‹ Le cartesianisme, ou, La veritable renovation des sciencesChapitre 2 sur 36 · CE = EG · texte numérisé non relu

CE = EG

= Kc«+y«

= Kj«+A» — 2yA + y'

d'où:

différenciant, il vient :

2ydy 2ydy — 2hdy

2K^4y 2yg*-hh*—2yh-\-y*

ou

dX

égalant à zéro:

^X^-hy' Vg'+W—^yh + t'

Mais les dénominateurs sont égaux , puisque ce sont les rayons dû même cercle. Ainsi My=^ N {h — y); donc y : h — j/ :: N : M. Leibnitz, qui ne publia son calcul différentiel que deux ans après, 1684, n'exécule point l'opération, il donne seulement le résultat. «On voit la chose, dit-il^ au premier coup d*œil et presque sans aucun calcul^ par ma méthode des maxima et des minima, qui, plus que toutes les autres connues jusqu'à ce jour, abrège merveilleusement (1). » 11 a bien raison. Huyghens et Newton prouvent la loi de la réfraction, Pun par les ondulations de l'éther, l'autre par l'attraction, ou plutôt par l'impulsion, qu'il donne pour cause à l'attraction. Ces moyens sont aujourd'hui trop connus pour que nous en parlions.

Fermât et Huyghens supposent' naturellement ^ue la lumière se propage moins vite dans le milieu le plus dense; Descartes, Leibnitz et Newton, qu'elle s'y propage plus vite. La raison de Descartes, c'est que les corps les plus denses ayant ordinairement leurs parties plus dures, elles amortissent moins la pression de la matière subtile, de même qu'une balle roule plus aisémenl sur une

(1) H Ex mea methodo de maximis et minimis^ qtix s>uper oDines liaclcntis notas calculuni niirilice conirahit, primo siaiini obUiiu, sine ullo propemodum calculo palet. » Ibid., p. 1/16.

LK CAItTKSIAMSMH:. 9

table nue que sur uu lapis (1). La lumière, selon Leibnitz^ pénètre moins intimement les corps denses, c'est-à-dire quelle pénètre en eux de moins petites parties, et par conséquent un moins grand nombre de leurs parties ; d'où il suit qu'elle agit contre chacune avec plus de force et se transmet avec plus de vitesse (2). Newton l'attribue à ce que l'étber est plus rare dans les milieux les plus denses (3). En se plaçant dans son système, cette explication est plus plausible, quoiqu'elle soit aussi peu fondée.

En 1663, Vossius accuse Descartes d'avoir pris de Snellius ou Snell la loi de la réfraction. « La mesure de Descartes, dit-il, ne diffère point de celle qu'adoptent en général les opticiens, mais sa manière de la démontrer n'est pas la même. 11 est assez connu que, dans son séjour en Hollande, il entendit parler de la méthode de Snell pour mesurer les réfractions, d'autant que déjà plusieurs personnes la connaissaient assez, et que Hortensius l'avait exposée en public et en particulier. Donc en avançant que les différentes réfractions ne doivent point être mesurées par les angles, mais par les lignes, il aurait dû présenter cette vérité comme reçue de

(l)QBwv.,t. V,p. 27.

(2) Op., t. III, p. iû9.

(3) Opt. quest. 19, 20.

10 LE GÂRTÉSIANISMK.

Snell, dont, suivant son habitude, il passe le nom sous silence (1). »

Vosslus dit avoir vu le livre ni;*nuscrit de Snell, où était consignée celte loi : « Parmi plusieurs auires monuments remarquables qu'il a laissés, il y a trois livres d'optique, que son fils ip'a prêtés l'hiver dernier (2). »

D'après Huyghens, Descartet» avait vu l'ouvrage inédit de Snellius, où il pouvait avoir puisé la loi : « Toutes ces recherches de Snell sur la réfraction, remplissant vn volume entier, étaient restées inédites. J'ai vu moi-même vn jour cet ouvrage, et j'ai appris que Descartes l'avait vu également. C'est de là peut-être qu'il a tiré sa mesure qui consiste dans l'emploi des sinus (3). »

^ (1) «Mensura porro Cartesii non discrepat a communi opticoruni mensura, sed demonstrationis ratio di versa est. Postquam quippe in Uollendianivenit, salis iiquet et ipsum quoque non niiiîl inleliexisse de Snellii inethodo ad mensurandas refraciiones, iitpote quam multi satis norant, quamque Hortensius et publiée et privatim exposuerat. Quod itaque hal>et refracMonum niomenta non exigenda esse ad angulôs, sed ad lineas, istudSnellio acceptum ferre debuerat, cujus nomen more solito dissimulavit. » Responsio ad objecta Joh. de Bruyn.^ p. 32.

(2) «Inter.âiia vero praeclara quae reliquit monumenta , supersunt quoque très libri optici, quorum usuram superiori hyeme concessit milii filius ejus. » De nalura et proprietate lucis^ p. 36, an. i662.

(3) « Hxc autem omnia^ quae de refractioni^ inquisillone volumine integro Snellius exposuerat, inedita niansere; quae et nos vidimus aliquando, et Cai'tesiuni quoque vidisse accepiinus, ut hinc foriassc mensuram illam, quae in sinibus consistil, eliciierit » Deoptrica^ p. 3. Opuscula posiliumr>

LE CAUTÉSIANISMIi:. 11

H est plus affirmatif dans un jugemenl njanusciit sur les principes de Descartes, et que M. Cousin vient de publier. «Les lois de la réfraction, dit-il, ne sont point de l'invention de Descartes, selon toutes les apparences; car il est certain qu'il a vu le livre de Snellius, que j'ai vu aussi, qui était écrit exprès touchant la nature de la réfraclion, et qui finissait par cette règle, dont H renie» -^ ciait Dieu (!)• »

Mais Descartes ne pourrait-il avoir vu le manuscrit de Snell, et avoir trouvé la loi? Telle est l'opinion de Leibnitz, d'autant moins suspecte qu'il semble n'être occupé qu'à frustrer Descartes de toul. « Isaae Vossius a établi que Snell est le premier qui ait trouvé la loi de la réfraction; mais je ne voudrais pas nier pour cela que Descartes n'ait pu le faire de son côté (2).)» Puisque, suivant Vossius, Hortensius avait exposé cette loi, que beaucoup de gens la connaissaient, quel front aurait-il fallu à Descartes, si hii-même ne l'avait pas trouvée, pour venir la publier à leur face, sans la rapporter à celui qui jusque-là en était supposé l'auteur? S'il n'eût pas été reconnu qu'il l'avait aussi découverte , pense-t on que personne

(1) Ffaym. j>hil.,x. Il, p. 162.

(2) uLegem refraclionis prinium iuvenisse Willebrordimi Suelliuni, Isaac Vossius paierccit,qi»amquaiii non idfio negarc ausini, Cartesium iii eadeni incidcre potuisse de suo. » Op., l. V, p. 39^.

i2 LE CARTESIANISME.

n'aurait réclamé? Esl-il croyable que Voel et d'autres envieux qui ne cessèrent de le harceler, s'armant des plus grossières impostures, auraient négligé un pareil trait? Voit-on néanmoins dans ses ouvrages qu'il ait eu à repousser une imputation de ce genre ? On ne la lui lance que treize ans après sa mort, lorsqu'il ne peut plus se défendre. La mauvaise foi ou l'étourderie de Vossius est trop manifeste. Quant à Huyghens, dont le penchant à déprécier Descartes est connu, il ne lui suffit pas de dire que^ selon toutes les apparences, il a pillé Snell , il faut des preuves; et il n'en donne d'autres que la vue du manuscrit , qui n'en est pas une.

Si là-dessus Descartes doit à quelqu'un^ c'est à Kepler, à qui Snell n'est pas moins redevable. « Après plusieurs essais inutiles, la véritable théorie lui échappa; maissesconjectures et ses diverses tentatives n'ont pas été d'un faible secours à ses successeurs (1 ), » dit Huyghens, immédiatement^ avant de parler de la découverte de Snell. Entre autres choses Kepler. calcule l'angle B D C, au moyen des angles A D C, A D B, dont il est la diflërence (2). Ici s'offre assez naturellement à l'esprit l'idée de

(1) u Pluriuiis frustra tentalis, ipsam quideni rei veritatem non est assecutus; conjecturis tamen suU, variis()iio niolilionilnis, non pariini seqiientium siudia adjuvil. » Diopt. p. 2.

(2) Diopt. problema ft.

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chercher si les angles du triangle D B G^ formé du rayon rompu D B du prolongement D C du rayon incident DH, et de BC parallèle à PM, qui sépare

les deux milieux, ont quelque rapport avec les angles d'incidence et de réfraction. D B C-est supplément de DBA =FDP, lequel est le complément de F D E, angle de réfraction. D C B = H D P, complément de HDE, angle d'incidence. Or, sinus DBG : sm DCB::DC : DB;d'où DC : DB ::(?05. FDE :cos. HDE . Le rapport des cosinus est faux. Mais au lieu do couper DB et DC par A C parallèle à P M , couponsles par K Z qui lui soit perpendiculaire : alors D G B supplément de DGM=HDE, angle d'incidence, et DBC=F DE, angle de réfraction, ce qui donne

le rapport des sinus. Snell s'était arrêté à celui de

D C et de D B (1) ou des sécantes, D C étant la sécante de Tangle M D C, complément de C D 1 =- HDE, et DB sécante de MDB, complément de BDl = FDE. Voità une marche qu'ils ont pu suivre chacun de leur côté. Dans une de ses lettres, Descartes ne craint pas d'avancer que « Kepler a été son premier maître en optique, et qu'il est celui de tous les hommes qui en a le plus su par ci-devant (2). Outre l'ouverture probable dont nous venons de parler , certainement il a reçu de lui la connaissance de la fonction du cristallin, du renversement de l'image sur la rétine et des causes de la presbytie et de la myopie.

Quelques phrases de deux autres lettres permettraient de croire qu'il ne s'attribuait que la démonstration de la loi de là réfraction. Dans la première (3), adressée à un anonyme, il décrit l'appareil qu'il avait inventé et dont on se sert encore pour vérifier celte loi.

« Cette lettre, dit Delambre, donne lieu à plusieurs réflexions. l"Le plan d'expérience tracé par Descartes, suppose que Ton connaisse le théorème du rapport constant des deux sinus, et que l'on s'en serve pour diviser les deux règles, après quoi l'on observera si la lumière pénétrant dans l'eau sous

(1) Huyghens diopL , p. 2.

(2) OEuv.A. VII, p. 161.

(•^) Thid., t. VI, p. 220.

un degré donné d'incidence, va tomber précisément sur la division donnée par le. théorème; c'est donc un moyen de vérifier la règle, et non pas un moyen de la découvrir, quand on n'en a aucune idée.

« 2° Descartes n'avait fait alors aucune expérience, si ce n'est cinq ans auparavant, avec une lentille qui rassembla tous les rayons du soleil, loul jmlement à la distance prédite. L'expérience réussit, niais Descaries ne sait si c'est par hasard, ou parce que sa ratiocination avait été juste.

«3*Cetteratiocinalionétaitconnuederanonyme, puisqu'il lui d'il: Suivant la ratiocination que vous savez. Il lui avait donc confié une découverte qu'il ne donnait à Mersenne que sous le sceau du secret; mais ne serait-ce pas sa démonstration qu'il donne avec cette précaution? Il ne paraît pas attacher la moindre importance à ce théorème ; aucun de ses adversaires ni de ses amis n'en parle, ni pour le vanter, ni pour le contester à Descaries. Il parait seulement que Fermât avaitcommencé par le révoquer en doute. N'en pourrait-on pas induire qu'il n'y avait aucune prétention, et que c'était une chose bien connue? Ce pouvait être une vérité trouvée par expérience, et admise sans réclamation; il ne restait plus qu'à la démontrer; chacun proposait son explication, et c'est sur ce point seulement qu'on était divisé.

16 LE CAKTÉSIANISME.

a Un anonyme qui a chargé de notes Tédilion des lettres que je cite, et qui est de la bibliothèque de rinstitut, conjecture que la lettre a été écrite à Golius en 1632. Ce Golius était professeur à Leyde; il n'est pas étonnant qu'il connût le théorème de Snellius ; Descartes a pu lui dire qu'il savait la manière de diviser les règles de l'instrument; ne serait-ce pas même ce Golius qui l'aurait apprise à Descartes, qui, en reconnaissance, lui indique un moyen pour le vérifier.

«Dans la soixante-treizième lettre à Mersenne (1 ), il dit : « Pour la façon de mesurer la réfraction de c( la lumière : institua comparationem inter sinus « angulorumincidentiœetangulorum refractorum^ « Mais je serais bien aise que cela ne fut pas en- « core divulgué, parce que la première partie de « ma dioptrique ne contient que cela seul...»

« Si Descartes a véritablement trouvé ce théorème, ce qui est lrès-i)ossible, quoiqu'il n'en dise rien , comment ne nous a-t-il donné aucun développement d'une découverte que plusieurs auteurs avaient inutilement cherchée? Kepler n'avait pu la trouver; il s'était contenté d'une approximation qui lui parut suffisante tant que l'angle ne passait pas 30 degrés. Il croyait que Tangle de réfraction élail le tiers 9e l'angle d'inclinaison, ce qui n'est

(1) OEuv,, t. VI, p. 232, julu, 1633.

vrai que des sinus. Si Descartes Va trouvé, ce n'est pas par observation, car il nous dit qu'il n'en a fait aucune, si ce n'est pour s'assurer qu'en effet la règle était juste. Comment avait-il trouvé cette r^le? personne n'en sait rien. Mais Descartes avait lu le livre de Vitellon; il avait lu la table de réfraction donnée par cet auteur ; il a pu faire le calcul que j'ai fait, longtemps après,* sur cette table, comme sur celle de Ptolémée; il a pu facilement reconnaître que le rapport des sinus est constant dans le verre comme dans Teau. Après avoir connu ce rapport, par son calcul, il a voulu voir s'il était vrai ; il l'aura trouvé tel sur un angle ou deux, il ne parle que d'un, et* il n'aura pas été plus loin, et il se sera mis à philosopher sur la cause... Malgré ces conjectures, je suis loin de contester cette découverte à Descartes; cest même la lui accorder que de dire qu'il y a été conduit par la table de Vitellon. C'est peut-être ainsi que Snellius y est parvenu (1). w

Comme le dit Delambre, il semble que la ratiocination dont Descartes parle à Golius, et la façon de mesurer la réfraction de la lumière j dont il demande le secret à Mersenne, parce que lapremière partie de sa dioptrique ne contient que cela, doive s'entendre de la démonstration, et non de la découverte, qui ne parait pas être nouvelle. Dans ce cas

(I) Hist. de V Astronomie wod., t. Il, p. 225.

18 LE CARTÉSIAMSMK.

même; il ne faudrait pas s imaginer que Sneil aurait tout fait. Quoique le théorème de Snell et celui de Descartes reviennent au même pour le fond, il ne s'ensuit point que celui qui connaît l'un, doive immanquablement parvenir à la connaissance de l'autre. Pour cela il faut avoir Tidée de comparer les sinus; or il parait qu'elle est loin de s'offrir tout d'un coup, puisqu'elle a échappé aux efforts d'un Kepler, à ceux de Snell, qui n'élait pas un esprit ordinaire, qui sans doute comprenait le peu de commodité des sécantes, et qui avait l'avantage de pouvoir s'appuyer sur celte invention pour s'élever à l'autre, enfin, puisque personne n'y a songé que Descartes. Le sentiment public de cette difficulté expliquerait encore bien pourquoi on ne lui reprocha point d'avoir volé Snell ; on voyait que, dans son théorème, il ajoutaitune découverte réelle, et pour ainsi dire la véritable, à la découverte de celui ci. Telle est peut-être aussi sa prétention dans les passages des deux lettres. Au surplus, par leur extrême vague, ils se prêlentavec autant de facilité à ce dernier sens qu'au premier. Delambre, malgré sa prévention contre Descartes, conclut pour l'invention. Ainsi des trois hypothèses possibles, savoir, qu'il est parti de Kepler, ou de Vilellon, ou de Snell, en adoptant même la dernière, qui est la plus défavorable; Descartes aurait encore une grande part à la découverte. Nous ne dirons

LE CAKTBSIANISMK. .19

pas qu'il l'aurait purgée de la pilayable erreur que Snell y mêlait, de croire que le rayon perpendiculaire se réfracte aussi ou se raccourcit(l ), c'était trop aisé ; mais il est plaisant d'enlendre Vossius lui imputer cette correction comme une méprise (2).

Descartes se sert de la loi pour déterminer les surfaces propres à concentrer dans un point unique les rayons. On sait que l'ellipse, dont le grand axe et la distance des foyers ont le même rapport que les sinus d'incidence et de réfraction de l'air .dans le verre, jouit de celte propriété, ainsi que l'hyperbole, dont le premier axe et la distance des foyers sont dans le rapport des sinus d'incidence et de réfraction du verre dans l'air. Cependant les verres elliptiques et hyperboliques ne corrigent que l'aberration de sphéricité, et laissent subsister l'aberration de réfrangibilité, ignorée par Descartes. On veut encore qu'il les ait empruntés de Kepler. Sa réponse est sans réplique. « Celui qui m'accuse d'avoir emprunté de Kepler les ellipses et les hyperboles de ma dioptrique, doit être ignorant ou malicieux; car pour l'ellipse, je n'ai pas mémoire que Kepler en parle , ou s'il en parle, c'est assurément pour dire qu'elle n'est pas

(1) « In radio pcrpcndiculari effectuni refractionis, seu, ul faiso opinatiir, decurlationem radii visorii agiiosrat. » Hugenii diopirira, p. 3. (*2) Rffip. ad. John, de Bruijn.^ 32.

20 LE CARTÉSIANISMK.

Fanaclaslique qu'il cherche; et pour l'hyperbole , je me souviens fort bien qu'il prétend démontrer expressément que ce n'est pas elle non plus^ bien qu'il dise qu'elle n'est pas beaucoup différente. Or, je vous laisse à penser si je dois avoir appris qu'une chose fût vraie d'un homme qui a tâché de prouver qu'elle était fausse (1). » Et comment Kepler lesaurait-ils trouvées, puisqu'il manquait de la loi de la réfraction sur laquelle elles reposent? Ces deux sections coniques supposent les rayons parallèles, ce qui, malgré l'énorme distance du soleil, n'est pas rigoureusement vrai. Descartes a conçu des ovales qui portent son nom, et qui réunissent les rayons obliques ou partant d'un même point. Huyghens s'est beaucoup étendu -sur ces courbes, alors curieuses (2).

Descartes se sert aussi de cette loi pour expliquer Tarc-en-ciel. Cette explication lui est pareillement contestée : « A l'égard de l'arc-en-ciel, dit Leibnilz, il doit beaucoup à M. Antoine de Dominis (3). » Jusqu'à un certain point, on peut l'admettre. Mais Newton va plus loin : « Quelques anciens avaient compris que l'arc-en-ciel est formé par la réfraction de la lumière du soleil dans des

(l)OEuw.,t. VII,p.i61.

(2) Traité dfi la lumière^ chap. vi.

(3) M Circa iridem, a M. Antonio de Dominis non parum lucis acccpit. » Op., t. V;p. 3Q4.

gouttes de pluie. C'est ce qui a été pleinement découvert et expliqué dans les derniers temps, parle fameux Antoine de Dominis, archevêque de Spalato , dans son livre De radiis visus et luciSy publié à Venise en 1 61 1 , par son ami Bartolus, mais composé plus de vingt ans auparavant. Car il montre dans ce livre comment Tarc-en-ciel intérieur est produit dans des gouttes rondes de pluie par deux réfractions de la lumière solaire et une réflection entre deux, et l'extérieur par deux réfractions et deux sortes de réflections entre deux, qui sontfaites dans chaque goutte de pluie; vériûant ses explications par des expériences qu'il fait avec une fiole pleine d'eau, et avec des boules de verre remplies d'eau et exposées au soleil pour y faire voir les deux couleurs des arcs, Textérieur et l'intérieur. Descartes, qui a suivi cette explication, a corrigé celle de l'arc extérieur (1). »

Voici l'analyse de l'écrit de de Dominis, faite par Montucla. J'en ai vérifié l'exactitude. « Soit hasard, soit expérience méditée, il remarqua qu'en tenant à une certaine hauteur au-dessus de l'œil et à r opposite du soleil, une boule de verre pleine d'eau, on en voit jaillir de la partie inférieure un Irait de lumière diversement coloré, suivant que l'on hausse ou baisse la boule un peu plus ou un peu

(I) Opl.y liv. I, part, ii, prop. 9, probl. /|.

moins. Cela le conduisit a reconnaître qu'il y avait un rayon solaire qui pénélrait la partie supérieure de la boule, à Tégard de la ligne tirée du soleil par le centre, qui allait frapper le fond de la boule et, s'y réfléchissant^ sortait par la partie inférieure, pour porter à l'œil l'impression des couleurs qu'on reitiarque dans l'iris; à l'yard de ces différentes (douleurs, il les expliquait ainsi. Les rayons rouges étaient, selon lui, ceux qui en sortant étaient les plus voisins de la partie postérieure de la goutte, parce que c'étaient ceux qui traversaient le moins d'eau, el qui conservaient le plus de force ; car on a été persuadé de tout temps, et non sans quelque raison, que la lumière qui avait le plus de vivacité produisait le rouge. Les rayons verts et bleus, au contraire, étaient ceux qui sortaient par une partie de la goutte, plus éloignée du fond, et les autres couleurs étaient , suivant l'opinion alors reçue , uniquement formées du mélange des trois premières.

« Marc-Antoine de Dominis remarquait ensuite que tous les rayons qui donnent une même couleur, sortant d'un endroit semblablement situé à l'égard du fond de la goutte, centralement opposé au soleil, ils doiventformer avec l'axe tirédu soleil, par l'œil du spectateur, des angles égaux. De là vient que les bandes des couleurs paraissent circulaires. Mais les rayons rouges sortant, dit il, de

la partie la plus voisine du fond de la gouUe, ils doivent faire avec cet axe un angle plus grand ; c'est pourquoi ils paraîtront les plus élevés, et la bande rouge sera l'extérieure. Après elle viendront les bandes jaunes, vertes, bleues, par une raison semblable. De Dominis confirmait son explication par l'exemple d'une boule de verre pleine d'eau, qui, exposée au soleil, et regardée de la manière convenable, présence les mêmes couleurs, et dans le même ordre, à mesure qu'on la hausse ou qu'on la baisse.

« Mais tout cela, nous le répétons ici, est expliqué d'une manière si obscure et si embrouillée; enfin la plus grande partie du livre de de Dominis présente lant d'ignorance en optique, qu'on ne peut trop s'étonner que le premier essai d'explication d'un des plus beaux phénomènes de la nature, ait été réservé à un physicien de cette classe; En effet, on le voit, dans un endroit de son ouvrage, faire du cristallin l'organe immédiat de la vue, et nier la réfraction des rayons dans les humeurs de Tœil, parce que, dit-il, si cela était, la vue serait continuellement dans l'erreur. Il entreprend même de le prouver. Ce qu'il dit sur les défauts de la vue, tant chez les vieillards que chez les jeunes gens, sur les moyens dont on y remédie et sur l'effet des télescopes, est tout aussi pitoyable. Enfin, la manière dont il expose la marche des

2i LE GARTÉSIANISMK.

rayons solaires entrant dans une goutte d'eau, et en sortant, donnerait lien de douter qu'il ait connu la seconde réfraction qu'ils éprouvent à leur sortie.

« On doit donc se borner à reconnaître que Marc- Antoine de Dominis entrevit le vrai fondement de l'explication de Tiris intérieur. Mais en lui accordant même d'givoir reconnu les deux réfractions et la réflection qui sont nécessaires pour la produire, on serait encore dans Terreur si Ton pensait qu'il en eût donné l'explication complète. 11 y a encore diverses observations à faire pour en rendre parfaitement raison. C'est ce que fit dans la suite Descartes, en examinant de plus près la route des petits faisceaux de lumière qui pénètrent la goutte, et surtout en déterminant quel était celui qui avait seul les conditions nécessaires pour pouvoir porter à Fœil du spectateur une impression sensible. On doit dire enfin que cette explication n'a reçu sa dernière perfection que de la découverte de la différente réfrangibilité de la lumière.

« Mais si Marc-Antoine de Dominis a fait un pas vers l'explication de l'arc-en-ciel intérieur, il s'en faut beaucoup qu'il mérite le même éloge pour son explication de l'arc-en-ciel extérieur. Il manque ici toufà fait le vrai chemin. 11 ne soupçonna pas un mot de la double réflection que souff*re dans la goutte le rayon solaire produisant le second iris.

LR^ CARTÉSIANISME. 25

Descai tes est incontestablement le premier qui en ait fait la découverte; et Newton, qui après lui avoir attribué, dans ses Lectiones opticoBy les deux explications, se borne, dans son Optique, à lui faire honneur d'avoir rectifié la seconde, avait été in-' duit en erreur. Nous osons inviter ceux qui en douteraient à lire l'ouvrage du prélat italien; et s'^ils ne peuvent le faire à cause de la rareté de cet ouvrage, ils peuvent recourir aux notes du P. Boscovich, sur le charmant poëme, De Iride, du P. Nocéti, son confrère. Ils y verront le savant jésuite, qui n'était ni Français, ni Anglais, prendre la défense de Descartes contre ses détracteurs, et montrer clairement, par le développement de l'explication que de Dominis donne de l'arc-en-ciel extérieur, qu'il ne soupçonna jamais la vraie, qu'il erra même, ou ne dit que des choses vagues et insignifiantes sur plusieurs i>oints de l'intérieur. Enfin le P. Boscovich porte sur la physique qui règne en général dans cet ouvrage, un jugement tout au moins aussi sévère que le mien, puisqu'il le termine par appeler de Dominis, hominem opticartim reruniy supra id quod eapateretar œlas, imperitissimum (1). »

Tout enthousiaste qu'il est de Newton, M. Biot repousse aussi l'accusation intentée par lui à Des-

(1) HUl.de^ math,, t. I, p. 702.

26 %.K CAKTÉSIANISMK.

caries, el venge digiieineiU celui-ci. «Probablement^ (lit-il, Newton n'avait pas lu par lui-même l'ouvrage de de Dominis; car il aurait vu que ce prélat, après avoir vaguement conçu que Tarc-encîel pouvait être produit par réfraction dans les gouttes d'eau, n'a point cherché à conflrmer cette idée par les expériences dont parle Newion , et la manière dont il expose la formation de ce météore n'a aucun rapport avec la vérité. C'est réellement à Descartes, et à Descartes seul, que ces expériences appartiennent. Ce philosophe a fait pour la véritable théorie de l' arc-en-ciel tout ce qui était possible à une époque où l'inégale réfrangibilité des rayons de la lumière n'était pas connue. En effet, il détermine d'abord, au moyen du calcul numérique , la marche des rayons lumineux qui pénètrent dans une goutte d'eau, et en sortent ensuite aprèsune ou plusieurs réflections. Ce calcul lui fait voir que, de tous les rayons qui peuvent ainsi tomber sur cette goutte, il n'y a que ceux qui^ pénètrent sous un cerlain angle, qui puissent revenir au spectateur, sans s'écarter les uns des autres, et par conséquent sans s'affaiblir. Par là il reconnaît généralement les véritables circonstances dans lesquellies le phénomène de l'arc -enciel peut se produire, el elles sont conformes à robservalion. Il restait à assigner la cause des couleurs. Descaries, sans la ronnaître, la ramène

LK CARTÉSIAMSMK. 27

avec beaucoup de sagacité à un autre phénomène plus simple, celui de la décomposition de la lu* mière par le prisme, et il montre que la partie de la goutte d'eau dans laquelle la lumière se réfracte, doit disperser de la lumière, comme le ferait un prisme d'eau à faces planes, dont Tangle réfringent serait égal à celui que forment entre eux les plans tangents de la goutte aux points où les rayons en trent et sortent. 11 confirme cette théorie par une expérience très-détaillée. » Ici M. Biot rapporte cette expérience, qu'on peut voir dans le cinquième volume, p. 266, des œuvres de Descaries.

« C'est alors, poursuit-il, que Descartes compare la dispersion produite par la goutte d'eau à celle que produit un prisme à faces planes. Voilà la vériiable physique mathématique, celle qui ramène les faits à d'autres faits par le calcul , indépendamment de toute hypothèse, et qui les rattache ainsi les uns les autres par des nœuds indissolubles. Il ne manquait à cette théorie, pour la rendre complète, que la connaissance de l'inégale réfrangibililé de la lumière, et la mesure de cette inégalité dans les différents rayons simples, pour pouvoir calculer les incidences précises où ils sortent parallèles, et en déduire les diamètres intérieurs et extérieurs des arcs. Cest ce qu'a fait Newton; et celte addiiion est sans doute un des plus beaux résnilals de la physique mathématique.

28 l.K CARTESIANISME.

Mais il faut remarquer, à Tavantage de Descartes, que son travail n'a reçu aucune atteinte d'une découverte aussi imprévue (1 ). » Que pourrions-nous ajouter à cette justification?

Nous voilà conduits à la décomposition de la lumière. Nous nous y arrêterons peu. C'est un résultat empirique qui n'a point éprouvé, ni ne souffre point contradiction. Descartes y louche de si près, qu'on conçoit à peine qu'il lui ait échappé. « Me souvenant, dit-il, qu'un prisme ou triangle de cristal fait voir de semblables couleurs, j'en ai considéré un qui était tel qu'est ici MNP, dont les deux superficies, MN et NP, sont toutes plates et inclinées l'une sur l'autre , selon un angle d'environ 30 ou 40 degrés, en sorte que si les rayons du soleil traversent MN à angles droits, ou presque droits, et ainsi n'y souffrent aucune sensible réfraction, ils en doivent souffrir une assez grande en sortant par N P. Et couvrant Tune de ces superficies d'un corps obscur dans lequel il y avait une ouverture assez étroite, comme DE, j'ai observé que les rayons passant par cette ouverture, et de là s' allant rendre sur un linge ou papier blanc FGH, y peignent toutes les couleurs de l'arcen-ciel, et qu'ils y peignent toujours le rouge vers F, et le bleu ou le violet vers H. D'où j'ai appris,

(1) Traite de physique^ t. III, p. ^68.

LE CARTKSIANlSMIi:.

premièremenl, que la courbure des superficies des gouttes d'eau n'est point nécessaire à la production de ces couleurs , car celles de ce cristal sont toutes plates; ni la grandeur de l'angle sous lequel elles paraissent, car il peut ici être changé sans qu'elles changent; et bien qu'on puisse faire que les rayons qui vont vers F se courbent tantôt plus, et tantôt moins que ceux qui vont vers H, ils ne laissent pas de peindre toujours du rouge, et ceux qui vont vers H, toujours du bleu; ni aujssi la réflection, car il n'y en a ici aucune; ni enfin la pluralité des réfractions, car il n'y en a ici quyne seule. Mais j'ai jugé qu'il y en fallait pour le moins une, et même une dont l'effet ne fût pas détruit par ime. contraire; car rexpérience montre que si les su^

l>erlicies MN et NP étaient parallèles, les rayons, se redressant autant en l'une qu'ils se pourraient courber en l'autre, ne produiraient point ces couleurs. Je n'ai pas douté qu'il n'y fallût aussi de la lumière, car sans elle on ne voit rien. Et outre cela, j'ai observé qu'il y fallait de l'ombre, ou de la limitation à cette lumière, car si on en ôte le corps obscur qui est sur NP, les couleurs FGH cessent de paraître ; et si on fait l'ouverture DE assez grande, le rouge, l'orange et le jaune, qui sont vers F, ne s** étendent pas plus loin pour cela, non plus que le vert, le bleu et le violet, qui sont vers H, mais tout le surplus de l'espace qui est entre deux, vers G, demeure blanc (1). »

Que Descartes eût eu la curiosité qui prit Newton de soumettre isolément au prisme chacun des rayons, de les rassembler après les avoir dispersés, et il lui enlevait la découverte : «Dans le courant de l'année 1666, le hasard avait porté Newton à faire quelques expériences sur la réfraction de la lumière h travers des prismes. Ces expériences, qu'il avait d'abord tentées comme un amusement, et par un simple attrait de curiosité, lui avaient bientôt offert des conséquences importantes. Elles l'avaient conduit à voir que la lumière, telle qu'elle émane des corps rayonnants, du soleil, par exem-

(!) OEuv., t. V, p. 209.

LK cartésianisme:. 31

pie, n'est pas une substance simple et homogène; mais qu'elle est composée d'une inflnité de rayons doués de réfrangibilités inégales et de facultés colorifîques diverses (1).» Il paraît que Marc Marci, et à son exemple, Hodierna, avaient essayé la même chose avant Newton, mais pas avec assez de détails, et sans aucun des importants calculs qu'il fit (2).

La troisième grande découverte sur la lumière, dans l'école cartésienne, est la loi de la double réfraction, saisie par Huyghens, peut-être avant que Newton aperçût la cause des couleurs, quoiqu'elle n'ait été publiée qu'en 1690(3). «Cette découverte, dit Fresnel, était peut-être plus difficile à faire que toutes celles de Newton sur la lumière, et ce qui semble le prouver, c'est que Newton, après d'inutiles efforts pour découvrir la vérité, est tombé dans l'erreur. En songeant combien le phénomène de la double réfraction devait piquer vivement sa curiosité, on ne peut supposer qu'il y ait donné moins d'attention qu'aux aulres phénomènes de l'optique, et l'on doit êlre surpris de lui voir substituer une règle fausse à la construction aussi exacte qu'élégante de Huyghens ,

(1) Biog. univ.^ l. XXXI, p. 137, arf. Ncwlon, par M. Biol.

(2) Mont , H'tH. des malh., t. II, p. 510.

(3) Traité de la lumière de Huyghpih<;.

32 LK CARTKSIANISMË.

construction qu il connaissait sans doute, puisqu'il cite son Traité delà lumière. Mais ce qui parait encore plus inconcevable, c'est que l'exactitude de la loi de Huyghens ait été méconnue pendant plus de cent ans, quoiqu'elle fût appuyée des vérifications expérimentales de ce grand homme, aussi remarquable peut-être par sa bonne foi et sa modestie, que par sa sagacité. Si nous osions hasarder une explication de ce trait singulier de l'histoire de la science, nous dirions que les considérations puisées dans la théorie des ondes qui avaient guidé Huyghens, ont fait supposer peut-être aux partisans du système de l'émission, qu'il n'avait pu arriver a la vérité par une hypothèse erronée, et les ont empêchés de lire son Traité de la lumière avec l'attention qu'il méritait (t). >>

En 1664, Grimaldi étudia le phénomène de la diffraction, qui fut ensuite développé avec soin par Newton, ainsi que celui des interférences observé par Hooke. Pour mieux fixer les idées, j'emploie l'expression d'interférences j quoique de création plus récente.

Descartes a conçu la lumière d'une manière qui, se confirmant chaque jour, semble être la véritable. Rappelons-nous que , de son premier élément ou matière en poudre, il forme le soleil, que Tin-

(1) Apadetn. des Sciences^ t. VU, p. 45, an. 1^27.

tervalle entre le soleil et les planètes, il le remplit par le second élément ou matière à parties rondes, et que la lumière est Teffort continuel de ces boules qui tendent à s'éloigner du centre du tourbillon du soleil. Ainsi l'agitation de la matière qui compose cet astre presse les boules du second élément; celte pression, se communiquant sur-le-champ aux boules qui nous environnent, cause sur la rétine la sensation qu'on appelle lumière. Elle n'est point, selon Descartes, un mouvement, mais une inclination à se mouvoir (1). Exercée par le soleil dans tous leè sens, elle suit pour chaque point la direction droite d'un rayon du tourbillon, et, pour tous à la fois, elle prend la forme sphérique et ressemble aux ondes qui naissent dans l'eau, lorsqu'elle reçoit un ébranlement en quelque endroit. De là le système des ondes.

Descartes le laisse avec delix graves défauts, corrigés par Huyghens, la propagation instantanée et la dureté parfaite du milieu : défauts qui dépendent l'un de l'autre. Il veut que la lumière se transmette sans délai, parce qu'il suppose les boules du second élément entièrement dures et serrées, et il compare cette transmission à celle d'un bâton qui fait immédiatement sentir a la main la pression qu'il éprouve d'un obs-

(l)CBttv., t. V. p. 10.

tacle par le bout opposé. En efTet, la longueur n'y faisant rien, que le bâton s'allonge jusqu'au soleil^ qu'il ait trenle-cinq millions de lieues, la pression n'en sera pas moins subite. De même, si la pression est subite, il faut qu'elle passe comme par un bâton, ou que les boules du second éfément soient complètement dures et serrées, c'est-à-dire que cet élément n'ait aucune élasticité. Les efforts pour élayer l'erreur ont souvent mis au jour d'importantes vérités. Une considération astronomique à laquelle Descartes, dans une discussion avec un de ses amis, eut recours pour montrer que la lumière se propage dans le même moment, conduisit peut-être Roemer à découvrir, en 1676, qu'elle est successive.

«S'il fallait un temps quelconque, dit Descartes (1), une heure, par exemple, à la lumière pour venir du soleil ou de la luiie jusqu'à nos yeux, jamais nous ne verrions une éclipsé à l'instant où elle arrive réellement; jamais nous ne verrions le soleil, ni la lune, ni aucun astre dans le lieu qu'il occupe, mais bien dans celui qu'il occupait à l'instant où s'est faite l'émission de sa lumière. Or, les éclipses s'accordent avec les annonces des astronomes; donc la lumière n'emploie aucun temps appréciable à venir du soleil ou des planètes jusqu'à nous. »

{i)OÉiiv.,t. VI, p. 264.

« La réflexion est parfaitement juste , dit Delambre^ après avoir cité ce passage. Descartes est le premier qui Tait faile. Jamais nous ne voyons un astre où il est, mais où il était quand il nous a envoyé le rayon qui vient frapper notre œil. La conséquence qu'il en déduit est cependant inexacte. Les éclipses arrivent comme elles sont annoncées, parce que les tables du soleil et de la lune sont calculées d*après les observations, et renferment, nécessairement l'effet dont parle Descartes... Il faut trois quarts d'heure environ à la lumière pour venir de Jupiter au soleil, et huit minutes du soleil à nous; mais la terre peut être en avant ou en arrière du soleil de tout le rayon de l'orbite terrestre ; les éclipses des satellites de Jupiter peuvent donc être avancées ou retardées pour nous de huit minutes; Teffet total est de seize minutes; c'est ce qui a donné la mesure de ce mouvement de la lumière. Descartes n'a pas approfondi son idée, il n'en a pas suivi toutes les conséquences ; la seule conclusion qu'il ait tirée pouvait se réfuter aisément. Mais qui nous dira si cette phrase, à laquelle personne n'a fait attention, na pas conduit Roemer à sa belle découverte, confirmée depuis par F aberration des fixes, qui n'est qu'une suite du principe de Descartes. Personne, que je sache, n'avait encore fait cette remarque sur une ligne tracée en passant par un homme de génie, et qui, mûrement consi-

36 LK CAIiTÉSIANlSMB.

dérée, aurait pu bâter une découverte qui a longtemps manqué à la perfection de l'astronomie (1). »

Newton observe fort bien que « si la lumière ne consistait que dans une pression propagée sans mouvement actuel , elle ne serait pas capable d'agiter et d'écbauifer les corps qui la rompent et la réfléchissent (2). » Il aurait dû ajouter qu'elle ne produirait point la sensation qui la manifeste, et qu'elle resterait invisible, bu, ce qui revient au même, qu'elle n'existerait point. Pour exciter la rétine il faut un choc quelconque, et dès lors un mouvement; il- faut donc que le milieu par lequel elle se communique soit élastique. Cest ce que Huyghens soutient au commencement de s^n traité sur la lumière. Il est vrai qu'il croit inutile de décider quelle est la cause du ressort, comme s'il pouvait résulter d'autre chose que de la force ou des forces qui unissent les parties. Malebranche, dans le dernier éclaircissement de la Recherche de la Vérité, consacré à la lumière, considère les boules du second élément comme de petits tourbillons; il s'étonne que Descartes ait pu croire leurs parties en repos.

Newton (3) suppose des particules qui émanent des corps lumineux, principalement du soleil;

(1) Hist. de l'ast. mod., l. Il» p. 203. («) Opt., quest. 28.

(3) Opi. , questions.

elles traversent et agitent Téther, où elles produisent des ondulations par lesquelles elles sont à leur tour excitées* Dans la question 12, il semble dire que ces particules frappent l'œil et donnent la lumière : « Les rayons de lumière venant à tomber sur le fond de l'œil, n'excilent-ils pas dans la rétine des vibrations qui, étant propagées le long des fibres solides des nerfs optiques jusque dans le cerveau, causent la sensation de la vue?» Dans la question 23, au contraire, il attribue cette sensa tion aux ondulations de Téther : « La vision n'estelle pas principalement produite par les vibrations de ce milieu, excitées dans le fond de l'œil par les rayons de lumière, et propagées par les fibrilles solides, diaphanes et uniformes des nerfs optiques jusqu'au lieu dés sensations? »

Eujer l'attaque avec force; il lui demande (1) si le soleil ne s'épuiserait pas en jetant de tous les côtés des fleuves de matière lumineuse ; si l'on peut se figurer l'énergie qu'il faudrait pour imprimer aux particules cette vitesse inconcevable avec laquelle la lumière vient du soleil jusqu'à nous en huit minutes de temps; si leur masse qui remplit l'espace, et qui est si prodigieusement agitée, ne troublerait pas la marche des planètes et n'empêcherait pas autant le mouvement des comètes

(1) Leiirts à une princesse d'Allemagne y l. I,lett. 17, 18.

que les tourbillons, contre lesquels Newton argumentait de cet obstacle avec une si grande confiance. « Un autre inconvénient, ajoute Euler, qui ne parait pas moins grand, est que non-seulement le soleil lance des rayons, mais que toutes les étoiles en lancent aussi; et puisqu'il y aurait partout des rayons du soleil et des étoiles qui se rencontreraient, avec quelle impétuosité devraient-ils se choquer les uns les autres ! combien leur direction devrait en être changée ! Cette rencontre des rayons devrait avoir lieu pour tous les corps lumineux qu'on voit à la fois; cependant chacun parait distinctement, sans souffrir le moindre dérangement de la part des autres : preuve bien certaine que plusieurs rayons peuvent passer par le même point, sans se troubler réciproquement, ce qui semble inconciliable avec le système de l'émanation. En effet, qu'on fasse rencontrer deux jets d'eau, on verra qu'jls se troublent terriblement dans leur jeu, par conséquent on doit en conclure que le mouvement des rayons de lumière est trèsessentiellement différent de celui des jets d'eau, et en général de toutes les matières lancées. »

Néanmoins ce système a toujours été en^^rédit, parce que sans doute il venait de celui qui avait le premier calculé les mouvements des astres, et aussi parce qu'il expliquait avec une apparente facilité quelques phénomènes; mais il est aujour-

d'hui tombé devant le système des ondes, par lequel Young et Fresnel ont plus avancé l'optique en quelques années, que leurs prédécesseurs pendant un siècle. Pour montrer la supériorité des ondes sur rémission, il faudrait discuter les diverses questions, c'est-à-dire composer, en quelque sorte, un ouvrage sur la lumière, ce qui n'entre point dans notre plan; mais il suffit que nous fassions parler l'opinion dominante. ^

« La loi de la réfraction simple, dit M. Lamé, est en défaut lorsque la lumière pénètre dans les cristaux bi- réfringents; le fait de la réllection se complique quand, il s^agit de la lumière polarisée, puisqu'il existe, pour cette espèce de lumière, des circonslances où elle échaj^ à la réflection, et se réfracte en totalité ; enfin nous citerons des phénomènes pour lesquels la lumière semble se propager en ligne courbe. Ainsi les trois principes qui servent de base à l'optique géométrique ne peuvent être adoptés d'une manière absolue. L'ancienne théorie de l'émission était totalement impuissante pour rendre compte de ces excepticMis; les hypothèses subsidiaires dont il fallait étayer l'idée fondamentale étaient 'aussi nombreuses que les phénomènes nouveaux qu'il s'agissait d'expliquer; en sorte que ces hypothèses ne faisaient que transformer l'énoncé des faits, sans établir entre eux aucune liaison nécessaire.

ii^O LE CARTÉSIANISME.

Toutes ces exceptions sont, au contraire, des conséquences naturelles de l'idée primitive des ondu* lations, et tendent même à la simplifier. Dans la lutte récente qui s'est élabïie, au milieu du monde savant, entre les défenseurs des idées de Newton sjir la lumière, et les partisans de la théorie des ondes, les succès obtenus par ces derniers ont été d'abord contestés. Mais quand, parmi eux, Fresnel fut parvenu à déduire d'un petit nombre de principes simples et féconds un enchaînement rigoureux de tous les fails de l'optique, et leur explication complète jusque dans leurs moindres variétés, il fallut se rendre à l'évidence, ou reconnaître au moins que l'idée des vibrations était plus heureuse que celle de l'émission (1). » Et ailleurs: « Un grand nombre de phénomènes d'optique se conçoivent facilement dans l'hypothèse de l'émission, mais un grand nombre aussi sont en contradiction manifeste avec elle et en démontrent la fausseté. La théorie des ondes lumineuses, au contraire, 3xplique les faits connus d'une manière complète, et sans nécessité aucune de ces mille hypothèses additionnelles et contradictoires quef la théorie de l'émission est forcée d'admettre ; elle établit un lien naturel entre les phénomènes en apparence les plus dissemblables; enfin, comme pour fournir

(1) Cours dephys.de VÉcole polythecnique^ t. Il, part, i, p. 290, an. 1886.

une preuve irrécusable de sa réalité, elle a devancé la physique expérimentale en lui indiquant plusieurs fois des faits qu'elle n'avait pas soupçonnés, et qui ont été complètement vérifiés (1). » M. Ârago a, depuis* expliqué avec les ondes la scintillation des étoiles, et triomphé d'un problème demeuré rebelle à tant et de si puissantes mains.

Young et Fresnel ont introduit dans les ondes une amélioration capitale, la vibration perpendiculaire au rayon. Longtemps avant eux, Hooke en avait posé le principe : « Le mouvement de la lumièrct dans un milieu uniforme où elle est engendrée, est propagé par des pulsations ou ondes qui sont à angles droits avec la direction que suit la lumière (2). » Cependant Fresnel montre plutôt la possibilité que la réalité des vibrations perpendiculaires (3). Nous ignorons ce que dit là-dessus Young ; nous voyons seulement « qu'il concluait des propriétés optiques des cristaux à deux axes, découvertes par Brewster, que les ondulations de Féther pourraient bien ressembler à celles d'une corde tendue d'une longueur indéfmie, et se propager de la même manière (4). » Fresnel déclare

(2) Hisi. de la société royale de Londres^ t. III, p. 12, an. 1672. — Communiqué par M. Arago. Comptes-rendus de VAead. des Sciences, 21 no¥. 1842.

(3) Annales de chimie et dephys., t. XVII, p. 182.

(4) Ihid., p. 184.

4â \ LE CARTÉSIANISME.

au même endroit que a c'est ce passage d'une lettre d'Young à M. Arago, en date du 29 avril 1818, qui contribua à le faire douter de l'existence des oscillations longitudinales. » Les oscillations ou vibrations perpendiculaires sont la conséquence naturelle de ce que nous pensons avoir rigoureusement démontré, que la matièi*e est active et que l'attraction est une suite de celte activité, c'est-àdire qu'elle est une attraction effective, et non point une impulsion. Alors l'élher se trouvant sollicité par le soleil et par les planètes, pour ne parler que de notre système, éprouve une tension et par conséquent des vibrai ion^ perpendiculaires, s'il est ébranlé. 11 éprouve aussi des vibrations longitudinales ou dans le sens du rayon, mais très-faibles comparativement aux autres. La même chose a lieu dans tous les fluides; mais les vibrations transversales dominent dans les fluides rares, déliés, tels que l'éther, et les vibrations longitudinales dans les fluides denses , grossiers, comme l'air. Fresnel n'avait point à douter de l'existence de celles-ci dans le fluide lumineux ; il lui restait seulement d'y concevoir les vibrations transversales et de leur donner la prépondérance.

Sans en assigner la cause, M. Lamé confesse la possibilité de deux sortes d'ondes dans Tair et dans l'éther. «11 peut se faire qu'un trouble quelconque apporlé dans Téquilibre d'une petite masse

LR CARTÉSIANISME. 43

(f air, détermine dans l'atmosphère les deux genres de vibrations qui viennent d'être définis; mais l'organe de l'ouïe, n'étant affecté que par le système d'ondes accompagné de dilatation et de condensation, reste sourd pour le second système, qui, s'il existe, doit correspondre à d'autres phénomènes que le son. Pareillement lorsque l'élher est agité près des sources lumineuses, il en résulte très-probablement les deux systèmes d'ondes; mais la rétine n'étant affectée que par celui des vibrations transversales, le premier, celui où l'éther éprouve des changements de densité, reste inaperçu, ou correspond à d'autres phénomènes que ceux de la lumière (1). » Ce n'est pas seulement près des sources lumineuses,' comme le suppose l'auteur, c'est dans toutes les distances que se produisent les vibrations longitudinales.

Quant à la chaleur, « les ondes ne donnent pas, il est vrai, dit M. Lamé, un moyen aussi satisfaisant d'expliquer tous les faits; mais l'hypothèse de l'émission, quoique plus simple en apparence, est en contradiction manifeste avec plusieurs phénomènes importants, et ne parait avoir aucune réalité (2). » Or, le système des ondes, qui promet d'expliquer la chaleur, .se trouve également en

(J) Cours de phys.^i. Il, pari, i, p. 806. (2) lhid.,t. I. p. 298.

kï LE CARTÉSIANISME.

germe dans Descartes. D'après lui (1), rélément du feu esl partout, et' pour qu'il se produise, il suffit qu'il communique son agitation^ ou^ comme on dirait aujourd hui, sa vibration, qui se propage en ondes. C'est ^n examinant comment le second élément, qui est celui de la lumière, peut être écarté, et le troisième prendre le cours du premier y qu'il explique les phénomènes de la chaleur (2). Cette nécessité d'écarter le second élément est d'autant moins fondée, que la science tend à établir que la lumière et le calorique sont dus à une même cause. Mais cette erreur ne détruit point la vérité de la théorie en soi. A l'article 107, il rend raison de la combustion sans flamme.

M. de la Rive a signalé une nouvelle propriété des fils métalliques transmettant les courants électriques, laquelle semble indiquer que ces courants sont dus à un système d'ondes. « En rapprochant, dit M. Lamé, ces phénomènes et ceux qu'a observés M. Savary, en étudiant la faculté d'aimantation des décharges électriques, on ne peut s'empêcher de penser que l'idée des ondes doive envahir un jour la théorie physique de l'électricité, et la ramener en partie aux mêmes principes

(1) Principes, part, iv, n. 80 et 81.

(2) Ibid., (le 81 à 123.

LE GARTRSIANISMK. ii^5

que la luaiière et la chaleur rayonnante (1). » Voilà donc le système des ondes dominant la physique, s'appliquant au son, à la lumière, à la chaleur, à l'électricité, et dévoilant Taffinité de ceux de ces phénomènes qui appartiennent au même fluide.

(1)T. II, part, II, p. 306.

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