ce qui est fait est fait, et Votre Altesse avait sans doute ses raisons pour le donner. Dieu veuille !... suffit. Je vais raconter ce dont j'ai été témoin. Elle a donc un carrosse, et c est en carrosse qu'elle se rend à l'église... De mon côté, ayant été retardé par quelques accidents, j'avais accepté une place dans la voiture de la marquise Altamirano. Nous allions au pas, comme il convient en approchant d'une église ; tout à coup la senora Perichole arrive au grand trot de ses mules, ébranlant le pavé à vingt toises à la ronde. Nous allions déboucher sur la place ; elle veut prendre le pas sur nous... sur la marquise !... bref, elle nous a serrés de si près, qu'elle nous a accrochés avec la plus grande violence...
LE VICE-ROI. — C'est son cocher qui est un maladroit...
LE LICENCIE. — Votre Altesse m'excusera ; mais je ne puis croire que son cocher ait agi sans ordre, d'autant plus qu'elle a mis la tête à la portière en voyant notre voiture, et qu'elle a parlé à cet homme, sans doute pour lui commander cette mauvaise action.
LE VICE-ROI. — Et j'espère qu'il n'est pas arrivé d'accident.
LE LICENCIE. — Comment ! c'est un miracle que nous soyons encore en vie I La secousse a été épouvantable ; la marquise est tombée sur moi, et moi sur le chien de la marquise que j'ai écrasé involontairement... Ma perruque est tombée dans le ruisseau... et la marquise a reçu à la hanche une contusion très forte.
LE VICE-ROI. — Loué soit Dieu ! Je craignais qu'il ne fût arrivé un plus grand malheur.
LE LICENCIE. — Il me semble qu'en voilà bien assez comme cela. Le carrosse de plus est fort endommagé ; un carrosse superbe, qui depuis plus de vingt ans faisait l'admiration de cette ville.
LE VICE-ROI. — Je payerai... c'est-à-dire je ferai payer le dommage à la Perichole.
LE LICENCIE. — Mais, monseigneur, le scandale, comment le réparer ? Pour moi, je n'y vois qu'un seul moyen, c'est de défendre à cette dame de sortir en carrosse ; car non seulement il est de mauvais exemple de voir une comédienne en carrosse, tandis que tant de dignes ecclésiastiques vont à pied, mais encore la vie des paisibles habitants de Lima serait compromise par son imprudence... Je n'ai pas tout dit, et j'ai le regret d'être dans la nécessité d'affliger Votre Altesse. — Les domestiques de la marquise, indignés de l'insulte faite à leur maîtresse, ont adressé quelques vives remontrances manuelles au cocher et au laquais de la dame. Là-dessus la canaille qui la suivait avec des cris de joie a pris parti pour elle. Surtout un certain mauvais sujet, un cholo,un toréador, nommé Ramon, a fait rage. Il a roué de coups de bâton le cocher de
la marquise, cassé l'épée de son écuyer et brisé la mâchoire de l'un de ses laquais.
LE VICE-ROI. — Le scélérat ! je le ferai punir exemplairement .
LE LICENCIE. — Ce n'est pas tout. Sans faire attention à nous, sans demander excuse, elle poursuit sa route, et peu s'en est fallu qu'elle n'entrât dans l'église en carrosse. La tête de ses mules était sous le portail quand elle s'est arrêtée. Elle descend, traverse la foule des fidèles à grand bruit... Tout le monde se retourne pour la regarder... On oublie la cérémonie commencée ; et, je frémis en le disant, monseigneur l'évêque lui-même a partagé la distraction générale. Il a oublié de demander au parrain la promesse d'élever chrétiennement le nouveau converti, son filleul. Pour moi, indigné et scandalisé au dernier point, j'ai quitté l'église pour vous raconter cette aventure, et vous prier de mettre un terme aux impertinences d'une fille qui, permettezmoi de vous le dire, fait le plus grand tort à Votre Altesse.
LE VICE'ROI. — Elle va venir dans un instant, et je la tancerai d'importance.
LE LICENCIE. — Je vous préviens que la marquise portera plainte jusqu'à Madrid, s'il le faut.
LE VICE-ROI. — Monsieur le licencié, il faudrait empêcher cela. Vous sentez bien que ces plaintes-là me nuisent beaucoup.
LE LICENCIÉ. — Monseigneur...
LE VICE-ROI. — Vous avez du crédit auprès de la marquise. Engagez-la à se contenter des dommages qu'on lui donnera. Pour moi, je me charge de faire une semonce à la Perichole.
LE LICENCIE. — Monseigneur... je ne sais,,.
LE VICE-ROI. — Votre église a besoin d'un tableau pour le maître-autel... Je veux que la Perichole vous en fasse cadeau pour expier sa faute... Aussi bien, je lui ai donné une madone de Murillo, qu'elle veut changer contre mon saint Christophe... Au surplus, vous pouvez compter sur la madone... Mais rendez-moi le service d'apaiser la marquise... N'est-ce pas ? vous me le promettez ?
LE LICENCIÉ. — Monseigneur, je ferai mon possible, mais...
LE VICE-ROI. — Amenez-moi votre neveu un de ces matins. Nous tâcherons de faire quelque chose pour lui.
LE LICENCIÉ. — Il est tout à fait digne des bontés de Votre Altesse. Mais, monseigneur...
LE VICE-ROI. — J'entends un carrosse qui entre dans la cour. La voici sans doute. Vous allez voir comment je vais lui parler.
BALTHASAR annonçant. — Monseigneur l'évêque de Lima.
LE VICE-ROI. — L'évêque !
LE LICENCIÉ. — Il vient sans doute porter plainte aussi.
L'évêque et la Perichole paraissent à la porte, et font des façons pour entrer.
L'ÉVÊQUE. — Passez, mademoiselle.
LA PERICHOLE. — Monseigneur, je vous en supplie...
L'ÉVÊQUE lui prenant la main. — Eh bien entrons ensemble.
DU SAINT^ACREMENT 45
LE LICENCIÉ à part. — Que vois-je ? 1 evêque donne la main à la comédienne !
LE VICE-ROI. — Monseigneur, je vous baise les mains... Je suis confus de ne pouvoir me lever pour vous recevoir, mais un pauvre malade...
L' EVEQUE. — Mademoiselle m'a parlé de votre indisposition, et je n'ai pas voulu rentrer chez moi sans m'informer de votre santé. Cela m'a procuré le plaisir de conduire mademoiselle dans ma voiture.
LA PERICHOLE. — C'est une grâce que je n oublierai jamais.
LE VICE'ROI. — Comment 1 ma voiture... ta... votre voiture... s'est-elle brisée ?
LA PERICHOLE. — Non, monseigneur, mais je ne l'ai plus et je ne la regrette pas. car j'en ai fait, je l'espère, un bon usage.
VEVËQUE. — Un bon, un saint usage.
LE LICENCIÉ à part. — Je m'y perds.
U EVEQUE. — Vous avez donné un exemple de piété bien rare dans ce siècle.
LE VICE'ROI. — Expliquez-moi de grâce...
LA PERICHOLE. — Pardonnez-moi, monseigneur, si j'ai sitôt abandonné un présent qui venait de vous ; mais, lorsque vous apprendrez en quelles mains je m'en suis départie, vous m'excuserez et vous me féliciterez. — Tandis que j'allais par les rues mollement bercée sur ces coussins élastiques, une idée m'est venue à l'esprit, qui a dissipé en un moment le plaisir que je goûtais. Comment I me suis-je dit, une pécheresse... une misérable créature comme moi... une femme exerçant une profesions presque coupable...
L'ÉVÊQUE. — Ma fille, vous êtes trop humble... et quoique je ne vous îde jamais vue sur la scène... je sais que vous honorez singulièrement votre profession. Saint Genest était acteur.
LA PERICHOLE. — Eh quoi ! je suis portée d'un bout à l'autre de la ville, mollement et avec la rapidité de l'éclair ; je suis à l'abri du soleil, de la pluie, tandis que des pjersonnes qui valent mille fois mieux que moi, tandis que des serviteurs de Dieu, portant des secours spirituels aux malades sont exposés à toutes les intempéries de l'air, à la chaleur, à la poussière, à la fatigue ? Alors je me suis souvenue que j'avais vu souvent de dignes prêtres accablés par l'âge, marcher à pas précipités dans les rues de Lima, portant le saint viatique à des malades, et ne craignant qu'une chose, c'est d arriver trop tard auprès du lit de l'agonisant. J'ai pleuré sur moi-même, et la Sainte- Vierge m'a inspiré, comme expiation de mes péchés, de faire hommage à Dieu de ce carrosse qui avait flatté mon orgueil, et que j'étais indigne de posséder ^.
L'ÉVÊQUE. — Mademoiselle a eu la générosité
5. Une comédienne fameux de Lima, nom-nét la Pericliole, eut un jour la iantaisie d'aller k l'église en carrosse. Il y avait alors peu de voiture» à Li^a et elles appartenaient toute» 1 des personnes de la plus haute <i tinction. La Perichole, q'il était entretenue par le viceroi du Pérou, obtint, non sans quelque peine, que son amant lui fit don d'un carrosse magnifique, dans lequel elle se montra par la ville, tu ^rand étonnement des Ltméniens.
Après avoir joui de son carrosse pendant une heure à peu près, saisie tout à coup d'un accès de dévotion, elle en fit don à ^éj^Iisecatb^ drale voulant qu'il servit k transporter rapidement les prêcret qui traient administrer les secours spirituels aux malades. Elle fit, de plus, une fondation pour l'entretien de cette voiture. Depuis ce temps le Saint-Sacrement est porté en carrosse, k Lima, et le nom de la comédienne est en grand honneur.
d'en faire don à notre église, et d'y ajouter une fondation pieuse pour son entretien à perpétuité. A l'avenir, lorsqu'un malade réclamera les consolations que la religion donne aux mourants, cette voiture servira à porter le saint-sacrement, et de la sorte bien des âmes seront sauvées ; car il est trop commun que des pécheurs endurcis ne demandent leur Créateur que lorsque la mort va les saisir, et trop tard pour qu'un pauvre ecclésiastique à pied puisse arriver à leur chevet, tandis qu'ils respirent encore.
LE LICENCIÉ. — Mademoiselle, en effet, a cédé à une bonne et sainte aspiration.
LE VICE-ROI. — Je vous admire, Perichole, et je voudrais m'associer à votre bonne action, en prenant à mon compte...
LA PERICHOLE. Ah ! monseigneur, laissezmoi la gloire de l'avoir faite... J'en suis assez récompensée par ce précieux don que je tiens de monseigneur. Ce chapelet a été enfermé pendant neuf jours dans la châsse de la bienheureuse image de Notre-Dame de Chimpaquirà ®. (Elle fait baiser le chapelet au vice-roi et au licencié) .
LÉVËQUE. — De grandes indulgences y sont attachées.
LE VICE-ROI. — Je suis si joyeux, que je ne sens plus du tout ma jambe. Pineda est un sot, et je n'ai pas la goutte.
LA PERICHOLE. — C'est ce chapelet que vous venez de toucher qui vous a soulagé, monseigneur.
L'EVËQUE. — Il n'est rien de plus probable, et j'en ai vu souvent des effets merveilleux.