DEUXIÈME PARTIE
On ne comprend point que Leibnitz accuse Newton (1) de vouloir que les corps s'attirent dans le vide sans aucun moyen; et Ton comprendra encore moins que Glarke, répliquant pour lui, prétende qu'il y a un moyen d'une nature différente du mécanisme (2), ou qu'il se contente de dire que c'est un phénomène qu'il se borne à constater (â) . Suivant Leibnitz, tout se fait mécaniquement dans la nature, comme dans une montre (&) ; et, suivant Newton, tout est mécanique, excepté la cause première. Ne sont-ils pas d'accord? Leibnitz même ne fiait pas difficulté d'adopter le terme d'attraction, en prévenant qu'il entend par là une impulsion véritable (5)« 11 est vrai que Leibnitz n'est pas d'accord avec soimême; nous avons déjà remarqué en lui cette inconséquence, d'enseigner que toutes les substances corporelles ne sont pas seulement actives, mais organisées et vivantes, et que cependant elles n'ont que des mouvements et des actes mécaniques.
Malgré les protestations de Newton et de Haclaurin, et l'invention de leur éther, les tourbillonnistes avaient sujet de soutenir que l'attraction suppose dans les corps une qualité différente de l'étendue et du mouvement II est manifeste qu'on ne saurait rapporter la tendance
(i) Op. Leih., U U, part, i, p. 133, art. 45 etp. 168, art. 118«
(2) Op., t. II, p. Ul, art. 45.
(3) Op., t.II,p. 192, art. 118.
(i) (^..t.II, p. 168, art.116.
(5) « Liceat autem appellare attractionem, licet rêvera sit impulsas ; utique enim sol quadam ratione tanquam magnes concipi potest; ipse antem actiones magnetice a flnidomm impulsibus band dubie derivantnr. » Op., U m, p. S17, art. 9.
centrale à la pression d*un éther. Cet éther, devant avoir la même densité à des distances égales de chaque astre, réduirait bientôt à l'uniformité les mouvements célestes, quelque variés que les eût faits la projection à T origine, abolirait Tellipticité et forcerait les planètes et les satellites à décrire des orbes exactement circulaires. Avec cette uniformité et la pression qui en est la cause, avec cette absence de toute action des astres les uns sur les autres, comment expliquer même la plus simple des perturbations qui travaillent le système solaire?
Il n'est pas moins évident que l'idée d'attraction exclut celle de mécanisme pur et réintègre l'activité. Maclaurin se trompe en croyant que l'activité dans les corps inorganiques renverse la loi de l'inertie. Cette loi, consistant à persévérer dans l'état de mouvement ou de repos, n'est contraire qu'au mouveooent spontané. Clarke a raison de dire que l'attraction ou gravitation peut être produite par des forces régulières et naturelles, quoiqu'elles ne soient pas mécaniques (1). Non-seulement elle le peut, mais il est impossible qu'elle ne le soit pas. Si elle résultait de forces mécaniques, elle ne serait plus attraction, elle serait impulsion, comme dans les tourbillons de Descartes et l'éther de Newton. Pour qu'un corps en attire un autre, il faut qu'il ait une force propre. Aussi avons-nous prouvé ailleurs que l'activité n'est pas moins essentielle aux corps que l'étendue ; que si on les en prive, ils deviennent inconcevables de même que les
(1) Op. Ua>,y t. Il, parUi, art. 46, p. 141 ,
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esprits. De plus, n'avons-nous pas observé que supposer la matière passive et sans autre mouvement que celui que Dieu lui communique, c'est confondre Dieu avec elle et tomber dans le panthéisme? Newton s'en défend vainement (I), il y tombe comme Malebranchc.
La gravité n'a donc point de cause mécanique; et quoique Newton soutienne le contraire» il ne laisse pas de dire qu'elle agit, non selon la grandeur des superficies, comme les causes mécaniques, mais selon la quantité de la matière (2) ; et Maclaurin c qu'elle est proportionnelle à la quantité de matière contenue dans les corps, et qu'elle agit sans cesse et avec la même force sur un corps déjà en mouvement que sur un corps en repos; que ces deux propriétés la distinguent des causes qui sont entièrement mécaniques, qui agissent à proportion de la surface ou du volume des corps, et qui, dans le même temps, produisent une moindre accélération dans un corps qui est déjà en mouvement, dans la direction suivant laquelle la cause agit, que sur un corps en repos (3). »
En effet, Tattraction agissant indépendamment du volume, puisque, sous la machine pneumatique, l'or ne tombe pas plus vite que le liège, atteint chaque molécule dans rinfiniment petit, c'est-à-dire qu'elle a son principe dans l'activité même de cette molécule; La propriété de communiquer la même vitesse à un corps en
(i) Opt, quesU 3i, sur la fin et schol. gênerai des Princ, math,
(S) Princ, malh.j schol. général.
(3) Découv, phil,, liv, 111, ch. i, art. 13.
mouvement qu*à un corps en repos, suppose également que rattractîon est essentielle au corps, et agît, quel que soit Tétatde celui-cî. Quand elle le tire du repos, elle ne commence point d'agir, mais de prévaloir sur ce qui balançait son action. Dans la critique de Newton (1), Huyghens, comme nous Tavons vu, repousse Tattraction, parce qu'il ne lui voit point d'explication mécanique. Effectivement, il serait difficile de lui en trouver
une.
De ce que Tattraction est une propriété de l'activité des corps, il lui faut un excitant pour s'exercer, comme à toutes les autres propriétés de cette activité, comme à rirrilabilité, par exemple, à Télectricité, à la chaleur. D'un autre côté, quoique l'attraction appartienne à la nature des corps, il semble impossible qu'elle s'exerce à distance, sans un intermédiaire qui en soit le conducteur. Quel est cet intermédiaire, quel est cet excitant? Sans doute c'est une seule et môme chose, et probablement un fluide partout répandu, qui pénètre tout, car on n'aperçoit pas que rien arrête Tattraction ; et peut-être ce fluide concourt-il à la manifester par ses ondes, d'une manière analogue à celle des fluides qui produisent la lumière et la chaleur. Il n'offre aucun des inconvénients de la matière subtile de Descartes, ni de l'éther de New^ ton, parce qu'il n'entraîne point les planètes autour du soleil, ni ne les pousse vers lui, qu'il ne fait que provoquer l'attraction ; et il se concilie avec l'excentricité des
(I) Discourt sur la cause de la pesanteur, p. 159.